Du matin au soir, la Moussière filait. Ratatinée dans son jupon de droguet bleu, un fichu à fleurs de carafées couvrant sa maigre échine tordue, elle tenait moins de place que son rouet…

La Moussière avait quatre-vingts ans. Elle vivait chez sa fille et son gendre, un journalier du nom de Joseph Courtin. Bien qu’elle ne fût pas encombrante et ne mangeât la soupe que deux fois par jour, c’était tout de même une bouche inutile, et, lorsqu’on ajuste pour soi en peinant et misérant beaucoup, c’est dur de nourrir ceux qui ne peuvent plus rien faire ! Voilà pourquoi Joseph Courtin, quand il rentrait, harassé, du travail, disait, en regardant la vieille innocente dont la quenouille semblait un jouet entre ses doigts :

« Ne serait-elle pas mieux en terre qu’en pré ? »

Et comme la Moussière marmonnait sans cesse, Courtin demandait à sa femme :

« Qu’est-ce qu’elle raconte, ta mère ?

– Rien, répondait la Courtine ; elle cause à son rouet ! »

Pauvre Moussière ! Elle avait été jeune et jolie, pourtant ! Autrefois, en filant, elle chantait des chansons de bergères et contait des légendes aux veillées… Alors, ses joues étaient roses, sa mémoire était fraîche, ses yeux brillaient comme des étoiles et lorsqu’elle approchait sa tête tout près de sa quenouille garnie de chanvre fin, on se demandait quelle était la plus blonde !… Maintenant, sa peau se parchemine, son cerveau se vide, sa prunelle se brouille, ses cheveux sont tout blancs… Elle ne parlait plus qu’à son rouet ; elle lui disait des choses si vieilles, si vieilles, que lui seul pouvait les comprendre ; car il datait d’une époque très lointaine : c’était l’antique « roue de ménage, » sans pédale, une roue très large et plate de quatre doigts que l’on actionnait au moyen d’une manivelle ; mais le bras amolli de la Moussière ne lui donnait plus qu’une faible impulsion. Malgré cela, il ronronnait encore tout doucement, le vieux rouet, accusant que la vie était toujours là !

Ce bruit, parfois, agaçait les Courtin.

« Arrête-toi donc, ma mère, lui criait la Courtine dans le tuyau de l’oreille ; t’as bien assez filé ! »

La vieille secouait la tête avec obstination et, de sa voix aigrelette, répondait :

« Non ! Je n’ai pas assez filé ! Il m’en faut encore beaucoup pour me faire un linceul, un linceul en bonne toile, solide !… »

Et le rouet tournait, ronflait, et la vieille filait, filait, tant qu’à la fin le fil se cassa et la roue demeura immobile… comme la Moussière ! Tous deux semblaient dormir… Mais la vieille avait filé sa derrière quenouille !

Ses enfants sortirent de l’armoire le drap le plus usé, le plus rapiécé pour l’ensevelir. Elle qui avait tant filé pour avoir de la belle toile neuve ! Et la « roue de ménage » alla rejoindre au grenier les ustensiles hors d’usage.

Un soir, après la soupe, les Courtin, selon leur habitude, prenaient « un petit air de feu, », avant de se coucher. Ils regardaient les flammes palpiter dans l’âtre et les étincelles piquer leurs clous d’or sur la plaque noire du foyer. Ils ne disaient rien, ne songeaient à rien, goûtant le repos, en bêtes lasses…

Courtin, le torse avancé, les coudes aux genoux, tournait ses pouces comme s’il dévidait un peloton. Tout à coup, il dressa l’oreille, frémit et s’écria, les yeux agrandis :

« Écoute ! »

Mais la Courtine avait entendu avant lui. Elle était debout, blême, pressant son cœur dans ses deux mains pour en contenir les battements précipités.

Leurs regards effarés se levèrent alors timidement vers les poutrelles où dansaient leurs ombres, et Courtin balbutia :

« C’est le rouet de la Moussière qui ronfle là-haut  ! »

Et chaque soir, quand l’horloge avait fini de sonner la dixième heure, ils entendaient la roue tourner au-dessus de leurs têtes.

Les voisins consentirent à passer avec eux la première veillée. Ils restèrent là, serrés autour du feu, silencieux, aux écoutes. Les femmes essayaient de tricoter, mais les aiguilles glissaient de leurs doigts tremblants.

Soudain, le rouet se mit à ronfler avec un bruit d’enfer. Et tous affirmèrent en se sauvant :

« Oui, c’est bien la vieille qui revient ! »

Les Courtin songèrent alors au dernier vœu de la Moussière, qu’ils n’avaient pas exaucé, et ils croyaient qu’elle revenait pour filer son linceul. Ils se représentaient son petit fantôme débile, tout recroquevillé dans son jupon de laine et son fichu à fleurs, de sa main décharnée, activant la manivelle, là-haut, dans le grenier obscur et froid où le vent d’hiver chantait sa complainte éternelle !

Ainsi, durant de longs soirs, malgré les exorcismes et les messes qu’ils firent dire pour le repos de son âme, la Moussière régna sur eux, par l’effroi !
 

*

 

Or, cette année-là, Vincent, le garçon des Courtin, qui était soldat dans les zouaves, venait en permission de moissons. Il marchait crânement sur la route toute blonde de soleil, sa chéchia rouge sur l’oreille, les mains dans les poches de sa large culotte. Il sifflotait un air guerrier, content de revoir la rivière d’argent, la flèche du clocher, les petites fumées du village. On l’arrêtait de seuil en seuil. Les gens étaient affables, sans excès cependant, avec des façons plutôt miséricordieuses et moins de franchise dans la poignée de main ! Émile, le charron, qui l’avait invité à boire une goutte en passant, choqua son verre presque à regret, et Victoire, la fille d’un coupeur de blé, sa promise, mit une sorte de contrainte dans son sourire ! Que s’était-il donc passé pendant son absence ?

Le cœur plein d’inquiétude, il franchit l’ombre mauve que l’auvent fleuri de chèvrefeuilles tendait sur les marches usées du chaume paternel.

Les Courtin le reçurent avec les mêmes effusions qu’autrefois, mais combien il les trouva changés, vieillis, amers, ravagés ! Aux questions qu’il leur posait, ils répondaient par monosyllabes ou se regardaient tristement, comme s’ils n’avaient pas le courage d’avouer ce qui les tourmentait. Pourtant, ils avaient mis à la broche le beau coq jaune qui s’égosillait chaque matin à saluer l’aurore sur le mur de la cour ; le miel de la ruche étalait sa cire d’or sur une assiette blanche, et, d’un bol en grosse porcelaine, s’évadait le parfum des framboises !…

On fit le tour de l’enclos. Il était délaissé ; l’ortie, le chiendent, la vrille croissaient partout, dans les allées, les carrés d’oignons et de carottes. Sur la margelle du puits, dans le seau noir, se mirait une branche de prunier…

À l’approche du soir, la mélancolie des Courtin s’accentua. Ils allèrent s’asseoir dehors avec leur fils, sur le banc de bois couvert de mousse, et demeurèrent taciturnes, les mains sur les genoux, les yeux dans les étoiles…

L’air fraîchissant les obligea à rentrer. Vincent les vit se serrer l’un contre l’autre comme deux pauvres épaves, et si craintifs, si résignés, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier :

« À la fin ! Que me cache-t-on ? Il se passe quelque chose, ici !

– Hélas ! fit Courtin. Tu l’apprendras bien assez tôt ! »

Au même instant, le rouet se mit à bourdonner.

« Tiens ! quel est ce bruit ? » demanda Vincent.

Courtin, d’une voix grave, le doigt levé vers les solives, murmura :

« Ça, mon garçon, c’est la Moussière qui, tous les soirs, depuis qu’elle est morte, revient avec les ombres de la nuit filer le drap de son linceul ! »

Vincent, plus surpris qu’effrayé, leur dit :

« C’est bon ! Donnez-moi une lumière ! J’ai envie de voir comment c’est fait, un revenant !

– Non ! supplia la Courtine. Oh ! non, Vincent ! Tu n’en sortirais pas vivant ! Reste là, mon fieu ! Reste ! »

Le zouave haussa les épaules et monta au grenier.

Le rouet était immobile au milieu des débris de toutes sortes, des coffres vermoulus, des hardes poussiéreuses… Vincent s’obstina. Il résolut de coucher dans la place et s’allongea sur une mauvaise paillasse.

Pendant deux nuits, le bruit cessa ; mais un soir, comme il allait s’endormir, il entendit ronfler le rouet, timidement d’abord, puis aussitôt après avec un tintamarre assourdissant.

Le cœur du zouave bondit, malgré sa bravoure.

Juste à ce moment-là, un rayon de lune qui filtrait, par la tabatière du toit, éclaira le rouet…

Vincent demeura saisi, les yeux écarquillés, figé sur son séant. Puis il se leva et descendit l’escalier, au bas duquel il trouva les Courtin frémissants, éplorés, marmottant des prières. Alors, un rire sonore, un large rire de chambrée, secoua le zouave de la tête aux pieds, l’empêchant de prononcer une parole.

La Courtine crut que la peur l’avait rendu fou.

« Vincent ! mon garçon ! gémit-elle. Calme-toi ! mon petit ! mon Vincent ! Je le disais, que ça te porterait malheur ! »

Mais, au milieu de son hilarité, le zouave lui cria en plein visage :

« Le rouet… là-haut ?…

– Oui !… oui !… Le rouet !…

– Eh bien ! c’est les rats qui le font tourner ! »
 
 

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(Hugues Lapaire, « Contes du dimanche, » in L’Écho de Paris, nouvelles du monde entier, vingt-sixième année, n° 9115, dimanche 18 juillet 1909 ; Jeanne de Buttet, « Vieille Femme au rouet, » huile sur toile, 1885)