HIBOU GRANDVILLE1

 

Nous trouvons dans le Gaulois, sous la signature de Fulbert Dumonteil, une charmante légende qui a pour auteur Nestor Roqueplan, mort il y a quelques jours.
 

Gérard de Nerval parcourait l’Allemagne. Il arrive, un soir, dans la charmante petite ville de Rossberg et descend à l’hôtel du Bon Fridolin.

En entrant dans la salle d’auberge, il n’aperçoit d’abord que de la fumée ; mais, peu à peu, il distingue quatre pipes, puis au bout des pipes quatre voyageurs, quatre Allemands, qui fument en silence et crachent tour à tour.

L’aubergiste, accroupi comme un sphinx, ronfle en face d’un cruchon de bière, et une grande cigogne déplumée se chauffe près du poêle en faïence, en faisant pivoter sa tête autour de son grand cou.

Soudain, un coucou s’élance de sa petite horloge en bois sculpté et jette douze cris fantastiques en agitant ses ailes de fer blanc.

Il est minuit. L’aubergiste se réveille et conduit les voyageurs au lit.

« Voici votre chambre, dit-il à Gérard de Nerval en ouvrant la porte du n° 13 : Gute Nacht. »

Le poète se couche et va s’endormir quand tout à coup une voix, grave et cadencée comme celle d’un prédicateur, retentit chez son voisin le n° 14.

« Marguerite… alouette… André… le bedeau… » Il ne peut saisir que ces mots sans suite, ramène son bonnet sur ses oreilles et s’endort.

Mais, au point du jour, quel n’est pas son étonnement d’entendre la même voix grave et cadencée répéter exactement les mêmes mots que la veille : « Marguerite… alouette… André… bedeau… »

Tout à coup, on frappe à sa porte et l’aubergiste entre, flanqué des quatre voyageurs.

« Je viens… dit-il.

– Permettez, interrompt Gérard de Nerval, que signifient cette Marguerite, cette alouette, cet André et ce bedeau qui m’ont endormi hier soir et réveillé ce matin ?

– Vous m’avez donc entendu quand je racontais à ces messieurs la légende de l’Orgue enchanté ? Je venais précisément vous la dire et vous proposer de nous suivre à la chapelle Saint-Charles où se passa il y a cent ans cette merveilleuse histoire.

Vous ne regretterez pas votre course, » ajoute l’aubergiste en présentant obséquieusement ses bas au poète comme pour l’engager à se lever.

Une heure après, les cinq voyageurs et l’aubergiste arrivent à la chapelle Saint-Charles.

La chaire est renversée, envahie par la mousse et le lierre, l’autel absent, le sol jonché de décombres et de flaques d’eau. À côté d’une cloche brisée, un saint Denis manchot porte dans une main sans doigts un fragment de tête coiffée d’une toile d’araignée… Dans le fond, sur une estrade vermoulue et surmontée d’un nid de cigogne, on aperçoit quelque chose de sombre, de bizarre, de semblable à la carcasse de quelque monstre antédiluvien. C’est un orgue. Sur l’un des tuyaux rongés par la rouille, une chouette gigantesque se tient immobile et menaçante, les yeux flamboyants.

L’aubergiste allume sa pipe, et, s’étant assis sur un fragment de confessionnal, il commence son récit du ton imperturbable et monotone d’un gardien de musée.

« Il y a cent ans, dit-il, vivait à Rossberg une jeune fille appelée Marguerite. À cinq lieues à la ronde, il n’était question que de sa beauté, de sa voix incomparable et merveilleuse.

Les enfants l’avaient surnommée l’alouette de Rossberg.

Un soir, on était venu de tous les points du village pour entendre chanter Marguerite. Jamais elle n’avait été plus belle ni plus inspirée. Ses mains voltigeaient sur le clavecin comme deux petites ailes blanches et ses grands yeux bleus semblaient regarder un autre monde.

Tout à coup, le chant expire sur ses lèvres ; elle pousse un cri et tombe évanouie, et, quand elle revient à elle, la malheureuse enfant, la chanteuse inspirée, est folle…

Depuis, le clavecin resta muet, et l’alouette ne chanta plus.

Craintive et sauvage, elle fuyait au moindre bruit, n’écoutant, ne comprenant plus que la voix d’André, son ami d’enfance et son fiancé, devenu son gardien.

André tomba malade et mourut de désespoir. Ce fut un grand deuil pour le pays, pour toute la petite ville de Rossberg, qui accompagna son corps à la chapelle Saint-Charles.

– Ce fut ici, continua l’aubergiste, qu’on déposa le cercueil, et le prêtre aussitôt se mit à réciter les prières des morts.

Tout à coup l’orgue, qui, depuis plus de dix ans était muet, remplit la chapelle de sons aigus, stridents, terribles.

On eût dit que la foudre venait de tomber sur le clocher, que le tonnerre était dans la chapelle. La trompette du jugement dernier n’eût pas causé plus de stupeur. M. le bourgmestre s’évanouit en personne, et le bedeau alla rouler avec sa hallebarde dans le confessionnal.

En un clin d’œil, l’église fut déserte, et André resta seul entre ses quatre cierges. Pendant la nuit, on vit errer une flamme autour de la chapelle, et la cloche sonna distinctement trois coups.

Au lever du jour, les Rossbergeois les plus vaillants pénétrèrent dans la chapelle et remarquèrent avec étonnement qu’André n’avait pas bougé.

Les cierges, il est vrai, avaient disparu ; mais comme on n’avait pas songé à les éteindre la veille, le fait ne parut pas trop extraordinaire.

On déploya les bannières ; une dent de saint Sosthènes ainsi qu’une mèche de sainte Brigitte, furent tirées de leurs précieux reliquaires et promenées en grande pompe.

L’orgue resta silencieux.

Mais quand on voulut toucher au cercueil, un trémolo épouvantable ébranla les murs de la chapelle, et des personnes dignes de foi virent sortir des tuyaux de l’orgue une multitude de diablotins, qui se mirent à cabrioler sur l’estrade avec d’affreux ricanements.

Puis, on entendit une voix surnaturelle qu’accompagnait une mélodie suave comme le chant d’un séraphin. Le charme succéda à la terreur, et chacun se dit que c’était bien plutôt la voix d’un archange que l’œuvre du démon.

Tout à coup, la céleste musique cesse, la voix s’éteint, et il se fait sur l’estrade un bruit pareil à celui de la chute d’un corps.

Le bedeau, qui tenait à se réhabiliter, s’élance le premier sur l’escalier ; une femme est là, renversée au pied de l’orgue, immobile, les mains jointes ; on s’approche ; elle a cessé de vivre.

Cette femme, c’est Marguerite, la pauvre alouette de Rossberg… »
 

*

 

Le lendemain, quand l’aubergiste présenta la note à Gérard de Nerval, le poète lut ce qui suit :
 

Déjeuner. . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 kreutzers

Dîner. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 florin

L’alouette de Rossberg . . . . . . . . . 2 florins

 

Un mois après, Gérard de Nerval rencontre sur le boulevard son vieil ami Nestor Roqueplan. Il lui parle de ses voyages, de l’Allemagne.

« Un beau pays, fit l’auteur de Parisine. J’ai failli y mourir… »

Et il se mit à rire.

« Figure-toi, dit-il en prenant le bras de Gérard de Nerval, qu’étant tombé gravement malade dans une petite ville appelée Rossberg, je reçus les soins les plus dévoués de mon hôte, le meilleur des aubergistes.

Guéri, je ne savais comment lui témoigner ma reconnaissance. Ma bourse était si légère ! J’eus recours alors à un expédient des plus économiques. Il y avait, dans les environs une chapelle abandonnée, une ruine du plus fantastique et du plus saisissant effet.

Je brodai là-dessus une histoire, et je la fis apprendre par cœur à l’aubergiste, qui la raconte aux voyageurs moyennant deux florins.

Malheureusement, Herr Jang a une très mauvaise mémoire, et mon récit s’en ressent.

On m’a cependant assuré qu’il se fait avec ma légende environ cinq cents francs de rentes.

– Malheureux ! s’écria Gérard de Nerval, comment ! c’est toi qui as inventé l’alouette de Rossberg et l’orgue enchanté ? Mais j’ai écouté ton histoire d’un bout à l’autre. J’ai été ému et j’ai donné deux florins ! J’espère bien que tu vas me les rendre… »

Roqueplan se tordait de rire.

« Et ma chouette ? s’écria-t-il tout à coup. Comment se porte ma chouette ?

– Quelle chouette ?

– Celle qui se tient perchée là-haut sur un tuyau de l’orgue.

– Parfaitement, je m’en souviens ; mais comment peux-tu savoir ?…

– Parbleu ! c’est moi qui l’ai clouée : elle est empaillée. »

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(Fulbert Dumonteil, in L’Écho français, journal non politique, n° 20, Kempten : Jos. Kösel, 1870 ; article repris du Gaulois, n° 661, mercredi 27 avril 1870)