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(Victor Forbin, in Le Miroir, publication hebdomadaire, dixième année, n° 319, dimanche 4 janvier 1920 ; pour une meilleure lecture, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Victor Forbin, in Le Miroir, publication hebdomadaire, dixième année, n° 319, dimanche 4 janvier 1920 ; pour une meilleure lecture, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Un nautile ! Ma pioche venait de mettre ce trésor au jour. Il s’était conservé dans la couche de marne durcie et, pour parler scientifiquement, sur son teste couleur d’ardoise, des serpules s’enchevêtraient encore. Il était à peu près gros comme la tête d’un enfant.
Ému, je descendis vers un ruisseau qui coulait là. Je débarrassai mon nautile de sa terre. Il était absolument intact. C’était, qu’on se l’imagine, une succession de cloisons nacrées qui allaient, en alvéoles de plus en plus petits, se confondre à la partie enroulée du mollusque. Un siphon percé à leur base les reliait entre elles.
Une pièce unique, en un mot, et dont un paléontologue eût offert une fortune.
Dire ma joie serait difficile car, à cette époque, j’étais féru de préhistoire. Peu à peu, mon enthousiasme tomba cependant. Enfin, je n’y pensai plus, et, en bonne place dans une vitrine, mon nautile recevait la poussière des jours.
Or, il m’en souvient avec nostalgie : l’après-midi d’automne se mourait tout doucement. Une tempête mêlée de pluie disputait leurs dernières feuilles aux arbres de mon jardin. Le vent sifflait par les joints des fenêtres vermoulues, et une langueur fanée se blottissait au coin des divans, comme un chat familier. Je venais d’achever la lecture d’un bouquin de Stéphane Servant sur la genèse de la vie, et je contemplais mon nautile qu’un rayon de soleil de dessous les nuages frôlait d’une caresse pâle.
Et je pensais : « Les temps révolus sont d’hier, les siècles n’en ont pas encore effacé la trace. La création, aux yeux d’un esprit supérieur, doit présenter un caractère d’instantanéité que notre petitesse ne nous permet pas d’apercevoir… Voici la coquille même d’un nautile – et non son fossile– qui a végété à l’époque secondaire, si fabuleusement lointaine, pourtant ! »
Je soupesai le génial assemblage de logettes casematées ; j’en admirai les lignes de galère assyrienne. Puis, sans savoir pourquoi, j’en appliquai l’orifice à mon oreille.
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Tout d’abord, ce fut un bruit confus, plein de crépitements presque imperceptibles, puis, à mon intense surprise, cela s’enfla en une ruée triomphale de vent et de vagues, où l’on percevait nettement d’immenses déferlements. Devenais-je fou ? Était-ce un phénomène inconnu d’acoustique ? Toutes ces cloisons légères avaient-elles accompli le miracle de fixer, malgré les siècles et les siècles, la rumeur d’un océan ?
J’étreignis nerveusement la conque, et je fermai les yeux pour emprisonner mon extase…
Alors… alors, il me sembla voir une mer antique et très bleue, avec des falaises lointaines d’un blanc éclatant. L’air salin jouait librement sur la houle – aux transparences d’aigue-marine – qui venait puissamment se briser, par grands coups réguliers, sur des roches plates et polies.
Comment rendre, comment dire le chant que j’entendis alors ? Cela semblait provenir d’une innombrable colonie d’êtres, des sirénéens, pensai-je, qui lançaient dans les rafales un hymne formidable de vie et d’allégresse. Ce n’étaient pas les rauques clameurs des « nurseries » de morses. Non ! Les voix étaient humaines. Et elles orchestraient le plus émouvant, le plus inouï des cantiques.
La tête pleine de vertige, je vis, oui, je vis des êtres étranges, aux apparences de lamantin, groupés sur les roches baignées par la vague effleurante. Il y avait des femelles qui offraient à la gloutonnerie de leurs petits deux mamelles noires, occupant sur leur poitrine la place des seins des femmes ; d’autres, avec des grâces primitives, renversaient leur tête en arrière et leur crinière flottait autour d’elles avec des souplesses d’algue et de chevelure.
Un énorme soleil montait au ciel embrasé. Une vie monstrueuse venait de conquérir les étendues de la terre. Et l’hymne de joie et de vie, fait d’appels d’amour et de maternité, remplissait l’espace, traversé par la brise violente des matins de préhistoire.
Jusqu’à l’horizon, la houle se soulevait, bleue comme de la lazulite, et je compris que cet océan était infini comme le ciel…
Ma maison n’existait plus, le petit salon provincial, les portraits figés dans leurs cadres… J’étais la première conscience qui s’éveillait dans l’univers et planait au-dessus du règne de la bête. J’étais un sirénéen, grisé de vent et d’espace, à la frange tonnante d’un océan du fin fond des âges.
*
Et puis ce fut le réveil brusque, la retombée brutale sur la terre : entre mes mains crispées, le nautile délicat venait de s’écraser. Il jonchait le tapis de ses débris friables, et je restai longtemps prostré de stupeur et de regrets, continuant à atteindre, au fond de mon subconscient où s’étaient éveillées de lointaines réminiscences, le chant prodigieux des sirènes.
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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-cinquième année, n° 16129, jeudi 2 octobre 1924. Nous avons pris la liberté de moderniser l’orthographe originale « nautil » en « nautile »)
J’ai gardé le souvenir de ce paysage languedocien où se dressait la maison de Maureillas. Bâtie à flanc de coteau, face à la mer qui ourlait l’horizon d’une ligne violette, elle dominait des vignes et des champs cernés de pierrailles où le blé poussait entre les troncs des oliviers. Au-dessus, la garrigue régnait, roussâtre, qu’animait çà et là la tache bleue d’un aloès et, plus haut, le petit bois de chênes-lièges aux ombrages grêles tout dégouttants de soleil. Quant à la maison elle-même, c’était une construction rustique que rien n’eût distinguée des « mas » voisins, si deux énormes amphores romaines de terre rouge, dressées de part et d’autre du seuil, ne lui eussent conféré un aspect passablement insolite, Dès ma première visite à la « Bordette, » elles m’avaient intrigué. Les circonstances firent pourtant que je n’en parlai que bien plus tard à Maureillas.
« Ces poteries vous intéressent vraiment ? me répondit mon hôte. Ici, nous n’y faisons plus guère attention. En fait, la garrigue autour de la maison est littéralement farcie de débris de vaisseaux ou d’ustensiles semblables, plus ou moins bien conservés. Il y avait là, à l’époque romaine, une « villa » de quelque importance dont le propriétaire – le hasard m’a révélé ce détail – s’appelait Gallus… À ce propos, venez, je vais vous montrer quelque chose d’assez curieux. »
Maureillas m’entraîna dans un chai obscur et frais attenant à la maison. Trois foudres formidables y trônaient sur leur triple socle de ciment. L’air sentait le vin, la moisissure et l’odeur aigrelette des bouillies cupriques qui sont d’un usage courant à la vigne. Deux harnais de labour occupaient un pan de mur. Mon hôte les déplaça, découvrant ainsi un bloc de pierre, plat, surmonté d’un fronton triangulaire où je distinguai une inscription que l’usure de la stèle et la lumière chiche qui venait du portail ne me permirent pas de déchiffrer.
Maureillas me la traduisit, telle, me dit-il, qu’il l’avait reconstituée après de patients efforts :
« Ô Pan, meneur de chèvres, que les sortilèges de Caïus, ce nécromant, tiennent éloigné de ma terre, Gallus le vigneron te voue ce modeste autel dans l’attente anxieuse de ton retour. »
Qui, exactement, était ce Caïus, adonné à la magie ? Maureillas n’en savait rien, pas plus d’ailleurs qu’il n’avait recueilli le moindre indice touchant le simple et dévotieux Gallus dont l’acte de foi et d’amour avait quelque chose de si joliment émouvant.
« Ce fut peut-être, ce Gallus, hasarda mon ami, un poète, le dernier de cette terre bienheureuse…
– Le dernier ? fis-je, mais vous-même Maureillas, qui avez fui, pour mieux vous sentir rêver, disiez-vous, la société des hommes et la vie haïssable des villes ?…
– Oh ! moi, dit Maureillas avec un soupir, je sais bien que les dieux s’en sont allés… pour ne plus jamais revenir ! »
Mon hôte remit les harnais à leur place et nous sortîmes du chai dont il referma la lourde porte… Il avait encore la main sur le verrou, je me rappelle, quand deux coups de feu claquèrent quelque part sur la lande, suivis d’un vacarme de hurlements, qui fit dire à Maureillas subitement renfrogné :
« Sapristi ! Pourvu que Jourda ne m’ait pas abîmé Négro. »
Jourda était le propre régisseur de Maureillas. Il nous avait quittés deux heures auparavant dans l’intention de tirer un lapin dont il se proposait, étant un peu cuisinier, d’agrémenter le menu du déjeuner.
« C’est parti de la lisière du bois, dit mon ami en désignant de l’index un point au sommet de la colline. »
Et, presque aussitôt :
« Eh là ! Que diable se passe-t-il ? »
Là-haut, d’une trouée pratiquée puissamment dans les fourrés, le régisseur venait de jaillir hors de l’abri de la chênaie. Et, présentement, sans chapeau, sans fusil, il dévalait à toutes jambes la pente en direction de la maison.
Pris d’inquiétude, Maureillas et moi, nous nous portâmes à la rencontre du fuyard. Maureillas l’atteignit le premier.
« Eh bien ! Jourda, interrogea-t-il, qu’est-ce qui vous arrive ? »
L’homme essuya son visage baigné de sueur, tourna la tête du côté du bois et hoqueta :
« Ce qui m’arrive ?… Une chose terrible !.. Terrible !… Je viens de tirer sur… sur… Mais vous n’allez pas me croire, patron !… »
Il se tut un instant, et, comme nous l’encouragions, essaya tant bien que mal de décrire ce qu’il avait vu.
« C’était… comment vous dire ?… un homme sauvage… un espèce de demi-bête… grand : deux mètres de haut pour le moins… et velu des pieds à la ceinture comme un bouc… Quand j’ai tiré, il a ri, un rire de démon, en levant sa main qui tenait un raisin… Puis il a marché sur moi, comme ceci. Alors, n’est-ce pas ?… »
Jourda s’interrompit, repris brusquement de sa terreur abjecte. Maureillas et moi le ramenâmes à la maison et l’étendîmes sur son lit, aidés de la mère Jourda, éplorée et geignante. La fièvre s’était déclarée tout d’un coup, déterminant un état de demi-délire au cours duquel le régisseur retraçait, en phrases saccadées, les péripéties de sa rencontre imaginaire dans le bois. Je dis : imaginaire, car je me refusais, pour mon compte, à croire qu’il y eût dans le récit extravagant qu’il nous avait fait la moindre part de réalité.
Maureillas, assis près du lit, guettait avec une sorte d’avidité chaque parole du malade. Et, lentement, irrésistiblement (je réalisais cela sans erreur possible), dans ses yeux qui regardaient très loin, à travers la cloison au papier de tenture éraillé, une image se formait : celle d’un demi-dieu champêtre, accouru miraculeusement du fond des âges au rendez-vous que Gallus lui avait fixé…
« … Dans l’attente anxieuse de ton retour, » prononça Maureillas, comme poursuivant un rêve.
Et, malgré moi, un malaise étrange s’appesantit sur ma nuque et gagna par ondes glacées mes épaules. Or, à cette minute même, Jourda eut un sursaut brusque qui fit apparaître inopinément, entre l’un des oreillers, dérangés, et le bois du lit, un gros bouquin à tranches rouges, relié en basane ancienne. Obéissant une intuition secrète, je m’en emparai et l’ouvris : c’était (emprunté tout bonnement à la bibliothèque de Maureillas) un exemplaire fort rare du Bestiaire fantastique d’Overland, avec les belles figures gravées par Corelli. L’une d’elles, la première justement, qui me tomba sous la main, représentait un faune hilare, la poitrine gonflée de vie et élevant une grappe d’un geste de triomphe et d’exultation. Il n’en fallut pas davantage pour que je recouvrasse instantanément le sang-froid et l’équilibre mental que j’avais, l’espace d’une seconde, perdus.
« Tenez, dis-je, Maureillas, ne vous mettez plus l’esprit à la torture, mon vieux ! Voilà la cause initiale de l’hallucination de notre ami Jourda. Car je compte bien (j’appuyai sur ces mots) que vous n’allez pas à votre tour… »
Maureillas jeta un coup d’œil rapide à la gravure et, tout de suite, la désillusion brutale qui éclata sur ses traits me causa plus de peine que ne l’aurait fait un reproche ou la plus dure parole.
Abandonnant Jourda aux soins de sa femme, nous fîmes quelques pas dans le courtil contigu au logis du régisseur. D’une niche construite par un tonneau hors d’usage, le souffle de Négro, rentré entre-temps au bercail, nous parvint, rauque, exténué.
« Le voilà rendu, dis-je, le fou, pour avoir couru lui aussi – abusé par la vaine agitation de l’homme, son compagnon – après un fantasme, une ombre !…
– Une ombre certes, murmura mon ami, rien qu’une ombre. Mais tout de même… tout de même… »
Il embrassa du regard le gai paysage ensoleillé, pareil dans ses grandes lignes à ce qu’il avant dû être deux mille ans auparavant. Le sifflet d’un train, lancé à toute vapeur le long des étangs, violenta le silence. Le vent rabattit et tordit là-bas, sur la mer, la fumée d’un paquebot.
« Tout de même, conclut Maureillas, avec, dans la voix, une expression de navrement indicible, il eût été si doux de se dire que les âges de fer étaient enfin révolus et que, selon le vœu du vieux Gallus, Pan, le Grand Pan lui-même, était revenu parmi les hommes !… »
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(André Castaing, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-huitième année, n° 17173, vendredi 27 mars 1931 ; Albrecht Dürer, « La Famille du satyre, » estampe, 1505)
Il y a vingt-cinq ans mourait d’alcoolisme et de tuberculose, à Lariboisière, un jeune poète d’une inspiration presque géniale, que ni la tragédie de la grande guerre, ni les fiévreuses péripéties de l’après-guerre n’ont pu faire oublier. Je veux parler de Gaston Coûté, l’auteur de la Chanson d’un gas qu’a mal tourné, mince recueil dont l’accent et le charme sont d’un vrai grand poète. Des amis et des admirateurs viennent de constituer un comité dont M. Pierre Mortier, notre directeur, est président, pour lui élever un monument. C’est peut-être le moment de rappeler le souvenir de ce Villon, à la fois campagnard et montmartrois.
Gaston Coûté – le Beauceron, comme l’appelaient familièrement ses camarades de la Butte – était né à Beaugency.
Son père y était meunier et, comme disent les gens, assez à son aise. En 1882, il vint s’installer à Meung-sur-Loire. Cette petite ville est pleine des souvenirs littéraires de la vieille France. C’est là que Jehan de Meung, dit Clopinet, sur l’ordre de Philippe-Auguste, termina le Roman de la Rose, c’est là aussi que Villon fut incarcéré pour crime de sacrilège. Les localités ont évidemment sur la formation intellectuelle une influence indéniable. Des occultistes parleraient de réincarnation, de survivance d’idées-pensées. Toujours est-il que, dès son enfance la plus tendre, Gaston Couté se conduisit en vrai Villon et, comme eût dit Barrès, en ennemi des lois.
Gaston Couté est né férocement individualiste, anarchiste même, toute autorité lui est à charge et il scandalise tout le monde par son esprit d’insubordination. Pourtant, comme il est très intelligent, très intuitif, on ne peut le regarder comne un mauvais élève, mais, à cause de son indiscipline, du culte qu’il professe pour l’école buissonnière, il est accablé de punitions. Dès qu’il eut dix ans, le père Couté qui, comme beaucoup de paysans, voulait faire de son fils « un monsieur » le mit au lycée. Là, comme à l’école communale, il se montra le plus détestable des élèves, et ses instincts de révolté s’affirmeront d’autant plus farouchement que la discipline du lycée lui était insupportable. Il n’avait guère d’amis parmi ses camarades dont la docilité l’indignait et méprisait ses professeurs dont les leçons lui paraissaient un odieux rabâchage.
Pourtant, il lisait beaucoup et il commençait à écrire des vers, mais en patois, en haine du pédantisme des classiques et par un superbe dédain des sentiers battus. Maîtres et élèves n’estimaient guère d’ailleurs ses poésies. À ce sujet, Maurice Duhamel, qui est resté un grand admirateur du poète, relatait dans un article paru, il y a quelque trente ans, l’amusante anecdote suivante que Couté lui-même prenait grand plaisir à raconter.
Un jour qu’il se faisait voir incapable de calculer la surface de la sphère, le dialogue suivant s’engagea entre le poète et son professeur :
Le professeur. – M. Couté n’a pas encore appris sa leçon de géométrie.
Couté. – …
Le professeur. – M. Couté a sans doute fait des vers.
Couté. – …
Le professeur. – Si M. Couté avoue qu’il a fait des vers, il ne sera pas puni.
Couté. – J’ai fait des vers.
Le professeur. – Ah ! Ah ! Vous avez fait des vers ! Fort bien. Voulez-vous aller les chercher, ces vers, que nous les lisions ensemble ?
Couté sortit, gagna « l’étude » des internes et revint au bout de quelques instants avec un poème que le professeur se mit en devoir de lire à voix haute. Il en regretta la mièvrerie et les sentiments vulgaires. Encouragé par les ricanements de la classe, il y trouva en outre, de la rhétorique, du pathos, des rimes insuffisantes, des coupes défectueuses, des chevilles… Bref, il conclut que l’auteur eût mieux employé à apprendre sa leçon de géométrie un temps aussi manifestement perdu. Or le poème que Couté s’était contenté de recopier était de… Victor Hugo.
Avec la sournoiserie narquoise du paysan et le sang-froid d’un humoriste-né, Couté se garda bien de révéler la supercherie. Il garda pour lui tout seul son triomphe et c’était, nous a-t-il dit, un des bons souvenirs de sa vie.

Cependant, il atteignait ses seize ans, les professeurs n’auguraient rien de bon de l’avenir de ses études. C’était, disaient-ils, un indécrottable paysan incapable de comprendre la haute culture classique et, d’ailleurs, il étouffait dans l’atmosphère léthargique des dortoirs et des salles d’étude. Un beau matin, il n’y tint plus et revint au moulin paternel. Le père Couté, assez peu content, l’employa à mettre du blé en sac, mais notre poète, qui ne boudait pas à la besogne, préférait de beaucoup ce travail à la confection des versions et des pensums.
Puis un jour il annonce – impudent mensonge – qu’il a trouvé une bonne place dans « la capitale » et le voilà parti, en troisième classe, avec cent francs et ses poèmes pour tout viatique.
Frais débarqué dans le Montmartre de cette époque qu’on eût pu appeler la république des camarades et où d’innombrables tavernes accueillaient les poètes, bons ou mauvais, riches ou pauvres. Couté récita d’abord ses vers à l’Âne Rouge que dirigeait le frère de Rodolphe Salis ; il avait chaque soir pour rétribution un café crème avec, peut-être, un croissant. Il connut alors de dures privations. Enfin, sa bonne chance le conduisit un soir au cabaret des Funambules que dirigeait le mime Séverin, il y récita un de ses premiers poèmes patois, Le champ de Naviots, et, tout de suite, ce fut le succès. Et bientôt « le poète beauceron » figura sur tous les programmes à côte des Jean Rictus, des You-Lug, des Botrel et des Mévisto.
Le succès ne modifia en rien l’esprit révolutionnaire du poète. Chacun de ses poèmes ou de ses chansons est une satire, d’autant plus terrible qu’elle frappe juste, de tout l’état social actuel. Il ne respecte rien des fantoches du jour. Il les flagelle impitoyablement, dans un patois merveilleusement énergique et coloré, et les confond tous dans la dédaigneuse dénomination de « parsounnes comme y faut. » Personne n’est moins livresque et n’a le mot plus cru et plus exact que cet étrange poète.
Beaucoup de lecteurs ne partagent pas la façon de voir de Gaston Coûté, mais tous sont obligés de reconnaître que c’est un grand poète.
GUSTAVE LE ROUGE
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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4078, samedi 15 février 1936)
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Martin van Meytens, « Nonne en prière » [recto-verso], huiles sur toile, c. 1731
Pendant son agonie, Noël Hortense trouva le moyen de conclure dignement sa vie de parfait mécréant. Il injuria copieusement la Providence chaque fois que les ondes de la mort lui en donnèrent le répit, et malmena tous ceux qui, les mains jointes, venaient lui offrir des consolations célestes.
Si bien que lorsque son souffle s’exhala, emporté par un dernier blasphème, sa sœur Emma, qui croyait en tout ce que le catéchisme ordonne, s’écria, les mains tordues :
« Sa pauvre âme, mon Dieu ! sa pauvre âme ! où est-elle ? »
Noël Hortense demeura deux jours sur son lit à recevoir des visites, et puis le moment vint où on l’enveloppa d’un drap immaculé que sa sœur cousit en pleurant, mêlant ses larmes à l’eau bénite. Or, la brave fille venait à peine d’ensevelir les épaules qu’elle poussa un cri ; Noël Hortense ouvrait les yeux.
Noël Hortense revenait tout de bon à la vie. Il demeura un quart d’heure sans mouvement, comme un dormeur qui ne parvient pas à se libérer d’un rêve obsédant, puis un sursaut secoua ses membres et il murmura :
« Ce sac ! Enlevez-moi ce sac !… »
Sa sœur, qui ne savait pas encore s’il fallait voir dans cette résurrection la grâce divinne ou la main diabolique, fendit le linceul d’un coup de ciseaux, et, la voyant penchée sur lui, Noël Hortense esquissa un sourire.
« Tu… vas un peu mieux ? demanda Emma, qui n’avait pas trouvé autre chose.
– Ah ! ma pauvre vieille, dit-il… ma pauvre vieille ! »
À sa voix, un râle restait accroché. Il disparut lorsque, fixant obstinément sa sœur, Noël prononça assez distinctement :
« Je sors de l’Enfer… »
Emma poussa un cri. Elle s’abattit sur la carpette, la tête emprisonnée de ses mains, et dix mots de prière sortirent de ses lèvres. Sans lever la tête encore, elle dit, secouée d’un frisson :
« Ce doit être terrible !…
Ces pauvres damnés ! » continua Emma pitoyable.
Mais Noël ouvrit à nouveau les yeux, essayant de se soulever et des mains obligeantes l’aidèrent.
« Comment ? « ces pauvres damnés ! » répéta-t-il. Que me chantes-tu avec « ces pauvres damnés » ? il n’y a personne en Enfer.
Dès que j’eus senti mon dernier soupir monter à petits coups le long de ma gorge, je plongeai dans un grand puits noir que des étincelles rayaient de bas en haut. Je ne puis vous dire combien dura ma chute ; figurez-vous tomber dans une cage d’ascenseur interminable, au milieu d’un escalier éclairé, et vous aurez une vague idée de cette glissade dans le néant.
Je me trouvai subitement debout sur une petite colline, enveloppé d’une sorte de crépuscule violacé. À deux cents mètres de moi, deux tours carrées, couleur brique, encadraient une porte et, de là, partaient des murailles qui barraient ma vue. J’avançai et, dès que je fus sous la voûte, un souffle chaud s’appuya sur mon visage.
« Bon, me dis-je, si je vais là, c’est que je dois aller là ; mais ce n’est guère encourageant. »
Pourtant, je passai la voûte et je me trouvai dans un étroit défilé coupé à angles vifs, comme s’il eût été forcé par un coin de fer dans un bloc résistant. Des pierres blanches et tranchantes, dévalées je ne sais d’où, couvraient la voie et un ruisseau qui semblait de goudron liquide rampait sans murmures. Tout à coup, je tournai l’angle d’un rocher et je compris alors d’où venait la chaleur qui, croissant rapidement, oppressait maintenant mes poumons. Au fond du couloir, une buée rouge, barrait la route. Cela n’avait rien d’enchanteur, mais je marchai quand même, appelé par ce spectacle.
Un appel me fit tourner la tête. À mi-hauteur de la montagne, hissé sur un roc mal équilibré, un homme plus haut qu’un jeune peuplier me faisait signe d’arrêter.
« Que faites-vous ici ? me cria-t-il.
– Je me promène, » dis-je en haussant les épaules.
Et je le vis au même instant debout près de moi, sans savoir comment il s’était déplacé, et c’est alors qu’il me déclara que je venais de passer la porte de l’Enfer et qu’il était Satan en personne.
– Le réprouvé ! murmura la sœur de Noël.
– Lui-même. Je n’ai jamais trouvé garçon plus sympathique. Son visage penchait un peu sur sa poitrine, ses yeux inquiets m’observaient péniblement et je voyais ses pommettes osseuses frôler presque ses sourcils. Il voulut bien me faire visiter ses domaines et c’est ainsi que je connus l’Enfer.
Savez-vous ce que c’est que l’Enfer, mes amis ? un trou, tout simplement. Satan m’aida à gravir le sommet des monts noirs, hérissés de pics déchiquetés ; nous nous arrêtâmes sur la crête noyée de ténèbres et c’est à nos pieds, et fort au-dessous, car, plus près, nous n’aurions pu supporter l’horrible fournaise, que la chose se déploya.
Figurez-vous un vaste entonnoir, luisant comme un miroir de cuivre poli. Des flammes partaient d’un centre si blanc que l’œil ne pouvait s’y fixer et se ruaient en tournoyant vers les bords. Et ce centre semblait aussi loin de nous que le soleil lorsqu’on le voit se lever, appuyé sur l’horizon de l’Est. Aux parois de l’entonnoir, les flammes glissaient d’une seule gerbée, fermant d’un cirque cet abîme de lumière. Et cela ne bouillonnait point, ne bruissait point ; c’était le silence absolu que vous ne connaîtrez qu’avec la mort. Parfois, la rotation s’arrêtait, comme si le souffle infernal s’était ralenti. Alors, l’entonnoir perdait sa forme. La flamme avait des flux et des reflux ; des buées rouges s’échappaient par bouffées et crevaient devant nos yeux comme des bulles de verre coloré.
Hormis nous deux, je ne voyais rien de vivant. Rien ne témoignai même que les sarments noueux qui se tordaient sous nos pieds eussent un jour vécu. Jamais la moindre sève n’avait dû couler dans leur bois sans écorce. Pas un insecte ne glissait sous les pierres. J’essayai de percevoir les sanglots et les cris des damnés, car je me les figurais suppliciés en ce lieu, mais je n’entendis rien qu’un silex roulant d’un rocher et qui éclata dans le brasier.
« Où sont-ils ? » demandai-je à Satan.
Il soupira comme un homme et comprit de qui je voulais parler. Sa tête se leva et ses bras s’ouvrirent. Et, suivant son regard, je vis, au-dessus de moi, le ciel luisant comme un bouclier. Des formes vaguement humaines se tassaient peureusement près de l’horizon et se détournaient d’une gigantesque et éclatante figure qui, du Zénith, leur tendait les bras. »
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(Boisyvon, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-troisième année, n° 15434, mardi 7 novembre 1922 ; « Lucifer, » illustration de Louis Le Breton gravée par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863)
Quand l’amour s’introduit dans le cerveau d’un chaste, il allume de terribles incendies.
La chair se révolte contre la brûlure, refuse de s’apaiser dans les bains de luxure qui peuvent seuls éteindre la fournaise flambant là-haut, dans le crâne douloureux. Et le feu, lentement, sûrement, accomplit son ravage, consume le cerveau, incinère la pensée, la force, le vouloir.
Alors, brutalement, la catastrophe éclate. Le chaste, tout à coup, devient un forcené ; il viole une vieille femme ou inacule une enfant. Ou bien, il meurt vierge et martyr de l’atroce continence.
L’abbé Vincent est mort, brûlé vivant par un de ces amours. J’ai connu son supplice, par une confession qu’il ne fit, la veille de trépasser :
« L’an dernier, je prêchais le carême aux Batignolles. Un soir, en sortant, après mon sermon, de l’église, une femme voilée m’aborda.
« Monsieur l’abbé, me dit-elle, je suis une grande pécheresse. Le hasard m’a amenée dans cette église, où mon ami, qui est un homme marié, m’avait donné rendez-vous. J’ai entendu vos paroles ; j’ai été touchée, j’ai été émue : voulez-vous écouter ma confession, achever ma conversion ?
– Venez demain au confessionnal, répondis-je et je vous écouterai, je vous donnerai la sainte absolution, si vous avez le repentir. »
À l’heure fixée, une femme arrivait au tribunal de la pénitence. Au lieu de me faire l’aveu simple et humble de ses fautes, elle me fit un tableau affolant de ses égarements, insistant sur la joie délicieuse et profonde des baisers qu’on reçoit et qu’on donne, des étreintes où l’on se perd, des extases où tout l’être est anéanti. Je sentais, en même temps, son souffle chaud et parfumé se glisser jusqu’à moi. Un trouble encore inconnu m’envahit. Je dus lutter, de tout mon courage, contre la mollesse qui m’accablait, et faire contre moi-même un effort inouï, pour ne pas succomber, quand la pénitente murmura :
« Toutes ces ivresses si douces, si divines, je vous les offre, ô vous que j’aime et que je veux presser sur ma poitrine nue, mes lèvres liées aux vôtres, nos âmes enlacées de même que nos corps !
– Arrière, fille de Satan ! » balbutiai-je, me levant précipitamment et me réfugiant vers la sacristie où je m’évanouis.
Le lendemain, le sacristain me remit une enveloppe qu’un femme l’avait prié de me faire parvenir.
Quand nous prêchons, nous recevons souvent ainsi des lettres, demandes de prières, supplications dévotes, déclarations d’amour ; – eh oui, il y a des détraquées qui osent nous offrir leur chair, à nous qui avons fait vœu de repousser toute tentation.
Seul, dans ma chambre, ce soir-là, en brisant l’enveloppe, j’étais inquiet, angoissé. Un pressentiment m’annonçait le danger. J’eus un instant l’idée de jeter ce paquet mystérieux au feu. Hélas ! je l’ouvris. Je trouvai une grande photographie, le portrait d’une femme nue. Quelques lignes tracées d’une main fiévreuse, à l’envers de l’image, me disaient :
« Vous avez méprisé l’amour, rejeté la royale offrande de la beauté que je vous faisais. Je veux vous châtier, mettre en vous le remords éternel d’avoir égaré ma volupté. Voyez, considérez le rêve que vous pouviez réaliser – hier, et qui eût été l’enchantement de toute votre vie. Vous m’avez chassée. Je vous hais et je me venge !… »
Je n’eus d’abord qu’un sourire de pitié. Puis, la curiosité me hanta bientôt d’examiner cette femme nue, que j’avais à peine aperçue d’abord, mes regards effarés ayant refusé cet infâme spectacle.
Et mes yeux aussitôt furent ensorcelés…
Ce n’était qu’une photographie ; mais cette image semblait vivante. Le contour du corps se détachait nettement ; les reliefs de la chair, ses fossettes, la finesse même de l’épiderme avaient une réalité étrange.
Je ne pus m’empêcher d’admirer – avec quel diabolique émoi ! – la forme délicieusement épanouie de la gorge, fleurie de ses seins magnifiques, et le troublant ostensoir du ventre qui semblait conserver encore de frissonnantes palpitations, et ce calice glorieux que dessinent les cuisses, du genou à la hanche, vase sacré, superbe, et digne de l’hostie…
Et je ne brûlai pas l’image évocatrice.
À toute heure du jour, j’étais obsédé maintenant par la tenaillante et victorieuse obsession de revoir cette femme. Des heures entières, je restais en contemplation devant ce portrait. Pour mieux le faire vivre, je le plaçais tantôt en pleine lumière et tantôt dans la pénombre.
Dans la clarté, il me semblait parfois que les seins mollement se soulevaient, que la chair s’animait. Mais, dans le mystère de la demi-ténèbre, j’assistais parfois à de véritables magies. Le corps se détachait du papier, les membres tressaillaient, les contours s’agrandissaient, et j’avais là, devant moi, une créature voluptueusement réelle. Mes mains s’avançaient vers elle, voulaient saisir sa gorge ensorcelante ; et j’avais à certains moments l’illusion de palper, dans le vide, le tiède satin de sa peau, de cueillir dans mes mains la large fleur des seins. Puis, je tombais, épuisé par cette folle et décevante poursuite ; ma raison s’éperdait. Je me demandais si je n’avais pas assisté réellement à quelque diablerie. Tout mon être, affaibli, terrassé, conservait encore ses vibrations à la fois voluptueuses et terribles. Connaissant le pouvoir de Satan, je me demandais si je n’étais pas la victime de quelque diablerie.
La nuit, dans mes insomnies, je devais me lever pour prendre encore l’image et rendre à mes yeux la joie de leur maîtresse. Car je lui appartenais désormais, corps et âme, à cette enchanteresse.
Rarement, j’ai eu le désir de revoir la femme qui m’avait donné son portrait. Si elle était revenue vers moi, je crois même que j’aurais eu la force de la chasser encore.
Mais si, par un sortilège, l’image s’était animée, ah ! je me serais alors livré, sans hésitation, sans un remords.
Écoutez, ceci devient horrible. J’ai commis de mortels sacrilèges. J’ai prié Satan, je l’ai appelé… je lui ai promis plus d’une fois mon âme, je lui ai offert mon salut éternel, en échange du miracle qui eût jeté dans mes bras cette voluptueuse chair nue, sa bouche, ses seins, ses cuisses… Des heures entières, j’ai attendu, j’ai espéré… Je sentais que je devenais fou. L’aube me surprenait, appelant encore, épuisé, presque inanimé…
La folie de cet impossible amour, peu à peu, a ravagé mon corps, bouleversé ma raison. Oh ! je serais devenu fou… mais voici que je m’éteins, le corps vaincu avant l’esprit… et je meurs avec joie, avec délices, renonçant aux splendeurs et aux félicités éternelles, espérant avec une volupté pressante que je serai précipité dans les tourbillons de là-bas, dans les flammes vivantes où ma chair embrasée s’apaisera du moins aux chairs des pécheresses éternellement brûlées, aux corps des filles damnées, belles comme l’image, – pour l’éternel supplice et l’éternelle joie. »

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(René Méry, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3913, mardi 24 novembre 1908 ; eau-forte de Martin Van Maele pour De Sceleribus Criminalibus, sd)
Il est certain qu’à première vue ce café de province n’avait rien du tout qui pût le faire qualifier d’étrange.
À seconde et même à troisième vue, au reste, pas davantage ! Pour tout dire, il était de ces cafés quelconques devant lesquels il semble qu’on passerait mille et mille fois, non seulement sans les trouver étranges, mais sans seulement les remarquer. Allons jusqu’au bout de la vérité sévère, et avouons que c’était le café le plus ordinaire et le plus banal du monde.
Et cependant, ainsi qu’on en va juger bientôt, c’était un étrange, un très étrange café.
Mais, voilà ! Pour s’apercevoir que ce café était un étrange café, il fallait être notre vieil ami Adalbert Gomphe, c’est-à-dire un observateur s’intéressant à tout, cherchant le pourquoi et le comment des choses, et le trouvant.
Or, Adalbert Gomphe, en ce temps-là professeur suppléant de philosophie au collège de cette petite ville, Adalbert Gomphe logeait précisément en face dudit café ; et tout d’abord il avait remarqué, de sa fenêtre même, que le café s’appelait : Café du Théâtre.
De la rue, on ne distinguait pas cette inscription, toujours cachée par le haut d’une tente, à demi-ouverte sur une terrasse vide, et dont le mécanisme détraqué ne permettait plus ni de relever ni de rebaisser l’inutile abri. Cet abri ne servait désormais qu’à dissimuler, semblait-il, cette inscription.
Et à juste titre, pensa tout de suite notre subtil ami, qui en inféra sagement :
« Cela n’est pas un accident de hasard, mais bien l’expresse volonté d’un honnête propriétaire ennemi du mensonge. »
Il faut savoir, en effet, que ce café, intitulé Café du Théâtre, n’était dans le voisinage d’aucun théâtre, par l’excellente raison qu’il n’y avait point de théâtre dans la ville.
Et cela, d’abord, on en conviendra, constituait à ce café, si ordinaire d’aspect, un droit absolu à être qualifié de café plutôt étrange.
Mais Adalbert Gomphe trouva vite d’autres raisons, non moins fortes, à l’appeler ainsi. En voici quelques-unes, soigneusement notées par sa sagace observation.
Le patron du café était une patronne, Toutefois, quoique femme, elle avait l’air d’un homme. Ou plutôt, et c’est cela qui était étrange, elle affectait d’avoir l’air d’un homme.
Par son costume, d’abord, lequel consistait en un corsage de drap, ouvert en revers sur la poitrine, et pareil ainsi à un frac de soirée. Du col à la taille, bien entendu ; car, à partir de la taille, l’apparence féminine dominait, grâce à la robe. Mais, comme la patronne du café se tenait toujours assise dans son comptoir, on ne voyait d’elle que son buste. Or, ce buste, dans ce corsage spécial, évoquait impérieusement l’idée d’un gros monsieur vêtu pour une cérémonie.
La tête de la patronne n’était point faite pour démentir une semblable idée. Les cheveux étaient coupés court, frisés à la Titus. Et, enfin, la lèvre supérieure et le menton étaient garnis de poils assez touffus pour faire un beau fer à cheval.
Ce qui, entre parenthèses, incita notre fin Adalbert Gomphe à formuler cette ingénieuse remarque :
« N’est-il pas singulier qu’on donne le nom de fer-à-cheval à ce genre de barbe particulièrement en honneur chez les chasseurs à pied ? »
Le garçon de l’étrange café n’était pas moins étrange que sa patronne. Il portait de très longues moustaches, à la Gauloise, et avait l’accent alsacien. Mais il ne l’avait qu’en servant. Le reste du temps, il avait plutôt l’accent méridional.
Il faudrait être le moins observateur des hommes pour ne pas subodorer là quelque chose de bizarre, de prémédité. Inutile de dire qu’Adalbert Gomphe le subodora. Mais, toujours expert à expliquer tout, il en chercha et en trouva le shiboleth.
Il ne craignit pas, pour en arriver à ses fins, de se lier, lui, professeur de philosophie, avec cet humble garçon de café. Son abnégation eut sa récompense. Il apprit ainsi que le garçon avait jadis été sapeur. De là ces longues moustaches, dernier reste d’une énorme barbe, sacrifiée dans sa partie inférieure aux exigences professionnelles. De là aussi cet accent double.
Pour les personnes qui ne comprendraient pas cette dernière assertion, je transcris ci-joint l’importante notule que voici, détachée du carnet d’Adalbert Gomphe :
« Les sapeurs de l’ancienne armée se recrutaient surtout d’Alsaciens et de Méridionaux, qui, par l’effet d’une cohabitation journalière, en arrivaient, au bout de deux congés généralement, à parler tantôt toulousain et tantôt schoufflick. (Déformation et reformation des accents.) »
On voit si les investigations d’Adalbert Gomphe étaient minutieuses et pénétrantes ! N’en riez pas ! C’est avec des menus faits de ce genre que se fait peu à peu le trésor des sciences d’observation.
Une autre chose rendait, enfin, très étrange l’étrange café : c’est sa clientèle.
N’importe qui, vous ou moi, sur ce chapitre, fût resté court. Car, en réalité, la clientèle de l’étrange café avait surtout ceci de spécial, à savoir qu’elle existait peu.
Mais à un observateur comme notre judicieux Adalbert Gomphe, ce peu suffisait pour être un objet d’étude. Dans ce peu, lui, il sut découvrir tout un monde, et notamment que ce café représentait le microcosme de la vie provinciale, ni plus, ni moins.
La petite ville où il se trouvait est fière de posséder un tribunal, une caserne, un canonicat, un collège, des fabriques, et un important commerce de fromages. Or, Adalbert Gomphe ne fut pas long à discerner, parmi les rares clients du café, un greffier, un bedeau, des industriels et des commerçants. Avec lui-même figurant l’Université, et les quatre manchots anciens officiers, la société de la petite ville entière n’était-elle pas résumée, ici, dans l’étrange café ?
Fort de ce résultat, Adalbert Gomphe eut enfin la clef du mystère par quoi ce café s’intitulait Café du Théâtre, dans une ville où il n’y avait point de théâtre. Ce titre, évidemment, était symbolique.
Comme le théâtre est le miroir de la vie, l’étrange café était le miroir de la ville.
Ne hissons pas cependant la gloire d’Adalbert Gomphe sur un pinacle immérité. Si sagace et ingénieux que fût notre ami, un élément lui restait irréductible parmi tous ceux qui constituaient l’étrangeté de l’étrange café. Cet élément, c’étaient les quatre manchots.
Tous les jours, à l’heure de la demi-tasse, les quatre manchots arrivaient à l’étrange café, s’y asseyaient à la même table, et jouaient une partie de dominos.
De leurs habitudes régulières, de leur infirmité, Adalbert Gomphe se rendait compte parfaitement. C’étaient, il le savait, d’anciens officiers qui avaient été mutilés à la guerre.
Mais voici où commençait l’étrange. Deux d’entre eux étaient manchots du bras droit, deux l’étaient du bras gauche ; et toujours les deux manchots du bras droit étaient ensemble contre les deux manchots du bras gauche. Cela, invariablement. Pourquoi ?
Longtemps Adalbert Gomphe se creusa la tête pour en deviner la cause. Il n’y parvint pas. Sans doute, penserez-vous, il n’avait qu’à interroger les quatre manchots. Et c’est bien ce qu’il se décida finalement à faire, mais en tremblant, car les quatre manchots ne passaient pas pour avoir l’humeur commode.
L’eurent-ils avec lui ? C’est ce dont vous jugerez vous-mêmes en lisant l’extrait suivant des Enquêtes d’Adalbert Gomphe :
« Il y a des choses qu’il faut recueillir sans essayer de les comprendre. Telle la réponse de ce vieux capitaine, touchante et insondable :
« Monsieur, c’est bien simple. Nous jouons ainsi aux dominos en souvenir de la prise du Trocadéro, où nous avons perdu nos bras. Les deux qui sont manchots du bras droit étaient à l’aile droite de l’armée. Les deux qui sont manchots du bras gauche étaient à l’aile gauche. »

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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2350, dimanche 5 mars 1899)
« Dématérialisé ! Je ne me suis dématérialisé qu’une fois et… cela a suffi pour que je commette un crime ! »
La lueur sautillante du feu projetait sur les murs du logis de campagne frais de chaux nos ombres palpitantes et monstrueuses. Au-dehors, le vent d’hiver grondait dans les bois mouillés et un grillon, dissimulé dans un trou de l’âtre, chantait par intermittence, de sa petite voix perlée.
« Vous vous êtes ?…
– Oui, dé-ma-té-ria-li-sé !
Soudain, en plein sommeil, mon âme prit conscience d’elle-même. Quelle douleur ! quel fantastique effort pour comprendre !
C’est le mois dernier que la chose m’arriva, le mois où je faillis mourir de cette maudite grippe à complications méningées.
Mon âme prit donc conscience d’elle-même ; que c’est étrange d’être une âme ! une âme, je sais ce que c’est, maintenant ! C’est un œil hagard et horrifié, quelque chose comme une prunelle que ne protégerait aucune paupière.
Donc, me voilà dans la pièce, près de mon lit. Jamais je ne m’étais trouvé si grand ni si laid. Je gisais, blanc comme plâtre, et l’esprit que j’étais allait et venait autour, en proie à une terreur et à une désespérance infinies.
J’essayai de mille manières de me « réincarner, » comme disent les spirites, de pénétrer dans le tas de chair moribond que je formais sous les draps, mais je m’aperçus vite que je me heurtais à une impossibilité absurde, comme si l’idée saugrenue m’était venue de pénétrer dans la statue de bronze de la place du Château.
Autre chose ! Le seul fait, pour moi, de penser à un quelconque endroit faisait que je m’y transportais sans que ma volonté fût en cause.
Autre chose encore ! Les animaux voient les fantômes. Alors que j’errais comme un désemparé autour de mon lit, je m’approchai d’une chaise où sommeillait Poupon, le chat de la maison. À mon contact immatériel, l’animal se hérissa comme une châtaigne et, toutes griffes dehors, miaula lugubrement, en me fixant de ses yeux exorbités d’angoisse.
Alors, mes amis, je fis une chose inouïe. Vous savez à quel point j’aime et dorlote cet animal ? Eh bien, je m’accroupis devant lui et le regardai en ouvrant la bouche, comme pour le mordre. Je dus être effroyable, car la pauvre bête réussit à se blottir en grondant sous un meuble trop bas où elle resta, pétrie d’horreur, à m’épier, le menton au ras du parquet.
Dès lors, je fus empli d’une joie funèbre. Il me sembla que je possédais une arme insoupçonnée, dont j’étais seul à savoir le maniement, et, sans jeter un regard sur ma dépouille, je me dirigeai vers la porte qui s’ouvre sur le chemin. »
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« Je fis une quatrième constatation : nulle matière n’est opaque et impénétrable pour un esprit. Fort de cela, je me complus à traverser de part en part les murs de cette vieille maison du XVIIe siècle qui fait le coin de la rue des Salines. Ce n’était pas sans une certains appréhension d’abord que je voyais arriver au ras de mon nez les grosses et rudes pierres ; j’esquissai même un mouvement de retrait, mais la puérilité de la chose m’apparut vite, et ce fut un jeu pour moi de choisir les endroits les plus hérissés d’arbres, les plus encombrés de masures pour y passer sans effort, comme l’aiguille à travers la mousseline. »
À cet endroit, le conteur s’arrêta, nous dévisagea en se grattant la tête et, à brûle-pourpoint :
« Connaissez-vous Cognac ? »
Si nous connaissions Cognac ! La petite ville cossue aux façades noircies par les fumées d’eau-de-vie !
« Vous voyez alors le pont Saint-Jacques qui enjambe la Charente entre sa double rangée de quais, où viennent accoster les chalands pleins de futailles ?
– Parfaitement.
– Eh bien, sans avoir fait un choix précis de l’endroit où me portait ma fantaisie vagabonde, je me trouvai soudain en pleine nuit sur ce pont.
Une bise aigre soufflait, soulevant des « sorcières. » J’allai au pas d’un homme et, poussé par je ne sais quelle volonté inconnue, je traversai des agglomérations de maisons où sommeillait une vague humanité matérielle qui m’inspirait une aversion agressive.
Enfin, je débouchai dans une ruelle mal éclairée ; je grelottais comme si j’étais nu ; une lueur filtrait par une imposte au-dessus d’une porte.
C’était une épicerie, une de ces humbles épiceries de campagne comme il y en a au bourg.
À peine eussé-je lu l’enseigne : « Épicerie Grenet, » que je me trouvai dans la place.
Je revois cet endroit comme si j’y étais encore.
En entrant, à gauche, un dressoir avec une corbeille pleine d’oranges ; en face, un petit comptoir encombré ; près du comptoir, une vieille grosse femme à la ligne placide, qui raccommodait un bas et, près d’elle, à terre, un bidon de Luciline qui semblait avoir été posé là par un client. »
*
« C’est ici que 1’histoire se corse !
Vous me connaissez tous ; vous savez que je ne suis pas un mauvais bougre. Eh bien, je saisis, vous m’entendez bien, je saisis une orange et la jetai au visage de la vieille femme.
La pauvre créature se dressa, laissa tomber son bas, se frotta le front et regarda d’un air indéfinissable le dressoir où s’arrondissait la corbeille.
Alors, avec de la malice, je pris une autre orange et la promenai dans le vide, devant les yeux éperdus de l’épicière. Je lui fis décrire un beau 8 et paf ! sur le bout du nez ! »
Nous nous tenions les côtes.
« L’infortunée chancela et se précipita vers la porte, la gorge effroyablement contractée.
Je fus diabolique :
Je m’interposai entre elle et le mur et, faisant un han ! désespéré, tout en me projetant au devant d’elle, je me FIS VOIR.
L’épicière tournoya sur elle-même, se mordit la main et s’écroula, énorme tas de chair flasque.
Quant à moi, j’avais gagné l’extérieur, sans plus m’inquiéter de ma victime.
J’étais maintenant sur la route de Saintes, balayée par un vent hostile ; je fuyais droit devant moi dans la nuit. Je fuyais chagrin, méchant, malfaisant, irrésolu, avec une grosse envie de briser quelque chose. Je fis tomber un pauvre cycliste et tins tête, pour me calmer les nerfs, à une puissante torpédo qui trouait les ténèbres du pinceau aveuglant de ses phares. Puis le jeu me lassa et je ne sais plus ce qu’il m’advint.
En tout cas, je m’éveillai endolori et fort mécontent de moi-même.
– C’était un cauchemar, mon pauvre ami !
– Vous aviez la fièvre.
– Elle est amusante, ton histoire !
– Écoutez-la donc jusqu’au bout, et vous verrez si elle est si amusante que vous le dites.
Les trois jours qui suivirent cette nuit tragique, je parcourus avec angoisse la rubrique de l’état civil dans le « Charentais, » et je faillis mourir de saisissement, oui, je dis bien, mourir en y voyant subitement la petite phrase suivante :
« Décès. — Hortense, Adèle, Augustine Allain, veuve Grenet, épicière, 70 ans, rue des Petites-Boucheries. »
Un frisson nous ruissela le long des vertèbres comme l’eau d’une éponge de bain, et nous regardâmes notre hôte avec un sentiment non dissimulé de répulsion. Le vent fou grondait dans les bois ; il nous semblait traîner des plaintes infinies…
Un coup violent ébranla la vieille porte du logis.
Nous sursautâmes.
« C’est peut-être la pauvre vieille qui revient ! » plaisanta lugubrement notre ami, en serrant nos mains pressées de prendre congé…
Eh bien, vous le croirez si cela vous plaît : mais ce fut la dernière fois que nous allâmes chez le rescapé de la grippe !
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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-septième année, n° 16680, mardi 6 avril 1926 ; illustrations d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? [1888] de Lewis Carroll)
Selbstbildnis mit Affen [Autoportrait au singe, 1910]
Affe am Klavier [Singe au piano]
Gabriel von Max mit dem jungen Pavianweibchen ‘Puck’ [Gabriel von Max en compagnie de Puck, jeune femelle babouin, 1902]
Anthropologischer Unterricht [Éducation anthropologique]
Letzte Vorstellung [Dernière Représentation]
Affe vor Skelett [Singe devant un squelette]
Entsagung [Renonciation]
Die Kunstrichter [Les Critiques d’art]
Schlechte Zeiten [Temps d’épreuve]
Der Atelierbesuch [La Visite à l’atelier]
Temperenzler [Tempérance]
Lied ohne Werte [Chanson sans paroles]
Die Gelehrten [Les Érudits]
Sintflut [Déluge]
Lesender Affe [Singe en train de lire]
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Huiles sur toile [1889-1900] du peintre autrichien Gabriel Cornelius Ritter von Max (1840-1915)