TETEAN3
 

Les deux amis étaient assis au café Radetzky, dans un coin de la salle. Rapprochant leur tête, ils causaient.

« Tu sais, il est parti cet après-midi, avec son domestique, il a pris le train pour Berlin. La maison est vide, de la cave au grenier ; j’en viens et je m’en suis rendu compte ; les deux Persans, je te l’assure, étaient seuls à l’habiter.

– Il s’est donc laissé prendre au télégramme ?

– Mais certainement, mon cher, et je n’en ai jamais douté ; au seul nom de Fabio Marini, il ne tient plus en place.

– Il y a donc quelque chose de vrai dans ce procédé secret de préparation anatomique, dans le procédé de ce Fabio Marini ?… Voyons, très sérieusement, tu y crois, Sinclair ?

– Il n’est pas question de croire, mon petit ! À Florence, j’ai vu, de mes yeux vu, un cadavre d’enfant qu’il avait traité. Je te le dis, on aurait juré que l’enfant n’était qu’endormi !

– Hum… Tu penses, alors, que le Persan pourrait l’avoir tué, notre Axel, et…

– Je n’en sais rien, Ottokar, mais notre conscience nous fait un devoir de chercher ce qu’Axel est devenu.

– Parbleu ! je t’accompagne. Mais, dis-moi, si on nous surprend à faire les cambrioleurs ?… Écoute, ne te fâche pas, es-tu vraiment si certain de ne t’être pas trompé quand tu as entendu la voix d’Axel ? N’as-tu pas été le jouet d’une hallucination ?

– Pas le moins du monde ! Je descendais l’escalier du château quand je m’arrête instinctivement : dans le mur, la petite porte, qui mène à la maison de Darasche-Koh, était ouverte. Au même instant, j’entends distinctement, – le son devait venir de la fenêtre, – j’entends une voix, et je te le jure sur ce que j’ai de plus sacré au monde, c’était la voix d’Axel. Elle criait : « Un… deux.. trois… quatre… »
 
 

*

 
 

Les deux amis avaient escaladé le mur ; ils étaient maintenant devant la vieille maison, la maison du Persan.

La construction est isolée, en haut du parc de Fürstenberg. On dirait, penché sur le mur qui encadre l’escalier moussu du château, un mort faisant le veilleur de nuit. Ils eurent bientôt ouvert la porte et tous deux se mirent à monter le vieil escalier. Ils butaient sur les marches. Le ciel était sombre et, par les fenêtres rondes, ses étoiles jetaient à peine une lueur.

Ils étaient arrivés dans une pièce.

« Ne fais pas tant de tapage, voyons !

– Mon cher, je n’y peux rien, la porte est retombée d’elle-même. »
 
 

*

 
 

« Il va falloir allumer ; à tout moment, je manque de renverser quelque chose partout sur mon chemin, je me heurte à des chaises. »

À ce moment, une étincelle bleue jaillit sur le mur, un bruit se fit entendre ; on eût dit que quelqu’un respirait en soupirant.

Il y eut comme un léger craquement dans toutes les jointures du parquet…

Une seconde d’un silence de mort, et, tout haut, lentement, une voix rauque compta :

« UN… DEUX… TROIS… »

Ottokar Dohnal poussa un cri ; il saisit comme un fou sa boîte d’allumettes ; ses ongles égratignaient le couvercle ; dans l’horreur de son épouvante, ses mains tremblaient. Il alluma, enfin ! De la lumière ! Les deux amis se regardèrent ; ils étaient pâles comme des morts. Et ils eurent tous deux le même cri : « Axel ! »

« QUATRE… CINQ… SIX… SEPT… »

C’est dans la niche, là, au fond, que comptait la voix.

« Vite, vite, allume la bougie !

– HUIT… NEUF… DIX… ONZE… »

Dans l’encoignure du mur, une tête humaine aux blonds cheveux pendait du plafond par une tige de cuivre. Cette tige pénétrait au milieu de la voûte du crâne. Sous le menton, le cou, enveloppé d’un foulard de soie ; plus bas, la trachée, les bronches, les poumons et le cœur. Celui-ci battait régulièrement, entouré de fils d’or reliés sur le plancher à un petit appareil électrique. Par les artères bien gonflées montait du sang de deux flacons au col mince.

Ottokar Dohnal avait placé la bougie sur un petit chandelier et se cramponnait au bras de son ami pour ne pas tomber.

C’était bien la tête d’Axel : les lèvres étaient rouges, les pommettes roses ; on eût dit qu’il vivait. Les yeux, grands ouverts, fixaient avec une expression horrible un miroir ardent disposé sur le mur, en face, au milieu de draperies, d’armes turkmènes et kirghizes.

Les deux amis étaient incapables de proférer la moindre parole ; dans leur fascination, ils ne quittaient pas des yeux le cœur de cette horloge humaine, de cette horloge effroyable qui avait le frémissement de la vie et qui disait l’heure.

Ils se dirigeaient vers la porte.

Mais voici que le grincement mystérieux se répétait ; il semblait sortir de la bouche du mort.

Une lueur : deux étincelles bleues ! Et le miroir les renvoya juste sur les pupilles des yeux qui regardaient…

Les lèvres s’entrouvrirent, la langue s’allongea avec difficulté ; elle se replia derrière les dents et la voix rauque dit :

« EIN VIER-RR-TEL. (Un quart.) »

La bouche se referma, la physionomie reprit son impassibilité.

« C’est horrible ! Le cerveau fonctionne, il vit !… Partons, partons d’ici !… Dehors !… La bougie, prends la bougie, Sinclair… Eh bien ! tu n’ouvres pas ! Pour l’amour de Dieu, ouvre la porte ! Pourquoi n’ouvres-tu pas ?

– Je ne peux pas, je ne peux pas ; là, regarde ! »

Une main humaine servait de poignée, une main couverte de bagues. C’était celle du mort ; les doigts tout blancs se crispaient dans le vide.

« Tiens, prends ce mouchoir. Que crains-tu ?… Voyons, c’est la main d’un ami, de notre ami Axel ! »
 
 

*

 
 

Enfin ! Ils étaient sortis ! Et, sur le palier, ils virent la porte se refermer lentement.

Une plaque de verre noire :
 
 

Dr MOHAMMED DARASCHE-KOH

ANATOM

 
 

La flamme de la bougie vacillait au courant d’air de l’escalier.

Comme des fous, hagards, les cheveux dressés sur la tête, haletants, ils se ruèrent dans l’escalier obscur.

« Le démon ! Le démon ! »
 
 

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(Gustave Meyrink, [Das Präparat], adapté de l’allemand par Jean Letort, « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, vingt-sixième année, n° 9235, jeudi 10 juin 1909)