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David de Necker, « Le Mendiant infernal, » c. 1559
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David de Necker, « Le Mendiant infernal, » c. 1559
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Illustration double page de Hans Anetsberger, « Sterbender Kentaur » [Centaure à l’agonie], in Jugend, n° 19, mai 1898
D… est un petit port breton bâti sur le versant des monts d’Arez. Ses dernières maisons se mirent dans la mer que sillonne nuit et jour une nombreuse flottille de barques noires aux voiles brunes. Ses rues sont en pente, étroites et mal pavées, sa population bruyante et laborieuse. Une nuée d’enfants y grouille. Les jeunes filles y sont élégantes et gracieuses sous leur coiffe de dentelle, et c’est un spectacle toujours charmant de les voir assises devant leur porte et « ramendant » les filets bleus ou descendre en bande vers les usines qui les retiennent à leur travail de sardinières, souvent jusqu’à des heures avancées de la nuit.
Les filles de D… sont, le jour, les plus audacieuses et les plus effrontées que je connaisse, mais quand le soleil s’est couché, je n’en connais pas de plus naïvement poltronnes. Les événements qui ne leur paraissent pas immédiatement naturels prennent pour elles des proportions formidables. Je fus un jour témoin de l’un de ces mystérieux événements qui sont le point de départ des légendes fantastiques que l’on conte aux foyers bretons.
J’étais à l’hôtel de D… depuis quelques jours. Un soir, je lisais dans ma chambre. Il était tard. La lune jetait sur mon plancher sa pâle clarté. Tout à coup, j’entendis le bruit sec d’un pas de cheval sur le pavé de la rue. Tout autre son, dans l’immobilité muette du port, eut attiré de la même manière mon attention ; mais, dans le choc de ces sabots de cheval, ce qui me surprit et m’attira à la fenêtre, ce fut de ne pas l’entendre accompagné d’un roulement de charrette. Je comptais voir un cavalier. Je n’en vis pas.
Un cheval seul, sans bride ni harnais, passait lentement devant la porte de l’hôtel. Il devait être blanc, mais la nuit le faisait un peu gris, et la lune qui l’éclairant entièrement, par la clarté qu’elle donnait à son poil, y mettait de la transparence. Je fus impressionné par ce jeu de nuances qui faisait paraître l’animal pâle. Il y avait aussi je ne sais quoi de fantastique dans son allure si régulièrement lente. En tout cas, ce ne pouvait être qu’un cheval échappé de son écurie et égaré dans les rues de D…
J’allais me coucher quand une explosion de cris, suivie d’une dégringolade affolée de femmes du haut en bas de la rue, m’attira de nouveau à la fenêtre. D’autres fenêtres s’ouvrirent aussi, et les voyageurs purent voir une bande de jeunes filles qui poussaient des clameurs horribles et prétendaient avoir rencontré le cheval de la Mort. Nous les rassurâmes de notre mieux, mais il fallut les conduire à l’usine.
Quoi cependant de plus naturel que la promenade de ce cheval égaré ? Mais j’avoue que, par les circonstances de la pleine lune qui allonge démesurément les ombres, du silence de la rue et de la couleur indéfinissable de la bête, je comprenais la surprise suivie d’effroi qu’avaient pu ressentir ces jeunes filles superstitieuses.
Au matin, toute la population de D… connaissait l’aventure, et comme je venais assister sur le môle à la rentrée des barques de pêche, toutes les femmes en parlaient. La mer était calme et, sur son étendue moirée, éblouissante au soleil, apparaissaient les premières voiles brunes.
Au bout d’un long moment d’attente, l’une d’elles accosta la jetée. La pêche avait été mauvaise.
« C’est encore les marsouins qui ont mis la sardine en fuite et crevé vos filets, dit une femme à un matelot.
– Non, répondit l’homme, les marsouins nous ont laissé tranquilles ; mais, pendant plusieurs heures, un monstre que nous ne connaissons pas a rôdé au milieu des barques. Il était lumineux comme la phosphorescence de la mer qu’il battait à grands coups de queue. Il reniflait comme un cachalot. Il avait la tête d’un cheval. »
Ces derniers mots furent accueillis par un tollé général. La coïncidence était en effet étrange et tous, touristes et indigènes, se sentaient vraiment angoissés quand apparut une nouvelle barque. Elle naviguait avec sa seule « misaine » ; au haut du grand mât, en place de voile, flottait un lambeau d’étoffe noire.
« Quelqu’un est mort à bord, » dit-on.
L’inquiétude était peinte sur tous les visages.
Successivement apparurent plusieurs bateaux portant le même signe de deuil au grand mât. Quand la première barque fut à portée de voix, elle jeta l’ancre et demanda qu’on aille quérir le commissaire de marine, qui ne tarda pas à venir, accompagné des autorités municipales.
La jetée fut évacuée. Les bateaux accostèrent. Des cadavres enveloppés de toile à voile en furent descendus. En pleine mer, une épidémie de choléra foudroyant s’était abattue sur les pêcheurs, et, le jour même, dans tous les quartiers de la petite ville, se produisaient de nouveaux cas de la terrible maladie apportée, disait la rumeur populaire par le fameux cheval pâle que nul ne revit plus après la nuit fatale.
D… fut consigné. Moi-même, touché par la consigne générale, je dus me résigner à rester dans le petit port breton jusqu’à la fin du fléau. Or, voici qu’un jour, en me promenant sur la grève, j’aperçus plusieurs gamins qui s’amusaient au bord de l’eau avec le cadavre d’un cheval blanc que la vague avait jeté là et qu’une nuée de mouches disputait aux enfants.
L’aventure du nocturne quadrupède que j’avais aperçu de ma fenêtre avait donc eu son dénouement sur cette plage : aussi, dans l’espoir de calmer l’exaltation de la population, j’en informai les autorités. Mais loin d’atteindre mon but, je faillis compliquer la situation, car le cheval, reconnu par moi pour être celui qui passa devant l’hôtel, fut également reconnu par les matelots qui l’aperçurent en mer, et, après enquête, il ne fut trouvé aucun propriétaire de l’animal. Enfin, la chair de l’animal noyé fut analysée et déclarée infestée des microbes du choléra.
Il fallait cependant que la provenance de ce cadavre fût établie.
L’enquête se poursuivit avec la plus grande rapidité et, sans entrer dans tous ses détails, je n’en donnerai que les résultats.
Le commandant de la Victoria, qui revenait des Indes anglaises à la date où l’épidémie de choléra se déclara à D… reconnut avoir jeté à la mer, au large de la côte bretonne, le cadavre d’un cheval blanc mort, pendant la traversée, d’une maladie qui ne fut pas bien établie. Mis en présence de la photographie de l’animal, un matelot anglais, qui le soigna sur la Victoria, certifia son identité.
Le cheval mort à bord du steamer anglais, dont le cadavre fut rencontré en mer par des pêcheurs et retrouvé à D…, fut déclaré par l’enquête avoir été la cause de l’épidémie qui ravagea le petit port breton. Mais l’enquête n’établit jamais l’identité de son sosie aperçu dans les rues de la ville, et c’est pourquoi l’on conte encore aujourd’hui à D… la fabuleuse histoire du cheval pâle.
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(Charles Daniélou, in L’Ouest-Éclair, journal républicain quotidien de la Bretagne et de l’Ouest, « Un Conte par semaine, » neuvième année, n° 3173, dimanche 22 septembre 1909)
La Fête des Morts
pour les Poètes
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Elle va se jeter dans le fleuve.
Pas un batelier, pas un chien Terr’Neuve.
JULES LAFORGUE.
Quelques jours avant la Fête des Morts, qui amènera la foule, indifférente et comme rituelle, dans les cimetières, j’ai voulu venir à la tombe du poète Léon Deubel.
C’est au cimetière de Bagneux, tout au bout de Montrouge. Des guinguettes sont installées entre les humbles marchands de fleurs ; les pauvres viennent y boire un verre de vin, manger des frites et des moules, après l’enterrement. Il y a de grandes réunions, aux amples libations et où le rire finira par se propager, venu des bouts de table, des parents éloignés, gagnant les « endeuillés » de la place d’honneur : la veuve, le veuf, le fils, la fille… Bientôt la fête sera pour tout le monde, peut-être parce que jadis à Rome les Poètes ont fini par confondre Libitina, déesse du plaisir, avec la figure même de la Mort…
Sur les rires des buveurs noirs, nous entrons dans le cimetière. Louis Pergaud, le chantre grave et doux des bêtes, m’accompagne. Avec son accent dru de franc-comtois, il me dit en phrases hachées, courtes, le drame de cet été : Léon Deubel remontant tout un jour les rives de la Marne, cherchant la place, sa place, et autour de lui la joie de juin : les arbres lourds de sève chaude et riche, les fleurs grasses, les champs mûrs de leur moisson, la courbe ardente du ciel, le rire des femmes, le chant des insectes…
Le poète avait six sous en poche et lui, qui avait écrit par un jour pareil :
Si vivre est bon, que vivre libre est doux !
il se laissa pourtant glisser dans la rivière et, comme il était bon nageur, là, où les herbes sont vivantes et volontaires, comme des poulpes.
Léon Deubel avait des amis, de bons et jeunes ouvriers des lettres : L. de Gonzague-Frick, Roger Allard, Pergaud, mais il était lassé de toutes les fatalités. Il partait ; que peuvent les autres quand on ne peut rien soi-même, qu’on a laissé depuis longtemps à la vie les parts les plus négatives de son être ?
Mais voici la tombe.
Elle est serrée, serrée, comme toutes ici qui, avec leurs appareils de fers peints et les rideaux frangés des perles de couleur, ressemblent aux lits des anciens hôpitaux. C’est la division 1913, entre toutes les cours entourées d’arbres de ce Bagneux, si administratif qu’il semble l’hôpital même des pauvres morts.
Partout, la terre, fraîchement remuée, se tasse lentement ; l’action des mottes grasses, qui fléchissent, parfume ces tombes neuves. On fait du feu de bois quelque part, ça embaume ; dans les feuilles dorées qui tombent, les buées mauves d’automne tournent doucement autour de nous, nous qui sommes seuls avec tous les morts de cette année, les morts des concessions de cinq ans !
La Fête des Morts des poètes !…
Là-bas, tout au commencement de l’immense cité, est enterré Jules Laforgue, c’est la cour 1887. La dalle, payée par le Mercure de France va bientôt s’effriter ; deux vieilles couronnes de fer y font couler une rouille épaisse, comme la liqueur âpre des feuilles mortes d’alentour.
Poètes pauvres, poètes morts…
Il n’y a pas, ici, à faire de sentiment : cette fête est d’une qualité plus pure, plus véridique.
Ceux-ci sont allés, las et seuls, les yeux levés, toujours pourtant, dans les cycles d’un enfer interminable. Ils descendaient vers le gouffre, mais cela n’était pas suffisant que le gouffre fût là, les autres hommes ont mis, encore, des obstacles sur leur route. La compréhension est une valeur bien négative et la Beauté doit être rejetée des nécessités extérieures. Cela paraît si évident qu’un Platon, ayant vécu la plus haute et douloureuse minute humaine : la mort de Socrate, peut songer pourtant à chasser les poètes de la Tribu.
Et l’oncle de Deubel est millionnaire !
On raconte que Gérard de Nerval, quelque temps avant que de se pendre à la porte d’un asile de nuit comble, fut trouvé entièrement nu par une patrouille. Il dit aux soldats : « J’attends que mon âme monte dans une étoile ! »
Et les hommes rirent aux larmes de leur frère supérieur, à qui Gœthe avait dit : « Je ne me suis jamais aussi bien compris qu’en vous lisant. »
De Nerval, Laforgue, Deubel, tombes nues…
Villon, devant le Charnier des Innocents ; Rimbaud, au Cirque Loisset ; Baudelaire, se peignant le corps en vert, couleur d’espérance, et ne trouvant après la mort de son esprit que ces mots d’indignation machinale :
« Non… cré nom… non ! »
Et cet autre, cet étrange Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, chez les Seigneurs de la Lune, mort avant trente ans, qui s’écriait, seul, désespérément, de toute la solitude humaine :
« Ô toi, jeune homme, ne désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton avis contraire. En comptant l’acarus sarcopte, qui produit la gale, tu as même deux amis ! »
Et ce tragique Francis Thompson, mort fou, qui était obligé de voler des papiers, aux ordures de Londres, pour écrire ses vers !
Poètes, poètes…
En Allemagne, un jour, je fus initié
à un petit cénacle de littérateurs pauvres
qui avait imaginé, pour vivre, de re
commencer l’en-route des faiseurs de
chansons, des donneurs de « viellé. » Pauvre métier, si l’on en croit Rutebœuf :
La chose qui plus sûre soit,
C’est que la mort nous courra sus ;
La moins certaine, c’en est l’heure.
Mais, aujourd’hui, dans le Monde, les cachets des poètes sont gratuits, si Mlle Mistinguett touche 50 louis pour un tango. Et, encore, il faut une redingote pour dire des vers chez Mme de X…
Tous les poètes devront-ils désormais avoir 50000 francs de rente, comme les chefs de l’École du Futurisme ? Ce se rait, en effet, la seule leçon réaliste d’une école si moderne. Les écoles ne peuvent qu’évoluer en ce sens au temps des sociétés internationales de Palaces- Hôtels et de stations d’eau !
… Louis Pergaud, qui a tant lutté, lui aussi, étouffe d’angoisse devant la tombe de Deubel. Il m’entraîne.
« Allons-nous-en… allons-nous… ça vaut mieux ! »
Derrière notre fuite, dans le vol oblique des feuilles, il me semble entendre le ricanement dément de Baudelaire :
« Non… cré nom… non ! »
Mais ce sont les buveurs noirs qui
font honneur aux frites et au vin, dans
ce doux après-midi d’automne…
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(Maurice Verne, in L’Intransigeant et le journal de Paris, trente-troisième année, n° 12149, dimanche 19 octobre 1913 ; tombe de Léon Deubel, au cimetière de Bagneux)
Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du matin.
Aux derniers plans du paysage, comme un fil d’araignée jeté dans la brume d’or, la courbe d’un pont suspendu mariait deux collines. Le soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie ; toutes les cloches étaient en branle, l’orgue chantait et le vent tiède et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues robes cheminaient vers l’église, et les petites vieilles, proprettes et réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages, comme une sainte lumière des cœurs. Depuis, vous avez vu bien d’autres villes, plus grandes ou plus célèbres ; mais la première est restée comme une vivante image incrustée dans votre souvenir.
Plus tard, vous avez voulu la revoir ; vous l’avez longtemps cherchée sans pouvoir la retrouver. Vous ne saviez plus son nom : « Était-ce en France, ou sur un versant d’Espagne ? N’était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la Moselle ou du Rhin ? Peut-être, au pied des Alpes, la retrouverais-je ? Je me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris. » Mais non ; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait… vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant : « Si j’entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais. »
Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là ; vous tressaillez : c’est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé l’oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois près d’elle sans le savoir ; c’est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous y courez en toute hâte ; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans votre cœur l’orchestre magique des lointains souvenirs.
Enfin, vous entrez dans la ville de vos rêves ; mais vous ne la reconnaissez plus. C’est bien elle, pourtant ; voici le mail, le pont là-bas, le clocher, l’église, rien n’y manque ; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants déguenillés et pleurards.
« Quel changement ! dites-vous ; est-ce possible ! c’est une erreur, sans doute. » Pauvre homme ! Toi seul as changé.
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(André Lemoyne, Pensées d’un paysagiste, Paris : G. Charpentier, 1882 ; Sidney Sime, « The Bad Old Woman in Black ran down the Street of the Ox-Butchers, » illustration pour The Last Book of Wonder de Lord Dunsany [1916])
Frank, mon ami, nous voici seuls.
Les journalistes sont partis, la porte se referme sur la dernière amitié, sur le dernier snobisme. Nous voici tous deux seuls, comme l’autre jour, Frank, comme il y a si peu de jours. Vous n’auriez qu’à étendre la main pour atteindre vos livres…
Mais, Frank, vous n’étendrez plus jamais la main. Vous n’étendrez plus vers les chères reliures, luisantes dans leurs boxes ainsi que des bêtes familières, vous n’étendrez plus vers ces chevaux du rêve votre main posée sur le drap blanc comme sur une page vierge encore, votre main toute froide, curieusement froide et qui, au contact de la mienne, reste étrangère, insolite comme un objet inconnu et qui fait peur.
Frank, sous la douce lune qui pend comme un lustre dans la nuit provençale, sous la lune en veilleuse, vous êtes étendu, sagement, et bien bordé dans votre cercueil.
Frank, vous êtes mort ; je me répète ces mots sans atteindre le fond de leur sens, je les jette tout haut, durement, comme des pierres dans un puits insondable et d’où nul écho ne remonte.
Mort ! C’est à Frank mort que je parle, c’est son fauteuil que j’occupe, et dans cette pièce où hier encore vibrait sa vieille âme large et forte, dans cette pièce où rien n’est changé, où rien n’est nouveau que ce long coffre, dans ce long coffre, Frank Harris est à tout jamais immobile ; nous sommes deux encore, mais nous ne sommes plus les mêmes : il n’y a plus ici que la Mort et moi.
Ce qui surprend dans la mort, ce qui déconcerte, c’est sa ressemblance avec la vie : on ne peut pas croire que tout soit fini, que ce front ne sera plus l’écrin des dures pensées, que cette main n’écrira plus ces mots qui naguère fixaient le sort de Londres, qu’entre les ondes familières de ces cheveux bas plantés et ce mince sourire reconnu, le regard bleu ne brillera plus, lame ou fleur, ciel ou glacier…
Sur la belle machine à penser, la mort a jeté sa faux, écrasé les délicats mécanismes : tout ce qui fut Frank Harris est fini, et dans la chambre lointaine où la nurse la couche et la berce, Nellie Harris est devenue, tout net, une dame veuve.
Comme il va mal, ce nom mauve et voilé, à sa chevelure de lumière !
Les vêtements noirs n’arriveront que demain, toutes ses robes d’été sont roses, bien sûr, et c’est dans du rose qu’elle s’agenouille, sur du rose que pleurent ses yeux si beaux, ses yeux si peu faits pour les peines corrodantes, ses yeux qui n’ont pas encore effroyablement compris…

Comme vous êtes calme, Frank Harris ! Vous semblez n’avoir abaissé vos paupières que pour mieux réfléchir.
Je sais, Frank, à quoi vous pensez sous vos yeux fermés. Vous voulez reprendre la conversation de l’autre jour : votre Bernard Shaw paraît ces jours-ci simultanément à Londres et à New-York, et vous voudriez que j’en commence tout de suite la transposition en français. Mais je vous l’ai promis, Frank, je m’y mettrai dès mon retour. Et puis nous travaillerons ensemble votre Quand j’étais cow-boy. Et Charles Chaplin en fera son prochain film, comme il vous le proposait, il y a deux semaines, tapi dans ce grand fauteuil où je suis maintenant, d’où je vous parle, Frank, d’où je vous réponds.
Mais voici qu’on nous dérange : Lady M… veut vous embrasser ; elle arrive de Monte-Carlo, elle se penche sur votre longue boîte, je ne vois que ses jambes dans son pyjama bleu ; elle est venue en voisine, et c’est si peu solennel que j’ai envie de sourire, qu’un sourire détend mon visage mouillé. Je suis sûr, Frank, je suis sûr que sous sa mousseline, votre visage rit aussi, votre « sens of humour » est avec vous dans la longue boîte.
Lady M… s’en va en m’affirmant qu’elle vous aimait. Cet imparfait m’étonne, me choque : nous vous aimons, Frank, rien n’est changé, pas même les temps ; reprenons notre causerie.
Je n’ai plus de chagrin, je n’ai plus peur ; l’Oscar Wilde de Toulouse-Lautrec non plus n’a plus peur, il a comme moi l’habitude de vous prendre tel que vous êtes, et, dans son cadre, son regard d’eau lourde, son regard compréhensif est le même, plus proche peut-être…
Reprenons notre causerie, mon vieil et tendre ami. Comme on se fait vite à tout ! Vous êtes calme, je sais que vous m’entendez, que votre silence n’est pas vide, qu’il m’approuve. Je le sais, je le veux. Frank, comme la nuit niçoise est douce ! Des jardins d’Orangini monte une odeur poivrée, elle entre dans la chambre, compacte, étrangement présente : à la rencontre de la vôtre, voici venir l’âme des fleurs.
Frank, je voudrais que cette heure dure, je vis hautement : on vit bien près d’un grand mort.
Vous ne mourrez qu’avec cette nuit.
Je veux vous parler sans cesse, vous prolonger ainsi aveuglément, obstinément, puérilement, jusqu’à l’épuisement de mes forces et des sortilèges nocturnes, jusqu’à l’implacable réalité du jour.
Richard Pierre-Bodin.
Nice, le 27 août 1931.
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(in Figaro, cent-sixième année, n° 242, dimanche 30 août 1931. Portrait de Frank Harris par Max Beerbohm ; photographie de Frank et Nellie à la terrasse d’un café)
Plaque commémorative du 9 rue de la Buffa, à Nice.
Certificat de décès de Frank Harris
À CROISSET
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Croisset, dimanche.
Il fait froid, triste.
La maison blanche où Flaubert repose est fermée. Les rares amis qui sont accourus regardent avec mélancolie le mouvement des bateaux, le groupement ensoleillé de Maromme et de la vieille cité rouennaise, qui apparaissent dans le lointain.
Les intimes et les fidèles sont, avec les parents, dans le salon aux volets clos et dans la vaste salle à manger normande, haute, peinte en blanc, avec de vieux médaillons au mur.
J’arrive dans le jardin avec M. Pinchon, du Nouvelliste de Rouen, le fils de mon vénéré professeur au lycée Corneille, qui est, lui aussi, l’un des amis de la maison.
Nous trouvons là M. et Mme Commanville, puis M. Guy de Maupassant, l’exécuteur testamentaire présomptif et, en tout cas, l’héritier littéraire immédiat du grand maître qui vient de s’éteindre.
M. de Maupassant est arrivé hier soir samedi, à neuf heures, et c’est de sa bouche que je tiens les touchants détails qui vont suivre.
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Flaubert avait pris son bain hier matin, mais il n’avait pas déjeuné, quand la syncope est survenue.
Il était dans son cabinet de travail, au premier étage, et, sa vue se troublant, il appela sa bonne. Celle-ci monta et, sur l’ordre de Flaubert, alla chercher le médecin de Croisset, M. Fortin.
M. Fortin était justement en visite au Grand-Couronne. La bonne revint et trouva son maître affaissé plutôt qu’assis sur son immense canapé.
« C’est curieux, dit Flaubert en se frottant les yeux, j’y vois jaune… j’y vois jaune… »
Il répéta cette phrase, puis prit une fiole d’éther et se frotta lui-même les tempes.
« Ah ! ça va mieux, soupira-t-il. Voyez-vous, si ça m’avait pris demain dans le chemin de fer ! j’aurais été bien ! »
Puis, il tomba sans pousser une plainte. Il commençait une phrase, il ne l’acheva pas. La tête posée sur l’oreiller du divan, il put cependant encore dire ces deux mots qui indiquaient bien que la pensée persistait malgré l’apoplexie :
« Avenue d’Eylau… »
Sa dernière pensée a été pour Victor Hugo, car, la veille, il avait reçu le livre nouveau du grand poète. Il avait voulu lui envoyer un mot, puis il s’était ravisé et avait dit qu’il irait le voir aussitôt arrivé à Paris.
Quand M. Fortin arriva, tout était fini.
Le corps de Flaubert fut étendu sur le canapé. On eût dit qu’il dormait.
Toutes les parties inférieures du visage avaient été aussitôt envahies par un sang noir. De même les oreilles. Mais, aujourd’hui dimanche, il n’en reste plus trace. Le corps, transporté sur son lit, est d’une blancheur parfaite. La tête tranquille est, chose frappante, la parfaite image de Louis Bouilhet. Les deux amis, les deux frères, se ressemblaient donc tant que cela ! Qui les a vus vivants n’y a peut-être point songé. Mais, Flaubert mort, c’est Bouilhet mort. Même tête de vieux Gaulois avec la moustache à la Vercingétorix ; mêmes cheveux tombant en arrière.
On a moulé le masque ce matin. Quand le buste sera fait, il sera difficile de se prononcer entre le portrait de l’auteur de Madame Bovary et celui de l’auteur de Malænis.

On eût dit que ces deux inséparables seraient unis même dans la mort, car la tombe que Flaubert va occuper mardi, au cimetière Monumental de Rouen, qui est d’ailleurs celle de M. et Mme Flaubert ses parents et de Mlle Flaubert sa sœur, se trouve à trois mètres de la tombe de Bouilhet.
Dans la soirée de vendredi, Flaubert avait causé et ri avec le docteur Fortin. On avait même parlé de Corneille, et Flaubert avait lu des vers.
Cependant, aujourd’hui qu’il est mort, on va rechercher, n’est-ce pas ? toutes les causes de sa fin subite, et on constate qu’il travaillait trop, depuis trois semaines surtout.
Il finissait son livre, son dernier livre, les Deux Commis ou Bouvard et Pécuchet, et il avait comme une hâte de le finir, ce livre, pour s’en aller à Paris faire l’école buissonnière. Chaque jour, au lieu d’y travailler trois ou quatre heures, il s’acharnait sur la besogne soir et matin. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus.
Coïncidence singulière, à force de persévérance et d’opiniâtreté, il avait fini le roman jeudi ! Ses malles étaient bouclées, et il allait partir, emportant les Deux Commis et un volume de Notes qui doit compléter l’œuvre. Ces deux commis sont deux Bas-Normands qui ont fait fortune à Paris et qui se racontent leurs aventures. Leur histoire forme le premier volume. Le second volume comprend les notes et impressions de Flaubert sur ces aventures. C’est une forme nouvelle, qui contient la critique de l’œuvre même.
Verra-t-il le jour, ce livre ? ou plutôt ces deux livres verront-ils le jour ?
Oui, certainement, puisque le premier est terminé depuis jeudi et que le second est à peu près en ordre. M. Guy de Maupassant, au surplus, en connaît tous les détails, et les moindres. Mais la famille de Flaubert étant malheureusement divisée, et le maître n’ayant pas fait, on le craint, de testament, on a dû requérir l’apposition des scellés. La formalité a été aussitôt remplie, et le manuscrit attendra une solution que tout le monde souhaite amiable.
*
Pour les lettrés, pour les amis de Flaubert, il n’y a qu’une chose à faire : remettre les manuscrits à M. Guy de Maupassant, qui, avec le pieux dévouement d’un fils plutôt que d’un élève, fera tout le travail de classement qu’il faudra faire, dût-il durer des années.
Mais les membres de la famille Flaubert agiront-ils ainsi ? N’écouteront-ils pas d’autres sentiments, et observeront-ils ce saint respect dû à la Pensée plus qu’à tout ce qui nous reste d’un pareil homme ? C’est à craindre.
Les efforts exagérés que Flaubert avait demandés, ces derniers temps, à son cerveau se compliquaient d’ailleurs d’une manie qu’il affectionnait, celle de ne plus marcher.
« Marcher, disait-il, ce n’est pas philosophique. »
Il y a quelque temps, MM. Daudet, Zola, Charpentier et de Maupassant étaient venus le voir, et on sortait de table. Les jeunes gens émirent le projet fantastique de faire un tour dans le jardin.
« Jamais de la vie ! s’écria Flaubert. Je vous le défends. »
Et comme en riant, et pour éviter la congestion, ils arpentaient la salle à manger :
« Ne marchez donc pas ! reprit Flaubert ; les philosophes ne marchent pas. Pour réfléchir et pour penser, il faut rester assis. Ce sont les bourgeois, ajoutait-il parfois, qui se promènent, sur le mail ou sur le Cours. »
Et il restait assis. Il est probable que tout autre que lui eût succombé à cet effrayant régime dix années plus tôt.
Mais il était bâti en hercule, on le sait.
*
Je ne veux pas insister sur un détail intime qui, aux yeux des amis du défunt, va être considéré peut-être comme une des causes éloignées de sa mort.
On a trouvé sur sa table, à lui, l’homme qui a toujours payé plutôt deux fois qu’une, pour éviter les chicanes et les gens de loi, à lui qui eût vendu la maison maternelle pour n’avoir pas affaire aux plaideurs, – on a trouvé sur cette table, ce matin, une citation d’huissier, envoyée lundi, à son adresse par un de ses anciens amis, avec l’intention trop claire de lui faire beaucoup de peine, car l’affaire en litige regarde son neveu, et non lui, qui n’a, je le répète, jamais eu un procès de sa vie.
Il est entré dans une grande colère en recevant ce papier timbré, et cette première crise a peut-être été funeste.
*
Autre détail : les pressentiments de mort ont été nombreux.
N’est-il pas singulier qu’on en retrouve à peu près chez tous ceux qui pensent beaucoup ? Ne faut-il pas, au contraire, trouver cela tout naturel, le penseur, l’homme véritable, étant chaque jour amené à se poser la terrible question : « Vais-je mourir aujourd’hui ? »
Flaubert avait écrit six ou sept lettres à M. Guy de Maupassant depuis quinze jours. Quatre de ces lettres étaient attristées par des variations sur ce thème assez sombre :
« Je travaille, je travaille beaucoup ; mais je crois qu’on verra la fin du bonhomme avant la fin du livre… »
Il disait lundi à M. Fortin :
« Eh ! si j’allais mourir avant d’avoir fini, ça en serait, une fin de chapitre, ça, hein ! »
Il riait. Il n’y croyait pas. Il avait un peu peur de la mort. Un de ses disciples, M. Zola, est, m’a-t-on assuré plusieurs fois, aussi très impressionné par la question fatale. Voilà qui ne serait point d’un observateur ni d’un analyste.
Il faut craindre, je le répète, que Flaubert n’ait pas fait de testament, par la raison qu’il évitait, précisément, de penser à la mort. Peut-être, dans une nuit de tristesse, en aura-t-il fait un. Mais c’est dans cette condition particulière seulement, et alors il aura jeté le pli cacheté dans quelque coin.
*
L’autre jour, son pauvre grand cœur était bien ému.
Figurez-vous qu’il a choisi, dans sa manie des excentricités un peu vieillottes qu’on n’a pas à lui pardonner, car elles ne gênaient personne, le prénom de Polycarpe. Pourquoi ? Pour n’avoir pas un prénom de famille comme tout le monde. Il était, disait-il avec fermeté, Gustave pour les lettres, et Polycarpe Flaubert pour ses amis.
De sorte que, tous les ans, on lui souhaitait sa fête à la Saint-Polycarpe.
C’était, l’autre jour, la Saint-Polycarpe de 1880. La fête avait lieu chez son excellent ami, M. Lapierre, l’aimable directeur du Nouvelliste de Rouen, qui se multiplie, je le constate en passant, pour apporter aux parents de Flaubert un peu d’aide dans ces tristes circonstances.
On était une douzaine, et Flaubert présidait, en face de Mme Lapierre. On avait préparé des papiers à entête, avec Polycarpe recevant les hommages de ses adorateurs, et on avait envoyé ces papiers à tous les amis, lesquels les avaient retournés avec des mots cocasses.
Tout le monde buvait à sa santé ! Il était rayonnant de joie. À peu près toutes les dix minutes, la bonne allait ouvrir. C’était un facteur du télégraphe, ou un de ses collègues de la poste, qui apportait au grand enfant des fumisteries sans nombre, émanées des fidèles et des disciples. Les plaisanteries les plus saugrenues émaillaient ces épitres. L’une venait soi-disant de Nordenskjold, l’autre de Sarah Bernhardt, une autre du roi des îles Sandwich, une autre de Menesclou et ainsi de suite.
Toutes célébraient follement la gloire du maître et le félicitaient à l’envi.
Et il riait.
Au dessert, on lui apporta une grosse couronne qu’on plaça en plaisantant sur sa tête.
« Pas ça, dit-il tristement. J’ai l’air d’un tombeau. Brrrr !… »

Je ne sais si on ne trouve point ceci trop personnel, mais j’ai hâte de dire que mon impression est très triste, aujourd’hui, sur cette berge de la Seine, où j’ai passé de jeunes années, par hasard, à deux pas de la maison blanche de Flaubert. Les murs se touchent presque.
Je revois, moi, la vieille habitation carrée où j’allais le dimanche et d’où on me le montrait de loin. Les propriétaires aussi de celle-là sont morts. Et c’est tout un tableau mélancolique d’il y a quinze ans que je revois passer sous mes yeux.
Soyez tranquille, le même sentiment pénible n’affecte pas nos compatriotes, les bons Rouennais. Ceux d’entre eux qui lisent, et ils paraissent rares, se remémorent les succès littéraires de l’enfant du pays ; mais, les autres, qui sont, suivant l’expression de M. Laroche-Joubert, le plus grand nombre, les autres ne savent même pas de quoi il s’agit.
On annonçait hier que Flaubert était mort.
« Ah ! oui, le sérugien ! répondaient-ils.
Parce que le chirurgien de l’Hôtel-Dieu leur coupe les bras et leur pose des sangsues, ils le connaissent bien, plus que cet autre toqué qui faisait des livres, s’habillait follement et prêchait la croisade contre le philistin, l’extinction du bourgeois.
Pourquoi cette haine contre une classe de la société qui nous a déjà donné M. Prudhomme et Jérôme Paturot, deux types immortels ? C’est que Flaubert avait été singulièrement aigri, au début de sa carrière, par les façons d’agir des bourgeois, ses concitoyens, à son égard. Mais ce sont là des souvenirs du passé, parlons du présent.
*
À quatre heures du soir arrivent MM. Bergerat et Charpentier. Ils sont les premiers Parisiens qui sonnent à la porte du mort. C’est que la nouvelle n’a guère été connue que ce matin, de tous les côtés. Les télégrammes pressants, en revanche, sont nombreux. M. Lapierre en a reçu une trentaine, des députés, des sénateurs, qui demandent à quelle heure auront lieu les obsèques, et quel jour.
Ce sera seulement après-demain mardi, à onze heures et demie, à l’église de Canteleu, située sur la colline, derrière le petit village de Croisset, qui, lui, n’a pas d’église, le pauvre petit !
La municipalité de Rouen n’a pu prendre aucune décision à l’égard de la députation officielle qui devrait suivre la dépouille mortelle d’un de ses plus illustres enfants.
C’était aujourd’hui fête, et je crois que demain seulement, une proposition sera examinée par les successeurs de ceux à qui Flaubert écrivit la lettre fameuse que je rappelais hier.
Bientôt un Comité se formera pour provoquer une souscription et élever un monument à Flaubert. C’est à M. Lapierre, son ami, qu’en reviendra toute la tâche, et je suis sûr qu’il l’assumera jusqu’au bout.
J’ai longuement causé ainsi, questionnant et écoutant, dans des demi-rêveries, avec M. de Maupassant.
Il venait d’écrire à Victor Hugo, à Goncourt, à Zola, à trente autres, dépêches ou lettres. Je l’ai laissé achever son pénible travail et je m’en suis revenu à Rouen par le quai.
J’ai revu, à mesure que la voiture avançait vers le centre de la ville, tous ces types de notre pays de Caux, que plus que tout autre, peut-être, un Cauchois du vieux terroir, sent vivre avec intensité dans Madame Bovary.
Le soleil descendait. Les mâts innombrables des bateaux se détachaient nettement sur le ciel. La Petite-Provence était encombrée de monde ; je revoyais Yonville, avec M. Lheureux, Homais, Bovary, puis Léon, passant avec Emma sur cette Petite-Provence de Rouen, dans la voiture aux stores baissés, devant la statue de Boieldieu, et tournant la rue Grand-Pont pour aller à l’hôtel meublé.
L’homme qui a peint ces personnages et qui a pu faire que l’esprit ne les oublie jamais est mort là-bas, dans la petite maison blanche, au bord de l’eau, et pas un de ces Rouennais n’en parle. Voyez-les ! Les vieilles pécores, les jeunes coquettes, les mûrs et les beaux de la ville potinent sur M. Chose et sur Mlle Machin ; mais ils ne s’inquiètent seulement pas de savoir ce qu’était ce profond penseur. Le Rouennais cause de ses affaires. Je le vois agiter lentement des questions banales et « pot-au-feu. » Il est bien plus philistin que Flaubert ne disait, puisqu’il ignore jusqu’au nom de l’enfant du pays qui vient de mourir, du compatriote à lui, bien à lui, – quand les autres en ont tant qu’ils vont chercher au diable, – qui vient de disparaître.
Allais, marchais ! Il s’en moque un peu, de Flaubert, de son œuvre et du reste.
Rouennais, va !
PIERRE GIFFARD
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(in Le Gaulois littéraire et politique, douzième année, 2ème série, n° 240, lundi 10 mai 1880 ; Magdeleine Hue, « Le pavillon Flaubert à Croisset,» huile sur toile, 1919)
OBSÈQUES DE GUSTAVE FLAUBERT
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Rouen, 11 mai.
Celui que nous venons de conduire à la dernière étape disait un jour au docteur Liétout, un de ses vieux camarades de collège et d’école :
« Près du cadavre d’un ami, je n’ai pas seulement ma douleur. J’ai encore l’étude de ma douleur. »
En suivant cet après-midi son convoi, nous nous demandions :
« S’il nous voit aujourd’hui, comment, lui qui jugeait tout, juge-t-il ce qui se passe ? »
Il avait en exécration les journaux. Tous les journaux, depuis trois jours, témoignent de leur admiration pour lui. Dans ses fréquents accès de misanthropie, il répétait : « Il n’y a pas vingt personnes qui s’intéressent à moi. » Or, pour aller de la maison mortuaire au Cimetière Monumental où sont les tombeaux de la famille Flaubert, il fallait commencer par faire un long détour, de la Seine aux hauteurs de Canteleu, où devait avoir lieu la cérémonie religieuse, puis revenir à Croisset, traverser ensuite Rouen dans sa longueur, se rendre, enfin, à un quart de lieue de la ville, dans les terres. Plus de trois cents personnes ont accompli d’un point à l’autre, ce long trajet ; deux cents personnes l’ont fait à pied. Beaucoup d’entre elles sont venues exprès de Paris, pour rendre ce dernier hommage à un auteur qui a écrit en tout sept ouvrages, dont l’un n’est pas même encore publié.
Que dis-tu de cela, sceptique ? N’est-ce pas que le monde vaut encore mieux que tu ne pensais ?
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Arrivé à Rouen lundi à trois heures, nous nous étions immédiatement rendu à Croisset.
L’un des neveux de Flaubert, M. Roquigny, nous accompagnait.
La famille Flaubert appartient à l’histoire. Nous devons donc en dresser l’arbre généalogique.
Le chef de la famille, le chirurgien Flaubert, dont l’une des rues de Rouen porte aujourd’hui le nom, a eu trois enfants :
Une fille, mariée à un avocat, M. Hamard.
Le docteur Achille Flaubert, qui a succédé à son père et qui, âgé aujourd’hui de plus de soixante-dix ans, s’est dernièrement retiré à Nice pour raison de santé.
Enfin, l’auteur de Madame Bovary.
Mme Hamard a eu une fille, Caroline Hamard, celle que Flaubert aimait tant et qui est aujourd’hui Mme Commanville.
Achille Flaubert n’a eu, lui aussi, qu’un fille, qui est mariée à M. Roquigny et qui nous conduit.
Quant à Gustave, on sait qu’il n’a jamais voulu se marier pour garder toute son affection à sa nièce.
Pas de description de la maison mortuaire. La villa de Flaubert a été dépeinte des milliers de fois. Tous les collégiens ont dessiné une maison basse et large encadrée d’arbres au bord d’un fleuve. C’est cela.

Aujourd’hui, comme hier, les volets sont fermés. Il n’y a pas de chambre funéraire ; le corps est là, en plein air, devant l’entrée du jardin, qu’on a dévalisé pour couvrir la bière de fleurs.
Tout d’abord, nous sommes étonné du petit nombre de personnes qui partent avec nous de la maison mortuaire. C’est que beaucoup de gens, se fiant au faire-part qui annonçait la cérémonie pour onze heures et demie ont attendu ce moment pour venir. Or, l’heure fixée était celle de la messe.
Chemin faisant, le cortège grossit. De minute en minute, arrive une voiture d’où descendent trois, quatre, cinq personnes.
À l’église de Canteleu, un assez curieux monument qui remonte au quinzième siècle, nous sommes déjà deux cent cinquante.
Citons à mesure que nous les notons sur notre carnet, MM. de Goncourt, de Banville, Lapierre, rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen, et toute sa rédaction, Charpentier, éditeur des œuvres de Flaubert, Jules Claretie, Alphonse Daudet, Émile Zola, François Coppée, de Hérédia, Théophile Gautier fils, Émile Bergerat, comte d’Osmoy, député, Léon Brière, rédacteur en chef du Journal de Rouen, et toute sa rédaction, Barrabé, maire de Rouen, Pinchon, l’un des plus anciens amis de Flaubert, Toudouze, Henry Morel, Lizot, ancien préfet, Raoul Duval, ancien député, Claudius Popelin, peintre émailliste, Domergue, de Rouen, Gaston Vassy, Catulle Mendès, Georges Pouchet, Félix, président de l’Académie de Rouen.
MM. Alexandre Dumas, Taine, Renan étaient attendus. Ils se sont excusés par lettres.
À l’église, rien. Un service de première classe, mais tel qu’on peut en faire un à Canteleu.
À la sortie, tous les retardataires sont arrivés. La cérémonie va véritablement commencer.
Le deuil est conduit par MM Commanville, Roquigny et Guy de Maupassant, celui que Flaubert appelait familièrement : « Mon cher bonhomme. »
Les cordons du poêle ont eu beaucoup de tenants. Nous les voyons successivement dans les mains de MM. Raoul Duval, Claudius Popelin, Nyon, avocat de Rouen, le docteur Fortin, ami de la maison, celui-là même qui a eu la triste mission de constater la mort, Charpentier, Zola, de Goncourt, Lapierre, d’Osmoy, Pennetier, etc.
À mesure qu’il est arrivé, chacun a voulu avoir des détails et les meilleurs amis ont la curiosité barbare. Ils veulent savoir comment a vécu, écrit, pensé, jusqu’à la dernière heure, Flaubert. Il faut qu’on leur répète avec force explications, que celui qui est là dans sa bière, était seul avec une servante dans sa villa abandonnée, quand la mort, qui n’abandonne personne, est venue le prendre et que l’un des derniers mots de l’observateur minutieux de l’adultère a été : « J’y vois jaune, tout jaune !… »
La publicité donnée à ces menus détails, nous le savons, est extrêmement pénible à la famille qui ne voudrait trouver dans les journaux qu’une étude approfondie de l’œuvre et du talent de celui qu’elle a si inopinément perdu.
Ses proches, ses amis vrais l’entouraient, en effet, d’une telle admiration, que la première pensée qu’ils aient échangée depuis samedi et qui aujourd’hui encore domine tout est celle-ci :
« Il n’écrira plus rien ! »
*
Certes, le cortège se rappelle les mille traits de bonté de Flaubert, l’intensité de son affection pour ses vieux amis, cette camaraderie puissante qui lui faisait pousser des cris de joie quand un de ses disciples avait écrit un livre, mais le grand regret que manifeste toute cette foule est bien moins pour l’homme que pour l’auteur.
À vrai dire, nous traversons l’endroit même où ont vécu – car Dieu sait s’ils vivaient, ceux-là – les nombreux personnages de Madame Bovary et tous, nous nous disons que Flaubert s’est éteint et que nous allons l’enterrer au milieu même de son œuvre !
Oh ! le chemin de la mort ! Combien de fois, vivant, a-t-il dû y venir ! Combien d’amis a-t-il dû amener là et leur dire : « Regardez ! » Rouen à droite. À l’horizon partout, des collines. À gauche, Dieppedalle, le Val de la Haye, la forêt des Essarts, dans laquelle M. Thiers, le vandale, voulait établir un camp retranché. Dans le lointain et si bas, si bas, qu’on les prendrait pour un jouet, les usines de M. Pouyer-Quertier.
Et à nos pieds, la Seine, parée de ses cinq îles où l’on nous fait reconnaître celle où Mme Bovary allait avec Léon.
Mais le cortège descend du sommet de « la grande boucle de la Seine » dont les deux extrémités sont, à gauche, Elbeuf et à droite, la Bouille.
Nous voici quai du Mont-Ribaudet.
Et comme, durant ce long trajet qui n’a pas duré moins de quatre heures, on ne cesse pas de causer de Flaubert, nous recueillons encore ces deux faits.
On se rappelle à quel point il poussait la conscience littéraire.
Du temps où, au-delà de la Méditerranée, il préparait Salammbô, il arrive un jour au haut d’une montagne et demande à son guide quelle est la ville que l’on voit dans le lointain.
« Bethléem, répond-il.
– Bethléem, répète Flaubert. Be-th-lé-em… »
Et il articule vingt fois ce mot sur vingt tons différents.
« Ah ! tant pis, s’écrie-t-il. Je ne mettrai pas ce nom-là. Il n’entre pas dans ma phrase. »
Et il aima mieux commettre une grave erreur topographique que de dénaturer l’harmonie de sa phrase. Puis on nous apprend comment lui est venue l’idée étrange qui lui a fait adopter le prénom de Polycarpe.
C’était il y a quatorze ans. Gustave se promenait en badaud, dans les vieilles rues de Rouen. À la porte d’un brocanteur, il voit une vieille gravure représentent un moine en prière, un moine à l’air indigné, les mains montrant la paume. C’était saint Polycarpe. Au-dessus du nom on lisait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel temps m’avez-vous fait vivre !»
« Mon mot, mon mot ! » s’écrie Flaubert.
Et il achète la gravure qui valait cinq sous. Il l’eût payée vingt francs.
Et le voilà qui dit à tous ses amis :
« Vous ne savez pas ! Je suis saint Polycarpe. Regardez ! saint Polycarpe disait mon mot. Il revit en moi. »
D’où l’habitude de lui souhaiter la fête, chaque année, à la Saint-Polycarpe !…

Quatre boulevards interminables.
À chaque angle de rue, la foule est amassée et regarde avec admiration passer son grand homme, suivi de tant de personnages décorés et de vingt-sept voitures.
Mais elle le laisse passer…
Avenue du Cimetière Monumental.
Nous prenons un chemin de traverse pour être des premiers auprès de la tombe.
Bien nous en a pris. Il y a tant de badauds autour du triple monument de la famille Flaubert, que tout à l’heure les parents eux-mêmes, auront grand’peine en approcher.
Trois pierres se dressent.
Sur l’une, on lit : « Ici repose Achille Cléophas Flaubert, chirurgien, en chef de l’Hôtel-Dieu de cette ville, pendant trente-deux ans. »
Sur la deuxième : « Ci-gît Anne Caroline Fleuriot, épouse d’Achille Flaubert. »
Sur la troisième : « Ici repose le corps d’Eugénie Caroline Flaubert, épouse d’Émile-Auguste Hamard. » Au-dessus, sont ces six mots : « Aimer beaucoup. Beaucoup souffrir. Espérer toujours. »
Bientôt se dressera une quatrième pierre. Déjà la fosse est creusée et voici le corps.
Eh bien, oui, le réalisme a du bon !
Un naturaliste lui-même n’imaginerait rien de pareil à ce qui s’est passé.
Certes, l’endroit se prêtait à la poésie.
Ce Cimetière Monumental, qui rappelle, et comme site, et comme monument, le Père-Lachaise, s’étend sur une colline qui fait face à celle de Canteleu et du haut de laquelle Flaubert regardera sa maison… Entre les deux collines, tout Rouen. À côté de Flaubert, la tombe de Bouilhet…
Mais pouvons-nous penser à tout cela ?
La fosse est trop petite pour la bière et l’assistance entière frémit quand elle se dit que Flaubert est là, les pieds en l’air.
Les badauds ont bouleversé tous les préparatifs de l’enterrement. Le prêtre est forcé d’emprunter la pelle immense d’un fossoyeur pour jeter la première terre.
Il ne peut asperger le corps d’eau bénite. On ne trouve pas l’eau bénite…
Un instant, la chaude parole de M. Lapierre dissipe cet affreux cauchemar.
*
« Messieurs, dit-il en substance, Gustave Flaubert, dans ses entretiens familiers, a toujours émis le vœu qu’aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. Ce vœu sera respecté. Quoi de plus éloquent, d’ailleurs, que l’affluence des illustrations qui sont venues jusqu’ici, que le vide laissé par Flaubert dans les lettres !…
Aussi, ne prendrai-je la parole que pour remercier, au nom de la famille, ceux qui ont accompagné jusqu’à sa dernière demeure celui que nous pleurons…
Ami, la ville de Rouen te sera à jamais reconnaissante…
Adieu, Flaubert. »
*
Enfin, après un nouveau moment d’angoisse dont nous avons encore l’âme serrée, on peut tendre l’eau bénite à Mme Commanville, la nièce adorée de Flaubert.
Il est trois heures et demie.
Avant de nous retirer, nous regardons encore une fois l’admirable panorama qui s’étend au-dessous de nous.
Il nous semble entendre la voix de ce vieux pays natal que Flaubert devait quitter dimanche et qui crie aujourd’hui triomphalement :
« Je n’aurais eu que son corps. Je lui ai donné son premier souffle. J’ai voulu son dernier soupir. »
C. CHINCHOLLE
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(in Le Figaro, vingt-sixième année, 3ème série, n° 133, mercredi 12 mai 1880 ; René Thomsen, « La maison de Gustave Flaubert à Croisset, » huile sur toile, 1879)
St-Laurent-sur-Mer, lundi 13 août 1888.
Sur la grande route de Bohème, le clairon s’est tu, tandis que le tambour, voilé d’un crêpe, assourdissait la longueur de ses roulements funèbres.
Car il s’en est allé pour Ailleurs, mon cher camarade, l’Hindou de Paris, savant à la fois et poète, délicat troubadour et inventeur génial, il s’en est allé, Charles Cros !
Il sait maintenant dans l’Au-Delà suprême, si, comme il le croyait fermement, il y a plusieurs dieux ; il sait si l’homme peut, à son tour, devenir dieu. Il sait si l’homme, à force d’aiguiser sa personnalité, lui donne assez de finesse pour pénétrer la couche opaque du Néant et ressortir de l’autre côté, pareille à une flèche de lumière immortelle ; il sait si le Génie désintéressé, le génie méconnu, le génie foulé aux pieds des passants abrutis, le génie traité de folie par la tourbe des aliénistes incongrus, par les Moreau de Tours, et par les quadruples énergumènes qui dirigent les asiles d’Aliénés ; il sait si vraiment l’inventeur quel qu’il soit, si le poète des nombres, si le troubadour qui traite les Algèbres et les Géométries comme des fleurs merveilleuses dont on doit faire un bouquet aux mains des femmes et une couronne sur les tempes des rêveurs, il sait si l’avide chercheur de nouveau doit être considéré comme un paria ridicule, ou si l’on doit lui dresser des autels ; il sait s’il valait mieux que nul n’inventât jamais les maisons à la place des primitives cavernes, les roues des voitures qui se sont substituées aux faibles jambes humaines, les lumières qui prolongent le jour du soleil jusque dans l’épaisseur des minuits, et tant d’autres choses, telles que les Beaux-Arts et les Poésies remplaçant les glapissements gutturaux des anthropophages en liesse, et les danses des Caraïbes.
Il sait tout cela, cet être si merveilleusement doué, Charles Gros, qu’une civilisation subitement arrêtée dans sa marche par l’horrible Guerre, dévoyée par des conducteurs infâmes, le Conquérant barbare et le Capitaliste jouisseur, lâche et stupide, par le Muscle imbécile et le Ventre qui s’entripaille sans souci du Cerveau, cet ancien roi de L’Humanité, et sans pitié pour le Cœur, ce vieux prince dépossédé qui cherche en vain l’Île d’Amour sur le marécage affreux des Haines.
Il sait tout cela, le poète Charles Cros, et peut-être sa figure d’Hindou rêveur et gai rayonne-t-elle déjà, heureuse, sur quelque planète moins sauvage que la nôtre.
Il sait s’il existe quelque part une loi de Pitié suprême qui remplace le féroce et amer struggle for life de Darwin, la gigantesque et inutile bataille de l’Unité contre le Tout, et des Unités entre elles. Il sait si le Repos et le Rêve sont conciliables avec une vie quelconque, et il sait si la Mort est, après le Sommeil, le seul asile de ceux qui préfèrent le rêve délicat au combat brutal.
Il sait tout cela ! Et, peut-être, ne sait-il rien, plus rien, à jamais plus rien de rien, poussière froide jetée à tous les vents, dans la rafale effroyable que font les étoiles, les planètes et les comètes folles en tournant les unes autour des autres, au sein du mystérieux Éther…
Adieu, pauvre Charles !
Hélas ! on disait de lui que sa poésie faisait du tort a sa science, et, réciproquement, que le savant nuisait au poète.
Les analystes de ce temps, les coupeurs de cheveux en quatre, méprisent les synthèses ; un homme complet les effraie et leur devient ennemi, ils le bannissent avec rage. La division du travail, tel est le cri poussé par l’industrialisme en délire. Pour fabriquer une aiguille, une quinzaine d’hommes au moins sont nécessaires ; celui qui affine la pointe ne connaît point celui qui percera le trou ; et le polisseur des grosses aiguilles doit renoncer à l’espoir de jamais en aiguiser de fines. Cette loi, fixée pour les humbles, on l’applique aux êtres supérieurs. Le farouche maître de notre état social, le marchand quelconque, l’usinier ou le prud’homme, qui ne se permet pas d’avoir, je ne dis pas deux idées à la fois, mais plus d’une idée tous les cinq ans, ces gens dont les plus forts sont ceux qui n’ont qu’une toute petite idée bien unique, humble et chétive, qu’ils élèvent comme un trésor, et font grandir avec persévérance pour le plus grand bien de leur escarcelle, ne peuvent supporter le spectacle tourbillonnant, papillotant, amer pour eux, et profondément incompréhensible, d’un cerveau en ébullition qui jette au-dehors, en feu d’artifice, des milliers d’idées, avec un air de richesse qui semble dire : « Ramassez, j’en ai d’autres. »
Et alors quelle fureur bizarre saisit ces immobiles de la vie, contre ce prodigue cerveau ! Les fabricants de trou d’aiguille se retournent et clament : « Haro ! » Et l’homme génial, dont la vocation est de penser pour les autres, est traité de fainéant, dans une société où il vaut mieux, paraît-il, arriver péniblement, en se mettant en quatre, à fabriquer une paire d’espadrilles, que de préparer longuement et mûrement une œuvre telle que la Mécanique cérébrale de Charles Cros, œuvre que la mort vient d’interrompre, et que nul, s’il tient à la considération de ses semblables, ne reprendra.
Baissez-vous, les amis, baissez-vous, et vous trouverez des truffes. Si vous levez les yeux vers les étoiles, il vous pleuvra sur le nez la fiente des autres planètes, qui prennent sans doute notre Terre pour leur dépotoir…
Il sait cela, Charles Cros ! Adieu, pauvre Charles !
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(Émile Goudeau, « Charles Cros, » in Le Pierrot, première année, n° 7, vendredi 7 août 1888 ; l’illustration d’Adolphe Willette est parue dans le même numéro)
MAISON DU DOCTEUR BLANCHE
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Deux belles choses, deux choses curieuses à voir et à étudier dans notre vieille Europe : un palais de rois, une maison de fous.
De ces deux demeures, laquelle préféreriez-vous habiter ? Les insensés qui vivent auprès des monarques sont trop méthodiques, trop monotones ; ceux qu’on relègue à Charenton ou chez le docteur Blanche, me semblent moins à plaindre. On a pitié de leur état ; ils mangent, à leur gré, assis ou debout ; ils saluent sans se courber jusqu’à terre ; il leur est permis quelquefois d’avoir une volonté, de la manifester, de la soutenir. Ils parlent haut ; ils contrôlent les actions du chef ; ils résistent aux menaces, ils ne cèdent qu’à la force… Ce sont presque des hommes.
Dites-moi la vie des fous qui naissent et meurent dans les palais des rois ; moi, je vous dirai celle des êtres qui s’agitent dans des cabanons. Il y aura peut-être de la morale dans mon récit. Je les ai vus d’abord avec effroi, puis avec intérêt, plus tard avec un sentiment de commisération qui n’était pas sans douceur. La raison nous est souvent funeste, en ce qu’elle nous éclaire sur nos maux, sans avoir la puissance de nous en guérir… Ces gens ne sont donc pas tant à plaindre, puisqu’ils n’ont pas toujours le sentiment de leur infortune.
Qui n’a point d’égal n’a point d’ami ; c’est un axiome, vrai seulement pour ceux qui voient loin dans le cœur humain. Un ami me souriant d’un sourire de protection, me serrerait le cœur ; je ne l’aimerais plus. Tant pis pour moi si je suis ainsi organisé. De l’amour, de l’amitié, voilà ma vie.
L’historique d’une maison de fous, tracé par un fou, est une chose assez bizarre. J’étais fou quand j’ai écrit ces pages… Ma raison revenue, j’ai voulu les lire… Tout y est vrai, précis ; il m’a semblé sage de n’y rien retrancher ; c’est un portrait que je gâterais en le corrigeant ; je vous le livre.
M. Blanche a trente-cinq ans. Sa taille est moyenne, son embonpoint atteste un corps robuste. Il a le verbe bref, rapide, acerbe. Un homme en parfaite santé serait toujours prêt à lui demander raison de la crudité de certaines expressions dont il a l’habitude de se servir ; un fou les redoute et se tait devant les menaces. Une blessure grave reçue à l’œil droit donne à son regard un caractère équivoque, de sorte qu’on dirait qu’il médite, qu’il étudie, quand il en fait que voir. Il produisit sur moi une fâcheuse impression ; cela devait être : je me sentis sous sa verge de fer, moi qui n’ai jamais su obéir qu’à une volonté de femme…
Elle est grande, svelte, blonde, un peu pâle. Son regard est plein de bienveillance, il rassure. Le son de sa voix console ; il y a de la poésie dans son langage. Elle a vu tant de misères, elle a entendu tant de gémissements ! Elle sait plaindre. Ce n’est point une mère tendre ; son âge vous défend cette douce illusion ; ce n’est pas simplement une amie ; vous éprouvez pour elle plus que de l’amitié, moins que de l’amour… Parlons peu de l’amour. J’ai habité plus de deux mois la maison du docteur Blanche ; fou et raisonnable, j’ai pu apprécier les qualités de la femme modeste et généreuse dont je vous parle. Cette femme est l’épouse du docteur. Vous voyez qu’on peut garder quelque souvenir aimable d’une maison de fous.
Je fus arrêté à six heures du soir, dans la rue de Grammont, par quatre robustes estafiers, qui s’emparèrent de moi par derrière, me serrant de leurs bras vigoureux. Je voulus essayer de me défendre… Vains efforts ! J’étais malade, très souffrant, à l’agonie. Au nom du Roi ! Faut-il avoir le délire pour résister à cet ordre ? Je n’avais point le délire, et pourtant je résistai ; mais, en deux secousses, je me trouvai jeté dans une voiture, prête à me recevoir. Tout était bien calculé, prévu d’avance.
Le trajet fut long. Les estafiers causaient de la beauté de la ville, de la fraîcheur de la nuit ; et si je soupirais, ils m’invitaient à montrer du courage, à être homme. Leçons de courage données par un mouchard ! qui peut y croire ? Un mouchard sait-il ce que c’est qu’un homme, si ce n’est pour l’arrêter par derrière ? Je crois me rappeler pourtant que je leur dis que je n’avais pour eux aucune espèce de mépris… On fit bien de m’arrêter comme un fou.
Nous cheminions lentement, car nous avions des rues rapides à gravir ; et déjà, dans ce cœur horriblement torturé par une passion violente, avait pénétré un autre sentiment, l’indignation. Être colleté par un mouchard ! quel outrage ! Aux jours des émeutes, j’avais éprouvé un semblable affront. Sans existence morale, le mouchard est l’homme du pouvoir ; lâche, il est l’homme de la force. Je me trompe, le mouchard est l’homme le plus courageux du monde, puisqu’il brave ce que les autres redoutent le plus, le mépris public.
Cependant, nous arrivâmes à la porte de la maison de santé ; et je me rappelle les plus petites circonstances de ces lentes heures qui me torturaient si cruellement. Nous avons tant de fibres pour la douleur ! Je croyais entrer chez un juge d’instruction, chez un procureur du roi. On me l’avait vingt fois répété en route, en me parlant de poignards, d’incendie, de meurtres. J’écoutais mes gardiens en homme qui regrette de n’avoir pas fait assez pour justifier les rigueurs dont il est l’objet ; et quand j’interrogeais mes souvenirs confus, j’étais presque furieux d’avoir eu assez de raison pour ne pas briser tous les liens qui m’attachaient à la société. Le désespoir, comme la douleur, a ses degrés.
Après avoir traversé une petite cour ombragée par quelques arbres au feuillage triste et sombre, je pénétrai dans une vaste salle, occupée presque en entier par une table en fer-à-cheval. Je supposai, au premier coup d’œil, que c’était la salle de la question, et je cherchais déjà, d’un regard curieux et ferme, les instruments des tortures… On me pria poliment d’avancer.
Quel tableau !… Des figures souffrantes, des figures hébétées, des figures riant sans gaieté, pleurant sans larmes, une seule figure de pitié, celle de madame Blanche ; et tout cela aggloméré pour ainsi dire dans un espace de dix pieds carrés… Ma tête n’y était plus, je crus rêver ; je voulais savoir, je craignais d’apprendre ; vous voyez que j’avais un peu de raison.
J’eus le temps d’observer. La faiblesse de mon corps donnait, je crois, de l’énergie à mon âme. Un petit homme, rond, rouge, bourgeonné, étendu sur un fauteuil, me regardait avec des yeux stupides, et riait de mon teint cadavéreux. De quoi riait-il ? Déjà deux fois j’avais détourné ma vue de cette figure bêtement moqueuse, ignoblement sardonique, tandis que mon homme me lorgnait toujours en souriant. Je crus à une lâche provocation, et déjà ma main de fer planait sur sa joue, quand une voix douce et compatissante me pria de m’asseoir. Une voix de femme pouvait seule avoir de l’empire sur moi ; j’obéis, mon courroux s’éteignit, et j’écoutai, assez calme, la fin d’une sonate qu’exécutait sur un piano une pensionnaire d’une vingtaine d’années. Madame Bel… était folle quand elle ne jouait pas du clavecin. Je l’appris plus tard.
Mais où étais-je donc ?… Le procureur du roi ne venait point, et un profond silence régnait dans la chambre voisine, où je devais, d’après mes idées, être soumis à de rudes épreuves.
« Conduisez monsieur dans son appartement, » dit la fée bienveillante à un domestique qui ne m’avait pas quitté un instant. Je suivis en automate ; et, après avoir traversé deux ou trois corridors, monté deux ou trois escaliers, on me poussa vigoureusement dans une chambre à croisée bardée de grillages et de lourds barreaux. Un lit de fort mince apparence, deux chaises, une camisole de force, voilà tout l’ameublement.
Le domestique s’était adjoint un de ses camarades ; et tous deux, froids, impassibles, me regardaient en hommes habitués à voir des hommes comme moi.
« Que faites-vous ? que voulez-vous ?
– Nous sommes ici pour servir monsieur.
– Je n’ai besoin de rien, laissez-moi.
– L’ordre nous a été donné de ne point quitter monsieur.
– Le procureur du roi viendra-t-il bientôt ?
– Il ne peut tarder.
– Il fera bien s’il veut que je lui réponde, car je perds mes forces ; » et pourtant je cherchais un aliment à ma rage.
Je me couchai à demi habillé.
« Si monsieur veut bien, nous avons dans ce vase de l’eau d’orge.
– Pourquoi de l’eau d’orge ?
– M. Blanche l’a ordonné.
– Où suis-je donc ?
– Chez M. Blanche… »
Le bandeau tomba : je me croyais conspirateur ; je me reconnus fou !…
J’eus honte, je pleurai… Non, ce n’était pas de honte, c’était encore d’amour ; et, quand je me vis là, là, seul, en face de cette croisée à barreaux, en face de ces deux figures sans amitié comme sans haine, en face de tous mes souvenirs de bonheur et de regrets ; quand j’eus reconnu la puissance de ceux qui m’enchaînaient et la faiblesse de la victime ; lorsque, calculant la longueur des heures, l’éternité des minutes, et que ces murs froids, insensibles, m’eurent répondu : « Voici ta place ! » je me vis fou, fou à tout jamais, fou par elle, fou d’amour, la plus épouvantable, la plus poignante, la plus hideuse des folies…
Je me rappelai alors tout ce qui m’avait attiré là, et je fus étonné de ne pas me sentir les bras liés, les pieds liés, la gorge dans un collier de force. J’étais fou furieux.

Oh ! qu’il n’avoue point sa folie, celui à qui l’ambition bouleverse les idées ! qu’il cache avec soin son délire frénétique, celui que l’avarice, la haine, la soif de la vengeance conduisent à Charenton, à Bicêtre, ou chez le docteur Blanche !… Mais moi, fou d’amour, je puis le dire, je puis l’avouer sans rougir. Voyez aujourd’hui ; je suis calme, je raconte mes maux passés ; et il faut que la violence de mon mal ait été bien grande, pour que les plus légères impressions y aient laissé des traces si profondes. C’est un cauchemar qui brûle même après le sommeil ; c’est une balle qui vous brise un membre, et dont vous ne ressentez l’atteinte que longtemps après la blessure… Aux jours de la raison, les instants de la folie se retracent comme dans un miroir… Ne dites point que cela ne peut être ; je l’ai senti, éprouvé.
M. Blanche entra… Je me préparai courageusement aux douches ; car son langage, loin de me rassurer, glaça le peu de sang qui me restait. Il me parla de meurtre, d’assassinat, d’incendie ; c’étaient les mots donnés… Je le crus fou lui-même ; et, toujours fidèle à mon naturel compatissant, je le plaignis, moi, moi que personne ne semblait plaindre.
Toute la nuit un homme cria à mes côtés ; c’était un fou qui demandait sa liberté… Moi, je regardais les murs, les barreaux, et j’avais mille vies pour souffrir, pas une main pour briser.
Cette nuit dura je ne sais combien de siècles ; le plus léger mouvement de mes gardiens me faisait tressaillir dans mon lit… Je me levai. L’on me mit dans un bain ; et, pour la première fois depuis longtemps, mes yeux s’arrêtèrent sur une glace. Ma figure, entièrement bouleversée, me causa une émotion indéfinissable. Je pleurai ; je sentis des larmes de feu sillonner mes joues ; et quand je pensai qu’on était sans pitié pour de pareilles souffrances, la rage me saisit au cœur… Je ne me rappelle plus rien, sinon que je revis encore madame Blanche, que ma rage s’éteignit, que mes larmes coulèrent moins amères, moins brûlantes, et que je demandai des livres. J’aurai eu du plaisir à parcourir un dictionnaire, les chiffres d’une table de logarithmes, des mots sans suite, des phrases privées de sens, comme celles des êtres qui m’entouraient, qui m’entourent encore aujourd’hui, et pour lesquels j’éprouve une pitié si vraie, hélas ! et si stérile.
M. Blanche revint auprès de moi. Ses paroles de raison calmèrent un peu l’effervescence de mes idées : je ne pensai plus au suicide ; et pourtant, à mes côtés, réfléchissait tristement, enveloppé dans un manteau brun, un homme de vingt-cinq à trente ans, que le feu de deux pistolets n’avait pu tuer. Les balles avaient traversé la mâchoire supérieure et étaient sorties entre les deux yeux… Il y a des êtres cruellement poursuivis par le destin ! Cet homme vit encore.
Un autre homme, à la figure riante, à la mise soignée, au sourire gracieux, vint s’asseoir près de moi, en me demandant des nouvelles de ma santé. Je ne sais pas trop ce que je répondis ; mais lui, prenant un violon, joua des variations sur un thème connu, avec une grande vigueur et une précision remarquable. Je crois que je lui adressai quelques compliments.
« Oh, oh ! me répondit-il, j’ai bien d’autres talents ! Je suis le fils de Joséphine et de Jésus-Christ, et je me rappelle parfaitement avoir été Gengis-Kan, Mahomet et Napoléon… Et vous, monsieur, vous souvenez-vous de ce que vous avez été ?… Votre cervelle, en passant dans le crâne d’un autre… »
Madame Blanche lui imposa le silence, et il se tut en riant.
Encore un sentiment de pitié pour un malheureux ! car ici il faut plaindre tout le monde.
J’eus la permission de me promener dans la cour, puis dans le jardin… Je vis, je reconnus, j’étudiai presque ; je puis décrire, car j’ai toute ma raison.
Au haut de la butte Montmartre, sur un tertre dominé par les bras gigantesques de plusieurs moulins à vent, est un édifice irrégulier de quelque apparence, dont la façade blanche, assez élégante, appelle les regards des curieux. Un rez-de-chaussée, un premier et un second étage, quatorze croisées, dont plusieurs à barreaux, d’autres à grillages, voilà l’aspect de l’hôtel. Deux petites ailes latérales, dont celle de gauche est habitée par le docteur et sa famille, semblent ajoutées au principal corps de logis ; un peu de verdure à côté de la grille, voilà la cour.
Le derrière de la maison a également deux étages, et donne sur un jardin à l’anglaise, petit, mais agréable. Les malades, les idiots, les fous, s’y promènent à volonté ; ceux dont la folie est dangereuse sont séparés des autres par une haute palissade de planches, qu’ils ne peuvent ni franchir, ni abattre. D’un côté la douleur, de l’autre le désespoir ; ici, les souffrances morales dans ce qu’elles ont de plus poignant ; là, les douleurs physiques et les affections de l’âme dans ce qu’elles ont de plus triste. On répand des larmes amères dans la première enceinte ; l’autre a des crises plus sombres, plus corrosives… J’aime mieux le mal qui ôte la raison.
Presque chacune des chambres du local que je visite rappelle des drames à déchirer le cœur. Ici a gémi pendant longtemps, et gémit encore, un Portugais de naissance, dont le frère, âge de douze ans, fut pendu à Coïmbre, complice d’un projet tendant à renverser la forme du gouvernement.
« Que ferons-nous de cet enfant ? dit le grand-juge à une femme ; il n’a que douze ans.
– Douze ans ! répondit-elle ; tant mieux ! qu’on le pende vite, il ira souper avec les anges… mais que son frère, un peu plus âgé que lui, assiste au supplice, au pied de l’échafaud… »
La femme qui commandait cet assassinat était la mère de don Miguel. L’enfant fut pendu ; et le frère, témoin de cet horrible spectacle, en perdit la raison. Les soins et l’habileté de M. Blanche lui rendirent la santé, qu’il reperdit plus tard, sans cesse poursuivi par le cadavre de son frère cadet balancé dans les airs.
Voici encore une chambre historique… Elle a gémi, pendant de longs jours et d’éternelles nuits, entre ces quatre murs sans ornements, une femme héroïque, qui devint folle à force de bonheur… Madame Lavallette a pleuré là, sur cette couche de misère. Sir Robert Wilson, Bruce et Hutchinson arrachèrent le mari au plomb royal… Gloire à eux ! le comte est mort aujourd’hui, et madame de Lavallette doit à M. Blanche une guérison presque miraculeuse.
Voyez-vous cette jolie cellule, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin ? regardez cet homme qui la parcourt d’un pas égal et précipité, c’est le général Travot. Condamné à mort au retour des Bourbons, il dut à leur clémence une commutation de peine, une prison à perpétuité. Sa raison s’aliéna ; il prit en haine le genre humain, et le voilà maintenant rudoyant qui le touche, heurtant qui lui parle, se fâchant aussi contre le docteur, et sifflant sans cesse les airs patriotiques de la révolution de 93… C’est tout ce qui lui reste de ses souvenirs… Ne présentez pas la main au général Travot ; il vous frappera.

Ce jeune homme à la figure mélancolique, et pourtant spirituelle, est un idiot. Maître d’une fortune considérable, il se précipite avec bienveillance vers toutes les personnes qui l’entourent : « Comment vous portez-vous ?… Très bien… Moi aussi ; j’en suis enchanté… » et il vous quitte. Un peu de raison et moins de fortune, voilà un homme ; aujourd’hui c’est un idiot.
Quant à son voisin, c’est le recueillement du chartreux accroupi à côté de sa fosse ; c’est le dernier adieu de la vierge amoureuse, qui quitte le monde pour le cloître ; c’est la stupidité de la brebis qu’on porte à l’abattoir, c’est la dernière réflexion du misanthrope qui va se suicider…. Il regarde ses pieds, et le voilà, toute la journée, le front baissé et l’œil fixe. Il lève la tête, et pendant des heures entières sa tête et son corps sont immobiles… S’il marche, on dirait un automate mû par des ressorts cachés ; quand il s’assied, c’est que l’horloge n’est plus montée…. Ce jeune homme s’appelle Adolphe ; il est riche aussi. Selon toutes les apparences, il vivra longtemps, et il mourra comme il a vécu, sans regret, sans soucis, sans amour. Qu’a-t-il fait pour être ainsi favorisé du ciel ?
Pauvre femme ! quelle sombre mélancolie répandue sur ses traits ! Elle n’aspire qu’à se tuer ; et pourtant elle joue avec des couteaux, avec des rasoirs, avec des fourchettes aiguës. Pourquoi ? Ce n’est pas ainsi qu’elle doit disparaître ! Elle s’est déjà deux fois précipitée dans un puits ; elle ne veut mourir qu’ainsi ; toutes les autres morts l’épouvantent ; celle-là seule la rassure, la console. Si vous lui parlez d’un puits, elle vous sourit, elle vous caresse, elle est votre amie. Ne lui parlez pas d’autre chose, elle ne vous comprendra pas, ou elle vous fuira. Mais un puits !… Je lui parlais souvent de puits, moi ; aussi j’étais son chéri, son intime. Quelle bizarrerie ! J’aime jusqu’à l’affection des fous.
Je ne vous dirai que quelques mots de la sœur d’un de nos comédiens, à qui les Jocrisse ont fait une si belle réputation, et dont la probité égale le mérite. Sa folie n’est point dangereuse, mais fort originale ; elle craint de mourir de faim, et seulement après ses repas. Il est rare de voir un si petit corps engloutir tant d’aliments ; et, dès qu’elle est sortie de table, ses larmes coulent en abondance, ses plaintes accusent l’avarice du genre humain, et ses cris assourdissent toute la maison.
Eh bien ! je suis moins ému de ces cris et de ces larmes que des éclats bruyants de cette jeune mère qui, nu-tête, parcourt sans cesse le jardin, en sautant, poursuivie par une idée heureuse. Le rire sur les lèvres d’un agonisant ne me déchirerait pas autrement le cœur.
Voilà pourtant ; tous ces êtres dont je vous entretiens, et vingt autres encore se parlent tous les jours, se croisent dans tous les sens, se donnent la main, se caressent parfois… La voix de M. Blanche les arrête au milieu de leur désordre, celle de madame Blanche les calme comme par enchantement ; et c’est un spectacle consolant que celui de tant de créatures réunies dans un salon, obéissant, timides et craintives, à des ordres donnés sans rudesse, à des invitations faites d’un ton paternel. On dirait de la magie.
On déjeune à dix heures, on dîne à cinq. Des mets sains et choisis sont servis par M. ou madame Blanche. C’est un pensionnat, moins le brouhaha de nos collèges. Le maître seul a la parole ; le reste se tait. Les sourds-muets n’observent pas un silence plus religieux ; les frères de la Trappe ne devaient pas manger autrement. Il y a des exceptions ; mais alors les gardiens font leur devoir, et les camisoles et les douches ramènent l’ordre.
Après le repas, on se réunit ordinairement dans un vaste salon, où le fils de Jésus-Christ et de Joséphine fait de la musique. Là encore, vous retrouvez, étendu sur un fauteuil, et riant d’un rire malin, comme s’il venait de gagner un prix à une course de New-Market, cet Anglais blafard et bourgeonné que j’eus tant envie de souffleter le jour de mon arrivée. On dirait un pacha qui attend sa favorite ; on jurerait un auteur après un premier succès au Gymnase ou au Vaudeville : mais point. Cet homme croit qu’on lui parle sans cesse à voix basse, et rit des propos qu’il entend… Heureuse folie qui ne se nourrit que d’idées gracieuses !…
Que de douleurs corrosives ont hurlé dans ces chambres à barreaux de fer ! que de misère humaine s’est dessinée avec sa hideuse nudité dans ce jardin aujourd’hui sans verdure ! Il y a plus de dix ans que cet homme le parcourt chaque matin et chaque soir, à certaines heures indiquées, et de longues années encore sont promises à ses forces physiques. Son œil est vif, ses mouvements rapides, son corps robuste également insensible aux chaleurs de l’été et aux vents glacés de l’hiver. Pour lui il n’y a qu’une saison, celle de la souffrance. Une âme ardente a dévoré sa raison. Il voulait soulager le genre humain, l’arracher à ses calamités ; c’était son rêve de toutes les minutes ; il devait devenir fou. Le voilà aujourd’hui ; il ne caresse plus sa chimère ; au contraire, il a les hommes en horreur, il les fuit, il les repousse, il les croit tous ses ennemis. Celui qui le regarde l’outrage ; celui qui l’interroge irrite ses muscles, fait battre violemment ses artères. Le malheur des autres a fait son malheur… Cette folie est rare, n’est-ce pas ?… Une vie séculaire attend ce misanthrope : cent ans de souffrances, quand on peut tant souffrir en une minute !!! Oh ! quelle éternité de joies pourra jamais le payer !
Je voulais consigner dans cette rapide analyse une foule d’anecdotes intéressantes dont chaque mur et, pour ainsi dire, chaque pierre de la maison que j’ai habitée gardent le souvenir. Je voulais vous parler aussi de cette madame de Cal……, dont le talent sur le piano est égal à celui de nos plus habiles professeurs, et qui dépense en imprécations, sous des barreaux, depuis bien des années, une vie forte et courageuse. Elle donnait un bal ; en reconduisant une de ses amies, elle fit un faux pas et roula le long de son escalier. Le lendemain, elle cessa de sourire, de donner des fêtes… Ne pourrais-je pas aussi jeter quelques larmes sur cette bonne madame ***, mère d’un brave général, aide-de-camp du ministre de la guerre ? Sa folie est périodique : pendant six mois, c’est la douceur, la bonté et la religion dans ce qu’elles ont de plus touchant et de plus suave ; une heure suffit pour porter le désordre le plus épouvantable dans une tête et dans un cœur auprès desquels vous étiez à l’instant si bien à l’aise. Misère humaine !
Écoutez cependant une anecdote dont tous les personnages vous sont connus, à vous qui hantez les grandes maisons et assistez à de brillantes fêtes. Je tais les noms de mes héros ; c’est tout ce qu’ils ont droit d’exiger de ma discrétion.
Rosalie (elle ne s’appelait point Rosalie) fut conduite ici, il y a quelque temps, par un homme d’une trentaine d’années et confiée aux soins spéciaux de M. Blanche. Il n’y avait point de délire dans sa tête, et la fréquence de son pouls n’était pas assez grande pour faire supposer au docteur que l’indisposition annoncée par le battement des artères, fût la cause première de l’arrivée de la jeune femme… Le lendemain, la raison de Rosalie disparut, et M ***, qui l’avait conduite la veille, pria M. Blanche d’essayer quelques remèdes. Celui-ci, étonné de la recommandation, engagea le protecteur à s’en rapporter à ses soins, et commença un traitement.
Trois mois s’étaient écoulés, et Rosalie était toujours folle. M *** revint avec son frère. Certains, dirent-ils, de l’inefficacité des efforts du docteur, ils étaient d’avis d’envoyer Rosalie à Charenton, attendu qu’ils n’avaient point assez de fortune pour payer plus longtemps une pension trop forte.
« Je vous réponds de sa guérison, leur répondit M. Blanche, si vous me la confiez pendant deux ou trois mois ; et, pour partager avec vous une bonne action, je consens à ne recevoir de vous que mes déboursés. » Mais, sur quelques représentations des deux frères, qui tendaient à enlever de cette maison celle à laquelle ils avaient paru d’abord prendre un si grand intérêt, le docteur leur déclara qu’il ne voulait point la leur livrer, et qu’il la garderait à ses frais.
Après avoir vraiment combattu cette généreuse résolution, MM *** se retirèrent, et M. Blanche redoubla de soins pour obtenir un heureux résultat. Ce résultat eut lieu au bout d’un mois ; Rosalie vécut et pensa.
L’œuvre charitable du docteur étant commencée, il prit à cœur de la mener à bon port. Ses attentions délicates, ses prévenances, les politesses affectueuses de madame Blanche, arrachèrent enfin à la jeune fille le secret de ses tourments. Séduite par M *** cadet, et persécutée par les assiduités du frère aîné, le premier par faiblesse, le second par vengeance, ils résolurent de cacher aux yeux du monde une grossesse que Rosalie ne pouvait guère plus déguiser. Aidés dans leurs projets par un troisième complice, c’est chez ce dernier qu’ils conduisirent l’infortunée, le jour où elle mit au monde son enfant… Elle avait été portée dans cette maison, la nuit, dans un fiacre ; et là aussi naquirent dans son âme les premiers soupçons d’une perfidie. C’était le frère du séducteur qui l’avait accouchée ; et lorsqu’elle demanda à embrasser son enfant, on lui répondit qu’il était mort… La voilà folle.
Dès que M. Blanche l’eut rappelée à la raison, Rosalie, toujours sous l’influence de sa première tendresse, demanda à embrasser son amant…
« Hélas ! madame, lui dit le docteur, voilà près d’un mois qu’il n’est venu ici.
– Lui !
– Oui, madame ; et je ne dois pas vous cacher que je suis révolté de sa conduite à votre égard.
– Expliquez-vous, je suis calme.
– Non seulement je ne crois pas que M *** vous aime encore, mais je suis convaincu de sa résolution de vous fuir à jamais. Vous êtes ici malgré lui, malgré son frère ; et si vous me promettez d’entendre, sans que votre délicatesse en soit blessée, un aveu pénible à vous faire, j’ajouterai qu’ils ont refusé de payer votre pension.
– Docteur, mon enfant n’est pas mort, s’écria cette mère au désespoir. Permettez-moi de sortir, docteur ; dans une heure, je saurai toute la vérité. Oh ! laissez-moi sortir ! »
Rosalie, suivie par une personne de confiance, et guidée sans doute par ce puissant instinct qui ne trompe jamais une mère, descend rapidement la butte Montmartre, parcourt diverses rues dont elle ignorait le nom, et s’arrête un instant devant une porte cochère qu’elle franchit d’un pas sûr… Elle monte trois étages, elle s’attache au cordon d’une sonnette ; un homme paraît ; c’est l’ami chez lequel elle est accouchée.
« Monsieur, mon enfant !
– Mais, madame…
– Mon enfant, vous dis-je… et toute une âme maternelle est dans sa voix et dans son regard.
– Madame, votre enfant est mort.
– Vous mentez ; mon enfant n’est pas mort ; et si, sur-le-champ, sans ajouter une parole, sans faire un geste, sans exprimer un regret, vous ne me dites où est mon enfant, vous êtes arrêté, perdu, déshonoré.
– Calmez-vous, madame, calmez-vous, je vous prie ; et puisque vous savez qu’il n’est pas mort, je ne vois pas d’inconvénient à vous avouer que, d’après les ordres de M *** aîné, il a été porté, tel jour, aux Enfants-Trouvés, où il est inscrit sous tel numéro.
– Mentez-vous ?
– Je dis vrai. »
Rosalie est déjà aux Enfants-Trouvés… Oui, voilà bien le numéro de son fils ; la bienheureuse mère n’a pas tout perdu, son enfant lui reste… On ouvre un second registre… – L’enfant est mort peu de jours après son entrée à l’hôpital !…
L’infortunée est ramenée mourante chez M. Blanche, qui apprend alors les détails de cette hideuse persécution. L’honneur et la délicatesse de celui-ci ne balancent pas une minute.
« Rassurez-vous, dit-il à sa protégée ; et si vous voulez me charger de la direction de cette affaire, j’ose me flatter qu’elle aura pour vous une heureuse issue. M’autorisez-vous à agir ?… »
Rosalie lui confia le soin de son avenir, et M. Blanche se prépara au rôle qu’il allait jouer.
Dès le lendemain matin il écrit aux deux frères *** une lettre d’une grande sévérité, et finit en leur déclarant que si, dans deux heures, ils ne sont pas chez lui, c’est au procureur du roi qu’ils auront à rendre compte de leur conduite.
Ils furent exacts. M. Blanche leur reprocha la cruauté de leurs procédés envers une infortunée qu’ils avaient voulu perdre après l’avoir déshonorée ; il accusa le plus jeune des deux frères d’une coupable condescendance à de funestes conseils, reprocha à l’aîné ses persécutions amoureuses auprès de Rosalie, même après avoir appris qu’elle était déjà victime du lâche amour de son frère, et leur déclara que si le lendemain, à la même heure, ils ne lui apportaient pas 40, 000 francs, comme un bien faible dédommagement des malheurs de Rosalie, il prendrait, lui, une détermination qu’il avait d’abord repoussée, pour ne pas vouer au mépris général un nom jusque-là recommandable.
« Du reste, ajouta M. Blanche, vous avez à opter entre cette proposition et votre mariage avec la jeune femme que vous avez séduite. Vous la connaissez, vous savez si elle fera céder son indignation à ses devoirs, ou peut-être encore à son amour, et je ne doute point qu’en prenant ce dernier parti vous ne me remerciiez un jour de vous l’avoir généreusement proposé. »
Les conseils du frère aîné l’emportèrent sur les exhortations de M. Blanche, et le lendemain, en effet, celui-ci reçut quarante billets de banque de mille francs qu’il se hâta de présenter à Rosalie.
« Non, monsieur, lui dit la jeune délaissée ; je sais être pauvre et malheureuse ; je ne veux point d’argent, je n’en accepterai pas. Si M *** me refuse sa main, mon parti est pris irrévocablement, je me tuerai. »
Cette réponse fut sur-le-champ rapportée à M ***. M. Blanche y ajouta quelques nouveaux conseils qui déterminèrent enfin une résolution équitable. Le séducteur de Rosalie épousa sa victime ; et tous deux aujourd’hui, heureux du présent, tranquilles sur l’avenir, n’interrogent le passé que pour en effacer les heures d’alarmes. Rosalie se souvient toujours qu’elle a été folle d’amour ; elle le dit à ses amies, elle leur raconte ses émotions, ses minutes d’espérance, ses journées d’angoisses, et je lui ai entendu souvent répéter qu’une pareille vie n’était pas sans quelque douceur… Ne la croyez pas ; elle ment pour épargner des remords à son mari.
Maintenant votre cœur ne se serrerait-il pas à la vue de cette salle triste, silencieuse, où arrivent, agités par de brûlantes convulsions, ou inaccessibles aux plus violentes secousses, une douzaine d’hommes (sont-ce des hommes ?) qui se retrouvent chaque jour sans joie, sans sourire, sans pitié les uns pour les autres ?… Voyez ce corps maigre et élancé, c’est celui de monsieur Four…, docteur habile et studieux, que l’amour de la science et des voyages entraîna dans les forêts et les savanes de l’Amérique, et qui, riche de ses souvenirs et de ses précieuses collections, fut arrêté par des sauvages, pillé, maltraité, laissé pour mort sur le sable. Plus tard, il arriva à New-York, privé de sa raison. L’effroi, et le regret d’avoir perdu le fruit de tant de peines, tuèrent les brillantes facultés de Four… ; il fut enfermé dans les cabanons de New-York, où le général Lafayette, dans son dernier voyage aux États-Unis, le reconnut pour le fils d’un de ses amis, et d’où il le ramena en France. Le voilà aujourd’hui, l’œil fixé vers le ciel, le sourcil menaçant, les bras croisés sur la poitrine, immobile, et dans l’attitude d’un homme de cœur qui attend le coup de la mort. Ses accès de rage sont fréquents, et la vigueur de plusieurs gardiens est nécessaire pour l’assujettir à la camisole de force… Je voyais Four… presque tous les jours ; et, presque toutes les nuits, lorsque je me trouvais seul dans ma chambre, c’était lui sur qui je reportais le plus de pitié.
Un mulâtre, jeune et vigoureux, est également renfermé dans ce salon de misère et d’abrutissement ; son amour désordonné pour l’architecture l’a conduit à la maison Blanche, d’où il ne sortira que pour être porté dans le champ voisin, semé de dalles de marbre et de petites croix noires, qu’il peut voir à toute heure de sa croisée à barreaux. La folie de cet homme est extraordinaire ; il ne se plaît que debout sur une chaise, ou hissé sur l’âtre de la cheminée. L’en faire descendre, c’est exciter sa colère et vous exposer à sa fureur ; laissez là cet infortuné ; son sourire est l’indice d’une douleur aiguë, ses caresses, le prélude de violences extrêmes ; ne le voyez point sourire, empêchez qu’il vous tende la main.
Voici encore un jeune homme, qu’un second mariage de sa mère a arraché à la société. Il était amoureux et jaloux de celle qui lui avait donné le jour ; il a mérité sa place ici. C’est un rusé adolescent sur qui l’œil des gardiens doit être constamment ouvert. Hier, en passant dans la cour, il aperçut la porte de la grille entrouverte ; aussitôt, se débarrassant de ses satellites sans défiance, il s’élance vers la rue, et se sauve dans la campagne. Mais les domestiques de la maison sont lestes aussi, et peu de temps après, le fugitif se trouva sous une douche rapide et glacée qui lui fit doublement regretter le peu de succès de son escapade.
« Où alliez-vous ? lui dis-je.
– J’allais me noyer.
– Où donc ?
– Oh ! je vois le canal tous les jours.
– Et pourquoi vous noyer ?
– Parce que je suis malheureux.
– Vous sentez donc votre malheur ?
– Que trop !
– Qui le cause ?
– Des souvenirs.
– Lesquels ?
– Vous êtes un scélérat, si je vous tenais sous ma main, je vous étranglerais.
– Vous êtes bien honnête.
– Laissez-moi, je vous prie.
– Je ne veux rien faire qui puisse vous affliger ; adieu.
– Au diable !
– Merci… »
Il y a dans le salon de Four… un vieillard qui ne sourit que lorsqu’on lui gratte la tête. Il cesse d’être fou pendant l’opération, hors de là c’est un idiot, et parfois un furieux. Presque toujours j’ai trouvé à ses côtés un original fort paisible, sans cesse armé d’une poignée de petites verges qu’il regarde avec amour. Vous croyez peut-être que c’est un vieux maître d’école veuf de ses jeunes élèves ; point. Sa folie est cela ; sans but, sans souvenir, sans suite dans ses sensations, il demande en se levant une poignée de baguettes, et il y aurait de la cruauté à les lui refuser, puisque sans elles il est bruyant, brutal et quelquefois même dangereux.
D’autres fous sont là, sur des chaises, sur des canapés. Le fils de Jésus-Christ, qui se dit depuis quelques jours le père de Dieu, vient les voir souvent, et les égayer par les accords de son violon. J’ai remarqué que les fous sont sensibles à la musique ; à moi, elle me déchirait le cœur.
Curieux, détournez vite vos regards de l’appartement des femmes ! ma plume se refuse à retracer tant de misère, tant de douleurs. Si vous allez visiter la maison Blanche, fuyez d’un pied rapide cette salle hideuse, où la faiblesse se trouve aux prises avec ce que les passions ont de plus corrosif…
Croyez-vous aussi que je veuille vous conduire dans tous les sentiers de cette maison de deuil pour quelques-uns, d’espérance pour beaucoup d’autres ? Non ; la maison Blanche a ses secrets que tout le monde ne doit pas connaître, et je ne peux pas trahir des secrets confiés à ma raison, car ma raison revint tout entière un beau jour. Un seul remède avait la puissance d’opérer le miracle : ce remède, c’est elle qui me l’apporta ; et depuis lors, sans honte, sans regrets, j’ai dit tout ce que j’avais éprouvé.

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(Jacques Arago, in Paris, ou le Livre des Cent-et-Un, tome IV, Paris : Ladvocat, 1832 ; illustration de Edmund Joseph Sullivan , pour Sartor Resartus de Thomas Carlyle [George Bell & sons, 1898], et trois gravures illustrant Les Folies du siècle, roman philosophique, par M. de Lourdoueix, Paris : Pillet, 1818)
Mon cousin éloigné, Georges Trédorn, est mort au Sénégal, il y a trois mois, d’un accès de fièvre chaude, dit-on tout haut, d’une crise suprême de délire alcoolique, dit-on tout bas.
Il était lieutenant de vaisseau. Personne plus que lui n’a tenu la mer. Il avait l’horreur du sol ferme.
Par le ministère et les consulats, la famille a reçu, en héritage, trois malles tachetées, rapiécées, bigarrées d’étiquettes, – qui sentent le varech et le santal à la fois.
Le cousin Georges avaient des goûts étranges ; dans tous les pays qu’il traversait, il s’appliquait à collectionner les images, les sculptures, les bibelots, les emblèmes les plus naturels. Il avait du Japon rapporté des horreurs. Comme on sait cela, c’est moi qui suis chargé d’ouvrir les caisses, d’inventorier, et de supprimer les indécences.
Et parmi des choses vagues, embaumées, venant des dix-huit points du monde, je trouve des papiers jaunis, trempés de sel, chiffonnés, oubliés, et je lis :
« Océan Indien, 15 septembre. Je reviens à bord, tremblant de ce que j’ai vu… moi seul ai compris… mes six matelots d’équipe sont des brutes… des simples, au moins… J’ai la tête perdue…
Il faut pourtant que je me retrouve, que je note ce cauchemar. Ah ! c’est affreux ! Ai-je bien vu ? Mais non, il n’y a pas à douter, et il ne tenait qu’à moi de ramener, de gré ou de force, un échantillon de ces monstres. Barnum me l’eût payé un million ; il y avait de quoi faire vomir de dégoût tous les hommes au monde.
Voici.
Ce matin, j’ai été envoyé en reconnaissance vers un groupe d’îlots inconnus jusqu’ici, oubliés sur les cartes.
C’est en plein large, à deux cents lieues de toute autre terre. Dans un canot, j’avais mes six nageurs ordinaires.
C’était amusant : un plan à lever, un croquis à faire, et la Société de Géographie en perspective, me décernant un prix, un jour de grande séance, l’année prochaine… ou l’autre…
J’ai abordé un sol volcanique… ces îles-là ne doivent pas être bien vieilles.
C’est un des derniers soupirs de la vieille planète qui les a poussées là… pays désolé, cahoté, végétation rare ; çà et là, de la flore marine.
« Accoste ! »
Une grève morne, des éboulements de granits, gris et rouges. L’eau est profonde alentour.
La plus vaste des îles n’a pas deux lieues de tour, ce sera vite fait, nous entrons dans cette nature vierge.
Vierge.
Oh ! Pas d’arbres, pas d’oiseaux, un grand ciel bleu sur un sol blanc.
« Sale patelin ! » dit un matelot.
Nous avançons. Brusquement nous entendons des cris bizarres, inentendus jusqu’alors, terrifiants ; et voilà que dévale au galop, à vingt pas de nous, une troupe d’êtres sans nom, dont la vision rapide nous glace… et cependant nous sommes bronzés, nous autres.
« Des singes ! dit l’un.
– Non !
– Quoi, alors ?
– Des boucs ! » affirme un autre.
Je me tais, moi, car ce que j’ai vu ne ressemble à rien de ce que l’on connaît… si, aux satyres mythologiques peut-être, et encore avec des variations extraordinaires. Une immense curiosité nous empoigne ; nous courons derrière ces animaux prodiges, ces inexplicables phénomènes.
La chasse est dure… les monstres fuient éperdument, criant toujours ; et, dans leurs hurlements, il y a de la voix humaine. Enfin, par surprise, nous les poussons vers la mer ; devant les vagues, ils s’arrêtent, affolés, et font tête ; en cercle large, nous approchons, braillant nous aussi, et, ma foi, tous très pâles.

Je commande : « Halte ! » à cent pas, et nous considérons la troupe énigmatique.
Ils sont douze, tous dissemblables, mais tous offrent un composé hideux d’humanité et d’animalité, de bouc et d’homme.
Les uns courent à quatre pattes, d’autres marchent debout. J’en vois un très grand, velu, qui serait un vrai bouc s’il n’avait pas des pieds d’homme ; un autre apparaît aussi comme un bouc, avec une peau humaine, presque blanche ; mais les deux plus horribles, assurément, c’est ce bouc encore à tête humaine, et cet homme à tête de bouc, avec des cornes renversées.
Et tout cela, terrifié par notre présence, pleure, se lamente, gémit, sanglote, avec des accents d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés.
Un immense frisson m’a traversé les mœlles. J’ai reculé, mes hommes aussi.
« Sales personnages ! » dit le novice.
Dans le recul, notre cercle s’est rompu ; et les douze créatures, conduites par l’homme à tête de bouc, ont passé au milieu de nous puis disparu dans les rochers, avec des bonds de chèvres, une agilité fantastique. C’est ainsi que s’évanouit un vilain rêve.
En silence, nous avons tourné la masse des rochers, nous sommes rentrés dans l’intérieur. J’ai levé mes plans, tracé mes croquis, du haut d’un monticule ; et j’ai donné le signal du départ, dans une hâte d’échapper au mystère.
Sur notre chemin, dans l’éboulement granitique, une caverne s’est offerte. Un de mes hommes y a pénétré au hasard.
Et de loin je l’ai entendu qui poussait un grand « Ah ! »
« Qu’est-ce qu’il y a encore ? » ai-je répondu douloureusement, lassé des prodiges.
Il y avait un squelette d’homme, un vrai, celui-là ; sur le sable sec de la grotte, il était étendu tout droit ; près de lui, un couteau de matelot, une hache ; dans un coin, la pierre calcinée racontait des cuisines anciennes, un foyer d’aventure, brûlant dans ce désert, par les nuits froides. L’homme avait dû mourir nu ; pas un lambeau d’étoffe ne subsistait alentour.
Alors, j’ai eu le dégoût de comprendre. J’ai reconstitué le naufrage : l’homme se jetant à la mer, nu, comme le matelot de Virginie, son couteau dans les dents, une hache ficelée au ventre.
Seul dans cette île, seul avec une chèvre, des chèvres venues là peut-être par le même vaisseau, nées là peut-être, mystérieusement, comme sont nés jadis, sur toute la terre, les étalons des races quelconques, tous les premiers des espèces vivantes. Et je me suis souvenu du crime de bestialité, puni de mort par les lois de Moïse, des accouplements monstrueux de l’homme avec les bêtes dont parlent les légendes, qui poétisent tout.
J’avais la clé de l’énigme, et mon cœur se levait. Une rage m’a pris ; j’ai voulu venger l’humanité, souillée par ce mort impuni ; supprimer les preuves du crime, ces bêtes humaines hideuses, ces produits démoniaques, ces êtres de cauchemar et de folie.
J’ai fait charger les carabines, et nous avons, de nouveau, cherché la troupe ignoble. Mais, plus rien, les horribles s’étaient terrés, évanouis ; l’île était silencieuse, rien n’y remuait plus.
Puis, j’ai songé que les créatures bâtardes, les mulets, les léopards restaient à tout jamais stériles, et je me suis consolé.
Ceux-là ne se perpétueront pas. Ils ont vécu, mais, après eux, le silence retombera sur leur existence volée aux lois de nature ; et si jamais leurs ossements sont retrouvés, on les classera dans les préhistoriques, les antédiluviens, aux époques perdues de la brume et du rêve. »

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, treizième année, n° 4259, vendredi 17 juillet 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, neuvième année, n° 654, 18 décembre 1892. Illustration de La Lanterne ; estampes de Hans Sebald Beham, « Nessus et Deianeira, » et « Satyre jouant de la trompe, » c. 1530-50)