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(in L’Algérie nouvelle, revue mensuelle de littérature, deuxième année, n° 3, janvier 1926)
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(in L’Algérie nouvelle, revue mensuelle de littérature, deuxième année, n° 3, janvier 1926)
« Qui ça, Gustave Le Rouge ? » demanderont peut-être certains lecteurs.
Un bon écrivain et un curieux homme.
Son œuvre est abondante et variée : la poésie, le théâtre, la critique et l’histoire, le roman surtout l’ont tenté. Léon Bloy le comparait à Villiers de l’Isle Adam.
Souriant, rose et gris, timide, il passe furtivement dans les salles de rédaction, donne sa copie et s’en va – à moins, ce qui arrive presque toujours, qu’on ne le rappelle pour lui faire raconter quelque histoire.
« Au lycée de Cherbourg, vous avez eu comme professeur le poète Jules Tellier ?
– Oui. Lycée et professeur peu communs ! On accueillait là-bas les cancres de partout. Les élèves s’y montraient si belliqueux que le principal fut quelquefois obligé d’aller chercher la troupe.
C’était alors un véritable siège. Les écoliers en révolte se barricadaient dans les dortoirs ; les pions, ficelés entre deux matelas, servaient, de projectiles et volaient par les fenêtres.
Le premier tour où Jules Tellier prit contact avec ses élèves, il arriva une heure en retard, en pantoufles et cravaté avec extravagance. Il commença par nous déclarer : « Je ne veux pas faire de classe ; les examens et le baccalauréat sont choses ahsolument inutiles. » Il tint parole. Lorsqu’il rencontrait ses élèves en ville, il les emmenait au café ; quelquefois toute la classe l’y accompagnait.
Ces fantaisies étaient peu goûtées des parents ; encore moins du principal aux remontrances duquel Tellier répondait invariablement :
« Je suis le maître dans ma classe. Allez-vous-en. Adressez-vous à l’Université. »
La situation du malheureux principal n’était plus tenable. Vaincu, il ne voyait plus qu’une solution : faire révoquer Tellier. Plusieurs inspecteurs furent appelés. Parmi eux, un très médiocre parnassien, M. Manuel. Mais Tellier, roublard, eut soin de faire fort à propos un cours sur la poésie moderne et lorsque l’inspecteur interrogea un élève, il fut ravi d’entendre réciter un de ses propres poèmes :
L’absinthe, ce poison couleur de vert de gris,
Qui vous rend idiot avant qu’on ne soit gris !
Cette fois encore, Jules Tellier triompha. »
*
« Il habitait une chambre entièrement tapissée de livres, couloir étroit par lequel il gagnait difficilement son lit. Il va sans dire qu’il recevait souvent la visite de nombreux créanciers. Tellier alors se dressait du fond de son alcôve, et tonitruait :
Je suis. Ange ou bête, ombre ou flamme,
J’erre au milieu de vains décors ;
Je ne suis pas sûr de mon âme.
Et je ne crois guère à mon corps.
Le créancier fuyait, épouvanté !
Chose curieuse, ce fut cette année-là qu’il y eut le plus d’élèves reçus bacheliers.
Ses fantaisistes études achevées. Gustave Le Rouge partit pour la bonne ville de Caen afin d’y faire son droit. Tout le monde sait ce que cela veut dire : « faire son droit ! » Gustave Le Rouge devint directeur de journal et, simultanément, secrétaire d’un cirque fameux : le cirque Priami. Il faillit prendre la clef des champs avec une écuyère. Heureusement, sa famille intervint à temps. Les forains partirent seuls, et la vie littéraire de Le Rouge commença. Il fut rédacteur en chef du Matin Normand, fonda une revue littéraire : La Revue Septentrionale qui existe encore, et dans laquelle parurent des poèmes de Jehan Rictus, des chansons de Desrousseaux…
Enfin, Paris ! C’est là qu’il connut Verlaine avec lequel il resta très lié, et qui lui dédia un sonnet : « À Gustave Le Rouge qui tournait au pessimisme. »

« La première fois que nous décidâmes avec quelques amis d’aller voir Verlaine, nous fîmes le projet de l’inviter à déjeuner.
Mais nous étions très pauvres et, pour être en mesure de traiter convenablement le poète, nous avions « lavé » nos bouquins et mis nos montres au clou.
Verlaine devina et, attendri par notre geste, nous demanda à brûle-pourpoint :
« Vous avez lu le Charles XII, de Voltaire ?
– Certainement.
– Un livre, entre parenthèses, que je trouve affreusement sec… Mais peu importe. Vous vous rappelez ce passage où le roi de Suède vaincu, désespéré, sans argent pour nourrir ses soldats, voit entrer dans sa tente, à la tombée de la nuit, trois paysans : ils ont vendu leurs bestiaux, leurs récoltes, franchi à pied des centaines de ligues pour apporter à leur roi, dont ils connaissent la détresse, quelques rouleaux d’or. Eh bien ! figurez-vous un instant que je suis le roi et vous les paysans ; il y a, toutes proportions gardées, un peu de cela.
Quel dommage que je ne sois pas Charles XII. Pour marquer sa gratitude envers ces trois dévoués sujets, celui-ci fit, séance tenante, rédiger un acte par lequel il les exemptait de tous impôts, eux et leurs descendants. Il s’arracha trois poils de barbe, qu’il incorpora à la cire brûlante du sceau royal apposé au bas du parchemin en prononçant de terribles malédictions contre ceux qui, dans les siècles futurs, oseraient enfreindre sa volonté. Les poils de ma barbe n’auront pas malheureusement la vertu de ceux du roi, mais nous verrons… J’ai quand même, quand il me plaît, le moyen d’être agréable à mes amis… »
*
Quelques années plus tard, Gustave Le Rouge est appelé à la direction d’un journal en Tunisie. Deux numéros paraissent et le journal fait faillite. Notre homme se trouve sur le quai avec quarante sous en poche. Le hasard voulut qu’il rencontrât un de ses amis qui peignait des marines pour un amateur fort riche, lequel consentit à lui payer son passage en troisième classe. Et ce fut le retour, bercé pendant la traversée par les chansons obscènes des légionnaires des bataillons d’Afrique qui avaient embarqué avec lui.
Après une nouvelle fugue en Tunisie (que, décidément, Le Rouge avait rêvé de coloniser) avec son secrétaire et une petite amie, la concession de terrains qu’il sollicitait ne lui fut pas accordée et il revint en France.
Une place de directeur de journal politique se trouvait libre : ce fut Gustave Le Rouge qui l’obtint. Candidat battu aux élections législatives, il s’en consola en écrivant des scénarii avec le poète Henri de Brissay, descendant de Charles d’Orléans, et l’un des créateurs du cinéma.
C’est à cette époque que Gustave Le Rouge reçut le grand prix de la critique avec Les Derniers Jours de Paul Verlaine, livre que préfaça Barrès.
« Vous me disiez, tout à l’heure, que vous aviez connu Léon Bloy ?
– Quinze jours avant sa mort, je dînais encore avec lui. Il a été pour moi le meilleur des amis.
Je lui avais été présenté par Henry de Groux, le grand peintre belge. Henry de Groux portait un cache-nez rouge, un chapeau haut de forme et une canne à pomme d’or. Il lui, arrivait d’avoir de terribles distractions : il se rendit un jour chez un très riche peintre et collectionneur américain. Après avoir admiré les Vélasquez et les Rubens, de Groux, avisant deux petites toiles, déclara :
« Tout est fort beau. Il n’y a que ces deux petites horreurs-là que je ne peux souffrir.
– C’est fâcheux, répondit l’Américain. Ce sont les deux seules toiles qui sont de moi… »
*
« Mais le cinéma ne m’absorbait pas entièrement. Je fis, entre temps, marcher les marionnettes pendant une saison au Théâtre de la Bodinière, fondé par Maurice Bouchor. Raoul Ponchon, Richepin et Mlle Nau venaient y dire des vers.
Je fus d’ailleurs moi-même marionnette vivante, si j’ose dire. J’avais pour grand ami un poète danois très célèbre, Sophus Claussen. Présenté par lui au comte Herman Bang, il me fit jouer un rôle d’homme timide dans l’Ennemi du peuple.
Plus tard, je fis représenter dans un petit théâtre, rue de Douai, un lever de rideau : Monsieur Ponflacon, qui eut un assez grand succès.
La guerre venue, je partis pour Reims et Arras, comme correspondant de guerre.
– Vous ne me parlez pas de vos romans ?
– J’en ai, cependant, publié une centaine. Certains, inspirée par l’occultisme : Le Fantôme de la danseuse, Le Masque de linge, M. Todd Marvel, détective milliardaire, etc.
Ils ont été traduits en italien, en espagnol, en hollandais.
– Vous ne devez guère avoir de loisirs ?
– J’en trouve. C’est ainsi que je m’étais souvent demandé pourquoi on avait perdu le secret de la fabrication du cuir de Cordoue. Comme vous le savez, les plus beaux cuirs de Cordoue ont été fabriqués en Flandre. Sous le règne de Henri IV, la Flandre était occupée par les Espagnols. Les Flamands s’aperçurent que les chevaux des Espagnols portaient des selles admirables aux dessins en relief. Pourquoi ne feraient-ils pas des selles pareilles, mais peintes ? Ce fut l’origine des cuirs de Cordoue…
Je crois l’avoir retrouvé. J’aime beaucoup les choses vivement coloriées. Je me suis dit : « Si j’essayais ! » Et après plusieurs essais infructueux, j’ai trouvé.
– Alors ?
– Je garde mon secret !
– On m’a dit que vous écriviez vos mémoires sur peau de sole ?
– Voici comment je les utilise. Je les fixe avec quatre ou cinq pointes sur un mur très uni. Elles sèchent pendant trois jours au soleil. Puis, à l’aide d’une pierre ponce, je les polis. Ensuite, je les laisse tremper pendant cinq heures dans du bichromate de potasse, et j’obtiens ainsi un parchemin très léger, très solide, et sur lequel il est facile d’écrire, mais, pour y transcrire mes mémoires, je me serais condamné à ne manger que des soles. Non, non, déchantez, cher ami, je n’écrirai pas mes mémoires sur des peaux de sole, mais j’en ai fait faire une magnifique reliure du chef-d’œuvre de Brillat-Savarin : La Physiologie du goût…
N’était-ce pas tout indiqué ? »
*
Vous voyez bien que Gustave Le Rouge, qu’on a surnommé le Wells français, est un curieux homme.
J’ai monté souvent les cinq étages du gentilhomme des Batignolles et j’ai toujours eu, en montant, la même impression d’étrangeté, de mystère et de poésie.
Gustave Le Rouge, romancier d’aventures, érudit, poète, curieux homme…
Ses romans, d’une imagination déconcertante, où il utilise de façon toute neuve le merveilleux scientifique, sont traduits dans toutes les langues.
Le Naufragé de l’espace, La Guerre des Vampires, sont des œuvres pour ainsi dire classiques.
Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire, et Le Mystérieux Docteur Cornélius, tant de fois plagié, dépassent de beaucoup les exploits mécaniquement construits, et toujours par le même procédé, d’un Sherlock Holmes.
Le Journal des Voyages va commencer très prochainement la publication d’un roman inédit de Gustave le Rouge, La Vallée du Désespoir, dont la scrupuleuse documentation et l’intérêt savamment ménagé font une œuvre de choix.
… Gustave Le Rouge, romancier d’aventures, érudit, poète, curieux homme…
HENRI CASANOVA
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(in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, sixième année, n° 256, samedi 10 septembre 1927)
LA MÉDECINE DANS LA LITTÉRATURE
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Charles Cros : notes biographiques,
Par M. le docteur ANTOINE CROS.
Vous me demandez de faire, au courant de la plume, la genèse d’une invention, la première solution du problème de la Photographie des couleurs de mon frère Charles Cros. Je ne puis me méprendre sur la portée réelle de ce que vous attendez de moi, surtout connaissant quelques-uns de vos travaux si intéressants, et où vous cherchez à débrouiller la filiation toujours complexe des idées, où vous essayez de découvrir les influences, plus multiples encore, concourant à former les personnalités, on pourrait dire apparentes, des hommes dont la supériorité individuelle a pu se manifester sous quelques formes de célébrité.
Pour faire ma réponse un peu complète, il ne faudrait pas oublier d’y faire paraître les conditions d’hérédité ; il serait aussi indispensable de marquer un peu les corrélations idéales entre les sciences nettement « médicales » et les autres sciences qui le sont ou qui passent pour l’être moins.
Vous en conviendrez, cher confrère, le programme est touffu ; et la tâche n’est pas des plus faciles. Je vais cependant essayer d’en venir à bout, percogitant de mon mieux, comme dirait Panurge.
Car vous n’exigez rien de plus, n’est-ce pas ?
Notre grand-père paternel fut philosophe, helléniste distingué, polyglotte et même poète, – il se nommait comme moi Antoine Cros. L’Institut couronna en 1800 son premier ouvrage, une Grammaire générale.
Il fut docteur ès lettres dès l’instauration de l’Université impériale. Il publia, en 1825, une traduction des Idylles de Théocrite, en vers peu ou point influencés par la détestable poétique du temps, et rappelant la manière sobre et franche d’André Chénier.
Louis XVIII fonda pour lui au Conservatoire une chaire d’histoire et de littérature qu’il occupa jusqu’en 1830, et qui, après lui, ne fut pas maintenue.
J’ai sa nomination à cette chaire. Les termes en sont charmants. C’est un document précieux, où se reflètent les mœurs royalement paternelles de l’époque.
Notre père, Simon-Charles-Henri Cros, fut parfait latiniste ; il étudia le droit, et obtint le grade de docteur (en droit). Homme d’enseignement comme son père, il ne fit que passer au barreau, et se livra dès sa jeunesse aux études philosophiques. Il fit paraître, vers 1836, sa Théorie de l’homme intellectuel et moral. Ce livre conciliait le Sensualisme de Condillac avec l’Idéalisme de Berkeley et de Hume et avec le Panthéisme de Spinoza.
Cette « Doctrine, » très peu différente du néokantisme moniste, aujourd’hui développée sous des formes faiblement diverses par la plupart des professionnels de la philosophie, fut celle où nous fûmes nourris, mes deux frères (Henry le statuaire, et Charles, l’inventeur et le poète en cause) et moi.
J’aurais dû écrire, dans l’ordre chronologique : moi et mes deux frères, moi étant l’aîné, presque de dix ans plus vieux que Charles, et Charles le plus jeune de nous trois, et, si jeune encore, à 45 ans, emporté le premier ! (3 août 1888.)
Ces détails de biographie ancestrale et rétrospective tendant à prouver l’hérédité des facultés spéciales, attribuées, en mes théories physiologiques, à des inscriptions rythmiques gardées en nos centres cérébraux, groupes de cellules ou de neurones.
Donc, ils ne sont pas inutiles, et correspondent assez bien, cher confrère, à vos coutumières préoccupations.
Un autographe de Broussais, récemment vu dans votre Chronique, m’en rappelle un autre que je possède : dix ou douze grandes pages de notes et d’argumentation sur le livre de mon père, La Théorie de l’homme. Il m’a été donné par le chef d’un groupe familial de Broussais, descendance directe du grand tribun médical. J’étais le médecin et l’ami de ce groupe (il y a plus de trente-cinq ans). Depuis, je l’ai un peu perdu de vue, comme cela si souvent arrive à Paris ; il est allé s’établir en Algérie, où, m’a-t-on dit, il a fondé une importante exploitation agricole.
Mais il faut bien me restreindre en ces détails. Je ne serais que trop porté à vous les fournir abondants. Je dois vous donner tout de suite, et sans plus d’antérieures notes biographiques, cette genèse d’une invention que vous me demandez.
En 1857, je passai ma thèse de doctorat sur les fonctions du cerveau (lobules antérieurs) ; à cette date, j’avais presque totalement changé mes conceptions philosophiques sous l’influence de mes études scientifiques, physiologiques, médicales. Ma métaphysique, (il ne faut pas garder une trop grande aversion de ce mot affreusement compromis, mais nécessaire) ma métaphysique scientifique, telle que j’en ai exposé de notables parties en divers ouvrages et dont je poursuis toujours l’édification, commençait à prendre corps et à se très vertement développer. Mes deux frères, jamais quittés jusque-là – et je vécus de nombreuses années encore avec eux dans une étroite union familiale – furent naturellement mes premiers et mes meilleurs disciples (s’il est vrai qu’on ait des disciples !)
Je compris comment doivent s’entendre les mots nécessité, création, hasard, confondus ou méconnus par toutes les écoles.
Je déterminai ce qu’on devrait appeler la Force (très malheureusement dite Énergie) et la Masse, rejetant, comme confus, le concept réalisé de Matière. Je relevai l’autre dualité Espace et Temps : l’indéfinissable Espace, l’indéfinissable Temps.
Je montrai bientôt comment l’homme n’est en rapport avec le monde extérieur que par deux modes seulement de corrélation, le RYTHME et la FORCE ; comment ses créations, les créations (ou coordinations) de son esprit ou de son âme, sont essentiellement et uniquement rythmiques ou morphiques.
Tout cela, présenté ainsi en synthèse verbale, paraîtra sans doute ardu et obscur à plusieurs de vos lecteurs. S’ils veulent des clartés, ils les trouveront dans quelques-uns de mes ouvrages :
Les Décoordinations organiques, 1866 (épuisé et introuvable, mais on fait sur ce Traité un article dans le Larousse) ;
Les Fonctions supérieures du système nerveux, recherche des conditions organiques et dynamiques de la pensée (l’impression de ce livre commença en 1865, et, pour des raisons très indépendantes de ma volonté,fut publié seulement en 1874) ;
Le Problème (1890) ;
L’Idéalisme de Kant et les quatre antinomies de la raison pure (1894) ;
La Métaphysique de Taine (id.), paru dans l’Ermitage ;
Les Nouvelles Formules du maté-rialisme (1897), etc.
Voilà que vous m’obligez, cher confrère, à me faire un peu de réclame bibliographique, et cela – un devoir cependant ! – m’est quelque peu douloureux.
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L’année de ma thèse, Charles avait quinze ans. Il était déjà intellectuellement un homme, et même un homme de grand savoir. Les langues (sanskrit, hébreu, grec ancien et moderne, latin, italien, que sais-je !), les sciences, y compris les hautes mathématiques, notions de toutes choses, lui étaient passées et demeurées en bon ordre dans l’esprit.
Des années passèrent ; moi, commençant et poursuivant l’exercice de la dure profession médicale, lui accomplissant surtout son développement scientifique. Il ne savait pas encore qu’il serait poète. Tous deux continuant tous les jours nos recherches philosophiques, et discutant – moi surtout – mes nouvelles idées contre notre père, le meilleur et le plus parfait gentilhomme des hommes, mais nous déclarant tombés dans les noirs abîmes de l’erreur – et même de la perversité, – pour abandonner ainsi la Doctrine, la Vérité même, dont il se croyait le possesseur autorisé, privilégié, invincible.
Charles Cros prit en se jouant ses deux baccalauréats, et bientôt après ses inscriptions à la Faculté de médecine (les dates, je ne les ai pas sous la main ni dans ma tête) ; il passa avec grand succès le premier examen de fin d’année ; il fréquenta les hôpitaux et les salles de l’École pratique…
Il ne tarda pas à s’apercevoir que le choix de la profession médicale pouvait l’obliger à étouffer en lui trop de choses diverses ; il vit, par mon exemple, combien le médecin doit se donner tout entier à ses devoirs impérieux et constants ; bref, il préféra demeurer dans la multiplicité technique, plus en rapport avec les formes et les nombreuses aptitudes de son esprit.
Cependant il ne se désintéressa jamais de la médecine ; et, malgré ses immenses travaux poursuivis en tant de directions différentes, il suivit pas à pas les miens et se tint au courant du mouvement médical pendant presque toute sa vie.
Cela n’est pas indifférent à l’évolution des questions scientifiques dont il s’est occupé.
Revenons un peu en arrière. Il se passa vers 1860, le fait suivant : initié d’assez bonne heure, par une amie (artiste) de la famille, à la musique par le piano, Charles avait acquis ensuite de lui-même un certain talent d’exécution sur ce instrument. Il y excellait aux improvisations.
J’eus l’idée de recueillir au moyen d’un appareil ces inspirations fugitives. Nous étant mis ensemble au travail, nous trouvâmes plusieurs solutions du problème. Un brevet fut pris. Nous pensions à tort l’idée même absolument neuve. Fièvre de l’invention, espérances chimériques, résistance de la matière et des hommes, difficultés et amertumes de toutes sortes, naissant comme des hydres à cent têtes sous les pas des inventeurs, nous connûmes tout cela.
Quelques mois ainsi passés, on nous détourna de continuer, le résultat industriel ne promettant pas de rémunération suffisante.
Mais l’enseignement des choses – au point de vue purement idéal – ne fut certes pas perdu.
Il s’agissait là d’inscription rythmique, comme dans tous les appareils enregistreurs qui depuis quelque temps étaient alors en grande faveur parmi les savants et qui ne donneront jamais le dernier mot de ce qui se peut obtenir par leur secours.
Je trouvai là pour ma part la théorie physiologique ou même physique de la fonction cérébrale du souvenir et des facultés spéciales.
Ces facultés sont créées en notre cerveau en premier lieu par la coordination volontaire de mouvements longtemps répétés ; elles se réduisent ensuite en l’inspiration rythmique dans les cellules de l’encéphale de ces mêmes mouvements, constituant tous ces souvenirs. Ces facultés ne sont en somme que des souvenirs, c’est-à-dire des traces matérielles d’actes voulus et supérieurs accomplis. Il n’y a donc point dans le cerveau de pouvoirs coordinateurs, comme l’enseignait Bouillaud, ni même d’organes coordinateurs, comme il l’avait proposé auparavant. Un organe, un mécanisme ne saurait rien coordonner. Le rôle des groupes de cellules cérébrales ou de neurones se limite à garder la trace soit des impressions venues du dehors par les sens externes, soit venus du dedans, c’est-à-dire de cette puissance nommée le moi, l’être ou l’âme – éternelle inconnue – et quelle que soit la THÉORIE qu’on prétende édifier ou accepter de cette âme, de cet être ou de ce moi.
Sur ce dernier point, je défie les plus forts ; et je déclare l’entreprise absolument irréalisable à l’esprit humain.
Pour Charles, ces idées – furent-elles les miennes ou les nôtres ? – devinrent le point de départ de plusieurs de ses merveilleuses inventions : un télégraphe autographique d’abord, puis la photographie des couleurs, puis le phonographe, puis la conception première de la radiophonie, etc.
Je déclare ici formellement que je ne suis pour rien dans ces inventions, mon frère les a conçues absolument seul ; et, lorsque, les ayant trouvées, il m’en a fait part, elles étaient déjà si complètes, si parfaites, qu’il ne m’est jamais arrivé de trouver la moindre critique à lui faire, le moindre perfectionnement de détail à lui proposer.
J’oubliais une autre invention de nous deux, en collaboration celle-ci ; c’est une machine à faire des clichés pour donner aux auteurs les moyens de réaliser eux-mêmes la typographie de leurs livres. Elle n’a jamais pu être exécutée. Depuis, quelque chose de vaguement analogue a paru : c’est la machine à écrire.
Ces collaborations, pour ma joie trop peu fréquentes, furent sans pareilles. Nous nous comprenions à demi-mot (comme dans toutes les questions philosophiques ou scientifiques), et les dispositifs les meilleurs semblaient comme naître d’eux-mêmes et presque sans effort se coordonner.
Pour ce qui regarde la photographie des couleurs, récemment mieux réalisée que jamais, je ne me suis pas écarté d’une ligne de la conception première de Charles Cros. Je n’y ai rien ajouté, ni rien retranché. J’ai pu la mener, ces dernières années, au point de perfection où elle est aujourd’hui, tout simplement par le choix – judicieux si l’on veut – et patiemment opéré – des procédés de détail, ayant sous la main des moyens dus aux progrès généraux de l’industrie et de la science que l’inventeur n’avait pas. Il faut ajouter que, malgré d’immenses difficultés, Charles Cros avait pratiquement obtenu, par un travail de plusieurs années presque ininterrompu, des résultats sinon encore commerciaux, tout au moins invinciblement et à jamais démonstratifs (1).
Un mot sur le phonographe. La priorité est maintenant acquise à mon frère, et c’est bataille gagnée. Je l’ai « prouvé » un peu pour ma part, mais d’autres aussi, avant et après moi, ont trouvé et donné cette preuve qui repose sur d’indéniables documents à la disposition de tout le monde. Mais la question est plus grave qu’on ne le croit généralement. M. Wilfrid de Fonvielle, il y a quelques mois seulement, m’a fourni sur ce point certains détails, par lui contrôlés, et qui ne seraient pas à l’honneur de l’« inventeur » américain. Quant à Charles Cros, tant qu’il a vécu, on lui a non seulement contesté la gloire de l’invention du paléophone ou phonographe, mais il était de mode de l’ignorer complètement. Il était pour le grand public uniquement l’inventeur du Bilboquet et du Hareng saur ! De là, des qualifications prodiguées à ce courageux travailleur comme en peuvent mériter de simples rêveurs intelligents parfois, mais à peu près stériles (2).
Je ne sais si, dans ce long article (devais-je le faire plus court ?), j’ai bien montré la cohésion, l’affinité, l’enchaînement, la génération des idées et des recherches ; comment une philosophie meilleure peut fleurir et fructifier en applications certaines, pratiques vivantes. C’est un point de vue un peu négligé aujourd’hui, l’école dite positiviste ayant beaucoup insisté sur la série ascendante des sciences et son influence, mais négligeant l’effet de sens contraire, que, par expérience personnelle, j’ai signalé il y a longtemps. L’idée de cette sériation – il faut aussi le rappeler – n’est pas seulement de Littré et d’Auguste Comte. Descartes l’avait ébauchée, et elle se trouve en termes explicites formant un chapitre de la Recherche de la vérité du Père Malebranche.
Je n’ai cessé d’avoir sous les yeux toute ma vie cette corrélation précieuse du rythme et de la forme. Elle m’a autant servi que la première des pensées de Pascal sur l’infiniment grand et l’infiniment petit, que son opuscule sur l’esprit géométrique, que cette idée de la série des sciences, quelle que soit son origine.
On aurait grand-peine à citer des notions aussi fécondes, aussi tutélaires pour les recherches scientifiques que ces deux-là, dans les écrits si volumineux des prétendues « grandes écoles » d’outre-Rhin ou d’outre-Manche.
Dans cet ordre d’idée, j’ai imaginé, vers 1891, un appareil appelé téléplaste, pour envoyer au loin par un fil télégraphique une forme (celle de la Vénus de Milo, par exemple) sans aucun transport de matière. Un tel instrument – je ne compte pas le faire construire– n’a aucune utile application industrielle. Il est destiné à certaines démonstrations métaphysiques ; car nous sommes en pleine métaphysique quand nous traitons de la forme et du rythme en général.
On peut voir, dans le jeu du téléplaste, ce que le phonographe et même le télégraphe autographique montraient déjà partiellement : une forme se traduire en rythme, ce rythme reproduire la forme donnée, et d’autres choses pour moi d’un vif intérêt scientifique. Avec cet appareil un peu modifié, on pourrait envoyer une forme d’ici-bas aux astronomes de Mars (s’il y en a), et il faut que je rappelle encore ici que Charles Cros a, le premier, démontré la possibilité de communication par signaux entre cette planète et la nôtre.
Je suis quelque peu honteux d’avoir tant parlé de moi dans ces lignes – dans ces pages – que je viens de vous écrire ; je compte pour m’absoudre sur votre extrême bienveillance et sur celle de vos confrères, vos très dévots lecteurs. Et puis ne allait-il pas détruire quelques folâtres légendes ? On me fait chimiste, mathématicien, physicien ; on me fait inventeur du phonographe et presque de la photographie des couleurs (3) !
Physicien… je le deviens peut-être, car, depuis quelques mois, délivré de la glèbe professionnelle, je me suis laissé prendre par une véritable fièvre d’expérimentation. J’ai trouvé ou cru trouver plusieurs choses curieuses et nouvelles ; mais il est si facile de se tromper ! (Premier aphorisme de notre Hippocrate) Je continue cependant, et j’y suis en plein en ce moment. Je poursuis mes recherches sur les deux forces universelles de l’énergie (qui devrait se nommer la Force, l’unique Force), la Radiation et la Gravitation ; sur la multiplicité, selon moi, très probable, des éthers, etc. etc.
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1) Je dois le rappeler ici, la priorité de publication de cette invention appartient indiscutablement à Charles Cros. Les frères Ducos du Hauron qui, de leur côté, avaient résolu, et dans le même sens, le problème, l’ont même reconnu explicitement, dans une brochure imprimée, je crois, vers 1871. Les premiers, ils montrèrent des réalisations expérimentales, mais Charles Cros ne tarda pas à rivaliser avec eux dans cette voie d’exécution pratique. C’est prouvé par plusieurs communications et présentations de très beaux résultats graphiques, faites par lui à l’Académie des sciences, insérées ou mentionnées aux comptes rendus de cette académie.
2) Charles Cros ne fut pas un fantaisiste ayant ses heures sérieuses, mais un savant laborieux, original et profond, ayant ses heures de fantaisie et de poésie. Ses monologues, absolument improvisés, furent presque tous écrits, sous sa dictée, par Coquelin Cadet, lequel les lui demandait et récolta de beaux et nombreux succès à les jouer en public.
Quant à ses vers, purs joyaux du Coffret de santal, il les tira, comme tous les vrais poètes, de son esprit, de son âme, de ses entrailles, expressions très naïves des émotions et souvent des cruelles douleurs de sa vie. Rien de plus n’est à dire sur ce point.
3) J’espère ajouter à l’invention de mon frère, au problème, résolu par lui, de la photographie des couleurs, un COMPLÉMENT théorique et pratique. Je suis peut-être assez géomètre et chimiste pour réaliser ce complément jusqu’aux preuves… Mais, – par Phœbus et Pallas ! – qu’on ne me fasse pas honneur de la chose avant que je l’ai montrée !
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(Antoine Cros, in La Chronique médicale, n° 16, 15 août 1900)
I
DANS LE MIROIR
Tel que j’aperçois dans votre miroir, monsieur le Rédacteur en chef, est surprenant et choquant… Je vous accorde que personnellement je suis loin de m’en plaindre, mais je vous fais expressément remarquer que, d’un point de vue plus élevé, je ne saurais l’approuver.
J’ai un passé obscur et honteux, de sorte qu’il m’est particulièrement pénible d’en parler devant votre public. Tout d’abord, je suis un collégien manqué. Non pas que j’aie échoué à mon baccalauréat, ce serait présomption et mensonge que d’affirmer cela. La vérité c’est que je ne suis même pas parvenu jusqu’en prima ; en seconde déjà, j’étais plus vieux qu’Hérode. Paresseux, entêté, et plein de plaisanteries dissolues sur l’ensemble, haï par les professeurs de ce respectable lycée, d’excellents hommes qui – à bon droit et en complet accord avec leur expérience, avec la vraisemblance – me prédisaient une déchéance certaine, jouissant tout au plus, en vertu de je ne sais quelle supériorité malaisée à définir, d’un certain prestige aux yeux de quelques condisciples : voici comment je laissai passer les années jusqu’à ce que l’on m’accordât le bulletin qui m’autorisait à ne faire qu’une année de service militaire.
Nanti de ce viatique, je m’enfuis à Munich où ma mère avait transporté son domicile après la mort de mon père, lequel avait été propriétaire d’un commerce de grains et sénateur, à Lubeck ; et comme j’avais, malgré tout, assez de pudeur pour ne pas me livrer aussitôt et publiquement à l’oisiveté, j’entrai, portant dans mon cœur le mot de « provisoire, » comme volontaire dans les bureaux d’une compagnie d’assurances. Mais, au lieu de m’efforcer de me mettre au courant des affaires, je jugeai bon de travailler en cachette, assis sur mon fauteuil tournant, à une histoire inventée, quelque aventure d’amour entremêlée de vers, que j’envoyai ensuite à une revue mensuelle de tendance suffisamment révolutionnaire, non sans en tirer quelque vanité.
Je quittai le bureau avant que l’on ne me mît à la porte, prétextai vouloir devenir journaliste et suivis pendant quelques semaines, dans un pêle-mêle aussi peu profitable que pittoresque, des cours d’histoire, de sociologie et de belles-lettres, Soudain, comme un vrai vagabond, je lâchai tout et partis pour l’étranger, pour Rome, où je me promenai une année sans projets ni occupations d’aucune sorte Je passais mes journées à écrire et à dévorer cette espèce de livres que l’on appelle littéraires et auxquels un homme convenable ne consacre tout au plus que, pour se distraire, ses heures de loisir, et je vouais mes soirées au punch ou au jeu de dominos. J’avais tout juste les moyens de vivre et de fumer une quantité invraisemblable de ces cigarettes douces de l’État italien auxquelles je m’adonnais alors jusqu’à la débauche.
Hâlé, maigri et dans un état assez lamentable, de retour à Munich, je me vis enfin contraint de faire usage de mon permis de service volontaire. Si l’on espère apprendre que, dans ce domaine militaire, j’allais me montrer plus apte que dans tous autres, on sera déçu. Après trois mois déjà, encore avant Noël, je fus congédié sans formes de procès, parce que mes pieds ne pouvaient s’habituer à cette démarche idéale et virile qui s’appelle le pas de parade, et que je souffrais toujours de nouveau d’une inflammation des tendons du pied. Mais le corps est jusqu’à un certain degré soumis à l’esprit, et si j’avais professé le moindre amour pour cette existence, j’aurais sans doute pu maîtriser ma souffrance. Bref, je quittai le service et repris ma vie négligente en vêtements civils. Durant quelque temps, je fus rédacteur au Simplicissimus (on le voit, je tombais de marche en marche). J’allais sortir de ma trentième année.
Et maintenant ? Et aujourd’hui ? Suis-je accroupi dans quelque cabaret d’anarchistes, l’œil vitreux, une écharpe de laine autour du cou, avec d’autres compagnons perdus ? Me traîné-je dans le ruisseau, comme il convient ?
Non ; je vis dans une lumière d’apothéose. Rien n’est comparable à mon bonheur. Je suis marié, j’ai une femme extraordinairement jolie, une princesse de femme, si l’on veut bien m’en croire, dont le père est professeur à une université royale, et qui elle-même a fait son baccalauréat, sans pour cela me mépriser, ainsi que deux enfants bien portants, autorisés à tous les espoirs. Je suis le maître d’un vaste appartement, parfaitement situé, avec l’éclairage électrique et tout le confort moderne, garni de meubles, de tapisseries et de tableaux magnifiques. Mon ménage ne manque de rien, je commande à trois servantes de belle allure et à un berger écossais, je mange des croissants dès le thé du matin et je ne porte que des escarpins vernis. Et quoi encore ? Je fais des tournées triomphales. Je me rends dans des villes, convié par des sociétés de beaux esprits, je parais en habit et les gens applaudissent dès que je m’avance. Je suis même allé dans ma ville natale. La grande salle du Casino était au complet, on m’offrit une couronne de lauriers et mes concitoyens applaudirent. Partout on prononce mon nom en levant les sourcils, des lieutenants et de jeunes dames sollicitent, dans les termes les plus respectueux, des autographes, et si demain l’on doit m’apporter une décoration, je trouverai cela tout naturel.
Et pourquoi tout cela ? Grâce à quoi ? Comment ? Je ne me suis ni corrigé, ni amendé. J’ai continué de faire ce que je faisais déjà lorsque j’étais le dernier de ma classe, savoir de rêver, de lire des poètes et d’en écrire moi-même. Et c’est à cela que je dois toute ma splendeur. Mais est-ce là une récompense justifiée de ma conduite ? Si les gardiens de ma jeunesse me voyaient dans cette magnificence, ils devraient abjurer tout ce en quoi ils ont eu foi.
Ceux qui ont feuilleté mes écrits se souviendront que j’ai toujours témoigné une certaine méfiance à l’égard de la forme de vie de l’artiste et du poète. En effet, je ne cesserai jamais de m’étonner des honneurs que la société rend à cette espèce. Je sais ce qu’est un poète, car il m’a été confirmé que j’en étais un. Un poète est, pour le résumer en peu de mots, un individu propre à aucune activité sérieuse de quelque sorte qu’elle soit, toujours occupé à autre chose, nullement utile à l’État, souvent même assez suspect, qui n’a pas besoin de posséder des dons particuliers, mais peut être d’un esprit aussi lent et imprécis que je l’ai toujours été, en somme un charlatan intérieurement enfant, contestable sous tous les rapports, qui ne devrait attendre – et qui n’attend – de la société autre chose qu’un silencieux mépris. Mais le fait est que cette société accorde à cet homme la possibilité d’en arriver chez elle au prestige et à la plus haute aisance.
Tant mieux : l’avantage est pour moi. Mais il y a là quelque chose qui ne doit pas être dans l’ordre. Cela doit encourager le vice et inquiéter la vertu.
II
JEUX D’ENFANT
J’ai eu de très beaux jouets dans mon enfance, si l’on veut bien me permettre de parler de cela. Le magasin, avec comptoir et balance était une merveille, surtout neuf, alors que les tiroirs étaient pleins de provisions et les greniers exactement semblables à ceux qui appartenaient à mon père, là-bas, auprès de la Trave. Il ne manquait ni les sacs ni les ballots que l’on pouvait monter à la poulie (et la manivelle était derrière). Je crois avoir encore devant les yeux une cuirasse complète de chevalier, en carton gris fer, avec un casque à visière, une lance de tournoi et un bouclier ; mais ce romantisme était peu solide, comparé à un véritable uniforme bleu de hussard parfaitement conforme au règlement, jusque dans le détail de ses accessoires, qui m’avait été fait sur mesure par le tailleur. D’ailleurs, je dois dire que je ne trouvais pas un plaisir véritable à cette mascarade militaire et aux soldats de plomb ; aussi ai-je joué sans passion vraie, bien que j’en possédasse d’admirables, presque de la longueur d’un doigt, des cavaliers que l’on pouvait détacher de leur monture et chez lesquels ne me déplaisaient que les gros pilons qu’ils portaient entre leurs jambes en forme d’O.
Mais j’aimais bien mon cheval à bascule, et je voudrais bien pouvoir encore poser mon bras autour de son encolure. Il s’appelait Achille ; moi-même je le baptisai ainsi, et, lorsqu’on m’en fit cadeau, dans sa grandeur pleine de vie, il m’apparut presque comme un rêve. Élégamment sellé et bridé, il avait le pelage naturel, d’une rudesse jeune, d’un poney alezan – peut-être même était-ce un poney empaillé – et les yeux en verre les plus dévoués du monde. Je l’aimai non pas en cavalier, j’en suis sûr, mais par sympathie pour la créature, avec son poil, ses sabots et ses naseaux, de même que, dans mon enfance, j’ai reçu un grand nombre de chiens en porcelaine, en carton, en biscuit : des roquets, des bassets et des chiens de chasse, que j’aimais à décorer de housses de soie, de morceaux de tissus pris dans les provisions de mes sœurs.
Néanmoins, il n’est pas douteux que j’ai dû mes plus belles heures à notre théâtre de poupées qui avait déjà appartenu à mon frère aîné Heinrich et dont les décors s’étaient augmentés de beaucoup de nouvelles toiles que lui-même – qui alors songeait à se faire peintre – avait peintes. J’ai décrit en détail dans une de mes premières nouvelles (le Paillasse) la manière dont je dirigeai cette entreprise artistique, et dans l’histoire de Hanne Buddenbrooks ce théâtre joue également un rôle. J’aimais tant ce jeu que la pensée que je pourrais jamais dépasser l’âge d’y jouer me semblait inacceptable. Je me réjouissais, lorsque j’aurais mué, de pouvoir mettre ma voix de basse au service des ces étranges drames musicaux que je représentais toutes portes closes, et je m’indignais lorsque mon frère soutenait combien je serais ridicule si, à l’âge d’homme, je prétendais encore chanter, accroupi devant mon théâtre de poupées.
Voici pour mes jouets. Mais je puis ajouter que je n’avais besoin pour jouer d’aucun appareil et qu’avec une satisfaction silencieuse, j’étais conscient de la puissance indépendante de ma fantaisie que rien ne pouvait m’enlever. Je m’éveillai, par exemple, un matin avec la résolution d’être, pendant la journée qui venait, un jeune prince de dix-huit ans, du nom de Charles. Je m’enveloppais d’une certaine sérénité aimable, et j’allais et venais, fier et heureux du secret de ma dignité. Nous pouvions aller en classe, nous promener ou nous faire lire des contes sans que le jeu dût être interrompu un seul instant ; et c’était là justement son avantage. D’ailleurs, je n’avais pas besoin d’être toujours un prince ; mes rôles changeaient souvent.
Car il y avait encore le jeu des divinités, une distraction de tout premier ordre. Le nom que je donnai à mon cheval à bascule a déjà renseigné mon lecteur sur la précocité de mon intérêt pour l’Iliade. En effet Homère et Virgile ont avantageusement remplacé pour moi toutes les histoires d’Indiens pour lesquels je n’avais montré d’intérêt. Un livre de mythologie ancienne, qui avait déjà servi à ma mère (la couverture portait une Pallas Athéné et le livre était de ceux que les enfants avaient la permission de retirer de la bibliothèque), contenait des passages saisissants des deux poètes en langue allemande dont je savais par cœur des pages entières (la « faucille coupante comme un diamant, » que Zeus brandit dans sa lutte contre Typhon, m’avait fait en particulier une impression profonde, et je me répétais toujours de nouveau ce passage), et de bonne heure j’étais chez moi, à Troie, à Ithaque ou sur l’Olympe, comme mes camarades au pays de Cooper. Et ce que j’avais ainsi avidement assimilé, je le représentais en jouant. Je sautais, agile comme Hermès, avec des sandales ailées de papier, à travers la chambre ; je balançais comme Hélios une couronne de rayons dorés sur ma tête ambroisienne ; je traînais comme Achille ma sœur qui, bon gré mal gré, représentait Hector, trois fois autour des murs d’Ilion. Tel Zeus, je me dressais sur une petite table laquée en rouge qui me servait de château fort, et en vain les Titans entassaient Pélion sur Ossa, avec tant de violence, je lançais les éclairs d’une laisse rouge qui, pour comble, était cousue de clochettes…
(Thomas Mann, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n° 21, juillet 1929 ; pages autobiographiques écrites directement en français.)
Ce jour-là, en entrant chez Baudelaire, je le trouvai penché sur sa table de travail, sa main droite courant sur le papier avec une activité fébrile : tandis que, de temps en temps, sa main gauche plongeait dans l’épaisse fourrure d’un gros chat angora, paresseusement étendu à côté de son maître sur un coussin mœlleux.
Au bruit que je fis en m’approchant, le chat releva la tête, exprima sa colère par quelques miaulements et, tout en agitant la queue, il quitta le coussin et disparut sous un meuble.
J’avoue que je ne cherchai pas à le retenir, au contraire ; j’encourageai sa fuite en lui faisant entendre de très près, mais simplement pour l’effrayer, le sifflement aigu d’une canne flexible que je tenais dans la main en fagitant dans l’air. Cela suffit, je dois le dire, pour qu’il ne reparût plus.
« Vous n’aimez pas Tibère, me dit Baudelaire en me tendant la main ; mais il ne vous aime pas non plus, ajouta-t-il en souriant.
– J’avoue que je n’aime pas les chats.
– Mon cher ami, les chats, croyez-le bien, ne sont pas aussi bêtes qu’ils en ont l’air, surtout celui-là. Ce gaillard-là comprend toutes les voluptés, et hier encore il m’a donné le réjouissant spectacle de la cruauté la plus raffinée. Figurez-vous qu’il m’a apporté, ici même, une petite souris gentille au possible, qu’il avait prise je ne sais où ; il l’a lâchée dans mon cabinet, et il a mis deux heures pour la tuer… c’est un délicat !
– Et vous avez laissé faire ce monstre ?…
– Mon cher ami, là cruauté est en réalité la seule chose raisonnable qui rapproche l’homme de l’animal.
– Et c’est pour cela sans doute que vous avez donné un nom d’homme à votre chat, car vous l’appelez Tibère !
– C’est plus qu’un nom d’homme, c’est celui d’un empereur. D’ailleurs, Tibère est absolument organisé comme tous les êtres que le destin a faits supérieurs : il n’obéit qu’à ses instincts. Quelquefois il va peut-être un peu loin, mais cela l’amuse tant. »
Et le poète se prit à rire d’un éclat de cette voix stridente et métallique que se rappellent ses amis.
Nous venions de nous mettre à table pour déjeuner, lorqu’on lui apporta une lettre de la part d’une personne qui attendait dans la pièce voisine et qui avait témoigné le désir de lui parler.
Il prit la lettre et se mit à la lire.
Pendant sa lecture j’examinai mon ami; cette lettre lui faisait éprouver une certaine satisfaction, car son visage prit tout à coup une expression de contentement des. plus intenses. Ses lèvres semblaient s’amincir et son œil vif et mobile lançait d’étranges scintillements.
Il donna l’ordre défaire entrer le visiteur.
À peine le domestique avait-il disparu, que Baudelaire, se tourna vers moi, et d’un air confidentiel il me dit à voix basse :
« Quand l’individu qui va entrer sera là, profitez du temps que je vais mettre à relire cette lettre devant lui, pour l’examiner avec attention… Ce n’est pas un homme ordinaire, ajouta-t-il avec un malicieux sourire ; vous allez voir. »
Au même instant l’étranger parut.
C’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans au plus, solidement charpenté et paraissant jouir d’une santé robuste.
Sans être distingué, son aspect n’était pas vulgaire, et, n’eût été l’ossature accusée et saillante de ses mains, on eût pu se figurer avoir devant soi un homme plutôt habitué au travail intellectuel qu’un ouvrier rompu au travail manuel.
La tête était encore très belle. Cependant, le visage avait conservé les traces accusées de certaines contractions et semblait tourmenté par les rides profondes qui le sillonnaient.
En outre, ce visage était couvert par une barbe blanchissante coupée en brosse. Cette barbe avait surtout attiré mon attention. Elle me faisait l’effet d’avoir vieilli avant l’heure, c’est-à-dire qu’elle paraissait avoir été hâtée par le rasoir, comme celle des hommes qui, par goût ou par nécessité professionnelle, sont obligés à renoncer à cet ornement naturel.
En effet, les prêtres, les magistrats, les acteurs sont particulièrement tributaires de ce phénomène, quoique peu décevant.
Quant à la tenue de l’individu, elle était des plus simples. Il était vêtu de noir des pieds à la tête, mais très propre et scrupuleusement brossé.
« Monsieur est un de mes meilleurs amis, fit Baudelaire cessant la lecture de la lettre en me désignant au visiteur ; nous pouvons donc parler sans crainte devant lui. »
L’inconnu pour toute réponse s’inclina en signe d’assentiment.
À ce moment, Tibère sortit de sa cachette et vint flairer l’étranger ; sur un mot de son maître, le chat alla se blottir sous un meuble.
« Vous savez ce que contient cette lettre ? fit Baudelaire en s’adressant de nouveau au visiteur. M. X…, un de mes amis, me prie de m’occuper de vous et de vous trouver un emploi.
– Je le savais effectivement, monsieur.
– M. X… me dit également que dernièrement vous étiez commis aux écritures chez un commerçant de la rue Saint-Denis.
– C’est vrai, monsieur. »
Et poursuivant cette conversation qui avait pris la tournure d’un interrogatoire, le poète continua.
« Eh bien ! pourquoi avez-vous quitté le commerçant en question ? » lui demanda-t-il.
L’étranger eut un mouvement d’hésitation pendant lequel ses yeux avaient fixé le parquet. Cependant, après un instant de silence, il répondit en faisant un certain effort de volonté :
« À la suite d’une circonstance… bien malheureuse, » répondit-il en poussant un soupir.
Malgré moi, mon regard s’était porté sur cet homme dont les traits exprimaient une grande lutte intérieure.
« Mais encore, insista Baudelaire, faut-il que je sache la cause…
– Je vais tout vous dire, monsieur, reprit l’inconnu avec résolution. Il y avait six mois que j’étais employé dans cette maison de commerce, et certes je n’avais jamais donné l’occasion d’aucun reproche, lorsque le chef de la maison apprit… que j’avais été au bagne. »
Ces dernières paroles furent accentuées d’une manière navrante. Je portai les yeux sur Baudelaire.
« Ah ! vous sortez du bagne ? dit-il à l’homme sur le même ton qu’il aurait pris pour dire à un ami : – Ah ! vous dansiez hier soir, chez la duchesse ! »
J’avoue que j’éprouvais une émotion tout autre que celle que semblait ressentir le traducteur des œuvres d’Edgar Poe.
« Et, depuis que vous êtes sorti de votre place, comment vivez-vous ?
– Avec les petites économies que j’avais faites… là-bas.
– Je croyais qu’il vous était défendu d’accepter de l’argent des visiteurs ?
– J’avoue, monsieur, que pour garder les quelques pièces de monnaie que l’on nous offre, nous devons tromper la vigilance de nos surveillants.
– Et comment vous y prenez-vous ? demanda curieusement Baudelaire, sans se préoccuper de tout ce que pouvait souffrir cet homme à l’évocation d’aussi terribles souvenirs.
– Nous avons plusieurs moyens, répondit-il ; un des moins usités cependant, mais celui qui intéresse et qui amuse particulièrement le visiteur, se pratique à l’aide d’une souris que nous dressons à rapporter les pièces que l’on nous jette à la dérobée. C’est celui dont je me servais. Nous gardons constamment ces pauvres petites bêtes sur nous, dans nos vêtements, où elles se blottissent tout un jour sans bouger. Et lorsqu’un étranger laisse tomber à notre intention une petite pièce de monnaie, la souris, à un simple appel des lèvres, quitte sa retraite, glisse le long du corps, s’échappe par le bas du pantalon, saisit la pièce de monnaie et, reprenant aussitôt le même chemin, vient nous la donner sous le bras.
– N’est-ce pas que c’est ingénieux ? me dit Baudelaire, qui prenait un grand plaisir à faire causer cet homme. J’aurais bien voulu voir cela, ajouta-t-il.
– C’est bien facile, monsieur.
– Comment ! vous avez encore des souris dressées ?
– Je n’en ai qu’une seule, monsieur, mais elle ne me quitte jamais ; et permettez-moi d’ajouter que c’est ma seule amie, le seul être au monde à qui je ne fasse pas horreur.
– Voulez-vous nous faire assister à l’expérience ?
– Volontiers, monsieur ; veuillez, s’il vous plaît, jeter une pièce de monnaie : un sou, deux sous, une pièce de cinquante centimes, peu importe. »
Je jetai une pièce de dix sous qui roula sur le parquet. Au même instant, l’homme fit entendre un bruit de lèvres, et aussitôt nous vîmes sous le bras gauche l’étoffe se gonfler légèrement ; puis la souris, car c’était elle, descendit rapidement jusqu’au bas du pantalon, et une seconde après, l’intelligent petit animal était sur le parquet ; mais à notre grand étonnement, une fois à terre elle ne bougea plus, et fit mine, au contraire, de vouloir regagner sa retraite.
Son maître, en la voyant hésiter, lui ordonna d’avancer par le bruit des lèvres plusieurs fois répété. La souris obéit et descendit de nouveau.
Mais la pièce de monnaie avait roulé sous un meuble. Au moment où la petite hôte allait s’en emparer, nous l’entendîmes pousser un cri plaintif !…
C’était Tibère, l’affreux Tibère, qui venait de saisir la souris et qui la retenait prisonnière sous sa large et redoutable griffe, le mufle sensuellement collé contre la tête frémissante de l’amie du forçat.
Celui-ci, à la vue du danger que courait la souris, laissa échapper un cri terrible. Son œil s’était injecté tout à coup, son émotion et la colère l’emportaient ; il était blême et menaçant lorsqu’il se tourna vers Baudelaire, pour lui dire :
« Au nom de Dieu ! monsieur, enlevez votre chat ou je le tue ! »
Je voulus m’approcher pour repousser le chat meurtrier. Hélas ! il n’était plus temps : la souris était morte étranglée d’un coup de dents qu’elle avait reçu à la gorge et dont on voyait les traces. Son pauvre petit corps, chétif et délicat, frémissait dans une dernière convulsion ; à son cou avait perlé une goutte de sang, rose et brillante, comme un rubis sur un collier de velours gris. Elle était morte.
Eh bien ! ce drame avait, je vous l’affirme, quelque chose de terriblement émouvant ; et la mort de cet animal infime, pleuré par un forçat, était un spectacle navrant.
Au même instant, l’homme s’était redressé de toute sa taille, et, courant sur Baudelaire, l’œil hagard, les poings levés, je crus qu’il allait l’écraser d’un seul coup. Mais Baudelaire le regarda froidement et dit :
« Et vous, est-ce aussi pour avoir tué que vous avez été mis au bagne ? »
Ces quelques mots suffirent pour arrêter la fureur de cet homme. Sans cela, Dieu seul sait comment il eût vengé la mort de sa souris.
Quelques jours avant son départ pour Bruxelles, je rencontrai Baudelaire ; c’était la dernière fois que nous devions nous voir.
« À propos, me dit-il, vous vous souvenez sans doute de la matinée passée avec notre forçat ?
– Parfaitement ; eh bien ?
– Mais vous ne saviez pas que je l’avais fait entrer chez un banquier comme caissier ? »
Et il se prit à rire avec cette convulsion diabolique qui lui était propre et que j’ai déjà signalée.
« Que voulez-vous dire ?
– Parbleu ! je veux dire qu’il est arrivé ce que j’avais prévu : son patron a levé le pied et lui est devenu un honnête homme ; c’est absolument logique, » ajouta-t-il.
Et il me quitta en riant aux éclats.
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(Théodore de Grave, in Almanach du Figaro pour 1877, sous le titre : « Une Matinée chez Baudelaire » ; puis Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, n° 35, samedi 28 août 1880 ; l’article a été repris dans Les Annales politiques et littéraires, n° 489, 25 septembre 1892)
I
C’était au mois de juillet 1888. Assis à la terrasse d’un café du boulevard, nous regardions passer la rue en aspirant, avec des pailles, des boissons fraîches.
Un homme s’approcha de nous, large d’encolure, ses cheveux au vent, des mouches et une barbiche à la Richelieu, tirant en pointe, par le bas, la figure fine, inoubliable, où roulaient des yeux bleus, hallucinés, comme on en voit aux portraits de cire, et qui devenaient effrayants par l’entière découverte des paupières, l’éclat circulaire du blanc autour des prunelles.
« Tiens ! Villiers de l’Isle-Adam ! » s’écrièrent plusieurs voix.
Et une, toute seule, continua :
« Comment ! vous n’êtes donc pas à Rome à faire valoir près de Léon XIII vos droits à la grande-maîtrise de Malte ? Vous ne savez pas que l’Ordre des chevaliers renaît de ses cendres ? Qu’il s’agit de se croiser, encore une fois, pour arracher l’Afrique à l’esclavage ? Vous êtes là, tranquillement, à boire votre absinthe, quand toute la noblesse intrigue pour être rétablie dans ses anciens privilèges ? Nous l’auriez-vous baillé belle, cher confrère ? Auriez-vous oublié la cassette où dorment vos parchemins, au fond de ce manoir breton de Kerhorou, d’où vous nous êtes arrivé, au temps de votre jeunesse, votre poème d’Hermosa sous le bras ? »
Le comte Villiers de l’Isle-Adam passa la main sur le panache de ses cheveux, sur sa moustache historique, et il répondit de cette voix solennelle, basse, qui donnait à ses phrases une couleur de prophétie :
« Pourquoi me parlez-vous de ce dont moi je ne vous parle jamais ? En 1820, le généalogiste Saint-Allais a déclaré, d’après un ne varietur émané de l’Ordre même, que la famille Villiers de l’Isle-Adam était éteinte depuis plusieurs années : c’était là une erreur dont la fausseté a été établie.
L’unique héritier de l’illustre maison du grand-maître, fondateur de l’Ordre de Malte, le descendant en ligne directe, non interrompue, du maréchal Jean de l’Isle-Adam, dont les droits ont été reconnus après trois ans d’enquête irréfragable, en un bref spécial du 14 août 1840, au jugement du Haut Conseil de l’Ordre assemblé à ce sujet, et sanctionné par le grand-maître actuel, est vivant : c’est bien moi, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, le penseur qui dissimule sous le voile de la littérature des accents qui semblent venus d’un autre monde et qui obligent les plus sceptiques à tressaillir et à songer.
Parmi ceux de mes papiers de famille que je publierai un de ces jours, dans une histoire qui touche à son terme, vous verrez un reçu, délivré en 1418, à mon aïeul Jean de Villiers de l’Isle-Adam, par les bourgeois de Paris, lorsqu’il se présenta à la porte de Bucy pour chasser les Armagnacs de la ville. Cette pièce unique sera publiée avec les souillures de marc de café qu’un de mes nombreux déménagements lui a fait souffrir. Et je n’aurai point des documents moins extraordinaires à publier sur mon autre ancêtre, Philippe-Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, grand-prieur de France, vingt-quatrième grand-maître des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui, avec quinze cents chevaliers et une population d’à peine quatre mille habitants, défendit pendant plus d’un an une île de dix-sept lieues de tour, (alors la porte de l’Europe), contre toute l’armée et les flottes de l’immense invasion musulmane, forte de quatre cent mille hommes, et commandée par l’empereur Soliman II le Magnanime. C’est à l’héroïsme de ce grand-maître et de ses chevaliers que l’on doit l’arrêt brusque de l’invasion. Aussi, après ce siège, l’Isle-Adam reçut-il du Souverain Pontife le titre de Boulevard de la Chrétienté. Charles-Quint lui donna en toute souveraineté les îles de Malte, de Chypre et de Gozzo, pour les habiter, lui et son Ordre. Dans une cérémonie à Rome, l’Isle-Adam fut placé à la droite du Pape et Charles-Quint à la gauche, parce que le chevalier-moine avait répondu à Soliman qui lui proposait la vice-royauté : « Je serais indigne de cet honneur si je l’acceptais. » C’est à dater du règne de ce prince, mon parent, à Malte, que les chevaliers de Rhodes ont pris le nom de chevaliers de Malte. En ce sens, Philippe-Auguste a été le fondateur de l’Ordre de Malte. Sur son tombeau que vous pourriez voir, encore aujourd’hui, dans l’île, on a écrit : « Cy-gist la Vertu victorieuse de la Fortune. » Cet adage rayonne sous notre écusson qui porte un signe unique dans les armoiries de la noblesse européenne, savoir : « d’or, au chef d’azur, chargé du dextrochère d’hermine, se mouvant de senestre, et revêtu d’un fanon du même, brochant sur le tout, qui est de Villiers de l’Isle-Adam, » avec la devise : « Va oultre ! »
Or, regardez-moi bien : moi, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, héritier de tous ces titres et de toutes ces gloires, moi, qui ai fait peur aux rois, moi, qui ai eu le pas chez le Pape, sur l’Empereur, je ne possède plus, à l’heure qu’il est, les cinq mille francs nécessaires pour faire viser mes titres dans les chancelleries européennes. Je ne suivrai donc ni Sa Sainteté Léon XIII, ni Mgr le cardinal Lavigerie dans leurs projets de restauration.
Une partie de ma vie, j’ai été importuné par les agences matrimoniales. Elles m’offraient de mon nom le poids d’or que j’aurais voulu ; je leur ai toujours répondu dans les mêmes termes : « Je ne saurais vendre ce qui n’est point à moi. » Et je leur ai cité cette parole du psalmiste : « Dieu fait assez connaître le peu de cas où il tient les richesses de ce monde, par le mérite de ceux auxquels il les a données. » Je suis trop pauvre pour revendiquer mes droits ; ce n’est pas une raison pour abandonner mes devoirs. Toute ma vie, en bon chevalier de Malte, j’ai été croisé. J’ai combattu le musulman la plume à la main, cuirassé d’ironie ; – cette armure est lourde aux épaules, elle vous fait plus effrayant à voir que celle des moines-chevaliers… »
Nous écoutions, émerveillés, crépiter ces fusées romantiques ; et le comte de l’Isle-Adam allait reprendre son plaidoyer, quand cette question l’arrêta :
« Quel musulman avez-vous donc combattu, mon cher confrère ? »
Le grand-croix de Malte roula terriblement ses prunelles de lapis, et répondit :
« Tribulat Bonhomet. »
Il est de toute nécessité d’ouvrir ici une parenthèse, et de rappeler aux lecteurs des Contes cruels, de L’Amour suprême, de L’Ève future, qu’à côté des livres qu’il a écrits, Villiers de l’Isle-Adam a créé un type légendaire qui vivra dans la mémoire des hommes, parce qu’il continue en les complétant l’Homais de Gustave Flaubert, et le Joseph Prud’homme de Monnier. Ce personnage épique, c’est précisément Tribulat Bonhomet.
Un jour, dans le tête-à-tête d’une causerie, Villiers de l’Isle-Adam m’a défini lui-même ce personnage multiforme et satanique :
« Bonhomet, me disait-il, c’est l’ennemi personnel de Dieu, le Tartufe de l’enfer, la haine contre tout ce qui est idée, pureté, beauté, rêve, chimère, contre tout ce qui ne se pèse point, ne se mesure point, contre ce qui n’a ni forme ni figure. Bonhomet, c’est l’ennemi de l’art et de l’âme. »
On voit, de suite, que ce « musulman » est de cette famille d’esprits que les romantiques ont pris pour tête de Turc. La caractéristique du fantoche de Villiers, c’est qu’il incarne cet esprit de négation basse, brutale, qu’engendre dans les cerveaux médiocres une instruction incomplète et uniquement positive. Bonhomet est de tous les temps, mais il est surtout le citoyen de ce dix-neuvième siècle finissant, le détestable enivré de découvertes scientifiques, dont il ne comprend que les applications pratiques et dont l’esprit supérieur lui échappe.
– Bonhomet, c’est le fanatique de rien, celui dont la négation ne tolère pas le doute.
Voilà l’homme contre qui s’est croisé le bon chevalier de Malte, et il avait raison de dire que ses bras ne se sont point lassés de frapper sur le crâne en pointe du mécréant.
« C’est toujours l’infidèle que je combats, disait Villiers avec un éclair de fierté sur le front. Il fait meute contre moi sans m’effrayer. Les règles de l’Ordre de Saint-Jean défendaient aux chevaliers de batailler contre plus de seize ennemis, dans la crainte que le sentiment de leur valeur ne les induisît en orgueil. Moi, je lutte contre le diable Légion, et je ne suis à bout, pour le faire souffrir, ni d’inventions ni de machines. »
Jugez-en, vous autres, qui, avec moins d’exaltation, mais tout autant de tristesse que fit ce romantique, luttez encore pour défendre contre les assauts de l’esprit positif, le tabernacle de l’idéal. Et dites si l’ironie de ce maître railleur était de la poudre mouillée qui ratait à la mine.
Je choisis au hasard dans la série des aventures de Bonhomet, qu’on se contait à dîner, entre bons compagnons, quelques-unes des belles inventions du chevalier de Malte.
Donc, Bonhomet, je l’ai déjà dit, ne peut supporter « l’âme. » C’est pour lui de quoi rendre son déjeuner. Malheureusement, il a épousé une femme qui ne jouit pas de la même bonne santé intellectuelle et qui, elle, est tout justement « atteinte d’âme. » Bonhomet ne se préoccupe pas autrement de cette maladie qui empoisonne également l’existence d’un de ses jeunes cousins. Ce cousin et Mme Bonhomet passent leur temps à s’entretenir de leur affection identique. Ils analysent, les yeux pleins de larmes, les symptômes de leur mal. Bonhomet ne s’en trouble point. Ne tient-il pas, lui, le positif, la maison, la table, le lit commun avec sa compagne ? Cependant, avec les jours, il s’aperçoit qu’il est devenu comme un étranger dans sa propre maison, et il s’effraie.
« Parbleu, se dit-il, j’aurais dû deviner la conclusion pratique de cette aventure. »
Et il va chercher le commissaire de police pour surprendre les amoureux.
On pousse la porte. On les trouve dans la chambre, chacun à une fenêtre. Ils font leur prière en commun, en face de la nuit douce.
À ce spectacle insoutenable, Bonhomet tombe frappé d’apoplexie.
Rassurez-vous. Il ne mourra point. Le voici présentement coiffé d’un bonnet à poil, embusqué dans un buisson. Il chasse à l’affût.
N’a-t-il point entendu dire qu’il y avait des bêtes, – les hermines – qui meurent d’une souillure ? Il ne peut supporter l’idée, lui, Bonhomet, l’homme pratique, qu’il existe encore, en plein dix-neuvième siècle, des animaux si arriérés. Aussi, il s’embusque avec une seringue chargée d’encre, pour souiller quelque hermine au passage.
– Ah ! ah ! la bonne plaisanterie ! Vive Bonhomet, le maculateur d’hermines !
Et étrangleur de cygnes harmonieux.
On affirme que ces beaux oiseaux chantent divinement avant de mourir. Bonhomet veut les entendre. Il se boucle dans un scaphandre. Il se promène au fond des lacs. Il saisit par les pattes les beaux cygnes nageurs et les étrangle, lentement, pour les entendre chanter.
Que pensez-vous de ce symbole ? Et croyez-vous que le comte Villiers de l’Isle-Adam a dû éprouver quelque joie quand il a conté cette histoire à son éditeur ordinaire et qu’il lui a demandé avec son sourire ironique :
« Et celle-là ? comment la trouvez-vous ? »
N’allez point croire d’ailleurs que Bonhomet soit un garçon dépourvu de pitié. Il ne serait donc pas ce qu’il prétend être sur toute chose : un homme moderne, moderne de la dernière heure. Il s’est fait médecin pour soulager la souffrance des hommes. Et voici qu’on lui amène un ouvrier qui a eu la jambe écrasée.
« Je vais la lui couper, dit-il à la femme du blessé. Cela ne servira à rien, cela ne l’empêchera pas de mourir.
– Alors, à quoi bon le martyriser ? répond la pauvre femme, toute en larmes.
– Il faut bien amuser le malade, » répond Bonhomet.
Il est l’homme de ces mots heureux, de ces improvisations hardies. Le voici maintenant général d’armée. La bataille est toute prochaine. Il se tourne vers ses soldats, et les harangue :
« Mes amis, je ne vous répéterai pas les vieilles balançoires dont tous mes prédécesseurs vous ont rebattu les oreilles. Elles ont eu du bon, je ne le conteste pas, mais elles répugnent à des hommes comme vous, qui avez reçu de l’instruction. Je ne vous dirai donc pas que vous combattez pour les foyers et pour les autels. Non… Notre industrie est dans le marasme, nos manufactures chôment, nos commerçants réclament de nouveaux débouchés. Il faut leur en ouvrir… Allez donc vous faire casser la figure… »
La haine de Villiers de l’Isle-Adam ne lâche même point Bonhomet au seuil de l’éternité. Il nous le montre entrant au paradis pour être jugé, arrogant, le chapeau sur la tête.
« On fume ici ? » demande-t-il à St. Pierre.
Le vénérable portier cherche à rappeler ce mécréant à de meilleurs sentiments.
« Voyons, Bonhomet, dit-il, recueillez-vous, vous allez paraître devant le trône de Dieu ?
– Qui ça, Dieu ? demande l’athée.
– Comment ? vous n’avez jamais entendu parler de lui ?
– Peut-être bien, répond Bonhomet avec insouciance. Je n’ai pas la mémoire des noms. »
Puis, se ravisant : « J’ai connu, à Rouen, une famille Boieldieu. Est-ce que la personne dont vous me parlez serait de ses parents ? »
Le dernier acte de ce drame, c’est la confrontation de l’athée et de son Créateur.
« Vous avez eu une vie pleine de lâcheté, de déshonneur, dit à Bonhomet Celui qui voit tout.
– Chut ! » répond l’autre d’un air entendu.
Et il s’efforce de glisser un rouleau de louis dans la main de son juge.
« Mais, pour la première fois, Dieu ne comprend pas, » concluait Villiers de l’Isle-Adam quand il racontait cette histoire. Et il ajoutait avec colère :
« Croyez-vous qu’un bon chevalier de Malte ait besoin de passer la mer et d’aller conquérir en Afrique des âmes de nègres abyssiniens, quand il rencontre à Paris, sur le boulevard, de pareils ennemis de Dieu et de l’Idée ? »
Et comme nous ne répondions pas, persuadés que les lettres auraient fait une perte irréparable si Villiers de l’Isle-Adam avait renoncé à combattre les faux musulmans pour aller évangéliser les vrais en pays marocain, le grand-croix de Malte nous considéra un instant de son regard ironique, puis, après avoir savamment mouillé son absinthe, il prononça, en guise de péroraison :
« Je répondrai pourtant à la bulle papale par un manifeste nécessaire. Ce sera la publication toute prochaine d’Axel, drame en cinq mondes, religieux, tragique, occulte, passionnel, astral, auquel je travaille depuis dix années. Vous y verrez la promenade à travers toute existence, toute apparence, toute pensée, du héros accompli de corps et d’âme, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. Et je veux que telle soit la conclusion qui s’impose à ceux qui sortiront de cette lecture :
« Illusion pour illusion, nous gardons celle de Dieu, qui seule donne à ses éternels éblouis la lumière et la paix. »
II
« Illusion pour illusion, je garde celle de Dieu ! »
Il y a une année à peine, je terminais par cette phrase, recueillie sur la bouche désormais close de notre ami Villiers de l’Isle-Adam, un portrait pittoresque du dernier commandeur de Malte.
Le bruit avait couru dans la chrétienté que le pape se proposait de relever le vieil Ordre chevaleresque : c’était la conversation des cafés et des parlotes dont Villiers était le roi. Je voulus avoir le cœur net de l’aventure, et un matin j’allai surprendre notre ami à son petit lever. L’écrivain habitait, tout près du boulevard Clichy, un appartement sans air et sans lumière, où son rêve étouffait en trois pièces presque nues ; la plus grande était aux trois quarts remplie par un large piano d’acajou à queue qui laissait bien peu de place pour la table de travail.
J’étais venu frapper dès l’aurore à la porte de Villiers, car il demeurait dans cette triste maison juste le temps de prendre un peu de repos, après ses interminables veillées de noctambule, arrêté sous un réverbère, à deux heures du matin, en hiver, par le vent et la neige, pour discourir sur une épithète ou sur une erreur de ponctuation.
Et, comme j’y comptais bien, je trouvai le camarade au lit. Il enfila en hâte « cette robe de chambre à fleurs éteintes » et ces « si commodes pantoufles » qu’il a célébrées lui-même dans Catalina. Ces deux objets de toilette, son grand piano « aux sons purs » et « quelques livres de métaphysique allemande, » étaient les seules épaves que Villiers eût sauvées de tous les naufrages. Plutôt que de s’en dessaisir, il aurait payé de son sang les exigences de Shylock.
Quand nous fûmes assis en face l’un de l’autre, lui sur son tabouret de piano, moi à la place de l’hôte, dans le grand fauteuil, et que je lui eus exposé le motif de ma visite matinale, il me considéra avec inquiétude.
C’est un métier qui a son charme, je vous assure, que d’inviter les gens à vous parler d’eux-mêmes quand on les a tout d’abord avertis qu’on est tout un public à les écouter. La façon dont le « visité » se tire de cette aventure difficile en apprend souvent bien plus long à un visiteur un peu perspicace sur le caractère et la nature de son modèle, que des renseignements donnés avec toute la bonne foi du monde. Il y a, en ces occasions, une façon de ne se montrer ni humble ni fanfaron, qui sent son honnête homme ; il y en a mille de découvrir sottement le défaut de sa cuirasse et de laisser percer son ridicule.
L’excellent Villiers ne chercha point à dissimuler son émotion. Encore qu’il fût singulièrement mystificateur, ironique, et qu’il soit bien difficile de savoir si ce fut par gageure ou par naïveté qu’il vint un jour réclamer à Napoléon III le trône de Grèce, il est sûr qu’il souffrait de voir ses chimères tournées en ridicule par des badauds irrévérencieux.
« Quoi ! me dit-il, vous voulez que je vous parle de Malte ? comme cela, à neuf heures du matin ? »
Et il attachait au parquet des regards consternés, fixes, d’enfant, qui, par de mauvais subterfuges, veut échapper à son pédagogue.
Tout le tempérament de l’homme est dans cette exclamation et dans cet embarras. Villiers n’a jamais été le maître ni de son esprit ni de son âme. Comme l’autre, le philosophe, comme tous les inspirés qui se sont assis sur les trépieds pour rendre des oracles, il était la proie d’un démon familier qui l’envahissait à certaines heures, le transfigurait, l’enlevait au-dessus de soi-même, puis sortait de lui, le laissait vide.
Ceux qui ont connu Villiers dans l’intimité des conversations, accoudé sur la table, savent bien à quoi je fais allusion. On suivait dans l’œil bleu de notre ami ces départs et ces retours de la pensée. Quand l’esprit abandonnait Villiers, le regard se voilait, se ternissait comme s’il eût traversé, pour venir jusqu’au vôtre, l’épaisseur d’un carreau dépoli. Puis, subitement, se rallumait la flamme. Alors tout le visage s’animait. La tête s’inclinait sur l’épaule, les pointes fines des moustaches, des moustaches à la Richelieu, des moustaches de chat, tremblaient au-dessus du sourire ; un tic de la main et du cou rejetait perpétuellement sur l’oreille les cheveux longs qui grisonnaient.
Tels, pendant des années, aux tables de gens de lettres, sur les divans de rédaction, aux terrasses des brasseries et des cafés de nuit, on a vu Villiers, correct, ironique, discourant.
Dès qu’il entrait, le cercle se formait pour l’entendre, car c’était un causeur extraordinaire. Daudet a fait dire quelque part à son Numa Roumestan : «Quand je ne parle pas, je ne pense pas. » Villiers, bien que né en Bretagne, répétait volontiers cet aphorisme. En romantique convaincu, il croyait à la vertu secrète des mots pour éveiller la pensée. La parole le grisait comme du Champagne, et ses idées ne se clarifiaient que dans cette ivresse.
Elle était décuplée chez lui par un état maladif d’anémie cérébrale causée par des privations de toutes sortes, par l’épuisement de la misère. Dans cette faiblesse, un petit verre de « fine » suffisait à délier sa langue. À partir de minuit, Villiers pouvait monologuer pendant des heures, parlant comme dans un rêve, contant des histoires terrifiantes, ténébreuses, jusqu’à ce que sa pensée, se dégageant des brumes, revêtit tout d’un coup une forme parfaite.
Guy de Maupassant m’a conté qu’un jour il s’était trouvé réuni à une même table avec l’auteur de L’Ève future, MM. de Brazza, Molier et Charles Franconi.
Dès le poisson, Villiers, très lancé, commença de discourir. L’explorateur ouvrait des yeux énormes ; les deux hommes de cheval s’en allèrent stupéfaits des propos de cet homme de lettres. Ils crurent qu’on les avait fait dîner avec un fou. Je ne me consolerai jamais d’avoir manqué ce dîner-là, en souvenir d’une autre réunion d’honnêtes gens où Villiers prit également la parole, et, subitement, perdant pied, se mit, pendant un bon quart d’heure, à monologuer en hébreu qu’il entendait seul.
Vous avez lu plus haut l’aventure comique de ces papiers de famille – plus anciens et aussi authentiques que ceux des Montmorency – que Villiers de l’Isle-Adam avait malencontreusement éclaboussés de café.
Cette tache noire de café qui souillait ses titres de noblesse, Villiers l’avait aussi dans l’esprit. C’est ce qui l’a empêché, malgré des dons de génie, de dépasser le public des lettrés pour obtenir l’admiration de tous.
Ce défaut de clarté apparaît surtout quand on compare l’œuvre de Villiers à celle de Flaubert.
Je connais peu d’esprits qui me semblent plus cousins que ceux-là. Nés de la même génération, enivrés l’un et l’autre de romantisme, ils tenaient de la nature des qualités et des défauts analogues. Leur culte des lettres était le même, intolérant, exclusif, presque religieux. Leur philosophie était identique : la défiance du savoir humain, l’ironie pour ceux qui croient à son absolu. Et, l’un et l’autre, ils avaient la passion de l’observation exacte avec le goût contradictoire de la légende.
Mais, dans la lutte pour saisir l’idée, pour l’étreindre, pour l’enfermer dans le moule du mot, pour la lier, comme un anneau dans une chaîne, aux pensées qui la précèdent et qui la suivent, Flaubert a été le maître ouvrier, parce qu’il a été le plus laborieux. Pendant des mois, pendant des années, il avait eu, lui, le courage de la retraite, de la méditation solitaire.
Villiers s’est perdu dans la foule. Quelque native difficulté qu’il éprouvât, quand il était seul avec sa pensée, à la prendre corps à corps, une meilleure discipline de travail aurait dompté sa fougue capricante. Il avait à son service une des imaginations les plus fougueuses qu’un homme ait jamais possédées ; c’était proprement un dragon ailé toujours prêt à partir pour le pays de chimère, impatient du joug bas du sens commun, superbe dans les envolées, vite fourbu quand on l’asservissait aux besognes longues, régulières, laborieuses. Villiers ne s’est jamais sérieusement efforcé d’atteler cette chimère à la charrue. Il aimait mieux se laisser emporter par elle, éperdu, à moitié fou, au pays du fantastique.
Et c’est vraiment là qu’il a régné en roi – c’est là qu’il s’est taillé sa province, un domaine dont on ne le dépossédera pas. C’est là qu’il se réfugiait de toutes les tristesses de sa vie manquée, de tous ses rêves de gloire, d’amour et de chevalerie.
Lorsque, assis à son piano, il jouait de souvenir les opéras de Wagner qu’il avait été entendre à Bayreuth, son visage s’illuminait. Il s’arrêtait avec extase au seuil de ce monde fantasmagorique et chevaleresque ; il jouissait de l’enivrement du vague de la langue musicale qui enveloppe la pensée comme d’un nuage, sans l’obliger au contour précis. À ces minutes, on sentait bien que le décor de sa triste chambre était envolé, qu’une fée y était attendue qui allait donner enfin au poète meurtri la forme radieuse du cygne.
C’est la Mort qui est venue ouvrir cette porte, rendre à l’âme captive la liberté du vol. Les amis qui entouraient Villiers de l’Isle-Adam à cette minute ont dit qu’il l’avait bénie, pour ce que, après tant d’angoisses et de luttes, elle lui apportait le repos.
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(Hugues Le Roux, Portraits de Cire, Paris : Lecène, Oudin et Cie, 1891)
« LA PRISON VIVANTE »
gravure sur cuivre
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Le comte de Gabalis condamné par le tribunal des Péris. Frontispice anonyme pour Les Avantures d’Abdalla fils d’Hanif, envoyé par le Sultan des Indes à la découverte de l’Ile de Borico, où est la Fontaine merveilleuse dont l’eau fait rajeunir, traduites en François sur le Manuscrit Arabe trouvé à Batavia par M. de Sandisson [J. P. Bignon], Paris : Pierre Witte, 1712.
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1960 : Ray Bradbury surpris aux commandes de la Machine à explorer le temps, alors qu’il venait d’en déposséder son inventeur. La nouvelle a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le monde scientifique.