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(in Gil Blas, trente-cinquième année, n° 13105, vendredi 3 janvier 1913)
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(in Gil Blas, trente-cinquième année, n° 13105, vendredi 3 janvier 1913)
Carte à système
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(in Le Journal, n° 15779, lundi 30 décembre 1930)
Brandimbourg candidat. – Georges Brandimbourg, le doux poète, l’aimable poète que connaissent tous les habitués des établissements artistiques de Montmartre, pose sa candidature dans la première circonscription du dix-huitième arrondissement.
Du haut du Moulin de la Galette, d’où, dit-il dans sa profession de foi, quarante siècles vous contemplent, Montmartrois, je jouissais du magnifique panorama que nous offre ce superbe établissement, cherchant dans la cohue des candidats un homme. Plus heureux que Diogène, je l’ai trouvé. Cet homme, c’est moi.
Vous me connaissez ou vous ne me connaissez pas. Si je quémande vos suffrages, c’est que je connais les besoins de la place du Tertre et ceux de mes amis de Clignancourt et des Grandes-Carrières. Mon programme sera bref. Le voici :
« Considérant qu’Adam et Ève n’ont eu ni père ni mère, et par conséquent n’ont pu connaître les joies du cordon ombilical, je demande au ministre des Beaux-arts la suppression, dans toutes les expositions, des nombrils que les peintres et sculpteurs ont le tort d’ajouter à ces personnages bibliques.
Partisan de la justice et de la liberté pour tous, je demande la liberté pour les ballons captifs.
Je demande la suppression des octrois, des contributions directes autant qu’indirectes ; mais, par contre, pour ne pas grever le budget, j’exige un impôt sur la bêtise humaine.
Considérant que la population parisienne crève de faim pendant 365 jours de l’année, je demande la suppression des trous dans le fromage de gruyère et la diminution de cinq centimes sur la douzaine d’escargots le dernier jour des années bissextiles.
Considérant que le bassin de la place Pigalle est trop étroit pour l’élevage de la morue, j’en demande l’agrandissement.
Et voilà !
Maintenant, je dépose mes conclusions : votez pour moi ou ne votez pas, je m’en fiche.
Si vous votez pour moi, vous aurez l’insigne honneur de débourser pour votre député 25 francs par jour, ce qui lui permettra de les dépenser chez les honorables commerçants en spiritueux de la Butte. »
Quelque fantaisiste que paraisse la profession de foi de Brandimbourg, elle ne le cède en rien, quant à la sincérité, à celles de tant de candidats soi-disant sérieux.

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(« Nouvelles diverses, » in L’Aurore : littéraire, artistique, sociale, deuxième année, n° 209, dimanche 15 mai 1898 . Illustration d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? (1888) de Lewis Carroll ; portrait de Georges Brandimbourg, paru dans La Plume littéraire, artistique et sociale, n° 76, 15 juin 1892)
Il ne me faut pas beaucoup tourmenter ma mémoire pour revivre ce soir d’automne pluvieux où, me trouvant avec mon père dans une des rues les plus fréquentées de Moscou, je sentis un étrange malaise envahir lentement tout mon être. Je n’éprouve aucune douleur ; cependant mes jambes fléchissent, les paroles s’arrêtent dans ma gorge et ma tête se penche sans force… Il me semble que je vais tomber et perdre connaissance.
Si je ne m’étais trouvé alors dans un hôpital, le médecin aurait écrit sur ma planche : « Fames » (faim), maladie qui ne se trouve pas dans les traités médicaux.
Près de moi, sur le trottoir, se tient mon père, vêtu d’un vieux pardessus d’été avec, sur la tête, un bonnet de tricot d’où sort un morceau de ouate blanche. Il a à ses pieds de lourds caoutchoucs et, – homme vaniteux, – pour qu’on ne voit pas qu’il les porte sur les pieds nus, il a remonté sur ses jambes de vieilles tiges de bottes.
Ce pauvre original, que j’aime d’autant plus que son élégant pardessus devient de plus en plus déguenillé et plus sale, est arrivé il y a cinq mois dans la capitale pour y chercher une place d’employé aux écritures. Durant cinq mois, il a battu le pavé de la ville réclamant partout du travail et ce n’est qu’aujourd’hui qu’il s’est décidé à aller dans la rue pour y demander l’aumône…
Nous nous trouvons devant une maison à trois étages avec une enseigne bleue de restaurant.
Ma tête fatiguée retombe et, malgré moi, je regarde en haut vers les fenêtres éclairées du restaurant. Derrière, des silhouettes humaines s’esquissent, rapides. J’entrevois le côté droit de l’orchestre, deux lithographies et des lampes suspendues. Mes yeux, fixés sur l’une des fenêtres, aperçoivent une tache blanchâtre et qui dessine avec netteté ses contours rectilignes sur un fond brun foncé. Je concentre ma vue et je reconnais une enseigne murale. Quelque chose y est écrit, mais quoi ? Je ne le vois pas.
Une demi-heure durant, je ne quitte pas du regard cette enseigne. Sa blancheur retient mes yeux, hypnotise mon cerveau, je tâche de lire, mais mes efforts restent vains.
Enfin, mon malaise étrange devient plus intense.
Le bruit des voitures commence à me paraître un tonnerre. Dans la puanteur de la rue, je discerne mille odeurs ; je vois des éclairs éblouissants dans les lampes des restaurants et dans les lanternes des rues. Mes sens exacerbés acquièrent une acuité anormale ; je commence à voir des choses que je ne voyais pas auparavant.
« Huîtres… » déchiffrai-je sur l’enseigne.
Mot étrange ! J’ai vécu sur la terre huit ans et trois mois et jamais je ne l’ai entendu ! Que signifie-t-il ? N’est-ce pas le nom du propriétaire du restaurant ? Mais les enseignes qui portent les noms, on les suspend aux portes et non pas aux murs ?
« Papa, qu’est-ce que c’est que ça, des huîtres ? » demandai-je d’une voix enrouée, en tournant péniblement la tête vers mon père.
Mon père n’entend pas. Il fixe le mouvement de la foule et suit du regard chaque passant… Dans ses yeux, je vois qu’il voudrait leur dire quelque chose, mais le mot fatal reste suspendu sur ses lèvres tremblantes, comme un poids lourd qu’il est impuissant à soulever… Une fois même, il a fait un pas vers l’un d’eux et l’a touché et l’a touché, mais, lorsque l’autre s’est retourné, il a dit : « Pardon ! » et, tout confus, a reculé.
« Papa, qu’est-ce que c’est que ça, des huîtres ? répétai-je.
– C’est un animal qui… Il vit dans la mer. »
Aussitôt, je me représente cet animal marin inconnu. Il doit être quelque chose de moyen entre le poisson et l’écrevisse. Et, puisqu’il est marin, on doit certes pouvoir en préparer une soupe de poisson délicate avec des épices ou bien encore toutes sortes de plats… J’imagine vivement comment on apporte cet animal du marché, comment on le nettoie rapidement, comment on le met aussi rapidement dans le pot… rapidement… rapidement… parce que tout le monde veut manger… beaucoup manger ! De la cuisine se répand l’odeur du rôti de poisson et d’une soupe à l’écrevisse.
Je sens cette odeur chatouiller mon palais, mes narines, s’emparer lentement de tout mon être… Le restaurant, mon père, l’enseigne blanche, mes manches, tout est imprégné d’elle si fortement que je commence à mâcher. Je mâche et j’avale comme si j’avais en réalité un morceau d’animal marin dans ma bouche…
Mes jambes fléchissent de la joie que j’éprouve et, pour ne pas tomber, je saisis mon père par sa manche et me serre fortement contre son pardessus d’été.
Mon père tremble et grelotte. Il a froid.
« Papa… est-ce que les huîtres sont un plat gras ou un plat de carême ?
– On les mange vivantes, dit mon père. Elles sont dans des coquilles comme des tortues, mais partagées… en deux moitiés. »
L’odeur agréable cesse instantanément de chatouiller mon odorat et l’illusion disparaît. Maintenant, je comprends tout !
« Quelle horreur ! chuchotai-je. Quelle horreur ! »
Ainsi, voilà ce que sont des huîtres.
Je m’imaginais un animal ressemblant à la grenouille, assise sur une coquille, regardant avec de grands yeux brillants et jouant avec ses affreuses mâchoires. Je me représente comment on l’apporte du marché, dans sa coquille, avec ses yeux luisants et sa peau visqueuse… Les enfants, se cachent tous et la cuisinière, fronçant ses sourcils avec dégoût, prend l’animal par ses pinces, le met sur l’assiette et le porte dans la salle à manger… Les grands le prennent et le mangent… le mangent tout vivant, avec ses yeux, ses dents, ses petites pattes ! Et lui miaule et s’efforce de les mordre aux lèvres.

Je me détourne avec répugnance, mais… pourquoi donc mes dents commencent-elles à mâcher ? L’animal est affreux, hideux, effroyable, mais je le mange, je le mange avec avidité, craignant de deviner son odeur… J’en ai déjà mangé un et j’aperçois les yeux étincelants d’un autre, d’un troisième… Et je mange ceux-ci aussi… Enfin, je mange la serviette, l’assiette, les caoutchoucs de mon père, l’enseigne blanche… je mange tout ce, qui tombe sous mes yeux, car je sens que ce n’est qu’en mangeant que mon malaise passera. Les huîtres me regardent horriblement avec leurs yeux. Elles sont hideuses. Je tremble à y penser, mais je veux manger ! Manger !
« Donnez-moi des huîtres ! Donnez-moi des huîtres ! » et je tends mes mains en avant.
« De grâce, messieurs ! » J’entendais en même temps la voix sourde, étouffée de mon père. « J’ai honte de prier, mais, mon Dieu ! je suis au bout, je n’en puis plus…
– Donnez-moi des huîtres criais-je encore, en tirant mon père par les pans de son pardessus.
– Tu veux manger des huîtres, petit ? » dit une voix auprès de moi avec un éclat de rire.
Devant nous se tiennent deux messieurs en chapeaux haut-de-forme et qui me regardent en riant.
« Tu veux manger des huîtres, toi, mon petit ? Vraiment ? C’est intéressant ! Mais comment les manges-tu ? »
Et je me rappelle une main forte qui m’entraîne dans le restaurant éclairé. En un instant, j’ai autour de moi une foule qui regarde avec une curiosité amusée. Je suis assis devant une table et je mange quelque chose de mou et de salé qui sent la mer. Je mange avidement, sans mâcher, ne regardant pas, ne me demandant pas ce que je mange. Il me semble que si j’ouvre mes yeux, je vais apercevoir des yeux étincelants, des pinces et des dents aiguës.
Tout à coup, je commence à mâcher quelque chose de très dur. Un craquement se fait entendre.
« Ha ! Ha ! Il mange maintenant la coquille ! » dit la foule, qui éclate de rire.
Ensuite, je me rappelle que j’ai une soif épouvantable. Je suis couché dans mon lit. Ma bouche me brûle, j’y sens un goût étrange et je ne peux m’endormir.
Dans la chambre, mon père va et vient en gesticulant et je l’entends balbutier : « Il me semble que j’ai pris froid… j’ai un poids lourd dans la tête… comme s’il y avait du plomb dedans… C’est peut-être… oui, c’est peut-être que je n’ai pas mangé aujourd’hui… Comme j’ai été sot… j’ai vu ces messieurs payer dix roubles (25 francs) pour les huîtres ; pourquoi ne les ai-je pas priés de me prêter quelque argent ?… ils y auraient consenti assurément… »
Je m’endors vers le matin et je rêve de grenouilles avec des pinces, assises sur une coquille, roulant leurs yeux…
Vers midi, je me réveille avec une soif ardente et je cherche mon père des yeux.
Il est là, toujours allant et venant, faisant de grands gestes.

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(Anton Tchekhov, in L’Humanité, journal socialiste quotidien, « Contes et nouvelles, » traduit par le citoyen Zilber, cinquième année, n° 1716, mardi 29 décembre 1908)
ANECDOTE
Battu de la tempête, un vaisseau fit naufrage.
Sur ses débris, un voyageur,
Longtemps jouet des flots, eut enfin le bonheur
D’être jeté sur le rivage
D’un pays inculte et sauvage.
N’y cheminant d’abord qu’avec lenteur,
Il craint de rencontrer un peuple anthropophage,
Et chaque pas qu’il fait redouble sa frayeur.
Après avoir marché deux jours à l’aventure,
Il aperçoit enfin un gibet tout dressé.
« Oh ! ceci, dit-il, me rassure ;
Oui, me voici, la chose est sûre,
Dans un pays civilisé. »
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(M. Agniel, in Almanach des Muses, Paris : F. Louis, libraire, 1807)
Personne à la fenêtre, l’enfant a disparu. À la fenêtre se balance un pendu. Ses pieds dépassent de sa robe grise ; ses orteils sont longs et pâles ! Pourquoi a-t-on noué des rubans à ses orteils ?
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(Georges Dubujadoux, Notre-Dame des Poulpes, Paris : Albin Michel, 1924)
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Fragment de bulletin de souscription pour la parution en livraisons de l’ouvrage de J.-J. Grandville, Un Autre monde (1843). Signature autographe au crayon. La gravure, intitulée « Poursuite, » se trouve insérée en hors-texte entre les pages 98 et 99 de l’édition Fournier de 1849.
Les pages 1 et 2 sont malheureusement manquantes, le prospectus ayant été découpé pour contrecoller la gravure, comme en témoignent les quatre points au verso du feuillet.
IMPRESSION
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« Viens déjeuner avec moi, nous dirons des bêtises utiles. » Et nous allions déjeuner.
C’était chez la mère Mathon, une brave vieille femme qui faisait de la cuisine populaire au coin de la rue du Faubourg Saint-Jacques, près de la place où l’on guillotinait autrefois. La mère Mathon avait connu le dernier des Sanson. Gill lui disait régulièrement : « Pressons l’exécution. » La mère Mathon souriait avec douceur et préparait un rustique repas qui nous était servi sous un treillage à barreaux verts autrefois, mais que les pluies annuelles avaient lavé de façon à leur laisser ces teintes de vieux bois blanc, que rajeunissent toujours au printemps les pousses joyeuses des vignes vierges et des clématites.
Et, tranquillement, doucement, à petits coups, pendant une heure, nous mangions, nous buvions et nous causions. Nous nous disions même des vers. Nous parlions des grandes misères du passé, des luttes formidables du peuple, des demoiselles en renom et des criminels en vogue. Tout nous intéressait. Un nain fantastique, gratteur de mandoline, mystérieux comme tous les homoncules, avait servi de modèle à Gill pour un tableau étrangement poétique. Ce nain s’appelait Astézanne. Le peintre l’avait habillé en fou. Le fou faisait de la musique lamentable aux pieds d’une de ces têtes en carton dont les modistes se servent pour essayer les bonnets de femmes. Impitoyable comme l’indifférence, le mannequin ne répondait rien au fou qui finissait par casser les cordes de la mandoline. J’ai conservé une forte impression de ce tableau.
À ce moment, il y avait aussi dans l’atelier du peintre deux toiles inoubliables, naïves et profondes, savantes et fortes.
Assis dans l’herbe mouillée de la rosée du matin, un tout petit enfant nu apprenait la musique aux petits oiseaux. Des bouvreuils, des chardonnerets, des serins, des pinsons, des linots, des fauvettes, s’égosillaient sous la direction du jeune chef d’orchestre âgé d’environ trois mois, lequel dans l’autre tableau perdu dans l’herbe jusqu’au ventre, s’en allait, muni d’une palette minuscule et d’un pinceau inhabilement manié, mettre du vermillon aux coquelicots, de l’outremer aux bleuets, de l’or aux renoncules, et peindre gentiment les fleurs avant que le soleil fût levé.
Ces tableaux, le fou qui pleure aux pieds de la chimère en carton, le nouveau-né qui apprend la musique aux oiseaux et qui peint les fleurs de la nature, c’est Gill tout entier, et c’est bien lui.
Il a sombré en plein talent. Tué par le rêve, la réalité lui a échappé et il est devenu fou après avoir, pendant plus de quinze ans, donné l’appoint de son talent révolutionnaire et honnête à la lutte pour la liberté.
Il m’importe peu que des polémistes de talent se servent de son malheur pour s’escrimer devant la galerie. Je ne vois dans le pauvre fou que nous regrettons, qu’une victime de notre époque cruelle. Gill n’a pas, comme tant d’autres, fait marché de sa conscience. Il a travaillé comme un damné, il ne s’est pas enrichi. Combien en vois-je autour de moi qui, sans talent, sans virilité, sans enthousiasme, en sont arrivés à accumuler des fortunes insolentes ! Et, autant j’ai le cœur rempli du plus profond mépris pour eux, autant je me sens pénétré de respect pour les malheureux fous comme mon pauvre Gill.
Clément PRIVÉ
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(in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, jeudi 10 novembre 1881)
LE CARICATURISTE ANDRÉ GILL À CHARENTON
(DESSINÉ PAR LUI-MÊME)
(in La Chronique médicale, « Correspondance médico-littéraire, » n° 17, septembre 1910, p. 590)
(Réponse de Fagus in La Chronique médicale, « Correspondance médico-littéraire, » n° 21, novembre 1910, p. 733)
Un très grand merci à Grégory Haleux pour nous avoir communiqué ces deux précieux documents.
QUI SAIT ?…
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« Où, quand et comment reçut-il ce coup de marteau ? » se demande parfois le monde en apprenant que tel ou tel des siens a perdu la raison. Hier, en m’interrogeant de la sorte, à propos du remarquable caricaturiste qu’on vient de séquestrer à l’asile de Charenton, je me souvins que déjà je l’avais vu fou quelque dix années auparavant. Il errait alors dans Paris terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu’il me raconta près de la rue Soufflot, un soir où les mitrailleuses rurales fauchaient, dans le jardin du Luxembourg, des fournées de citoyens vaincus et condamnés sans jugement et sans appel :
« La journée touchait à sa fin et je n’y tenais plus ! Il y avait, mon cher, trente-six heures que je vivais, ou plutôt que je ne vivais pas, au fond des caves du théâtre de Cluny. Soudain, l’écho de mille voix joyeuses sonne à mes oreilles et je me hisse sur un monceau de décors pour tâcher d’apercevoir à travers les barreaux d’un soupirail ce qui se passait au-dehors. Ah ! je n’oublierai jamais ça ! Ma cervelle se tourne en eau, quand j’y pense, et j’ai la tête en feu ! Plus tard, je le peindrai peut-être, ce tableau ! Figure-toi que sur le trottoir bordant le bâtiment où je m’étais réfugié, gisaient étendus une vingtaine de fédérés criblés de balles. Autour de leurs corps, la soldatesque de Mac-Mahon et de Galiffet s’amusait à ce jeu : laisser tomber après avoir visé longuement, une baïonnette dans l’un des yeux de ces communards déjà glacés et raidis. On n’y réussissait pas à chaque coup ; parfois, l’acier frappant les os du crâne ricochait sur l’asphalte avec un son mat qui m’entrait au ventre, et l’on raillait le maladroit en riant comme des bossus. Au contraire, lorsque, bien dirigée, la pointe de l’arme blanche s’enfonçait dans l’œil crevé d’un mort, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs camarades qui s’était signalé par cette prouesse et, montrant la monnaie trouvée dans les poches du supplicié posthume, étalée à côté de lui, ils gueulaient à bouche que veux-tu : « Gagnant, toi tu vas nous payer la goutte, animal ! » et ma foi, l’on allait boire en chœur chez le marchand de vins d’en face un petit verre de n’importe quoi, tandis que la tige de fer vibrait encore dans la prunelle du cadavre. Oui, mon ami, j’ai vu ça, j’ai vu ça, la semaine dernière ; Ernest Pichio, d’autres et d’autres encore, le virent comme moi ; j’ai vu le triomphe de l’ordre. »
Et soudain Gill, André Gill frémit sur ses orteils, et, les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, l’écume à la bouche et du sang plein les paupières, il me planta là, criant ou plutôt aboyant, hurlant comme un chien fugitif, à la mort :
« Ah ! voilà le plaisir ; Mesdames, voilà le plaisir ! Régalez-vous !… »
Paris, 31 octobre, 1881.
Léon CLADEL
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(in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, jeudi 10 novembre 1881)
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(in L’Impartial, quotidien neuchâtelois et jurassien paraissant à la Chaux-de-Fonds, quatre-vingt-troisième année, n° 26278, jeudi 15 août 1963)