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Gravure de Gustave Doré
pour Les Voyages de Sindbad le marin,
« Les marchands cassèrent l’œuf à coups de hache, »1865
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Gravure de Gustave Doré
pour Les Voyages de Sindbad le marin,
« Les marchands cassèrent l’œuf à coups de hache, »1865
POÉSIE CONGOLAISE
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En ce temps, la science remonte aux origines et l’art l’accompagne dans cette voie féconde ; mais là où la science ne voit qu’un objet d’études, l’art dirige le courant sympathique des sentiments. Il travaille au rajeunissement du monde en opérant le rajeunissement des esprits et des cœurs, et ce rajeunissement salutaire, il le poussera aussi loin qu’il le pourra, jusqu’à l’enfance de l’humanité, jusqu’aux premiers bégaiements de la pensée et de la parole, jusqu’à la naissance même du verbe humain, sur les lèvres probablement fauves, mais si pures de l’innocence simiesque, qui abdiqua la vertu en acceptant la civilisation. Ah ! débarrassons-nous donc des lois, des règles, des traditions, de tout ce qui gêne et amoindrit la sainte nature ! Rejetons ces gaines étroites qui nous mutilent, ces entraves qui nous blessent, ces artifices savants mais criminels qui déforment la native exubérance de notre cœur, où pleure intérieurement la béatitude perdue de l’antique barbarie ! Retournons aux sources ! Courons vers ces pays heureux où la race humaine n’a pas encore été viciée par l’odieuse convention que l’on appelle avec outrecuidance : la civilisation ! La jeune littérature, la jeune poésie surtout, disons-le à sa louange, s’élance vers les radieux sommets où nous la convions. Elle se débarrasse avec un juvénile entrain de toutes les exécrables chaînes de la tradition et des règles pourries ; elle patauge, dit-on ? Soit ! elle patauge dans la liberté, donc avec majesté. Foin des vaines rhétoriques ! foin des traités de versification, ces moisis ! foin même des surannées syntaxes qui ont l’insolente prétention d’asservir la parole vivante aux momifications d’un passé abortif ! Au large ! Cinglons vers les rivages incivilisés où, voisine encore de l’ancestral gorille, fleurit la race noire, dans son enfance gigantesque, dans toute la symbolique franchise de l’éternelle anthropophagie ! Allons au noir ! Imitons le noir ! Soyons noirs ! Et puisque la parole gouverne l’action, n’hésitons point, ne reculons pas devant les piètres plaisanteries des séides de la fausse sagesse, parlons nègre ! Tout est là ! Voilà l’avenir, la force et la lumière !
Nous, jeunes Belges, un intérêt patriotique nous y pousse. L’infamie de la politique moderne nous jette sur les terres infortunées qu’arrose le Congo ; mais au lieu de commettre la criminelle sottise de « civiliser » les nègres, soumettons-nous à eux, apprenons leur langue, chantons leurs beaux poèmes, en attendant que, poussant plus loin sur les traces de l’illustre professeur Garner, U.-S., nous arrivions un jour jusqu’à la langue vénérable des populations pithécales, et que nous puissions répéter dans l’authentique langage des Macaques le saint poème primitif, l’hymne sacré primordial, père de toute la poésie du globe !
Étudions donc la littérature du Congo. Mais il sied de procéder avec prudence : nous n’offrirons pas du premier coup à nos lecteurs les poèmes les plus anciens du continent noir, au contraire, nous les ferons remonter progressivement vers les monuments les plus primitifs de la littérature africaine. Le premier poète que nous lui présenterons est encore un demi-civilisé. Il a vécu plusieurs années aux environs de Banana et son style a subi l’influence désastreuse de la culture européenne. Toutefois, il a gardé quelque chose de l’allure libre et primesautière de race, la délicatesse des laisses rythmiques, le jeu des assonances, l’horreur de la rime et des rythmes fixes (signes de notre perversité intellectuelle). Nous nous sommes efforcés de faire passer dans notre traduction un faible reflet de ce qui fait le charme des poèmes de l’illustre VATÉTÉ.
Un mot encore. Les poèmes nègres sont écrits en trous de clou sur des cylindres de bois nonchalamment dégrossis. Cette écriture porte parmi les savants spécialistes le nom de troulographie (SPENCER, Congo littéraire ; ANDERSON, Le Trou artistique ; cf. aussi GŒTHE, Du Creux comme élément de la pensée ; WAGNER, Lettres, II, 123 et 125, De l’Avenir du néant). Quelques-uns de ces cylindres sont ornés d’osselets, d’arêtes de poisson ou de plumes versicolores ; parfois les trous sont peints de couleurs assez vives. La troulographie de VATÉTÉ se ressent du voisinage de la civilisation : elle se fait remarquer par l’abus de la phraséologie et par une régularité regrettable.
Mais il est temps de céder la parole à notre poète.
POÉSIES DE VATÉTÉ
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I
LE MALAFOU (1)
C’est le m’gango (2) du troisième chimbeck (3) qui m’a versé le malafou dans le bec.
Ce coquin de m’gango m’étourdissait de son banjo. (4)
Je suis soûl, je suis fou. Je suis soûl de malafou.
Je danse comme un fou. Mes pieds n’ont plus de bout.
Il est grand le malafou ! Je suis divinement soûl.
Le malafou danse avec moi. Il crie comme un cacatois.
Le malafou a des ailes. Nyam, nyam, comme elles sont belles !
Le malafou se trémousse à droite et à gauche. Il me ballotte comme une calebasse dans sa débauche.
Le malafou fait sauter la terre comme un pagne sur un derrière.
Le malafou a un œil chez les Yakomas et l’autre dans le Tanganika.
Le malafou cueille un baobab et pan ! pan ! il frappe ! il frappe !
Il est féroce comme le grand Mazoumvera (5) quand il a mangé les fesses de trente Bakalas. (6)
Le malafou me remonte à la bouche. Autour de mon nez bourdonne un tourbillon de mouches.
J’ai bu tout un n’zadi. (7) Je vais pisser l’Arouwhimi.
Je suis soûl. C’est le malafou.
II
À BO-NÉNÉ
Troisième femme de Kou-Yambou-Tey.
O Bo-Néné, troisième femme de Kou-Yambou-Tey, c’est embêtant.
Le nyampara (8) Kou-Yambou-Tey est un grand chef. C’est embêtant.
Il a un fusil, poum, poum ! C’est embêtant.
Il a trente Bakalas avec des lances et des flèches. C’est embêtant.
O Bo-Néné, troisième femme de Kou-Yambou-Tey, ton mari a le fichu caractère d’un crocodile. C’est embêtant.
Et quand je m’approche de ton tembé en roulant des yeux comme des noix de coco, son nez s’allonge comme la trompe d’un mauvais éléphant. C’est embêtant.
O Bo-Néné, que ne pouvons-nous manger ses rognons dans un bouillon aux herbes, assis tous deux sur la même natte, dans son tembé ? C’est embêtant.
O, Va-Tété chez Bo-Néné, quel charme ! Mais mon chant attire Kou-Yambou-Tey. C’est embêtant.
III
AU POÈTE POPULAIRE PWA-PWA-TAPÉ-TÉ.
O Pwa-Pwa-Tapé-Té.
Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !
Toi frapper boum sur gong.
Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !
Toi frapper boum, boum, boum !
Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !
La grande forêt faire aussi boum-boum !
Ardzoum ! ardzoum !
Le grand vent faire aussi boum-boum !
Ardzoum ! Ardzoum !
Toi toujours faire boum-boum sur gong. Toi grand poète, Pwa-Pwa-Tapé-Té.
Ardzoum ! Ardzoum, laoura-bamboula.
Boum-boum de Pwa-Pwa-Tapé-Té retentir éternellement et faire rire tous les hippopotames.
Ardzoum, ardzoum, Pwa-Pwa-Tapé-Té, ardzoum, ardzoum !
ETHERELD VAZY
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(1) Vin de palmes.
(2) Sorcier.
(3) Hutte.
(4) Sorte de guitare.
(5) Mauvais génie du Tanganika.
(6) Guerriers.
(7) Grand fleuve.
(8) Chef.
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(in La Jeune Belgique, tome XII, n° 1, janvier 1893)
Dansons la capucine !
Y a pus d’ parents chez nous :
Maman est à l’usine,
Papa est chez les fous,
You !
Dansons la capucine,
Ou bien jouons à coucou ;
La faim nous assassine,
Le froid nous tord le cou.
La sal’ fièvr’ nous lancine
Et nous met sens d’ssus d’ssous ;
Pour ach’ter d’ la méd’cine,
Nous n’avons pas d’ gros sous,
You !
On s’arrach’ la poitrine,
Déchiré’ par la toux ;
Nous n’avons pas d’ farine,
Afin d’ fair’ du pain roux.
Y en a chez la voisine,
Y a mêm’ de beaux joujoux ;
On s’amuse, on cuisine,
Mais ce n’est pas pour nous,
You !
Y en a qu’une mèr’ câline
Et berc’ sur ses genoux,
Qu’ont des rob’s de mouss’line ;
Sûr’ment, ça n’est pas nous.
Voir toujours la famine,
Ça vous rend très jaloux ;
On enrage, on rumine
Des carnag’s comm’ les loups,
You !
La vie est un’ gredine
Et les homm’s des voyous :
Nous voudrions qu’on dîne
D’autr’ chos’ que des cailloux.
Dansons la capucine !
La mort aux yeux si doux
Est là qui nous fascine,
Nous irons dans des trous ;
You !
Dansons la capucine ;
Car nous mang’rons les choux
Bientôt par la racine ;
C’est assez bon pour nous !
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(Eugène Héros, Les Lyriques, Paris : P.-V. Stock, 1898)
Le pic d’Adam, l’une des montagnes les plus élevées du globe après les Andes et les Cordillères, est situé, comme personne ne l’ignore, à vingt lieues de la mer, dans l’île de Ceylan, la Tapobrane des anciens. Les sages du pays, sur le témoignage de quelques vieilles femmes toutes fort discrètes, assurent que ce pic célèbre a été ainsi nommé parce que le premier homme y fut pétri des propres mains du souverain Créateur du monde. Le moine chargé de recevoir les offrandes, partant le plus gros bénéficier de l’île, montre même à fort bon compte aux dévotes des environs l’empreinte du pied d’Adam sur une belle table de basalte placée à l’entrée de son comptoir, c’est-à-dire de la petite chapelle dont il s’intitule, selon l’usage, l’humble desservant.
D’autres prétendent que cette empreinte est celle du pied gauche du grand dieu Budha, l’être par excellence, à qui la pierre sacrée servit, dit-on, de point d’appui, lorsque du haut du pic il s’élança vers les plaines éthérées. Avec la permission de ces dames, et sauf le bon plaisir du révérend père, s’il m’était loisible de porter mes pensées sur des choses aussi saintes, j’oserais prononcer en faveur de cette seconde leçon ; car il me paraît plus conforme aux lois de la dynamique de croire qu’une force compressive assez intense pour empreindre d’une manière visible la forme d’un pied humain sur une table de basalte, convient mieux à un Dieu qui s’élance pour remonter au ciel, qu’à notre père commun, haut d’une toise au plus, mesure d’Angleterre, et dont le poids, quelque athlétiques que fussent ses formes, ne devait guère s’élever qu’à cent kilogrammes, ou plutôt, chiliogrammes, si l’on en croit certains hellénistes. Au reste, il siérait mal à un pauvre religieux tel que moi de chercher à résoudre des questions aussi délicates. Revenons au pic d’Adam.
Cette célèbre montagne, longitude, 98 degrés 20 à 30 minutes, latitude, 5 degrés 55 minutes, est élevée d’environ deux lieues au-dessus du niveau de la mer ; les matelots la distinguent à 40 milles de distance ; son extrémité est de forme pyramidale. Avant d’arriver à sa cime, on trouve une vaste plaine entrecoupée de plusieurs ruisseaux, dont les eaux vives et limpides servent à purifier l’âme des fidèles qui s’y plongent avec amour et syndérèse.
Des groupes d’arbres les plus beaux du monde interrompent avec grâce l’uniformité de cette solitaire et imposante enceinte, autour de laquelle la nature a placé plusieurs vallées pittoresques, qui attirent et reposent voluptueusement les regards du dévot pèlerin. Observez qu’on ne peut grimper à l’extrémité du pic qu’au moyen de plusieurs chaînes de fer que le fermier ecclésiastique du lieu a eu l’usuraire bonté de faire sceller dans le roc ; sans cette sage précaution, il serait impossible de gravir la montagne, tant elle est escarpée. À peine le chemin qui conduit jusqu’à l’extrémité de cette pointe du pic a-t-il une demi-lieue, et néanmoins il est si rude qu’en partant de grand matin du pied de la montagne, on ne peut arriver au sommet que vers deux heures après-midi.
Sur ce sommet, on trouve un magnifique plateau de forme circulaire : son diamètre est de deux cents pas. Vers le milieu, la nature a creusé un autre lac profond, dont les eaux claires et tranquilles ajoutent encore à la solennité du lieu. À gauche, le moine chargé de recevoir les offrandes a fait construire une foule de petites cabanes, et, comme de raison, il les loue fort cher aux pèlerins qui viennent s’y reposer. À droite, se trouve une jolie pagode qui sert en même temps de demeure au saint homme. Sur le faîte de cette pagode est une lanterne qui tourne à tous les vents, et dans cette lanterne logeait depuis plusieurs siècles un pauvre génie du neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millième ordre, c’est-à-dire, environ un million de fois moins imparfait que nous autres orgueilleux humains ; aussi, comme il ne manquait pas absolument d’esprit, était-il si pénétré de son insuffisance et de sa misère, qu’à peine il osait élever timidement ses regards et ses pensées vers les myriades infinies d’essences supérieures à la sienne ; tout génie qu’il était, ces calculs confondaient son intelligence. On assure qu’il avait été relégué là pour ses fredaines ; mais c’est un de ces secrets de cour dont il est sage de ne pas se mêler. Tout ce que je puis vous certifier, c’est que la description que vous venez de lire du Pic d’Adam est entièrement conforme à toutes celles qui se trouvent dans les voyages les plus dignes de foi. J’avouerai cependant que l’existence du génie dans la lanterne tournoyante est une vérité qui n’est connue que de moi seul.
En l’année 1772, vers le soir de la mi-auguste (1), et non de la mi-août, c’est-à-dire deux siècles, moins neuf à dix jours, après la Saint-Barthélemi, époque dont il est bon de rappeler la mémoire aux prêtres, surtout aux politiques, et encore plus aux gouvernés qu’aux gouvernants, comme le disent les procès-verbaux des deux chambres ; dans la soirée, dis-je, du 15 août 1772, un homme de fort bonne mine, et qui paraissait âgé d’environ 35 à 36 ans, vêtu à l’européenne, écritoire au côté, chaperon sur l’épaule, traversait d’un pas lent une des riantes vallées dont j’ai parlé plus haut.
« Mon ami, dit-il à un pauvre chevrier qui, le corps tremblant et courbé sur son bâton, chassait devant lui quelques misérables chèvres, y a-t-il encore bien loin d’ici aux chaînes de fer qui conduisent à la pointe du Pic ?
– Trois quarts de mille, répondit le chevrier, si vous prenez par les routes de traverse.
– Connaissez-vous bien le pays ? demanda l’étranger.
– J’y suis né et j’ai 83 ans.
– Quoi ! interrompit le voyageur, vous n’avez que 83 ans ? Bon jeune homme, conduisez-moi par ces sentiers détournés, et je vous promets une honnête récompense.
– Malappris que vous êtes, s’écria le bonhomme en lui montrant de loin son bâton, avez-vous oublié que le grand dieu Budha vomit de sa bouche l’impie qui ne craint pas d’insulter la vieillesse ?
– Ah! dit le pèlerin en éclatant de rire, il a raison ; on a beau faire, c’est toujours le moi intérieur qui nous sert de point de départ pour ce qui est en dehors de nous-mêmes. »
Et, moyennant quelques pièces d’or, il apaisa la colère du vieillard.
Parvenu sur l’étroit plateau qui forme l’extrémité du Pic, l’homme de 35 à 36 ans s’agenouilla devant la pagode, frappa trois fois la terre de son front, puis joignit les mains, leva les yeux vers le ciel, et prononça certaines paroles mystérieuses que je me garderai bien de vous répéter ici, de peur que quelque oisif ne s’en serve pour faire descendre sur la terre un de ces génies qui n’y apparaissent que rarement, et qui ont bien raison d’en agir ainsi, car on les traite si mal, surtout en France, qu’on finira par les dégoûter de se communiquer aux hommes.
Aussitôt, on entendit des ris immodérés partir de l’un des coins de la lanterne placée en forme de girouette sur le faîte de la sainte pagode ; les ris cessèrent.
« Quoi ! si tôt de retour, mon pauvre Nicolas Flamel ? s’écria une voix dont les accents harmonieux, tamisés dans l’espace, paraissaient appartenir à une essence céleste.
– Si tôt de retour ! reprit avec émotion le dévot pèlerin ; songez donc, monseigneur, qu’il y a juste 356 ans 11 mois 24 jours 11 heures 8 minutes et 20 secondes que je n’ai eu l’honneur de voir votre altesse aérienne.
– Je t’ai déjà dit, reprit la voix, que ces formules de chancellerie allemande n’ont jamais été de mon goût. Je me nomme Zingané, ami de l’illustre Sacar, et je n’aime pas qu’on m’appelle monseigneur…
– Ah ! j’y suis, reprit Nicolas Flamel ; il est question de vous dans un livre que j’ai lu aux Indes, et qui, sous une forme cent fois plus aimable, renferme moins de mensonges que la majeure partie de nos histoires modernes, ou mille et une fictions qu’on nous débite tous les jours avec privilège du roi ; je n’en excepterai pas même celle du petit Lophion, grand homme à brevet, et qui se croit un des plus chers favoris de Clio ; mais, à ne point mentir, et abstraction faite du léger mouvement d’humeur dont je n’ai pu me défendre, il faut convenir entre nous que vous jouez dans ces annales authentiques un assez plaisant personnage. Comment un génie d’esprit tel que vous a-t-il eu la maladroite franchise de confier au pêcheur que vous alliez l’étrangler à l’instant même, par reconnaissance pour le bon office qu’il venait de vous rendre ? Et ce qui est encore plus sot, vous eûtes, dit-on, la bonhomie de vous renfermer de nouveau dans votre prison d’airain, pour satisfaire sa malicieuse curiosité. (2)
– Ma foi ! répondit Zingané, quand on a été prisonnier durant plusieurs siècles dans une marmite, et précipité au fond des eaux, il est bien permis de raisonner parfois tout de travers ; au surplus, je n’ai pas le temps de m’occuper de ces niaiseries, et j’aime mieux que tu m’expliques pourquoi tu as tenu un registre aussi fidèle de chaque instant de ton existence, le tout avec fractions.
– Oh ! génie Zingané, je suis au désespoir.
– Tu me surprends, reprit l’essence céleste. Je t’ai comblé de mes faveurs, je t’ai prodigué l’or et les richesses : déjà tu as accumulé plusieurs siècles sur ta tête, et tu es resté dans toute la vigueur de l’âge, exempt des maladies qui assaillent la pauvre humanité. Ingrat ! et tu oses te plaindre ?
– Pardonne-moi, s’écria Flamel. J’ai quitté ma patrie où je m’étais réfugié ; je suis venu te trouver, et je t’assure que de la petite ville de Pontoise, lieu de ma naissance, il y a bien loin jusqu’au Pic d’Adam.
– Bagatelle ! reprit le génie ; allons, dis-moi ton affaire. Tu sais que j’ai toujours eu, ainsi que mon ami Sacar, un goût particulier pour les histoires.
– Volontiers, répondit l’attristé pèlerin ; mais auparavant, ne pourriez-vous pas me donner la consolation de vous voir ? car enfin il est bon de savoir à qui l’on parle.
– Soit, dit Zingané, lève les yeux et regarde à droite.
– Je ne vois rien, répondit Nicolas Flamel.
– Je le crois bien, tu regardes à gauche. Ah ! continua en riant le génie, depuis que je suis confiné sur la terre, ne voilà-t-il pas que je fais comme ceux qui l’habitent ? j’oublie que la droite de celui qui parle est quelquefois la gauche de celui qui l’écoute. Allons, allons, ne te fâche point : je vais frapper trois coups fort distincts du côté où tu dois diriger tes regards. Eh bien ! que vois-tu ?
– Rien, répondit Flamel, si ce n’est une petite fiole de cristal de forme hexagone, aplatie, et surmontée d’un fort joli couvercle couleur d’azur.
– Et que vois-tu au fond de ce joli vase ?
– Une petite boule bleue singulièrement diaphane et qui s’y promène avec assez de majesté.
– Eh bien, cette petite boule bleue, c’est moi.
– Quelle prédilection vous avez pour les marmites ! s’écria Flamel ; du moins, apprenez-moi ce que vous faites là-dedans.
– Mais, répondit le génie, j’y suis fort à mon aise et j’y ai chaud, malgré la bise glaciale qui règne sur la pointe de ce maudit Pic, que le ciel confonde. Nous autres esprits aériens, nous sommes fort sensibles aux intempéries des saisons, et je suis naturellement très frileux ; de plus, j’y tiens, comme tu vois, fort peu de place ; or, mon fils, c’est ce qu’on a de mieux à faire dans le monde.
– Hélas ! dit en soupirant Nicolas Flamel, loin de me faire petite boule, je me suis fait géant, et ma tête a été en butte à tous les orages ; au lieu de glisser prudemment à travers la vie, et d’imiter ces prévoyants animaux qui effacent avec leurs queues la trace de leurs pas avant de rentrer dans leurs cachettes, j’ai ambitionné les honneurs et les richesses. De simple petit bourgeois de Pontoise, j’ai eu la folie de vouloir m’élever au-dessus de mes concitoyens, et de m’ériger en fondateur : on s’est moqué de moi et l’on m’a persécuté… Vous riez, monseigneur ?
– Foi de génie, on rirait à moins ; tu as été utile, on t’en a puni ; pauvre imbécile, il y a bien là de quoi s’étonner ! c’est l’usage.
– À la bonne heure, dit Flamel; mais il n’est pas donné à tout le monde de s’amuser, comme vous, à faire le rond au fond d’une bouteille.
– Écoutez, Nicolas : les génies mes confrères, et moi en particulier, quoique d’un ordre fort subalterne, nous ne ressemblons en rien à vous autres vers de terre, qui rampez d’un air si gauche sur votre plaisant et informe petit hémisphère. Vous faites consister votre orgueil à vous élever, à vous agrandir ; crimes ou sottises, rien ne vous coûte pour parvenir à ce but risible ; nous, au contraire, nous tendons sans cesse à nous réduire, afin de nous rapprocher le plus possible du grand être, le grand Pan, l’être universel, celui qui envahit l’espace, qui est dans le temps, avant le temps, hors du temps ; car les génies sont sujets, comme tous les êtres créés, à ce que vous nommez mort ou décomposition, c’est-à-dire à la transmutation de nos essences ; lui seul est immuable, éternel.
– Voilà ce qu’on ne m’avait pas dit à l’université, répondit Nicolas Flamel.
– Ni en Sorbonne, répliqua le génie.
– Ils s’en seraient bien gardés, dit tout bas Flamel ; mais, seigneur Zingané, continuez, je vous supplie.
– Soit ; eh bien ! lorsque le souverain créateur m’eût pétri d’une portion de l’arrière-faix d’une comète qui venait de naître, ou, pour m’exprimer comme vos académies, d’une portion de sa chevelure, ma tête était aussi grosse que le Chimboraço : il en résultait que j’avais juste 23 milles 530 toises de haut, ce qui ne laissait pas de faire une assez jolie proportion. Je me souviens même que les génies femelles de diverses castes, tant supérieures qu’inférieures, se prirent à rire, en me considérant depuis la glotte jusqu’à l’extrémité des pieds, et qu’elles se dirent entre elles bien des pauvretés sur cette affaire. Vous voyez que, grâce à la perfectibilité de mon essence, je me trouve réduit à la capacité d’une gobille. Ah ! que ne suis-je grain de millet !
– Voilà une drôle d’ambition, dit Flamel.
– Que veux-tu, mon enfant, répondit la petite boule parlante, les essences finies, quel que soit leur degré de suprématie, sont toutes sujettes aux mêmes passions que vous ; la seule différence, c’est qu’elles sont moins puériles dans leur but et dans leurs motifs ; il n’y a que l’Être infini, le souverain créateur des mondes et des choses qui soit impassible. Ce qui te prouvera, au reste, mieux que tout ce que je pourrais te dire, combien notre nature est misérable, c’est que j’aime les histoires à la folie, excepté seulement celles de ce petit Lophion qui, selon moi, est bien un des plus ennuyeux conteurs de Lutèce la moderne… Allons, faquin, dis-moi toutes tes peccadilles ; surtout sois bref…
– Je vais commencer, » répondit Flamel.
Alors, il tira de sa trousse un énorme rouleau…
« De par le redoutable Éblis, s’écria le génie, me crois-tu donc de force à supporter une épreuve de ce genre ? Songe que je puis mourir ; or, mourir d’ennui, tu conviendras que cela est bien dur pour un génie. Allons, mon fils, laisse ton in-folio dans un des coins de ma lanterne. J’ai à mes ordres quelques esprits subalternes, excellents abréviateurs, comme le sont en général les esprits subalternes ; je te promets de me faire rendre compte quelque jour de ton fatras, pourvu que ce ne soit pas ce petit Lophion qui s’en mêle, quoiqu’à dire vrai il ait toutes les qualités requises pour faire de bons abrégés ; en attendant, réduis-toi, je t’en prie, à l’anecdote. »
Flamel se signa, et, après avoir toussé trois fois, il commença en ces termes :
« Je suis né à Pontoise, vers le milieu du quatorzième siècle, et de parents assez obscurs. À la fois écrivain public, peintre, poète, mathématicien, alchimiste…
– Eh ! bon Dieu, s’écria Zingané, tu parles comme un secrétaire d’académie. Malheureux, que t’ai-je fait ? et ne sais-je pas ta sotte histoire ? Qui ignore que ta collusion avec les juifs persécutés t’a fait gagner plus de cent mille écus, somme énorme pour le temps où ta probité se permit cette légère espièglerie (3) ? Ne sais-je pas aussi qu’afin de colorer ces gains excessifs, tu te fis alchimiste, c’est-à-dire, dupe ou fripon, voire même à la fois l’un et l’autre ? car ces deux manières d’être sont plus rapprochées qu’on ne le pense. Enfin, par la seule force de ton esprit, tu devins un assez habile mathématicien pour ton siècle ; et, nouvel Empédocle, tu passas pour magicien ; tant il est vrai que, par une secrète révolte de votre amour-propre, vous autres hommes avez grand soin de rejeter hors des limites de la nature possible tout ce qui déborde vos limites étroites ! Aussi la vanité, surtout la paresse et la peur, ont-elles enfanté la plupart de vos cultes de lâtrie ; en effet, il est plus commode d’adorer que de raisonner : mais, Dieu me pardonne, je crois que le maraud me prend pour un métaphysicien. Par la mort !… si tu ne commences pas à l’instant même, je vais d’un coup de baguette ressusciter madame Pernelle, et la faire apparaître à tes yeux…
– Miséricorde ! » s’écria Flamel ; et aussitôt il reprit le fil de sa narration.
« Seigneur Zingané, souffrez que je le répète, je suis au désespoir : oui, le jour où, par mes enchantements, je troublai l’ordre de la nature, et vous forçai de m’apparaître, a été le jour le plus funeste de ma vie.
– Le sot, reprit tout bas la petite boule en pirouettant sur elle-même, ne voilà-t-il pas qu’il croit aux miracles ?… Allons, bon homme, poursuis, ton désespoir m’amuse…
– Grand merci, monseigneur, répondit Flamel. Mais qu’il me soit permis de vous le dire, le funeste don de longévité que vous m’accordâtes à mon insensée prière le 22 mars 1418, à trois heures et demie de relevée, époque de ma mort prétendue, est bien le plus fatal présent que Dieu, dans sa colère, puisse faire aux tristes humains. Ô seigneur Zingané, toujours survivre ! quelle affreuse destinée !
– Si je ne t’avais pas averti de demander le privilège de ne point vieillir et d’être exempt des infirmités attachées à ta misérable condition d’homme, où en serais-tu avec tes trois ou quatre siècles qui ne m’ont paru à moi qu’un instant ?
– Ma foi, répondit Flamel, il faut que vous ayez un grand fond de gaieté, pour supporter sans mourir d’ennui, durant tant de révolutions du soleil, le spectacle des impertinences sans nombre dont vous avez dû nécessairement être témoin. Quant au service que vous m’avez rendu, en m’avertissant de demander à être affranchi des horreurs de la vieillesse, c’est bien la peine d’avoir un génie pour conseiller privé, s’il ne vous évite qu’une seule sottise, sur vingt qu’il vous laisse faire tout à votre aise.
– Vous avez de l’humeur, M. Flamel, répondit le génie.
– On en aurait à moins, répliqua le pauvre cosmopolite natif de Pontoise. Hélas ! ajouta-t-il en poussant un profond soupir, j’avais plusieurs enfants, je les aimais avec idolâtrie ; tous sont morts de vieillesse, et je leur ai survécu de près de trois siècles ; mes petits-enfants, mes arrière-neveux, enfin, tous mes descendants jusqu’à la postérité la plus reculée ont disparu de la surface de la terre, et je leur ai survécu ; or, je ne saurais me lasser de le répéter : est-ce vivre que survivre sans cesse ?
Autre tourment attaché à ma triste longévité. J’étais obligé de cacher aux yeux de tous ma tendresse paternelle, même à ceux qui en étaient l’objet. Un jour que je m’étais fait présenter, sous un nom supposé, dans une famille dont la mère descendait en ligne directe de moi et de cette bonne madame Pernelle, qui m’a tant fait enrager durant sa vie, la fille de la maison, jolie blonde du meilleur naturel, et qui était mon arrière-petite-fille au sixième ou septième degré, ne put dissimuler son penchant pour moi ; de mon côté, quoique j’eusse à peine 120 ans, je l’adorais en père : elle était si douce et si touchante ! Je l’accablais des soins les plus tendres ; on prit notre affection mutuelle pour de l’amour. J’avais la réputation d’être fort riche, et je l’étais en effet : ses parents me la proposèrent en mariage ; ne pouvant, comme de raison, consentir à une union aussi monstrueuse, je refusai. On me défendit la maison : le père, qui était un vieux baron suisse, y mit de la hauteur, et joignit l’insulte à la menace ; je rendis injure pour injure ; il m’appela en duel, je le tuai. Il fallut fuir, et mon arrière-petite-fille au septième degré se jeta dans un couvent, où peu de mois après elle mourut de douleur.
Voici une autre aventure qui eut encore pour moi des suites bien fâcheuses. J’étais vivement épris d’une jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde. Je ne vous ferai point ici la description de ses charmes ; car, vous autres essences aériennes, vous êtes nécessairement inaccessibles aux voluptés des sens …
– L’imbécile ! interrompit brusquement le génie, croire que Dieu nous ait frustrés des joies du paradis ! Ah ! le mauvais théologien que ce Flamel ! N’importe, continue.
– Eh bien, reprit le pauvre longévite, comme je me suis toujours piqué d’être fort exact à remplir mes devoirs, et que d’ailleurs j’étais vivement épris de mademoiselle Yolande Frétillon (c’était le nom de ma belle maîtresse), vous le dirai-je ? malgré la dure leçon que m’avait donnée la bonne madame Pernelle tout le temps qu’avait duré notre union, je conçus le téméraire dessein de l’épouser : je la demandai à son père, honnête marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève-des-Ardents, dont j’avais rebâti l’église à mes frais, afin de faire cesser de fort mauvais bruits qui couraient depuis quelque temps sur mon compte… Lui, qui me prenait pour un Juif déguisé, me la refusa en termes assez méprisants. C’était la veille de Noël : nous étions assis tranquillement au coin du feu, et, vu la commodité, je détachai un grand coup de pincettes sur les oreilles du beau-père, ce qui acheva de l’indisposer contre moi. Pour comble de disgrâce, mademoiselle Yolande avait un amant, jeune homme de la plus belle espérance, et pour lequel je me sentais une tendresse toute particulière. Cet aimable adolescent trouva mauvais que j’allasse sur ses brisées, et m’écrivit le billet le plus poli du monde, pour m’engager à lui faire, disait-il, l’honneur d’accepter un rendez-vous dans un petit enclos assez voisin de la Bastille. Hélas ! c’était encore un de mes arrière-petit-fils ; le pauvre enfant l’ignorait, car il y avait plus de cent cinquante ans entre nous deux ; mais moi, j’étais au fait, et je me crus obligé, en conscience, de m’excuser le plus civilement qu’il me fut possible. Ce charmant jeune homme prit la chose sur le haut ton, et me traita avec indignité, ce qui fut pour moi un véritable crève-cœur. De son côté, mademoiselle Yolande, mécontente de se voir ainsi privée du plaisir quelle se promettait à entendre répéter par la ville que deux de ses amants s’étaient coupé la gorge pour l’amour d’elle, m’écrivit d’un style fort impertinent.
Je faillis suffoquer de honte et de rage. Dégoûté de ma patrie et de l’Europe, où mille aventures du même genre exposèrent plusieurs fois ma vie et compromettaient journellement mon repos, je me mis à voyager dans les quatre parties du monde. Que de narrations intéressantes j’aurais à vous faire, si vous aviez la patience de m’écouter, et quel dommage que vous ne me permettiez pas de vous lire ce modeste in-folio que je m’étais amusé à composer l’année dernière à Pontoise, durant les longues soirées d’hiver, et cela dans l’espoir que ce petit passe-temps pourrait vous être agréable ! Je croyais que, moderne stylite, et confiné comme vous l’êtes sur un des pics les plus élevés du globe, vous n’auriez rien de mieux à faire que de prêter quelque attention à la foule de remarques également fines et judicieuses que j’ai été à portée de compiler durant ma longue odyssée… Tenez, seigneur Zingané, regardez bien mon manuscrit, il n’a guère plus de douze cents pages, ce qui formerait juste six volumes in-8° ; c’est une bagatelle… »
Aussitôt la petite boule parlante se mit encore à pirouetter sur elle-même : c’était, comme on l’a vu plus haut, le moyen que le génie employait pour exprimer sa désapprobation. Nicolas Flamel, qui ne l’ignorait point, ne se le fit pas dire deux fois, et continua ainsi :
« J’eus beaucoup d’amis, car au fond je suis un assez bon homme ; de plus, j’étais fort riche, ce qui n’a jamais nui à personne ni en amour, ni même, hélas ! en amitié : il est inutile d’ajouter que j’eus encore un plus grand nombre d’envieux. Mais, ce qui était bien pénible, et ce qui devait l’être en effet pour toute âme aimante et sensible, c’est que j’étais obligé de vivre avec mes amis, comme s’ils eussent dû devenir un jour mes ennemis. Mon cœur était sans cesse en proie aux tourments de la défiance.
Durant le cours de trois siècles, et même davantage, je n’ai pas osé rester plus de cinq ou six ans de suite dans les mêmes lieux, quels que fussent les attachements, les intérêts qui me fissent désirer d’y passer ma vie entière. Toujours agité par la crainte que mon immuable visage et ma permanente jeunesse ne trahissent un jour mon secret, j’ai vécu constamment soumis à la nécessité de repousser tout sentiment expansif ou j’ai été déchiré par une défiance amère ; forcé enfin de rompre à chaque instant des liens qui eussent fait le charme de mon existence. Ah! seigneur Zingané, j’ai connu, oui, j’ai connu les tourments de Tantale, ceux de Sisyphe.
Je ne puis vous peindre les angoisses que j’éprouvais, lorsqu’à certains signes non équivoques, ma triste et désolante raison m’avertissait que je commençais à exciter l’inquisitrice curiosité d’un public toujours enclin à la malveillance. Tel jour, me disais-je à moi-même, il faudra quitter, et pour jamais, les objets de mes plus chères affections. Alors, les semaines, les jours, les heures qui précédaient le moment fatal, étaient pour moi une mort anticipée ; il me semblait que je descendais vivant dans la tombe.
Quels nouveaux tourments inconnus au reste des hommes, et qui paraissaient n’être réservés que pour, moi seul dans la nature entière ! Voir mourir de vieillesse mes amis, mes amantes ; aux roses d’une vive et brillante jeunesse, voir succéder et des rides et des infirmités dégoûtantes, souvent pires que la mort, en avoir la prescience non moins funeste que la réalité même !… Je ne pressais jamais une jeune femme entre mes bras sans éprouver un affreux serrement de cœur ; et, près d’un ami, la crainte de ne trouver en lui qu’un traître, ou, en le supposant fidèle, la nécessité de le fuir par prudence, enfin, la certitude de lui survivre, empoisonnaient toutes mes jouissances.
Je ferais glisser sous vos yeux, comme des ombres légères, une foule d’aventures de ce genre, si vous aviez la patience d’écouter la lecture de cet innocent in-folio que j’avais le projet de dédier à votre altesse sérénissime…
– Encore ? interrompit le génie avec humeur.
– Pardon, reprit le tremblant Flamel ; » puis, après avoir toussé pour reprendre haleine, il continua ainsi :
« Je me souviens qu’un jour j’eus la fantaisie de revoir Paris dont j’avais été absent durant près de soixante ans. C’était vers le milieu du seizième siècle, quelques années plus ou moins. J’y avais bâti à mes frais, comme je vous l’ai déjà dit, Saint-Jacques de la Boucherie, Sainte-Geneviève des Ardents, sans parler du cimetière des Innocents, que je fis restaurer, ainsi que plusieurs églises, ce qui faillit m’attirer plus d’une méchante affaire ; car les prêtres que j’y avais établis et dotés ne m’en surent aucun gré, et la horde entière se déchaîna contre moi ; mais laissons ces vulgaires détails, puisque c’est le train ordinaire des choses.
Après avoir jeté un coup d’œil triste sur ma maison, sise rue des Écrivains, près la rue Marivault, j’allai droit à celle de mademoiselle Yolande Frétillon. Je ne me souvenais plus de ses impertinences, et je ne pouvais oublier que je lui avais fait un enfant : ces choses-là attachent quelquefois. J’avisai sur le pas de la porte une petite vieille qui prenait le frais. Elle paraissait courbée sous le poids des années, et s’appuyait sur une canne à crochet ; son chef mal assuré était galamment surmonté d’un petit bonnet à bec, d’où s’échappaient avec économie quelques cheveux de teinte gris-pommelé ; ses mains tremblantes et desséchées étaient recouvertes à moitié de jolies mitaines, dont la pointe angulaire badinait agréablement sur ses doigts couleur de buis ; devant elle flottait, au gré des zéphyrs, un petit tablier de taffetas vert qui descendait à peine jusqu’à ses genoux.
« Ma bonne, lui dis-je, indiquez-moi, je vous prie, l’appartement de mademoiselle Yolande. »
Elle me regarda fixement.
« Eh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, c’est mon cher Nicolas. »
Ce mot me fit trembler ; j’aperçus mon danger et ma méprise. Hélas ! c’était cette jeune espiègle de vingt-deux ans que jadis j’avais aimée à la folie, et qui s’était si cruellement moquée de moi, parce que j’avais marqué une sorte de répugnance à me laisser transpercer la région épigastrique par mon arrière-petit-fils au septième ou huitième degré, lequel se serait acquitté de ce soin le plus innocemment du monde.
Je me cachai, et je fis bien. Cependant, quelques souvenirs fugitifs du célèbre écrivain du cimetière des Innocents circulèrent sourdement dans Paris. On publia que je n’étais point mort, que j’avais trouvé la pierre philosophale, l’élixir de longue vie ; bref, on débita sur mon compte mille sottises, et, soit dit en passant, j’ai valu d’assez bons honoraires à plus d’un charlatan qui se vantaient de tenir de moi certains secrets admirables. Plusieurs personnes, toutes dignes de foi, prétendirent même m’avoir vu, en 1561, studieusement occupé, dans la boutique du libraire Guillard, à corriger les épreuves de mon traité de la transformation des métaux, publié par Jacques Gorri, parisien, attendu que Gorri voulait dire Flamel, que Paris signifiait Pontoise ; ce qui, certes, comme on sait, n’est pas impossible.
Longtemps caché sous la jaquette d’un bedeau de l’église de Saint-Jacques-la-Boucherie, je fus en proie aux incommodités de la misère, car il fallait bien me soustraire aux dangers qu’eût entraînés avec elle la connaissance de ma fatale longévité et de mes immenses richesses. J’avais aussi, à chaque instant du jour, la mortification d’entendre critiquer les monuments dont je m’étais plu à embellir mon ingrate patrie, et de me voir moqué par les bourgeois du quartier des Innocents, ce qui ne laissait pas d’être fort désagréable pour un homme qui, comme moi, avait, par sa somptuosité, brillé à la cour des plus grands rois ; ajoutez que j’avais tourné la tête à plus de vingt filles d’honneur que ces petites irrégularités n’avaient pas empêchées de faire d’excellents mariages, tant il y a de philosophie parmi les courtisans, quoiqu’en disent la Gazette ecclésiastique et le Mercure de France.
Comme je m’étais un peu calmé sur les appas de mademoiselle Yolande Frétillon, depuis que j’avais eu l’honneur de la voir respirer le frais sur le pas de sa porte, avec son petit bonnet à bec, ses mitaines et son tablier de taffetas vert, j’eus bientôt pris mon parti, et je retournai pour la seconde fois me réfugier aux Grandes-Indes, où je restai environ un siècle et demi ; mais toujours errant et fugitif habitant du globe, n’osant me fixer nulle part, étranger dans tous les lieux, sans cesse dévoré du démon de la défiance, genre de faiblesse que notre orgueil décore du beau nom de prudence, et qui s’augmente avec l’âge au lieu de décroître, embrassant toujours avec tristesse, ou du moins avec dégoût, l’avenir des autres. Je faillis mourir d’effroi, en apprenant que ce bavard de Paul Lucas prétendait avoir connu en Asie, vers le commencement de ce siècle, un derviche, mon ami intime, qui racontait de moi et de ma femme Pernelle des choses étonnantes. Ce bon moine affirmait très positivement que, craignant d’être arrêté, j’avais commencé par me mettre en devoir de mourir, ou du moins, d’en faire le semblant, et que tous les médecins y avaient été trompés ; qu’ensuite ma femme, feignant également une longue et douloureuse maladie, s’était un beau matin soustraite à tous les regards, et qu’elle avait atteint les frontières de la Suisse, tandis que, dans Paris, on enterrait une bûche à sa place. À la vérité, quelques pages auparavant, l’honnête voyageur Lucas assurait à ses lecteurs, et de la manière la plus positive, qu’il avait eu dans la Haute-Égypte un entretien particulier avec Asmodée, dans lequel il s’était dit de part et d’autre de fort bonnes choses.
« Hélas ! m’écriai-je, on ne croira point au colloque de Paul Lucas le menteur, avec l’esprit immonde qui étrangla, comme on sait, tous les premiers maris de la jeune Sara, la nuit même de leurs noces. Ce tête-à-tête avec Asmodée sera démenti, surtout par les prêtres, attendu qu’il pourrait y avoir quelque chose à perdre pour eux dans cette historiette, qui apprête tant soit peu à rire à leurs dépens ; mais on croira sans examen à ma résurrection ou à ma longévité, parce qu’il pourrait bien y avoir quelque chose à gagner pour ces messieurs. Le clergé de tous les pays a les bras longs et atteint de fort loin ; car sa puissance repose sur les deux grands pivots de la vie humaine, l’espérance et la crainte. »
De plus, comme on trouve des jésuites partout, il y en avait dans la ville voisine de la bourgade où je m’étais modestement retiré, et le supérieur me paraissait constamment en observation.
La terreur s’empara tellement de tous mes sens que je résolus de partir la nuit même. J’embrassai en pleurant mademoiselle Khousdoul-Zéba, jeune indienne de mœurs très douces, et que j’avais prise à loyer depuis quelques mois. Ses yeux étaient aussi vifs que ceux d’une gazelle, et je lui dois la justice de dire qu’elle était fort tendre dans le tête-à-tête. Je l’enrichis et la mis en état de prendre désormais à loyer autant de jeunes garçons de sa tribu que dans sa sagesse elle jugerait nécessaire pour passer doucement la vie ; puis, je suivis la route de Pontoise, déguisé en fakir, jusqu’au lieu du débarquement, persuadé qu’on n’est jamais aussi ignoré que dans le lieu même de sa naissance. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que le trajet me parut un peu long.
Enfin, las de moi-même et de l’amère monotonie des choses de ce monde, ayant appris par la Gazette de Leyde le lieu actuel de votre résidence, je me hâtai de mettre la dernière main au manuscrit dont vous refusez avec tant de barbarie d’entendre la lecture, et je suis venu à pied de la jolie petite ville de Pontoise jusqu’à l’île de Ceylan, sauf toutefois la traversée. J’espérais que cet acte de dévotion et d’humilité, vingt fois plus difficile et plus méritoire que celui des pèlerins qui vont avec des filles de joie visiter Saint-Jacques de Compostelle, me ferait trouver grâce devant vous. Ah ! je le vois bien, c’est cet ennuyeux petit Lophion qui vous a dégoûté de l’histoire.
Pardon, mais souffrez encore un seul mot, continua vivement Flamel, qui s’aperçut que la petite boule parlante était sur le point de se mettre en colère. Je me résume, ô grand Zingané ! ou délivrez-moi du fardeau que dans votre munificence vous avez accordé à mes imprudents désirs, ou donnez-moi la force de supporter les amertumes de cette longue maladie chronique qu’on appelle la vie, ce qui me paraît impossible…
– Le pauvre homme !… » interrompit l’essence céleste.
Nicolas Flamel était resté les mains croisées sur sa poitrine, et les regards baissés vers la terre. Alors, il se fit un grand silence : la nature paraissait muette et attentive. Bientôt, Zingané se tira d’affaire en génie qui savait son monde. On entendit gronder la foudre, et des torrents de lumière inondèrent la cime du Pic ; ensuite, à l’exception de la montagne qui existe encore telle qu’elle était auparavant, tout disparut : la lanterne mobile, la fiole octogone, la petite boule parlante et le longévite Flamel.
Fut-il enlevé au ciel comme Énoch et Élie, en laissant sur la terre son esprit et son manteau ? Ou fut-il précipité dans les enfers, et dévoué aux flammes éternelles, pour avoir fait un enfant à la fille d’un marguillier de Saint-Jacques-la-Boucherie, et pris à loyer une jeune indienne idolâtre, qui croyait méchamment aux huit incarnations de Wichnour et qui se mettait à rire comme une folle, toutes les fois que, pour le bien de son âme, on voulait lui expliquer certains miracles (que je me dispenserai de spécifier ici, vu qu’il ne m’appartient pas de sonder ces féminins mystères) ? Fut-il transporté par le génie dans une région éloignée ? Le verrons-nous reparaître quelque jour sur la terre ? c’est ce que j’ignore. L’usage des génies est d’envelopper de ténèbres la plupart de leurs actes, et même de leurs discours, sauf à passer pour bizarres ; mais c’est un des secrets de la profession.
Une quantité assez considérable de feuilles détachées qui faisaient partie de l’in-folio du pauvre Nicolas Flamel resta sur la crête du Pic ; je dirai même que ces pages furent les seuls témoins de la pieuse station qu’il était venu faire de si loin au pied de la lanterne où s’était blotti depuis un assez grand nombre de siècles le puissant Zingané. Quelques critiques pointilleux, comme en général ils le sont presque tous, me demanderont par quelle aventure ce précieux manuscrit est parvenu entre mes mains. C’est une fort longue histoire : j’en suis fâché ; mais pour ma justification, il faut bien que je vous la conte. Voici le fait.
Ces feuilles furent recueillies par le vieux chevrier dont j’ai parlé plus haut, et il s’en servit pour envelopper d’excellents petits fromages qu’il vendait à fort bon compte à la servante du génie, nommée mademoiselle Zindu-dil. Cette jeune fille, lasse d’attendre son maître chez le Chandagari, ou vedette de la lune, moine licencieux, bien différent de nos moines d’Europe, et qui desservait la petite pagode bâtie au pied du Pic, cette jeune fille, dis-je, s’était retirée dans le royaume d’Ava ou Miamma, qui fait aujourd’hui partie de l’empire du Birman.
Quoiqu’elle ne sût point lire, elle avait obtenu, par sa gentillesse, l’emploi de première lectrice chez une des maîtresses du chef des Rhahaans, religieux consacres à Budha, et qui tous font un vœu si rigoureux de chasteté que la moindre incontinence d’un de ces pieux solitaires entraînerait l’expulsion du kioum ou monastère. Cette jolie vierge, qui se nommait Kusbii, mot que je me garderai bien de traduire en français, était la plus franche espiègle de toute la presqu’île : elle aimait à la folie les histoires de revenants, et la jeune Zindu-dil avait fait, sous son vieux génie, de sérieuses études en ce genre.
Vu ma qualité de théologien en titre d’office des femmes de chambre d’une grande princesse du Birman, heureusement convertie à la foi chrétienne par un des dignitaires de l’ordre des frères prêcheurs inquisiteurs pour la foi, auquel j’ai l’honneur d’appartenir, j’avais de fréquents rapports avec le saint ecclésiastique dont je viens de parler, c’est à-dire avec le chef des Rhahaans : il poussait même la familiarité jusqu’à me mener souper une fois par semaine chez sa jeune et folâtre maîtresse. Là, on n’épargnait ni le vin de Schiras ni les bons mots, et il faut avouer que nous y jouissions d’une grande liberté.
Dans un de ces honnêtes épanchements auxquels les bonzes de l’Inde se livrent assez volontiers lorsqu’ils soupent ensemble chez des filles, j’avoue que, pour me mettre à l’unisson, je ne pus m’empêcher de faire les yeux doux à la petite Zindu-dil. Elle en fut si reconnaissante qu’elle me fit présent des feuilles que lui avait remises le vieux chevrier, et que, sans doute par une inspiration divine, elle avait apportées de l’île de Ceylan jusqu’au Birman. Je reconnus visiblement le doigt de Dieu dans cette affaire. Vous le dirai-je ? il ne m’en coûta que deux baisers que je ne pouvais décemment refuser à cette jeune innocente, vu l’exigence du cas.
Sitôt mon retour en Europe, je n’aurai rien de plus pressé que de faire jouir le public de ce précieux manuscrit, toutefois après en avoir obtenu la permission de mes supérieurs. J’en destine le produit à l’entretien de deux jeunes demoiselles de bonne famille que j’ai soustraites à leurs parents, vu qu’ils leur donnaient d’assez mauvais exemples ; aussi ai-je soin de les tenir cachées au fond de deux faubourgs de Paris fort éloignés l’un de l’autre ; le tout, afin de ramener ces pauvres filles dans les voies du Seigneur. J’espère que Dieu me bénira pour cette œuvre pie. En attendant, voici l’épigraphe que le pauvre longévite Flamel avait placé en tête de son manuscrit :
« Ô homme ! adore la nature,
et soumets-toi… »
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(1) On sait que M. de Voltaire, qui a substitué le mot impasse à cette locution malhonnête, cul-de-sac, nom d’une rue courte et sans issue, a voulu également substituer le mot auguste au mot août, qui n’en est qu’une contraction velche, c’est-à-dire barbare. J’observerai que cette innovation est, à parler plus exactement, une restitution que ce grand homme a faite à notre langue, car on lit dans le roman de Brut ou du Brut, manuscrit du 13e siècle, folio 81, colonne 2 , et folio 84, V°, colonne 2, les mots agust, august, pour août. (Note de l’Éditeur.)
(2) Voyez Mille et une Nuits, tom. Ier., Histoire du Pêcheur et du Génie. (Note de l’Éditeur.)
(3) Plusieurs historiens ont révoqué le fait en doute. Voyez Déclarations du roi Charles VI, 17 septembre 1394, – 2 mars 1395, – 30 janvier 1397 ; – et Essais sur Paris, par Saint-Foix, tom. 1er, p. 108 et suiv. (Note de l’Éditeur.)
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(Charles de Pougens, Contes du Vieil Ermite de la vallée de Vauxbuin, tome Ier, Paris : Th. Desœr, libraire,1821)
I
LA NATURE DU MILIEU
Il n’est pas plus malaisé de concevoir une Machine à explorer le Temps qu’à explorer l’Espace, soit que l’on considère le Temps comme la quatrième dimension de l’Espace, soit comme un lieu essentiellement différent par son contenu.
On définit usuellement le Temps : le lieu des événements, comme l’Espace est le lieu des corps. Ou avec plus de simplicité : la succession, alors que l’Espace – qu’il s’agisse de l’espace euclidien ou à trois dimensions, de l’espace à quatre dimensions, impliqué par l’intersection de plusieurs espaces à trois dimensions ; des espaces de Riemann, où les sphères sont retournables, le cercle étant ligne géodésique sur la sphère de même rayon ; des espaces de Lobatchewski, où le plan ne se retourne pas ; ou de tout espace autre que l’euclidien, reconnaissable à ce qu’on n’y peut, comme dans celui-ci, construire deux figures semblables – est la simultanéité.
Toute partie simultanée du Temps est étendue et par là explorable à l’aide des machines à explorer l’Espace. Le présent est Étendue dans trois directions. Que l’on se transporte à un point quelconque du passé ou du futur, ce point, au moment du séjour, sera présent et étendu dans trois directions.
L’Espace ou Présent a réciproquement les trois dimensions du Temps : l’espace parcouru ou passé, l’espace à venir et le présent proprement dit.
L’Espace et le Temps sont commensurables ; l’exploration par la connaissance des points de l’Espace ne peut se faire qu’au long du Temps ; et pour mesurer quantitativement le Temps, on le ramène à l’Espace des cadrans des chronomètres.
L’Espace et le Temps, de même nature, peuvent être considérés comme des états physiques différents d’une même matière, ou des modes divers de mouvement. À ne les prendre même que comme formes de la pensée, nous voyons l’Espace comme une forme solide et un système rigide de phénomènes ; alors qu’il est devenu poétiquement banal de comparer le Temps à un liquide animé d’un mouvement rectiligne uniforme, constitué par des molécules mobiles dont la moindre facilité de glissement ou la viscosité n’est en somme que la conscience.
L’Espace étant fixe autour de nous, pour l’explorer nous nous mouvons dans le véhicule de la Durée. Elle joue en cinématique le rôle d’une variable indépendante quelconque, en fonction de, laquelle se déterminent les coordonnées des points considérés. La cinématique est une géométrie. Les phénomènes n’y ont pas d’avant ni d’après, et le fait que nous créons cette distinction prouve que nous sommes emportés au long d’eux.
Nous nous mouvons dans le sens du Temps et avec la même vitesse, étant nous-mêmes partie du présent. Si nous pouvions rester immobiles dans l’Espace absolu, le long du Cours du Temps, c’est-à-dire nous enfermer subitement dans une Machine qui nous isole du Temps (sauf le peu de « vitesse de durée » normale dont nous resterons animés en raison de l’inertie), tous les instants futurs et passés (nous constaterons plus loin que le Passé est par-delà le Futur, vu de la Machine) seraient explorés successivement, de même que le spectateur sédentaire d’un panorama a l’illusion d’un voyage rapide le long de paysages successifs.
II
THÉORIE DE LA MACHINE
Une Machine qui nous isole de la Durée, ou de l’action de la Durée, vieillir ou rajeunir, ébranlement physique imprimé à un être inerte par une succession de mouvements, devra nous rendre transparents à ces phénomènes physiques, nous les faire traverser sans qu’ils nous modifient ni déplacent. Cet isolement sera suffisant (il est d’ailleurs impossible de le combiner plus parfait) si le Temps, nous dépassant, nous communique une impulsion minime, mais qui compense le ralentissement de notre durée habituelle conservée par inertie, ralentissement dû à une action comparable à la viscosité d’un liquide ou au frottement d’une machine.
Être immobile dans le Temps signifie donc traverser (ou être traversé impunément par, comme un carreau de vitre laisse sans rupture passage à un projectile, ou mieux la glace se reforme après la section d’un fil de fer, et un organisme est parcouru sans lésion par une aiguille aseptique) tous les corps, tous les mouvements ou toutes les forces dont le lieu successif sera le point de l’Espace choisi par l’Explorateur pour le départ de sa MACHINE À ETRE IMMOBILE.
La Machine de l’Explorateur du Temps doit :
1° Être d’une rigidité, c’est-à-dire élasticité absolue, afin de pénétrer le solide le plus dense à la manière d’une vapeur infiniment raréfiée.
2° Soumise à la pesanteur afin de rester dans le même lieu de l’espace, mais assez indépendante du mouvement diurne de la terre pour conserver une direction invariable dans l’Espace absolu ; corollairement, quoique pesante, incapable de chute si le sol, au cours du voyage, vient à s’excaver.
3° Non magnétique, afin de n’être pas influencée en retour (on verra plus loin pourquoi) par la rotation du plan de polarisation de la lumière.
Il existe un corps idéal qui satisfait à la première de ces conditions : l’ÉTHER LUMINEUX, solide élastique parfait, puisque les vibrations d’ondes s’y propagent à la vitesse que l’on sait ; pénétrable à tout corps ou pénétrant tout corps sans frottement calculable, puisque la Terre y gravite comme dans le vide.
Mais, et c’est sa seule ressemblance avec le corps circulaire ou éther aristotélique, il n’est pas de nature grave ; et, tournant dans son ensemble, il détermine la rotation magnétique découverte par Faraday.
Or un appareil très connu est un excellent modèle d’éther lumineux, et satisfait aux trois postulats.
Rappelons brièvement la constitution de l’éther lumineux. C’est un système idéal de particules matérielles agissant les unes sur les autres au moyen de ressorts sans masse. Chaque molécule est mécaniquement l’enveloppe d’un peson à ressort dont les crochets de suspension sont reliés à ceux des molécules voisines. Une traction sur le crochet de la dernière molécule occasionnera le tremblement de tout le système, exactement comme avance le front de l’onde lumineuse.
La structure du peson à ressort est analogue à la circulation sans rotation de liquides infiniment grands à travers des ouvertures infiniment petites, ou à un système articulé de tringles rigides et de volants en rapide mouvement de rotation, portés par toutes ou par quelques-unes de ces tringles. (1)
Le peson à ressort ne diffère de l’éther lumineux que parce qu’il est pesant et ne tourne pas dans son ensemble, pas plus que ne le ferait l’éther lumineux dans un champ dépourvu de force magnétique.
Si l’on rend les vitesses angulaires des volants de plus en plus grandes, ou les ressorts de plus en plus raides, les périodes des mouvements vibratoires élémentaires deviendront de plus en plus courtes et les amplitudes de plus en plus faibles : les mouvements deviendront de plus en plus semblables à ceux d’un système parfaitement rigide formé de points matériels mobiles dans l’Espace et tournant suivant la loi de rotation bien connue d’un corps rigide ayant des mouvements d’inertie égaux autour de ses trois axes principaux.
En résumé, l’élément de rigidité parfait est le gyrostat.
On connaît ces cadres de cuivre, ronds ou carrés, contenant un volant en rotation rapide sur un axe intérieur. En vertu de la rotation, le gyrostat se tient en équilibre sur n’importe quel côté. Si nous déplaçons le centre de gravité un peu en dehors de la verticale du point d’appui, il tourne en azimut et ne tombe pas.
On sait que l’azimut est l’angle que fait avec le méridien le plan déterminé par la verticale du lieu et par un point donné, une étoile par exemple.
Lorsqu’un corps est animé d’un mouvement de rotation autour d’un axe dont un point est entraîné dans le mouvement diurne du globe, la direction de son axe de rotation demeure invariable dans l’Espace absolu ; de telle sorte que, pour un observateur emporté à son insu dans la rotation diurne, cet axe paraîtrait se mouvoir uniformément autour de l’axe du globe, exactement comme le ferait une lunette parallactique constamment pointée vers une même étoile très voisine de l’horizon.
Trois gyrostats en rotation rapide, dont les lignes des coussinets soient parallèles aux trois dimensions, engendrent la rigidité cubique. L’Explorateur assis sur la selle de la Machine est – mécaniquement – enfermé dans un cube de rigidité absolue, pouvant pénétrer sans modification tout corps, à la façon de l’éther lumineux.
Et nous venons de voir que la Machine est suspendue selon une direction invariable dans l’Espace absolu, mais en relation avec le mouvement diurne de la Terre, afin d’avoir un point de repère du temps parcouru.
Elle n’a enfin aucune partie magnétique, comme le fera voir sa description.
III
DESCRIPTION DE LA MACHINE
La Machine se compose d’un cadre d’ébène, analogue au cadre d’acier d’une bicyclette. Les barres d’ébène sont assemblées par des douilles de cuivre brasées entre elles.
Les trois tores (ou volants des gyrostats), dans les trois plans perpendiculaires de l’espace euclidien, sont d’ébène cerclé de cuivre, montés selon leurs axes sur des tringles de tôle de quartz rubanée en spirale (la tôle de quartz se fabrique par les mêmes procédés que le fil de quartz), les extrémités pivotant dans des crapaudines de quartz.
Les cadres circulaires ou les fourches demi-circulaires des gyrostats sont en nickel. Sous la selle, un peu en avant, sont les accumulateurs du moteur électrique. Il n’y a pas d’autre fer dans la Machine que le fer doux des électro-aimants.
Le mouvement est transmis aux trois tores par des boîtes à rochets et des chaînes sans fin de fil de quartz, enroulées sur trois roues dentées, dans le même plan chacune à chacune avec les tores, et reliées entre elles et au moteur par des manèges et pignons d’angle. Un triple frein commande simultanément les trois axes.
Chaque tour du volant antérieur actionne un déclic, et quatre cadrans d’ivoire, juxtaposés ou concentriques, par l’intermédiaire d’une roue à gorge et d’un fil sans fin, enregistrent les jours, milliers, millions et centaines de millions de jours. Un cadran spécial, par l’extrémité inférieure de l’axe du gyrostat horizontal, est en relation avec le mouvement diurne terrestre.
Un levier, s’inclinant en avant au moyen d’une poignée d’ivoire, dans un plan parallèle au longitudinal de la Machine, règle l’accélération du moteur ; une seconde poignée, au moyen d’une tige articulée, ralentit la marche. On verra que le retour du futur au présent se fait par un ralentissement de la marche de la Machine, et la marche avant dans le passé par une vitesse encore supérieure (pour produire une plus parfaite immobilité de durée) à la marche avant dans le futur. Pour l’arrêt à un point quelconque de la durée, un levier bloque le triple frein.
La Machine au repos est tangente au sol par les cadres circulaires de deux des gyrostats ; en marche, le cube gyrostatique étant inébranlable en rotation, ou du moins maintenu à la déviation angulaire que déterminerait un couple constant, elle libre en azimut sur l’extrémité de l’axe du gyrostat du plan horizontal.
IV
MARCHE DE LA MACHINE
Par les actions gyrostatiques, la machine est transparente aux espaces successifs du Temps. Elle ne dure pas, et conserve sans durée, à l’abri des phénomènes, son contenu. Qu’elle oscille dans l’Espace, que l’Explorateur ait même la tête en bas, il voit néanmoins normalement et continûment dans le même sens les objets un peu éloignés, car il n’a pas de repère, tout ce qui est proche étant transparent.
Comme il ne dure pas, il ne s’est écoulé aucun temps, pendant le voyage, si long soit-il, même s’il a fait halte hors de la Machine. Nous avons dit qu’il ne dure que comme un frottement ou une viscosité, durée pratiquement substituable à celle qu’il aurait continué de subir sans monter la Machine.
La Machine mise en marche se dirige toujours vers le futur.
Le Futur est la succession normale des phénomènes ; une pomme est sur l’arbre, elle tombera ; le Passé une succession inverse ; la pomme tombe – de l’arbre. Le Présent est nul. C’est une petite fraction d’un phénomène. Plus petite qu’un atome. On sait que la grandeur d’un atome matériel est, selon son diamètre, de centimètres 1,5 × 10-⁸. On n’a pas encore mesuré la fraction de seconde de temps solaire moyen à quoi est égal le Présent.
De même que dans l’Espace il faut, pour qu’un mobile se déplace, qu’il soit plus petit dans le sens de son contenant (la grandeur) que ce contenant, il faut pour que la Machine se déplace dans la Durée qu’elle soit moindre en durée que le Temps, son contenant, c’est-à-dire plus immobile dans la succession.
Or l’immobilité de durée de la Machine est directement proportionnelle à la vitesse de rotation des gyrostats dans l’Espace.
Le futur étant désigné par t, la vitesse spatiale ou lenteur de durée, nécessaire à explorer le futur, devra être V, étant une quantité de temps :
V < t
Chaque fois que V se rapproche de O, la Machine rebrousse vers le Présent.
La marche dans le Passé consiste en la perception de la réversibilité des phénomènes. On verra la pomme rebondir de terre sur l’arbre, ou ressusciter le mort, puis le boulet rentrer dans le canon. Cet aspect visuel de la succession est déjà connu, comme pouvant être obtenu théoriquement en dépassant la lumière, puis continuant à s’éloigner d’une vitesse constante, égale à celle de la lumière. La Machine transporte au contraire l’Explorateur avec tous ses sens en pleine Durée et non à la chasse d’images conservées par l’Espace. Il lui suffira d’accélérer la marche jusqu’à ce que le cadran enregistreur de la vitesse (rappelons encore que vitesse des gyrostats et lenteur de durée de la Machine, soit vitesse des événements en sens contraire, sont synonymes) marque
V < — t
Et il continuera d’une vitesse uniformément accélérée qu’il réglera presque selon la formule de la loi de gravitation newtonienne, parce qu’un passé antérieur à — t est noté par < — t, et pour l’atteindre il devra lire sur le cadran un chiffre équivalent à
V < (< — t)
V
LE TEMPS VU DE LA MACHINE
Remarquons qu’il y a deux Passés pour la Machine : le passé antérieur à notre présent à nous, ou passé réel, et le passé construit par la Machine quand elle revient à notre Présent, et qui n’est que la réversibilité du Futur.
De même, la Machine ne pouvant atteindre le Passé réel qu’après avoir parcouru le Futur, elle passe par un point, symétrique à notre Présent, point mort comme lui entre futur et passé, et qu’on appellerait justement Présent imaginaire.
Le Temps se présente ainsi à l’Explorateur sur sa Machine comme une courbe, ou mieux une surface courbe fermée, analogue à l’éther d’Aristote. Nous avons écrit nous-même (Gestes et Opinions, livre VIII) pour une raison peu différente autrefois Éthernité. L’observateur privé de Machine voit l’étendue du Temps en-deçà de la moitié, sensiblement comme on a vu d’abord la Terre plate.
On déduit aisément de la marche de la Machine une définition de la Durée.
Considérant qu’elle est la réduction de t à O et de O à — t, nous dirons :
La Durée est la transformation d’une succession en une réversion.
C’est-à-dire :
LE DEVENIR D’UNE MÉMOIRE.
Dr FAUSTROLL
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(1) Cf. W. THOMSON, On a gyrostatic adynamic constitution for ether (C. R., 1889 ; Proc, R. Soc. Ed., 1890).
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(Alfred Jarry, in Mercure de France, n° 110, février 1899 ; la neuvième et dernière livraison du roman de H.-G. Wells, traduit par Henry-D. Davray, avait été publiée le mois précédent au Mercure.)
Un fakir marchait dans la campagne en regardant le bout de son nez. Tout à coup, il entendit la terre résonner sous ses pas, et il dit : « Cet endroit-ci est creux et renferme peut-être un trésor ; si je le trouve, je deviendrai un honnête homme. »
Le fakir creusa la terre, et perça une voûte ; mais, après une fatigue si extraordinaire, il fut bien piqué de ne découvrir que l’ouverture d’un puits, qui sans doute avait été murée pendant plusieurs siècles.
Il y plongeait tristement ses regards, lorsqu’il en vit sortir une femme mouillée, saisie de froid et toute nue ; mais comme elle était d’une beauté ravissante, le fakir la contemplait avec ivresse, sans songer à la couvrir de son manteau.
« Ô toi qui surpasses en beauté les filles de Brahma, lui dit-il, apprends-moi qui tu es, et pourquoi tu te baignes dans un puits ? » Elle lui répondit : « Je suis la Vérité. » Le fakir pâlit, et s’enfuit à toutes jambes, comme si un fakir et la vérité ne pouvaient exister ensemble.
La vierge, ainsi délaissée, s’avança paisiblement vers la ville. Une femme qui voyage nue ne paraît pas aussi singulière dans l’Inde que dans d’autres climats moins favorisés du soleil. Il passa près d’elle des poètes, des marchands, des sultanes et des eunuques.
En la voyant, les poètes disaient : « Qu’elle est maigre ! » Les marchands : « Qu’elle est dupe ! » Les sultanes : « Qu’elle est indiscrète ! » Les eunuques : « Qu’elle est triste ! » Aucun ne parut se soucier d’elle.
Un courtisan voluptueux vint aussi à passer ; c’était un riche blasé, à qui tout au plus il restait des fantaisies. Il daigna pourtant s’apercevoir que la Vérité avait la peau blanche, et il la fit monter dans son palanquin.
À peine fut-elle assise, qu’elle vit la maîtresse de l’empereur qui se promenait sur un dromadaire, par ordonnance de médecins. « Voilà qui est singulier, s’écria-t-elle ; la sultane favorite a le nez de travers. »
Le courtisan frémit de cette exclamation, et se crut perdu ; car une loi défendait de parler, en bien ou en mal, du nez de la favorite. Il rejeta la Vérité au milieu du chemin, en disant : « J’étais bien fou de m’embarrasser de cette babillarde. »
Elle arriva aux portes de la ville et, voyant un particulier d’une caste inférieure, elle s’informa auprès de lui du lieu où elle pourrait passer la nuit. Cet homme l’emmena dans sa maison, ne doutant pas que cette rencontre ne fît sa bonne fortune.
L’hôte chez qui la Vérité se trouva logée, avait imaginé, pour vivre, de composer une gazette où, chaque matin, tous les gens en place lisaient leur éloge ; aussi, quand il allait à la cour, les esclaves avaient ordre de remplir ses poches des meilleurs débris de la cuisine.
Le séjour de la voyageuse dérangea fort les affaires du pauvre homme. Il n’avait que le temps de rédiger sa feuille. La Vérité le regardait travailler sans mot dire, et puis elle effaçait précisément tout ce que le gazetier écrivait. Le bulletin manqua deux jours de suite.
Le vizir, piqué de ce retard, manda l’écrivain ; et, après lui avoir fait donner cinquante coups de bâton, lui permit de se justifier : il le fit avec éloquence et succès ; c’est pourquoi le vizir le renvoya avec cent nouveaux coups de bâton.
Ce dernier supplément paraîtra singulier à ceux qui ignorent combien le vizir était juste ; il n’en agit ainsi que parce qu’il avait besoin du temps de l’exécution pour faire enlever secrètement la Vérité de chez le gazetier. S’il eût pensé que quatre-vingt-dix-neuf coups eussent suffi, il respectait trop ses semblables pour en avoir ordonné un de plus.
Quand le vizir fut seul en possession de la Vérité, il espéra en tirer parti contre ses ennemis ; mais on lui annonça que l’empereur viendrait le jour même visiter son palais, et, craignant surtout qu’il ne la vît, il ordonna, pour le bien public, qu’elle fût mise à mort.
Aussitôt, quatre émirs la placèrent poliment entre des coussins de soie brodés et parfumés, et l’étouffèrent avec de savantes précautions. Ils jetèrent ensuite son corps inanimé dans l’endroit le plus solitaire du jardin.
Les hommes puissants s’imaginent que la Vérité est morte, parce qu’ils sont parvenus à l’étouffer quelque temps ; mais il n’en est rien. Le grand air lui rend la vie ; et la nôtre, bien ressuscitée, profita des ténèbres pour sortir du jardin.
Elle se réfugia dans une vaste bibliothèque, où des brahmines entassaient l’esprit des hommes depuis cinq mille ans. Comme la nuit était froide, elle alluma du feu avec quelques feuilles ; mais il y avait dans la salle tant de matières inflammables, que la Vérité n’eut que le temps de se sauver avec quelques petits volumes.
La bibliothèque brûla, et les bibliothécaires aussi. L’empereur vint admirer l’incendie, et dit avec un rire ingénu : « C’est pourtant bien agréable de voir brûler une bibliothèque. » Sa joie parut d’autant plus sincère, qu’il y a toujours eu dans l’Inde une rivalité secrète entre les livres et les empereurs.
Cependant, le vizir se hâta de mettre hors de la loi sa victime échappée. L’aurore en vit la proclamation affichée dans les carrefours. Cette promptitude ne doit point étonner, parce que, dans toutes les chancelleries de l’univers, il y a des formules de proscription toujours prêtes contre cette pauvre Vérité.
À la pointe du jour, la malheureuse fugitive se trouva hors des murs de la ville auprès d’une maison simple et propre qu’entourait un petit jardin ; c’était la demeure du sage Pilpay. Elle entra sans crainte, dit qui elle était, et demanda un asile.
« Cette franchise me plaît, lui dit le sage ; mais elle me fait trembler pour toi. Si tu étais reconnue, rien ne pourrait te sauver ; suis-moi. » Ils montèrent ensemble dans une vaste galerie, qui formait l’étage supérieur de la maison.
Là étaient rangées avec ordre des peaux de tous les animaux, des écorces de toutes les plantes, des enveloppes de tous les êtres. On jugeait, au premier coup-d’œil, que c’était le magasin d’un fabuliste. Pilpay, l’ayant montré à la Vérité, lui tint ce langage :
« Puisque tu ne sais ni te cacher ni te taire, il est sage de te déguiser. Je puis, à ton choix, te faire pénétrer dans tous les êtres que tu vois, et qui s’animeront à l’instant. Tu parleras sous ces formes nouvelles, et tu iras impunément reprocher ses crimes au vizir lui-même. »
La Vérité accepta, et ne fut point ingrate. Le génie de son libérateur, enflammé par elle, répandit une grande lumière dans l’Indostan. Le vizir fut déposé, et Pilpay mis à sa place (1). Il y parvint à une extrême vieillesse, au milieu des bénédictions du peuple ; car l’Asie n’a point de baume aussi puissant pour prolonger la vie que l’habitude de la bienfaisance.
L’exemple d’une si haute fortune suscita une foule d’imitateurs, et les ambitieux voulurent partager avec les philosophes les travaux de l’apologue et l’héritage de Pilpay ; mais la Vérité, qui pénétra leurs vues, continua de se cacher dans les œuvres des sages, et livra les autres au délire de leur imagination.
Les inventeurs de fables se trouvèrent ainsi divisés en deux espèces bien différentes, dont l’une voulait instruire avec douceur, et l’autre dominer à tout prix. C’est rendre un grand service aux hommes que de leur apprendre à quels traits ils pourront les distinguer.
Les uns rassemblent la multitude, et lui crient d’un lieu élevé : « Esclaves de Brahma, croyez ou périssez ; car ce que nous allons vous dire est la vérité. » Alors, ils leur débitent des fables extravagantes qui rendent les auditeurs fourbes ou furieux.
Les autres, d’une voix douce et d’un visage affable, invitent le voyageur à s’arrêter, et lui disent : « Ami, si tu es sensible au plaisir, ris un moment avec nous ; ce que nous allons te raconter n’est qu’une fable. » Mais le joyeux récit porte dans le cœur la salutaire vérité, et celui qui l’écoute devient meilleur en s’amusant.
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(1) Pilpay ou Bidpay, philosophe gymnosophiste et fabuliste indien, devint en effet ministre de Dabschelim, et laissa un nom vénéré dans l’Orient.
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(Pierre-Édouard Lemontey, in La Décade philosophique, littéraire et politique, par une Société de Gens de Lettres, IVe trimestre, an IX)
La Bête du Gévaudan a vu sa descendance se continuer avec la Bête d’Orléans, qui devait, à son tour, laisser de la postérité. On la trouve dans un placard-image, imprimé à Chartres, en 1811, chez la veuve Deshayes. C’est toujours l’apparition d’un monstre, mais d’un monstre ne décimant pas les populations et s’acharnant seulement sur les cadavres.
DÉTAIL D’UN ÉVÉNEMENT
EXTRAORDINAIRE
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Le 7 avril 1810, un orage affreux se manifesta depuis Boulogne jusque sur le rivage du Portée. La force des vagues de la mer jeta sur les sables un animal dont la nature était de vivre sur la terre comme dans l’eau. Cet animal amphibie vint dans le village du Portée, où, cherchant à se cacher, il entra dans la cabane d’un pêcheur qu’il remplit d’effroi. Alors plusieurs pêcheurs, voisins du premier, vinrent à son secours, et entourèrent de loin sa cabane, en poussant des cris épouvantables.
Ces cris effrayèrent l’animal, qui sortit avec impétuosité et s’élança dans une avenue, pour se rendre dans une garenne profonde, où il se cacha. Attiré par l’odeur des corps morts enterrés, il se rendit dans le cimetière, où il exerça ses ravages.
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COMPLAINTE À CE SUJET
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Près de Boulogne, dans le Portée,
Le 7 avril, on vit la bête,
Qui sur les sables étant jetée,
Par une terrible tempête,
Étant d’une énorme grosseur,
Il dévora plusieurs pêcheurs.
L’animal fuit, mais en chemin,
Entra dans une chaumière,
Une famille y trouva soudain,
Quatre enfants, aussi la mère ;
Ses ravages il exerça,
Et la famille dévora.
Par les cris que chacun poussait,
On vient, et de suite on entoure
La cabane qu’il habitait,
S’écriant : Que Dieu nous secoure ;
Tout le monde lui fait quartier,
Et se sauve sans plus tarder.
Étant morte d’accouchement,
Une femme étant enterrée,
La nuit, la mère et son enfant,
Par le monstre fut dévorée,
Au même instant il déterra
Le corps d’un homme gisant là.
C’était la nuit du samedi,
Le Dimanche on vint à la messe ;
Tout le monde fut bien surpris,
Voyant ces cadavres en pièces :
Chacun pleurant sur leur destin
Soupçonna le monstre marin.
On fit grande procession
Pour renterrer tous ces cadavres,
Et le maire de ce canton
La nuit y fit placer des braves,
Aguerris et très bien armés,
Dans le cimetière pour veiller.
Envers une heure du matin,
Le monstre revint à la charge :
Sitôt qu’on l’aperçut, soudain
Sur lui on fit une décharge ;
Atteint de plusieurs balles au corps,
Le monstre amphibie tomba mort.
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(J.-M. Garnier, Histoire de l’imagerie populaire et des cartes à jouer à Chartres, suivie de recherches sur le commerce du colportage des Complainte, Canards et Chansons des rues, Chartres : Imprimerie de Garnier, 1869 ; tiré à 624 exemplaires)