_____
(in Le Monde illustré, soixante-dix-neuvième année, n° 4046, samedi 6 juillet 1935)
_____
(in Le Monde illustré, soixante-dix-neuvième année, n° 4046, samedi 6 juillet 1935)
Nous avons déjà eu l’occasion, dans La Porte ouverte, de publier un certain nombre d’anecdotes concernant Gérard de Nerval, plus rarement quelques textes comme « Les Noces du Sire de Gaven, » « La Centauresse, » ou encore « L’Alouette de Rossberg, » dont le poète aurait été, sinon le narrateur, du moins le principal protagoniste. Si les légendes nervaliennes sont légion, il est moins courant de croiser des poèmes qui lui soient attribués ; c’est pourtant le cas d’un curieux sonnet, intitulé « Nox, » qui est paru dans les colonnes du journal satirique La Lune en novembre 1865, une dizaine d’années après la mort de Nerval.
L’emploi de vers hexasyllabiques est peu fréquent chez Nerval et le sonnet peut paraître un peu faible ; quoi qu’il en soit, – véritable inédit, ou simple pastiche et mystification posthume, – il nous a semblé assez intéressant pour le reproduire ici.

Ce poème n’a d’ailleurs pas manqué de retenir l’attention d’un autre poète et fin lettré, François Fertiault. En bibliophile avisé, il l’a inclus dans le troisième article des « Sonnets inattendus, » paru dans La Revue générale littéraire, politique et artistique, huitième année, n° 163, 15 août 1890, avant de le reprendre en volume dans son recueil Drames et cancans du livre : nouvelles et anecdotes, Paris : Alphonse Lemerre, 1900.
« Un autre poète, esprit charmant mais chagrin, et dont la fin lugubre a impressionné tout le monde des lettres, a laissé, dans notre monde favori, une plainte qui ne figure point parmi ses poésies complètes.
La « Lune, » dans son numéro de novembre 1862 (sic), l’imprime en la faisant précéder de ces lignes :
C’est un sonnet !
Oui, mais un bon sonnet inédit, sonnet inconnu de ce fou mélancolique que nous aimions tous, Gérard de Nerval.
Nous vous l’offrons, prêts à vous en montrer l’autographe bien et dûment signé, si, malgré le cachet dont il est empreint, vous doutiez de son authenticité.
Voici la bonne fortune :
NOX
À la vieille paroisse
Minuit vient de sonner ;
J’entends l’air frissonner
Dans les feuilles qu’il froisse.
Il semble qu’aujourd’hui
Le ciel double son voile :
Aucune blonde étoile
N’a, ce soir, encore lui.
Quel temps ! pas une lame
N’éparpille, ce soir,
Son aigrette de flamme…
Mais si l’on pouvait voir
Tout au fond de mon âme,
Il y fait bien plus noir !
GÉRARD DE NERVAL.
Le sonnet est irrégulier ; mais glissons sur la disparité des rimes dans les deux quatrains, et tenons-nous-en seulement à la tristesse exprimée. N’y a-t-il pas là comme un pressentiment du sombre drame qui devait se terminer (1855) aux froids barreaux de la rue de la Lanterne ? »

Mon ami Ernest C… (*) (je ne dis pas son nom parce qu’il serait furieux) auquel je suis fatalement lié par des raisons commerciales, m’assomme depuis plusieurs années par sa superstition et son mysticisme, etc. Il est particulièrement spirite. Or, moi, à tout ce qu’il me raconte là-dessus, je hurle de douleur ou bien je me cramponne aux meubles pour ne pas tomber de rire. Ça le vexe, mais ça ne le fait pas taire. Il m’apporte tous les jours des réponses de Socrate, d’Annibal, de Vâlmiki, etc., réponses où tous ces braves gens parlent comme des bandagistes.
Donc, le soir du 31 mars dernier, un peu avant minuit, j’étais en train de gratter ma tête vide pour trouver l’article du Tout-Paris, et malgré toutes les tapes que je me donnais sur le front, malgré mon cuir chevelu en sang, rien ne venait, – rien !
Entre Ernest : « J’ai trouvé une preuve scientifique de la vertu du spiritisme ! » Je le regarde d’un œil mourant. Lui, sans pitié, répète : « Scientifique ! Voici : quand je t’apporte les paroles des morts, tu dis que ce n’est pas malin, puisqu’ils ne sont plus là pour m’appeler menteur, puisqu’ils n’ont plus de pieds ni de bottes par-dessus pour me les envoyer par derrière. Or, apprends que j’ai trouvé le moyen de confondre cet argument spécieux. »
Mes gémissements étouffés d’homme sans idée lui montrèrent que j’étais à sa discrétion, et profitant, du reste, des nécessités commerciales qui nous unissent, il continua impitoyablement :
« Tu vas prendre ton chapeau, ton pardessus, ton parapluie, parce que le temps n’est pas sûr et je ne veux pas que tu t’enrhumes. »
On soigne ainsi les condamnés avant l’exécution.
« Où veux-tu me mener ? » – Mes cheveux étaient comme autant de porte-plumes fichés dans mon crâne.
« Rue Beaubourg, n° 13.
– Pourquoi faire ?
– Je vais te l’expliquer en route.
– Mais, il est une heure du matin ! »
Il pleuvait, Ernest parlait, ma tête se vidait, nos pantalons se crottaient.
Quelques mots confus me sont restés de ce que m’infligeait Ernest : plus de morts, des vivants, des contemporains ; on les surprend pendant leur sommeil ; l’esprit n’adhère plus à la matière.
« C’est ici. »
Ça sent la soupe à l’oignon dans l’escalier ; ça vient de la brasserie d’en bas. Sur la porte, une plaque bombée porte un nom comme « Mlle Chamoisseau. »
Il faisait chaud à tomber, dans le salon. Au milieu, devant la table et sous la lampe, une petite blonde contrefaite et phtisique écrit au crayon sur un cahier. Un monsieur, cheveux poivre et sel, rouge sur sa cravate blanche, tête à passions (pas à en faire, mais à en avoir – de mauvaises), se tient derrière le frêle médium. Il annonce :
« Nous commençons par M. X. Marmier, l’illustre voyageur, membre de l’Institut, qui se couche de bonne heure ! »
Un tas de gens extatiques tendent le cou pour voir ce que la blonde va écrire.
La blonde se tortille, casse trois crayons et écrit ceci (Ernest a tout copié) :
DE RIGA À ELSENEUR
___
La Baltique
Poétique
Clapote au bas du rocher.
Une étoile,
Qu’une voile
Semble au loin effaroucher,
Baisse, baisse,
Et sans cesse
Pâlit et va se coucher.
Le Sund, triste
À l’artiste
Murmure des lieds anciens.
La Suède,
Froide et raide,
Là-bas fait hurler les chiens.
Et la rune,
Sous la lune,
S’explique aux magiciens.
Ophélie,
Bien pâlie,
Aux becs de gaz d’Elseneur,
Cherche lasse
Une trace
De son Hamlet raisonneur.
Un gendarme
Voit sa larme
Et prend soin de son bonheur…
Un cri m’échappa : « Mais M. X. Marmier ne fait pas de vers et n’est pas réaliste comme ça ! »
L’indignation contre moi fut générale. Le monsieur poivre et sel calma l’assistance et me dit avec un sourire d’aimable satyre :
« Vous voyez bien que l’évoqué fait des vers en dormant. Mais vous avez interrompu et l’avez éveillé. »

Je mis mon mouchoir entre mes dents, décidé à ne plus souffler mot.
La bouche lippue, soulignée par la cravate blanche, proféra :
« M. de Quatrefages, de l’Institut et de la Revue des Deux-Mondes ! »
La blonde écrivit par saccades ces lignes :
« L’ichtyophagie pratiquée sur une si large échelle par les autochthones des bords de la mer d’Okhotsk, provoque chez ces troglodytes brachycéphales des ecchymoses chroniques. De là une atrophie progressive des muscles extenseurs des jambes et une hypertrophie compliquée de dégénérescence adipeuse et cancroïde du tissu conjonctif sous-épidermique. Les prodromes et le pronostic de cette diathèse ont été rapprochés à juste titre de l’éléphantiasis sub-aigu qui décimait aux âges paléolithiques les formateurs de kjœkkenmœddinger ou débris de cuisine. »
Ernest était rayonnant, et moi j’avoue que je commençais à être intrigué. Au fond, je n’ai pas de parti-pris. Aussi, dès ce moment, je résolus d’être attentif, réfléchissant que j’avais à faire un article pour le Tout-Paris, que je n’avais pas d’idée et que peut-être je pouvais ainsi m’enrichir des idées des autres avant la lettre, ou plutôt avant la plume.
« M……. ! (je n’ai pas entendu le nom, mais l’écrivain se reconnaîtra bien lui-même), de la Revue des Deux-Mondes, » cria la tête à passions.
Et la blonde contrefaite, les yeux révulsés, écrasa deux crayons en écrivant :
« L’enchevêtrement perpétuel des fonctionnements administratifs a occasionné souvent des incidents regrettables. Les difficultés que nous avons eues, surtout à Paris, ont provoqué le désir général d’une réforme, sage et modérée, bien entendu, mais complète, dans l’organisation des bureaux. Subsidiairement, la transformation progressive d’un personnel aussi considérable que l’est celui du service central des contributions indirectes, cette transformation, dis-je, réclame des aptitudes et un entre-gens dont la commission supérieure des finances (en tant que responsable) nous a paru, toutes choses égales, d’ailleurs, assez peu douée… »
Tout le monde cria : « Assez ! » Le médium tressaillit ; l’évoqué s’était réveillé !
Le vieillard sanguin, en cravate blanche, calma encore l’assistance.
« N’interrompez pas, messieurs, ça énerve le médium. Vous n’êtes pas sérieux ! Nous allons donc vous donner un peu de distraction. »
Il était trois heures et demie du matin ; je tombais de sommeil ; on cria : « M. Émile Zola !
– Ah ! Enfin ! » dis-je.
La petite blonde phtisique remuait son crayon entre ses doigts. On était haletant d’attention. La petite blonde contrefaite n’écrivait rien ; l’homme poivre et sel dit :
« Je vois bien ce que c’est : M. Zola ne dort pas, il travaille. On ne peut donc pas avoir son esprit ce soir. Alors, nous allons terminer la séance par le bouquet habituel : M. Victor Hugo ! »
La blonde pâlit et écrivit, avec la rapidité de l’éclair, ceci :
LA CHUTE
___
Le noir effondrement des ténèbres premières
S’accomplit. Et Satan, amoureux des lumières
Du punch, du vice impur et de l’orgie en rut,
Tomba du haut du ciel comme tombe un roc brut.
Il tomba si longtemps que les âges immenses
Sonnèrent tour à tour aux cloches des démences
Que Dieu mit çà et là dans l’espace sans bord.
Et plus bas que la vie, et plus bas que la mort,
Plus bas que le néant l’inaccessible cible,
Et plus bas que l’absurde et que l’inadmissible
Il tomba, ricanant de n’aller pas plus bas.
Il disait : C’est la fin des glorieux combats ;
Il faut être vainqueur ou vaincu, mais bien l’être ;
L’esprit veut me tuer ? Je vivrai par la lettre !
Voilà, mes chers confrères, ce que j’ai entendu. Si vous publiez ces choses, elles tomberont peut-être sous les yeux de ceux à qui le médium les attribue. Et si ceux-là se souviennent d’avoir conçu, parmi leurs rêves incohérents, les lignes transcrites plus haut, leur loyauté les obligera à déclarer que c’est vrai ; et des faits positifs seront établis pour la première fois dans l’ordre des idées mystiques où le sentiment était jusqu’ici le seul guide.
_____
(*) C’est probablement Coquelin Cadet. (Indiscrétion de la Rédaction.)
_____
(Charles Cros, in Tout-Paris, hebdomadaire illustré, deuxième année, n°12, 13 juin 1880)
(Bibliothèque de Monsieur N)
RETOUR DE L’HIMALAYA
_____
UN POÈTE VOYAGEUR
_____
Chez M. Marcel Schwob. – Le poète irlandais Crowley. – Sur les montagnes. – À huit mille mètres de hauteur. – Bouddhiste ?…
Une vieille maison dans la rue Saint-Louis-en-l’Île, une de ces demeures de jadis qui durent abriter des princes ; aujourd’hui, c’est un poète qui demeure sous ce toit, c’est M. Marcel Schwob, l’auteur de cette belle traduction d’Hamlet, prince de Danemark, qui fut représentée chez Sarah.
Un Hindou, porteur d’une lanterne aux verres rouges, m’ouvre la porte et m’introduit dans le cabinet de travail, où le maître de la maison, face entièrement rasée, faisant ressortir davantage des yeux brillants d’ascète, me reçoit ; M. Marcel Schwob interrompt une conversation qu’il avait engagée avec M. Aleister Crowley, pour nous présenter l’un à l’autre.
M. Aleister Crowley, dont je faisais ainsi la connaissance, grâce à M. Marcel Schwob, est un être un peu à part, dans le monde ; c’est un Irlandais, glabre, maigre et long, qui vous regarde de deux yeux rêveurs et qui vous parle de cette douce voix qu’ont les hommes de sa race, quand ils sont poètes ; et M. Crowley est poète; il est aussi bouddhiste ; il est, enfin, excursionniste ; mais quel excursionniste ! M. Crowley revient, tout simplement, de voir l’Himalaya.
Ma conversation fut, avec M. Crowley, assez laborieuse ; mon interlocuteur s’exprime assez rudimentairement en français ; mais M. Marcel Schwob parle admirablement l’anglais, et il nous servit d’interprète.
Un poète scientiste
Poète, M. Crowley, qui, a vingt-sept ans, parle de sa première manière, avec détachement ; dans sa « jeunesse, » dit-il, il était disciple de Swinburne ; il va beaucoup plus loin aujourd’hui ; symboliste hier, il est de venu scientiste ; je veux dire qu’il rêve des œuvres où sa poésie serait épurée par des doctrines scientifiques. Il nous donna jadis un Tannhäuser, où le héros de la légende était envisagé de façon tout autre que dans Wagner ; ce fut là une œuvre nébuleuse, entre toutes.
Présentement, M. Crowley prépare un ouvrage en lequel il s’efforcera de dégager les pensées qu’évoquent les œuvres de Rodin ; c’est ainsi qu’il a écrit des vers sur le célèbre « Balzac » ; en voici une traduction, due à M. Marcel Schwob :
Gigantesque, enténébré de fer noir, — Enfroqué, Balzac se dresse et voit. L’immense Dédain, — Le silence égyptiaque, la Maîtrise des douleurs, — Le Rire de Gargantua, secouent ou pacifient — La stature ardente du Maître, vivide. Au loin, épouvanté, — L’air en stupeur frémit sur toute sa chair. En vain — L’incarné de la Comédie Humaine — Enfonce aux orbites ombreuses l’irradiation géniale de ses prunelles.
Épithalames, péans de naissances, épitaphes, — s’inscrivent au mystère de ses lèvres. — La triste Sagesse, la Honte méprisante, la profonde Agonie — gisent aux plis funéraires du manteau, pans de montagne, et faces de cercueil, — Et la pitié s’est blottie au cœur. L’âpre science étreint — L’essentielle virilité. — Balzac se dresse, et rit.
Comment ce poète, qui, en ces quelques vers, nous apparaît tel qu’il est, visionnaire, a-t-il eu l’idée d’escalader les montagnes les plus élevées ?
Est-ce l’amour des cimes ? L’oiseau ne chante que quand il est haut perché… Le poète a-t-il voulu voir le ciel de plus près ? A-t-il eu le désir des altitudes, la hantise des sommets ? est-ce « l’âpre science » qui l’a conduit vers les pics neigeux, où-est-ce la « triste sagesse, » ou encore a-t-il voulu sentir « l’air en stupeur frémir sur toute sa chair » ?
« Mon père adorait les montagnes, me dit M. Crowley. Je dois tenir de lui mon amour des cimes ; tout enfant, j’ai escaladé les sommets de l’Irlande, puis je suis allé sur les montagnes de l’Écosse et du pays de Galles, de la Suisse, de l’Autriche et de la Hongrie ; ensuite, je suis allé au Mexique ; je voulais, sur les hauteurs, voir des choses extraordinaires ; les montagnes du Mexique sont hautes ; j’y suis monté très vite, j’ai battu tous les records de vitesse du monde ; J’ai voulu faire plus encore, c’est pour cela que je suis parti pour l’Himalaya.
– Vous êtes un homme de sport, alors ? »
Sur l’Himalaya
« Peut-être, je ne sais pas. J’ai le désir de faire des choses que tout le monde ne fait pas ; avec cinq hommes et deux cent cinquante coolies, je suis monté sur le massif de Mustach, dans l’Himalaya ; ce groupe est situé sur la frontière du Turkestan et du Balistan ; le plus haut pic est le pic K 2 que les gens du pays appellent Chogori ; il a plus de huit mille mètres de haut. J’y suis monté ; c’est la plus haute ascension possible du monde ; dans l’Himalaya il y a le Gaurisankar qui a 250 mètres de plus que le Chogori, mais il est inaccessible.
Pour aller au Chogori, il faut atteindre Srinagar, la dernière ville où habitent des Européens ; et, pour aller à Srinagar, on doit marcher pendant sept jours ; après cela, on marche vingt-sept jours, et on trouve le dernier village, Askoli ; après, on marche quatorze jours et on se trouve au pied de la montagne ; alors, par des chemins que l’on doit tracer soi-même, au milieu de déserts semés de pierres, avec des plantes rares, on arrive au glacier ; rien à manger ; pour boire, l’eau des neiges ; pas d’êtres vivants sinon des ibex, sorte de chèvres de la couleur des pierres, des corbeaux et des oiseaux qui ressemblent à des perdrix ; c’était en été que je me trouvais là : nous avions vingt degrés au-dessous de zéro, pendant la nuit, et, au soleil, quarante au-dessus.
On mangeait des conserves salées ; on couchait dans des valises-sacs.
Pour arriver au sommet, il a fallu monter encore pendant quinze jours ; un corbeau et un papillon nous ont suivis jusqu’en haut ; au Mexique, déjà, j’avais vu un papillon à cinq mille mètres, volant sur les neiges.
– Avez-vous eu le mal des altitudes ?
– Non, quand on monte lentement, on se ressent pas de la raréfaction de l’air.
– Vous êtes resté longtemps sur la montagne ?
– Soixante-huit jours, entre 5000 et 8000 mètres, et au milieu de tempêtes de neige ; les paysages étaient terribles ; c’était très beau ; c’était grandiose ; on ne pouvait cependant pas beaucoup admirer ; dans ces misères de la vie, au milieu de la nature sauvage et inculte, on perd le sens de l’esthétique ; la concentration absolue du cerveau se fait sur la question des vivres et de la santé ; songez que notre expédition, si près de l’Équateur, fut presque une expédition arctique ; nous étions à quinze jours de tout relais de vivres ; vers le pôle, on se trouve dans les même conditions physiques que sur l’Himalaya.
– Vous aviez étudié votre itinéraire ?
– Je n’avais pas de guide, mais, avec nos amis, nous avions organisé méthodiquement, scientifiquement, l’expédition…
– Personne, avant vous, n’avait vu le Chogori ?
– Il y a dix ans, un Anglais, Conway ; mais on ne sait pas jusqu’où il est monté. »
Bouddhiste
Maintenant, M. Crowley me parle de son déterminisme ; il est persuadé que sa vie est décidée à l’avance ; c’est pour cela qu’il est devenu fervent bouddhiste ; il est allé en pèlerinage à Anuradhapura, à Ceylan ; un de ces amis, Allan Bennett a fait plus : il est entré comme moine dans un couvent ; M. Crowley voudrait introduire, en Occident la religion bouddhiste, sous sa forme réelle et pure, telle qu’elle est pratiquée en Birmanie, et, à Ceylan, la religion selon les livres canoniques pâlis.
La conversion de M. Crowley n’est pas seulement philosophique, elle est religieuse, et mystique.
Peut-être même, un jour, M. Crowley cessera-t-il d’écrire, pour devenir un apôtre des Doctrines de Bouddha.
Et M. Crowley me dit cela, les lèvres frémissantes, les yeux fiévreux.
Durant que M. Crowley me dit ainsi sa ferveur pour le culte bouddhiste, j’entends M. Marcel Schwob insister sur cette conversion et sur sa sincérité.
M. Marcel Schwob, qui revient de Ceylan, et qui est allé, lui aussi, à Anuradhapura, nous en revient-il, comme M. Crowley, bouddhiste ?
Je n’ai osé le lui demander, et je suis parti, avec ma curiosité non satisfaite, reconduit jusqu’à la rue par un Hindou porteur d’une lanterne, cette fois, aux reflets verts.
_____
(Fernand Hauser, in La Presse, dixième année, nouvelle série, n° 3960, vendredi 3 avril 1903)
CŒUR DOUBLE
par Marcel Schwob
(Paul Ollendorff, éditeur)
_____
Notre collaborateur Marcel Schwob vient de publier, sous ce titre : « Cœur double, » un volume plein de cette curieuse originalité qu’ont pu tant de fois apprécier les lecteurs de l’Écho de Paris. Ils liront avec plaisir les pages ci-dessous, inédites, extraites du nouveau livre de notre ami :
LES MAGES
J’ai eu la bonne fortune de reconnaître parmi les Mages de ces dernières années un de mes camarades de collège – et pas un des plus forts. Pour l’instruction du public en général, je n’hésite pas à dévoiler notre conversation.
Mon Mage habite sous un arbre du Luxembourg. Il porte un chapeau haut-de-forme râpé ainsi que très peu de linge. Le temps de liberté que lui laisse la magie, il le dépense à l’Académie de la rue Saint-Jacques, distillerie de marque où l’absinthe coûte quatre sous et le chinois trois. Il jouit d’une puissance surnaturelle qui lui permet d’absorber tous les jours quelques-unes de ces absinthes. Les pouvoirs magiques lui ont également conféré la faculté de ne pas les payer. Ainsi l’œil de Dieu, comme son esprit, souffle où il veut.
Comme je ne veux nullement altérer l’essence de ma conversation, je vais donner un extrait de
MON INTERVIEW AVEC UN MAGE
_____
D. Vous paraissez abattu, aujourd’hui ?
R. Je suis à mon vingt-et-unième jour de traitement au charbon.
D. Comment, au charbon ? Vous êtes malade ?
R. Non. Je travaille à devenir Mage.
D. Et le charbon est bon pour ça ?
R. Certainement.
D. Est-ce du charbon de bois ou du charbon de terre ?
R. Du charbon de terre, naturellement.
D. Vous le prenez à vos repas, – entre vos repas, – en poudre, – en morceaux… comment ?
R. Cela n’a pas d’importance. Le fait d’absorber du charbon est suffisant.
D. J’ignorais ce fait. Je vais écrire pour demander une cargaison de Cardiff. Bien entendu, vous éprouvez quelque utilité à devenir Mage ?
R. Non, aucune. C’est une satisfaction personnelle, le passage à la sainteté absolue. Néanmoins, nous espérons tous arriver au trente-deuxième arcane.
D. Si je comprends bien, être Mage, c’est être saint. Les grands saints sont donc Mages ?
R. Sans doute.
D. Jésus-Christ, en tant que grand saint, a été Mage ?
R. Assurément.
D. Comment expliquez-vous alors qu’il ail été adoré par les Trois Rois Mages ?
R. Je ne l’explique pas. C’est une coïncidence.
D. Bon. Qu’est-ce que le trente-deuxième arcane ?
R. C’est le grade suprême que puisse espérer un Mage. À ce stade, on jouit de puissances surnaturelles. On inflige des tortures innombrables à des personnes éloignées, en fixant leur âme avec les yeux. On possède les doctrines ésotérique et exotérique…
D. Est-ce que vous connaissez des Mages parvenus au trente-deuxième arcane ?
R. Oui : Saint-Yves d’Alveydre, Zéphyrin Céladon, Élephas Sévi, Jules Bois.
D. Est-ce que l’orthographe fait partie des puissances surnaturelles ?
R. Je ne sais pas… c’est délicat… pourquoi me demandez-vous cela ?
D. Oh ! pour rien. C’est à cause d’Élephas Sévi. Il ne devait avoir que trente-et-un arcanes. Les mystères ne sont pas encore parfaitement éclaircis. Mais peut-être que c’est une coïncidence. Comment ces hommes sont-ils parvenus à ce degré de science ?
R. Parce qu’ils ont l’influence astrale, le rayonnement solaire. Ce sont des Solaires.
D. Dois-je comprendre qu’ils sont du Midi ?
R. Non, ils sont nés sous le signe du Soleil – Ram – le Bélier. Ramsès ou Sésostris est un solaire. Râma l’Indien est aussi un conquérant solaire. Les lettres de la syllabe Ram disposées autrement donnent Arm. Le conquérant victorieux se retrouve dans Armée, Armure, Armand, cardinal de Richelieu, etc.
D. Armand Silvestre me semblait plutôt placé sous l’influence lunaire.
R. L’homme dont vous parlez a effectivement conquis la Lune. Il la fait rayonner – d’où il ressort qu’il est solaire.
J’arrête ici mon interview. Cette dernière assertion me met en défiance. Silvestre n’a vraiment rien de solaire. On ne saurait voir en lui que l’homme de toutes les lunes – particulièrement de celles qui ont appartenu à des caissiers. Car elles sont merveilleusement forées pour l’harmonie. Virgile n’avait-il pas prédit :
Silvestris tenui musam meditatur avena ?
Entendez par ce chalumeau l’instrument naturel que nous possédons tous, mais que seul le poète Silvestre sait faire chanter.
J’ai pleine confiance dans les lecteurs : ils ne voudront pas supposer sous cet exposé fidèle des intentions malveillantes. J’ai fait le récit désintéressé de mon expérience personnelle des Mages parisiens. D’autres ont été moins heureux. Ils ont été troublés pendant leur sommeil par des doubles de ces Mages – absolument semblables aux possesseurs de de l’original – et qui venaient demander à l’heure des fantômes la moitié de leur lit. Ces doubles donnaient l’absurde prétexte qu’ils venaient d’être privés de leur domicile. Quelques-uns ont éprouvé une aimantation particulière qui pousse plusieurs Mages à attirer des pièces d’argent au moyen de certaines paroles mystérieuses. Ces paroles ressemblent étonnamment à la formule qu’on emploie en empruntant une pièce de cent sous.
Mais je regrette de dire que ces Mages-là ne comptaient pas encore beaucoup d’arcanes. Les grands prêtres ont plus de prérogatives spéciales. Zéphyrin Céladon traverse Paris sans encombre, avec tous ses cheveux. Sous le nom de Nabo, il tue les malfaiteurs au moyen de globules de verres pleins d’acide sulfurique. Il lui suffit pour cela d’écraser un de ces globules sur le front d’un homme dangereux, avec le pouce. J’ai connu un vieillard qui affirmait aussi pouvoir prendre des oiseaux en leur posant sur la queue un fragment de chlorure de sodium. Je suis porté à croire que ce vieillard était un vénérable Mage et que je ne l’ai jamais su.
Les Mages sont les gens les plus heureux que j’aie vus. Ils jouissent confortablement de leur charbon et d’un nombre raisonnable d’arcanes. Beaucoup de jeunes littérateurs qui partent pour Paris avec des comédies en portefeuille et des vers en cartons deviennent assez rapidement Mages. Le Saint-Cénacle des Mages initie volontiers ceux qui sont innocents. On fera bien de se préparer en lisant le manuel de Magie d’Élephas Sévi. L’auteur y a déposé une forte pensée hypnotique. Vous n’ignorez pas – en effet – que les pensées grimpent le long des murs, exactement comme les punaises ; – mais qu’à la différence de ces insectes, elles volent avec des ailes et se posent à volonté sur les objets. Imaginez une punaise volante : vous pouvez la placer où vous voudrez. Les pensées sont de même nature. Et quand une pensée volante s’introduit sous votre chemise, vous y êtes soumis, de par le Mage qui l’avait glissée là.
Si les perturbations politiques rendent la vie ordinaire impossible, j’ai l’intention de demander à l’imprimerie mille kilos de gaillette (détaillée pour consommation – déjeuner et dîner) ainsi que des cartes de visite sur ce modèle :
MARCEL SCHWOB
Mage De Vingt-Neuf Arcanes
Je désire ce nombre d’arcanes parce que je le trouve respectable. Et je n’en veux pas trente-deux parce que la science parfaite me donnerait le spleen. Néanmoins, je demande que parmi mes arcanes on me remette celui de l’orthographe. Je ne sais pas ce que c’est qu’un arcane – mais je suppose qu’il doit y en avoir pour l’orthographe. En tout cas, je réclame celui-là, parce qu’en devenant Mage j’ai peur de ne plus savoir écrire. Dit-on ramure ou armure ?

_____
(Marcel Schwob, in L’Écho de Paris, supplément littéraire illustré, première année, n° 9, dimanche 5 juillet 1891. Cette chronique est initialement parue dans Le Phare de la Loire du 9 juillet 1889, sous le titre « Les Mages parisiens. » Elle a ensuite été reprise dans Le Messager français, journal hebdomadaire illustré, le 22 mars 1891 ; la publication dans L’Écho de Paris, à l’occasion de la sortie de Cœur double, est intéressante parce qu’elle semble attester que ce texte devait trouver placer dans le recueil, mais qu’il n’a finalement pas été retenu. Les illustrations sont extraites de The Dragon of the Alchemists, a Book of Drawings, de Frederick Carter, 1926.)
La scène se passe à Hod, dernière petite cité de la dernière petite île en qui subsiste tout ce qui reste de notre monde civilisé.
C’est sur le roc le plus élevé de ce qui est aujourd’hui le Gaourisankâ, pointe extrême des monts Himalayens. Lentement, insensiblement, au cours des siècles, l’ancien continent s’est affaissé sous la mer revenue, ne laissant plus émerger que cette haute aiguille, jadis inaccessible, maintenant pauvre îlot blême au ras des vagues.
Les Aryas, autrefois marcheurs vers l’Occident et devant qui la mer semblait fuir alors, ont dû rétrograder peu à peu devant le retour offensif de la grande vaincue. Chassés par elle, ils ont repris leur route à reculons, marcheurs vers l’Orient désormais ; et les voici rentrés dans leur berceau.
Mais ils étaient partis prolifiques et pullulants, et ils sont revenus usés et stériles.
La race fameuse par ses larges épaules, ses bras musculeux, ses infatigables jarrets, sa vaste poitrine, son sang bouillonnant comme un jeune vin, s’est épuisée à détruire toutes les races antérieures, à façonner la terre conquise, à dompter la nature elle-même, à lui arracher ses secrets, et à la chanter aussi en la divinisant par la religion, les lettres et les arts.
C’est à présent une race malingre, chétive, aux membres d’avorton, au sang pauvre et vicié par d’innombrables virus.
Les quelques rares survivants qui la représentent ont l’air de vieillards, même quand ils naissent. À peine, d’ailleurs, s’il en naît. On prévoit déjà le temps tout prochain où le tronc, desséché jusqu’aux mœlles, n’aura même plus la sève nécessaire à la poussée d’un suprême bourgeon.
Hod est la capitale de l’agonie humaine.
On n’y est pas triste, cependant ; car, avec ces moribonds, s’est réfugié à Hod le grand consolateur, le donneur d’espoirs quand même, l’Orgueil.
Tous les biens qu’ils ont perdus, la force, la santé, la beauté, l’appétit, l’amour, jusqu’à l’amour, ces vieux les tiennent en mépris. Ils en sont arrivés à les considérer comme des choses vulgaires, bonnes pour les barbares des époques passées.
Eux, ils ont tout en nerfs et en cerveau ; et leur joie unique, la seule qui leur semble avoir du prix, est de savoir.
Eh bien ! ils savent.
Que savent-ils ? Tout, prétendent les plus infatués. Presque tout, du moins, disent les autres. Et encore ceux-ci assurent-ils que ce presque va être comblé demain. Il s’en faut de très peu, de si peu ! D’un rien, en vérité, d’un vague rien, imperceptible et infinitésimal.
Ce rien une fois trouvé, bientôt, tout à l’heure sans doute, et ils n’auront même plus la crainte de voir le tronc desséché impuissant à la poussée d’un bourgeon suprême. On est sur la voie, au bout de la voie ! Quelques menues expériences encore, et expérimentations, et l’on va tenir en entier le secret dernier de la vie ! Et alors !…
En attendant, et pour se nourrir, leur orgueil récapitule tout ce qu’ils savent. Ainsi l’avare entretient sa cupidité et l’avive en comptant ses trésors.
De quoi n’ont-ils pas poursuivi l’analyse ? De quoi n’ont-ils pas, par leur implacable chimie, extrait la quintessence ? De quoi ne peuvent-ils pas faire l’exégèse ? Dans les sciences, et jusque dans les arts, ils ont atteint la limite du subtil. Leurs idées, leurs sentiments, leurs sensations, tout est réduit en formules algébriques ; et ces formules algébriques ont été à leur tour transmuées en applications par le plus patient et le plus délicat machinisme.
Il n’y a plus de miracles ! Le train-train même de leur existence n’est qu’une suite ininterrompue de miracles réalisés.
Un seul miracle, si petit, manque à la chaîne ; c’est celui qu’ils se flattent de réaliser demain, tout à l’heure, en réinventant et créant la vie. Oh ! comme ils en sont près !
Mais la mer qui monte toujours, ici, tandis que là-bas, aux antipodes, elle se retire, faisant place à un immense marécage encombré d’une végétation nouvelle et monstrueuse ? Mais le graduel effondrement de Hod qui s’enfonce de plus en plus ? Mais la terre qui va leur manquer sous les pieds ?
Qu’importe cela ! Il s’agit bien de prendre intérêt au phénomène prévu dont les antipodes sont témoins ! Depuis longtemps, personne ne s’en occupe plus, de ces antipodes, inutile désert où la planète érige hors de l’abîme un de ses flancs limoneux ! Quant au graduel affaissement de Hod, on y a pourvu par une tour de fer qui la hausse au fur et à mesure des besoins. Et la terre elle-même, la terre réduite à ce roc prolongé en obélisque de métal, on ne la regrette seulement pas. Du sommet de la tour, c’est dans le ciel qu’on s’envolera, dans le ciel connu grâce aux communications interastrales, dans le ciel familier où l’on reprendra la vieille tradition aryenne des émigrations !
Ah ! la terre, la terre abolie, fi donc !
Et tandis qu’on l’oublie en plein orgueil, le marécage des antipodes s’est asséché ; la végétation nouvelle et monstrueuse y a grandi ; la terre abolie s’est reformée du limon ; et voici que là-bas, celle dont on cherche ici le secret, trouvable demain, la Vie, lentement y a germé en un réenfantement de sa mystérieuse évolution.
D’une voix grêle et chevrotante, les habitants de Hod, en hochant la tête, se répètent les uns aux autres :
« La Terre va mourir ; mais son âme est en nous qui sommes son aboutissement, son essence même. Gloire à nous ! »
Et cependant, ce sont eux qui meurent. Encore un ! Encore un ! Comme ils sont peu qui restent ! Chacun, sans doute, porte en son énorme cerveau tout le savoir accumulé de toute la civilisation conquise et formulée par la race entière. Chacun sent proche le moment où il sera le seul représentant de cette race, et à lui seul l’âme de la Terre. Car les naissances sont taries. Et c’est tout à l’heure, tout à l’heure, pas tout de suite encore, que le secret de créer va être trouvé, qu’on sera maître absolu de la vie. Oh ! tout à l’heure, tout à l’heure ! Oui, oui, presque rien ! Un mot, un unique mot à inventer, et le dernier vers sera fait, de la chanson de geste chantant l’orgueil de l’Homme et l’épopée de la Terre !
Mais la mer monte toujours ; mais toujours Hod s’enfonce, Hod, qui n’est plus qu’une plate-forme sur des pilotis de fer ; et les Aryas, innombrables jadis, se comptent entre eux, sans arriver à y employer les dix doigts de leurs mains ; et bientôt, de l’antique fourmilière, il demeure une fourmi solitaire, décrépite, agonisante, petit paquet de nerfs sous un lourd cerveau, pauvre être pareil à un champignon dont la tige est en filaments flétris et dont la tête est une éponge suant tous les venins.
Et, tandis que l’éponge elle-même se fane, se vide, se décompose en puanteurs, voici que sur l’autre face de la Terre, dans les forêts nouvelles, moins épaisses et moins hautes que celles de jadis, grouille une race vierge, pour qui le monde aussi redevient vierge ; et l’Homme à venir, en attendant qu’il espère trouver le mot final de l’épopée terrestre, recommence à en vagir les premiers vers, à peine articulés, qui en sont l’enfantine ritournelle :
« Ciel, sois bleu ! Terre, sois verte ! Mer, nourris-moi et me berce ! Femme, viens, et unissons-nous ! Le sang est rouge. Le feu est rouge. Soleil, soleil, flambe ! Le vent pleure. L’eau rit. Manger est bon. Dormir est doux. Aimer ! Aimer ! Vivons ! Vivons ! Vivons ! »
_____
(Jean Richepin, in Gil Blas, treizième année, n° 4354, mardi 20 octobre 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, dixième année, n° 680, 19 mars 1893. L’illustration est extraite de cette dernière publication ; à notre connaissance, ce conte n’a jamais été recueilli en volume.)
_____
« Un homme s’enfuit à la vue d’une femme ayant une tête de porc »
_____
« Une femme à tête de porc voit fuir devant elle tous les hommes auxquels elle offre 3000 ducats pour être épousée »
*
Estampes satiriques. Source : Gallica
Les amateurs de charcuterie pourront, s’ils le souhaitent, se reporter aux articles « Bénédicte, la femme-laie » et « Un portrait de Bénédicte, » déjà publiés sur ce blog.
À Georges Courteline.
Dès que lady Maudlyn Lewdness fut accouchée :
« Hey-day ! » cria la sage-femme, en amenant à la lumière l’enfant risible et prodigieux.
« Hey-day ! » répéta le chirurgien.
Lord Lewdness se dressa, blême d’angoisse :
« Est-ce une fille ? »
Mais, ayant aperçu la tête insolite du nouveauté :
« C’est un porc ! » gémit-il.
Et ce mot l’étrangla tout net.
Lady Maudlyn était une créature excessivement élégante, suprêmement belle et trop pieuse pour ne se point soumettre aux volontés de Dieu. Elle vécut. Toutefois, loin de pressentir le consolant orgueil que lui eût pu donner l’étrange lord qu’elle venait de jeter sur le monde, elle dota l’accoucheuse et corrompit le chirurgien, – lequel était le digne professeur Pretented, – afin qu’ils publiassent que l’enfant était mort. Et ce fils sans pareil, elle le fit mettre en nourrice, à trente lieues de Lewdmanor, dans la discrétion des montagnes, sous son prénom seul, – Vespasian.
Des cinq premières années de sa vie, l’illustre lord ne paraissait avoir gardé que quelques souvenirs moroses. Il n’oublia jamais, pourtant, la cahute nauséabonde où les méchants enfants de Betty, sa nourrice, l’avaient longuement torturé. Soi-disant pour le langueyer, – ont-ils réellement pensé que ce jeune seigneur fût ladre ?– ils l’avaient souvent ligoté et leurs jeux ridicules avaient compromis son palais.
L’extraordinaire fils de lady Maudlyn se souvenait aussi qu’une nuit deux hommes sombres étaient entrés dans la cahute. Ils avaient chuchoté des paroles magiques près des oreilles de Betty. Betty avait beaucoup pleuré. Néanmoins, elle était montée en voiture, avec son nourrisson et les deux hommes. Et ils ne s’étaient arrêtés qu’à l’aurore, au milieu d’un bois fantastique – devant la porte d’un donjon.
Quand lord Vespasian eut sept ans, Betty lui apprit à lire ; l’un des geôliers lui enseigna le backgammon ; et, de longtemps, l’auguste prisonnier n’en demanda point davantage. Et il grandit à la façon des enfants des hommes ; et son groin se développa comme se développent, d’ordinaire, les groins des plus humbles pourceaux.
Cependant, ses lectures et ses colloques avec Betty ayant aiguillonné ses rêves, il devint questionneur, exigeant, exalté. Il eut la nostalgie du sud. De larges lèvres rouges, de beaux corps éperdus visitèrent ses nuits. Et, l’après-midi, dans sa chambre silencieuse, debout devant la fenêtre chargée de grilles, il conversait avec des femmes chimériques, plus ardentes que le soleil et plus fermes que des murailles.
Ce fut ainsi que le surprit Betty un soir d’automne. Elle était elle-même si bouleversée qu’elle ne s’aperçut pas de l’exaltation de son maître. Mais, tout de suite, elle se jeta à ses genoux, le saluant de toutes sortes d’adjectifs radieux et sonores. Après quoi, elle lui dit que lady Maudlyn était morte.
« Héritier du nom valeureux des Lewdness et d’une fortune impérissable, – ajouta-t-elle, – comte de Powerknot, connétable d’Écosse, vous serez, désormais, obéi de même qu’un roi. »
Et, – comme par miracle, les portes du donjon s’étant soudainement ouvertes, – lord Vespasian partit pour Lewdmanor, où son arrivée suscita une inexprimable émotion. On l’avait attendu pour ensevelir lady Maudlyn, dont les obsèques n’eurent lieu que, trois jours après. Et, ce jour-là, à la minute précise où, à la tête de toute la noblesse anglaise, il parut, en vêtements de deuil, sur le perron de son château, un immense bruissement courut dans la foule curieuse qui se pressait à s’étouffer sur la pelouse de Lewdmanor.
« Il n’est pas beau ! suggéraient la plupart des hommes.
– Il est hideux ! risquaient les autres.
– Il est original ! trouvaient les misses.
– Il est étincelant ! il est superbe ! il est divin ! roucoulaient, proclamaient, déliraient les ladies.
Lord Vespasian Lewdness était lancé. La semaine suivante, les magazines donnèrent son portrait : un groin d’une grâce fatale, aux yeux lascivement bridés, aux dents saines et sensuelles. Des soies blondes cachaient à demi la cravate blanche ; d’autres soies plus foncées, plus longues, plus touffues, frissonnaient autour des oreilles. – Et les billets écrits avec des encres pâles, – les photographies parfumées sur la gorge douce des femmes, – et les gerbes de fleurs que nouent des rubans mouillés de désir, commencèrent à s’entasser dans la chambre de l’incomparable enchanteur.
Celui-ci eut l’intelligence de feindre, un mois durant, la lassitude, la mélancolie, le dédain. Devant cette attitude, les tendres cœurs que le charme singulier de ses traits avait d’abord troublés, s’exaltèrent et s’affolèrent. Lord Lewdness ne pouvait descendre sur la pelouse sans croiser une mistress qui ne se traînât à ses pieds, mendiant une de ses rayonnantes caresses. Ou bien c’était une bouillante lady qui le forçait jusque chez lui, le harcelant, comme une louve. Ce n’était là que du scandale. Une semaine encore, et l’on signala des suicides aux environs de Lewdmanor. Le premier que l’on ébruita fut celui d’une vierge suave que les gens de lord Vespasian relevèrent, un matin, sur une des marches de l’escalier d’honneur. Elle avait un poignard planté dans le sein gauche ; sa main glacée tenait une lettre à l’adresse du trop aimé. Et l’affolement s’étendit de proche en proche, gagnant Londres, où le surnaturel gentilhomme, son deuil fini, s’en était allé résider.
Et voici que les fières dames de la cour, les bourgeoises, les jeunes filles, toutes ensemble prirent feu. Chaque jour, maintenant, on relirait des grappes de noyées de la Tamise ; chaque nuit, des femmes de la Cité, désertant le lit conjugal, en troupeau, s’en venaient rôder sous les fenêtres closes de l’idéal amant, du monstre idolâtré. Et, sous ces fenêtres souveraines, pour implorer, pour se lamenter, pour bénir, il venait aussi des villageoises. Il survenait des Irlandaises, il survenait des Écossaises. Même des étrangères, – des Viennoises, des Berlinoises, des Genevoises arrivaient.
Le Parlement s’émut. Il commençait à craindre que le Royaume-Uni ne perdît son renom si pur et, qui sait ? que la contagion n’envahît l’âme de la reine. Tout bas, on parla de bannir le noble ensorceleur. Mais des indiscrétions furent commises ; les femmes furent averties. Et le Parlement reçut tant de télégrammes l’avisant que, dans le cas où lord Lewdness serait exilé, il serait suivi dans l’exil par plus d’un million d’amoureuses , – le Parlement reçut tant de menaces et de prières qu’il renonça à son projet. Quelques-uns, alors, proposèrent de faire assassiner le lord. Proposition de vrais sauvages et qui ne pouvait pas, à coup sûr, rallier une courtoise, vénérable et chrétienne majorité.
Soudain, un des plus graves membres de la Chambre haute eut une inspiration sublime :
« FAITES CROIRE, dit-il, QUE CET ÊTRE EST CASTRÉ ! »
Puis, remettant un pli scellé au président de l’assemblée secrète :
« Voici, ajouta-t-il, voici, précisément, le compte-rendu de l’opération, écrit sous ma dictée et signé par quelques célèbres praticiens de mon entourage. »
Et le président lut, au milieu d’un silence en quelque sorte religieux :
« Lord Vespasian Lewdness, comte de Powerknot, connétable d’Écosse, dont les excès galants avaient altéré la santé, a subi, hier, à 9 heures 20 minutes du matin, l’opération très douloureuse et très dangereuse de la castration. Cette opération a parfaitement réussi. L’honorable patient, qui a fait preuve d’une indomptable énergie, est hors de tout danger.
L’opération a duré 18 minutes.
Température : 39° 2. – 76 pulsations.
Signé : Professeurs PRETENTED, T. O’GELD, T.-H. ISNASTY.
À Londres, le… »
« La date est en blanc, s’extasia le président. C’est admirable ! »
Et le terrible document fut, le lendemain, publié par les mille journaux de Londres. Et il fut placardé, en affiches énormes, sur tous les murs officiels, – c’est-à-dire publics. Et des sonneurs de trompe le lurent à voix haute, pendant trois jours et dans tout le royaume. Et, vainement, lord Vespasian envoya aux journaux des notes rectificatives. Et, vainement, il adressa des cartels aux trois signataires du bulletin mensonger. Les -journaux n’insérèrent rien. Les professeurs ne bougèrent pas. Et, tout d’un coup… – Tout d’un coup, LES ANGLAISES SE CALMÈRENT.
Le charme était rompu. La morale était sauve. Et le Parlement respira.
Quant à l’homme divin, au monstre délicieux,– quant au phénoménal et si beau lord Lewdness, délaissé , ridiculisé, vilipendé, honni par celles même qui s’étaient le plus bassement vouées à son culte brûlant, – il erra quelque temps par les rues de la ville, essayant de reconquérir de force vive le prestige indûment perdu. Or, comme il avait des gestes coupables et des vêtements tailladés, on présuma qu’il était devenu fou et on l’interna dans un hospice.
Il a pris, aujourd’hui, des habitudes déplorables. Ses yeux se sont vitrés ; il bave ; il a beaucoup maigri et ses soies sont tombées. Je l’ai vu. Je l’ai questionné. Mais il m’a répondu par des cris inintelligibles. Car lord Vespasian Lewdness, comte de Powerknot, connétable d’Écosse, ne parle plus.
IL GROGNE.
_____
(Fernand Mazade, in L’Écho de Paris, supplément littéraire, première année, n° 32, dimanche 13 décembre 1891 ; illustration : Skarabokki, « Pig Man »)
VARIÉTÉ
_____
Un Amoureux de S. M. la Reine
On a vendu, il y a quelques jours, à Londres un portrait de la reine Victoria par… Gérard de Nerval. Le portrait, au crayon, a atteint un chiffre raisonnable. Une revue amie, que je ne veux pas nommer, consacre à ce portrait un article spécial, pour démontrer que l’authenticité ne saurait en être véritable. « Quelle idée aurait pu venir à Gérard, dit l’auteur, d’esquisser les traits de la reine Victoria ? »
L’idée, je vais la dire. Je tiens l’histoire, demeurée inédite, d’un des intimes de Nerval. Arsène Houssaye, Monselet, Champfleury et bien d’autres pourront peut-être se la rappeler.
Le premier signe de démence qu’ait donné l’auteur des Filles de Feu a été son amour pour la reine d’Angleterre. Voici dans quelles circonstances :
Gérard de Nerval était allé à Londres afin d’assister à la fête du sacre. Il y avait été envoyé, croyons-nous, par un journal. Le jour de la cérémonie, il se lève à six heures du matin, afin d’être au premier rang lors du passage du cortège. Les trompettes sonnent, la reine s’avance. Gérard croit remarquer que la reine a échangé un regard avec lui ; il porte vivement la main à son cœur que dévore une flamme brillante. Plus de doute, la reine est amoureuse !
Gérard rentre à l’hôtel. « Voyons, se dit-il, si je deviens son amant, cela se saura un jour ou l’autre. L’Angleterre, désireuse de venger l’honneur de sa souveraine, ne manquera pas de chercher quelque mauvaise querelle à la France. Je vais être la cause d’un conflit européen. Cela ne peut pas, ne doit pas être. II faut que je parte. » Il n’hésite plus, fait ses malles et retourne à Paris, où il conte son aventure.
Un an après, Gérard arrivait par une pluie battante dans une auberge des bords du Rhin. Il mourait de soif et de faim. Il demande à souper. On lui répond qu’il ne reste rien.
« Comment ! s’écrie Gérard en désignant la cheminée devant laquelle rôtissaient des oies entières. Qu’est-ce donc que cela ?
– Ce sont des pièces retenues, fait l’aubergiste.
– Par qui ?
– Par une dame de qualité qui est descendue il y a quelques heures avec sa suite, et qui repart demain matin.
– Une dame de qualité, réplique Gérard. C’est mon affaire. Passez-lui ma carte. »
L’hôte obéit. La dame connaissait le nom de Nerval. Elle dépêche son majordome prier notre poète de vouloir venir souper avec elle. Nerval accepte. Le souper est fort gai. On le prolonge jusqu’à deux heures du matin. Enfin, l’heure de se séparer étant venue, Gérard dit à la dame :
« J’ai appris que vous voyagiez incognito, madame. Je voudrais seulement connaître votre petit nom.
– Victoire ! » dit la dame en riant.
Et elle disparaît.
À ce nom de Victoire, Gérard demeure stupéfait. Plus de doute ! Victoire, c’est Victoria, c’est-à-dire la reine d’Angleterre ! La reine le suit ! Se déclarera-t-il ? Non. Les mêmes scrupules germent en lui. Il prend la première diligence pour fuir sa passion et toujours pour épargner à la France une guerre redoutable.
Les années se passent. Notre pauvre Gérard est chez le docteur Blanche. Le traitement qu’il endure est sévère. Il lui faut se plonger quotidiennement dans un bain de glace, et, paraît-il, ses gardiens sont de véritables bourreaux.
Bientôt, il arrive un nouveau garcon.
Celui-ci est doux et prévenant ; il sait amadouer son malade, si bien qu’avec lui les bains semblent moins difficiles à supporter.
Gérard ne pouvait manquer de le prendre en amitié. Il lui paie, en effet, ses soins en remerciements et quelquefois en pourboires. Enfin, un beau matin, désireux de connaître mieux son ami, Nerval lui demande son nom.
« Victor, » répond le garcon de bains.
À peine avait-il entendu que Gérard s’enfuyait épouvanté, dans le costume primitif du baigneur. On court après lui, on le rattrape, on informe le médecin de service, qui arrive et demande des explications.
Gérard le prend à part et, à voix basse :
« Docteur, lui dit-il, la reine d’Angleterre s’est déguisée en baigneur pour me suivre jusqu’ici. Je prévois un blocus continental ! »
Telle est l’histoire. Elle n’est pas gaie, mais elle explique le portrait vendu à Londres et que Gérard aura évidemment esquissé sous le poids de son obsession. Si l’anecdote avait été connue de l’autre côté de la Manche, l’esquisse se fût certainement vendue le double.
_____
(Georges Duval, in Le Bosphore égyptien, journal politique quotidien, sixième année, n° 690, lundi 31 mars 1884 ; l’anecdote a probablement été reprise d’un quotidien français non identifié. Elle figure in extenso dans l’ouvrage de Fernand de Jupilles [Georges Duval ?], Jacques Bonhomme chez John Bull, Paris : Calman-Lévy, 1885 ; on la trouve également mentionnée dans le volume 92 de l’Union médicale du Canada, 1963. Caricature de Nerval par Nadar, cir. 1850)
Ils sont aujourd’hui deux ou trois de l’Académie, professeurs et même bacheliers, tout triomphants d’une des découvertes les plus glorieuses pour l’humanité !
Une découverte qui achève de dissiper les ténèbres amassées sur les origines du genre humain par les vieilles théologies !…
Une découverte qui nous délivre de tous les liens imposés par une morale de convention, oppressive de nos plus légitimes instincts !…
Voici la chose…
« L’homme est un singe perfectionné…
Et le singe lui-même, par suite de progrès successifs, procède du polype qui a commencé par n’être qu’un vulgaire caillou… »
Et le caillou, ces messieurs ne sont pas embarrassés de nous en raconter l’histoire…
Or, jusqu’à présent, la science, imbue de préjugés dogmatiques, esclave de doctrines surannées, ennemies de tout progrès, avait cru à la supériorité innée de l’homme sur l’animal et avait distingué dans la nature le règne minéral, le règne végétal, le règne animal.
Et le règne humain !…
Toutes ces classifications erronées sentaient leur aristocratie, l’esprit de caste et de privilège.
Ils ont changé tout cela !
Plus de distinctions entre tous les êtres : pierre, plante ou poisson, gorille ou académicien, tous sont égaux devant la nature.
Et tout ceci est enseigné et affirmé sérieusement aujourd’hui, dans les revues les plus accréditées et dans les chaires les plus graves de l’enseignement public.
C’est bien la peine d’avoir consumé sa vie dans l’étude des sciences les plus vastes et les plus ardues, pour finir par perdre le sens commun !
Dieu, l’homme, son âme, son immortalité, chimères !
L’homme a passé de l’état de caillou à celui de singe, et de singe, il est devenu, tout seul, et petit à petit, votre serviteur !…
À preuve, la chenille et le papillon !
À preuve, le têtard et la grenouille !
À preuve, les infusoires !
Qu’est-ce que cela prouve ?
Ah ! si par exemple vous nous montriez, un beau jour, un polype mettant au monde une huître, l’huître accouchant d’un homard, un hareng, d’un serin, et une guenon, d’un académicien, je dirais tout de suite : voilà des preuves, et je brûlerais mon livre de messe.
Et je dirais : vrai, je me suis mis le doigt dans l’œil. – Décidément, je pourrais bien n’être qu’une huître en progrès !…
Ça serait pénible à mon amour-propre dans un sens, mais ça aurait aussi de jolis avantages dans un autre, car je me sentirais délivré de certains embarras de conscience, quelquefois gênants, et je ne me ferais plus aucun scrupule de m’abandonner librement aux mœurs et habitudes de mes primitifs ancêtres.
Mais tant que ces messieurs ne pourront mettre en avant que les transformations connues depuis que le monde est monde, et pas une, parmi les animaux qui, depuis cette époque, ont l’habitude monotone de se reproduire absolument de la même façon, je serai obligé de répondre, carrément et franchement, à leurs discours, à leurs conférences, à leurs feuilletons et à leurs gros livres…
– Des bêtises !…
Messieurs, vous n’êtes pas beaux, c’est vrai, avec vos barbes en collier, vos yeux petits, vos fronts rétrécis, vos longs bras et vos corps dégingandés ; j’avoue qu’à force de vous considérer, je pourrais bien être tenté d’abonder dans vos idées ; mais enfin, heureusement, vous n’êtes pas le genre humain tout entier. Vous en seriez plutôt l’exception et vous devriez ne pas vous restreindre à vos observations personnelles…
Prenez garde, si les sapajous, les macaques et les gibbons vous entendaient… Ils sont si malicieux !…
Ah ! ce serait drôle tout de même, si quelque jour, une rusée guenon, s’échappant de sa cage, et rôdant par les gouttières jusqu’à la salle du cours de M. Geoffroy-Saint-Hilaire, s’en allait ensuite rapporter au palais des singes l’enseignement du célèbre professeur !
Je vous laisse à penser la joie bouffonne de la troupe, et je me la figure.
Entendez-vous les hourras ?
Voyez-vous le grand orang-outang se tenant les côtes, le chimpanzé de Sumatra pris de coliques, tous les sakis, les ouistitis, etc., se tordant sur le sable du palais !
C’est qu’ils ne sont pas si bêtes que de croire à de pareilles sornettes.
C’est bon pour les libres penseurs !
Qu’y aurait-il d’impossible à ce que le bruit qui se fait à propos de cette question, finisse par pénétrer jusque dans la paisible et gracieuse prison où gambadent nos joyeux ancêtres ?
Quelle agitation dans la tribu simienne !
Messieurs les singes, après avoir bien ri, se sentiraient flattés et seraient capables de s’entendre pour offrir à M. Geoffroy-Saint-Hilaire un témoignage particulier de leur reconnaissance, une queue d’honneur…
Et qui sait, si le bon savant, dans l’émotion de la surprise, ne répéterait pas, lui aussi, le mot célèbre :
« Mes amis, cette queue est le plus beau jour de ma vie !… »
Je recommande ce joli sujet de tableau à Gustave Doré.
Il faut être conséquent avec ses doctrines.
S’il est vrai que j’ai l’avantage de posséder mon grand-père et ma grand-mère au palais des singes, je demande, ou qu’on leur ouvre la porte, ou qu’on me permette de m’y installer avec ma famille.
Je veux apprendre à mes enfants à vénérer leur grand-papa Gorille.
Je demande, qu’en raison de la filiation démontrée par la science, les droits de l’homme et du citoyen, glorieusement conquis par nos autres ancêtres de 1789, soient immédiatement appliqués à tous les singes vivants sur toute la surface de l’empire.
Je demande leur participation au suffrage universel et leur inscription sur les listes électorales.
Je propose à M. le ministre de l’instruction publique, l’heureux et zélé novateur, d’ordonner que l’on expose dans toutes les écoles, afin d’exciter la jeunesse au culte si recommandé des aïeux, le buste de ce vénérable animal, ou tout au moins, son intéressante image.
Je demande aussi l’érection d’une colonne de bronze sur une des principales places de la capitale, devant le palais de l’Institut, par exemple, couronnée par la statue colossale d’un vieux gorille, avec cette inscription :
À L’IMMORTEL ANCÊTRE DES LIBRES PENSEURS.
La question grandira.
Cette vérité se propageant, amènera, sans nul doute, une vraie révolution dans les mœurs.
Bientôt, une égalité naturelle et légitime régnera entre les singes et les hommes, entre les sujets d’une même race.
Paris et les principales villes de France opéreront une nouvelle transformation.
Les habitations et les monuments actuels seront remplacés par des constructions en fil de fer, établies sur le modèle du palais du Jardin des Plantes.
Des cages pour tous ! Rien de plus rationnel.
On y jouira naturellement de tous les avantages du communisme.
Tous les ménages se gouverneront comme ceux du Jardin des Plantes.
Les principes de la morale indépendante, librement pratiqués, y fleuriront.
Le plus leste et le plus fort aura droit au meilleur dîner.
Et, pour forme de gouvernement, il suffira tout simplement du fouet qui règne au palais des singes.
Ce sera le suprême triomphe de la libre pensée !
Qu’en dites-vous ?
Voilà donc ce que certains savants, et des plus en vogue, ont le toupet de nous dire en face :
« Vous êtes les descendants des grands singes, vous êtes les rejetons perfectionnés de l’orang-outang ; madame votre mère était une guenon ! »
Et ils souffrent tout cela et ils applaudissent, lettrés et bourgeois, gens de progrès et libérateurs de la pensée ! Ça leur va !
Nous autres, rétrogrades, cléricaux, obscurantistes, nous avons plus d’amour-propre et moins de patience.
Et nous leur disons :
« Chimpanzés, gorilles et singes, vous-mêmes !… Nous ne sommes pas de votre famille… »

_____
(Maurice Le Prévost, in L’Ouvrier, journal hebdomadaire illustré, n° 283, samedi 29 septembre 1866 ; repris en volume dans La Philosophie du ruisseau, Paris : Joseph Aubanel, 1868)
« Had Shakespeare asked me… »
caricature de Max Beerbohm, 1896
*
Dans ses jours fastes, Frank Harris avait coutume d’organiser de grands déjeuners au Café Royal. Il envoyait au dernier moment une cinquantaine de télégrammes, se présentant chacun sous la forme d’un carton d’invitation ordinaire. Un jour de printemps 1896, il télégraphia : « Puis-je compter sur vous pour me rejoindre au Café Royal, à une heure aujourd’hui ? Simple déjeuner entre amis, en compagnie du Duc de Richelieu. »
Quand les invités arrivèrent, ils découvrirent qu’avec sa distraction habituelle, Harris avait oublié de réserver un salon, ce qui obligea à dresser une grande table au beau milieu de la salle principale. Il y avait ainsi plusieurs petites tables alentour, où des étrangers étaient installés. Soudain, au moment où la conversation retombait, la voix sonore et grave de Harris s’éleva, abordant un sujet alors parfaitement tabou : personne ne se risquait à en parler, même en privé. Aussitôt, il régna dans la salle un silence de mort ; les paroles de Harris éclatèrent comme un coup de tonnerre, sans souci des conséquences et au mépris de toutes les convenances :
« L’homosexualité ? Non, je ne connais rien de ses joies. Mon ami Oscar pourrait assurément vous en apprendre plus long à ce sujet. »
Il y eut un moment de stupeur, rompu l’instant d’après par Harris, qui ajouta :
« Mais je dois avouer que si Shakespeare me le demandait, je n’aurais d’autre choix que de m’y soumettre. »
_____
(A. I. Tobin and Elmer Gertz, Frank Harris: A Study in Black and White, Chicago : Madelaine Mendelson, 1931)