Un studio désert. Un rayon bref qui tombe sur l’or mat d’une harpe et rebondit jusqu’au masque bossué de Beethoven, pendu au mur. Un paravent de laque où des poissons volants chassent des moustiques dans un encadrement de glycines. Un charbon odorant qui achève de grésiller dans la coupelle ciselée d’un brûle-parfums. De courts tapis de soie persans que les genoux des fidèles ont usés en leur milieu. Un immense divan violet que jonche une profusion de coussins baroques. Et – calée entre un dragon de velours qui crache sa langue pailletée et une citrouille de brocart amollie – sa poupée.

Francine venait de quitter la pièce intime, mais la figurine peinte qu’elle avait laissée sur le divan prolongeait sa présence. Adélaïde, la poupée, restait seule maîtresse du studio, pour l’instant. Une robe à paniers cachait son corps grêle. Le cou jaillissait du corsage bombé et une petite tête miraculeuse s’épanouissait à son sommet. La poupée ressemblait à Francine, car la jeune femme avait sacrifié une longue mèche de ses propres cheveux afin qu’un coiffeur habile pût y tailler une perruque pour son jouet. Les deux petites femmes – celle de chair et celle de son – se fardaient de la même manière : cils habillés de kohl, paupières touchées de bleu, rouge en « roues de carrosse » sur les joues et la même mouche au coin des fines lèvres un peu pincées. Et il n’y avait pas plus de cœur dans la poitrine de l’une que dans celle de l’autre.

Francine adorait sa poupée et détestait son amant. Le tort de ce dernier était de réaliser tous les souhaits de Francine et de renouveler le mythe du héros enchaîné aux pieds de la capricieuse créature.

Pierre, l’amant, était un colosse aux poings durs dont les coups de téléphone bouleversaient le marché international et que l’on venait consulter en sous-main pour l’attribution de certains portefeuilles, lors des changements de cabinet. Il possédait une banque, un journal, un théâtre et des domaines coloniaux dont la superficie égalait celle de la France au temps des premiers Capétiens. Mais il n’avait jamais possédé le cœur de Francine.

Le domestique l’introduisit, ce jour-là, dans le studio et lui remit gravement une lettre que la maîtresse du lieu avait laissée à son adresse. Et, devant même qu’il eût rompu le cachet, Pierre connut le goût âcre et piquant des rendez-vous manqués.

« J’ai des courses à faire. Attends-moi. Je te laisse Adélaïde. Elle te tiendra compagnie. »

Le géant froissa avec fureur le papier, barré d’une grosse écriture carrée. La légèreté de la jeune femme l’exaspérait et il tournait des yeux haineux vers la poupée impassible.

Adélaïde, assise parmi les plis de sa jupe, tendait un bras vers la porte, dans un geste d’ironie impardonnable. Elle semblait ainsi éconduire le fâcheux qui se permettait de troubler sa quiétude et un sourire figé tirait ses lèvres rougies. Pierre prit un des coussins, au hasard, et le plaqua sur la tête d’étoffe qui vacilla. Mais le bras de la poupée continuait d’indiquer la porte au visiteur.

Pierre cueillit alors une pistache salée dans une coupe d’onyx, bâilla, fit vibrer, d’un doigt rageur, une des cordes de la harpe abandonnée. Puis il revint vers le divan. Une mèche de cheveux, couleur de citron mûr, apparaissait entre deux coussins, et il parut à l’homme que les soies polychromes étouffaient le visage de la bien-aimée sous la mollesse de leur capiton.

Avec des précautions infinies, Pierre dégagea la chevelure qui avait été vivante. Et la tête de la poupée réapparut. Sa bouche d’étoffe souriait toujours et, d’avoir été replié, son cou présentait ce sillon gras qui creusait la chair de Francine, lorsque la jeune femme détournait la tête à l’arrivée de son amant.

Pierre prit alors la poupée et la scruta longuement, d’un œil dépouillé de tout désir. Une poupée ! Il était amoureux d’une poupée ! C’était entre les mains d’une poupée qu’il abdiquait, à toute occasion, sa puissance et son orgueil virils. Il pressa doucement la taille d’Adélaïde entre ses doigts. Le taffetas de la robe crissait sous ses ongles et le petit corps semblait palpiter d’une vie énigmatique.

Que pouvait bien faire Francine, en ce moment ? Sautillait-elle de rayon en rayon, dans un de ces grands magasins où l’appel des soies, l’atmosphère des parfums, le chatoiement des pierres désaxent la volonté des femmes ? Ou était-elle allée, plus simplement, chercher près d’un autre corps le remède contre cet ennui trouble qui la rongeait ?

« C’est ça, hein ? Elle est chez son amant ?… Qui est-ce ? Allons ! Allons ! Tu peux me dire son nom ! Je ne te trahirai pas ! »

Le son rauque de sa voix surprit Pierre jusqu’au malaise. La glace Directoire, inclinée au-dessus du divan, lui renvoya son reflet : l’étonnante image d’un homme qui interrogeait une poupée.

« Allons ! Parle-moi ! Dis-moi tout !… Tu sais qu’elle me trompe… Tu lui ressembles trop pour qu’elle ne t’ait pas confié son secret… Qui est son amant ? Dis-moi le nom de son amant ! »

Adélaïde le regardait et souriait.

« Et tu te fous de moi, par-dessus le marché ?… Eh bien ! tiens ! »

D’un coup de poing, il avait renversé la poupée sur les coussins. Un coupe-papier d’acier traînait sur un guéridon d’ébène. Il s’en saisit.

« Tiens ! Voilà pour toi ! Et voilà pour toi ! Et encore pour toi ! »

À grands coups, il déchiquetait la belle robe étalée, cherchant la gorge et le ventre sous le vêtement en loques. Il piqua son arme dans le petit visage fardé, fendant l’étoffe comme une peau, et il éprouvait une jouissance désespérée à sentir le son couler entre ses doigts. La poupée ne fut bientôt plus qu’une bouillie informe, qu’un amas sans nom d’où un œil, respecté par miracle, émergeait. L’exaltation de Pierre était tombée, au même moment.

« Eh bien ! j’ai fait du propre ! pensa-t-il. Francine qui tenait tant à sa poupée ! »

Durant l’heure qui suivit, l’homme chercha la meilleure façon d’obtenir son pardon. Il hésitait entre l’offre d’un collier de perles roses ou d’une voiture sans soupapes, quand un long murmure d’horreur emplit le vestibule. Des voix chuchotaient, des semelles lourdes piétinaient le tapis épais et il parut à Pierre que l’on avait heurté un des bahuts de l’entrée. D’un bond, il se jeta vers la porte.

Des hommes à képis escortaient une civière qu’un drap recouvrait. Et l’épouvante contractait les faces des domestiques.

« Quoi ? Qu’y a-t-il ? hurla Pierre.

– Cette dame a été renversée, comme elle traversait le boulevard des Capucines, répondit un des agents. Le conducteur du camion a été arrêté. La dame avait son adresse dans son sac. Alors, on l’a ramenée ici. »

Pierre avait arraché le drap. À genoux près du brancard, il inspectait cette bouillie informe qui remplaçait, pour l’éternité, le visage de Francine. Le chauffeur avait dû braquer ses roues, au moment de l’accident ; car l’écrasement de la face s’était fait en diagonale et, de cet amas sans nom, un œil, respecté par miracle, émergeait.
 
 

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(Albert-Jean, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10802, lundi 15 mai 1922. Illustration de Jean Veber pour L’Homme aux poupées de Jean-Louis Renaud, Paris : Henri Floury, [1899] ; Albert Artigue, « Moqueuse » [détail], eau-forte, 1882)