CROS WILLETTE PIERROT
 
 

St-Laurent-sur-Mer, lundi 13 août 1888.

 
 

Sur la grande route de Bohème, le clairon s’est tu, tandis que le tambour, voilé d’un crêpe, assourdissait la longueur de ses roulements funèbres.

Car il s’en est allé pour Ailleurs, mon cher camarade, l’Hindou de Paris, savant à la fois et poète, délicat troubadour et inventeur génial, il s’en est allé, Charles Cros !

Il sait maintenant dans l’Au-Delà suprême, si, comme il le croyait fermement, il y a plusieurs dieux ; il sait si l’homme peut, à son tour, devenir dieu. Il sait si l’homme, à force d’aiguiser sa personnalité, lui donne assez de finesse pour pénétrer la couche opaque du Néant et ressortir de l’autre côté, pareille à une flèche de lumière immortelle ; il sait si le Génie désintéressé, le génie méconnu, le génie foulé aux pieds des passants abrutis, le génie traité de folie par la tourbe des aliénistes incongrus, par les Moreau de Tours, et par les quadruples énergumènes qui dirigent les asiles d’Aliénés ; il sait si vraiment l’inventeur quel qu’il soit, si le poète des nombres, si le troubadour qui traite les Algèbres et les Géométries comme des fleurs merveilleuses dont on doit faire un bouquet aux mains des femmes et une couronne sur les tempes des rêveurs, il sait si l’avide chercheur de nouveau doit être considéré comme un paria ridicule, ou si l’on doit lui dresser des autels ; il sait s’il valait mieux que nul n’inventât jamais les maisons à la place des primitives cavernes, les roues des voitures qui se sont substituées aux faibles jambes humaines, les lumières qui prolongent le jour du soleil jusque dans l’épaisseur des minuits, et tant d’autres choses, telles que les Beaux-Arts et les Poésies remplaçant les glapissements gutturaux des anthropophages en liesse, et les danses des Caraïbes.

Il sait tout cela, cet être si merveilleusement doué, Charles Gros, qu’une civilisation subitement arrêtée dans sa marche par l’horrible Guerre, dévoyée par des conducteurs infâmes, le Conquérant barbare et le Capitaliste jouisseur, lâche et stupide, par le Muscle imbécile et le Ventre qui s’entripaille sans souci du Cerveau, cet ancien roi de L’Humanité, et sans pitié pour le Cœur, ce vieux prince dépossédé qui cherche en vain l’Île d’Amour sur le marécage affreux des Haines.

Il sait tout cela, le poète Charles Cros, et peut-être sa figure d’Hindou rêveur et gai rayonne-t-elle déjà, heureuse, sur quelque planète moins sauvage que la nôtre.

Il sait s’il existe quelque part une loi de Pitié suprême qui remplace le féroce et amer struggle for life de Darwin, la gigantesque et inutile bataille de l’Unité contre le Tout, et des Unités entre elles. Il sait si le Repos et le Rêve sont conciliables avec une vie quelconque, et il sait si la Mort est, après le Sommeil, le seul asile de ceux qui préfèrent le rêve délicat au combat brutal.

Il sait tout cela ! Et, peut-être, ne sait-il rien, plus rien, à jamais plus rien de rien, poussière froide jetée à tous les vents, dans la rafale effroyable que font les étoiles, les planètes et les comètes folles en tournant les unes autour des autres, au sein du mystérieux Éther…

Adieu, pauvre Charles !

Hélas ! on disait de lui que sa poésie faisait du tort a sa science, et, réciproquement, que le savant nuisait au poète.

Les analystes de ce temps, les coupeurs de cheveux en quatre, méprisent les synthèses ; un homme complet les effraie et leur devient ennemi, ils le bannissent avec rage. La division du travail, tel est le cri poussé par l’industrialisme en délire. Pour fabriquer une aiguille, une quinzaine d’hommes au moins sont nécessaires ; celui qui affine la pointe ne connaît point celui qui percera le trou ; et le polisseur des grosses aiguilles doit renoncer à l’espoir de jamais en aiguiser de fines. Cette loi, fixée pour les humbles, on l’applique aux êtres supérieurs. Le farouche maître de notre état social, le marchand quelconque, l’usinier ou le prud’homme, qui ne se permet pas d’avoir, je ne dis pas deux idées à la fois, mais plus d’une idée tous les cinq ans, ces gens dont les plus forts sont ceux qui n’ont qu’une toute petite idée bien unique, humble et chétive, qu’ils élèvent comme un trésor, et font grandir avec persévérance pour le plus grand bien de leur escarcelle, ne peuvent supporter le spectacle tourbillonnant, papillotant, amer pour eux, et profondément incompréhensible, d’un cerveau en ébullition qui jette au-dehors, en feu d’artifice, des milliers d’idées, avec un air de richesse qui semble dire : « Ramassez, j’en ai d’autres. »

Et alors quelle fureur bizarre saisit ces immobiles de la vie, contre ce prodigue cerveau ! Les fabricants de trou d’aiguille se retournent et clament : « Haro ! » Et l’homme génial, dont la vocation est de penser pour les autres, est traité de fainéant, dans une société où il vaut mieux, paraît-il, arriver péniblement, en se mettant en quatre, à fabriquer une paire d’espadrilles, que de préparer longuement et mûrement une œuvre telle que la Mécanique cérébrale de Charles Cros, œuvre que la mort vient d’interrompre, et que nul, s’il tient à la considération de ses semblables, ne reprendra.

Baissez-vous, les amis, baissez-vous, et vous trouverez des truffes. Si vous levez les yeux vers les étoiles, il vous pleuvra sur le nez la fiente des autres planètes, qui prennent sans doute notre Terre pour leur dépotoir…

Il sait cela, Charles Cros ! Adieu, pauvre Charles !
 
 

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(Émile Goudeau, « Charles Cros, » in Le Pierrot, première année, n° 7, vendredi 7 août 1888 ; l’illustration d’Adolphe Willette est parue dans le même numéro)