À vingt-cinq ans, j’étais un de ces gaillards sans scrupules dont une martingale barre le dos et qui joueraient leur âme au poker – si l’âme avait encore quelque valeur d’échange dans ce siècle positif et précis.

J’aimais les femmes brunes, les alcools secs et les torpédos basses qui fendent le vent. Mais j’aimais surtout l’argent qui procure toutes ces jouissances.

L’argent ! j’avais appris, dès mon jeune âge, à le respecter. Mes parents, que les aventures successives de Panama et de Russie avaient ruinés, m’avaient enseigné qu’un homme sans argent est aussi isolé parmi les autres hommes qu’un enfant perdu dans une forêt. Et je m’étais juré de récupérer par mes propres moyens le capital que la confiance des miens avait si dangereusement hasardé.

La vie m’apparaissait comme un jeu de cartes biseautées dont le plus malin fait sauter la coupe. Courtier de marchandises imaginaires, chasseur de dot ou capteur d’héritages, tous les moyens me semblaient bons pour gagner la partie.

Je villégiaturais, cet été-là, sur une plage de Bretagne où l’attrait du tennis et des hydravions me retenait. Je maniais passablement la raquette et j’avais failli me rompre les os en pilotant l’appareil d’un camarade qui solda le bois cassé. Et les yeux chauds des femmes m’enveloppaient, lorsque je paraissais sur le court éclatant ou lorsque je rabattais les oreillettes de mon casque, équilibré sur un des flotteurs de l’hydravion qui oscillait.

Une main désastreuse, au baccara, compromit l’heureuse harmonie de cette villégiature. Je fus vidé, raclé, rincé par un Brésilien pansu qui me maltraita comme un de ses nègres. Et, lorsque je quittai la table de jeu, il me restait juste de quoi acheter le revolver qui m’aurait libéré de la dette que j’avais contractée sur parole. Inutile de vous dire que je ne m’arrêtai pas à cette désobligeante hypothèse.

Rentré à l’hôtel, je me fis chauffer un bain, puis je procédai à l’inspection de mon portefeuille et de mon écrin, ce qui est notre manière à nous de faire notre examen de conscience. Le résultat de cette enquête fut déplorable et je me refusai toute absolution, tant que je n’aurais pas trouvé le moyen de sortir avec élégance de cette impasse.

La nuit, dit-on, porte conseil. La mienne ne m’éclaira d’aucune façon. Et je sortis, le lendemain, pour réfléchir, en marchant, à la situation qui m’apparaissait inextricable. J’avais usé, en effet, mes possibilités d’emprunt jusqu’à la corde. Le crédit m’était fermé, d’autre part, hermétiquement. Et la vente de mes derniers bijoux ne m’eût pas fourni de quoi tenter cette partie décisive dont l’espoir était mon unique salut.

J’évitai le casino, longeai le terrain de golf, et ne tardai guère à me trouver en pleine lande. Le ciel était gris, chargé de nuages bas qu’un vent aigre chassait vers le continent et qui vaporisaient, au passage, une buée d’eau sur le plateau où des vaches noires mâchaient une herbe rase avec application. Mon front brûlait sous le feutre rabattu jusqu’à mes sourcils et je ne sentais pas les claques du grand vent sur mes joues.

Le hasard de mon vagabondage me conduisit jusqu’à la grille d’une propriété dont une broussaille respectée défendait l’accès mieux que ses barreaux. La façade rose et blanche d’un petit château Louis XIII apparaissait, au fond du parc, dans un encadrement de branches emmêlées et des grenouilles coassaient sous les lentilles d’eau d’un bassin octogonal.

Le propriétaire de ce domaine était un vieux bonhomme dont on m’avait raconté l’histoire, au casino. Sa noblesse et ses manies étaient également respectables. Il avait à demi perdu la raison, à la mort de sa jeune femme dont l’amour avait traversé sa vie comme un passage de flamme brusque. Et, depuis de longues années, il ne sortait plus de sa propriété, emmuré dans ce souvenir passionné qui achevait de lui faire perdre la tête.

Il passait pour être extrêmement riche et vivait dans la solitude la plus complète, car il confinait ses domestiques dans un pavillon séparé du château par un petit bois de pins qu’un fouillis de fougères feutrait à ras du sol.

Comment l’idée me vint-elle de pénétrer dans ce domaine et de cambrioler le riche solitaire ? Je ne saurais vous le dire. Les champignons vénéneux et les projets criminels sont ceux qui poussent avec le plus de vigueur et de soudaineté.

Je rentrai donc à l’hôtel et j’attendis le soir, terré dans ma chambre, claquant de fièvre et la tête en feu. Puis, quand la nuit fut tombée, je sortis, d’un air indifférent, comme si je me rendais au casino. Mais un browning alourdissait la poche de mon smoking.

L’escalade de la clôture ne fut qu’un jeu pour moi, car l’entraînement aux sports m’avait accoutumé à des exploits plus ardus. Et je me mis bientôt à fouler les pelouses dont les herbes folles atteignaient mes genoux. Je fus bientôt devant la maison. La porte d’entrée était close, mais je me hissai par une gouttière de fonte jusqu’à une fenêtre du premier étage dont le vent avait entrouvert les volets.

D’un bond, je fus dans la place ; je traversai une salle démeublée, longeai un corridor et, guidé par ma torche électrique, je pénétrai bientôt dans une vaste chambre où une veilleuse d’albâtre brûlait sur une table de marqueterie.

La pièce me parut inhabitée, mais son ameublement me promettait un butin satisfaisant. De lourds rideaux tombaient du lit jusqu’au tapis qui amortissait agréablement mes pas. Un voile traînait au dos d’un canapé. Le rond de clarté, jailli de ma lampe, frappa un secrétaire trapu dont je m’apprêtai à taillader les serrures. Et, dans ce but, je traversai la pièce en diagonale.

Un obstacle imprévu heurta alors mes rotules et je m’arrêtai, la respiration suspendue par le choc.

Posée sur deux tréteaux bas, une boîte étroite et longue me barrait le chemin. J’inclinai ma lampe vers cet obstacle et je vis…

On a beau s’être coulé un cœur d’argent dans la poitrine et ne plus craindre Dieu ni soi-même, il y a de ces surprises qui vous frappent comme une lueur ou comme un remords. Imaginez qu’il y avait une femme, dans cette boîte, une jeune femme horriblement conservée par l’alcool, une femme dont, à travers la vitre du couvercle, on pouvait contempler la chair jaunâtre et plissée, les cheveux collés, les yeux de gélatine, et le sourire amolli qui découvrait les gencives exsangues.

Un petit rire sec claqua derrière ma nuque. Je me retournai et j’aperçus le maître du logis, l’amoureux de ce débris effroyable, qui clignotait sous le jour cru de ma lampe et qui s’avançait vers moi en trébuchant.

Alors, je suis parti, comme un enragé. J’ai traversé le corridor, j’ai sauté par une fenêtre et je me suis enfui à travers la nuit pluvieuse, en mordant mon mouchoir pour ne pas hurler d’horreur.

Le lendemain, on m’affichait au casino. Le patron de l’hôtel m’expulsait. L’entrée des courts m’était refusée. Les femmes me tournaient le dos avec mépris.

Mais moi, je leur rendais affront pour affront et dégoût pour dégoût, depuis que j’avais vu ce que le temps peut faire d’une amoureuse.
 
 

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(Albert-Jean, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10831, mardi 13 juin 1922 ; illustration d’Arthur Rackham, « Siegfried réveillant Brünnhilde, » 1911)