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(in Bulletin de la Société archéologique, historique et artistique, Le Vieux Papier, paraissant tous les deux mois, tome troisième, 1905)

 
 
 
SAINT POLYCARPE FLAUBERT
 
 

LA DERNIÈRE SAINT-POLYCARPE, 27 AVRIL 1880

 

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Le 28 avril 1880, c’est-à-dire dix jours exactement avant sa mort, Gustave Flaubert écrivait à sa nièce Caroline :
 
 

Mercredi, avril 1880.

 

Je suis encore tout ahuri de la Saint-Polycarpe ! Les Lapierre se sont surpassés J’ai reçu près de trente lettres, envoyées de différentes parties du monde, et trois télégrammes pendant le dîner. L’archevêque de Rouen, des cardinaux italiens, des vidangeurs, la corporation des frotteurs d’appartements, un marchand d’objets de sainteté, etc., m’ont adressé leurs hommages.

Comme on m’a donné une paire de chaussettes de soie, un foulard, trois bouquets, une couronne, un portrait (espagnol) de saint Polycarpe, une dent (relique du saint), et il va venir une caisse de fleurs de Nice.

Un orchestre commandé a fait faux bond.

Épîtres de Raoul Duval et de ses deux filles. Vers du jeune Brainne.

Toutes les lettres (y compris celle de Mme Régnier) avaient comme entête la figure de mon patron.

J’oubliais un menu composé de plats tous intitulés d’après mes œuvres. Véritablement, j’ai été touché de tout le mal qu’on avait pris pour me divertir. Je soupçonne mon disciple d’avoir fortement coopéré à ces farces aimables…
 
 

Cette fête – a noté M. René Dumesnil, dans son remarquable volume sur Gustave Flaubert – était, depuis plusieurs années, devenue une tradition à laquelle on ne manquait point.

L’ermite de Croisset est, aux yeux de ses amis, et lui-même, s’en amuse, une réincarnation du pieux évêque de Smyrne, car il vitupère le siècle avec la véhémence dont Polycarpe animait ses homélies.

Directeur du Nouvelliste de Rouen où, concurremment avec la Revue de Paris, il publia, en novembre et décembre 1850, les deux premières parties de Madame Bovary, Charles-F. Lapierre, journaliste avisé et homme de cœur, était, depuis la mort de Louis Bouilhet, un des rares amis de Flaubert à Rouen. Dans sa maison de la rue de la Ferme, sa femme et sa belle-sœur, veuve de son confrère Charles Brainne, s’ingéniaient, l’entourant de leur chaude affection, à distraire et à égayer le pauvre Flaubert. C’étaient les deux « anges » auxquels venait souvent se joindre un troisième, la belle Mme Pasca, du Gymnase, leur amie, dont les visites à Rouen étaient fréquentes.

L’année précédente, le 27 avril 1879, à Flaubert, remis à peine de sa fracture du péroné, Mme Pasca avait lui ce compliment, dû au conseiller Boisse, dont Georges Dubosc a déjà, dans le Journal de Rouen, divulgué le texte. Daté du 24 avril 1879, il était écrit, calligraphié plutôt, sur une superbe feuille de papier à compliment, dorée, bordée de dentelle surmontée d’une chromolithographie criarde.
 
 

À GUSTAVE-POLYCARPE FLAUBERT

 
 
Monsieur Flaubert, en ce beau jour de fête,
Retrempez-vous dans l’sein de vos amis ;
Pour que d’leurs vœux elle soit l’interprète,
Ils ont fait v’nir une artist’ de Paris.

 
Monsieur Flaubert, votre patron se nomme
Saint Polycarpe, un saint bien distingué.
On dit pourtant que c’était un brave homme,
Mais il paraît qu’il n’était pas bien gai.

 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 
Monsieur Flaubert, acceptez cette page,
Où notre cœur se montre à vous sans fard ;
Pour vous en faire un plus brillant hommage
On attendait madam’ Sara Bernard (sic).

 
N’dédaignez pas celle qui la remplace ;
Depuis huit jours son temps ne se pass’ qu’à
Fair’ du trapèz’, prendr’ des douch’s à la glace.
C’est votr’ servant’, c’est Madame Pasca.

 
 

Comme l’indique Gustave Flaubert et le confirme l’important dossier provenant de la collection de Mme Franklin Grout (en premières noces dite Commanville), où son acquéreur, M. Pierre Lambert, a bien voulu me permettre de puiser avec indiscrétion, en 1880, les Lapierre se surpassèrent. La Saint-Polycarpe prit une ampleur dont Flaubert lui-même s’émerveilla.

Charles Lapierre, déguisé en Bédouin et sa femme en Kabyle, avaient élaboré ce menu, surmonté d’une lithographie où l’illustre évêque était représenté, tenant dans ses bras Emma Bovary et Salammbô :
 
 
 
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Toutes les lettres adressées au héros de la fête étaient écrites également sur papier de compliment, dentelé, guilloché, parfois doré, portant en tête le buste de saint Polycarpe, entouré de cette légende : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! dans quel temps m’avez-vous fait vivre ! »

Deux lettres donneront le ton de celles des « anges » :
 
 

Mon grand Flau,

Je me considérerais comme la dernière des Rouennaises, et manquant à tous mes devoirs, si dans ce jour solennel je ne venais joindre mon humble fleur au massif de compliments que vous amène la Saint-Polycarpe. Inutile de vous dire que je redouble d’entrain pour vous embrasser sur le front et vous taper sur le ventre avec frénésie, c’est ma manière de vous souhaiter votre fête.

À demain le plus grand des Polycarpes.

Votre ange,
 

VALÉRIE.
 
 

La « tite Ninie » ne se montrait pas moins exubérante :
 
 

Rouen, le 26 avril.

 

Si je vous disais tout ce que je vous souhaite, ô mon Excessif, saint Polycarpe, dans sa placidité céleste, en tressaillirait encore, non pas d’indignation, mais d’envie.

Toutes les délicatesses les plus féminines, tous les raffinements les plus inconnus, je vous les envoie sous une pluie de baisers que je répands sur toute votre vase personne, trop petite encore, comparée à l’étendue de ma tendresse. Ô saint Polycarpe, détourne la tête.

Je vous serre sur mon cœur dans un étouffement prolongé.
 

Votre ange, votre tite NINIE.
 
 

Une autre lettre était adressée au « grand Flau, » signée Marianne ; une autre par Mme Pasca.

Il faut se borner à signaler les 143 alexandrins : « Flaubert au Paradis,  » d’une lecture assez pénible, rimés par Je jeune Henry Brainne, et les lettres, amicales mais trop sérieuses, du docteur Georges Pouchet, de Mme Marie Régnier (en littérature Daniel Darc), auteur d’un acte, Les Folies de Valentine, en cours de représentations au Gymnase.

Cette lettre très affectueuse de Raoul Duval montre, en revanche, combien Flaubert avait raison de compter sur l’ancien magistrat pour tirer Maupassant des griffes menaçantes du parquet d’Étampes :
 
 

De Lyon, 25 avril 1880.

 

Mon cher ami,

Je viens, d’acquérir ici la pénible conviction que je ne pourrai pas reprendre le train de minuit 53 qui m’eût permis de traverser Paris à temps pour arriver dîner avec vous mardi. J’en suis aux regrets et vous écris ce que j’aurais voulu vous dire, c’est que je vous aime tout plein et que je serais bien content si cela pouvait atténuer un peu l’amertume de vivre dans un pareil temps.

Pour vous consoler de mon absence, je vous charge d’embrasser pour moi toutes les femmes charmantes réunies pour fêter la Saint-Polycarpe.

Cela ne vous empêchera pas de les embrasser pour votre compte, et à notre arrangement vous trouverez sûrement plus de plaisir que moi !

Votre
 

E. RAOUL-DUVAL.
 
 

Télégrammes, cartes, lettres : la « blague » succédait, hénaurme, comme il convenait pour fêter et égayer Flaubert. Adressées à « Lapierre, 3, rue de la Ferme, Rouen, » ces trois dépêches, sur papier bleu de l’administration, arrivées au cours du repas :
 
 

Cardinaux Rizzolini et Petrecci me chargent compliments pour votre hôte. – LOIZON.
 

Toute la corporation offre ses vœux à votre hôte. HUMBERT, frotteur.
 

Nordenskiold envoie félicitations à votre hôte. – DUHAMEL.
 
 

Oublié de la génération présente, ce Duhamel était secrétaire général civil de la Présidence de la République. La malignité publique lui prêtait la propriété d’une maison soumise à la même épithète. Le Figaro et le Triboulet le harcelèrent, le Chat-Noir chansonna.

Généralement moulées à la main, les cartes constituaient d’indubitables faux. Tels ces regrets de l’ex-substitut Pinard :
 
 

PINARD

Ancien ministre

Prie M. Gustave Flaubert d’agréer

l’expression de son repentir le plus

sincère à l’occasion de la Saint-

Polycarpe.
 
 

Une autre empruntait son surnom, sous lequel il était surtout connu, à Robert Pinchon, ami de jeunesse de Maupassant, un des interprètes, en 1877, de la Maison turque, dans l’atelier du peintre Maurice Leloir, et futur bibliothécaire de Rouen :
 
 

Mon cher monsieur,

Je viens en ce beau jour de fête

me joindre à vos amis pour

célébrer notre saint bien heureux.
 

LA TÔQUE,

ancien vidangeur.
 
 

Une troisième contenait cette épigramme :
 
 

DECORDE

 
 

Le grand saint indigné que l’on fête en ce jour,

n’aurait jamais eu le cœur assez rancuneux pour

en vouloir, si longtemps, à ce pauvre Decorde,

à tout péché miséricorde !
 
 

On retrouve, d’ailleurs, les écrivains normands Decorde et Coquatrix dans cette lettre de Charles-F. Lapierre, en tout point digne de M. Homais :
 
 

Rouen, 26 avril.

 

Mon cher grand ami,

C’est, au nom de la municipalité, de l’Académie de Rouen (Sciences, Arts, Belles-Lettres), de la Société libre d’Émulation de la Seine-Inférieure, du Comité rouennais de la Basse-Seine, de la Société Lyrique, etc., etc., ainsi qu’au nom du commerce de gros, de demi-gros, de l’industrie textile, du petit commerce et de la marine marchande, que je viens, à l’occasion de la Saint-Polycarpe, vous exprimer les vœux que forme pour votre santé toute une population fière de vous compter au nombre de ses enfants.

Que de fois vos concitoyens n’ont-ils pas regretté qu’il ne vous fût pas possible de vous distraire de vos études littéraires, pour reporter sur les questions pratiques qui intéressent notre cité, tout l’effort d’une intelligence d’élite Les endiguements de la basse Seine, l’approfondissement du chenal, l’aggrandissement (sic) des quais, l’assainissement du quartier Martainville, l’élargissement de la rue des Grands-Ponts, la crise industrielle et le canal de Cancarville ! Quel vaste champ ouvert à vos travaux si, laissant dédaigneusement à Decorde et Coquatrix ce qu’on appelle la littérature légère, il vous plaisait de devenir dans la science économique et l’ordre utilitaire l’émule des Lemire,des Cordier et des Pouyer-Quertier !

Le ciel ne l’a pas voulu ainsi jusqu’alors et, au détriment de l’essor matériel de notre chère cité. . . . . . . .
 

CH.-F. LAPIERRE.

 
 

Une dent du saint était accompagnée de ce billet non moins fantaisiste :
 
 

Monsieur,

Je fais le commerce des objets de sainteté. J’ai appris par un de vos amis, M. Lapierre, un journaliste bien intéressant, que vous avez une dévotion particulière pour le grand Saint dont c’est aujourd’hui la fête. Et je me suis procuré, à prix d’or, une dent de ce bienheureux…

Je vous l’envoie par la poste dans une petite boîte à votre nom.

Pensez à moi dans vos prières.

Votre serviteur,
 

PAPILLIONI.

 

Votre amie, Mme Lagier, est une de mes clientes, elle s’intéresse aux reliques mâles des saints morts dans la force de l’âge.
 
 

Suzanne Lagier ! son nom évoque toute une époque. Il en est de même avec celui de Sarah Bernhardt, dont le brusque départ de la Comédie-Française et les démêlés avec la presse – avec le Figaro en particulier – dataient de la veille :
 
 

Monsieur et cher Confrère,
 

Vous vivez, me dit-on, dans une retraite absolue, absorbé dans la contemplation de la Nature, et donnant des longs loisirs à la lecture des auteurs anciens.

Vous méprisez les journalistes et leurs critiques. Comme vous avez raison !!!

Moi aussi je suis lasse du monde, blessée par la vie, assoiffée de tranquillité, toute désireuse de vivre dans le tête-à-tête d’un grand esprit comme vous, Monsieur, d’un sage, d’un philosophe !!! et je viens vous faire une proposition que vous accepterez, j’en suis certaine.

Unissons nos deux talents pour le repos et pour la lutte.

Je suis bien décidée désormais à ne plus remonter sur les planches de la Comédie-Française et je viens vous proposer de me recevoir chez vous comme une amie, comme une compagne de souffrances dans ce grand combat de l’existence. Je serai votre lectrice, je vous parlerai quand vous aurez besoin d’une voix, je vous écouterai quand vous aurez besoin d’une oreille.

Vous aiderez à ma tranquillisation, si je puis ainsi parler, mais plus tard, j’aiderai à mon tour à votre gloire, car ensemble nous partirons pour Londres, Saint-Pétersbourg, Constantinople, New-York. J’y lirai vos œuvres, vos belles œuvres, et vous y ferez sur moi des conférences qui feront courir le monde. Puis nous reviendrons à Croisset, nous retremper dans le pur amour de l’Art.

M’acceptez-vous, mon cher Confrère, répondez oui – j’arrive.
 

Sarah Bernhardt.
 
 

Gustave Flaubert n’avait pas tort de soupçonner son « disciple d’avoir fortement coopéré à ces farces aimable. » Dans l’écriture de ces deux lettres (aussi dans la carte Pinard), il y a, si déguisée soit-elle, beaucoup de celle de Maupassant. La première est attribuée à Ménesclou, l’ignoble voyou, précurseur de Pel et de Landru, ayant, avant eux, utilisé le poêle de sa chambre pour faire brûler le cadavre d’une fillette, après l’avoir violée et assassinée :
 
 

Mosieu je me suis sové et si vous me prêté votre concour j’echape à l’infame magistrature. Je sai que nous pensons de même, c’est pour ça que je vou écri – Vous vivé dans la retraite, caché de tou, c’est mon affaire, doné moi asile – on ne me trouvera pas chez vou. Je vous aiderai à fair vo roman puisque c’est dans cette parti que vous travaillé ; et si quel qu’un vous embête je m’en charge.

Je vous salue.
 

MÉNESCLOU,

dit : le monstre de Grenelle.
 

P.-S. Sur tou ne vous gêné pas pour les gens qui vous embête je ferai leur affaire pour rien

A vous,
 

MÉNESCLOU.
 
 

Après l’immonde personnage, le cochon. Celui de saint Antoine n’a pas la signature et le parafe prétentieux du primaire Ménesclou, mais dégoûté de son maître, perdu d’orgueil et de concupiscence depuis la publication de la Tentation, il vient aussi demander asile à Flaubert, mais en des tenues si crus que nous nous abstiendrons de citer sa requête.

Et sans doute, peut-on trouver ces plaisanteries un peu grosses. Mais, « excessif, » Flaubert ne répugnait pas à ces amusements, chers aux ateliers d’artistes. Puis, il faut en savoir gré aux Lapierre et à leurs amis, ce fut la dernière fois où rit le bon géant. Onze jours après, le samedi 8 mai 1880, au sortir du bain, il était terrassé par une hémorragie ventriculaire. Sa mort fut brusque, mais non soudaine. « Le diagnostic d’artérite cérébrale spécifique, conclut le Dr René Dumesnil, semble le seul qui soit défendable. »
 
 

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(Pierre Dufay, in Figaro, cent-huitième année, n° 28, samedi 28 janvier 1933)

 
 
 
SAINT POLYCARPE FLAUBERT
 
 

Une exposition Flaubert. – Rouennais, admirateur de Flaubert et de Huysmans, échappé de la médecine et lettré, M. Pierre Lambert, dont le Mercure publia naguère d’intéressantes communications, a organisé rue Jacob, en sa curieuse librairie placée sous l’enseigne de « Chez Durtal, » une curieuse exposition flaubertiste. La publication du beau livre de M. René Dumesnil, Gustave Flaubert, lui en a fourni l’occasion, et des papiers, provenant des ventes de Mme Franklin Grout, jadis dite Commanville, les éléments.

Des notes d’histoire du collégien à l’important dossier de la fête de Saint-Polycarpe (27 avril 1880) ayant précédé de onze jours la mort brusque de l’écrivain : notes de travail, documentation précise et minutieuse (Salammbô, Tentation de saint Antoine, Légende de saint Julien l’Hospitalier, Bouvard et Pécuchet), même un numéro du Colibri, ce petit journal littéraire où Flaubert adolescent publia ses premiers essais, tout atteste et évoque la vie de travail du maître, tout est intéressant et singulièrement émouvant.
 
 

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La Lettre du cochon. – Puisant avec indiscrétion dans le dossier mis à ma disposition avec une bonne grâce parfaite par M. Pierre Lambert, mon collègue à la « Société Huysmans » et mon ami, j’en ai publié les pièces principales dans le Figaro du 28 janvier.

Il en est une pourtant demeurée jusqu’ici inédite, bien que placée à sa vitrine par « Durtal, » c’est la lettre adressée par le cochon de saint Antoine à Gustave Flaubert, à l’occasion de sa fête. En voici le texte :
 
 
LETTRE A FLAUBERT
 

Flaubert n’avait pas tort, dans son avant-dernière lettre, écrite le lendemain, à sa nièce Caroline, de soupçonner son disciple d’avoir « fortement coopéré à ces farces aimables. » Dans ce billet à l’orthographe phonétique, comme dans la lettre de l’assassin Ménesclou et dans la carte de repentir de l’ancien ministre Pinard, on croit reconnaître, si déguisée soit-elle, l’écriture de Maupassant. – P. DY.
 
 

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(Pierre Dufay, in Mercure de France, tome CCXLII, n° 832, 15 février-15 mars 1933)

 
 
bertall FLAUBERT
 

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Caricature de Bertall, parue dans L’Illustration, journal universel, n° 1627, 2 mai 1874