Sur la cale

 

Ils étaient deux. Un ancien au béret qui montrait sa trame, et un jeune, bombé de partout comme un lutteur de foire, qui, pour s’essuyer le front, rejetait sur sa nuque une casquette de yachtman. À travers l’air fumeux de l’après-midi, suspendu sur le baie, dans un silence, comme une heure qui ne dérivera jamais, leurs galoches clapotaient. Reculé si loin par cette tranquillité, leur affairement avait la mollesse d’une lenteur. Leur vareuse et leur culotte semblaient avoir été taillées dans les voiles des barques au mouillage, là-bas.

Au palis des mâts, dans le port, séchaient les filets bleus, voilures de crêpe, larges lambeaux de la brume des beaux temps qui seraient restés accrochés aux agrès. Les goémons sous l’eau luttent pour rester collés à la cale. D’autres pêcheurs descendent 1a ruelle rapide entre des murailles aux pierres déchaussées. Ils viennent prendre leur poste à l’embarcadère. Ils échangent des mots rares et bonnasses avec l’ancien qui a une étrange voix de vieille. C’est son tour, à lui, de charger des passagers. Les autres vont attendre et on sent qu’ils n’ont jamais songé à avoir de l’acrimonie.

Il n’y a pas assez d’eau. Il faut partir à la godille. La longue et lourde rame sert de gaffe pour pousser et quand, d’une preste glissade, la barque a gagné du champ, le jeune gâs, à tour de bras et d’épaule, découpe des 8 dans la soie crissante du flot. Soudain, à l’instant où une reptation féline soulève le bateau, un souffle mouillé nous évente en claquant.

« On va mettre la voile. »

Le jeune homme hale son aviron sur lequel roulent des perles de soleil. Une poulie grince et la voile brune se déploie. Le vieux tend l’écoute. Il n’y a plus qu’à laisser aller.

Les éboulis de l’île Tristan ; les anses de Tréboul, avec leurs sentiers taillés dans la falaise. Devant des maisons se hissent des escaliers déjetés ; des rocs crèvent les tertres à l’herbe maigre : villages marins. Une chapelle au vieux petit clocher gris, comme rongé par le sel. Si, pour les Tréboulistes, Douarnenez est le pays de la Tour-Cassée, pour les Douarnenistes, Tréboul est le repaire des « Voleurs de Coq » (Laer-ar-C’hilhog) ; une année où ils construisaient leur église, ceux-ci trouvèrent, paraît-il, plus expédient et plus économique d’aller décrocher le coq du clocher d’en face.
 

Bavardage en mer

 

La passe s’élargit : nous entrons dans la baie. Toujours ce claquement d’étoffes. Les vaguelettes qui filent, se rattrapent, jouent avec le sardinier, et, au gré de ce bercement, dans la lumière fourmillante de l’eau et du ciel, on vogue dans du songe.

Le Riz, Trezmalaouen. Leurs grèves pâles s’étirent à tribord. Les deux hommes assis, l’un qui barre, l’autre, les mains jointes entre ses jambes, qui regarde le fond frais lavé de la barque, poliment, nous ont parlé du temps et de la baie, la plus sûre des baies. Ils nous ont parlé aussi de la Mauritanie, leur Canaan. Ils n’ont jamais connu l’Islande, ni Terre-Neuve. Leurs couleurs détoneraient dans les grisailles arctiques. Ils sont faits pour l’éclairage italien de cette baie de Douarnenez.

« Trezmalaouen, n’est-ce pas ? »

Nous avons profité d’un instant où il se penchait de ce côté pour aiguiller la conversation vers l’idée qui tournoie, coule, reparaît dans notre esprit comme une bouée. L’abbé Le Goff en avait tant rabattu, de nos grands espoirs.

« C’était là que se trouvait la ville d’Ys ? »

L’ancien passe la main sous son béret et hoche la tête.

« La ville d’Ys ? Ah ! oui !

– C’était là ? »

Le jeune, qui se pliait en deux pour inspecter les parages par-dessus la voile, assura son assiette et, son point gauche refermé sur la barre, intervint :

« Non ! C’était dans la baie d’Audierne. »

Allons ! Il n’y aura pas de luttes entre les sardiniers des deux ports pour s’assurer la possession de la ville sous-marine. C’est un domaine abandonné.

« A-t-on eu des preuves qu’elle se trouvait dans la baie d’Audierne ?

– J’ai vu à marée basée des « gamelles, » on appelle ça, des grosses pierres… comme pour les cales… Il y avait encore des arganeaux dedans. »

Ainsi, dans la baie d’Audierne, l’Océan a conquis des ports. À la réflexion, il n’y avait pas beaucoup plus loin de Quimper à Audierne que de Quimper à Douarnenez. Où Gradlon allait-il villégiaturer l’été ?

Mais le vieux parle en changeant l’armure, car il faut maintenant tirer des bordées.

« Au cap de la Chèvre, elle était. »

Nous allons nous entendre. Je gagne un banc pour m’asseoir près de lui. Une brise qui s’engouffre dans la voile gonflée comme une outre dispersait les paroles.

« Au cap de la Chèvre ? Vous qui êtes du temps où l’on racontait encore des légendes, vous en avez entendu, quand vous étiez petit. Votre mère et votre grand-mère devaient avoir une provision de belles histoires sur Ker-Ys. Elles vous disaient qu’elle se trouvait au cap de la Chèvre, pas au fond de la baie ?

– Ah ! oui, mais la ville d’Ys, elle était grande, elle tenait toute la baie avec… »

L’exagération populaire. De la cite, sombrée en un point du golfe, les générations successives ont étendu les faubourgs jusqu’à la ligne que les marins appellent le « dehors, » le Large qui se déploie au-delà des promontoires d’aplomb comme des forteresses, que la terre livre à l’immensité océane.

Mais lequel des deux marins a raison devant l’histoire ? Le vieux, sans doute, plus près par les ascendances qu’il a connues, de la source. Il suffirait d’en savoir plus long. Il n’y a pas da fumée sans feu. Si le brave homme se rappelle 1a tragique destinée de Dahut, il n’y a aucune raison de ne pas croire qu’Ys s’élevât vraiment sous les yeux de ses lointains ancêtres en face du Riz et de Trezmalaouen.

« Des anciens ont dû vous dire qu’ils avaient vu des clochers quand la mer était calme et qu’ils avaient entendu des carillons. »

Il ne sait pas s’il doit répondre. Il tord un peu les lèvres, me fixe de ses yeux très clairs. Il savoure un arrière-goût de respect humain. À la fin, il se décide :

« Au Riz, on entend toujours des cloches… » mais il s’empresse d’ajouter :« C’est le vent dans les rochers. »

Ah ! ce n’est pas à Douarnenez, ville industrielle, ville préoccupée de politique, qu’on trouvera encore des gens crédules.

« Mais Dahut, la fille à cause de qui la ville fut engloutie ? »
 

Les légendes effeuillées

 

« Dahut, oui, je ne peux pas bien dire ça en français, elle était femme par devant et poisson par derrière… Elle criait sur le rocher. »

Il crache, se balançant de droite à gauche. Dahut changée en Sirène. Nous allons reconstituer la légende, bribe par bribe, mais qu’importe ! Ce serait facile puisque les éléments ont été conservés.

« C’est vieux, ça ! » continue le bonhomme.

Nous croyons qu’il rappelle tous ses souvenirs égarés. L’espace se recueille pour le laisser bien seul avec lui-même. Le paysage est pareil à celui que retrouvaient chaque soir les pêcheurs « du temps jadis. » Douarnenez avec ses îles à la remorque, l’île Tristan et l’île Saint-Michel, et, s’élevant de cette champagne marine, bleue comme une immense pièce de lin en fleurs, les plateaux doux et nus, où un village resserré sur sa terrasse est fait de taches blanches, comme un cimetière. Pareil à une nuée qui s’amasse sur l’horizon, et comme elle chargé d’air, balayé d’ombres et de rayons, comme un cadran solaire, le Ménez-Horn impose sa masse au vide borroméen de ce lac. C’est toute la poésie populaire, fraîche comme une fleur d’églantier des sentes, qui va s’ouvrir à la voix un peu criarde de femme, habituée à interpeller ses voisines de son seuil, qu’a ce routier tanné des marées.

« Oui, c’est vieux !… J’ai eu un livre, il marquait ça… »

Je n’ai pas eu plus ample moisson. Je n’ai pas cherché à en avoir. Les légendes, ce sont de belles Ophélies qui s’en sont allées au fil de l’eau et l’on n’a pas cherché à les sauver. Au temps où l’on ne savait ni lire ni écrire, de Brest à Lorient, les légendes parlées ou chantées rompaient la monotonie des longues soirées. On veillait à n’en pas perdre une. Maintenant, il y a les livres. Il n’est que de tourner les pages, au hasard. Les riverains des champs d’algues de Ker-Ys ne savent plus que par les guides des Syndicats d’Initiative qu’une ville s’appela ainsi, dont la souveraine maléfique fut changée en sirène.

Nous sommes remonté vers la ville avec les deux matelots. En commandant : « un vin, » le vieux a craché la chique dans son béret. Douarnenez n’a pas de « Café-cidre, » mais des « Buvettes » comme les grandes banlieues. Nous sentions que le brave homme avait du remords de n’avoir pu nous en dire plus long. Même, lorsqu’après l’avoir quitté, nous nous sommes retourné machinalement, nous l’avons vu, planté au milieu de la chaussée, une main dans la poche, qui cherchait ce qu’il avait bien pu oublier, mais, convaincu de l’inanité de ses efforts de mémoire, il hocha bientôt la tête et s’en alla pesamment.
 
 

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(Florian Leroy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9782, lundi 6 août 1928)