Par un beau soir d’été, le sire de Gollerus, beau domaine d’Irlande, se promenait au bord de la mer. Il suivait un sentier, le long d’une petite baie de sable. La lune venait de se lever, et, à sa lumière, le gentilhomme aperçut sur la plage des formes légères qui dansaient. Dans un coin de la grève, près des rochers, des peaux de phoques gisaient à terre. Le sire de Gollerus s’approcha tout doucement pour mieux observer les danseurs. Il vit alors que c’étaient de belles jeunes femmes aux longues chevelures qui dansaient ainsi au clair de lune, en compagnie de jeunes hommes. S’approchant plus encore, il s’aperçut qu’une des peaux de phoques était tout près de lui, à terre. S’en emparant, il s’éloigna et la dissimula dans un creux de rocher. Comme il revenait sur ses pas, les danseurs l’entendirent. Alors, rapides comme l’éclair, chacun s’empara d’une peau de phoque et, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer, sous l’apparence de phoques. Seule, une belle jeune fille demeura en arrière, cherchant, sans la trouver, sa vêture marine.

Comme elle pleurait et se tordait les mains, le sire de Gollerus, ému de sa beauté et de sa douleur, s’approcha d’elle, s’efforçant de la consoler. Mais il ne put y parvenir ; dans une langue incompréhensible, elle lui expliquait en pleurant tout ce qu’elle avait perdu : non seulement sa fourrure marine, mais la possibilité de retourner dans son élément, parmi les siens. Elle finit cependant par se laisser emmener par le gentilhomme… Il la conduisit à son château, la confia à ses femmes de chambre pour qu’elles en prennent soin. Il la fit baptiser, lui apprit sa langue et, ne refusant rien à cette beauté touchante et mélancolique, lui donna des maîtres à chanter, à danser, à dessiner… La jeune femme se montra élève docile. Cependant, le sire de Gollerus dut renoncer à l’entendre chanter. Elle avait pourtant la voix la plus belle du monde. Mais elle était d’une si bouleversante nostalgie que tous ceux qui l’entendaient, comme sous un charme, ne pouvaient plus bouger, à peine respirer, immobiles et comme frappés de stupeur, jusqu’à la dernière note. La plus bouleversée d’ailleurs par son chant, c’était la jeune femme elle-même. Elle demeurait ensuite de longues heures, silencieuse, accoudée à sa fenêtre, regardant les flots de la mer qui venaient se briser sans trêve au pied du château. Cependant, le sire de Gollerus ne pouvait plus vivre sans son inconnue. Il lui demanda d’être sa femme, et elle y consentit. Le mariage eut lieu en grande pompe, et, pendant quelque temps tout au moins, la jeune châtelaine parut plus heureuse.

De beaux enfants naquirent. Étrange particularité : ils eurent tous entre les doigts une membrane légère… Leur mère se montrait pour eux attentive et tendre ; son humeur était toujours douce et un peu triste. Mais elle prit l’habitude de mener ses enfants se baigner encore tout jeunes, les faisant nager et plonger pendant des heures. Le sire de Gollerus n’osait rien dire, mais il haïssait cette distraction… Tout ce qui était pour lui évocateur de la mer lui faisait peur. Il portait à sa femme un violent amour, et la crainte de la perdre vivait toujours en son âme.

Cependant, les enfants grandissaient, mais la châtelaine semblait de plus en plus mélancolique. Elle faisait de longues promenades sur la côte, toujours seule. Un jour, le sire de Gollerus la suivit. Elle se rendit à la plage même où il l’avait vue pour la première fois, et, arrivée là, poussa un long cri d’appel. Bientôt, un grand phoque parut hors de l’eau. Il s’approcha tout près du rivage et s’entretint avec la jeune femme dans une langue étrange, qui était celle qu’elle avait parlée jadis. Le sire de Gollerus, après avoir assisté à cet entretien, se hâta de rentrer avant sa femme au château. Maintes fois les mêmes faits se répétèrent, et, chaque fois, c’est plus triste, plus accablée, que la dame de Gollerus rentrait chez son mari.

Pourtant, elle lui montrait de la tendresse et de la reconnaissance pour les soins dont il l’entourait. Mais il savait bien qu’elle n’était pas heureuse, que ni lui, ni son amour, ni même ses enfants ne pourraient arriver à effacer en elle les souvenirs de sa libre vie d’autrefois… Il l’aimait cependant trop pour se résoudre à la perdre…

Un jour que son mari était absent, la Dame de Gollerus était assise près de sa fenêtre, absorbée dans une broderie précieuse… Soudain courut à elle sa petite fille, son aînée, grande personne âgée de six ans. Elle avait trouvé, dans un recoin obscur des combles du château, un objet étrange qu’elle apportait à sa mère. Celle-ci s’en saisit et reconnut, avec quel battement de cœur, sa peau de phoque, rapportée et cachée là depuis des années par le sire de Gollerus.

Alors, la tentation fut la plus forte. Quelque amour qu’elle eût pour ses enfants, la mer l’appelait depuis tant d’années, et cet appel était irrésistible. Prenant ses enfants dans ses bras, elle les embrassa en pleurant, peignant une dernière fois leurs beaux cheveux. Enfin, s’arrachant à eux, elle prit le chemin de la mer.

Elle était partie depuis quelques minutes à peine quand le sire de Gollerus rentra. Sa fille courut à lui et lui raconta ce qui était arrivé, car l’enfant était encore toute bouleversée des baisers et des pleurs maternels. Fou d’inquiétude et de crainte, le gentilhomme s’empressa de courir jusqu’à la baie où sa femme avait l’habitude de se rendre. Il l’aperçut en arrivant. Debout, sur un rocher escarpé, la peau de phoque à ses pieds, elle s’apprêtait à la revêtir et à plonger. N’osant s’approcher de peur de la faire fuir plus vite, il la supplia de revenir à lui. Mais, tournant vers lui des yeux pleins de douleur et de reproche :

« Les enfants que je laisse te parleront de moi. En vérité, je t’ai bien aimé, et tu m’as montré un grand amour. Mais, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu oublier les miens, la libre vie au gré des vagues, la splendeur des terres sous-marines, et par-dessus tout l’amour que je portais à mon premier mari, dont tu m’as involontairement, mais cruellement séparée pendant de longues années. Adieu donc. Oublie-moi. Aime les enfants. Et songe, quand tu verras des formes danser sur le rivage au clair de lune, que je ne saurai, moi, jamais t’oublier tout à fait. Tu m’as fait don d’une chose que nous ignorons presque totalement, nous qui vivons de longues, longues années sans aucune mésaventure. Sois heureux, car tu m’as tout de même rendue humaine, puisque tu m’as appris la douleur. »

Sur ces derniers mots, elle revêtit la peau de phoque et, légère, plongea du haut du rocher. Alors surgit des vagues la tête du grand phoque avec qui elle avait si souvent conversé. Et, tandis que le sire de Gollerus restait seul avec son chagrin, il pouvait voir s’éloigner de compagnie les deux époux retrouvés, nageant tous deux côte à côte dans le sillage argenté du clair de lune sur les flots.
 
 

 

–––––

 
 

(Lucienne Escoube, Contes du pays d’Eire, Paris : La Nouvelle Édition, 1945 ; repris sous le titre : Contes irlandais aux éditions Terre de Brume, « Bibliothèque celte, » en 2008. En dépit de son titre emprunté à Thomas Crofton Croker, ce conte est plutôt une adaptation de la version de Thomas Keightley. Voir « La Sirène aux deux maris » et « La Mermaid » dans l’appendice de La Fiancée aux cheveux d’or, déjà publiés sur ce site. Nous reproduisons ci-dessous le texte de Croker)

 
 

 

 
 

–––––

 
 

 

THOMAS CROFTON CROKER : THE LADY OF GOLLERUS

 

–––––

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

–––––

 
 

(Thomas Crofton Croker, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, London : John Murray, 1828. Gravure illustrant « The Lady of Gollerus, » in Gems from the Best Authors, grave and gay, New York, London, Paris and Melbourne: Cassel & Company Ltd, 1887)