ÉTRANGETÉS, RÊVES ET CAUCHEMARS LITTÉRAIRES. CHIMÈRES ET HANTISES.

LES 1001 MATINS DE MAURICE RENARD (2) : L’AVENTURE DANS LA FORÊT

Publié le 8 Mai 2015

CARN1
 

Quand ils aperçurent la dionée en train de dévorer un colibri, cela faisait juste huit jours qu’ils s’étaient enfoncés dans la forêt. Et cela faisait juste neuf jours qu’ils avaient assassiné le Hollandais, pour n’en retirer qu’un bénéfice de vingt-quatre florins et l’embêtement de traverser trois cents kilomètres de forêt vierge, par crainte de la potence. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’ils devaient marcher encore trois ou quatre semaines, au bas mot, avant d’atteindre la lisière nord et se trouver en sûreté.

Vous m’excuserez : c’étaient trois canailles. Mais, dites, est-ce ma faute si les aventures n’arrivent pas exclusivement aux gentlemen ?

Harris, Wilbur et Morton ; voilà leurs noms, tels qu’on me les a rapportés. On m’a dit aussi qu’Harris était très grand et très roux, Wilbur assez petit, mais curieusement massif, avec des sourcils noirs comme du charbon et un nez de boxeur, tout écrasé. Quant à Morton, il paraît que c’était quelque chose d’extraordinaire sous le rapport des muscles, de la laideur et de la stupidité. Je ne sais rien de plus au sujet de leur physique, vous m’excuserez ; mais j’ose soutenir qu’une demoiselle n’aurait pas aimé les rencontrer dans cette forêt, depuis huit jours qu’ils se frayaient passage, à marche forcée, travers l’épaisseur des lianes, des branchages et de tout ce que vous pouvez imaginer. Vous voyez d’ici leurs barbes hérissées, leurs vêtements déjà déchiquetés, sans compter la situation, qui leur donnait, je suppose, une figure encore plus damnée qu’à l’ordinaire.

Au début, ils avaient mené un train d’enfer, ne s’arrêtant ni jour ni nuit, mangeant des fruits et un peu de conserve, s’interdisant de chasser, à cause des coups de feu qui pouvaient les trahir. Maintenant, ils étaient plus tranquilles, dormaient la sieste, allaient moins vite et faisaient cuire les pièces de gibier qu’ils abattaient.

Pour ce qui est de la dionée, ce fut Harris qui l’aperçut le premier, par le motif qu’il ouvrait la marche, à ce moment-là. Et ce furent les cris – les très faibles cris – de l’oiseau-mouche qui attirèrent son attention.

Vous savez ce que c’est qu’une dionée ? Non ? Eh bien, c’est une plante. Une plante carnivore. Elle a des feuilles qui sont des bouches, et ces bouches sont en même temps des estomacs, vous comprenez ? Représentez-vous autant de mâchoires, dont les lèvres sont bordées de cils, comme des paupières. Pas de dents, pas d’épines qui seraient des crocs. Ces mâchoires ne mâchent pas, mais happent leur proie, se referment sur elle, l’emprisonnent et la digèrent consciencieusement.

Harris montra la plante à ses compagnons, et ils la regardèrent avec curiosité. Les dionées leur étaient familières. Ils en avaient déjà vu, dans le pays et dans la forêt ; mais c’étaient de ces dionées de taille restreinte, qui se nourrissent d’insectes et de mouches ; et ils avaient beau savoir que les grandes espèces dévorent les petits oiseaux et autres menues bestioles, ils s’intéressaient à ce végétal féroce qui venait de capturer un colibri. La charmante créature ailée se débattait de son mieux, mais l’étrange gueule resserrait son étau ; et, par surcroît, elle engluait d’un liquide visqueux le pauvre oiselet.

Wilbur fit remarquer l’odeur infecte que la plante dégageait. Puis ils continuèrent leur route, indifférents au sort du colibri, ne pensant plus à cette scène de la vie sauvage.

Vous me direz qu’ils avaient d’autres préoccupations. C’est vrai. Et tenez : le soir même, une panthère se laissa tomber d’une branche sur Wilbur et le manqua de peu. Elle roula, foudroyée par une balle de Morton. Les trois aventuriers, parfaitement calmes, restèrent insensibles à cette agression.

Le lendemain, après une nuit retentissante de hurlements et constellée de prunelles farouches, qui reflétaient le feu du campement, ils reprirent sans émoi la direction du nord, ayant bien dormi tandis que l’un d’eux veillait paisiblement sur le sommeil des autres.

Et rien de notable ne se passa, ni ce jour-là ni le suivant. Rien. La forêt, simplement, devenait plus imposante à mesure qu’ils la pénétraient. Les arbres n’offraient aucun spécimen d’un genre nouveau, mais leur croissance était remarquable. Harris, Wilbur et Morton ressentaient l’impression confuse d’avoir rapetissé. Ce n’était pas un mystère pour eux que la forêt, dans ses profondeurs, prenait des proportions insolites ; certains explorateurs, sans s’être aventurés au cœur de ses ténèbres, avaient parlé de ce caractère gigantesque, pour avoir abordé la zone où les trois hommes s’avançaient à présent sans surprise ni appréhension.

Et alors, le jour d’après, vers quatre heures, comme ils suivaient, dans le fouillis des hautes herbes et des broussailles, une voie forée par je ne sais quel pachyderme, ils rencontrèrent la seconde dionée.

Elle était sensiblement plus élevée et plus vigoureuse que la première, et, quand ils la virent, cette sale bête de plante ne faisait qu’une bouchée d’un écureuil.

Morton se mit à rire, comme une brute qu’il était. Mais Harris remarqua que la senteur pestilentielle agissait sur eux comme un gaz stupéfiant, et, avant que l’écureuil eût été englouti, il avait fracassé à coups de hache l’hydre verte et sa douzaine de gueules baveuses, qui ressemblaient désagréablement à de vastes yeux vides et sanguinolents. L’opération, au reste, ne s’était pas accomplie si aisément. La chair des tiges et des affreuses feuilles opposait une sérieuse résistance ; sa destruction nécessitait de la force ; Harris ne se priva pas d’en dépenser, et il frappa les débris avec une rage bizarre, jusqu’à les aplatir sur le sol en un hachis nauséabond.

Ensuite, le même jour, il y eut l’ours. Un gros animal qui leur donna du fil à retordre. Mais finalement ils en vinrent à bout, après un véritable combat qui eut pour effet de les réjouir puissamment dans l’orgueil de leur bestialité.

Cependant, Harris et Wilbur, suivis de Morton, allaient maintenant, sous la voûte plus haute des frondaisons, avec une prudence nouvelle. Ils s’arrêtaient parfois, humant la brise et quand un relent fétide leur parvenait, ils pressaient le pas, la hache en main, scrutant d’un regard vif les amas de plantes.

Ainsi, gagnant toujours vers le nord, ils arrivèrent dans une contrée impressionnante où les arbres étaient certainement les plus formidables de la terre. Leurs troncs monumentaux s’élançaient à des hauteurs vertigineuses. Et là-dessous, il y avait une autre forêt, faite de buissons énormes, où les arbustes atteignaient la stature d’un chêne commun.

Ils s’engagèrent dans l’enchevêtrement d’une jungle intérieure. Jamais ils n’auraient pu s’y tailler un couloir ; ils continuaient à emprunter les pistes des bêtes. Je puis vous assurer qu’ils faisaient diligence. Pourtant, la moindre odeur suspecte immobilisait tout à coup Harris et Wilbur, alors que Morton, hébété, ne comprenait rien à leur face attentive, à leurs narines qui se dilataient, à leurs yeux fureteurs.

Vous m’excuserez : ceci n’est pas un conte. Il faut se mettre à leur place, n’est-ce pas ?

Enfin, un soir que Morton s’était écarté pour ramasser le bois mort dont on ferait le feu, Harris et Wilbur entendirent une espèce de grand cri étouffé, moitié gémissement, moitié appel. Et puis… plus rien.

Si. Quelque chose venait. L’odeur. Violente. Formidable. Proportionnée à la forêt géante.

Sur la minute, ils ne bougèrent pas, saisis d’effroi, plus blancs que des morts. Ils étaient perdus au fin fond de la pire solitude ; perdus au pied des arbres immenses ; perdus dans une horreur sans nom.

« Allons-nous-en ! murmura Wilbur. Retournons en arrière. J’aime mieux risquer la potence. J’aime mieux n’importe quoi ! »

Harris balbutia :

« Moi aussi… »

Il luttait lui-même contre la peur. Quelle peur ! La plus terrible. Celle de l’inconnu. Celle du monstre. Je ne vous ai pas dit que c’étaient des braves à toute épreuve. Je vous ai que c’étaient des assassins ; le vrai courage n’est pas pour eux.

Cependant, Harris se surmonta.

« Il faut aller voir, dit-il. Allons ! Allons ! »

Ils allèrent donc, mais côte à côte, serrés, la hache levée.

Eh bien, ce qu’ils découvrirent n’était pas ce qu’ils redoutaient. Pourtant, je vous le jure, nul spectacle, au monde n’est plus épouvantable que la vue d’un serpent python achevant de broyer un homme pour s’en repaître. Et c’est cela qu’ils virent.

Mais cela, dites, c’était normal.

Le reptile n’eut pas le loisir de poursuivre ses apprêts. Harris l’expédia, d’une balle bien placée, trop tard pour Morton, – qui paya de la sorte sa quote-part dans le meurtre du Hollandais.

D’où venait l’odeur ? Vous voulez le savoir ?

Non loin de là, en touffe, des dionées moyennes bâillaient de toutes leurs bouches carnassières.

Harris et Wilbur se mirent à les considérer d’un air satisfait.

« Dieu merci ! dit Wilbur. Nombreuses, mais petites. Toutes petites…

– Des grandes, confirma Harris, il n’y en a pas. Cela se saurait, vois-tu. »

Au lever du soleil, ils repartirent vers le nord.
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, n° 17363, samedi 3 octobre 1931)

LA FARCE ET LE MONSTRE

Publié le 22 mars 2015

COCH1
 

Cycliste solitaire charmé de sa solitude, je pédalais dans un silence à peine troublé par le léger sifflement de mon pneu sur la route. Je me sentais envahi du bien-être que connaissent tous les vrais touristes, griserie extatique du mouvement, de l’air pur et du paysage.

Parti, à l’aube, de Maringues, j’avais suivi, dans la fraîcheur bleutée du matin, la pittoresque vallée de l’Allier, avec ses méandres se faufilant au long de petites falaises arrondies, couvertes de beaux pâturages et séparées de l’eau par une étroite prairie d’émeraude, tandis que la rive opposée dresse sa muraille rocheuse, ici abrupte et nue, plus loin inclinée et garnie de bruyères géantes, sous lesquelles disparaissent également les îlots escarpés, minuscules montagnes de carmin, qui viennent, de distance en distance, partager en deux le ruban d’argent de la rivière.

À ce paysage « d’Anglade, » réfléchi par l’onde limpide, avait fait suite la montée en raidillon au milieu des sapins, laissant apercevoir là-bas, par-dessus leurs cimes vert-sombre, les pointes grisailles et sinistres des premiers pays d’Auvergne. Traversant une campagne riante et boisée que domine, de loin, la curieuse tour de Courcoux, j’avais pris la route qui vient de Lézeaux et se dirige vers la forêt d’Entraygues dont je voyais, devant moi, la houleuse muraille verte barrer complètement l’horizon.

Entré sous la futaie, j’y roulais, depuis un moment, le regard perdu dans les frondaisons si hautes que le ciel paraissait une voûte de cristal azuré, reposant directement sur le long couloir qu’elles formaient. J’étais heureux de me trouver si seul dans la vaste étendue, lorsque je crus entendre, derrière moi, le léger bruit d’une autre bicyclette. La certitude de mon isolement fut pour quelque chose dans la nonchalance que je mis à me retourner. Mais ce que je vis alors abattit, comme un coup de maillet, mon enchantement, et me fit faire une embardée formidable. Je n’évitai la chute dans le fossé qu’en sautant précipitamment à terre. La vision me dépassa. C’était bien un cycliste ; mais quel cycliste ! Un homme à tête de bête, enfoncée dans les épaules, une créature cauchemardesque, échappée de « quelque île du docteur Moreau, » dont l’aspect affolant, dans la profondeur des forêts, me fit, un instant, douter que je fusse éveillé ! Mais je n’étais pas au bout de mes émotions. L’être fantastique descendit de sa machine, qu’il laissa tomber au milieu du chemin et revint vers moi. Quel ne fut pas mon effarement en voyant s’avancer ce corps humain assez grand, vêtu d’un chandail noirâtre et d’un pantalon grossier, mais surmonté d’un faciès couleur terre cuite, où je pus à peine distinguer, sous une apparence de front, plantée de poils rares et durs, deux yeux imperceptibles, enfoncés dans des orbites saillantes et glabres, des mâchoires énormes, s’avançant, en groin, sous des narines ouvertes et surplombant un menton d’acromégalique exagéré, deux oreilles brunes, colossales, pas de cou, le tout évoquant un amalgame de singe et de porc.

Tendant vers moi des mains dont je constatai, avec une horreur croissante, qu’elles n’avaient que quatre doigts, accouplés deux à deux, le monstre vint très près, dégageant une chaleur anormale et, me sembla-t-il, une odeur forte. Puis, entrouvrant ce que j’appellerai une bouche, dans quoi je pus voir des dents extraordinairement grosses et écartées, il éructa un certain nombre de sons inarticulés, mélange bizarre de miaulements et de grognements, qui, détail plus horrible que tout, semblaient vouloir être des paroles… Je ne pus distinguer si l’attitude était menaçante ou simplement curieuse. Très effrayé néanmoins, j’avais mis la main sur mon revolver ; mais, brusquement, l’homme-bête tourna le dos et s’en fut ramasser son vélo. Je le laissai disparaître au loin avant de prendre la même route.

Je me trouvai content de sortir de la forêt, plus content encore de parvenir à Courpières, sans avoir revu l’affreux être. De retour, une hâte morbide de fuir la région souillée par sa laideur terrifiante et je ne sais quelle crainte dont je n’avais pas nettement conscience, s’étaient emparées de moi. Je m’éloignai, bon train, sans chercher à me renseigner davantage. Par la suite, les admirables points de vue de la vallée de la Dore, le charme de la rivière elle-même, roulant, écumeuse et transparente, sur son lit de cailloux, furent impuissants à libérer mon esprit de l’obsession, qui me tenaillait, et n’avait point lâché prise, alors que j’étais déjà assis dans la salle à manger de l’hôtel du Commerce à Olliergues…

Et les jours, les semaines qui suivirent, installé à Montbrison, chez mes cousins, c’est en vain que je m’efforçai de chasser le souvenir lancinant du monstre hideux et de la forêt maudite ! Qu’était cet être d’épouvante ? Où allait-il ? Où vivait-il ? De quelle union contre-nature ou de quel cas étrange d’obstétrique était-il le résultat ?…. Était-ce tout à fait une brute ? Était-il dangereux ? Comment le laissait-on en liberté ?… On a vu des chimpanzés monter à bicyclette… Quelle fatalité mauvaise avait jeté cette vilaine rencontre à travers la joie bucolique de mon voyage, dont elle était venue empoisonner la plus belle étape ?…

En tout cas, je me promettais bien d’effectuer mon retour par un tout autre itinéraire, par exemple celui de Saint-Justin-de-Chemillet, Saint-Pradel, Vernières et Vichy. Je me rappelais, avec plaisir, mes randonnées d’autrefois lorsque, dix-sept ou dix-huit ans auparavant, je passais volontiers par ce chemin, et différentes aventures, comme cet orage reçu stoïquement pendant trente kilomètres, trente kilomètres de chaussées sablonneuses où ma roue faisait gicler l’eau des ornières, transformées en torrents, jusqu’à Saint-Pradel où je m’étais réfugié trempé jusqu’aux os, mes vêtements si mouillés qu’ils se trouvèrent à peine secs le lendemain.

À Saint-Pradel ce fut, plus tard, une idylle avec la fille d’un fonctionnaire du bourg, idylle inopinée, idylle de vingt ans. – Qu’elle était jolie et que je fis de beaux projets ! – Grande fut ma tristesse, quand la nécessité de poursuivre ma route me fit reprendre, sur la promesse de s’écrire, la direction de Saint-Justin-de-Chemillet.

Et la farce que je fis, vers la même époque, à Saint-Justin-de-Chemillet précisément, en quittant l’hôtel où j’avais passé la nuit ! Je n’en avais jamais connu les suites, mais j’en avais gardé longtemps une certaine inquiétude. À la chute du jour, le patron, ouvrant le volet d’une cabane obscure, m’avait fait voir, tapi dans la pénombre, un énorme verrat, le plus beau de la région, disait-il.

« Pas bon, le citoyen, » me fit-il remarquer lorsque la bête, avec un cri terrible, s’élança sur la porte de bois, qu’elle heurta du groin, cherchant à mordre par-dessus. Heureusement, un fort verrou extérieur opposait à ses accès de fureur une barrière solide. Pourquoi, le lendemain, au petit matin, traversant, avec mon vélo, la cour de l’hôtel endormi, eus-je l’idée biscornue de tirer doucement le verrou, avant de filer sans demander mon reste ?

Je me représentais, avec une ironie mêlée, déjà, de quelque anxiété, l’ébahissement apeuré des bonnes gens, à la vue du grand porcin, en liberté dans la cour. À la longue, la satisfaction de mon « excellente plaisanterie » s’était encore atténuée. La conscience des accidents qu’après tout, j’avais pu provoquer, assombrissait, d’un vague remords, les premiers jours de mes vacances. Puis, n’ayant jamais entendu parler de rien, l’impression pénible, effacée, n’avait laissé subsister qu’un souvenir indifférent.

Certes, aucune de ces aventures, n’approchait, en étrangeté, la rencontre de la forêt d’Entraygues. C’est, peut-être, la raison pour laquelle le sentiment d’horreur que j’en avais éprouvé fit place, peu à peu, à une ardente curiosité. Mes interrogations de la première heure se présentaient avec une acuité redoublée. Tant et si bien qu’un beau matin, ma hantise devenue un irrésistible désir de savoir à quoi m’en tenir, je roulais vers Courpières d’où des renseignements vagues m’envoyèrent à Borèdes. Là on me dit qu’à Lézeaux, je trouverais à qui parler.

L’aubergiste de cette dernière localité se montra, en effet, au courant :

« Mais oui, c’est l’idiot de Saint-Bonnin. Il est chez le curé, vous pourrez le voir. Il va quelquefois de Saint-Bonnin au mas d’Entraygues, en journée. On l’occupe à de gros travaux. Il est inoffensif, malgré des lubies, parfois… Il comprend un certain nombre de mots, mais il n’a jamais pu parler. Les médecins n’ont rien compris à son cas. Il est orphelin et le curé de Saint-Bonnin s’en est chargé par charité, pour qu’il ne tombe pas aux baraques foraines. »

Comme je tenais à connaître l’origine de l’être étrange, je pressai mes questions en invitant mon interlocuteur à partager avec moi une bouteille de son meilleur « blanc. » Mais jugez de ce que je devins, quand j’entendis les explications suivantes :

« Drôle d’histoire que celle de sa naissance ! Sa mère, enceinte de quatre mois, a été effrayée par un porc ; un verrat dangereux, qui, échappé de sa bauge, l’a poursuivie dans la rue. En fuyant, plus morte que vive, elle a fait un faux pas sur les marches d’un abreuvoir et s’est affalée contre la porte d’une maison où l’on n’a eu que le temps de la recueillir. Il a fallu organiser une vraie battue contre l’animal furieux, qui a été tué, à coups de fourche, à l’autre bout du village. L’enfant est venu à terme, mais monstrueux. Dans le pays, on a dit qu’elle avait été « influencée… » Tout de même !… Il y a des choses bien singulières !…

– Mais… à quel endroit, la chose… demandai-je angoissé, à quelle époque ?…

– Oh ! Il doit avoir maintenant… ma foi, dix-sept ou dix-huit ans… Il n’est pas d’ici. Il est né à quarante kilomètres, à peu près, sur la route de Thiers à Roanne… à Saint-Justin-de-Chemillet. »
 

Maurice-E. DELORME

 

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(« Nos contes », in La Pédale, revue hebdomadaire de la bicyclette et des industries qui s’y rattachent, deuxième année, n° 62, 17 décembre 1924)

LES SEINS D’ELVIRE

Publié le 8 mars 2015

ELVIRE
 

C’était donc cela l’amour ? Et quoi encore ? Trouble ineffable… Qu’est-ce donc qu’ils nous parlaient de la mort, ces prêtres mornes ? Il y a d’abord l’amour ! Ah ! quand viendrait-il pour nous ?

Elvire était en chemin. Nous songions à des baisers… Nous songions aussi, en tremblant un peu, à ce mystère des seins, mal connu, mal vu sur des statues, entraperçus dans des promenades, au buste nu des nourrices. Vision excitante !… Nous en avions le cœur comme arrêté dans la poirine. Nous étions essoufflés, ainsi que d’une course ou d’un grand saisissement.

Les seins d’Elvire ? Est-ce que Lamartine les avait touchés, y avait mis les mains – la bouche peut-être, comme nous faisions à nos gourdes, l’été ?

Elvire ! Nous lui comparions des jeunes filles entrevues aux vacances, une petite cousine, venue chez nos parents avec les siens, et qui nous avait regardé, en rougissant. Elle était rose, elle. Elvire était brunie. Mais, elle aussi, avait un corsage bombé, que nous n’osions pas regarder – sans doute les mêmes seins qu’Elvire…
 

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(Georges Rodenbach, « Au collège, » in Le Rouet des brumes, contes posthumes, Paris : Société d’éditions littéraires et aristiques, 1901)

LA RELIGIEUSE ET LE MARCHAND DE POURCEAUX

Publié le 17 février 2015

COCHON1
 

(POÈME EN PROSE)

 

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À Guido Treves.

 

Blanche, immaculée, dans la lumière blanche immaculée d’un midi printanier, Sœur Bernardine était assise, le rosaire aux doigts, derrière la grille du jardin qui ombrageait le monastère.

C’était moins qu’un jardin, un grand verger, çà et là transformé en basse-cour. Et cela se passait il y a trois siècles environ, dans les terres opulentes de Sicile.

Sur la route poudreuse vint à passer un jeune marchand de pourceaux, qui chantonnait un vieux refrain :
 

La nonne s’endormit
au seuil de monastère,
en disant sa prière…

 

Il chassait devant lui, à coups de gaule, une truie et six cochons tout pareils à des cylindres de graisse blanche oscillant sur la fièvre de leurs pattes, plus délicates et potelées que des bras de bébé. Une à une, les bêtes grognonnes vinrent renifler le seuil, leurs larges oreilles rabattues – comme des feutres de bandits – sur leurs petits yeux sournois.
Sœur Bernardine se leva, ouvrit la grille et :

« Combien veux-tu pour le plus mignon de tes pourceaux ? dit-elle.

– Ô ma sœur, répondit le marchand, ce pourceau a le ventre gras et rose comme les joues gonflées des anges qui jouent de la trompette en Paradis… eh ! eh ! je pourrai bien le vendre trois écus au marché.. Mais je préfère gagner vos bénédictions en vous le donnant à meilleur prix…

– Combien veux-tu ? dit sœur Bernardine.

– Je ne veux que vos prières, bonne sœur et un petit plaisir que vous me ferez de m’ôter une curiosité… Pas grand-chose, bonne sœur !… Soulevez seulement votre robe… un peu, pour que je vois la couleur de vos bas…

– Je veux bien, » dit sœur Bernardine, en regardant les pourceaux, dont les croupes grasses se pressaient entre les battants de la grille pour entrer dans le jardin. Puis, leste, sœur Bernardine s’inclina, et soulevant le bord de sa robe de laine blanche, elle montra un pied mignon.

Le marchand agenouillé lui toucha la cheville du bout des doigts, « Bonne sœur, dit-il, je vous donne volontiers un autre pourceau si vous soulevez votre robe jusqu’au mollet. »

Sœur Bernardine, qui restait inclinée pour retenir de ses deux mains sa robe sur la cheville, sentit contre ses joues une haleine brûlante et des lèvres boucanées… mais elle ne s’en soucia aucunement, toute heureuse de contempler les pourceaux qui pataugeaient dans les flaques de purin.

Cependant, le marchand, avec de longs soupirs sucés, lui palpait le mollet, en murmurant :

« Laissez-moi, bonne sœur, vous toucher le genou, oui… oh ! oui, ce genou si moite et rose… Vous aurez deux autres pourceaux !… et même, trois !… ne vous en déplaise… »

Sœur Bernardine approuva de la tête et ses jolis yeux choisissaient les cinq pourceaux plus gras.

« Bonne sœur, relevez votre robe encore un peu. Laissez-moi caresser votre peau satinée… là… là !… Vous en aurez un autre, sur ma foi ! Et cela vous fera six belles bêtes… »
 
COCHON3
 

Sœur Bernardine, distraite, tirait sa robe sur ses cuisses, toujours plus haut, à petits coups, tandis que les pourceaux actionnaient bruyamment la pompe de leur groin, pour épuiser une rigole jaune d’eaux ménagères.

« Vous êtes gentille, ma sœur. Eh bien, si vous me laissez faire un petit jeu que je connais de mon métier, je vous donne aussi la belle truie que vous voyez là. De la sorte, le nombre de vos pourceaux doublera l’an prochain.

– Je veux bien, » répondit-elle, haletant, les joues en feu.

Aussitôt le marchand, enlaçant Bernardine, lui fit plier les deux genoux et la coucha par terre si rapidement qu’elle n’eut pas le temps et la force de pousser un seul cri…

Quand le marchand se releva, la jolie sœur avait oublié ses pourceaux ; mais guère ne regrettait la violence, car elle se prit à dire, en lissant, avec ses mains, sa robe blanche toute chiffonnée : « Joli marchand, tu fus trop généreux envers moi. Je te rends un pourceau pour te dédommager…. Mais recommence bien vite ce que tu viens de faire. »

Le marchand s’exécuta sur-le-champ, avec grâce. Sitôt fini, sœur Bernardine ajouta :

« Je te rends un autre pourceau, mais, bien vite, recommence !… Encore une fois !… Tu auras les deux derniers et la truie aussi !… par pitié, par pitié !… répète un jeu si doux… »

Le marchand fit bonne contenance pour racheter son troupeau tout entier ; et ce lui fut grande joie et délivrance que de voir sœur Bernardine, enfin lasse et brisée, s’endormir sur l’herbette, le bras en croix, comme une sainte.

Leste, il ramassa sa gaule et poussa ses pourceaux hors de la grille en chantant :
 

La nonne s’endormit
au seuil du monastère,
en disant sa prière…

 

Lors on vit s’entrebâiller une fenêtre dans la facade du couvent, embrasée par le soleil couchant ; une vieille nonne se pencha au dehors, en chevrotant :

« Sœur Bernardine, l’on vous attend à la chapelle !… Réveillez-vous ! Vite… car c’est l’heure où le démon rôde autour des monastères… Regardez, sœur Bernardine !… Le voilà !… C’est Satan… Il a les cornes !… Il conduit à l’abreuvoir ses pourceaux… dont le dos est rouge… »

Et cependant, dans les flamboiements du crépuscule satanique, lentement s’estompait la silhouette du marchand cornu qui poussait devant lui ses pourceaux couleur d’enfer gavés de pourriture…
 

Un démon…
lui vola son rosaire…
son honneur et s’enfuit !…

 
 
COCHON2
 

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(F. T. Marinetti, in Poesia, n° 9, octobre 1905)

NÉCROMANCIE

Publié le 7 janvier 2015

NECRO2
 

ÉVOCATIONS

 
 

Un savant de notre temps, et, ce qui est bien plus rare, un kabbaliste, un nécromancien Éliphas Lévi Zahed, a écrit un très curieux livre, que nous croyons dangereux, et dont nous ne prononcerons pas le titre, mais un livre assurément d’une force et d’une audace peu communes. Éliphas Lévi Zahed avait étudié pour être prêtre, mais, par l’effet de circonstances que nous ne connaissons pas, il a renoncé au sacerdoce ; ou plutôt, au lieu de se livrer à la science de Dieu, il a étudié celle du diable – ce qui ne veut pas dire qu’en étudiant l’un il n’ait pas acquis sur l’autre de très profondes et très hautes notions.

En sa qualité de magicien, Éliphas Lévi a évoqué, dit-il, et il a vu.

L’évocation, telle est, en effet, la pierre de touche du pouvoir magique. Mais, ayant tout, quelques notions générales sur les doctrines du maître sont indispensables au lecteur.

Ainsi, Éliphas Lévi, qui ne manque pas de puissance dans sa hardiesse à poser des axiomes, affirme dès le principe ceci : « Rien ne peut entrer dans le ciel que ce qui vient du ciel. Après la mort donc, l’esprit divin qui animait l’homme retourne seul au ciel et laisse sur la terre et dans l’atmosphère deux cadavres l’un terrestre et élémentaire, l’autre aérien et sidéral ; l’un inerte déjà, l’autre encore animé par le mouvement universel du monde, mais destiné à mourir lentement, absorbé par les puissances astrales qui l’ont produit. Le cadavre terrestre est visible ; l’autre est invisible aux yeux des corps terrestres et vivants et ne peut être aperçu que par les applications de la lumière astrale ou translucide, lequel communique ses impressions au système nerveux, et affecte ainsi l’organe de la vue jusqu’à lui faire voir les formes qui sont conservées et les paroles qui sont écrites au livre de la lumière vitale, « ce grand-livre où, comme dit l’Écriture, sont mentionnés tous nos actes. »

Ce sont ces cadavres aériens que l’on peut évoquer, paraît-il, par la nécromancie. Mais pour voir ces formes étranges, il faut se mettre dans un état exceptionnel qui tient du sommeil et de la mort, c’est-à-dire qu’il faut, au moyen de certaines préparations, se magnétiser soi-même et arriver à une sorte de somnambulisme lucide et éveillé.
La nécromancie obtiendrait donc des résultats réels, et ses évocations, pratiquées selon la formule, peuvent produire des apparitions, des visions véritables. La science moderne n’admet pas ces procédés empiriques ; mais comment en contester la puissance après ce qui va suivre ?

Éliphas Lévi, l’auteur même du livre dont nous avons parlé plus haut, était venu à Londres pour échapper à des chagrins d’intérieur et pour se livrer sans distraction à la science. J’avais, dit-il, des lettres d’introduction pour des personnages éminents, curieux d’obtenir des révélations sur le monde surnaturel. J’en vis plusieurs et je trouvai en eux, avec beaucoup de politesse, un grand fonds d’indifférence ou de légèreté. On me demandait tout d’abord des prodiges. J’étais un peu découragé, car, à vrai dire, loin d’être disposé à initier les autres aux mystères de la magie cérémonielle, j’en avais toujours craint, pour moi-même, les illusions, les fatigues et les dangers ; d’ailleurs ces cérémonies exigent un matériel dispendieux et difficile à rassembler. Je me renfermais donc dans l’étude de la haute cabale, et je ne songeais plus aux adeptes anglais, lorsqu’un jour, en rentrant à mon hôtel, je trouvai un pli à mon adresse. Ce pli contenait la moitié d’une carte coupée transversalement, et sur laquelle je reconnus tout d’abord le caractère du sceau de Salomon, et un papier fort petit sur lequel était écrit au crayon : « Demain, à trois heures, devant l’abbaye de Westminster, on vous présentera l’autre moitié de cette carte. »

Je me rendis à ce singulier rendez-vous. Une voiture stationnait sur la place. Je tenais sans affectation mon fragment de carte à la main ; un domestique s’approcha de moi et me fit signe en m’ouvrant la portière. Dans la voiture était une dame en noir dont le chapeau était recouvert d’un voile très épais ; elle me fit signe de monter près d’elle en me montrant l’autre moitié de la carte que j’avais reçue. La portière se referma, la voiture roula et la dame ayant relevé son voile, je pus voir que j’avais affaire à une personne âgée ayant, sous des sourcils gris, des yeux noirs extrêmement vifs et d’une fixité étrange ; cette dame paraissait d’ailleurs du meilleur monde.

« Sir, me dit-elle avec un accent anglais très prononcé je sais que la loi du secret est rigoureuse entre les adeptes ; une amie de sir B… L…, qui vous a vu, sait qu’on vous a demandé des expériences et que vous avez refusé de satisfaire cette curiosité. Peut-être n’aviez-vous pas les appareils nécessaires ; je veux vous montrer un cabinet magique complet – mais je vous demande, avant tout, le plus inviolable secret. Si vous ne me faites pas cette promesse sur l’honneur, je vais donner l’ordre qu’on vous reconduise chez vous. »

Je fis la promesse qu’on exigeait de moi, et j’y suis fidèle en ne révélant ni le nom, ni la qualité, ni la demeure de cette dame, que je reconnus bientôt pour une initiée, non pas précisément du premier ordre, mais d’un grade très élevé. Nous eûmes plusieurs longues conversations pendant lesquelles elle insistait toujours sur la nécessité des pratiques pour compléter l’initiation.

Elle me montra une collection de vêtements et d’instruments magiques, me prêta même quelques livres curieux qui me manquaient ; bref, elle me détermina à tenter chez elle l’expérience d’une évocation dans les règles, d’une évocation complète, à laquelle je me préparai pendant vingt et un jours, en observant scrupuleusement les pratiques indiquées au treizième chapitre du Rituel.
 
 

LE CABINET MAGIQUE

 
 

Tout était terminé. Il s’agissait d’évoquer le fantôme du divin Apollonius de Tyane et de l’interroger sur deux secrets : l’un qui me concernait moi-même, l’autre qui intéressait cette dame. Elle avait d’abord compté assister à l’évocation avec une personne de confiance ; mais, au dernier moment, cette dame eut peur, et comme le ternaire ou l’unité sont rigoureusement requis pour les rites magiques, je fus laissé seul. Le cabinet préparé pour les évocations était pratiqué dans une tourelle. On y avait disposé quatre miroirs concaves, une sorte d’autel dont le dessus, en marbre blanc, était entouré d’une chaîne de fer aimanté, et sur lequel était gravé et doré le signe du pentagramme ; le même signe était tracé, en diverses couleurs, sur une peau d’agneau blanche et neuve qui était tendue sous l’autel. Au centre de la table de marbre il y avait un petit réchaud de cuivre avec du charbon de bois d’aulne et de laurier ; un autre réchaud était placé devant moi sur un trépied. J’étais vêtu d’une robe blanche assez semblable aux surplis de nos prêtres catholiques, mais plus ample et plus longue, et je portais sur la tête une couronne de feuilles de verveine, entrelacées dans une chaîne d’or. D’une main je tenais une épée neuve et de l’autre le Rituel. J’allumai les deux feux avec les substances requises et préparées, et je commençai, à voix basse d’abord, puis en élevant la voix par degrés, les invocations du Rituel. La fumée s’étendit, la flamme fit vaciller tous les objets qu’elle éclairait, puis elle s’éteignit. La fumée s’élevait blanche et lente sur l’autel de marbre ; il me sembla sentir une secousse de tremblement de terre, les oreilles me tintaient et le cœur me battait avec force. Je remis quelques branches et des parfums sur les réchauds, et lorsque la flamme s’éleva, je vis distinctement devant l’autel une figure d’homme plus grande que nature, qui se décomposait et s’effaçait. Je recommençai les évocations, et je vins me placer dans un cercle que j’avais tracé d’avance entre l’autel et le trépied ; je vis alors s’éclaircir peu à peu le miroir qui était en face de moi, derrière l’autel, et une forme blanchâtre s’y dessina, grandissant et semblant s’approcher peu à peu. J’appelai trois fois Apollonius en fermant les yeux et, lorsque je les rouvris, un homme était devant moi, enveloppé d’une sorte de linceul, qui me sembla gris plutôt que blanc. Sa figure était maigre, triste et sans barbe, – ce qui ne se rapportait pas précisément à l’idée que je m’étais faite d’abord d’Apollonius, mais ce qui était sans doute une preuve que mon personnage était plus vrai que celui dont j’avais rêvé. J’éprouvai une sensation de froid extraordinaire, et lorsque j’ouvris la bouche pour interpeller le fantôme, il me fut impossible d’articuler un son. Je mis alors la main sur le signe du pentagramme, et je dirigeai vers lui la pointe de l’épée, en lui commandant mentalement, par ce signe, de ne point m’épouvanter et de m’obéir. Alors la forme devint plus confuse, et il disparut tout à coup. Je lui commandai de revenir alors ; je sentis passer près de moi comme un souffle (1), et quelque chose m’ayant touché la main qui tenait l’épée, j’eus immédiatement le bras engourdi jusqu’à l’épaule. Je crus comprendre que cette épée offensait l’esprit (2), et je plantai l’arme par la pointe dans le cercle, auprès de moi. La figure humaine reparut aussitôt, mais je sentis un si grand affaiblissement dans mes membres et une si prompte défaillance s’emparer de moi, que je fis deux pas pour m’asseoir. Dès que je fus assis, je tombai dans un assoupissement profond, accompagné de rêves dont il ne me resta, quand je revins à moi, qu’un souvenir vague et confus. J’eus cependant plusieurs jours le bras engourdi et douloureux.

La figure ne m’avait point parlé, mais il me sembla que les questions que je voulais lui faire s’étaient résolues d’elles-mêmes dans mon esprit. Ainsi, à celle de la dame qui m’avait chargé de consulter Apollonius sur la destinée d’un homme dont elle voulait savoir des nouvelles, une voix intérieure répondait en moi : « Mort ! » Quant à moi, je voulais savoir si le rapprochement et le pardon seraient possibles entre deux personnes auxquelles je m’intéressais, et le même écho me répondait impitoyablement : « Mortes ! »

Je raconte ici avec la plus grande exactitude les faits tels qu’ils se sont passés, je ne les impose à la foi de personne. L’effet de cette expérience sur moi fut quelque chose d’inexplicable. Je n’étais plus le même homme, quelque chose d’un autre monde avait passé en moi ; je n’étais plus ni gai, ni triste, mais j’éprouvais un singulier attrait pour la mort, sans être, cependant, aucunement tenté de recourir au suicide.

Je réitérai deux fois, à quelques jours seulement d’intervalle, et malgré une répugnance nerveuse très accentuée, la même épreuve. Le récit des phénomènes qui se produisirent diffère trop peu de celui-ci pour que je doive déjà l’ajouter à cette narration déjà longue. Mais le résultat de ces deux autres évocations fut pour moi la révélation de deux secrets cabalistiques, qui pourraient, s’ils étaient connus de tous, changer en peu de temps les bases et les lois de la société tout entière.

Conclurai-je de tout ceci que j’ai réellement évoqué, vu et touché le grand Apollonius de Tyane ? Je ne suis ni assez halluciné pour le croire, ni assez peu sérieux pour l’affirmer. J’affirme seulement, sans expliquer par quelles lois physiologiques, que j’ai vu et que j’ai touché, que j’ai vu clairement et distinctement – sans rêve ; – et cela suffit pour croire à l’efficacité réelle des cérémonies magiques. J’en estime d’ailleurs la pratique dangereuse et nuisible. La santé, soit morale, soit physique, ne résisterait pas à de semblables opérations, si elles devenaient habituelles.

Depuis cette évocation, j’ai relu avec joie la vie d’Apollonius, que les historiens nous représentent comme un idéal de beauté et d’élégance antique. J’y ai remarqué qu’Apollonius, vers la fin de sa vie, fut rasé et tourmenté longtemps en prison. Cette circonstance aura déterminé sans doute la forme peu attrayante de ma vision. J’ai vu deux autres personnages – qu’il importe peu de nommer – et je les ai trouvés différents par leur costume et leur aspect de ce que je m’attendais à les voir. Dois-je en inférer que ce sont les véritables individus que je voulais voir, que j’ai vus ?

Je ne saurais trop recommander, d’ailleurs, la plus grande réserve aux personnes qui tenteraient de se livrer à de semblables expériences : il en résulte de grandes fatigues, des troubles cérébraux et souvent des ébranlements assez profonds pour occasionner des maladies. (3)

Je ne terminerai pas sans signaler l’opinion assez étrange de certains cabalistes qui distinguent la mort apparente de la mort réelle, et croient qu’elles viennent rarement ensemble. À leur dire, la plupart des personnes qu’on enterre seraient vivantes, et beaucoup d’autres que l’on croit vivantes, seraient mortes.

La folie incurable, par exemple, serait pour eux une mort incomplète mais réelle, qui laisse le corps terrestre sous la direction purement instinctive du corps sidéral. Lorsque l’âme humaine subit une violence qu’elle ne peut supporter, – chagrin, effroi, désespoir, – elle se séparerait ainsi du corps, et laisserait à sa place l’âme animale ou le corps sidéral – ce qui fait de ces restes humains quelque chose de moins vivant que l’animal lui-même. On reconnaît, disent-ils, les morts de cette espèce à l’extinction complète chez eux du sens affectueux et moral ; ils ne sont pas méchants, ils ne sont pas bons ; ils sont morts. Ces êtres, qui sont les champignons vénéneux de l’espèce humaine, absorbent autant qu’ils peuvent la vie des vivants. C’est pourquoi leur approche engourdit l’âme et donne froid au cœur.

Ces êtres cadavéreux – si tant est qu’il en existe – réaliseraient tout ce que l’on affirmait autrefois, tout ce que l’on raconte encore aujourd’hui dans certains pays des brucolaques et des vampires.
N’est-il pas des êtres près desquels on se sent moins intelligent, moins bon, quelquefois même moins honnête ?

N’en est-il pas dont l’approche éteint toute croyance et tout enthousiasme, qui vous lient à eux par vos faiblesses, vous dominent par vos mauvais penchants, et vous font lentement mourir au moral, dans un supplice pareil à celui de Mézence ?

Ce sont des morts que nous prenons pour des vivants ; ce sont des brucolaques et des vampires, que nous prenons pour des amis !
 
 

ÉDOUARD L’HÔTE

 

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(1) Un souffle semblable se faisait sentir dans les évocations de Dunglas Home.
 

(2) Les esprits craignent le fer et particulièrement les épées. Voyez l’histoire du berger de Cideville, racontée par M. de Mirville dans son savant ouvrage : Des Esprits et de leurs manifestations fluidiques. Énée, dans sa descente aux Enfers, écartait les âmes avec son épée. (VIRGILE.)
 

(3) « Je fus un jour, pendant mes opérations magnétiques, dit le célèbre Dupotet, peloté, roulé, bousculé par une puissance invisible, dans tous les coins de ma chambre comme une véritable balle élastique ; ne connaissant pas le terrain sur lequel je m’aventurais, je m’arrêtai et coupai court à ces opérations, et pourtant vous savez que je n’ai pas peur. »
 

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(in La Grande Revue. Paris et Saint-Pétersbourg, n° 14, 25 avril 1891)

LES CHRONIQUES DE GUSTAVE LE ROUGE (1) : PETITES RECETTES POUR ALLER AU SABBAT

Publié le 23 décembre 2014

 

On se souvient que Gustave Le Rouge, infatigable polygraphe, tâta aussi du journalisme, notamment comme chroniqueur théâtral dans Le Matin normand ou l’Officiel-théâtre, ou comme correspondant de guerre au journal L’Information, et qu’il fut même, après-guerre, chargé de reportage au Petit Parisien ; mais on ignore généralement qu’il collabora régulièrement au Monde illustré, quelques années avant sa mort. Entre 1935 et 1936, on dénombre pourtant près d’une vingtaine d’articles portant sa signature, et même celle d’un de ses pseudonymes, Hubert Grandmesnil.

On y trouve ainsi des souvenirs sur le Paris littéraire de sa jeunesse : l’évocation de Verlaine, de Moréas, de Rimbaud à Aden, ou, – plus inattendue peut-être, – celle du poète-chansonnier Gaston Couté ; mais aussi des chroniques sur la création des homoncules, les métiers pittoresques, la grève des éléphants, les plantes hallucinogènes, les machines de guerre ou encore le musée du vieux Montmartre.

« La Porte ouverte » en publiera un choix dans les mois à venir. Ces articles de vulgarisation sont d’une lecture fort plaisante ; ils reflètent parfaitement les centres d’intérêt de l’écrivain et ce mélange de science, de littérature et de fantaisie, qui en fait tout le charme.
 

MONSIEUR N

 
 

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PETITES RECETTES POUR ALLER AU SABBAT
 

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Après le haschich, l’opium, la coco et les messes noires, les onguents des sorcières et le sabbat reviennent à la mode. C’est en Allemagne, sur le sommet du Brocken, que les chercheurs de paradis artificiels ont organisé, sous la direction d’un professeur de l’université de Londres, une manifestation sabbatique à laquelle assistaient plusieurs milliers de spectateurs.

On sait que, dans l’imagination allemande, les montagnes du Brocken occupent une place tout à fait spéciale. C’est là que, pendant le Moyen Âge eurent lieu des sabbats qui réunissaient des milliers de sorciers. C’est là que Gœthe, fidèle à la tradition, a placé dans son Faust la scène du Walpurgis au cours de laquelle Méphistophélès fait apparaître le fantôme sanglant de Marguerite. Ces montagnes stériles et désolées, entourées d’un véritable désert, offraient un lieu fait à souhait pour une opération magique. Enfin, à cause de la renaissance des sèves terrestres, c’est l’équinoxe de printemps qui offre la date la plus favorable pour une pareille tentative.
 

SAB1

 

Le thème de l’expérience était le suivant. S’inspirant d’anciens manuscrits, le professeur devait muer un jeune bouc en un adolescent de la plus grande beauté, mais, pour cela, il fallait qu’il fût assisté « d’une vierge au cœur pur » et qu’il fît usage de certains onguents qui devaient aider à la métamorphose du chèvre-pied.

Malheureusement, l’expérience a complètement échoué. Le magicien anglais tenant par la main « la vierge au cœur pur » a eu beau demeurer très longtemps dans le cercle magique, à côté du jeune bouc, la transformation merveilleuse ne s’est pas accomplie et la foule s’est retirée déconfite, presque hostile.
 

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Que conclure de cette curieuse tentative ? Voici l’opinion de quelques savants spécialisés dans les sciences occultes. D’abord, la seule présence d’une foule sceptique ou tout au moins indifférente eût suffi à empêcher le résultat ; les merveilles que voyaient les sorciers au sabbat n’étaient, presque toujours, que le résultat d’une hallucination collective, encore aggravée par les potions vénéfiques et les liniments empoisonnés. En outre, les réalisations matérielles – sauf de très rares exceptions – ne se produisaient à peu près jamais, sauf dans l’imagination des adeptes où, grâce aux drogues hallucinantes, elles devenaient presque tangibles.
 

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Un des plus grands savants du XVIe siècle, C. F. Porta, raconte le fait suivant : à Florence, on amène devant un magistrat une vieille femme qui s’accuse elle-même d’être sorcière, et malgré les remontrances du juge – assez brave homme au fond – elle offre de le démontrer, si on lui permet de se livrer à certaines opérations. Le juge y consent. Elle rentre chez elle, se frotte en face d’un feu ardent d’une drogue à l’odeur repoussante et s’endort. Ni piqûres, ni coups, ni brûlures ne parviennent à la tirer de sa léthargie qui dura vingt-quatre heures et on l’avait attachée sur son lit pour éviter toute supercherie. À son réveil, elle raconta tout ce qu’elle avait vu au sabbat où, affirmait-elle, elle avait passé les heures les plus heureuses de sa vie.
 

SAB2

 

Gassendi, l’illustre physicien qui fut l’ami de Molière, raconte une anecdote, à peu de détails près, semblable à la précédente et sur ce point les témoignages ne manquent pas. Ces poisons hallucinants ont existé d’ailleurs de toute antiquité. Lucien et Apulée en font mention, et les grands naturalistes de l’époque médiévale, Cardau, Paracelse, Agrippa en connaissaient la composition.
 

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Mais quelle était donc la formule de ces onguents sabbatiques ? Là-dessus, les renseignements ne manquent pas. Del Rio, Bodin, de Lancre en ont donné les recettes, mais les plus intéressantes sont celles de Jean de Nynauld, médecin démonographe qui vécut sous Henri IV. Toutes ces préparations renferment d’ailleurs de violents poisons, presque tous empruntés aux solanées.

Nynauld distingue trois sortes de pommades magiques : la première, à base de suc d’ache, d’aconit, de quintefeuille, provoque l’extase, le sabbat et tous les rêves lucides, pendant que le corps reste enseveli dans un sommeil de mort.

Le second onguent où entrent la cervelle de chat et la belladone, donnait, paraît-il, le pouvoir de se transporter au sabbat en personne, et diminuait le poids du corps humain, ce que les yoghis appellent licitation.

Enfin la troisième pommade, où il entrait du sang humain, des toxines empruntées aux crapauds, aux serpents, aux hérissons, et assaisonnée de laitue vireuse, d’hycosclasme, de ciguë, permettait aux sorciers de se changer en bêtes, en loups de préférence. Les loups-garous n’ont pas une autre origine. Évidemment les hallucinés ou, plus exactement, les intoxiqués, agissaient comme s’ils avaient été changés en bêtes.
 

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Ceux qui assistaient, en pensée seulement, à ces fêtes diaboliques étaient peut-être ceux qui y trouvaient le plus de charme ; pourtant il est incontestable qu’à certaines dates des foules de sorciers et de sorcières se réunissaient réellement en des landes désertes, dans quelque clairière d’une épaisse forêt pour s’y livrer à d’étranges orgies. Les descriptions qu’en font les contemporains se ressemblent toutes et ne manquent pas d’une certaine grandeur fantastique.

Le soir tombe, les feuillages frissonnent, les petits oiseaux se cachent, épouvantés ; seuls les oiseaux des cimetières hululent ou coassent gaiement, tandis que, derrière le vieux clocher, les étoiles s’allument une à une, rouges comme du sang.

Sabbat ! Sabbat ! Satan donne ce soir une grande fête, et toute une foule disparate et baroque s’empresse d’accourir. Les magiciens riches, rois, princes ou ducs, accourent sur d’énormes boucs aux cornes dorées, à la barbe parfumée ; d’autres sont montés sur des chevaux apocalyptiques, sur des grenouilles géantes, les plus pauvres à cheval sur des manches à balai, sur des bâtons, sur des fourches.

Des chats énormes, hissés sur les dolmens, éclairent la fête de leurs prunelles de phosphore, assistés par les feux follets et les démons. La table du banquet sort de terre pendant que les petits enfants armés d’une gaule blanche, vont garder les crapauds baptisés, vêtus de velours rouge et parés de collerettes et de grelots d’argent.
 

SAB3

 

Au sujet de ces festins sabbatiques, il y a deux opinions. Certains prétendent que les tables y étaient chargées de mets délicieux, servis dans de la vaisselle d’or et d’argent ; d’autres affirment qu’au contraire on n’y mangeait que du pain de millet noir, de la chair de pendu et que le vin y avait goût d’encre.

L’apparition de Satan, sous la forme d’un bouc aux ailes de chauve-souris, auréolé d’une flamme verte, était le signal de toutes sortes d’orgies. On dansait au son du hautbois et des cornemuses, où bêtes et gens, infirmes et démons formaient une effroyable sarabande. Au premier chant du coq, tout ce cauchemar disparaissait et les sorciers et sorcières se retrouvaient dans leur taudis ou dans leur palais, accablés d’une horrible fatigue.

L’expérience, d’ailleurs manquée, du magicien anglais sur le sommet du Brocken nous montre que nous ne sommes pas encore si loin de ces étranges cérémonies « auxquelles il suffisait de croire pour les voir véritablement. »
 

GUSTAVE LE ROUGE

 

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(in Le Monde illustré, n° 4084, samedi 28 mars 1936)