Depuis dix-sept heures, le train roulait. Quelques arrêts pendant la nuit, des arrêts qui paraissaient interminables puis de nouveau le ronronnement monotone de la locomotive. J’avais depuis longtemps fini le livre que j’avais emporté et je regardais à travers les vitres la plaine qui s’étendait à perte de vue. C’était toujours la même plaine, les mêmes petits boqueteaux. J’avais essayé de dormir, mais en vain. J’étais irrité de fumer. Cela aussi me paraissait monotone. À l’arrêt, un voyageur monta dans mon compartiment. C’était une petite station qui devait desservir des bourgades éloignées. On ne voyait nulle maison aux alentours.
Il s’installa en face de moi, déposa un paquet sous la banquette et me regarda avec amusement. Lui ressemblait à un nain qui aurait trop grandi. Ses vêtements trop neufs étaient aussi trop courts. Ses chaussures étaient grises de poussière et semblaient fatiguées. Il avait posé sa casquette sur son crâne chauve, mais sans l’enfoncer.
Trois heures s’écoulèrent sans qu’il m’adressât la parole. Il me regardait attentivement comme on regarde un insecte se débattre dans une flaque d’eau.
Puis il ferma les yeux et s’endormit rapidement. Le soir tombait et je pouvais entendre sa respiration ralentie. De crainte de le réveiller (j’enviais son sommeil), je m’immobilisais. Je n’osais ni me lever ni bouger la main, ni tousser. Je comptais les secondes. J’étais à bout de patience.
L’homme changea de position sans se réveiller. Il s’affaissa sur la banquette et, posant sa tête sur sa main gauche, laissa tomber sa main droite. Il faisait déjà très sombre et je ne distinguais que les gestes du dormeur. Il se mit à ronfler, à siffler plutôt qu’à ronfler, comme un homme extrêmement las qui s’est laissé conquérir par le sommeil, qui refuse de lutter contre le sommeil.
J’assistais à la tombée de la nuit. Il me semblait que le train qui me portait pénétrait lentement dans le domaine de l’ombre. Les bruits semblaient plus forts et plus lourds, les odeurs montaient en s’amplifiant tandis qu’un calme incertain, qu’un calme « mobile » s’insinuait. Je me laissais bercer. Je m’assoupis.
Avec un effort que ne justifiait pas la portée de mon acte, j’allumai une cigarette. Jamais ce geste que j’accomplis tant de fois par jour et si machinalement ne me parut plus pénible et plus lent.
J’approchai lentement l’allumette de l’extrémité de ma cigarette et, après avoir tiré quelques bouffées, je jetai à mes pieds la petite flamme. Elle tomba à quelques centimètres de la main abandonnée du dormeur. Si je n’avais pas été dans l’état singulier dans lequel je me trouvais, je me serais levé brusquement et j’aurais posé le pied sur le tison ardent. La flamme, avant de s’éteindre, monta et jeta une vive lueur sur la main de mon compagnon. Et je vis qu’elle était comme étoilée de sang.
La flamme s’éteignit. La nuit, à ce moment, était profonde. Nous traversions quelques bois qui alourdissaient encore l’obscurité.
Je grattai une autre allumette et, feignant de chercher sur le parquet du wagon un objet égaré, je m’approchai de la main que j’avais vue ensanglantée. Ce n’était pas une hallucination. Aucun doute n’était possible. Une grosse tache de sang sec maculait le revers de cette main endormie. Il y avait aussi sur le poignet un bracelet sanglant, un bracelet épais.
« Cet homme s’est blessé, » pensai-je.
Et je voulus songer à autre chose.
Mais le moyen d’éviter certaines pensées quand, depuis une vingtaine d’heures, on roule dans le pays le plus monotone du monde, dans le début de la nuit, l’esprit engourdi par le halètement régulier d’une locomotive et le roulement monotone des roues sur les rails !
Je fis des efforts pour résoudre des problèmes que je me posais ; je m’accrochais à des chiffres, à des formules ; je jouais avec les mots. Mais ce n’est que la surface de mon esprit qui reflétait ces pensées. Au fond de moi, il y avait l’image étoilée de cette tache de sang sur cette main ouverte devant moi.
Tout à coup, j’abdiquai. Je renonçai à me distraire et je laissai mon imagination se livrer aux plus inquiétantes fantaisies. Elle m’imposa cette conviction que cet homme endormi était un assassin.
La nuit qui m’entourait de toutes parts, qui m’isolait et me faisait perdre contact avec toute réalité extérieure, favorisait cette inquiétude soudaine.
Je repris un à un tous les détails qui m’avaient frappé : les souliers couverts de poussière qui trahissaient une longue course à travers champs vers cette station où l’homme était monté ; les habits trop étroits étaient des habits volés en échange de ceux que portaient l’homme à l’heure du crime ; l’étrange et invincible fatigue du dormeur qui succédait à un violent effort.
Impossible de résister. J’avais la certitude que mon compagnon était un assassin.
Mais l’imagination ne cède pas si volontiers. Elle m’obligeait à inventer les raisons et les circonstances du crime.
Lentement, mais régulièrement, un tableau coloré et précis se composait et s’étalait devant moi. J’oubliais ma propre existence et le décor du train. La réalité cédait à cette hallucination et c’est avec cette reconstitution sous les yeux que je dus m’endormir. Je n’étais pas très sûr de mon sommeil, car j’étais à mi-chemin entre le rêve du dormeur et la vision du distrait.
Les lueurs incertaines de l’aube m’éveillèrent. Il faisait froid et mon assoupissement m’avait engourdi. Je ne pris pas immédiatement conscience de ce qui m’entourait. J’ouvris plusieurs fois les yeux avant de retrouver l’équilibre de la veille.
L’homme dormait toujours. La lumière grise du soleil levant éclairait sa main tachée. Le sang était devenu presque noir.
Une heure environ se passa. Mon compagnon ne bougeait pas, et moi-même je me laissais engourdir par un mauvais sommeil.
Un brusque arrêt bouleversa toute cette atmosphère. Il semblait que l’on avait brusquement tout cassé. Mon compagnon se dressa et regarda immédiatement à travers les vitres du wagon. Avec la manche de son veston, la manche qui couvrait le bras sanglant, il frotta la vitre que la buée rendait opaque. Il ne semblait pas se rendre compte que sa main était maculée de sang. Il obéissait à une idée fixe, je ne savais laquelle. Il n’y avait qu’à voir avec quelle attention il observait les allées et venues des gens dans la petite gare où nous étions arrêtés. Il bâilla plusieurs fois, mais sans quitter des yeux la vitre du wagon. Nous repartîmes et un sourire fit grimacer la bouche de l’homme.
Il me regarda alors et remarqua que mes yeux étaient fixés sur sa main. Mais il ne bougea pas. C’est moi qui ne pus supporter ce silence et c’est moi qui, en le regardant intensément, lui demandai :
« Vous vous êtes blessé ? »
Il regarda sa main gauche avant sa main droite, celle cependant qui était tachée.
« Non, » fit-il.
Et il frotta la tache qui commençait à s’écailler. Mais il se tut et toute son attitude, l’expression de son visage me firent comprendre qu’il ne désirait pas parler.
Nous nous regardions sans mot dire et je pouvais voir dans ses yeux qu’il lisait clairement ma pensée, qu’il avait parfaitement deviné mes soupçons.
À plusieurs reprises, le train ralentit. Il regarda à travers la vitre avec ce que je croyais être de l’inquiétude.
Nous arrivâmes enfin.
En descendant sur le quai, je remarquai des hommes dont la mise et l’attitude révèlent leur profession de policiers. Ils guettaient un voyageur.
Derrière moi, mon compagnon de la nuit attendait. Il prit brusquement une décision. Il s’empara d’une de mes valises et me donna le bras.
À la sortie, on lui réclama son billet.
« J’ai perdu mon ticket de quai, » dit-il, et il tendit 50 centimes.
Puis il me fit hâter le pas.
Quand nous arrivâmes à la station des taxis, il posa ma valise dans une voiture et il me lâcha le bras.
« Merci, » dit-il simplement.
Il sauta dans la première voiture qui passait.
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(Philippe Soupault, « Un Récit inédit, » in Monde, hebdomadaire international, septième année, n° 295, samedi 24 février 1934 ; José Clemente Orozco, « The Subway, » huile sur toile, 1928)


