SIR1
 

À l’aube, le flot rejeta les premières épaves : des bois flottants, une banquette mutilée, des cages vides que les hommes du village tirèrent avec des gaffes, parmi les goémons épars et les petites méduses translucides.

Un vol d’albatros tournoyait, en piaulant, dans la grisaille et – lorsque j’eus contourné la point extrême du cap – je découvris un groupe de femmes qui progressaient, en chancelant, parmi les rocs, tandis que le vent décollait les grands châles noirs de leurs épaules.

En dix bonds, je rejoignis la plus agile, dont les sabots raclaient les bréniques cannelés qui incrustaient le granit rose.

« Combien de corps a-t-on retrouvés ? »

Elle se signa et ses yeux las me contemplèrent, dessous les mèches brunes que le crachin appliquait sur son front humide.

« Sept. »

Un coffre flottait dans un creux d’eau lisse, entre deux vagues, et l’un des pêcheurs fit voler dans sa direction une espèce de harpon, au bout d’un filin rougeâtre.

Le fer mordit le bois, comme une dent de squale.

« Croche dur, là-dedans ! » cria Guirec qui commandait la manœuvre des gars.

Lui-même s’enfonça dans l’eau jusqu’au ventre et ses mains énormes empoignèrent le chanvre rugueux qui écorcha ses paumes. Je m’étais avancé jusqu’à la lame et Guirec m’annonça, dans un cri de triomphe :

« Ça y est ! Nous le tenons ! »

Quand le coffre se fut échoué sur le sable, le pêcheur d’épaves l’enlaça, passionnément, de ses deux bras, et appuya sa joue contre les planches. Puis il ferma les yeux, et je crus qu’il défaillait.

« Guirec ? »

À l’appel de son nom. il souleva ses paupières et me demanda, d’une voix qui tremblait :

« Tu entends ?…

– Quoi donc ? »

Une angoisse indéfinissable, une épouvante charmée le faisaient frissonner de tout son corps et j’appliquai l’oreille, à mon tour, sur l’épave que son index tendu me désignait.

Quelques secondes s’écoulèrent.

« Hé bien ? questionna Guirec.

– Je n’entends rien. »

Le rire de mon camarade grinça, tandis qu’il s’évertuait à passer un filin autour de sa prise, afin de la remorquer jusqu’à l’amorce du sentier qui remontait vers la lande.

Un des hommes du village lui barra alors le chemin résolument.

« Laisse ça au sec ! Faut plus y toucher avant l’arrivée des gendarmes. »

Le poing de Guirec, qui l’atteignit entre les deux yeux, le fit chanceler et un second coup l’étendit sur le sable.

« Ça, c’est à moi ! Le premier, qui met la main dessus, je le crève ! » rugit Guirec, en ouvrant son couteau de morutier avec ses dents.

Puis, courbé et la corde sur l’épaule, il hala le coffre mystérieux jusqu’à sa maison de solitaire.
 

*

 

Ce soir-là, le brigadier de gendarmerie vint me rejoindre à l’estaminet où je buvais des bolées de cidre, épaule contre épaule avec mes amis de la côte. La tempête avait repris, à l’heure de la marée, et le vent sifflait sous les ardoises du toit. La vieille Naïk tricotait un bas de laine rouge derrière son comptoir de bois ciré et nous arrondissions le dos, d’instinct, à chaque rafale.

Dès qu’il m’aperçut, le brigadier me fit un signe et je le rejoignis près de l’unique fenêtre dont des bandes de papier huilé rapetassaient les carreaux fendus.

« C’est au sujet de Guirec me dit-il. Vos devriez lui faire comprendre qu’il risque de gros ennuis à vouloir conserver cette épave coûte que coûte. Je suis allé le trouver tout à l’heure, mais il a refusé de m’ouvrir sa porte et il m’a menacé avec son fusil. Je n’ai rien voulu faire avant de vous avoir prévenu. Je sais qu’il a confiance en vous. »

Je jetai une pièce de monnaie sur le comptoir.

« Attendez-moi à la gendarmerie. »

Et je sortis rapidement de l’estaminet, en boutonnant mon ciré raide, sous les cinglées obliques de l’averse.
 

*

 

Quelques plumets de tamaris ruisselants encadraient la maison grise et, quand j’eus laissé retomber le heurtoir sur sa cuvette de métal, l’unique lampe s’éteignit derrière les carreaux brouillés de la cuisine.

« Guirec ? Hé ? Guirec ?… Ouvre-moi !.. N’aie pas peur ! »

Le vent dispersait mes appels travers la lande où trois phares croisaient leurs rayons avec une régularité silencieuse et inexorable.

« Guirec ?… Hé ? Guirec ? »

Un temps interminable s’écoula et je m’apprêtais à abandonner le pilleur d’épaves quand une mélodie étrange, qui éveillait en moi des résonances inconnues, s’éleva l’intérieur de la maison.

Durant quelques secondes, je demeurai pétrifié sous l’auvent d’ardoises. Puis, brusquement, une peur surnaturelle, une panique issue des anciens âges abolirent mon libre arbitre et je me mis fuir, sous la poussée spasmodique de ce chant qui semblait se rapprocher avec le vent et s’éloigner avec la mer.
 

*

 

… Quand le dément eut épuisé sur nous sa provision de cartouches, le chef de la brigade, commanda l’assaut de la maison.

Ce fut une lutte atroce dont le souvenir m’emplit encore de honte et de pitié. Et, tandis que les gendarmes entraînaient Guirec, je m’élançai vers le coffre marin et en soulevai le couvercle.

Le cri que je poussai attira le brigadier vers l’épave.

« Une sirène ! »

La chevelure épandue dissimulait à demi le visage incliné, le torse nu, la queue écailleuse du monstre prisonnier et je compris d’où provenait cette harmonie surnaturelle que Guirec avait entendue le premier, et que j’avais perçue à mon tour, dans le tumulte de la tempête.

Le brigadier remarqua alors, d’une voix paisible :

« C’est encore une chance que l’eau de mer ne l’ait pas abîmée ! Vous saviez, n’est-ce pas, que le bateau naufragé transportait les collections d’un musée de cire de Hambourg à la Havane ? »
 
SIR2
 

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(Albert-Jean, in Le Matin, n° 19459, jeudi 1er juillet 1937)