Spiritisme et tables tournantes firent couler beaucoup d’encre dans la seconde moitié du XIXe siècle. « Les Mondes habités, révélations d’un esprit » s’inscrivent dans cette lignée et exploitent un thème récurrent dans le roman spirite : la transmigration des âmes à travers le système solaire. Mais ce qui constitue la véritable originalité de l’ouvrage, c’est qu’il s’agit, à notre connaissance, de l’un des tout premiers essais littéraires traitant de créatures extraterrestres non anthropomorphes.
L’édition originale de ce roman parut chez Dentu, en 1859, sous le nom de William Snake, avant d’être remise en vente cinq années plus tard, anonymement cette fois, sous une nouvelle couverture et chez un nouvel éditeur : Ballay aîné – pratique courante pour écouler les invendus. William Snake est le pseudonyme de Jean-Raymond Eugène d’Araquy, né dans le New-Jersey en 1808, de parents français ; reçu à l’école de Saint-Cyr, il fit carrière dans l’armée, avant de se tourner vers la littérature ; il est l’auteur de trois romans provinciaux et collabora notamment à la Revue contemporaine.
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« Les Séléniens n’ont ni bouche, ni yeux, ni oreilles, ni bras ; ils sont unipèdes et amphibies, et, sur terre, se meuvent par sauts. D’épaisses ténèbres couvrent la partie habitée de leur planète, l’hémisphère que vous ne voyez pas et qui est concave. Un morne silence y règne. Il est couvert de lacs habités comme la terre même. »
Madame B*** étendit la main vers une petite bibliothèque, y prit un livre qu’elle feuilleta, et lut : « Il n’y a pas à la surface de la lune aussi peu d’air qu’il y en a dans le récipient de la meilleure machine pneumatique. Il ne peut pas y avoir d’eau, car l’eau, placée dans le vide, se vaporiserait, et la moindre vapeur réfracte la lumière ; ce qui ne s’est pas encore vu sur la lune. Il n’y a pas de glace, car la glace se vaporise dans le vide. »
Elle ajouta avec une gravité moqueuse: « Leçons d’astronomie professées à l’Observatoire royal par M. Arago, membre de l’Institut, et recueillies par un de ses élèves. Seizième leçon, page 285. Qui opposerez-vous à M. Arago ?
– M. Arago. Je vous renvoie à l’Astronomie populaire, qui vient de paraître, tome III, livre XXI, chapitre XVIII : « Y a-t-il de l’eau sur la lune ? » Vous verrez que l’illustre astronome parlant lui-même est beaucoup moins affirmatif que quand on le fait parler. »
« La lune n’a pas d’atmosphère ; mais l’eau est maintenue à sa surface par un fluide dont vos astronomes à venir détermineront la nature.
De même que chez vous tout se réalise dans la forme, sur votre satellite tout se réalise dans le mouvement.
Si ses habitants n’ont pas d’yeux, ils ont un organe de la vision, et, si je peux parler ainsi, se voient par sensation. Vous comprenez combien il est difficile de vous expliquer une chose dont vous n’avez pas d’idée. Les révélations qui ont maintenant lieu sur la terre se sont toujours produites, mais Dieu a permis qu’elles se multipliassent pour donner un coup de fouet à la foi chancelante. Nous communiquons aussi avec les Séléniens, et ce que nous leur disons de vous les jette dans le plus profond étonnement. Comment leur faire comprendre, leur dire même que vous avez, par exemple, des pieds et des mains ? que vous respirez, eux qui ne respirent pas, puisqu’ils n’ont pas d’atmosphère ? »
« Et comment peut-on vivre sans respirer ? me demanda madame B***.
– Comme certains animaux qui n’ont point d’organes respiratoires, et semblent n’avoir pas besoin de respirer (1). »
« Si nous leur parlons de la nature inanimée de vos arbres, de vos plantes, de vos métaux, la difficulté est bien plus grande encore, comme vous l’allez voir.
Mais, avant d’entrer dans d’autres détails, il faut vous donner une idée de la figure et de l’organisation de ces hommes. »
Je passai à madame B*** une feuille détachée sur laquelle étaient tracées deux figures, et je continuai à lire :
« Le corps de ces hommes est porté sur un tronc de cône renversé A qui est le pied. Au-dessus se trouve un cylindre B sur lequel repose une sphère E. À droite et à gauche, au point d’intersection de la sphère et du cylindre, sont un cône D, et un cylindre C qui projette sept filaments. Au-dessus de la première sphère s’en trouve une seconde qui en supporte deux autres plus petites G et H, de chacune desquelles sortent trois rayons ou filaments. Du point où ces deux sphères se touchent s’élève une tige T au sommet de laquelle est une sorte de fuseau P ayant sept ouvertures circulaires.
La stature de cet homme est de deux mètres de votre mesure. »
« Dieu ! que c’est laid ! dit madame B***.
– Vous trouvez? Je n’ai jamais vu de plus beau scarabée. »
« Le corps de la femme diffère en trois points de celui de l’homme : sur le diamètre prolongé de la sphère F et à chacune de ses extrémités vous voyez un cube X et un polyèdre à facettes du plus bel effet Z : ce sont les appas de la femme. La tige T’, au lieu du fuseau, supporte un triangle P’ à son extrémité. Huit triangles plus petits s’appuient par le sommet sur les deux cotés de ce grand triangle. Telle est la femme de la lune.
Ces hommes ont cinq sens, savoir : le sens du mouvement, qui réside en A et en B ; le sens de la chaleur, en C ; le sens des liquides, en D ; le sens de la lumière, qui réside dans les petites sphères G et H et leurs filaments, et enfin le sens de l’odorat dans la sphère E. »
« Le sens de l’odorat ! et comment peut-on sentir, ou, si vous voulez, odorer sans respirer ?
– Pour nous, cela est difficile ; mais remarquez que la sensation de l’odorat a lieu par contact. L’aspiration n’est qu’un véhicule ; elle apporte les émanations odorantes sur l’organe olfactif. La preuve que l’odorat n’est pas intimement lié à la respiration, c’est que des hommes dont les poumons fonctionnent bien n’ont pas d’odorat par suite de l’insensibilité ou de la paralysie du nerf olfactif. Comment s’opère le contact chez les habitants de la lune ? Votre Esprit ne le dit pas ; mais il suffit qu’il y ait contact pour que ces hommes odorent. »
« Cette sphère E est percée comme une écumoire de trous ayant un jeu de soupape, dont les uns attirent les odeurs, les autres absorbent les aliments, tandis que les autres les sécrètent. Vous verrez tout à l’heure que cette sphère est le siège de la vie. »
« Cela vous paraît extraordinaire, madame ?
– Dites, je vous prie, extravagant.
– Cependant, Cuvier a fait connaître un zoophyte, le rhizostome, dont la structure ne ressemble pas mal à celle de cet homme. Il a la forme d’un champignon. La partie qui correspond au pied du champignon se termine par huit feuilles triangulaires et dentelées. À chacune de leurs dentelures est un petit trou ; et il y a près de huit cents de ces trous. L’animal n’a pas d’autre bouche (2). »
« Insensibles aux influences de la température, ces hommes produisent sans relâche une lumière sans chaleur. Le sens de la chaleur ne leur sert donc qu’à apprécier les degrés de température sans qu’ils en éprouvent ni bien-être ni malaise ; c’est à peu près un thermomètre entre vos mains.
La lumière bleue leur sert de boisson, la verte et la rouge de nourriture.
La lumière cendrée, remarquée par les astronomes autour de la lune et que Lambert de Berlin a vue verte, a réellement cette couleur. Il l’attribue à la réverbération de la terre sur la lune quand le soleil éclaire les immenses nappes de verdure de votre nouveau monde, et, en cela, se trompe ; c’est la lumière verte comestible.
Les diverses nuances représentent la diversité des aliments et des boissons. La lumière rouge et ses nuances sont des aliments grossiers, la verte et les siennes des aliments délicats. La verte se falsifie avec la rouge. »
« Miséricorde ! comme le café avec la chicorée.
– Voyez, madame, s’ils sont en progrès ! »
« Ces deux lumières qui, sans analogie avec vos nourritures animale et végétale, peuvent cependant les représenter quant à la différence entre elles, s’obtiennent par le tournoiement. L’homme opère sur son tronc de cône, qui est protégé par un sabot d’une substance dure assez semblable à la corne, différents mouvements par lesquels il obtient les lumières, les odeurs, les couleurs qui remplacent pour lui vos matières animales, végétales, minérales.
La lumière blanche sert à perpétuer l’espèce ; elle s’émet de préférence dans l’eau. C’est le fuseau P qui la projette pendant que la tige T s’incline dans un mouvement en spirale. De son côté, la tige T’ s’incline dans le même mouvement, et le triangle P’ absorbe la lumière. La fécondation se fait ainsi à la manière de certains de vos végétaux, des palmiers, par exemple.
Le germe déposé dans le triangle P’ descend le long de la tige jusqu’à une poche qui, chez la femme, remplit le vide laissé entre les sphères tangentes F, G, H. À mesure que le fœtus se développe, les sphères G et H s’écartent. La gestation accomplie, l’enfant sort par une ouverture de la poche. Il se tient sur son cône tronqué et se meut dès sa naissance. Les soins des parents se bornent à introduire par le mouvement dans ses organes absorbants la lumière qui doit le nourrir, car ses mouvements à lui ne sont qu’instinctifs.
La maladie, selon son plus ou moins de gravité, ralentit le mouvement des corps ou les immobilise. Il en est de même du sommeil ; ces hommes dorment debout sur leur cône tronqué, enveloppés d’une odeur protectrice qui remplace votre lit et vos rideaux.
Les métaux précieux sont représentés par la lumière jaune et ses nuances. Vos mineurs ne souffrent pas plus que les malheureux employés à la produire. Leur mouvement est selon la ligne droite, mais des plus pénibles à cause des émanations qu’il soulève.
La couleur orange est la maladie, le citron le signe de la virginité. Cette couleur est fort rare, et on en fabrique. »
« Voilà, observai-je, une perfection à laquelle nous ne sommes point encore arrivés. »
« Les grands dépôts d’appro-visionnements, les magasins publics, les habitations d’agrément, les lieux de plaisir enfin, se construisent dans l’eau, les villes sur le sol. Ces constructions se font au moyen d’odeurs qui en défendent l’entrée à tout autre qu’au propriétaire. Le maçon les dispose avec son cône tronqué par un mouvement particulier. Une contre-odeur, dont l’émission annule l’effet des autres, sert de clef. C’est donc dans l’eau que les riches et les oisifs passent tous leurs moments de loisir ; mais ils n’y pourraient rester toujours impunément. Le sens des liquides est là pour les avertir du danger d’une immersion trop prolongée. Il y a dans les établissements publics des cabinets particuliers où l’on dîne très bien à deux pour deux pats de lumière jaune, représentant douze francs de votre monnaie. »
« Ce n’est pas cher, » dit étourdiment madame B***.
« On rencontre presque tous les jours dans une maison à la mode, appelée le Oum, un célèbre banquier, Avenav. Il déjeune dans son lit, se lève à onze heures, réunit ses secrétaires, auxquels il distribue le travail de la journée, va au Pnam, c’est-à-dire à la Bourse, y fait nonchalamment deux ou trois tours, décide de la hausse ou de la baisse, et de là se rend au Oum, où de jeunes filles qui exhalent le lascaris… »
« Qu’est-ce que le lascaris? demanda madame B***.
– Il n’en a pas encore parlé ; mais c’est probablement une odeur. Nous le saurons plus tard sans doute. »
« … où de jeunes filles qui exhalent le lascaris exécutent des danses. Quoiqu’une vengeance ait mis ce riche citoyen dans un état analogue à celui de Narsès et d’Abeilard, il est généreux avec ces dames ; mais il en est réduit à apprécier le cube et le polyèdre, ce qu’il fait par un mouvement rotatoire.
Les maisons, bien que protégées par les matériaux dont elles se composent, ne sont pas toutefois impénétrables. D’habiles voleurs fabriquent de fausses clefs ; mais, pris en flagrant délit ou découverts, ils sont conduits devant le juge, qui leur applique l’odeur d’alspapuf, laquelle empêche de cabrioler. C’est la prison chez vous.
Dévorés des mêmes passions que vous, animés de la même rage fratricide, les Séléniens l’assouvissent aussi par les armes, l’odeur de macarac, qui tue ou blesse selon son intensité. L’homme attaqué s’en préserve par une cabriole. Que s’il la manque ou ne part pas à temps, le macarac ,frappant les trous de la sphère où réside le sens de l’odorat, les dilate, s’y introduit et donne la mort. J’ai donc eu raison de vous dire que là où était le sens de l’odorat, là était le siège de la vie. À la guerre, les soldats enferment leur provision de macarac dans un sac fait d’une odeur appelée binin, qui concentre et contient le poison. Par un mouvement du cône tronqué, ils poussent ce sac devant eux, l’ouvrent et le referment par d’autres mouvements, et par un autre enfin lancent l’odeur sur l’ennemi. C’est une infection ; elle a beaucoup d’analogie avec votre jasmin. »
« Voilà des délicats, dit madame B*** en riant.
« Un des parfums les plus recherchés… »
Je me grattai le front pour trouver un moyen d’expliquer honnêtement à madame B*** ce que je lisais sur le papier.
« Qu’est-ce qui vous arrête ? me demanda-t-elle.
– Avez-vous fait le trajet de Paris à Saint-Cloud par le chemin de fer ?
– Oui.
– Un peu au-delà de Courbevoie, le vent soufflant du nord, n’avez-vous pas été contrainte de porter votre mouchoir à votre nez ?
– Je n’y manque jamais.
– Il y a là une espèce de séchoir qui doit appartenir à M. Domange. C’est l’odeur qu’ils aiment.
– Quelle horreur ! »
Je repris ma lecture.
« Mais le plus délicieux de tous les parfums, celui qui s’obtient par la ligne brisée, le lascaris… »
« Encore quelque infamie, dit madame B*** me voyant hésiter de nouveau.
– Vous l’aurez bientôt deviné, si, comme je le suppose, vous préférez une rose fraîche à une rose desséchée.
– Vraiment, dit-elle ne pouvant s’empêcher de rire, cela a l’air d’une mauvaise plaisanterie.
– Qui sait ?
– Comment, monsieur ! sérieusement vous croyez à ces sornettes ?
– Nous sommes pleins de contradictions. Vous-même, si votre mouchoir avait recouvert une morue, vous le rejetteriez avec dégoût. Cependant vos dents ne dédaignent pas de mastiquer cette chair puante, et votre langue, comme une truelle, de la promener autour du palais pour la mieux savourer. Veuillez y réfléchir, et vous verrez qu’il y aurait des choses très curieuses à dire sur le charme des mauvaises odeurs.
– Je ne suis pas assez savante pour traiter ce sujet. Adressez-vous à ceux qui font métier de les recueillir et de les emmagasiner.
– Les successeurs de ceux dont vous parlez pourront bien un jour, quand la terre communiquera avec la lune, expédier dans des ballons ce parfum qui vous révolte et recevoir en échange l’affreux macarac ou jasmin. Ce sera une excellente branche d’industrie.
– Voulez-vous continuer, me dit madame B*** en aspirant avec bonheur ce qui restait de chocolat dans sa tasse ; le sujet ne me paraît pas comporter qu’on s’y arrête. »
« C’est sur le sol que se produisent toutes ces lumières et toutes ces odeurs ; le mouvement les attire d’en haut et les y concentre. Là est l’arène des travailleurs. Mais sous leurs efforts incessants, ce sol s’est détérioré, est devenu inégal, pénible à parcourir, et l’enchérissement de tous les objets de consommation ou de trafic en est le résultat. Il faudrait de grands travaux pour le remettre dans son état primitif. Aussi voit-on sur la lune, comme sur la terre, le pauvre envier le riche, celui-ci sans pitié pour l’autre. De là des haines d’individu à individu, de peuple à peuple, des luttes partielles, des guerres générales dans lesquelles le macarac coule à flots. Le plus grand capitaine des temps modernes est Bix ; c’est lui qui a fait l’emploi le plus judicieux de ce poison. Ces peuples, après avoir été soumis au gouvernement monarchique, vivent maintenant en république et s’en trouvent fort mal. Ils ne tarderont pas à se donner un roi.
Si les secousses politiques qui ont troublé dans ces derniers temps les habitants de la lune n’ont pas nui aux progrès des sciences, on n’en saurait dire autant des arts, qui paraissent en décadence ; car, ainsi que je l’ai dit, ils ont des arts qui, à la vérité, ne se réalisent pas dans la forme , mais dans le mouvement. S’ils n’ont pas la Vénus de Milo, ils ont la cabriole de Mismuth, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. »
« Ainsi, dit madame B***, on fait de la littérature en sauts.
– Il paraît, madame. Et la physique en sauts, et la chimie, et les mathématiques, et la philosophie ; de sorte qu’au rebours de ce qui se passe sur la terre, où les savants ont la réputation d’être un peu lourds, les plus grands savants de la lune en sont aussi les plus grands sauteurs. Remarquez, je vous prie, l’esprit d’orgueil et de dénigrement qui inspire, même à leur insu, les misérables descendants de ces vieux légionnaires qui entreprirent contre Dieu. De même que nous disons d’un homme : « C’est un sauteur, » il est possible que dans la lune la suprême injure soit de dire : « C’est un homme grave. »
– Vous cherchez à plaisanter ; mais au fond vous n’êtes pas éloigné de croire. Eh bien, expliquez-moi comment une cabriole est et peut rester un chef-d’œuvre. J’ai bien entendu parler de celles de Vestris, mais je suis forcée d’admirer sur parole.
– Voici mon humble explication, puisque vous désirez la connaître. Si elle est fausse, votre guéridon la rectifiera dans une nouvelle conversation. Je pourrais vous dire que, pour les dix-neuf vingtièmes des hommes, un chef-d’œuvre n’est chef-d’œuvre que sur parole. Les connaisseurs déterminent la valeur d’une œuvre d’art et la masse adopte leur jugement. Combien d’hommes qui ne seraient pas avertis passeraient devant la Vénus de Milo sans y voir autre chose qu’une femme sans bras ! Mais je ne veux pas éluder la difficulté. Quand vous examinez attentivement un ouvrage de sculpture par exemple, que les détails en sont bien fixés dans votre esprit, est-il nécessaire que vous l’ayez constamment sous les yeux pour le voir ?
– Non.
– Sans aucun doute. Vous et moi voyons la Vénus de Milo comme si elle était là. Supposons maintenant, abstraction faite du jugement individuel que nous portons sur l’ouvrage, supposons, dis-je, que par un sens particulier nous puissions transmettre cette image à d’autres dans toute l’exactitude de ses détails, ni plus ni moins ; ne serait-ce pas comme s’ils l’avaient vue ? Eh bien, voilà, je crois, comment les choses se passent pour la cabriole de Mismuth. Quelques contemporains l’ont vue et la postérité la connaît par eux, à l’aide de ce fameux sens du mouvement.
– Je ne sais si vous avez rencontré juste mais, dans ce cas, Mismuth est plus heureux que l’auteur de la Vénus de Milo, car son œuvre restera jusqu’à la fin sans mutilation.
– Qu’en savez-vous ? cela n’est même pas probable. Les choses de la lune subissent ou doivent subir comme les nôtres la loi du temps. Qui vous dit que, par la transmission, l’image ne s’altère pas ? Il suffit que cette altération n’échappe pas au plus ignorant et que chacun puisse dire : « Il manque là quelque chose. » Aussi ne voudrais-je pas affirmer que la cabriole de Mismuth est intacte et qu’il ne lui manque pas quelque courbe à jamais regrettable, comme les bras à la Vénus de Milo et le nez à tant de statues.
– Au moins m’accorderez-vous qu’ils n’ont pas la musique, puisqu’ils sont sourds ?
– Ils peuvent l’avoir.
– Vous avez encore une explication ?
– Je vais essayer de vous la donner malgré mon incompétence. Il y a, si je ne me trompe, pour la musique deux conditions essentielles : l’harmonie et la mélodie. L’harmonie en général consiste dans un certain arrangement, une certaine proportion, une certaine mesure des parties d’un tout ; elle frappe les yeux aussi bien que l’oreille, on peut dire qu’elle est la base de tous les arts. La mélodie telle que nous la comprenons ne s’adresse guère qu’à l’oreille ; c’est une combinaison de sons appropriés au sentiment que l’artiste veut exprimer. Que le mouvement ait de l’harmonie, cela est incontestable ; mais je dis qu’on y peut trouver aussi la mélodie. Prenons le mouvement le plus simple, le va-et-vient. Supposez plusieurs escarpolettes rangées sur la même ligne. Celui qui leur donnera l’impulsion pourra la graduer de telle sorte que, de tous ces mouvements particuliers, il résulte un ensemble harmonieux. Si maintenant, négligeant l’ensemble , vous vous attachez à une de ces escarpolettes dont le mouvement sera doux, lent, cadencé, vous y trouverez la mélodie. Si vous ne l’y trouvez pas, c’est qu’il faut l’y chercher, tandis que vous la trouvez sans fatigue dans les sons, vous qui êtes pourvue du sens de l’ouïe. Croyez que l’enfant qui s’endort au branle du berceau cède à la mélodie. En un mot, je ne croirais pas dire une hardiesse en affirmant qu’une belle femme est harmonieuse, et que, quand elle marche bien, elle est mélodieuse.
– À ce compte, les sourds de naissance n’ont rien à nous envier, puisqu’ils retrouvent par la vue dans le mouvement les jouissances que nous éprouvons par l’oreille dans les sons.
– Votre objection n’est que spécieuse. Les sourds ont été organisés pour entendre. Ils sont une anomalie dans le milieu où ils vivent, car l’immense majorité qui jouit de la plénitude de ses sens s’attache moins au mouvement qu’à la forme et au son, vers lesquels d’ailleurs son organisation la porte ; mais si vous alliez croire qu’un sourd de naissance, n’étant distrait par aucun bruit, n’est pas plus attentif à ce qui frappe ses yeux que vous et moi, vous pourriez vous tromper.
– Je suis curieuse de savoir comment mon guéridon reconnaîtra le zèle de son avocat.
– Il ne tiendra qu’à vous de l’interroger encore, répondis-je un peu piqué, et pourvu que la vérité éclate
– Oh ! quel homme grave ! »
« La beauté consistant dans le mouvement et non dans la forme, il n’y a pas sur la lune d’art plastique ; peinture et sculpture ne sont qu’un seul et même art. C’est avec le cône tronqué que Mismuth exécuta son chef-d’œuvre.
Je vais vous donner une idée du mouvement de la figure qu’il représenta.
Mettez sous vos yeux le portrait que nous avons fait d’un homme de la lune. Supposons-le de face, quoique ces corps n’aient ni partie antérieure, ni partie postérieure. Tordez le pied à gauche de manière à lui donner la forme d’un cornet à bouquin ; inclinez à droite la partie supérieure depuis et y compris la grande sphère ; tordez la tige en spirale, ébouriffez les antennes du cylindre C et des petites sphères G et H ; projetez au-dehors, par les minces filaments qui les retiennent, les anneaux du fuseau P. Á droite et à gauche de cette figure sont deux femmes en admiration. Tel est l’ouvrage de Mismuth, et c’est réellement un bel ouvrage. »
« Est-ce que vous croyez, me dit madame B***, que cela se montre à tout le monde ?
– Non, en vérité, pas plus que nous ne conduisons les petites filles au musée des antiques.
– À propos d’art, il ne nous a pas encore parlé de la littérature.
– Je crois qu’il y vient. »
« Le sens de la lumière qui réside dans les sphères G et H et leurs filaments, sert à les distinguer entre elles et à apprécier leurs nuances. Il procède à peu près comme votre toucher, qui vous fait reconnaître qu’un corps est rond, anguleux, poli, rugueux, etc. Ces sphères et leurs antennes sont l’organe de la vision, qui s’exerce aussi sur les lumières. Il ne sert plus à les distinguer entre elles, mais à les distribuer, les circonscrire, les localiser, à mesure qu’elles sont produites par le mouvement et individualisées par le sens de la lumière.
Ce dernier la perçoit. Je dis percevoir et non pas voir.
La parole jaillit en étincelles de l’organe où réside le sens de la lumière et se fixe par le mouvement. »
Madame B*** éclata de rire.
« Vous allez aussi expliquer cela ?
– Peut-être, à moins qu’il ne m’en évite la peine. »
« Une expérience fort simple, un jeu d’enfant, va, sinon vous le faire comprendre, du moins vous en donner une idée. Si vous faites tourner un charbon ardent dans un diaphragme percé d’un trou, de manière qu’on ne le voie qu’à son passage vis-à-vis de ce trou, il paraîtra y être continuellement si le mouvement est assez rapide pour qu’il s’y présente dix fois en une seconde. »
« Vous ne riez plus ?
– Non. Mais vous qui triomphez, êtes-vous bien sûr que ce soit le mouvement qui fixe l’image dans le trou du diaphragme et qu’elle ne soit point arrêtée ailleurs ?
– Ah ! ah ! je vois qu’il n’est pas facile de vous en faire accroire. La rétine de l’œil conserve en effet pendant quelques instants la sensation produite sur elle par les rayons lumineux. Cette propriété de la rétine, combinée avec le mouvement rotatoire, donne lieu au phénomène, car le corps lumineux, passant devant le trou, renouvelle la sensation avant qu’elle ait eu le temps de s’affaiblir ; mais si le mouvement cessait, elle disparaîtrait, donc c’est le mouvement qui la fixe.
– Soit.
– Il ne dit pas d’ailleurs que les choses se passent exactement ainsi dans la lune ; mais notre organisation, nos idées ne permettant pas qu’il nous en donne une explication nette, il nous cite un fait analogue. »
« C’est ainsi que vos frères ont leurs livres qui valent bien les vôtres. Ces paroles se fixent dans des lieux déterminés sur une couleur où elles puissent ressortir. La faculté de disposer de ces lieux et de ces couleurs s’achète par la réputation ou par la lumière jaune ; les éditeurs sont donc aussi rares sur la lune que sur la terre. La multiplication des exemplaires et la réimpression se font par le mouvement ; les frais en sont considérables. Tel roman bavard et diffus, imprimé dans une ville, se répand partout, grâce au mouvement. Quant aux auteurs incompris, ils en sont réduits à placarder leurs œuvres dans un coin de leur demeure. Là seulement on peut les lire, ce qui fait de ces hommes une véritable peste pour leurs amis.
Le plus grand poète sélénien, Falz, vivait dans le dix-septième mouvement, qui correspond à votre douzième siècle. Il a fait un poème épique et des poésies amoureuses, car il aima éperdument la belle Lonta, fille de Mistick, la plus incomparable cabrioleuse de son temps ; mais ces amours furent malheureuses. Falz était pauvre. »
« Il paraît, dit madame B***, que c’est le sort des poètes dans tous les mondes possibles. »
« Lonta, cédant aux persécutions de ses parents, épousa Fuddo, un homme riche qui avait beaucoup de lumière jaune, mais qui n’eut pas le citron, pas plus qu’il ne put se vanter de la postérité que lui donna sa femme. »
« Vous voyez, madame, que, différant de nous par tant de points, ces hommes ne nous ressemblent que trop par d’autres. »
« Les animaux qui peuplent la lune vivent dans l’air. Les hommes apprivoisent quelques espèces pour les aider dans leurs travaux et les tuent, à l’état de domesticité comme à l’état sauvage, avec des odeurs meurtrières. Ils ne sont pas immédiatement comestibles ; suspendus dans l’air, ils deviennent de la lumière verte.
La mort qui vous affaisse vers la terre et vous y fait disparaître, élève ces hommes dans la région qu’habitent les animaux. Comme les corps de ceux-ci, les corps humains se décomposent pour se transformer en lumière verte. Vous voyez ce qu’est la chair aux yeux de Dieu , si peu de chose que, répandue dans l’air ou infusée dans les végétaux, elle vous sert d’aliment ; et vous vous nourrissez ainsi de vos propres débris.
Quelque radicale que soit la différence entre votre organisation et celle des habitants de la lune, quelque dissemblables que soient les milieux où vous vous agitez, n’allez pas prendre vos frères en pitié et vous réjouir de votre part dans la vie. Ce qu’ils ont de moins est compensé par ce qu’ils ont de plus. Regardez attentivement le fuseau P et le triangle P’ : les sept ouvertures de l’un, les huit ouvertures de l’autre, communiquent à l’être autant de sensations distinctes et différentes ; car la main équitable de Dieu a pesé jusqu’à un scrupule la somme égale de vos jouissances et de vos peines. Coupables, punis, redevenus innocents par l’indulgence, retombés comme vous, comme vous ils ont été rachetés, et vous vous réunirez ensemble au sein du Père tout-puissant. »
« Que cela est étrange ! dit madame B***. En vérité, si je ne vous voyais entre les mains ces feuilles de papier, je croirais que vous feignez de lire et que votre imagination crée toutes ces chimères.
– Vous me faites trop d’honneur. L’homme ne crée pas, il invente, invenit, c’est-à-dire trouve ce qui est et arrange. Voyez s’il est possible de trouver cela. D’ailleurs voilà ces feuilles, vous pouvez vous assurer que je n’y ai pas ajouté un mot.
– Allons, vite ! continuez.
– On voit bien, dis-je en riant, que vous n’avez que la peine d’écouter.
– Eh ! allez donc, on vous donnera un verre d’eau sucrée, comme aux députés d’autrefois. »
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1) J. Müller, Manuel de Physiologie, t. I, p. 224, traduct. de A. J. L. Jourdan.
2) Flourens, Histoire de la vie et des travaux de G. Cuvier, pages 13 et 175.
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(Les Mondes habités, révélations d’un esprit développées et expliquées par William Snake [Jean-Raymond Eugène d’Araquy], Paris : E. Dentu, 1859)
En histoire naturelle, à mesure que les observations se multiplient, nous voyons de prétendues vérités longtemps regardées comme incontestables, passer au rang des chimères ; et des faits que leur antiquité ou leur rareté avait fait regarder comme des fables , reprendre parmi les vérités la place qu’ils n’auraient jamais dû perdre. Il n’y a pas cinquante ans qu’on se refusait à croire aux aérolites ; et la licorne, regardée comme un animal fabuleux, vient d’être retrouvée dans les déserts de l’Afrique. En sera-t-il de même des tritons et des sirènes ? Des observations bien faites nous forceront-elles un jour d’admettre l’existence de ces animaux, tout en dégageant d’une foule de circonstances merveilleuses ce que les anciens en ont dit ? Nous l’ignorons ; mais, en attendant, le doute est permis , et nous avons pensé que nos lecteurs nous sauraient gré de mettre sous leurs yeux ce que la Monthly Review vient de publier sur les sirènes
Nous ne traduirons point les traits que le journaliste anglais a empruntés de nos anciens Mercures, de l’histoire d’Angleterre, par Larry, et de quelques autres auteurs français ; nous nous arrêterons seulement aux faits qui du moins nous ont offert le mérite de la nouveauté.
Le premier est extrait d’un livre de voyages, par le capitaine Richard Whitebourne.
« Je ne puis m’empêcher, dit le voyageur, de faire ici mention d’une créature étrange, qui s’offrit un matin à ma vue, lorsqu’en 1619, j’étais au havre St.-Jean, dans le Newfoundland. Quand je l’aperçus, elle nageait vivement vers moi, et me regardait de l’air le plus amical. Ses yeux, son nez, sa bouche, son front, tous ses traits ressemblaient à ceux d’une femme : elle me parut belle et bien proportionnée. Autour de sa tête, je distinguai des raies bleuâtres qui ressemblaient à des cheveux. Je la considérais attentivement ; mais, à mesure qu’elle approchait, je reculais, craignant qu’elle ne voulût s’élancer et ne cherchât à me nuire. Comme je m’éloignais toujours de plus en plus, elle se retourna et se dirigea en sens opposé, mais en continuant d’attacher ses regards sur moi. Ses épaules, que je pus alors distinguer, étaient d’une grande blancheur, et leur forme m’offrit un trait de ressemblance de plus entre cette créature et la femme. Je ne pus juger de son corps au-dessous de la poitrine, parce qu’elle se tenait constamment dans l’eau ; seulement il me parut que la partie postérieure était arquée , et se terminait en fer de flèche. En me quittant, elle se dirigea vers un bateau où se trouvait mon mousse William Hawkridge, depuis capitaine de navire aux Indes ; elle chercha à pénétrer dans l’embarcation, en s’appuyant des deux mains sur le bord ; ce qui effraya tellement l’équipage qu’un matelot lui asséna un coup terrible sur la tête. Elle lâcha prise ; mais ce fut pour aller faire la même tentative sur d’autres bateaux. Ceux-là étaient près de terre, les matelots qui les montaient eurent le temps de débarquer. Enfin, elle plongea et disparut.
Je pense que cet animal était ou un triton ou une sirène Comme plusieurs personnes ont déjà écrit sur ce sujet, j’ai cru devoir publier ce que j’ai vu, et ce que j’affirme être de la plus grande vérité. »
Une sirène fut montrée publiquement à Exeter, en 1787 ; elle est décrite dans le tome 15 du Gentleman’s Magazine, pag. 516.
Le même recueil, année 1749, mois de septembre, contient les détails suivants :
« À Nycoping, dans le Jutland, on a pris une sirène dont la partie supérieure, de la ceinture au sommet de la tête, a la forme humaine ; le reste de son corps ressemble à celui d’un poisson. Elle a une queue recourbée ; les doigts de ses mains sont réunis par une membrane. Cet animal singulier s’est débattu longtemps et s’est tué dans les filets. »
Gontopidau, dans son Histoire naturelle de la Norvège, parle aussi de l’existence des sirènes comme d’une chose avérée.
En 1775, on montra publiquement à Londres un de ces animaux, qu’un vaisseau marchand avait pris dans la mer Égée, au golfe de Stanchio. Voici des faits plus récents :
Une lettre de Douglas, île de Man, contient une description curieuse de deux jeunes sirènes découvertes dernièrement par trois habitants de cette ville, pendant une de leur excursion au calf of man, où ils allaient chercher du gibier de mer.
« Attiré par un cri semblable à celui d’un jeune chat, ils trouvèrent, en cherchant au milieu des rochers, deux petits animaux marins parfaitement semblables à cette espèce d’êtres nommés sirènes ou hommes de mer. L’un d’eux était mort, et tout couvert de contusions, la mer l’ayant jeté sans doute avec force contre les rochers, dans une tempête qui avait eu lieu la veille. L’autre fut amené à Douglas où il est encore vivant. Il a 1 pied 11 pouces 3/4 de longueur, depuis le sommet de la tête jusqu’à l’extrémité de la queue. Sa peau est d’une couleur brun pâle ; les écailles de sa queue sont légèrement teintes de violet ; ses cheveux, si on peut les appeler ainsi, sont verdâtres, tombant sur la figure, glutineux au toucher, et se rapprochant beaucoup du jonc marin. Il a la bouche petite et dégarnie de dents ; son plaisir est de nager dans l’eau de mer ; il se nourrit de petits poissons et de coquillages, qu’il dévore avec avidité : il prend aussi par intervalles du lait et de l’eau qu’on lui donne au moyen d’un tuyau de plume. »
L’Écosse nous fournit des renseignements encore plus curieux et pourtant plus certains sur l’existence des sirènes La fille du respectable ministre de Reay, miss Elisabeth Mackay, dans une lettre qu’elle écrit à lady Hine Dowager, habitant le Sandside, mande à cette dame, sous la date du 26 mai 1809, que, se promenant avec miss G. Mackenzie sa cousine au bord de la mer, elles ont vu toutes deux une sirène ayant la figure petite, ronde et pleine, les yeux gris, le nez mince, et la bouche grande. Le front, le nez, le menton sont d’un teint très blanc, et le reste de la figure, cramoisi. Sa tête très ronde est fournie de cheveux longs, huileux et verdâtres, qui paraissaient la gêner beaucoup. Elle était sans cesse occupée à rejeter en arrière cette épaisse chevelure qui, à chaque vague, venait lui couvrir le visage. Elle a le cou mince, uni et blanc ; les bras longs et menus, ainsi que les mains et les doigts : ceux-ci ne sont point unis par une membrane. L’un de ses bras se portait fréquemment au-dessus de sa tête, comme pour écarter un oiseau qui semblait se jouer avec elle et la fatiguer. Quelquefois, elle posait une main sous sa joue, et flottait ainsi sur les eaux, se laissant aller au mouvement de la lame. Miss Mackay et sa cousine n’étaient qu’à quelques pas de cette singulière créature, trois autres personnes se trouvaient présentes sur les lieux ; toutes demeurèrent convaincues de l’existence des sirènes sur les côtes d’Écosse, existence qu’elles avaient jusqu’alors regardée comme une fable.
Ces détails nous sont confirmés par la publication d’une lettre de M. William Munro, maître d’école à Thuiso.
« Il y a environ douze ans, dit-il dans cette lettre, en date du 9 juin 1809, qu’étant maître d’école à Reay, et me promenant au bord de la baie de Sandside , je vis très distinctement une figure semblable à celle d’une femme nue, assise sur un rocher avancé dans la mer.
La ressemblance était si parfaite qu’elle m’aurait trompé, si le rocher, sur lequel cette créature se trouvait placée n’avait pas été tout à fait hors de la portée des plus hardis baigneurs. Sa tête était fournie de cheveux d’un brun clair ; elle semblait occupée à les peigner, quand je l’aperçus. Elle avait le front rond, la face pleine, les yeux bleus, la bouche et les lèvres d’une forme naturelle. Je ne distinguai point ses dents, sa bouche étant fermée. Le cou, la gorge, l’abdomen, les bras, les doigts, qui ne me parurent unis par aucune membrane, étaient parfaitement semblables aux nôtres. Elle resta quelque temps dans l’attitude où je l’avais surprise, peignant toujours sa chevelure, action qui me permettait de mieux reconnaître ses doigts. Enfin elle plongea et je ne la vis plus que jusqu’à la ceinture. J’ai pu d’autant mieux l’examiner et reconnaître ses formes que j’étais assez près d’elle, sur un rocher qui dominait le sien ; le soleil éclairait d’ailleurs fortement tous les objets. Je savais déjà que des personnes très véridiques prétendaient avoir été témoin de pareils phénomènes sur nos côtes, mais, pour croire à l’existence des sirènes, j’avais besoin d’en voir une. »
Nous terminerons nos citations par deux dépositions extraordinaires sur l’apparition d’une sirène à la côte de Kyntize en Écosse, dans le mois d’octobre 1811.
« Catherine Loynachan, fille de Lachlun Loynachan, vacher à Ballinatunie, âgé de 81 ans, après serment, a été interrogée, et a déclaré que, dans l’après-midi du dimanche, il y a environ trois semaines, pendant qu’elle gardait les vaches de son père sur le bord de la mer, ayant auprès d’elle son jeune frère, et au moment de ramener le troupeau à la ferme, étant alors très près de la mer, elle aperçut un animal se glissant sur son ventre et se jetant à l’eau du haut d’un rocher très près d’elle. Elle remarqua que cet être avait de très longs cheveux bruns, les épaules et le dos blancs, le reste du corps brillant comme un poisson, et d’une couleur brun foncé. Il disparut sous l’eau, mais il revint à la surface immédiatement après, à environ six toises de distance, et ayant la figure tournée vers la terre. La comparante aperçut parfaitement l’animal qui, élevant une main semblable à celle d’un enfant, l’appuya sur des rochers et se rapprocha de la terre, où la déposante fut à portée de le distinguer se frottant le cou et le visage, qui lui parurent semblables à ceux d’un enfant. Bientôt après, l’animal disparut sous l’eau pour reparaître de nouveau à quelque distance ; il se dirigea ensuite vers le sud. Ses mouvements ressemblaient à ceux d’un enfant qui se baigne. D’abord la déposante crut que ce pouvait être le mousse d’un navire qui naviguait dans le voisinage ; mais le grand éloignement de l’animal vers le sud la détrompa. Quand Catherine Loynachan l’eut perdue de vue, elle alla aussitôt raconter cet événement à sa mère. Elle nous a déclaré ne savoir pas écrire. Signé D. CAMPBELL, substitut shérif »
Un jeune homme, nommé John Mc Isaac de Corphine, en Kyntise, a déclaré sous serment, lors de son interrogatoire à Campbell-Town, devant le substitut du shérif de Kyntise, qu’il a vu, dans la soirée du 13 octobre, sur un rocher au bord de la mer, un animal sur lequel il donne des détails longs et curieux, répondant parfaitement à ce que l’on rapporte généralement de ces espèces d’êtres amphibies connus sous le nom de Sirènes ou de Nymphes de la mer. Suivant sa déclaration, la partie supérieure du corps est blanche et semblable au corps de l’homme ; le reste ressemble aux extrémités d’un poisson, et paraît couvert d’écailles ; la tête est couronnée de longs cheveux qu’il séparait souvent sur les deux côtés de sa figure, avec des mains garnies de doigts très rapprochés, mais dont le déclarant n’a pu distinguer la forme. L’animal déployait souvent sa queue en forme d’éventail ; et lorsqu’il la ramenait à sa position naturelle, elle semblait trembler. Cette queue peut avoir 12 à 14 pouces de large ; le corps entier a de 4 à 5 pieds de long. Sa tête, ses bras, tout, jusqu’à la ceinture, ressemble aux formes humaines ; mais les bras lui ont paru trop courts et de la grosseur de ceux d’un enfant ; le corps diminue par degrés jusqu’à l’extrémité de la queue. Le déclarant vit l’animal pendant pendant plus de deux heures sur le rocher d’où la mer s’était retirée, et d’où il se plongea de la hauteur d’environ 5 pieds ; il revint bientôt au-dessus de l’eau, et le déclarant le vit encore très distinctement. Ses yeux sont enfoncés et son cou assez court ; l’animal était sans cesse occupé à le frotter et à le laver. Le déclarant ne vit pas d’autres nageoires que celles de la queue. Cette singulière créature resta plusieurs minutes sur l’eau et disparut enfin. Plusieurs enfants du voisinage ont vu le même objet dans la même journée. Le ministre de Campbell-Town et le chambellan de Mull ont assisté à la déclaration précédente, et assurent qu’ils n’ont aucune raison de douter de la vérité de cette déposition. »
S. C…..T.
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(in Le Musée d’Aquitaine, journal uniquement consacré aux Sciences, à la Littérature et aux Arts, tome Ier, Bordeaux : 1823)
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L’HYPNOTISME DES HOMARDS
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Nous nous sommes toujours fait un devoir, dans ce journal, d’accueillir et d’encourager toutes les tentatives ayant pour but le bonheur de l’humanité. Aussi devons-nous saluer avec enthousiasme les résultats obtenus par deux docteurs en médecine de la Faculté de Paris, qui ont réussi à hypnotiser des homards. Tout le monde voit l’utilité pratique d’une pareille découverte. Que de fois avons-nous entendu des médecins blanchis sous le harnais, et même des membres de l’Institut, à propos de telle ou telle merveilleuse performance scientifique, nous dire d’un air découragé : « C’est très bien, mais on n’aura rien trouvé, tant qu’on n’aura pas trouvé le moyen d’hypnotiser les homards. » Aujourd’hui, cette grande idée est un fait accompli. L’humanité peut se reposer sur ses lauriers.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette admirable découverte, comme il arrive d’ailleurs la plupart du temps, est uniquement due au hasard. Le docteur Johnny Coulon avait depuis longtemps l’habitude avant son déjeuner, de porter deux ou trois homards à bras tendus, histoire de s’ouvrir l’appétit. Il y a trois semaines, avant de se livrer à cet exercice avec son homard favori, Anatole, il eut l’idée en manière de caresse, de lui passer la main sur le dos, deux ou trois fois. Aussitôt Anatole prit un air extatique et se mit à faire des gestes pareils à ceux des derviches tourneurs. Il était hypnotisé. Puis il s’accroupit sur ses pattes, comme un lion.
Mais quand le dompteur voulut le prendre dans sa main, pour le soulever, quelle surprise ! Impossible de l’arracher du sol… Anatole pesait soudainement plus de quatre cents kilos. On put bien s’en rendre compte quand la chose fut rendue publique, et que les hommes les plus forts de l’Académie des Sciences furent conviés à tenter l’expérience. Il est impossible de soulever du sol un homard hypnotisé.
Tel est l’état de la question. Il n’en est pas de plus troublante. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. Mais que de mystères dans la vie. Et comme Aristote avait raison, quand il disait que toute la science officielle ne vaut pas un pet de lapin !
BARTHÉLÉMY, deuxième consul.
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(in Le Journal amusant, n° 87, samedi 8 janvier 1921)
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Rien de nouveau sous le soleil des madrépores, puisque, si l’on en croit les Archives de médecine militaire, l’expérience du Dr Coulon avait déjà été tentée avec succès par le professeur Van Beneden en 1860 et avait même fait l’objet d’une communication à l’Académie des sciences :
Un homard hypnotisé ! Tel est le sujet d’une communication, faite à l’avant-dernière séance de l’Académie des sciences, par M. Van Beneden. Je n’ai jamais connu d’homme plus ingénieux que ce savant professeur. Ses étonnantes expériences sur la digenèse et la génération alternante, dont je vous parlerai un jour, m’ont inspiré un profond sentiment d’admiration. Avec cela, il possède une éloquence mélancolique et persuasive, si claire et si logique, qu’on n’oublie jamais ce qu’on lui a entendu exposer une seule fois.
Vous aurez probablement lu dans les journaux, comment M. Van Beneden s’y est pris pour hypnotiser son homard. Il est inutile que je vous le répète. Qu’il me suffise de vous dire que notre naturaliste voit dans ce fait l’application d’une loi qu’il croit universelle ; c’est dans le but d’établir cette large proposition (il n’en fait pas d’autres), qu’il a développé sa communication.
Dans tout ceci il y a cependant une chose qui m’intrigue ; je suis à me demander comment M. Van Beneden est arrivé à imaginer le mode d’expérimentation dont il a fait usage en cette circonstance. Car, enfin, vous conviendrez avec moi, qu’eussiez-vous cent fois un homard vivant à votre disposition, vous ne songeriez jamais à le planter la tête en bas, la queue en l’air, les bras croisés, et à lui chatouiller le céphalo-thorax.
Pour mon compte, j’avoue humblement que je n’y ai jamais pensé.
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G. H.
(Archives belges de médecine militaire, Bruxelles, 1860)