II

 

Un rayon de soleil, entré par la croisée sans volets, m’éveilla. Je courus vers la lumière et j’ouvris ma fenêtre toute grande.

Elle donnait sur la plaine.

Le château était construit dans les bois, riches de platanes et d’ormes, à quatre hectomètres environ de la lisière ; mais, devant lui, les arbres coupés laissaient une vaste clairière inclinée qui, en s’élargissant, gagnait les prés. On apercevait au bas de la côte, à gauche, les toits rouges du pauvre village, et la campagne, de là, s’étendait à perte de vue, plate et d’un vert tendre.

Je m’habillai.

Gambertin avait déjà quitté sa chambre. La porte en bâillait, et je vis cette chambre éclairée par une immense baie peu en rapport avec l’architecture surannée du reste. Décidément, Gambertin aimait l’hygiène. J’aperçus aussi une table avec des livres et des paperasses.

La maison semblait déserte et je n’y pus découvrir qu’une servante bougonne et volumineuse. Je l’appris par la suite : c’était Mme Didyme, et ce couple de rustres constituait à lui seul toute la livrée du comte de Gambertin. Mme saint Thomas m’honora d’une allocution inintelligible où je démêlai : « Monsieur travaille. »

Cela me dictait mon devoir. J’allai me promener.

Le château ressemblait à une caserne en ruines et l’herbe poussait dru aux fentes des mœllons. Du côté opposé à la plaine, une autre clairière était également taillée en plein bois ; mais quelques allées de verdure la traversaient, et des arbres d’agrément y formaient des bocages, s’efforçant encore d’y rappeler un parc. On devinait là, aux dessins élégants des sentes, à l’essence des catalpas, des sycomores, des tulipes, une splendeur abolie. Tout décelait l’abandon, et la forêt, sans doute, gagnait du terrain d’année en année, envahissant peu à peu les pelouses d’antan.

Au lointain, les montagnes levaient leurs fronts dénudés.

Deux grands bâtiments flanquaient le manoir, en retour vers le bois, – des granges probablement. L’un avait été surélevé de moitié ; la partie supérieure en était plus claire et l’on distinguait, dans le bas, des cadres de fenêtres maintenant remplis de maçonnerie. Le second s’adossait à d’autres constructions, celles de la ferme délaissée dont le spectacle serrait le cœur, tant il y avait là de lichen, de rouille et de moisissure. Dans la cour, quelque chose par terre attira mon attention : c’était une citerne ; il y stagnait une eau perfide, aussi verte que la margelle couverte de mousse.

Le silence impressionnait. Soudain, des pas réguliers sonnèrent sur le pavé. Dans une écurie bâtie pour trente chevaux, Saurien, les oreilles découragées, montait une garde fantomatique.

Je parcourus les bois environnants. Ils étaient moins fourrés que je l’avais cru tout d’abord. On circulait facilement à travers cette futaie à peine encombrée par-ci par-là de buissons. Les vestiges d’un mur d’enceinte s’y dressaient de place en place. L’endroit m’ayant paru sinistre, je revins vers la plaine.

Par bonheur, elle fermentait d’activité, et j’écoutai, parmi la fraîcheur du vent, sonner des enclumes, chanter les campagnards, et mugir, et bêler, et hennir les métairies. Les champs fourmillaient de petites taches claires et affairées ; des porcs brusques erraient en troupeaux voraces, avec des grognements ; une alouette, au-dessus de ma tête, gazouilla, comme un Saint-Esprit mélodieux… Ô boulevard de Sébastopol, comme tu étais loin !…

Cependant, Thomas hurla du château qu’il me fallait y retourner.

Nous nous dirigeâmes ensemble vers la grange isolée. Au-dessus du portail, on déchiffrait à l’effritement d’une sculpture le mot : Orangerie.

« Ah ! Enfin, vous voilà ! s’écria Gambertin. Il n’y a pas à dire, la paléontologie ne vous attire pas, hein ? »

Dieu du ciel ! Cette orangerie était un muséum ! un composé de la ménagerie, du charnier, du cauchemar, dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Le hall s’éclairait par le toit. Tout le côté gauche, d’un bout à l’autre et du sol aux chevrons, en était occupé par un squelette gigantesque et d’apparence invraisemblable. Au long de l’autre muraille, s’alignaient, quadrupèdes ou bipèdes, d’autres ossatures moins démesurées, mais tout aussi extravagantes. J’eus malgré moi, devant cette rangée, le sentiment bizarre d’une mascarade ; toutes ces charpentes de monstres étaient burlesques, surtout debout.

À la façon d’un carrelage irrégulier, des plaques de pierre scellées recouvraient les murs. Elles étaient gravées, en creux ou en relief, d’arborescences, d’empreintes, aux formes énigmatiques.

Une multitude d’ossements biscornus gisaient partout, blanchis et numérotés d’un chiffre noir.

Gambertin, vêtu d’une blouse d’épicier, s’appuyait à un établi couvert d’outils, ceux d’un serrurier, me sembla-t-il.

Je restai bouche bée ; ma curiosité s’éveillait.

« Expliquez-moi un peu ça, dis-je. En voilà un… son épine dorsale pourrait servir d’arête à la flèche d’une cathédrale ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Gambertin jubilait.

« Ça, triompha-t-il, c’est un atlantosaure !

– Mais il a… combien de long ?

– Trente mètres vingt-deux. Bien inspirés, mes pères, quand ils ont édifié cette vaste orangerie, et mieux encore les fermiers, quand ils l’exhaussèrent pour la transformer en dépôt à fourrage !

– Et celui-là, avec sa tête minuscule ?

– Un brontosaure. À côté, l’hypsilophodon. »

Une sorte de stupeur me gagna. Cette nomenclature en imposait.

« Voilà deux allosaures, un mégalosaure ; son voisin dont, vous le voyez, le montage n’est pas terminé, puisque les pattes de devant font défaut…

– Est-ce encore un mégalosaure ? fis-je étourdiment.

– Non pas, se récria Gambertin, mais un iguanodon. Si les crânes n’étaient pas juchés si haut, vous constateriez entre eux une belle différence, et quand les membres antérieurs de celui-ci seront en place, vous vous y tromperez moins facilement.

– Alors, c’est vous-même qui reconstituez ces bêtes ? dis-je.

– Oui, moi et le jardinier. Tenez, dit-il en désignant un tas d’os, il y a là-dedans un compsognathe tout entier. J’y travaillerai dès l’achèvement de l’iguanodon. Si le cœur vous en dit…

– Un compsognathe ! m’écria-je avec élan. Mais je crois bien que je veux vous aider ! Mais c’est captivant au suprême degré, ce que vous faites là !

– N’est-ce pas ? Je savais bien que vous y viendriez ; c’est irrésistible. Vous verrez, nous passerons des instants comme les dieux n’en connaissaient pas. À l’aide de raisonnements mathématiques, vous rétablirez pièce à pièces, au sein de votre imagination, le monde des premiers âges, et il vous sera donné d’entrevoir la solution du grand problème… Mais vous avez trop tardé ce matin pour que je commence votre initiation. Allons déjeuner. »

Dès ce moment, je fus la proie d’une surexcitation qui devait persister jusqu’à mon départ. À l’heure où j’écris, d’avoir retracé cette scène, j’éprouve encore, quoique bien atténuée, la même émotion : la fièvre des recherches.

Le repas fut vite expédié.

« Il fait remarquablement chaud pour la saison, observa Gambertin ; voulez-vous que nous fassions une promenade en fumant une pipe ? Aussi bien, ma première leçon vous profitera-t-elle davantage si je la donne dehors. »

Nous partîmes côte à côte.

« D’abord, répondez-moi, dit-il. Êtes-vous très religieux ?

– Je vais aux messes de mariage, aux offices funèbres…

– Bien. Quelle est votre opinion en politique ?

– Je suis républicain modéré…

– Mais êtes-vous modéré… avec fanatisme ?

– Je ne suis pas un militant ; aux élections, je vote, simplement.

– Bien. Maintenant, répondez encore. Quelles sont vos connaissances ?

– Vous le savez, j’ai passé le baccalauréat ès sciences.

– C’est tout ?

– Oui. Il me reste de ces études juste de quoi pouvoir les recommencer avec fruit, – de quoi pouvoir comprendre une démonstration. Encore cet avantage m’a-t-il peu servi ; le commerce est exigeant, on y goûte peu de répit, et les livres que j’ai lus pendant les dimanches pluvieux étaient destinés au plaisir plutôt qu’à l’instruction. En dehors de mes affaires, je cherche seulement à les oublier dans un délassement salubre et coûtant peu d’efforts. Travailler pour vivre m’a dégoûté du travail. Seul au monde, je n’ai donc pas eu besoin de refaire mes classes pour diriger celles de mes enfants et composer des devoirs à leur place… Je suis un vieux cancre, Gambertin.

– Tant mieux ; pas d’idées préconçues, c’est parfait. Vous n’êtes pas un cancre, Dupont ; vous êtes une table rase… »

Et, enveloppant d’un geste la plaine :

« Il fut un temps, dit-il, où ce pays était le fond de l’océan primitif, quand le Plateau Central en émergeait comme une île de schiste.

Puis, lentement, l’eau s’est retirée, laissant des marécages ; ceux-là séchèrent, et, depuis, nulle modification radicale n’a changé cette plaine. Les lents dépôts de la vie s’y accumulèrent seulement.

Tournez-vous.

La rive de l’océan – presque universel encore – suivait le bord des bois actuels, non du côté des Ormes, mais au pied de la montagne…

– Elle est bien triste, dis-je, avec sa mine de montagne lunaire.

– Elle fut resplendissante ; elle a jeté des feux éblouissants : c’est un volcan éteint. Il a dû surgir vers l’époque où la plaine était marécage. Il a surgi au milieu d’un sol de schiste déjà très antique, son élévation l’ayant préservé des eaux postérieures à celles qui l’avaient formé et de leurs dépôts successifs.

L’éruption souleva encore ce terrain et projeta à sa surface une masse de lave. Celle-ci recouvrit une partie du schiste – le milieu – et l’autre fut depuis respectée par les caprices géologiques.

Oui, ces sommets grisâtres sont en lave. Dans toute la région, vous les trouverez environnés de schiste et non en contact avec le fond de la mer disparue ; mais ici, sur une faible longueur, ces deux terrains se rejoignent ; et c’est une particularité assez rare, ce rapprochement intime de roches éruptives et d’une couche jurassique.

– Sans doute, avançai-je, cela est dû à une coulée de lave ?

– Non pas, mais à un éboulement, lors de l’éruption, de blocs refroidis. J’аі de bonnes raisons pour le croire : ces cratères, si proches en apparence, se trouvent trop éloignés pour avoir lancé leur lave jusqu’à la berge du marais, et vous verrez que la matière en question y est arrivée sous forme de rochers, et non à l’état de pâte en fusion.

– Mais, les animaux ?… fis-je.

– Attendez, nous y voilà.

Tout ceci vous a rappelé – chacun sait cela en naissant – que l’écorce terrestre est, en théorie, composée de dix-neuf couches différentes, sans compter les subdivisions…

– Comment, dis-je, en théorie ?

– Oui, parce que, comme vous l’avez vu pour ce schiste, les soulèvements d’un âge ont mis parfois un peu du sol contemporain à une altitude qui le sauva des ensevelissements à venir ; d’autres fois, au contraire, – et c’est le cas de cette plaine jurassique, – les inondations fantasques ont soudain ménagé telle ou telle contrée. Tenez, tout le sud-ouest de la France était immergé tandis que l’emplacement des Ormes restait sec.

Je vous ferai mieux saisir cela sur mes cartes géologiques.

Donc, le sol est stratifié en dix-neuf écorces dont chacune représente une ère. Mais elles ne renferment pas toutes des fossiles, car toutes, n’ayant pas connu la vie, n’ont pu l’enclore au sein de leur épaississement.

La vie n’apparaît – et combien discrètement – que dans le quatrième lit en partant du feu central, c’est-à-dire dans le deuxième terrain d’origine aquatique, les deux premiers lits (de lave et de granit) étant fils non de l’onde mais du feu, et le troisième (de schiste) ayant été déposé par une eau bouillante, milieu incompatible avec les exigences de la vie.

C’est vous dire que vous ne trouverez nulle trace de bêtes dites antédiluviennes dans ces montagnes de lave, non plus que dans leur entourage immédiat (de schiste). Mais ici, s’écria Gambertin en frappant du pied le gazon, quelle faune et quelle flore !

– Si je comprends bien, dis-je, les fossiles de l’orangerie sont tous de la même période ?

– Parfaitement. Ils vivaient au milieu de l’époque secondaire, les sols superposés étant classés, par groupes de trois, en époques biologiques : la primordiale, la primaire, la secondaire, etc. »

Oh ! que je voudrais me rappeler cette leçon et les suivantes ! Gambertin m’enseigna des multitudes de lois ; je l’écoutais sans prendre de notes, sûr de ma mémoire, tant ses cours étaient clairs et semblaient peu compliqués… Mais, à présent, que m’en reste-t-il ? Un souvenir confus où je repêche laborieusement des bribes… celles qui me paraissent indispensables à l’intelligence de mon récit…

Il décrivit l’histoire de la Terre, d’abord nébuleuse détachée du Soleil, puis noyau de feu qui se solidifie, les vapeurs ambiantes tombant en pluie pour remonter aussitôt, condensées, le refroidissement, l’eau couvrant tout, l’émersion des continents, les marées formidables, les tremblements de terre, et enfin, au sein des mers tièdes, la vie, ses progrès, depuis l’humble substance gélatineuse et morne jusqu’à l’homme, en passant par les goémons, les plantes, les mollusques, les poissons, les sauriens, les mammifères…

Chaque soir, un point nouveau s’était élucidé ; à chaque heure, je pénétrais plus avant parmi le mystère. Hélas, j’ai tout compris… et je ne sais plus rien… Il est peut-être défendu de retenir le « Parce que » du « Pourquoi » suprême.

La leçon d’ouverture s’était prolongée.

Comme nous regagnions le château par un coucher de soleil d’une ardeur prématurée, je dis à Gambertin :

« Avec ces émouvantes spéculations, nous avons oublié de visiter les fouilles.

– Elles sont à une assez grande distance, répondit-il, de l’autre côté de la forêt, justement sur l’ancienne plage, à la jonction des laves et du territoire jurassique. C’est là que j’ai heurté l’os révélateur.

Évidemment, sur toute la surface de la plaine, on pourrait se livrer à des recherches ; mais les fossiles sont en général peu fréquents ; on creuserait bien des trous avant de réussir, et puis, là-dessous, gisent surtout des poissons. Quelques reptiles gigantesques, comme l’ichtyosaure et le plésiosaure, seraient, je l’avoue, de belles trouvailles ; mais je préfère travailler là-bas, où reposent une quantité de dinosaures. Ils me charment davantage ; plus tard, vous en apprendrez la cause.

Ces bêtes, dont le nom veut dire « lézards terribles, » n’étaient organisées pour la nage qu’à demi, mais elles fréquentaient sans exception le bord des eaux et les marais où elles barbotaient, celles-ci broutant des herbes marines, celles-là dévorant les poissons. L’eau demeurait l’élément fertile, nécessaire aux fonctions vitales ; mais déjà certains êtres n’y flottaient plus constamment, et bien des pattes non palmées foulaient volontiers la terre ferme. »

Il poussa la porte de l’orangerie.

L’ombre grandissait les squelettes blancs. Je les toisai en connaisseur, mais mon orgueil fondit sans délai ; Gambertin parlait :

« Que d’inconnu, pourtant, subsiste en ces présences ! Voilà la certitude : des os. Mais quelle chair, quels muscles, quels organes soutenaient-ils ?

– Vous ne le savez pas ? dis-je.

– Non. Seulement, je le présume. »
 

(À suivre.)

 
 

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(Maurice Renard, in La Revue française hebdomadaire, dix-septième année, n° 33, 13 août 1922)