Il y eut un vaste et sinistre effondrement, des chocs puissants, et, sur le désert de glace, à travers l’empire de la pénombre et du silence, un hiver formidable régna.

Le terme de l’évolution s’annonçait par l’universelle catastrophe. La vie, le mouvement, l’ordre étaient vaincus par la mort, par la stagnation, par le chaos.

La volonté de la nature toute puissante demeurait implacable, obscurément.

Les êtres, peu à peu, s’assimilaient à la matière. Charriés par des banquises, figés à des stalagmites géantes, ils avaient perdu l’orgueil d’exister.

Désormais, ils cessaient de participer à la joie ou à la souffrance, sous le resplendissement du soleil.

Un astre pâle n’éclairait plus que des ruines sans nom, que des images confuses, que le désespoir des choses.
 

*

 

Parmi les débris et les lambeaux, au fond d’une grotte aux voûtes menaçantes, hantée par des lueurs bleuâtres, un homme, tout meurtri, livide, émacié, en un effort suprême, dompta l’assoupissement et la torpeur.

C’était le dernier roi de la création. Une intelligence sublime éclaira son regard, illumina sa faiblesse devant la brutalité, le triomphe des forces extérieures.

Sa raison protestait contre l’incompréhensible destruction. En proie à l’atrocité de la souffrance et de la solitude, il donnait l’essor à sa pensée pour concevoir et même résoudre l’étrange problème de la destinée.

La faim, la soif, l’horreur d’être l’infime spectateur enfoui parmi les décombres rigides et glacials, le deuil effréné, vertigineux, du genre humain n’abattirent point la majesté de cette créature misérable, mais noble, de ce monarque dépossédé de la fin des siècles et du monde.
 

*

 

Avide d’interpréter tant de phénomènes inouïs, avant de disparaître à son tour dans l’abîme où s’étaient effondrées successivement les hiérarchies et les générations des vivants, il saisit sa lampe électrique.

Il l’avait conservée, malgré la véhémence forcenée du cataclysme, dans les tréfonds de sa quadruple pelisse, ainsi qu’une fiole d’un aliment concentré, régénérateur.

Il contempla l’ombre bleue ou, par endroits, toute blanche avec des jaillissements de lumière violacée. Puis, doué d’une âpre énergie, il nourrit son corps humble et pitoyable.

Et le dernier homme retrouva intacts en son esprit les trésors accumulés des sciences humaines. L’expérience entière des races s’épanouit sous son crâne qui résumait encore, dans l’épouvante et la déchéance, le merveilleux effort des civilisations.

Donc, audacieux, il fixa le milieu d’angoisse et de lividité où la victoire absolue du Froid avait terrassé des millions de germes, éteint les respirations, solidifié en masses énormes et indéfinies les innombrables individus absorbés dans la morne unité de l’ensemble.

Des blocs de glace crissèrent. L’homme perçut des rayonnements. Un fracas retentit. L’homme redouta l’engouffrement de son asile. Le soleil se mouvait. Mais de nouveau le silence régna. Une clarté crue envahit la grotte. L’homme ferma les yeux.
 

*

 

Alors, un gémissement lui parvint, une sorte de murmure assez proche, très monotone, très mélancolique.

L’homme sortit victorieux de son demi-sommeil. Il se leva, lucide, vigoureux, prêt à quelque lutte souveraine pour sauvegarder, vis-à-vis de la fatalité, son orgueil supérieur.

N’était-il pas, lui surtout, un être prédestiné ? Un miracle lui avait donné dans l’invasion du Froid Suprême cette caverne comme asile. D’autres miracles ne seraient-ils pas encore possibles en sa faveur ?

Il eût pendant une seconde l’ivresse de sa solitude effroyable et néanmoins quasi divine.

Un murmure, le même murmure, plus intense, l’arracha soudain à sa méditation.

À travers les rocs glacés, il alla. Par des intervalles, il apercevait un jour terne, mais il fuyait ces vastes fenêtres sur l’univers immobile parce qu’elles accueillaient le souffle mortel de l’invincible hiver.

Dans un antre visité par des rayons azurés, sous une voûte que prolongeaient des stalactites géantes, comme de fantastiques larmes de pierre devant le drame de l’anéantissement cosmique, l’homme distingua une forme étendue.

Il s’agenouilla devant une créature humaine comme lui. Il reconnut en elle, avec une grande piété douloureuse, la dernière femme de la création.

Sauvée comme lui, et par le même prodige, presque à la même place, à peine meurtrie, elle respirait.

C’était sa plainte qu’il avait perçue.

Avec des précautions délicates, il attira cette Ève fragile et magnifique, dans sa grâce désespérée.

Il lui communiqua sa chaleur, sa force. Il lui fit un mur de rochers, une couche de sables et d’étoffes.

Elle s’évadait enfin de la torpeur.

Sa plainte devenait plus distincte.

Et ses yeux aussi s’ouvrirent tout grands devant les yeux de l’Homme. Une sorte de vision paradisiaque dut la visiter, car elle sourit à Celui qui était là dans l’ombre blanche, bleue et violette, et qui la protégeait.
 

*

 

Lorsqu’il reprit sa fiole, il constata que l’âpre désir de vivre jusque dans l’horreur des décombres fleurissait en cette suprême petite déesse de la terre.

Il lui parla tout bas, et elle répondit avec suavité.

Toutes les aspirations séculaires, se réfugiaient en ce couple privilégié. Un univers d’idées et de sentiments vivait en eux, malgré la fin de tout, malgré l’oppression, malgré les secousses, malgré le froid victorieux, malgré le néant.

Il pressait tendrement contre son cœur cette victime innocente. Il voulait la défendre, la sauver, prolonger le miracle. À cause d’elle, il ne savait plus se résigner.

Cependant, il éprouvait l’enchantement de son charme, de sa musique, de ses parfums. Leur misère partagée avait une splendeur, une somptuosité que nul n’aurait pu soupçonner avant eux.

Aux limites ultimes de l’espace et du temps, ils se prodiguaient des caresses uniques, et tels ils dominaient encore le bouleversement le chaos…
 

*

 

Il y eut un immense écroulement. Une nuit opaque et poussiéreuse envahit la caverne.

Le mouvement du sol s’accéléra.

Des glaciers surgissaient, en marche, et s’effondraient sur des pentes.

Les dernières choses se confondaient avec l’abîme.

Enlacés maintenant, l’homme et la femme étaient emportés, dans leur lit de rochers, sous la protection éphémère des antiques voûtes.

Des fulgurations rapides magnifiaient leurs étreintes.

Car ils se cherchaient, ils se pénétraient, ils découvraient l’oubli supraterrestre dans leurs baisers, dans leurs frissons d’amour.

Leurs chairs s’unissaient comme leurs pensées ardentes, en face de l’inexorable rigueur des éléments déchaînés.

Ils s’ensevelissaient dans les frénésies sacrées, ils s’attachaient, ils se rivaient l’un à l’autre, anxieux d’une harmonie plus belle que le désordre.

L’infini des songes et des désirs de toutes les époques et de tous les êtres les divinisait.

— Et le dernier geste humain devait être un geste d’espérance et de défi.
 
 

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(Albert Keim, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-neuvième année, n° 3643, samedi 14 décembre 1912 ; Max Klinger, « Eva und die Zukunft [Ève et le futur] : Adam, » aquatinte, 1898. Nous avons déjà publié deux curieuses nouvelles d’Albert Keim, « La Gorille » et « La Race nouvelle » ; voir « L’Amour chez les bêtes : contes roses »)