Lorsque l’abbé Dévoluy fut sorti de la gare, il eut quelque peine à écarter les porteurs étiques que sa gibecière de moleskine attirait…

Le matin gris pesait sur le trottoir humide. Un timbre tintait, têtu. Des bouches de paysans mâchaient un patois rauque. L’abbé, dédaignant les indications d’un Breton à courte veste, descendit vers le bourg.

Des toits pressés apparaissaient. Un clocher jaillit. Les piliers carrés d’une halle aux grains portaient un robuste bonnet d’ardoise. Des chants montèrent du lavoir, où les femmes en bonnet claquaient le linge juteux sur les pierres plates.

L’abbé se signa, en passant devant une croix de mission, laissa la maison des postes à sa droite et découvrit enfin l’Hôtel des Émigrés où il devait soigner sa neurasthénie, quatre semaines durant, par ordre de ses chefs religieux.

L’étude avait ravagé ce corps étroit qu’une tête amaigrie, brûlée de fièvre, dominait sous l’ombre du chapeau aux larges ailes. Un feu noir incendiait le regard inquisiteur et, lorsqu’une quinte de toux secouait les épaules remontées, l’homme crachait le jus pourri de ses poumons comme on dégorge un anathème.

L’esprit d’intolérance animait l’abbé Dévoluy. Il maudissait le siècle corrompu où Dieu le faisait vivre, par une épreuve cruelle. Sa santé délabrée ne lui permettait pas les exils volontaires, les suprêmes dangers des voyages lointains, et il appelait, de toute son âme, le martyre rédempteur que l’état actuel de la civilisation semble réserver aux seuls missionnaires.

L’hôtel lui déplut immédiatement, malgré la réputation dont il jouissait dans les milieux ecclésiastiques. L’abbé jugea scandaleux qu’une image du Sacré-Cœur présidât, dans la cuisine, à la confection de la matelote d’anguille aux pruneaux dont la maison tirait une juste renommée. Et le souvenir des Émigrés, fusillés par les Bleus en 95, lui parut mériter mieux que d’étiqueter une auberge.

La campagne ne déçut pas moins l’homme chagrin, par sa monotonie que la proximité du golfe ne parvenait pas à dramatiser. De courtes haies d’épines exagéraient le morcellement des cultures, accentuant l’hostilité des voisinages et la rivalité des intérêts. Des chemins encaissés étouffaient les promenades dans des couloirs de ronces que des bouses souillaient de leurs plâtras gluants. Et des filles, accoutumées aux paludiers du voisinage, achevaient de rendre les sorties répugnantes par leurs frôlements et leurs sourires dont l’effronterie laissait le jeune prêtre tout pantois.

Cette exaspération permanente neutralisait les effets salutaires du voyage. Et, malgré le grand air et l’anguille aux pruneaux, l’abbé Dévoluy n’avait gagné ni poids ni couleurs, au quinzième jour de sa cure.

La patronne des Émigrés déplorait comme un affront direct à sa cuisine et à ses soins le piteux état de son client. Elle avait pourtant l’habitude de traiter ces messieurs et de les rendre à la vie séculière, l’œil luisant, la joue en fleur et le ventre rebondi sous la soutane. Mais ces prévenances s’usaient sur l’indifférence de l’abbé Dévoluy, comme un fer doux sur une meule.

Elle voulut lui marquer tout spécialement son intérêt, un matin, en lui signalant un but d’excursion que le prêtre devait ignorer, car il dédaignait la lecture des guides, et elle lui dit, sur son ton le plus tentateur :

« Monsieur l’abbé devrait pousser un soir jusqu’à Kergouan. Il verrait le menhir qui a bien cinq mètres. Un rude brin de pierre, ma foi, et si bellement en équilibre !

– Un menhir ? »

La face de l’abbé s’était durcie. Il serrait les poings, et l’approche de la quinte lui blêmissait la peau des joues.

« Bien sûr !… C’est qu’ici on n’est pas loin de Carnac, monsieur l’abbé. »

L’insomnie ravage le prêtre, cette nuit-là. Le voisinage de la pierre levée pesait sur son repas, comme une menace et un reproche. Le cas de conscience apparaissait au prêtre, dans toute sa crudité : le sens du pittoresque suffisait-il à excuser la présence de ce monolithe, témoin et peut-être instrument d’un culte barbare et périmé ?

L’aube vit l’abbé Dévoluy sur les routes. Il déchira sa soutane aux ronces enchevêtrées, escalada les clôtures de pierres sèches, évita les troupeaux de vaches à taches noires qui tournaient vers sa robe leurs meuglements baveux, domina le pays bas, que les marais salants découpent géométriquement, et découvrit enfin la pierre dressée sur le coin pelé d’une lande.

Elle lui apparaissait compacte et menaçante, avec sa base fine comme un pédoncule et le développement puissant de son sommet. La rage catholique du prêtre mesura l’effort de ceux qui avaient dressé ce bloc sans autre levier que leur foi. Et l’abbé Dévoluy sentit que la religion exécrée survivait farouchement dans la splendeur de ces vestiges.

Il évalua la hauteur du roc et son volume. Il découvrit des stries artificielles, perdues sous la carapace des lichens, et il tâtait la pierre grenue et chauffée par le soleil levant comme une chair d’idole.

L’abbé ne descendit pas de sa chambre, ce jour-là, lorsque la cloche de l’hôtel sonna benoîtement le déjeuner. Renversé dans un fauteuil, sa Vie des Saints à tranches rouges entre les doigts, le prêtre réfléchissait. Une rage de destruction lui plaquait aux pommettes de subites ardeurs et, lorsqu’il fermait les yeux, il imaginait la longue théorie des paysans prosternés devant le monolithe, offrant le meilleur de leur âme, et le plus précieux de leurs biens au dieu inconnu qui avait suscité l’érection du rocher sur la lande. Et le peuple des adorateurs s’enflait, de minute en minute, désertait les églises, renversait les saintes images et semait les reliques au hasard des fossés, dans sa hâte d’honorer le dieu de pierre.

La nuit. Une forme noire sur les chemins déserts. Un grand corps qui serre à pleins bras un outil pesant qui le voûte. Et le vent hurleur qui tord les fougères.

L’abbé Dévoluy était de nouveau face à face avec le simulacre monstrueux. Mais, cette fois, sa rage semblait efficace, car son poing était armé.

Un grand signe de croix consacra l’œuvre de défense. Puis un coup sourd ébranla le sol, au pied du géant. L’ombre aiguë d’une pioche prolongeait l’ombre du bras abattu, puis relevé. De toute son âme, de tous ses nerfs, le prêtre fouillait la terre pour abattre le témoin des religions passées dont il sapait la base, avec des efforts de bûcheron, et il lui semblait rompre, du même coup, les dernières attaches du paganisme.

La sueur l’inondait. La courbature faisait craquer ses reins douloureux, et l’effort tendait ses muscles comme des câbles sous la râpeuse étoffe de la soutane.

L’homme s’acharnait et le fer déchaussait peu à peu le monolithe que le poids des siècles avait incrusté dans le sol montant.

Il y eut alors un fracas sourd, un tressaillement de toute la colline, un râle de victoire que la nuit absorba. Puis ce fut le silence.

Le lendemain, il fallut des crics, des rouleaux et trois couplées de bœufs pour écarter la pierre abattue et dégager le corps mutilé de l’iconoclaste que le dieu barrait de tout son poids.

Émergeant du magma informe des os pilés et des chairs en bouillie, la tête de l’abbé Dévoluy apparaissait intacte et le sourire de Polyeucte était figé sur ses lèvres triomphantes.
 
 

 

_____

 
 

(Albert-Jean, « Contes et récits, » in L’Humanité, journal communiste, dix-neuvième année, n° 6531, vendredi 10 février 1922 ; gravures de Jeremy Blighton, « The Stones of Bodmin Moor, » et de Théophile Busnel, « L’Écrasement, » illustrant le conte d’Émile Souvestre, « Les Pierres de Plouhinec, » 1891)