« L’aventure est arrivée voici quelques semaines, au début de ce mois de septembre où la température connut des moyennes remarquables, particulièrement à Oulliès. C’est dans cette charmante localité que je suis né ; tous les ans, j’y viens passer mes vacances. Oui, certes, je suis du Midi. Je dis cela franchement, tout de suite, pour prévenir les sourires incrédules, et pour ne pas entendre, lorsque je conterai des faits extraordinaires, le mot irritant de « galéjade. » Oui, mon enfance et ma jeunesse se sont librement ébattues dans la lumière dorée de notre Provence. Les souffles du mistral ont caressé mon front, ébouriffé mes cheveux. J’ai pris quelquefois part à des joutes oratoires, où il fallait en raconter de « bien bonnes. » Mais tout ceci, c’est le passé.

De sévères études m’ont conféré un entendement grave et rassis. Je suis, depuis tantôt dix ans, professeur de sciences physiques et naturelles dans une institution privée d’une sous-préfecture du nord de la France. En vivant chez les septentrionaux, j’ai adopté leurs habitudes, leur façon de penser, de parler… Hé ? que dites-vous ? Mais non ! je n’ai plus le moindre accent ! Sa dernière nuance s’est envolée, avec l’ultime grain de folie, comme, au seuil de l’hiver, s’enfuit le dernier chant des cigales…

Alors, une fois pour toutes, vous devez me croire.

Sachez d’abord qu’Oulliès se divise en deux parties, bâties chacune sur un plateau. Cela fait une ville haute et une ville basse, réunies par une belle route bordée d’oliviers, qui serpente dans la montagne, pendant environ trois cents mètres.

Je ne vous étonnerai pas en vous apprenant qu’une rivalité a toujours opposé les deux villes. Les causes ? Perdues dans la nuit des temps ; mais l’hostilité, – oh ! bien bénigne ! – est soigneusement transmise, entretenue, avivée. Chaque bourg a ses sociétés, – quilles, boules, paume, – qui, pour rien au monde, ne fusionneraient. Je sais d’inénarrables incidents… Mais parlons de choses sérieuses.

Donc, les gens de la ville haute organisaient une fête. Le clou serait la promenade d’une magnifique tarasque, dragon de carton-pâte, englué d’écailles rutilantes. Sur son dos, se dressait une double rangée de pointes. Par d’ingénieux artifices, les yeux rouges fulguraient, les narines soufflaient de la vapeur. Quatre gaillards introduits dans la carapace et camouflés figuraient les pattes du démon. Le tout était d’aspect grotesquement effroyable. La ville basse, sous des dehors dédaigneux, n’ignorait rien des préparatifs. Dans le pays, on affirmait qu’elle réservait pour le jour de liesse une étonnante surprise. Ses plus hardis lurons, Pétélatte et Lardoux, n’avaient-ils pas tenu, dans divers estaminets, des comités fort secrets ? Qu’allait-il se produire ?

Vint le jour fixé. Il faisait une chaleur accablante. Les manifestations joyeuses furent reculées aux heures plus douces. La tarasque, elle, ne devait paraître qu’au coucher du soleil, auréolée d’une gloire de torches et de lampions. En attendant, les cabarets sombres et frais s’emplirent. Dans la ville basse, même inaction. Pétélatte et Lardoux buvaient tranquillement chez Fouillade.

Moi, j’étais allé dans la campagne. J’avais d’abord fait une longue sieste, dans un coin ombragé d’une pinède. Le soleil déclinait lorsque je décidai de reprendre le chemin d’Oulliès, où les réjouissances devaient commencer.

J’allais atteindre les premières maisons de la ville basse, quand, derrière moi, j’entendis une rumeur insolite. Je me retournai, et demeurai béant… De hideux frissons me parcouraient, m’électrisaient. Une sueur glaciale mouillait mes tempes. Et je restais cloué au sol, sans pouvoir faire un pas. Ce que j’apercevais, se découpant sur l’or pourpre du couchant, s’avançait vers moi, s’approchait, me dépassait !

Le fantastique danger m’avait épargné. Alors, je me ressaisis, et, mon cœur battant la chamade, je suivis, à distance prudente, la chose.

Quel autre nom donner à ce que je voyais ?… Un monstre, un véritable, celui-là, se dirigeait vers Oulliès ! Un animal fabuleux, presque aussi grand qu’un éléphant, mais informe, épouvantable ; une créature de cauchemar, échappée d’on ne sait quel enfer ! De hautes écailles, aiguës et livides, se plantaient sur son échine. Cela marchait avec un dandinement bizarre, en traînant derrière soi une queue gigantesque. La tête était ridiculement petite ; de chaque côté, de larges yeux pâles, sans paupières, affleuraient.

Soudain, un nom heurta ma mémoire :

« Le Stégosaure ! »

Oui, je revoyais les squelettes, les reconstitutions du Muséum où je me documentais, lors de mes études. Je me penchai sur les empreintes que la bête laissait dans la poussière : je les reconnus !

Un stégosaure ! Par quel miracle ce spécimen de la faune secondaire surgissait-il dans notre monde ?… Il paraît qu’en principe, c’est scientifiquement possible, certaines conditions exceptionnelles étant remplies. La canicule serait un des principaux facteurs…

Mais je ne fais que constater ; je ne prétends rien expliquer.
 
 

 

J’aurais voulu courir, avertir mes concitoyens, les aider à se barricader, à combattre le revenant, qui devait être féroce ! Mais seule la route que nous suivions tous deux était praticable.

Je vis la bête entrer dans Oulliès.

La Grand’Rue était déserte, ainsi que les alentours. Les volets étaient clos, à cause de la chaleur. Comme dans un rêve, je percevais des bruits confus et lointains de verres entrechoqués, des bribes de chansons. J’entendis, tout à coup, sur la route qui joint les deux villes, éclater des flonflons allègres et mâles. La ville haute descendait, en cortège. Seigneur !

Le stégosaure, au son de la fanfare, s’arrêta.

Son énorme masse encombra le chemin. Les écailles de son dos frémirent, signe précurseur de sa colère, sans doute… Je me blottis près d’une fontaine, et, hagard, j’observai.

Dans un tonnerre de cuivres, de tambours, de refrains hurlés à pleins gosiers, ceux de la ville haute parurent. À leur tête paradait la tarasque habitée par quatre escogriffes, qui gambadaient, les malheureux ! Tous firent halte devant la bête, à quelques pas d’elle. Dans la nuit commençante, ils n’en distinguaient que la silhouette, frôlée par le maigre éclat de leurs luminaires. Que crurent-ils ? Que la ville basse donnait ainsi une réplique à leur mascarade ? Peut-être, car les clameurs qu’ils poussèrent n’exprimaient pas la terreur, et la panique ne les saisit pas.

Face à face, les deux êtres d’apocalypse, l’un factice, l’autre affreusement réel, se dévisageaient. Les yeux de la tarasque flamboyaient de plus belle, et les narines fumaient, et les quatre « membres, » à l’intérieur, s’évertuaient à tirer des accords stridents de dérisoires mirlitons… Les écailles du stégosaure ondulaient toujours. Sa queue terrible balayait la terre, de droite à gauche, nerveusement… Tout cela ne dura que quelques secondes.

J’avais fermé les yeux, je me bouchais les oreilles, refusant d’être le témoin d’un massacre, ne voulant pas devenir dément devant un spectacle aussi horriblement paradoxal.

Un son me parvint, cependant, et, instinctivement, je regardai. Avec un cri rauque, ressemblant à la plainte discordante d’un klaxon rouillé, le stégosaure avait fait demi-tour et, dévalant à toute allure, retournait d’où il venait.

Le vrai monstre avait eu peur de la tarasque !

Les gens de la ville haute saluèrent sa fuite d’un hourvari triomphal. Ils se gaussèrent de moi, lorsque je me précipitai au milieu d’eux, blême, balbutiant, tâchant de leur expliquer. Certains prétendirent que la journée avait été propice aux coups de soleil… Tous daubèrent sur la piteuse tentative de leurs rivaux de la basse ville.

« Ils ont eu si honte qu’ils ont préféré s’en aller ! Non, mais, avez-vous vu leur pauvre tarasque ? Était-elle assez fagotée ! On reconnaît l’ouvrage de ce fainéant de Pétélatte ! »

Jamais je n’ai pu les convaincre. Le stégosaure, d’ailleurs, n’a plus donné signe de vie. Est-il allé mourir d’émotion au fond d’une caverne inconnue ?… Je l’ignore. Malgré moi, j’appréhende une nouvelle et plus courageuse apparition. Et si j’essaie, pour me rassurer, de douter de mes sens, je dois me souvenir que les parrains de la bête défaillante, – à savoir Pétélatte et Lardoux, au dire de la ville haute, – n’avaient pas quitté, le fameux jour, le cabaret Fouillade, où ils ronflaient encore le lendemain matin, plus morts qu’ivres.
 
 

 

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(Maurice Noury, « Les Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, n° 24464, mercredi 8 janvier 1930 ; Jean Poyer [?], miniature extraite des Livres d’Heures d’Anne de Bretagne, fin XVe siècle ; reconstitution d’un squelette de Stegosaurus stenops [Charles R. Knight, 1903], US National Museum ; « La Procession de la tarasque, » 1788, Museon Arlaten)