MANN2

I
 
DANS LE MIROIR

 

Tel que j’aperçois dans votre miroir, monsieur le Rédacteur en chef, est surprenant et choquant… Je vous accorde que personnellement je suis loin de m’en plaindre, mais je vous fais expressément remarquer que, d’un point de vue plus élevé, je ne saurais l’approuver.

J’ai un passé obscur et honteux, de sorte qu’il m’est particulièrement pénible d’en parler devant votre public. Tout d’abord, je suis un collégien manqué. Non pas que j’aie échoué à mon baccalauréat, ce serait présomption et mensonge que d’affirmer cela. La vérité c’est que je ne suis même pas parvenu jusqu’en prima ; en seconde déjà, j’étais plus vieux qu’Hérode. Paresseux, entêté, et plein de plaisanteries dissolues sur l’ensemble, haï par les professeurs de ce respectable lycée, d’excellents hommes qui – à bon droit et en complet accord avec leur expérience, avec la vraisemblance – me prédisaient une déchéance certaine, jouissant tout au plus, en vertu de je ne sais quelle supériorité malaisée à définir, d’un certain prestige aux yeux de quelques condisciples : voici comment je laissai passer les années jusqu’à ce que l’on m’accordât le bulletin qui m’autorisait à ne faire qu’une année de service militaire.

Nanti de ce viatique, je m’enfuis à Munich où ma mère avait transporté son domicile après la mort de mon père, lequel avait été propriétaire d’un commerce de grains et sénateur, à Lubeck ; et comme j’avais, malgré tout, assez de pudeur pour ne pas me livrer aussitôt et publiquement à l’oisiveté, j’entrai, portant dans mon cœur le mot de « provisoire, » comme volontaire dans les bureaux d’une compagnie d’assurances. Mais, au lieu de m’efforcer de me mettre au courant des affaires, je jugeai bon de travailler en cachette, assis sur mon fauteuil tournant, à une histoire inventée, quelque aventure d’amour entremêlée de vers, que j’envoyai ensuite à une revue mensuelle de tendance suffisamment révolutionnaire, non sans en tirer quelque vanité.

Je quittai le bureau avant que l’on ne me mît à la porte, prétextai vouloir devenir journaliste et suivis pendant quelques semaines, dans un pêle-mêle aussi peu profitable que pittoresque, des cours d’histoire, de sociologie et de belles-lettres, Soudain, comme un vrai vagabond, je lâchai tout et partis pour l’étranger, pour Rome, où je me promenai une année sans projets ni occupations d’aucune sorte Je passais mes journées à écrire et à dévorer cette espèce de livres que l’on appelle littéraires et auxquels un homme convenable ne consacre tout au plus que, pour se distraire, ses heures de loisir, et je vouais mes soirées au punch ou au jeu de dominos. J’avais tout juste les moyens de vivre et de fumer une quantité invraisemblable de ces cigarettes douces de l’État italien auxquelles je m’adonnais alors jusqu’à la débauche.

Hâlé, maigri et dans un état assez lamentable, de retour à Munich, je me vis enfin contraint de faire usage de mon permis de service volontaire. Si l’on espère apprendre que, dans ce domaine militaire, j’allais me montrer plus apte que dans tous autres, on sera déçu. Après trois mois déjà, encore avant Noël, je fus congédié sans formes de procès, parce que mes pieds ne pouvaient s’habituer à cette démarche idéale et virile qui s’appelle le pas de parade, et que je souffrais toujours de nouveau d’une inflammation des tendons du pied. Mais le corps est jusqu’à un certain degré soumis à l’esprit, et si j’avais professé le moindre amour pour cette existence, j’aurais sans doute pu maîtriser ma souffrance. Bref, je quittai le service et repris ma vie négligente en vêtements civils. Durant quelque temps, je fus rédacteur au Simplicissimus (on le voit, je tombais de marche en marche). J’allais sortir de ma trentième année.

Et maintenant ? Et aujourd’hui ? Suis-je accroupi dans quelque cabaret d’anarchistes, l’œil vitreux, une écharpe de laine autour du cou, avec d’autres compagnons perdus ? Me traîné-je dans le ruisseau, comme il convient ?

Non ; je vis dans une lumière d’apothéose. Rien n’est comparable à mon bonheur. Je suis marié, j’ai une femme extraordinairement jolie, une princesse de femme, si l’on veut bien m’en croire, dont le père est professeur à une université royale, et qui elle-même a fait son baccalauréat, sans pour cela me mépriser, ainsi que deux enfants bien portants, autorisés à tous les espoirs. Je suis le maître d’un vaste appartement, parfaitement situé, avec l’éclairage électrique et tout le confort moderne, garni de meubles, de tapisseries et de tableaux magnifiques. Mon ménage ne manque de rien, je commande à trois servantes de belle allure et à un berger écossais, je mange des croissants dès le thé du matin et je ne porte que des escarpins vernis. Et quoi encore ? Je fais des tournées triomphales. Je me rends dans des villes, convié par des sociétés de beaux esprits, je parais en habit et les gens applaudissent dès que je m’avance. Je suis même allé dans ma ville natale. La grande salle du Casino était au complet, on m’offrit une couronne de lauriers et mes concitoyens applaudirent. Partout on prononce mon nom en levant les sourcils, des lieutenants et de jeunes dames sollicitent, dans les termes les plus respectueux, des autographes, et si demain l’on doit m’apporter une décoration, je trouverai cela tout naturel.

Et pourquoi tout cela ? Grâce à quoi ? Comment ? Je ne me suis ni corrigé, ni amendé. J’ai continué de faire ce que je faisais déjà lorsque j’étais le dernier de ma classe, savoir de rêver, de lire des poètes et d’en écrire moi-même. Et c’est à cela que je dois toute ma splendeur. Mais est-ce là une récompense justifiée de ma conduite ? Si les gardiens de ma jeunesse me voyaient dans cette magnificence, ils devraient abjurer tout ce en quoi ils ont eu foi.

Ceux qui ont feuilleté mes écrits se souviendront que j’ai toujours témoigné une certaine méfiance à l’égard de la forme de vie de l’artiste et du poète. En effet, je ne cesserai jamais de m’étonner des honneurs que la société rend à cette espèce. Je sais ce qu’est un poète, car il m’a été confirmé que j’en étais un. Un poète est, pour le résumer en peu de mots, un individu propre à aucune activité sérieuse de quelque sorte qu’elle soit, toujours occupé à autre chose, nullement utile à l’État, souvent même assez suspect, qui n’a pas besoin de posséder des dons particuliers, mais peut être d’un esprit aussi lent et imprécis que je l’ai toujours été, en somme un charlatan intérieurement enfant, contestable sous tous les rapports, qui ne devrait attendre – et qui n’attend – de la société autre chose qu’un silencieux mépris. Mais le fait est que cette société accorde à cet homme la possibilité d’en arriver chez elle au prestige et à la plus haute aisance.

Tant mieux : l’avantage est pour moi. Mais il y a là quelque chose qui ne doit pas être dans l’ordre. Cela doit encourager le vice et inquiéter la vertu.

 

II
 
JEUX D’ENFANT

 

J’ai eu de très beaux jouets dans mon enfance, si l’on veut bien me permettre de parler de cela. Le magasin, avec comptoir et balance était une merveille, surtout neuf, alors que les tiroirs étaient pleins de provisions et les greniers exactement semblables à ceux qui appartenaient à mon père, là-bas, auprès de la Trave. Il ne manquait ni les sacs ni les ballots que l’on pouvait monter à la poulie (et la manivelle était derrière). Je crois avoir encore devant les yeux une cuirasse complète de chevalier, en carton gris fer, avec un casque à visière, une lance de tournoi et un bouclier ; mais ce romantisme était peu solide, comparé à un véritable uniforme bleu de hussard parfaitement conforme au règlement, jusque dans le détail de ses accessoires, qui m’avait été fait sur mesure par le tailleur. D’ailleurs, je dois dire que je ne trouvais pas un plaisir véritable à cette mascarade militaire et aux soldats de plomb ; aussi ai-je joué sans passion vraie, bien que j’en possédasse d’admirables, presque de la longueur d’un doigt, des cavaliers que l’on pouvait détacher de leur monture et chez lesquels ne me déplaisaient que les gros pilons qu’ils portaient entre leurs jambes en forme d’O.

Mais j’aimais bien mon cheval à bascule, et je voudrais bien pouvoir encore poser mon bras autour de son encolure. Il s’appelait Achille ; moi-même je le baptisai ainsi, et, lorsqu’on m’en fit cadeau, dans sa grandeur pleine de vie, il m’apparut presque comme un rêve. Élégamment sellé et bridé, il avait le pelage naturel, d’une rudesse jeune, d’un poney alezan – peut-être même était-ce un poney empaillé – et les yeux en verre les plus dévoués du monde. Je l’aimai non pas en cavalier, j’en suis sûr, mais par sympathie pour la créature, avec son poil, ses sabots et ses naseaux, de même que, dans mon enfance, j’ai reçu un grand nombre de chiens en porcelaine, en carton, en biscuit : des roquets, des bassets et des chiens de chasse, que j’aimais à décorer de housses de soie, de morceaux de tissus pris dans les provisions de mes sœurs.

Néanmoins, il n’est pas douteux que j’ai dû mes plus belles heures à notre théâtre de poupées qui avait déjà appartenu à mon frère aîné Heinrich et dont les décors s’étaient augmentés de beaucoup de nouvelles toiles que lui-même – qui alors songeait à se faire peintre – avait peintes. J’ai décrit en détail dans une de mes premières nouvelles (le Paillasse) la manière dont je dirigeai cette entreprise artistique, et dans l’histoire de Hanne Buddenbrooks ce théâtre joue également un rôle. J’aimais tant ce jeu que la pensée que je pourrais jamais dépasser l’âge d’y jouer me semblait inacceptable. Je me réjouissais, lorsque j’aurais mué, de pouvoir mettre ma voix de basse au service des ces étranges drames musicaux que je représentais toutes portes closes, et je m’indignais lorsque mon frère soutenait combien je serais ridicule si, à l’âge d’homme, je prétendais encore chanter, accroupi devant mon théâtre de poupées.

Voici pour mes jouets. Mais je puis ajouter que je n’avais besoin pour jouer d’aucun appareil et qu’avec une satisfaction silencieuse, j’étais conscient de la puissance indépendante de ma fantaisie que rien ne pouvait m’enlever. Je m’éveillai, par exemple, un matin avec la résolution d’être, pendant la journée qui venait, un jeune prince de dix-huit ans, du nom de Charles. Je m’enveloppais d’une certaine sérénité aimable, et j’allais et venais, fier et heureux du secret de ma dignité. Nous pouvions aller en classe, nous promener ou nous faire lire des contes sans que le jeu dût être interrompu un seul instant ; et c’était là justement son avantage. D’ailleurs, je n’avais pas besoin d’être toujours un prince ; mes rôles changeaient souvent.

Car il y avait encore le jeu des divinités, une distraction de tout premier ordre. Le nom que je donnai à mon cheval à bascule a déjà renseigné mon lecteur sur la précocité de mon intérêt pour l’Iliade. En effet Homère et Virgile ont avantageusement remplacé pour moi toutes les histoires d’Indiens pour lesquels je n’avais montré d’intérêt. Un livre de mythologie ancienne, qui avait déjà servi à ma mère (la couverture portait une Pallas Athéné et le livre était de ceux que les enfants avaient la permission de retirer de la bibliothèque), contenait des passages saisissants des deux poètes en langue allemande dont je savais par cœur des pages entières (la « faucille coupante comme un diamant, » que Zeus brandit dans sa lutte contre Typhon, m’avait fait en particulier une impression profonde, et je me répétais toujours de nouveau ce passage), et de bonne heure j’étais chez moi, à Troie, à Ithaque ou sur l’Olympe, comme mes camarades au pays de Cooper. Et ce que j’avais ainsi avidement assimilé, je le représentais en jouant. Je sautais, agile comme Hermès, avec des sandales ailées de papier, à travers la chambre ; je balançais comme Hélios une couronne de rayons dorés sur ma tête ambroisienne ; je traînais comme Achille ma sœur qui, bon gré mal gré, représentait Hector, trois fois autour des murs d’Ilion. Tel Zeus, je me dressais sur une petite table laquée en rouge qui me servait de château fort, et en vain les Titans entassaient Pélion sur Ossa, avec tant de violence, je lançais les éclairs d’une laisse rouge qui, pour comble, était cousue de clochettes…

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(Thomas Mann, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n° 21, juillet 1929 ; pages autobiographiques écrites directement en français.)