VERLAINE ZORN2
 
 

« Chez Verlaine » est un pur euphémisme, car le bon poète, tout en ayant élu domicile rue Saint-Jacques, passe trois mois environ sur douze dans un lit d’hôpital. C’est sur les frontières de Paris, à Broussais, entre le boulevard Brune et la rue d’Alésia, qu’il fait une cure, chaque année, d’abstinence, de repos, de vie réglée, quasi cénobitique. Et la cure, dans ce petit hôpital dont les pavillons de briques, à un étage seulement, sont semés dans des jardinets fleuris, odorants, n’a rien d’attristant ni de pénible. C’est une villégiature pour Verlaine, et la villégiature lui est si douce qu’il n’en parle jamais, revenu à la vie séculière, qu’avec attendrissement.

La villégiature a été, cette fois, moins champêtre, et de graves préoccupations l’ont gâtée. Verlaine a failli mourir ; atteint d’un érysipèle infectieux, localisé dans la jambe gauche, le pied couvert d’escarres gangreneuses, il a passé une quinzaine dans un état comateux, accompagné de délire, qui inspirait au docteur Choffard, dans le service duquel il se trouve, de très vives inquiétudes.

Depuis quelques jours, un mieux sensible s’est produit ; dans un mois, si aucune complication ne se présente, le malade sera hors d’affaire ; on lui donnera son exeat dans deux mois.

Tous ces détails, c’est le « pauvre Lélian » lui-même qui me les a fournis. Je l’ai trouvé, ce matin, dans la chambre qu’il occupe avec cinq autres malades, enfoncé dans la lecture des journaux. Tandis qu’une accorte infirmière dessert à grand bruit la vaisselle où les compagnons de Verlaine viennent de déguster leur potage, le poète, à qui l’appétit fait défaut, bavarde et me conte gaiement son histoire.

« Que voulez-vous ? me dit-il, c’est ma faute. « Au temps de ma jeunesse folle, » j’ai abusé de bien des choses. J’ai taquiné Cypris, qui me le rend ; j’ai fait les yeux doux à trop de vins, qui m’ont alcoolisé la cervelle. De là des âcretés dans mon sang, un érysipèle à ma jambe, et, après l’érysipèle, des abcès. J’ai souffert, je souffre encore cruellement, mais, le pansement terminé, je n’en ai cure, et je me console en lisant, en griffonnant, l’après-midi, vers et prose, jusqu’au jour où le docteur me dira : « Vous voilà guéri ; prenez de l’air. »

Et Verlaine, à mesure qu’il s’anime, reprend sa physionomie d’autrefois. Les mains sont décharnées et blafardes, les moustaches poivre et sel tombent lugubrement sur la barbe, le bonnet de coton d’ordonnance encadre d’un blanc par trop cru les joues ravinées et terreuses, mais l’œil est d’une vivacité juvénile, la voix claire et le sourire narquois comme jadis. Oh ! l’inénarrable sourire de Verlaine ! un sourire où le nez joue le grand rôle, un nez court et trapu, socratique, dont les ailes, chaque fois qu’une idée malicieuse a traversé le cerveau du bon poète, remontent et se plissent en petites rides, en petites rides où se creusent des fossettes.

Et Verlaine, à présent qu’il sourit, n’est plus le même. Tout à l’heure encore attristé, songeant avec une pointe de tristesse, à ces deux mois de lit qui s’imposent, le voilà qui soudain se transfigure. Souvenirs et projets d’avenir se succèdent ; il énumère les conférences déjà faites et dont les résultats, pour lui, furent si flatteurs, en Belgique et aux Pays-Bas ; il dresse la liste, d’avance, des conférences à faire, conférences sollicitées de partout, même de Genève, et même, chose extraordinaire, de Londres. Il esquisse, tantôt en anglais, tantôt en charabias, mi-partie anglais et français, le début de la première : « Ladies and gentlemen, s’écrie-t-il, I am not accostumed to speak your language… » Il reprend ensuite en français : « Mesdames et messieurs, je n’ai pas l’habitude de parler votre langue, aussi vais-je vous demander la faveur de m’exprimer dans la mienne. Si ça vous convient, c’est parfait ; si ça ne vous convient pas, c’est tout comme ! »

Le tout, dit par Verlaine, avec la gaminerie de son geste, l’ironique plissement de ses narines, est d’un irrésistible comique, et je rirais, Dieu me pardonne ! aux éclats, si je n’apercevais tout d’un coup sur le mur, au-dessus du masque bouffon de Verlaine, cette laconique pancarte aux airs vagues d’épitaphe :
 
 

BILLET DE SALLE

 
Nom du malade : Verlaine (Paul).
Date d’entrée : 14 juin.
Domicile : Rue Saint-Jacques, 211.
Âge : 48 ans.
Profession : Homme de lettres.
Etc.
 
 

_____

 
 

(in Le Temps, « Au jour le jour, » trente-troisième année, n° 11742, mercredi 19 juillet 1893. L’article a été repris, avec quelques modifications, à l’occasion de la candidature de Verlaine à l’Académie française, dans Les Annales politiques et littéraires, revue populaire paraissant le dimanche, « Échos de Paris, » onzième année, n° 527, 30 juillet 1893. Anders Zorn, croquis de Paul Verlaine, 1895)