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(Gustave Geffroy, « Littérature et Beaux-Arts, » in Revue universelle, recueil documentaire universel et illustré, publié sous la direction de M. Georges Moreau, tome III, n° 77, Paris : Librairie Larousse, 1903)
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(Gustave Geffroy, « Littérature et Beaux-Arts, » in Revue universelle, recueil documentaire universel et illustré, publié sous la direction de M. Georges Moreau, tome III, n° 77, Paris : Librairie Larousse, 1903)
I
Que savais-je de M. Pierre Mille quand je passai pour la première fois le seuil de sa maison ? Assez peu de chose en vérité. Dans diverses feuilles et presque au hasard, j’avais lu, signés de ce nom, des chroniques et des contes. Cela m’avait paru d’une qualité singulièrement supérieure à la moyenne des petites histoires que les grands quotidiens ont coutume d’offrir à leurs lecteurs. Il s’en dégageait un parfum de vie libre, de grande nature, de limon asiatique et de silve africaine dont je subis toute la séduction. Puis, un jour, dans un des récits de M. Pierre Mille, je rencontrai Barnavaux, marsouin. Il me sembla le reconnaître. Ne l’avais-je pas déjà vu, quelque soir, à Paris, dans un bar du quai des Orfèvres ? Ne l’avais-je pas entendu raconter ses campagnes au bistrot adipeux qui, flanqué de deux énormes molosses, montait la garde derrière son comptoir ? Barnavaux était assis devant une absinthe et, tandis qu’il parlait, une fille du Sébasto s’étirait contre lui, arrachant des fils de laine à ses grosses épaulettes jaunes. J’avais eu un vif plaisir à l’écouter. Commenté par M. Pierre Mille, il me plut davantage encore. D’ailleurs, j’imagine qu’il s’est déjà fait, parmi nous, de nombreux amis et que, demain, il en aura d’autres. Beaucoup de Suisses ont hérité de leurs ancêtres le goût de l’aventure, la fièvre des voyages lointains et des batailles. Ceux-là doivent aimer Barnavaux. N’est-il pas un peu le frère des lansquenets de Marignan, des gars qui portèrent l’habit rouge des soldats du Roy et de ceux qui, aujourd’hui, à la légion, s’en vont mourir sous les plis du drapeau tricolore comme leurs pères mouraient jadis sous les étendards flammés des vieux régiments suisses ?
C’est à cela que je songeais en suivant, pour me rendre chez l’auteur de Caillou et Tili, de vieilles rues noires, étroites et sinueuses, les seules où quelque chose demeure de ces petits métiers, de ces humbles échoppes, de ces cris traditionnels, de ce désordre saugrenu, de cette aimable familiarité dont se compose le charme du Paris d’autrefois. Le long des quais, en contemplant les tours de Notre-Dame, en m’arrêtant devant les boîtes des bouquinistes, au bord du fleuve où l’incessant va-et-vient des bateaux-mouches, des remorqueurs et des chalands, crée une sorte de vie maritime, rythmée aux appels rauques des sirènes, j’essayais de m’imaginer le visage, la voix, les gestes, le caractère de l’homme qui a écrit – ou plutôt qui écrit, car elle n’est pas encore achevée – la vie de Barnavaux.
L’auteur habite, tout près de la Seine, une maison ancienne dont les fenêtres dominent une large cour carrée, aux pavés verdis par le temps. À droite, au fond de cette cour, sous le double cintre d’un portique, un escalier de pierre développe sa rampe de fer forgé.
Retranché, tel un ministre, derrière son vaste bureau, M. Pierre Mille me tendit la main. On sait de quoi sont faites, le plus souvent, ces premières entrevues de deux hommes, dont l’un présente à l’autre une lettre de recommandation : le premier, ses passeports exhibés, cherche une phrase aimable pour amorcer la conversation et oublie instantanément toutes les belles choses qu’il avait préparées ; le second, en attendant l’attaque, se demande si l’adversaire est un raseur ou un quémandeur, ou tous les deux. Eh bien ! je ne me souviens pas d’avoir éprouvé, à cette occasion, le sentiment de gêne auquel n’échappent guère, en de semblables circonstances, les timides de mon espèce. Pourquoi ? Parce que, tout de suite, mon interlocuteur se mit à me raconter des histoires. Et, comme j’avais reconnu, en lisant quelques-unes des aventures de Barnavaux, le marsouin rencontré naguère au bar des Deux Ancres, je retrouvai, en écoutant M. Pierre Mille, le ton et le tour d’esprit de Barnavaux.
Depuis, je suis retourné bien souvent au vieil hôtel du quai de Bourbon. Dans son cabinet de travail, plein de livres et d’étranges trophées exotiques, le conteur, en vareuse de drap brun et en sabots bretons, a dévidé bien souvent sous mes yeux l’écheveau multicolore de ses récits. Des amis, médecins, officiers, gens de lettres, marins, coloniaux, lui donnaient la réplique. Parfois, à toutes ces voix d’hommes, venait se mêler celle de Mme Pierre Mille, – Yvonne Serruys, – sculpteur dont le talent à la fois grave et délicat, l’art de grâce légère et de volupté douloureuse s’allient à un sens critique extrêmement aiguisé. Tous les pays du monde, toutes les races humaines, les fleuves et les chemins, la montagne et la mer, l’art et la science s’inscrivaient dans ces conversations en souvenirs dramatiques ou en joyeuses anecdotes.
À cause de tout cela, je ne puis plus séparer l’œuvre que j’ai dessein d’étudier ici de l’homme qui l’a conçue et réalisée. Quand celui-ci parle, fût-ce du temps qu’il fait, je pense à toutes les figures, à tous les paysages évoqués par les pages de ses livres : à des soldats, à des Chinois et à des nègres ; à des femmes jaunes, brunes ou noires ; à la mine futée d’un ouvrier parisien, aux mots drôles d’un petit garçon qui joue dans le jardin des Tuileries, ou encore à ce que peut être un coucher de soleil sur les mers australes. Mais quand je lis Paraboles et Diversions, je pense à Pierre Mille soulignant, d’un geste ému ou d’un sourire malicieux, l’argument de ses fables.
Aussi, lorsque le sort m’envoya des rives de la Seine à celles de la Tamise, et comme j’étais fort privé de n’entendre plus les propos du causeur, je me mis à les rechercher dans les ouvrages de l’écrivain. Je n’eus pas de peine à leur restituer, mentalement, l’accent qu’il sait leur donner quand, de sa voix mordante et brève, il raconte une histoire. Donc, j’ai relu, à Londres, ce que je connaissais de l’œuvre et affronté ce que j’en ignorais encore.
Londres est peut-être un des lieux de l’Occident dont le caractère s’appareille le mieux à la lecture de tels livres. N’est-ce point la plus exotique des capitales européennes ? Non pas ces rues vides et froides, ces squares toujours déserts, protégés par de hautes grilles et qu’entourent des demeures silencieuses où vivent les gens respectables. Mais cette ville illimitée, cet assemblage de villes soudées ensemble, où se coudoient tous les peuples, où se croisent tous les idiomes : quartier franco-italien dont les rues et les habitants rappellent, à Paris, les environs des Halles ; quartier juif, transportant sous le ciel du Nord les ghettos de l’Orient ; quartier chinois, où les hommes jaunes fument l’opium. Et ces gares, pleines, le dimanche soir, de soldats qui rejoignent leur corps, de marins qui rallient leur bâtiment. Et ces grands bazars, dont les toits en terrasse se hérissent de mâts et d’oriflammes ! Et ces maisons portant à leur sommet des sémaphores, comme si les maisons d’alentour étaient les vagues d’une mer et qu’il faille, sur cette mer, élever des signaux !
Tout, du reste, à Londres, évoque la mer, les grandes routes marines et les régions où elles conduisent. D’abord, ce vaste ciel des pays plats, cet air où le vent, à soixante milles de la côte, garde encore un goût salé. Puis le monstrueux dédale des docks et des bassins : tous ces navires et toutes ces odeurs ! Et encore, le sentiment de solitude qu’éprouve l’étranger parmi ces sept millions d’humains et qui lui permet de concevoir l’existence des matelots, des gardiens de phares, des voyageurs perdus dans la brousse ou les sables.
Avec son plafond bas et ses cuivres luisants, la pièce où j’écris ces lignes ressemble elle-même à une cabine de steamer ! Ses petites fenêtres carrées ont des airs de hublots. Le roulement continu des autobus sur la chaussée voisine imprime aux parois la trépidation que l’hélice communique aux flancs des paquebots. Et quand le vent souffle en tempête contre les vitres, je puis me croire en pleine mer.
N’est-ce point là un décor singulièrement propre à faire goûter des récits qui vous mènent sur toute la face du globe et vous invitent à considérer sans étonnement ce que l’on y peut rencontrer de plaisant, de curieux, d’étrange, de trouble, d’inquiétant, de mystérieux, d’inconnu et d’atroce ?
Si j’ai si longuement décrit les chemins qui m’amenèrent à la rencontre de Pierre Mille et de ses livres, c’est afin d’expliquer pourquoi ces deux termes, l’homme et l’œuvre, demeurent, je le répète, inséparables dans mon esprit. C’est là un témoignage. Témoignage naïvement véridique, mais trop personnel, sans autorité et, très probablement, sans intérêt pour le jury. Il faudrait montrer maintenant que les deux termes sont indissolublement liés, non seulement pour un lecteur entre mille et dans certaines conditions données, mais dans la réalité objective de leurs mutuels rapports. Il faudrait établir qu’une telle œuvre ne pouvait être écrite par un autre homme et qu’un tel homme ne pouvait écrire une autre œuvre. C’est à quoi je vais m’efforcer, espérant que, si j’y réussis, on me pardonnera d’avoir, sans le faire exprès, parlé de moi, jusqu’ici, presque autant que de mon sujet.
Mais ici apparaît la pauvreté des moyens dont dispose la critique. Elle affirme : « Cet ouvrage est de ceux qui ne révèlent pas tout leur sens si l’on ignore la vie, la formation, le caractère de l’artisan. » Et, tout de suite, pour étayer son affirmation, elle en est réduite à dissocier artificiellement ce qu’elle déclare indivisible en fait, à mettre l’homme d’un côté, les livres de l’autre. « La vie et l’œuvre de Pierre Mille sont unies par tant de liens qu’elles se confondent, qu’elles ne font qu’un. » Voilà ce qu’il faut prouver. Pour le prouver, on commence par couper ces liens, quitte à essayer, après, de les renouer. Méthode brutale à laquelle nous contraint la débilité même de notre esprit ! Contradiction, illogisme que nous imposent l’amour de la logique et le souci d’être clair !
Donc, deux chapitres, comme dans les manuels primaires : 1° Biographie. 2° Œuvres.
II
Il ne suffit pas de connaître quelqu’un pour écrire sa vie, même en style de « notice. » Ayant aperçu cette vérité première, pouvais-je faire mieux que de demander à Pierre Mille lui-même les faits et les dates indispensables ? Je me bornerai donc à citer des extraits de sa réponse (1) dont le ton, à lui seul, en dira plus long que bien des discours. J’appuierai seulement d’un commentaire bref les passages « qui éclairent » :
« Détails biographiques ? J’aimerais mieux vous raconter ça. C’est si bête à écrire. »
L’homme est déjà tout entier dans ce trait, l’homme qui raconte des histoires : s’il écrit, c’est uniquement parce que le livre atteint plus de lecteurs que le récit parlé ne peut réunir d’auditeurs.
« Né à Choisy-le-Roy, banlieue de Paris, de parents flamands, qui ont eu pour ancêtres, au XVIIe siècle, d’un côté des tonneliers, de l’autre des aristos, officiers de marine. »
Cela n’est pas sans intérêt. Dans certains contes, Pierre Mille marque une vive sympathie aux gens qui exercent un métier manuel ; dans presque tous, il manifeste une sorte d’instinct aristocratique qui se traduit par une ferme croyance en la supériorité de la force intelligente sur la force bestiale, de la civilisation sur la barbarie, de celui qui commande sur celui qui obéit, du blanc sur le noir et du Français sur l’étranger. En outre, il y a, dans Paraboles et Diversions, un chapitre intitulé Les Revenants, où l’auteur montre que, plus il avance dans la vie, plus il se sent dominé par les actes et les pensées de ses ascendants, connus ou inconnus.
« J’ai commencé à écrire dès vingt ans, dans de petites revues de jeunes, ce que ma famille voyait avec une telle horreur que ça m’a fait impression. J’ai passé alors les examens de l’École des Sciences Politiques, sans avoir jamais suivi aucun cours. Je n’allais qu’à la Bibliothèque et dans les hôpitaux ! Je me suis donné à ce moment une assez forte éducation scientifique, par goût, sans savoir pourquoi, surtout par paresse, probablement : l’idée consolante que ça ne servirait jamais à rien de pratique ! »
J’ignore ce que Pierre Mille écrivait à vingt ans, dans de petites revues. Mais j’imagine que cela ne ressemblait en rien à l’œuvre qu’il a commencée quinze ans plus tard et qu’il poursuit. On peut présumer que, s’il n’y avait pas eu quinze années de vagabondage éperdu entre les pages d’alors et les pages d’aujourd’hui, celles-ci ne mériteraient peut-être pas tout l’intérêt que nous leur vouons. Ce serait, en tout cas, un intérêt d’une autre sorte.
Quant à la culture scientifique, il en faut reconnaître la part dans l’œuvre du conteur. Plusieurs de ses nouvelles sont construites sur des données empruntées aux sciences physiques et naturelles, voire à l’occultisme. Exemples : Poussières, La Victoire en chantant (physique) ; L’Homme qui a vu les sirènes, Papa-le-petit-garçon (zoologie) ; La Force du mal, La Peur, La Collision de Brébières-Sud (magie noire, hypnotisme).
« Tout de même, comme il fallait bien faire quelque chose de mon diplôme des S. P., je suis devenu correspondant du Temps à Londres. »
Ceci est à noter, parce que Londres et l’Angleterre ont fourni le décor ou le thème de quelques histoires : La Bonbonnière, Le Rat, La Révérende.
« … puis rédacteur de politique intérieure aux Débats, où j’ai fait preuve de la plus remarquable incapacité à la polémique anti-radicale. Le père Dietz, alors rédacteur en chef, relisait tous mes « papiers, » les raturait phrase par phrase et écrivait autre chose par-dessus. À la fin, il ne restait plus de moi que la signature. De temps en temps, de bons réactionnaires m’envoyaient des lettres de félicitations. Je les remettais honnêtement au bon Dietz.
Ce qui a changé la direction de ma vie, c’est que les Débats m’ont envoyé à Madagascar au moment de l’insurrection qui a suivi la conquête (1895), en me faisant nommer fonctionnaire par-dessus le marché. J’ai vu des hommes, des indigènes, des administrateurs, des soldats, j’ai un peu fait la petite guerre et je suis revenu, au bout de huit mois, ayant compris, senti physiquement, que la Terre est ronde et qu’il s’y passe des tas de choses intéressantes. Donc, je suis reparti – en Thessalie et en Crête comme correspondant de guerre, puis en Palestine, puis au Soudan, puis au Congo, puis en Indochine et dans l’Inde, puis encore au Soudan. Mon nom est sur quelques atlas, pour de petits itinéraires, et dans quelques revues de haute géographie. Je ne pensais plus du tout à la littérature. Quand je revenais dans les bureaux du Temps, – où j’avais été repris, – on me mettait à de petites besognes assez basses. Je gagnais 600 francs par mois et je ne désirais pas autre chose, sinon de repartir au bout du monde retrouver des légionnaires, des marsouins, des administrateurs, des chevaux, des chameaux, des noirs ou des jaunes. »
Ici, tout commentaire est superflu : l’œuvre elle-même se chargera de souligner tout les mots de ce récit.
« … Voilà qu’un jour, par hasard, je publie une petite chose humoristique dans la Revue Bleue. Également par hasard, Hébrard, directeur du Temps, la lit, s’en toque, me demande des chroniques. Là-dessus, le Journal en veut aussi. « Non, ça m’embête ; je vous ferai des contes. » Vous savez le reste. »
Le reste, c’est le succès, le succès immédiat, qui vient sans crier gare et que l’explorateur, redevenu écrivain, accueille en souriant, comme il avait accueilli les spectacles contradictoires, offerts, tout autour de la boule terrestre, à ses yeux attentifs. C’est la brusque notoriété qui, peu à peu, sans basses intrigues, sans l’estampille d’aucune académie, par la seule vertu des pages succédant aux pages, se mue en gloire.
« En somme, quand j’ai commencé à « faire » de la littérature, j’avais 35 ans et ce fut bien par hasard, je vous le répète. »
On pourrait ergoter longtemps sur ce mot de hasard. De quel nom qu’on le nomme, l’ensemble de circonstances dont est née l’œuvre de Pierre Mille a exercé, sans aucun doute, une influence prépondérante sur la qualité de cette œuvre. Mais il n’en faut pas moins louer la modestie dont l’auteur fait preuve en disant : hasard. Car enfin, ils sont légion, au XXe siècle, les gens qui ont « bouclé la boucle » autour des mers et des continents. Seulement, la plupart ne sont pas plus riches, au retour, d’émotions et d’images que si leur vie s’était écoulée tout entière entre la mairie, l’église et le café d’une petite ville.
III
Après avoir raconté ses débuts dans le journalisme, Pierre Mille conclut : « Vous savez le reste. » Il y a des gens qui ne le savent pas : ceci est pour essayer de leur apprendre. Le reste, c’est, par ordre chronologique : Sur la vaste Terre, Barnavaux et quelques femmes, La Biche écrasée, Caillou et Tili, Louise et Barnavaux, Paraboles et Diversions. (2)
Mis en présence de cette œuvre, un lecteur sensible et point trop naïf l’absorbera facilement en une semaine, à raison d’un volume par jour. Peut-être alors retrouvera-t-il, au cours de sa lecture, cette fièvre d’imagination qui, à dix ans, penchait son front brûlant sur les livres de Jules Verne. Il en concevra envers M. Pierre Mille une reconnaissance respectueuse, car, pour donner à un homme les sensations qu’un enfant peut éprouver à lire Jules Verne, il faut tout de même autre chose que Vingt mille lieues sous les mers ! il faut de la chair et du sang ; il faut de la vie, quelque chose de brusque et d’enlevé, de vrai et cependant d’inattendu, qui fouette et qui frappe !
Ayant goûté tout cela, la tête pleine encore d’images et de cris, si le lecteur dont je parle, arrivé à la dernière page, essaye de rassembler, d’ordonner, de résumer ses impressions, il se trouvera fort embarrassé.
Comment formuler cette abondance ? Comment amalgamer ces éléments disparates ? Comment réduire à l’unité ces contraires qui se heurtent ?
Voici, par exemple, dans Vaste Terre, une sorte d’épopée africaine, le récit du voyage qu’entreprirent des Chinois, employés aux travaux d’un chemin de fer congolais, pour rentrer dans leur pays en se dirigeant vers le soleil levant. Ils traversent la grande forêt équatoriale et l’un d’eux – un seul – arrive à Zanzibar. Cela est dit en périodes rythmées, sonores, amples et magnifiques, d’où surgit, mystérieuse et obsédante, la vision d’une humanité que nous ignorons, luttant contre une nature qu’elle-même ne connaît pas. Ces pages eussent enchanté le Flaubert romantique qui se lamente, dans ses lettres, à la pensée que jamais peut-être il ne verra la Chine ou l’œil d’un tigre luisant dans la jungle.
Voici, dans le même volume, Le Dieu, qui, sur le même ton d’épopée, évoque les périples de Cook et de Bougainville, décrit le monde austral comme le pouvait concevoir un honnête homme du XVIIIe siècle et, par instants, fait songer au Loti de Rarahu. Dans le même livre toujours, il y a l’histoire de L’Aveugle : elle met aux prises, à Lyon, des Français d’aujourd’hui, défendant des idées, représentant des classes sociales qui sont de notre temps.
Mais, dans Barnavaux et quelques femmes, l’apologue de La Victoire insère un récit, en style « antique, » de la bataille d’Actium, parmi des considérations sur l’avenir de l’infanterie coloniale ! La Nef morte, L’Homme qui a vu les sirènes sont des contes fantastiques : de l’Edgar Poe revu par Rudyard Kipling. Mais Caillou et Tili, c’est tout un livre consacré à regarder vivre un petit garçon et une petite fille, enfants de bourgeois parisiens et dont l’existence ressemble à celle de tous les enfants. Prenons, dans un autre recueil, L’Accident, Le Rat, Devant la machine. Nouvelles réalistes : l’écriture en est moins âpre, moins ramassée, moins puissante que chez Maupassant, mais c’est la même soumission à l’objet. Cependant, Le Miracle de Tollenaëre est une légende monastique. Certaines Paraboles valent par un symbolisme ingénu et lumineux, par un brusque éclat de rire fusant à la dernière ligne : on dirait d’un Anatole France plus jeune et moins désabusé. La plupart des Diversions sont de menus propos, des rêveries capricieuses inspirées par la vie de tous les jours.
C’est assez d’exemples ! Il faudrait citer toutes les parties de l’œuvre pour montrer la variété des thèmes, qui est inépuisable. Rien ne ressemble moins à un conte de Pierre Mille qu’un autre conte de Pierre Mille. De l’un à l’autre, tout se renouvelle. Si les mêmes personnages reparaissent, l’action, l’allure du récit, les sentiments, les passions, le décor ont changé. Naturellement, le style aussi. Et ceci est un éloge, la première règle de l’art étant d’adapter les moyens d’expression aux choses qu’il faut exprimer.
L’unité n’est donc ni dans la matière ni dans la forme. Elle n’est pas davantage dans l’esprit, car l’esprit est mobile et divers, tout en nuances et en balancements. Elle n’est pas non plus dans l’attitude que prend l’écrivain pour s’adresser à ses lecteurs : il change constamment d’attitude. Tantôt il se dérobe derrière ses personnages, les laisse parler et agir à leur guise ; tantôt il se plante devant vous et se met à discourir : alors, sa voix couvre les paroles de Barnavaux, les propos de Louise, les boutades de Tili, et l’on n’entend plus que Pierre Mille. Tantôt il cache sa sensibilité, tantôt il la dénude.
Alors, où est l’élément personnel ? Où est la marque de l’artiste ? Son art ne serait-il qu’un miroir banal, reflétant toutes les images qui passent, mais n’en créant aucune ? Son œuvre, une mosaïque, faite de morceaux rapportés, une maison construite avec des pierres volées, une bâtisse sans âme dont il ne serait même pas l’architecte, ayant pris à celui-ci le dessin d’une porte, à celui-là la courbe d’une voûte, à cet autre la forme du toit ?
Or, je crois, pour ma part, que Pierre Mille est un des auteurs les plus originaux de ce temps, aussi original, du moins, que peut l’être un Français du XXe siècle.
Pourquoi ? Parce qu’il est un conteur et qu’il n’est que cela. Mais, dira-t-on, il y en a d’autres, et l’originalité consiste à ne ressembler à personne. Sans doute. Cependant, voilà un homme qui est venu – ou revenu – à la littérature, à trente-cinq ans, ayant passé par le journalisme, vécu aux colonies et vu beaucoup de pays différents. S’est-il mis à écrire pour le seul plaisir d’aligner des mots ? Ou n’est-ce pas plutôt parce qu’il avait quelque chose à dire ? Il avait même tant de choses à dire, et de si diverses, que sa littérature ne pouvait prétendre ni au monopole de certains sujets ni à l’exercice exclusif d’un certain style. (Faut-il, d’ailleurs, lui reprocher de ne point se prêter aux formules inventées par les gens à systèmes ? Non, n’est-ce pas ?) Mais, précisément parce qu’il avait passé partout sans jamais s’arrêter longtemps au même endroit, il ne pouvait raconter que des histoires brèves.
Des contes. Bien sûr, il n’a pas inventé le conte. Mais il y a trouvé le genre d’expression qui convenait à sa personnalité et à la matière de son œuvre. Il y était condamné par son tempérament, par ses expériences. Si l’expression de sa pensée pouvait varier à l’infini dans l’espèce, c’est-à-dire dans le sens, l’arrangement, la couleur et la portée des mots, elle était fixée dans le genre. Et voilà l’unité que nous cherchions, voilà la marque.
Le conte est vieux comme l’humanité. Aussi obéit-il à des lois immuables. C’est une histoire dramatique, au sens de l’étymologie, c’est-à-dire, mouvementée, un récit court, rapide, et qui se suffit à lui-même, clair et net, ayant un commencement et une fin marqués par des points précis.
Mais il ne suffit pas de savoir cela pour faire des contes. Il faut le don. Pierre Mille l’a. Il sait, en trois cents lignes, exposer, nouer et dénouer une fable. Il est même tellement de la race des conteurs que, lorsqu’il essaye de passer du conte au roman, il ne peut pas : c’est plus fort que lui, il retombe dans le conte. Caillou et Tili, Louise et Barnavaux ne sont pas des romans, malgré le retour constant des mêmes personnages. Rattachés par des liens trop lâches, les divers chapitres de ces deux livres ne forment pas une construction liée, n’obéissent pas à une économie générale. C’est une succession d’histoires brèves dont l’ordre, en plus d’un endroit, pourrait être interverti sans dommage.
La maîtrise d’un genre et l’incapacité – jusqu’ici du moins – d’en sortir, voilà, me semble-t-il, qui marque assez nettement l’originalité de l’auteur et les limites de son talent. Quant à savoir s’il faut le louer ou le blâmer de n’être pas un romancier, la question est oiseuse. Car, s’il est probablement plus malaisé d’édifier une cathédrale que de fonder un village, il est certainement beaucoup moins facile de donner de la grandeur à un groupe de maisons rustiques que d’inspirer le sentiment de la grandeur par l’équilibre harmonieux d’un vaste monument.
IV
Un conteur qui sait son métier et dont les histoires ne sont point ennuyeuses peut assurément se faire, dans la littérature d’imagination, une place enviable. Atteindra-t-il, cependant, à la fortune de ceux qui ont rendu vivantes dans la mémoire des hommes les créations de leur esprit ? Lui sera-t-il possible de forger des « types » ? Des noms inventés par lui, des personnages animés de son souffle iront-ils jamais rejoindre parmi nos souvenirs les noms et les figures de Phèdre et d’Andromaque, de Don Quichotte et de Tartuffe, de des Grieux, de Figaro et de Gil Blas, du père Goriot et de Julien Sorel, de Homais et d’Emma Bovary ?
Il semblerait, à considérer cette liste, que de telles gloires soient réservées aux romanciers et aux auteurs dramatiques. C’est d’ailleurs assez naturel. Pour donner à un personnage le relief et le détail nécessaires à déterminer le type, il faut de l’espace, des développements. La tragédie, la comédie, le roman se prêtent fort bien à cette peinture à la fois minutieuse et large ; la brièveté du conte ne s’en accommode guère.
Je crois pourtant que Pierre Mille, conteur, a réussi à introduire dans la littérature française quelques « types » inédits. Un du moins : Barnavaux. Certes, il ne s’agit pas d’un portrait en pied, achevé, définitif, fixant sur la toile tout ce qui fait le caractère du modèle. C’est plutôt d’une série d’esquisses qu’il faudrait parler, chacune d’elles accusant un mouvement particulier. L’Alceste de Molière est tout entier dans les cinq actes du Misanthrope. Le Barnavaux de Pierre Mille ne se révèle que lentement, lorsqu’on rapproche des traits discontinus épars dans plusieurs volumes.
Essayons de réunir quelques-uns de ces traits.
Barnavaux est né à Choisy-le-Roi, comme son père spirituel et, comme lui, il a beaucoup voyagé. Fils d’un chauffeur de fours, il n’est pas très cultivé. Mais intelligent et curieux. Surtout curieux. Et puis, il est soldat dans l’infanterie coloniale.
Pourquoi s’est-il engagé ? Pourquoi a-t-il plusieurs fois « rempilé » ? On ne sait pas. Probablement, pour « marcher la route. »
D’être marsouin, ça lui a donné l’esprit de corps, qui consiste à mépriser les autres corps, principalement les gendarmes, les journalistes et les civils. « C’est des choses qui ne sont pas dans la théorie, des espèces de religions. Une de ces religions, pour les marsouins et les matelots, c’est que les gens de terre sont des moules, comme leur nom l’indique. »
« Barnavaux n’a pas d’histoire, parce qu’un soldat n’en a pas. Un soldat n’a que des histoires. Il est né un jour, il mourra un jour, voilà tout. Les choses qu’il accomplit sont sans lien pour lui, elles n’ont d’unité que dans l’unité de l’œuvre dont il est l’outil inconscient. »
(Et voilà pourquoi Pierre Mille ne pouvait représenter son homme autrement que par des images successives, par une suite de dessins sommaires, par des contes.)
Les voyages donnent de l’expérience : Barnavaux sait beaucoup de choses. Il est capable d’imaginer d’étonnantes ruses de guerre. (3) Sur toutes les questions coloniales, il a des idées à lui. (4) Il sait comment il faut traiter les noirs et les jaunes pour conserver intact le prestige du blanc. Il a tant d’idées qu’il n’est pas toujours très facile à mener ; trois fois sergent, il a été cassé deux fois.
Il a même des vices. L’alcool parfois le rend méchant. Il n’ignore pas l’opium. Et il y a beaucoup de femmes dans sa vie, des femmes de toutes couleurs. Mais il n’attache aucune importance à ses amours de conquérant et il n’en parle pas, ou si peu…
N’allez pas croire, tout de même, qu’il soit dépourvu de sens moral. Évidemment, sa morale n’est ni celle des catéchismes de persévérance ni celle des lycées de jeunes filles. C’est une morale de militaire, mais c’est une morale. Et quand Oumar, le tirailleur sénégalais, s’approche sournoisement d’un cadavre, après le combat, pour lui couper la tête, Barnavaux ne le permet pas : « Est-ce que ce sont les manières d’un soldat français ? »
À Saïgon, Barnavaux se laisse aimer, en maugréant, par une « artiste » de café-concert. Mais la dame est flanquée de deux enfants qui chantent des obscénités, parmi la fumée des pipes. Alors, le marsouin s’indigne : « Ça me dégoûte ! On devrait les coucher, ces gosses. À quelle heure qu’on les couche ? »
En Chine, un légionnaire lui raconte que, jadis, avant de s’engager, alors qu’il occupait un poste élevé dans un ministère russe, il a fait condamner un de ses collègues pour un crime de trahison que lui-même avait commis. À cela, Barnavaux ne trouve à répondre qu’un mot : « Cochon ! »
Car il est loyal. Jamais il ne déguise sa pensée. Et la franchise de ce soldat est bien proche, en certaines circonstances, de la vertu romaine.
Au fond, cependant, c’est une âme tendre. Affecté, entre deux campagnes, à la garnison de Paris, il y rencontre Louise.
Alors, l’homme qui a possédé toutes les femmes de la Terre, se sent pris d’une timidité soudaine devant cette petite ouvrière parisienne, parce qu’elle est vierge et de la même race que lui. Et c’est l’amour.
L’amour est la première des crises que provoque chez cet errant le retour au sol natal. Il y a d’autres crises. Barnavaux a rapporté des antipodes des notions d’économie politique qui lui inspirent des jugements sévères sur les hommes et les institutions de son pays. Un jour même, sortant de l’hôpital où l’a envoyé une vieille fièvre coloniale, il s’aperçoit que sa jeunesse est morte et il en prend occasion pour récriminer longuement :
« J’ai été mis dedans, oui ! Douze ans j’ai risqué ma peau là-bas, dans des pays que je ne puis oublier, parce que je me disais : « Allons, encore aujourd’hui, je ne suis pas mort ! » Ce sont ces pays-là qu’on a dans la mémoire, dans l’œil, dans le sang, ceux où l’on a eu peur de mourir ! Et ils ne m’ont pas donné de pain, et je ne les reverrai plus jamais : ils seront comme les rêves que je faisais quand j’étais petit, chez mon père, le chauffeur de fours, à Choisy-le-Roi. Je rêvais que je mangeais de la galette chaude, et je me réveillais l’estomac creux. »
Pour apaiser le soldat, Pierre Mille lui raconte la bataille d’Actium et lui fait comprendre que lui, Barnavaux, il a « réellement fait du pain, de la vie, de la gloire, » comme les obscurs rameurs qui, sur les trirèmes d’Octave Auguste, sauvèrent la fortune de Rome.
Et, consolé, Barnavaux sourit d’orgueil.
Il aura encore bien des défaillances. Un marsouin français n’est pas un soldat prussien : tout en exécutant les ordres, il les discute. Voire il rechigne. Il ne supporte pas l’injustice. Mais ce qui l’exaspère le plus, c’est ce qu’il ne comprend pas, ce qui paraît illogique, embrouillé, inexplicable. Exemple : son capitaine lui a consenti une permission et a pris sur lui de la faire approuver par le commandant. Le commandant ratifie, mais découvre que selon la lettre du règlement, Barnavaux, pour obtenir sa permission, a donné un « faux motif. » À son retour, Barnavaux est donc puni. Comme il ne ment jamais, cette punition lui paraît monstrueuse, alors que, dans sa longue carrière de troupier, il en a subi allègrement bien d’autres. Cette fois, ces quatre jours de prison, c’est plus qu’une injustice, c’est l’indice d’un désordre dans le mécanisme de l’armée, c’est de l’anarchie, c’est le chambardement, c’est la fin de tout : il n’y a plus de consigne ! Parce que Barnavaux a été humilié par ses chefs sans avoir mérité sa honte, toute la France est pourrie : « Comment voulez-vous qu’on obéisse ? Je deviens comme tout le monde ici… Je n’obéirai plus ! »
Ces paroles de révolte sont – provisoirement, il faut l’espérer – le dernier mot de Barnavaux. Néanmoins, en prenant congé de lui, nous ne sommes pas trop en peine de son salut ; nous savons très bien qu’il continuera d’obéir, parce qu’il y a, tout au fond de lui, l’éternel besoin de « marcher la route, » l’orgueil de l’ « esprit de corps, » et l’amour de la gloire.
V
En terminant, il faudrait parler encore du style de Pierre Mille. J’ai déjà eu l’occasion d’en noter la souplesse, la variété, l’exactitude avec laquelle il se modèle sur le sujet. Je voudrais montrer maintenant l’effort vers la simplicité dont témoigne ce style, effort qui, de volume en volume, apparaît plus proche du but.
L’écriture des premiers contes est peut-être plus soignée, elle est plus appliquée surtout, que celle des Paraboles et Diversions. Mais le rythme en est moins personnel, il trahit l’influence trop immédiate des maîtres. En outre, principalement dans Vaste Terre et dans La Biche écrasée, les procédés de composition ne sont pas toujours exempts d’artifice littéraire. Barnavaux, souvent, parle trop bien. Il arrive même que lui, soldat, et M. Pierre Mille, homme de lettres, racontant, l’un après l’autre, deux histoires différentes, sacrifient à la même convention, usent de ce langage admis dans les livres, qui n’est ni celui de la conversation ni celui du haut lyrisme et que les vieux précis de rhétorique appellent « le style tempéré. » Or, le style tempéré pourrait bien, dans certains cas, être une erreur. L’abus des termes exotiques en est une autre.
Pierre Mille n’a pas laissé d’apercevoir ces erreurs. Ses derniers livres prouvent qu’il a pris le parti, sans perdre de vue la valeur expressive des mots, d’alléger son vocabulaire et de faire parler ses personnages, non seulement selon leur caractère mais encore selon leur condition, d’ajouter à la vérité des sentiments la vérité du tour de phrase, la vérité de l’accent.
Il a fait davantage. Connaissant, aimant le peuple, il a compris que, par-delà le « public lettré » auquel s’adressent tous les écrivains ambitieux, il y a un autre public, innombrable et avide, qui ne demanderait pas mieux, si on lui donnait autre chose, que de laisser moisir chez le bouquiniste ces ineptes romans à treize sous, seule pâture offerte à sa fringale. Sans doute, une œuvre comme Paraboles et Diversions n’atteint pas, ne peut pas atteindre ce public-là. Mais en s’efforçant toujours à plus de simplicité, l’œuvre future, un jour peut-être, y parviendra. Et ce sera très beau. Déjà, tous les Barnavaux de France connaissent au moins le nom de Pierre Mille et savent qu’il s’est occupé d’eux. Or, ils sont tout un corps d’armée et cela compte.
Ceux qui ont lu les ouvrages dont j’ai parlé, ceux aussi que ces lignes pourraient inciter à les lire, sont en droit de se poser une question : « Pourquoi l’auteur de tels livres n’occupe-t-il pas, dans l’opinion publique de son pays, une place aussi considérable que celle accordée à Kipling par l’opinion anglaise ? » Des critiques, il est vrai, ont salué en lui – et non sans raison – un Kipling français. Mais la masse n’a pas suivi. L’homme qui a écrit Sur la vaste Terre n’est pas, pour le badaud parisien, ce qu’est, aux yeux du cockney, l’auteur du Livre de la Jungle.
À cela, il y a plusieurs raisons. D’abord, le Français est plus jeune, il a moins de pages derrière lui. Ensuite, ses compatriotes montrent moins de goût que les Anglais pour les choses exotiques. Enfin et surtout, il a dans son pays plus de rivaux et de plus sérieux que l’auteur britannique n’en a rencontré dans le sien. Et cette humiliation, de paraître moins grand dans sa maison que le voisin dans celle d’en face, parce qu’on habite une demeure plus vaste, c’est une humiliation très supportable. N’est-ce pas, Pierre Mille ?
LONDRES
RENÉ DE WECK
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(1) Datée de Paris, le 18 novembre 1913.
(2) Éditeurs : pour les cinq premiers volumes, Calmann-Lévy, 3, rue Auber ; pour le dernier, P. V. Stock, 155, rue Saint-Honoré. – Je néglige deux volumes, antérieurs à Sur la vaste Terre, et dont le sujet n’est pas de ma compétence : De Thessalie en Crète (Berger-Levrault) et Au Congo Belge (Armand Colin).
(3) Barnavaux général (Sur la vaste Terre, p. 95).
(4) Barnavaux homme d’État (Ibid., p. 175).
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(René de Weck, in Wissen und Leben, septième année, n° 13 & 14, avril et mai 1914 ; Pierre Mille, photographie de presse, 1928, agence Rol [source : Gallica] ; Yun Gee, portrait de Pierre Mille, huile sur toile, 1937)
En lisant le Portrait de Dorian Gray, je n’ai jamais aussi vivement senti l’horreur des répressions sociales, « cette dangereuse folie de punir » qu’ont les hommes. Le Portrait de Dorian Gray est ce dernier livre d’Oscar Wilde que d’avisés et fidèles traducteurs viennent d’offrir à notre curiosité, dirai-je à notre joie ? Et, maintenant que je l’ai lu, ce livre, je ne puis penser, sans un redoublement d’indignation et de révolte, que le parfait artiste qui l’écrivit est séparé de la vie et subit un affreux supplice pour des actes qui ne sont ni des crimes, ni des délits ; des actes fâcheux, il est vrai, mais qu’il était libre de commettre et dont personne n’avait à lui demander compte, car, je ne cesserai de le répéter, ils ne relèvent que de sa conscience et de notre dégoût.
Le Portrait du Dorian Gray atteste, chez l’infortuné Oscar Wilde, un art brillant et précieux, en même temps qu’une intelligence profonde et rare – rare aux deux sens de ce mot. En bien des pages de philosophie et de sensualité, par quoi se caractérise cette œuvre supérieure à l’idée que nous nous faisons de l’esthétisme, l’impression reste d’un charme délicieux, émouvant, où la force de l’esprit et l’élégance inventive de la pensée se combinent avec une dose de poison, qui en avive les violents et subtils arômes. Le maniérisme n’y est point fatigant ; il se montre, au contraire, presque toujours joli, d’une grâce parfois exquise, d’un goût très sûr ; et il n’y a pas « trop de lys, » ainsi qu’on pouvait le craindre d’un homme qui en abusait tant, dans la vie. J’avoue que ce livre n’est point écrit pour les jeunes filles, et qu’il exhale cette odeur impure dont parle M. Marcel Prévost. Mais, c’est immoral ! dira-t-on. Et puis après ? Qu’est-ce que l’immoralité ? Je voudrais bien qu’on me la définisse une bonne fois, car on ne s’entend guère là-dessus, et, pour beaucoup de braves gens que je pourrais nommer, l’immoralité c’est tout ce qui est beau. Pour le crapaud, l’immoralité, c’est l’oiseau qui vole dans l’air et chante dans les branches ; pour le cloporte, ignoblement condamné aux murs visqueux des caves, ce sont les abeilles qui se roulent dans le pollen des fleurs. « Un livre n’est point moral ou immoral ; il est bien ou mal écrit : c’est tout. » Je m’en tiens à cette définition qu’Oscar Wilde inscrivit dans la préface de son livre, et j’ajoute : « L’immoralité, c’est tout ce qui offense l’intelligence et la beauté. »
Il faut lire le Portrait de Dorian Gray, sans trop s’attarder à l’affabulation, belle quelquefois, mais souvent indifférente et d’un romantisme banal ; il convient de s’attacher surtout aux idées ingénieuses dont il fourmille, aux sensations très spéciales qu’il analyse, aux multiples problèmes de morale individuelle qu’il soulève. À ce point de vue, c’est une œuvre singulière et forte, et qui contient des pages tout à fait admirables. Pas un lecteur de bonne foi et de réflexion – si sévère soit-il – n’en pourra nier l’intérêt passionnant et l’étrange nouveauté. Elle projette, dans les ténèbres de la conscience, de troublantes et fascinantes lueurs.
On a dit que l’art d’Oscar Wilde procédait de celui de M. Huysmans. Je n’ai pas du tout cette impression. Même dans des sujets qui comportent l’abstraction pure, M. Huysmans ne va jamais au-delà de l’extériorité des choses et des êtres, qu’il colore et déforme, selon l’angle de sa très particulière mais restreinte vision. Avec autant de pittoresque, et un goût semblable pour les spectacles artificiels, Oscar Wilde me semble plus spéculatif, plus curieux d’intelligence, plus familier avec les idées générales. Il manipule, avec une plus grande dextérité, le mécanisme compliqué des actions et des passions humaines. Par l’acuité de la pensée, la hardiesse et l’étendue de son observation, il me paraît plus proche de Baudelaire. Autant que j’en puis juger sur une traduction, ce malheureux galérien est un des plus beaux tempéraments d’écrivain que je sache.
Et n’est-ce point un signe du temps que les traducteurs de ce très remarquable ouvrage qu’est le Portrait de Dorian Gray, pour éviter des interprétations désobligeantes, aient craint de mettre leur nom à côté du nom de celui qui eut la puissance de le créer, et que moi-même, je m’expose, en le louant, à des réprobations caractérisées, non moins qu’à de sales et vertueuses invectives, peut-être ? Mais s’il fallait se tenir en garde contre ce que peuvent penser ceux qui ne pensent pas, contre ce que peuvent comprendre ceux qui ne comprennent jamais rien, nous n’éprouverions jamais la si douce et si forte joie qu’il y a à confesser ce par quoi une œuvre d’art nous enchanta un jour, une heure, une minute.
*
On a beaucoup parlé des paradoxes d’Oscar Wilde sur l’art, la beauté, la conscience, la vie ! Paradoxes, soit ! Il en est, en effet, quelques-uns qui furent excessifs, et qui franchirent, d’un pied leste, le seuil de l’Interdit. Mais qu’est-ce qu’un paradoxe, sinon, le plus souvent, la forme saisissante et supérieure, l’exaltation de l’idée ? Dès qu’une idée dépasse le bas niveau de l’entendement vulgaire, dès qu’elle ne traîne plus des moignons coupés dans les marécages de la morale bourgeoise, et que, d’un vol hardi, elle atteint les hauteurs de la philosophie, de la littérature ou de l’art, nous la traitons de paradoxe, parce que nous ne pouvons la suivre en ces régions inaccessibles à la débilité de nos organes, et nous croyons l’avoir à jamais condamnée en lui infligeant ce vocable de blâme et de mépris.
Pourtant, le progrès ne se fait qu’avec le paradoxe, et c’est le bon sens – vertu des sots – qui perpétue la routine. La vérité est que nous ne pouvons supporter que quelqu’un vienne violenter notre inertie intellectuelle, notre morale toute faite, la sécurité stupide de nos conceptions moutonnières. Et, au fond, c’est là qu’est, dans l’esprit de ceux qui le jugèrent, le véritable crime d’Oscar Wilde. Il en eut un autre : celui d’avoir, en son livre, mal parlé de l’Angleterre et levé un coin du voile puritain qui recouvre sa gangrène morale. S’il avait été un médiocre et enthousiaste Cokney, un opulent éleveur de chevaux de course, tricheur et loyaliste, ou un lord ivrogne, ou un prince fouetteur d’enfants, on se fût montré indulgent à ses vices. On ne lui a pas pardonné d’être l’homme de pensée et l’esprit supérieur – par conséquent dangereux – que véritablement il est. Et les motifs, censément philosophiques, au nom de quoi la société le punit, ne sont qu’hypocrisie et mensonge. Car, enfin, s’il fallait condamner au hard labour tous les êtres humains qui ne se conforment pas aux prescriptions mal définies de la nature, aux lois toujours changeantes et contradictoires des sociétés, il est probable que l’on y condamnerait tout le monde.
Est-ce que toutes les graines que le vent éparpille sur le sol germent et florissent ? Où donc est-il, celui qui, même dans le mariage régulier, n’a point péché contre la reproduction de l’espèce ? Et le prêtre ? Le prêtre, moralement mutilé, volontairement infécond, qui proclame vertu son renoncement sexuel, et qui dit : « Je veux que le monde finisse avec moi ! » n’est-il point, socialement, aussi coupable qu’Oscar Wilde ? Ses révoltes contre l’ordre de la vie n’ont-elles point un caractère plus violemment protestataire que les aberrations charnelles en qui demeure, au moins, le simulacre de la procréation et ne déshabitue pas de l’amour ?
Nous ne nous payons que de mots et menons notre vie à la remorque des plus basses sentimentalités et des plus tortueuses contradictions. En Angleterre, on le sait, les œuvres d’Oscar Wilde furent pour ainsi dire détruites, après le retentissement du procès. Chacun les voulut cacher, ou les brûla, pour n’en être pas contaminé. On eût dit que la contagion en était violente et fatale. Ses pièces furent chassées honteusement du théâtre, où, la veille encore, elles étaient applaudies avec enthousiasme. On ne considéra pas ce qu’elles pouvaient contenir d’impersonnelle et inviolable beauté ; on ne vit dans cette exécution imbécile, que le besoin de se désolidariser d’un homme, dont la corruption individuelle « pouvait jeter, sur tout un pays, un éclat louche. »
Et admirez l’inconséquence !
L’Angleterre se reconnaît, se mire, s’exalte, se purifie dans Shakespeare, qui chanta ce vice infâme et le commit. Il ne faudrait pas toucher à sa gloire, que chaque année élargit et renforce d’éblouissements nouveaux. Son œuvre survit, admirablement pure, à son péché, et elle l’ignore ou elle l’absout. Qui sait si ce n’est pas dans le péché que la plupart des grands hommes ont puisé le secret de leur force, et l’expression de leur beauté, et le frisson de leurs douleurs ? N’y a-t-il point, dans la débauche la plus crapuleuse, une minute mystérieuse où l’homme le plus brute atteint aux plus hauts sommets de la vie, et conçoit l’infini ?
On me dira : « Vous ne pouvez comparer Wilde à Shakespeare, ni à aucun de ces génies qui furent la joie et l’excuse de l’humanité. » Je le veux bien. Mais Wilde est jeune, il a devant lui tout un avenir, et il a prouvé, par des œuvres charmantes et fortes, qu’il pouvait beaucoup pour la beauté et pour l’art. N’est-ce donc point une chose abominable que, pour réprimer des actes qui ne sont point punissables en soi, on risque de tuer quelque chose de supérieur aux lois, à la morale, à tout : de la beauté ! Car les lois changent, les morales se transforment ; et la beauté demeure, immaculée, sur les siècles qu’elle seule illumine.
*
Il n’y a que de la pourriture et du fumier, il n’y a que de l’impureté à l’origine de toute vie. Étalée, dans le chemin, sous le soleil, la charogne se gonfle de vie splendide ; les fientes, dans l’herbage desséché, recèlent des réalisations futures, merveilleuses. C’est dans l’infection du pus et le venin du sang corrompu qu’éclosent les formes, par qui notre rêve chante et s’enchante. Ne nous demandons pas d’où elles viennent, et pourquoi la fleur est si belle qui plonge ses racines dans l’abject purin.
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(Octave Mirbeau, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, quatrième année, n° 1013, dimanche 7 juillet 1895 ; gravure d’Eugène Dété d’après Paul Thiriat pour The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde, Paris : Charles Carrington, 1908 ; édition originale de la traduction française du Portrait de Dorian Gray, Paris : « Bibliothèque cosmopolite, » Albert Savine, 1895)
De tous temps, et surtout dans les âges primitifs, l’énorme majorité des hommes professa un goût violent pour la littérature fantastique ; les mythes et les thèmes légendaires ont circulé parmi les peuples jeunes et cheminé au long des siècles, de l’Orient vers l’Occident ; dans toutes les religions, on peut suivre les traces de leur passage ; certains d’entre eux se sont figés, consolidés, jusqu’à faire partie intégrante de la mœlle humaine ; au cours de leurs voyages, et à mesure que se perdait le souvenir de leur signification originelle, l’incompréhension les remaniait, pour les adapter aux variables appétits du moment et du lieu. Ce travail continue : la soif de l’inconnu et de l’émotion reste constante chez les hommes ; le goût du merveilleux est irréductible, et nulle civilisation n’abolira ce besoin, qu’on pourrait appeler un instinct de l’intelligence. Les progrès de la science, au lieu de le détruire, le renforcent en lui fournissant des pâtures imprévues, en lui ouvrant des horizons encore plus larges. Éternellement, l’homme aspire et aspirera à sortir de soi ; la lecture, comme le vin, lui en procure le moyen ; il boit et lit, afin de s’en aller ailleurs.
Mais voici une particularité singulière et qui semble cependant n’être pas moins logiquement explicable : si curieux que nous soyons de la littérature fantastique, nous ne l’agréons volontiers que quand elle nous vient du dehors. Il nous plaît que, pour accéder à notre bibliothèque ou à notre chevet, elle ait passé une frontière ; pour qu’elle nous tente bien et pour que notre esprit se livre agréablement à elle, il convient qu’elle se présente à nous sous forme de traduction ; un peu plus, nous estimerions que la patrie du Fantastique est chez les Germains ou les Anglo-Saxons.
Peut-être faut-il voir là une survivance d’habitudes invétérées, un héritage spirituel ? Pourquoi pas ? Durant des siècles, nos aïeux ne sortaient guère de leur village et ne sortirent point de leur province ; accommodés à une existence toujours pareille, ils se réunissaient, à la veillée, pour écouter, bouche bée, le stupéfiant récit des voyageurs, pèlerins ou marchands, qui ont pérégriné à travers les « pays estranges ! » Notre mot « étrange, », que signifiait-il à l’origine, sinon « étranger » ? La modification même du sens qu’il a pris peu à peu nous reste comme un témoignage des étonnements naïfs que suscitait dans l’auditoire la bizarrerie des racontars insolites : ce qu’on nous apportait de loin, comparé à ce que nous avions coutume de constater autour de nous, révélait des dissemblances telles que nous prenions l’habitude de confondre le bizarre avec l’exotique, l’incroyable avec le lointain, l’étrange avec l’étranger. « A beau mentir qui vient de loin. » La manie ancestrale persiste : quand on nous offre un beau mensonge, nous l’écoutons plus volontiers s’il a bien voyagé avant d’arriver à nous.
Cet ostracisme qui frappe les produits indigènes est-il propre aux lecteurs français ? Non : le prince des conteurs fantastiques, Edgar Poe, n’avait obtenu de ses compatriotes qu’un regard sévère et même réprobateur ; l’Amérique ne l’accepta que quand Paris le lui renvoya glorieux ; d’ailleurs il était mort, empoisonné de tristesse et de misère. L’Angleterre se montre plus équitable pour les siens, mais cela tient sans doute à ce qu’elle n’aime qu’elle ; la France, prompte à s’engouer de tout ce qui amuse, est plus accueillante : par malheur, elle en profite pour négliger ses propres richesses.
Ainsi, nous avons fait un chaleureux accueil aux contes de Swift et de Richter, à Hoffmann et à Andersen, aux frères Grimm, à Poe, à Wells et à Rudyard Kipling. Nous les connaissons beaucoup mieux que les écrivains de chez nous, auxquels pourrait revenir un honneur égal : Cyrano de Bergerac a attendu deux siècles et demi la venue d’Edmond Rostand, pour jouir enfin d’une renommée que méritait son Voyage comique aux Empires de la Lune et du Soleil ; encore faut-il avouer que ce précurseur ne se fit admettre que dans la folle troupe des écrivains burlesques ; les contes de Perrault furent doctoralement conspués, en dépit de Boileau qui les défendait ; Micromégas n’a que médiocrement aidé à la gloire de Voltaire, pas plus que l’admirable Peau de Chagrin et la Recherche de l’Absolu n’ont grandi celle de Balzac. Quand Villiers de l’Isle-Adam publia l’Ève Future et quand J. H. Rosny donna les Xipéhuz, nos jeunes groupes d’enthousiastes furent seuls à connaître ces œuvres ; le grand public ne consentit pas à nous suivre ; il les ignora, et il persiste. L’invention qu’elles apportaient dans la littérature, invention française, ne se fit accepter par des lecteurs français, que quand elle leur revint sous une estampille étrangère ; l’idée des Xipéhuz, retour de Londres, s’appela la Guerre des Mondes, et sous ce titre elle obtint le succès qui n’avait pas salué sa naissance.
Quelle invention ? Quelle idée ? Celle de Jules Verne, en somme : dans l’univers nouveau que la science vient de nous entrouvrir, dans cette pénombre infinie où nous commençons a discerner de mystérieux grouillement des causes qui sont encore des énigmes, chercher les éléments d’un Fantastique neuf ; dans les récentes trouvailles de la Chimie, de la Physique, de la Mécanique, prendre le point de départ que fournissait jadis le Folklore des peuples naïfs ; partir d’une réalité technique pour lancer l’imagination dans l’hypothèse qui sera peut-être une vérité de demain ; nous enlever dans l’impossible en nous laissant la sensation de toujours garder pied à terre. M. Marcel Roland, dans la préface de son curieux roman Quand le phare s’alluma, a fort bien dégagé la théorie de ce qu’il appelle le « Conte de fées moderne. » Avant de nous emmener dans la planète azurée dont l’existence vient de se révéler à lui, l’auteur nous expose sa thèse : richesse et splendeur des féeries auxquelles la Science nous invite. Et de fait, il importe de noter que le Fantastique moderne, ainsi inspiré par les sciences, se différencie très nettement de nos vieux récits légendaires ; autrefois, l’imagination du conteur se lançait éperdument dans le domaine du merveilleux et y circulait sans entraves : « Nabuchodonosor et les compagnons d’Ulysse sont changés en bêtes ; Amadis et Gulliver rencontrent des géants, etc. » L’auditoire le tenait pour dit, et ne réclamait pas d’explications. Mais le scepticisme d’aujourd’hui est moins commode à exalter ; il est logicien ; il exige des démonstrations de possibilité ; il veut bien admettre le rêve, puisqu’il en est avide, mais il ne s’y prêtera qu’à la condition d’avoir été au préalable mis en demeure de confondre ce rêve avec une vraisemblance ; il se défend, et il ne se laissera illusionner que si on lui impose l’illusion. Là, réside la nouveauté du Fantastique moderne, et sa difficulté ; à cause de cela, on peut dire qu’un art nouveau vient de naître.
On pourrait dire aussi que nous y possédons un maître incomparable et que nous ne le savons pas assez : depuis vingt ans, Maurice Renard manie l’hypothèse scientifique avec une dextérité prestigieuse. Notez que ce maniement exige des qualités d’esprit qui sont multiples autant que disparates. L’imagination ne suffit pas : sans doute elle est d’utilité primordiale, pour combiner le problème, poser les personnages, agencer les péripéties ; mais elle doit s’étayer d’une sérieuse érudition, car la pauvreté des connaissances restreindrait, devant l’auteur, le champ des hypothèses, dont la série plus ou moins troublante sera la mise en œuvre de notions plus ou moins précises ; les facultés d’induction lui seront également indispensables pour pénétrer dans le mystère et pour y suivre l’enchaînement des causes et des effets, des forces et des résultantes ; il devra être capable d’analyse d’abord, et de synthèse ensuite ; il devra être psychologue, afin que ses héros restent parfaitement humains dans leur aventure surhumaine, car nous ne saurions nous émouvoir des circonstances surprenantes parmi lesquelles ils évoluent, s’ils cessaient de nous ressembler ; enfin et surtout, il détiendra le don magique de suggérer ce qu’il a conclu, et cette magie ne réside peut-être que dans l’art de choisir un cadre adéquat au drame, de créer autour des êtres et des choses, une atmosphère propice à l’énigme et de les y noyer, de nous y baigner nous-mêmes, de nous en griser jusqu’à l’oubli du monde normal, jusqu’à l’acceptation de l’impossible ou même de l’absurde, et jusqu’à l’épouvante d’un danger qui n’existe pas mais auquel on nous a fait croire.
Ces qualités complexes sont précisément celles qui caractérisent Maurice Renard ; il en donnait la première preuve, dès son début, avec le Docteur Lerne, sous-dieu ; depuis lors, chacun de ses romans fantastiques a fourni une démonstration nouvelle de sa maîtrise : le Voyage immobile, l’Homme truqué, le Péril bleu, M. d’Outremort, les Mains d’Orlac, d’autres encore, et aujourd’hui le Singe, qu’il publie en collaboration avec Albert-Jean. De tels ouvrages ne s’analysent pas : en exposer le sujet serait en déflorer l’énigme et gâter par avance l’hallucination ; on peut dire cependant que nous retrouvons dans plusieurs de ces drames une préoccupation fréquente qui révèle chez l’auteur une sorte de hantise : transposer dans une créature la vie d’une autre créature et observer les conséquences de cette chirurgie ; on devine qu’elle se fassent angoissantes, au triple point de vue animal, mental ou moral, et elles le sont ; Maurice Renard excelle à en dégager tout l’affolement qu’elles comportent ; pour en accroître l’intensité, il y ajoute un élément que nous ne trouvons pas, d’ordinaire, chez les fantastiques de la littérature anglo-saxonne ou germanique, à l’exception d’Edgar Poe : l’émotion, la sensibilité d’un poète qui s’apitoie sur le misérable sort de ses victimes. Il les aime tout en les torturant, et les aime d’autant plus qu’il les torture davantage. Une telle alliance de l’impassibilité scientifique avec l’émotivité poétique constitue un phénomène rare, dont le paradoxe nous remplirait d’admiration, s’il nous arrivait d’outre-Manche ; M. Maurice Renard, si ingénieux qu’il soit, n’a pas prévu le tort qu’il se faisait en négligeant de naître aux alentours du Kensington ou de Trafalgar-Square. On ne saurait penser à tout.
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(Edmond Haraucourt, in L’Information politique, vingt-septième année, n° 144, lundi 25 mai 1925 ; illustration de Leo Putz, extraite de Jugend, 1904)
J’ai eu l’idée, à l’approche de l’an nouveau, d’aller rendre visite à M. Jules Verne. Je lui devais cette marque de reconnaissance pour les bons moments qu’il m’a fait passer jadis. J’avais une grande curiosité de voir et d’interroger cet auteur, dont les inventions surprenantes ont charmé plusieurs millions de jeunes Français. On m’avait assuré qu’il ne quittait plus la ville d’Amiens, où sa résidence est établie. Je l’instruisis de mon dessein et je reçus aussitôt un aimable billet qui me donnait rendez-vous.
« Je ne suis qu’un provincial, me disait en substance M. Jules Verne, mais je connais bien ma province. Je vous montrerai notre chère cathédrale. » Au jour indiqué, je débarquai dans la vieille cité et m’informai du logis de l’écrivain. Quand l’employé de la gare, à qui je demandais ce renseignement, sut par quelle personne j’étais attendu, il prit une attitude respectueuse et j’augurai de son empressement que le père de Michel Strogoff jouissait, à Amiens, d’une considération élevée et que sa popularité égalait, pour le moins, celle des tours gothiques, des toiles de Puvis de Chavannes et des fameux pâtés de canard dont s’enorgueillit, à bon droit, la capitale de la Picardie : « Rue Charles-Dubois, une belle maison avec un mur et un portail ; vous n’avez qu’à suivre la voie du chemin de fer. »
Mon coup de cloche a troublé la solitude de la rue Charles-Dubois. L’huis s’entrebâille et je me trouve au milieu d’une cour sablée, que prolonge sur la gauche un riant jardin. Devant moi, j’aperçois une cuisine flambante, aux cuivres luisants, et d’où s’exhalent des parfums suaves. À droite, une véranda fermée en forme de serre. Quelqu’un se hâte et descend les marches du perron. C’est lui… M. Jules Verne sera septuagénaire aux fraises prochaines, étant né au printemps de 1828 ; il porte avec verdeur le poids de l’âge et, si un vieil accident a rendu sa jambe un peu paresseuse, son esprit a conservé une vivacité juvénile. Il m’introduit dans le salon, où Mme Jules Verne vient nous rejoindre, et je me sens tout de suite à l’aise, réchauffé par cette sympathie. Mme Jules Verne me fait avec grâce les honneurs de sa maison, que décorent des meubles et des bibelots de prix, et me guide vers une petite pièce où la table du déjeuner est dressée.
« Notre salle à manger est trop vaste ; nous prenons ici nos repas en tête à tête. Nous avons ajouté votre couvert. »
M. Verne se nourrit d’œufs et d’herbage, tout comme s’il était végétarien. Mme Verne a un appétit d’oiseau. Et tandis que par politesse, et aussi par gourmandise, je m’empresse à goûter aux choses exquises qui ont été préparées à ma seule intention, mes hôtes m’entretiennent du présent et du passé, de l’édition amiennoise et des souvenirs déjà lointains de Paris.
M. Jules Verne a été élu conseiller municipal ; c’est un conseiller très zélé, qui n’a jamais manqué aux séances. Mme Jules Verne partage son temps entre les devoirs de la charité et le plaisir du théâtre ; elle a une loge qu’elle laisse rarement inoccupée, et elle savoure les copieux spectacles que l’impresario réserve à ses abonnés et qui se composent, pour le moins, de douze ou quinze actes variés – la Tour de Nesle, Bébé, la Mascotte. Le lendemain matin, à cinq heures, M. Jules Verne se rassied à son bureau. Leur existence s’écoule sans ennui, sans fièvre, parmi ces amusements et ces travaux. Voilà bientôt un demi-siècle que dure cette quiétude. Et ils espèrent qu’aucun accident ne la viendra troubler et qu’ils mourront aussi paisiblement qu’ils auront vécu. Deux heures à peine séparent Amiens de Paris et ils n’éprouvent pas le désir de monter en wagon pour contempler le sommet de la tour Eiffel.
« À quoi bon ! s’écrie en riant M. Jules Verne. L’air que l’on respire ici est salubre ; il apaise les nerfs et fortifie le cerveau… Et puis, si vous saviez comme je suis peu ambitieux ! »
J’observe M. Jules Verne, pendant qu’il s’exprime ainsi. Je suis frappé de l’extrême douceur répandue sur ses traits. Elle va presque jusqu’à la timidité. Cet homme, qui imagina tant d’aventures extraordinaires, ne ressemble point à ses héros, ni au capitaine Hatteras, qui découvrit le pôle, ni à Michel Ardent, qui voyagea dans la Lune, ni au capitaine Nemo, qui parcourut le fond des mers, ni à Hector Servadac, ni au rapide Philéas Fogg. Il a des yeux bleus, très tendres, une voix discrète, des gestes attentifs et menus, l’allure d’un ingénieur distingué, qui n’est pas sorti de son cabinet, ou d’un dignitaire de l’administration des finances…
*
« Oui, cher monsieur, j’ai renoncé à Paris. Pourtant, j’y ai éprouvé de vives satisfactions. »
Le voici sur la pente des confidences. Il me conduit dans sa chambre à coucher, qui n’est guère plus large qu’une cabine de paquebot, mais qui reçoit des flots de lumière de deux hautes fenêtres sans rideaux. Il tisonne son feu et, m’ayant offert un cigare qui lui arrive de la Havane et que le fabricant a baptisé du titre d’un de ses volumes, le Rayon vert, il commence à me conter l’histoire de son début dans les lettres.
Il était étudiant ; il avait composé une demi-douzaine de tragédies lorsqu’il abandonna la Bretagne pour la capitale, où il comptait vaguement faire fortune. Il avait un goût médiocre pour le droit, mais il aimait la musique et la poésie. Le chevalier d’Arpentigny, chiromancien célèbre, l’émule de Desbarolles, l’introduisit auprès d’Alexandre Dumas. De Bréhat lui ouvrit la porte de l’éditeur Hetzel. C’était un double chemin pour parvenir à la renommée. M. Jules Verne écrivit, en collaboration avec Dumas fils, un acte intitulé les Pailles rompues, qui fut représenté, par les soins de Dumas père, au Théâtre-Historique et reçut un accueil fort honorable. On travaillait à la pièce dans les jardins de Monte-Cristo, où l’on voyait arriver, au moment du dîner, des convives faméliques. Dumas descendait à l’office et confectionnait, entre deux chapitres de feuilleton, de savantes mayonnaises. On manquait d’argenterie, ce qui ne semblait pas surprendre les invités ; mais le champagne pétillait, les femmes étaient jolies et nul ne se plaignait d’être obligé de boire dans le même verre que sa voisine. M. Jules Verne se fit nommer, sous la direction d’Émile Perrin, secrétaire général du Théâtre lyrique ; il ne touchait pas d’émoluments, mais il avait la joie de rencontrer chaque jour des auteurs et des compositeurs illustres, Scribe, Adolphe Adam, Auber, Clapisson ; il se proposait de brocher des livrets d’opéras-comiques et d’opéras. En attendant, il s’essayait dans de brèves nouvelles, imitées d’Edgar Poe, qu’imprimait bénévolement le Musée des familles. L’une d’elles, un Drame dans les airs, fut remarquée. Il y était question d’un fou embarqué par erreur dans la nacelle d’un aérostat, et qui cherchait à tuer son compagnon. Voyant que les ballons lui réussissaient, il écrivit son premier roman, Cinq semaines en ballon, qui obtint une vogue retentissante. Jules Verne en fut grisé ; il concevait de vastes entreprises, il aspirait aux triomphes de Balzac et méditait de secouer jusqu’en ses fondements la société moderne, par l’audace et la cruauté de ses peintures.
Son éditeur, M. Hetzel, le père, intervint et lui tint un discours rempli de sagesse :
« Mon enfant, lui dit-il, croyez-en mon expérience. N’éparpillez pas vos forces. Vous venez, sinon de fonder un genre, tout au moins de renouveler, d’une façon piquante, un genre qui paraissait épuisé. Labourez ce sillon que le hasard ou votre génie naturel vous a fait découvrir. Vous y ramasserez beaucoup d’argent et de gloire, à condition de ne pas vous égarer dans les chemins de traverse. Voilà qui est convenu. Vous me donnez, à dater d’aujourd’hui, deux romans par an. Nous signerons demain… »
M. Jules Verne signa le traité, et il n’a pas cessé d’en observer les clauses. Sa production est aussi régulière que celle des pommiers de son pays ; elle est seulement plus abondante, puisqu’elle fournit au printemps et à l’automne double récolte. Nul accident ne l’a suspendue. La guerre, la révolution, ont accablé la France, mais n’ont pas arraché la plume de cette main vaillante et infatigable. Le Sphinx des glaces qui vient de paraître est le soixante-seizième volume de M. Jules Verne. Le soixante-dix-septième fleurira avec les roses, le soixante-dix-huitième sera mûr avec les raisins, et s’il plaît à Dieu, le centième, dans quelque douze ans, couronnera la série. Ce jour-là, les monuments d’Amiens seront pavoisés, et sans doute aussi les magasins de M. Hetzel qui doivent à cette étonnante fécondité la meilleure part de leurs richesses.
Comme je complimente le romancier sur son activité, il me répond avec bonhomie :
« Vous n’avez pas à me louer. Le travail est pour moi la source du seul bonheur véritable. Dès que j’ai achevé un de mes livres, je suis malheureux ; je ne recouvre le repos que lorsque j’ai entamé le suivant. L’oisiveté m’est un supplice. »
Ses occupations sont immuablement réglées. Il s’éveille à l’aube, besogne jusqu’à onze heures, se rend, après déjeuner, au siège de la Société industrielle, où des salons de lecture sont aménagés ; il y prend connaissance des journaux et des revues et les lit dans un ordre qu’il s’efforce de ne pas déranger, le Figaro succédant au Temps, le Gaulois au Figaro. Il lui serait pénible de renoncer à cette méthode ; sa jouissance en serait diminuée. Les jours où le conseil s’assemble, M. Jules Verne est privé de ses lectures, car il remplit avec une conscience admirable ses devoirs municipaux. Ainsi s’écoule, dans une sérénité en quelque sorte claustrale, la vie de ce littérateur qui fut un infatigable créateur de fictions aventureuses.
*
Où puise-t-il ses sujets et par quels procédés les met-il en œuvre ? M. Jules Verne n’hésite pas à assouvir, sur ce point, ma curiosité. Il y apporte même un soupçon de coquetterie ; et cette remarque, qui lui échappe, semble répondre à une critique qu’on n’a pas dû manquer de lui faire (on l’adresse à tous les grands producteurs).
« Ne pensez pas au moins que mes ouvrages soient improvisés. Ils me coûtent un effort considérable. Je les recopie et les remanie plusieurs fois avant de les livrer à l’imprimeur. »
Il me montre son manuscrit en cours d’exécution. Chaque chapitre est appuyé de notes nombreuses relatives au caractère des personnages et au dialogue. Après quoi, il est jeté au crayon sur le papier. C’est un premier brouillon que l’auteur repasse à l’encre, en le modifiant, dans certains de ses développements. Mais il n’accomplit cette besogne qu’après avoir arrêté son scénario et trouvé son dénouement, qui est l’affaire importante. Il faut, pour qu’un roman plaise, que le dénouement soit, tout ensemble, optimiste et ingénieux et que le jeune lecteur ne l’ait pas trop aisément pressenti. Les longues stations de M. Jules Verne à la Société industrielle sont, à ce point de vue, d’un précieux secours. Il suffit d’un fait divers, d’un télégramme, d’un écho, pour lui suggérer des combinaisons inattendues. C’est d’une annonce de l’agence Cook qu’il tira la matière du Tour du monde en quatre-vingts jours, publié ici même en feuilleton. Son plan arrêté, il se documente, il se procure tous les livres relatifs au coin de terre où le drame va s’engager, il se pénètre de la Géographie d’Élisée Reclus. C’est la phase pénible de la gestation. Le reste n’est plus qu’un jeu…
« Je suis redevable à George Sand d’un de mes succès populaires. Elle m’amena à composer Vingt mille lieues sous les mers. Je voudrais vous communiquer la lettre qu’elle m’adressa en 1865. »
M. Jules Verne est trop soigneux pour chercher vainement un autographe. Les milliers d’épîtres qu’on lui a dépêchées des quatre bouts de l’univers, sont classées avec un soin rigoureux. Il va tout droit à la châtelaine de Nohant dont la missive, comme vous l’allez voir, est rédigée en termes fort obligeants :
« Je vous remercie, monsieur, de vos aimables mots mis en deux ravissants ouvrages qui ont réussi à me distraire d’une bien profonde douleur et à m’en faire supporter l’inquiétude. Je n’ai qu’un chagrin, en ce qui les concerne, c’est de les avoir finis et de n’en avoir pas encore une douzaine à lire. J’espère que vous nous conduirez bientôt dans les profondeurs de la mer et que vous ferez voyager vos personnages dans ces appareils de plongeurs que votre science et votre imagination peuvent se permettre de perfectionner. Quand les Anglais au pôle Nord paraîtront en volume, je vous demande de me les envoyer. Vous avez un adorable talent, avec du cœur pour le rehausser. Merci mille fois des moments que vous m’avez fait passer au milieu de mes chagrins.
G. SAND. »
Deux heures ont sonné au beffroi du voisinage.
Mon hôte me propose de me mener visiter les curiosités d’Amiens, et il insiste pour que je ne repousse pas cette offre cordiale. En gagnant la porte de la rue, j’avise un planisphère, accroché à la muraille, et barbouillé de lignes enchevêtrées.
« Je m’étais diverti, me dit M. Jules Verne, à indiquer sur cette carte le tracé de tous les voyages effectués par mes héros. Mais j’ai été obligé d’y renoncer. Je ne m’y reconnaissais plus. »
Je remarque encore, rangées dans une bibliothèque, les traductions des œuvres de Jules Verne. Toutes les langues y sont représentées. L’Île mystérieuse est en japonais, De la Terre à la Lune en arabe, avec les vignettes de l’édition Hetzel ! Le romancier peut cingler vers toutes les latitudes, il est sûr de trouver sa prose chez le libraire, – et dans des pays même où il n’y a pas de libraires !…
*
Nous nous promenons côte à côte, à petits pas, dans l’avenue déserte. Et je ne puis me tenir d’exprimer à M. Jules Verne l’étonnement où me jette son humeur sédentaire. Est-il vraisemblable qu’un homme qui possède si parfaitement son globe terrestre n’ait pas eu la fantaisie de l’explorer et de prendre sur place ses renseignements au lieu de les cueillir dans les livres ? Il me confesse alors qu’il a eu autrefois un petit yacht, le Saint-Michel, sur lequel il a navigué dans la Manche et la Méditerranée.
« Eh ! quoi, vous n’avez pas poussé plus loin ?
– Mon Dieu, non !
– Vous n’avez pas vu les anthropophages ?
– Je m’en serais bien gardé !
– Ni les Chinois ?
– Nullement.
– Vous n’avez même pas fait le tour du monde ?
– Pas même le tour du monde ! »
Si M. Jules Verne n’a pas recherché l’émotion des traversées périlleuses, sans doute a-t-il pratiqué les sports des nations civilisées, a-t-il aimé la chasse, la pêche, l’équitation, le polo et le football. Il m’avoue ingénument que la pêche lui a toujours paru barbare et que la chasse lui inspire de l’horreur. Il n’a chassé qu’une seule fois ; il a tiré sur le chapeau d’un gendarme, qui l’a assigné en police correctionnelle. Et il a juré de ne plus recommencer.
… Longtemps nous avons erré par les rues de la ville. À trois heures précises, M. Jules Verne est entré, selon sa coutume, chez le pâtissier qui lui tient en réserve, pour cet instant de la journée, sa tasse de lait quotidienne. Il m’a accompagné à l’église, au musée où sont les maîtresses toiles de Puvis ; il m’a séduit par son extrême bonté, par la solidité et la variété de ses connaissances, par la finesse de son jugement, et il n’a pas cessé un instant de me confondre. Quand je le suivais naguère dans ses vagabondages autour des soleils et des planètes, ou au centre de la Terre, ou dans les champs sous-marins de l’Atlantique, parmi les algues et les poissons monstrueux, je me représentais l’auteur de ces prodiges sous les apparences d’un géant, doué d’une vigueur et d’une agilité surhumaines… Ce conquistador est un buveur de lait, un rêveur délicat, un philosophe amène, un parfait conseiller municipal.
Et l’on prétend que les écrivains se reflètent dans leurs livres !
–––––
(Adolphe Brisson, « Promenades et visites, » in Le Temps, trente-septième année, n° 13358, mercredi 29 décembre 1897 ; in Le Progrès de la Somme, trentième année, n° 8107, vendredi 31 décembre 1897 ; sous le titre : « Un précurseur : M. Jules Verne, » in Union Vélocipédique de France, bulletin officiel mensuel, n° 4, avril 1902 ; repris en volume dans Portraits intimes, quatrième série (Promenades et Visites), Paris : Armand Colin et Cie, 1899. Caricature d’André Gill, parue en couverture de L’Éclipse, septième année, n° 320, dimanche 13 décembre 1874)
1
Quelque plus lointain ancêtre aura légué à Charles Cros ce caractéristique masque d’Oriental que les autres nécrologues ont dépeint.
Au XVIIIe siècle, sa famille était narbonnaise. En 1792, Antoine Cros, né en 1765, lève le 6e bataillon (soixante-seize hommes) des volontaires de l’Aude et le conduit à la frontière. Blessé à la jambe, il quitte l’armée. L’an VIII, il est maître de pension à Lézignan (Aude), et Decampe, imprimeur-libraire à Narbonne, à l’entrée de la promenade du Plan des Barques de la Cité, met en vente l’« ESSAI DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE DU CITOYEN CROS, ci-devant professeur d’éloquence au collège de Périgueux à l’usage des jeunes élèves, » épigraphié de Condillac : « Si un exemple est nécessaire pour faire entendre une pensée, ce n’est point par la pensée qu’il faut commencer, c’est par l’exemple. » En 1822, il est docteur ès lettres et professeur d’histoire et de littérature dramatique à l’école royale de déclamation. Jusqu’alors quelques rares Idylles de Théocrite s’étaient soustraites aux sévices des traducteurs en vers français ; mais, cette année-là, Antoine Cros les parqua toutes, – traduction, texte et éclaircissements, – dans un in-octavo de la librairie classique D’Aumont, veuve Nyon jeune, quai Conti, 13 Paris.
Simon Charles Henri, son fils unique, docteur en droit, professeur de l’Université, publiait, chez Mallet-Bachelier, en 1835, fidèle au sensualisme déjà professé par Antoine, une THÉORIE DE L’HOMME INTELLECTUEL ET MORAL, que suivit, en 1857, une APOLOGIE DE LA THÉORIE DE L’HOMME INTELLECTUEL ET MORAL, en six discours adressés à l’Académie des sciences morales et politiques.
Il eut quatre enfants :
Henriette ;
Antoine, docteur en médecine ;
Henry, statuaire polychromiste, cire, marbre et pâte de verre, et peintre à l’encaustique, – tous trois vivants ;
Et Émile Hortensius Charles, philologie, poète et philosophe, comme son père et son aïeul, et physicien.
C’est ce CHARLES CROS-ci, né à Fabrezan (Aude) le 1er octobre 1842, qui est mort, d’une décoordination des organes, le 9 août 1888 à Paris, rue de Tournon, 5, et a été inhumé, le 11, au cimetière Montparnasse.
Il avait épousé, en 1878, une Danoise, originaire de l’île Saint-Thomas, – mademoiselle Hjardemaal, – à qui il laisse deux enfants, Guy et René.
2
Que Charles Cros est un esprit encyclopédique.
En 1857, M. J. G. da Silva, consul du Brésil à La Haye, qui le rencontrait dans une bibliothèque, lui offrait la GRAMMATICA CRITICA LINGUÆ SANSCRITÆ de Bopp avec cet envoi : « À Monsieur Charles Cros à peine âgé de quatorze ans et quatre mois : faible témoignage de reconnaissance et de la plus profonde estime. » De bonne heure, il eut un petit renom d’indianiste, d’helléniste, d’hébraïsant, d’égyptologue peut-être ; comme latiniste, il fut médiocre. Au surplus ses perquisitions linguistiques laissent peu de traces. – Vers 1872-1874, très séduit par les premiers impressionnistes, il faisait au pastel les portraits d’Auguste de Châtillon et de Nina de Villars. – Il composa quelque musique (la Chanson des Sculpteurs, etc.).
Tous les lecteurs de ce journal savent assez que Charles Cros est l’auteur du COFFRET DE SANTAL (première édition peu après la guerre franco-allemande ; nouvelle édition, en 1879, chez Tresse), qu’aux pages dolentes, nostalgiques, érotiques, bouffonnes de ce livre se voit à plein une âme forcenée et candide, et ils n’ont pas oublié le charme triste de l’Orgue, de l’Archet et du Nocturne.
Voici quelques renseignements sur ses recherches scientifiques. Ils nécessiteront seulement le feuilletage des comptes rendus de l’Académie des sciences, de 1872 à 1888, – exercice de force.
3
La photographie des couleurs et la photographie l’ont surtout préoccupé.
En 1869, il publiait chez Gauthier-villars, SOLUTION GÉNÉRALE DU PROBLÈME DE LA PHOTOGRAPHIE DES COULEURS. Déjà, le 2 décembre 1867, il avait déposé à l’Académie des sciences, sous pli cacheté qui fut ouvert dans la séance du 26 juin 1876, une note intitulée : « Procédé d’enregistrement et de reproduction des couleurs, des formes et des mouvements, » qui présentait ainsi la solution :
Trois épreuves photographiques sont prises d’après un même tableau. Pour la première, on interpose, entre le tableau et l’objectif de l’appareil photographique ordinaire, un verre bleu ; pour la seconde, un jaune ; un rouge, pour la troisième. Les rayons de lumière bleue du tableau passeront au maximum à travers le verre bleu, et il en sera de même pour les deux autres sortes de rayons et les deux autres lames. Les trois négatifs ainsi obtenus ne conservent, il est bien vrai, aucune trace des couleurs des rayons actifs ; mais ils présentent une transparence plus ou moins grande d’une même couche de collodion renfermant plus ou moins d’argent réduit. Une fois obtenus les positifs de ces trois épreuves, on superposera leurs projections sur une surface blanche, grâce à la complaisance (connue) de la gélatine bichromatée compliquée de matières colorantes d’un convenable choix, – et la projection composée se fixera en une effigie polychrome où les valeurs des teintes à reproduire seront comptées avec rigueur.
Depuis, M. Charles Cros améliora ce procédé primitif ; notamment, renonça-t-il, je crois, à tenir pour fondamental le trio jaune-bleu-rouge. Le dosage des teintes se faisait certes mécaniquement ; mais l’opérateur ne laissait pas que d’intervenir dans la détermination, empirique un peu, de ces teintes. – La vérité est que le problème est, dans une certaine mesure, rendu insoluble par ce fait qu’il n’y a pas réellement de mélanges pigmentaires et que, dans ces questions, la part des réactions purement subjectives est considérable. – Commis à l’examen des recherches de M. Charles Cros, M. Edmond Becquerel libella des rapports mal motivés, naturellement mesquins, systématiquement hostiles (séances des 3 et 24 juillet 1876, et 27 juin 1881).
Autres communications à l’Académie des sciences :
20 janvier 1879, – ensemble de recherches pratiques, effectuées, grâce à la munificence du duc de Chaulnes, sur la classification des couleurs et sur les moyens de reproduire les apparences colorées par trois clichés photographiques spéciaux ;
24 février 1879, – de l’action des différentes lumières colorées sur une couche de bromure d’argent imprégnée de diverses matières colorantes organiques ;
27 juin 1881, – sur la photographie des couleurs par teinture de couches albumine coagulée (en société avec M. J. Carpentier) ;
22 janvier 1883, – épreuves photographiques positives sur papier, obtenues directement en mettant à profit la facile réduction des bichromates solubles mêlés à certaines matières organiques et l’insolubilité relative du bichromate d’argent (en société avec M. Aug. Gras-Vergeraud) ;
16 mai 1887, – contribution aux procédés de photographie céleste.
Le 11 mars 1878, une note de M. du Moncel présentait à l’Académie des sciences le phonographe de M. Edison.
Or, dans la séance du 3 décembre précédent, avait été ouvert un pli cacheté, déposé par Charles Cros le 30 avril 1877, et portant ce titre : « Procédé d’enregistrement et de reproduction des phénomènes perçus par l’ouïe. »
Voici quelles idées y étaient émises :
Obtenir le tracé du va-et-vient d’une membrane vibrante et se servir de ce tracé pour reproduire le même va-et-vient avec ses relations intrinsèques de durées et d’intensité sur la même membrane ou sur une autre appropriée à rendre les sons et les bruits qui résultent de cette série de mouvements. Il s’agit donc de transformer un tracé extrêmement délicat (tel que celui des index légers frôlant des surfaces noircies à la fumée) en reliefs ou creux résistants capables de conduire un mobile qui transmettra ces mouvements à la membrane sonore.
Cette même année (en quel mois ?), Charles Cros commandait au constructeur Bréguet un instrument réalisant ces désidérata, – un phonographe.
À cette époque, que nous sachions, M. Edison n’avait rien dit ni publié au sujet de l’enregistrement de la parole.
Charles Cros précédait d’un an M. Edison.
Toutefois, si nous sommes bien informé, le phonographe a eu en Allemagne un autre inventeur, avant Charles Cros et M. Edison ; oh, peu importe : l’originalité du savant français n’en est pas infirmée.
Le 20 mai 1872, Charles Cros adressait à l’Académie des sciences la première partie d’un ouvrage manuscrit intitulé « Théorie mécanique de la perception, de la pensée et de la réaction, » où ses préoccupations exclusivement objectives apparaissent sans fard. Sous le titre « Mécanique cérébrale, » les fragments essentiels en furent publiés (août-novembre) dans le journal « la Synthèse médicale » que dirigeait le docteur Antoine Cros.
Pour concevoir les actions mécaniques réelles de la lumière sur la matière, y était-il dit, il faut retourner les lois des actions de la matière sur la lumière, telles que les lois de réfraction, de réflexion, etc. – Puisque la lumière, en passant d’un milieu dans un autre milieu, subit une déviation, on doit en conclure que si le milieu agit sur elle, elle réagit sur le milieu. De par le principe mécanique universel de la réaction, il affirmait donc que : 1° la lumière tend à ramener la densité du milieu qu’elle traverse vers celle du milieu d’où elle sort ; 2° elle tend à déplacer le corps transparent dans un sens opposé à la déviation qu’elle subit ; 3° enfin, dans le cas de réflexion, le corps réfléchissant subit un recul. – Et il indiquait trois expériences vérificatrices qu’il exécuterait s’il en avait le temps et le loisir (euphémismes).
Ces expériences virtuelles présentent de patentes analogies avec les expériences photophoniques qui illustrèrent en 1880 le professeur Alexander Graham Bell et M. Sumner Tainter.
Le 22 novembre 1886 encore, il proposait, sur l’augmentation de la portée des actions fluidiques et électriques, une série d’expériences réalisables avec le téléphone de Bell et établies sur les analogies d’organes et de fonctions entre les mécanismes à transmissions fluidiques et les mécanismes à transmissions électriques.
La dernière note de Charles Cros à l’Académie des sciences est du 9 du mois dernier ; elle est relative aux erreurs dans les mesures des détails figurés sur la planète Mars.
Sa sollicitude pour cet astre et Neptune et Vénus était d’ancienne date. Les numéros du « Cosmos » de 1869 publient trois articles de Charles Cros recueillis, la même année, chez Gauthier-villars, en la plaquette ÉTUDE SUR LES MOYENS DE COMMUNICATION AVEC LES PLANÈTES, qui se termine ainsi :
« Je sens une objection qui s’élève dès le début de cet exposé.
Suis-je le seul qui, dans la foule des mondes voisins, aie eu l’ensemble d’idées ici émises ? Il est probable que non. Alors, si ces idées ne sont pas de vaines rêveries, comment se fait-il qu’aucun signal n’ait été adressé à la Terre jusqu’à présent, que des avertissement nous soient pas venus de la part d’êtres qui possèdent sans doute de plus puissants moyens que nous ; car il doit y avoir de ces êtres dans l’infini des possibles ?
Qu’on s’imagine un appel fait à la Terre, dans les conditions que j’ai dites, avant Galilée ; il eût été absolument impossible que personne s’en aperçut et y répondit. – Il y a eu peut-être des signaux adressés, et les hommes ne les ont pas vu : peut-être même nous en envoie-t-on aujourd’hui sans qu’on y fasse attention. L’astronomie physique est encore étudiée avec assez peu de ferveur pour que de pareils phénomènes puissent n’être pas aperçus.
Le hasard m’a mis sous les yeux quelques faits étranges ; je voudrais les voir rassemblés, je voudrais qu’on recherchât s’ils ne se se reproduisent pas. Divers observateurs, Schrœter, Harding, Messier et d’autres ont vu des points brillants sur les disques de Mercure, de Mars, et même, autant que je m’en souviens, sur celui de Vénus.
Les explications qui supposent des volcans, ou des phénomènes de réflexion mal définie des rayons solaires, sont peu satisfaisantes, tous en conviennent.
Qu’on y regarde attentivement ; peut-être verra-t-on de nouveau ces points, et les verra-t-on mieux. Il faut une idée préconçue pour voir, et on ne l’a pas eue jusqu’ici.
Je serai heureux, si je ne me heurte pas de toutes parts, comme cela m’est arrivé souvent, au non-savoir négateur de tout ce qui n’est pas le calque fidèle du passé. »
4
Comme on a vu, ce poète se décèle objectiviste par tous ses témoignages scientifiques ; sa foi aux antiques théories moléculaires se garde intacte. Il a bien le tempérament de l’inventeur, et c’est avec une ingéniosité aventureuse et lyrique qu’il manipule ou imagine un appareil.
Là follement actif, là impatient de sa propre destruction, affaibli par son universalité, cahoté par une méthode vagabonde, – ce Saturnien laisse trois ou quatre petits poèmes durables et une précieuse contribution à la physique optique. Même, il n’est pas impossible qu’une légende s’adonne à cette anormale personnalité et la perpétue.
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(Félix Fénéon, in La Cravache parisienne, journal littéraire, artistique et financier, huitième année, n° 891, samedi 18 août 1888 ; Albert Maignan, « Le Muse verte, » huile sur toile, 1895)
Avec une rigueur un peu ridicule – eh ! quelle rigueur serait exempte de ridicule ? – tel critique s’interdit ce qui rappelle, même de loin, l’antique jeu du parallèle. Certes, nulle comparaison ne marche sans boiterie. Mais n’est-il pas d’agréables boiteuses ? J’en vois qui portent des torches. L’inégalité des pas fait, sous les panaches tremblés de la fumée, danser les lueurs et les ombres : les aspects sont multipliés et frémissants, de plus de sourire. Peut-être, d’ailleurs, tout mot qui a déjà servi ébranle-t-il – mystérieuses, des voiles qui sur d’autres voiles se lèvent et retombent, confuses aussi par leur ombre, – un chœur et un vertige de comparaisons. C’est peut-être au silence que se devrait condamner le critique rigoureux.
Rosny aîné est de ceux qui mettent sur nos lèvres émues cette exclamation : « Oh ! l’homme incomparable… » Prenez garde. Pareille conclusion présuppose des comparaisons essayées et dont aucune ne satisfit… Laisser insatisfait n’est-il pas ton premier devoir, Comparaison ? À vouloir davantage, tu perdrais tes riches incertitudes qui tâtonnent aux ténèbres ocellées du trésor, pour devenir, sous la grise lumière, pauvreté, sérieux primaire et identification… « Incomparable » signifie que l’objet de notre étude échappe toujours par quelque point aux unités dont nous le voulons mesurer.
Par la puissance créatrice qui, dans un monde de récits, jette un peuple de personnages tous vivants, tous distincts, Rosny nous fit longtemps songer à l’auteur de la Comédie humaine. Et, sans doute, on a comparé tout le monde à Balzac : jusqu’à Anatole France qui, certes, n’a jamais rien créé et vaut uniquement par des souplesses de pensée et des grâces de style que le titanique romancier ne connut point. Oui, on a comparé à Balzac tout le monde et un peu plus : jusqu’à Félicien Champsaur, ce néant. Sans doute aussi le philosophe du Pluralisme montrait, même dans ses œuvres d’observation et d’imagination, la faculté de considérer les choses sous leur aspect d’éternité et de produire des systèmes équilibrés et originaux d’idées générales ; tandis que Balzac, si on le châtrait de sa force féconde, ne serait plus que préjugés et snobisme. Malgré tant de réserves, on trouvait au rapprochement une valeur souriante. Ne permettait-il pas de creuser les rives un peu incertaines d’une théorie et d’une loi ?
La grande puissance créatrice semblait ne pouvoir aller sans quelque imperfection superficielle et quelque volcanique chaos. Shakespeare est barbare comme la mer : il faut descendre à ses profondeurs pour oublier ses vagues brutales et son écume de préciosité. Ce n’est pas à tort que les contemporains raffinés signalaient dans Molière du galimatias. Souvent la période, chez Corneille, s’embarrasse et bégaie. Les mots lourdement armés et longuement empanachés d’Eschyle ne laissaient pas de faire rire les plus délicats parmi les Athéniens. Quant à Balzac, son style ne satisfait même pas M. Faguet, primaire d’Académie et de Sorbonne.
Avec la satisfaction étonnée de l’astronome qui trouve, par hasard, la comète fidèle au vieux rendez-vous, on constatait ce que la syntaxe de Rosny avait parfois de rugueux et d’abrupt ; on souriait à ses négligences hautaines ou à ses efforts un peu grinçants. Le mot amusait aussi qui, à vouloir dire plus qu’il ne peut, s’alourdissait et crevait, sac trop rempli. Ou bien on le regardait se gonfler des nuances métalliques et des poisons de notre cher argot scientifico-industriel. Mais…
Mais les romans de préhistoire, aussi puissants que les autres, par quel miracle échappaient-ils à tous ces défauts ? Comment, chez eux, la subtilité devenait-elle profondeur qui ne nuit plus à l’émotion et pourquoi le frémissement n’y troublait-il jamais l’harmonie ? Mais… mais tels récits contemporains, La Juive par exemple, ne nous donnaient-ils pas, avec des observations pénétrantes et d’ingénieuses pensées savamment ordonnées aux plis d’un drame angoissant, les joies souveraines d’une forme pleine et exacte ? Mais… mais voici que Rosny nous offrait, défi souriant, une œuvre de charme classique, ce nu, délicat, presque grêle, Amour étrusque.
Or, ce qui fut chez lui rencontre heureuse ou gageure gagnée et triomphe d’un jour est devenu, semble-t-il, glorieuse et définitive conquête. Quelques traces de ce précieux scientifique, qui sera le ridicule européen de notre temps comme la précocité sentimentale est le ridicule européen de la longue époque des Gongord, des Marini et des Voiture, déparent encore, à certaines pages, cette puissante Vague rouge, le plus complet et le plus exact tableau de notre mouvement révolutionnaire. La Guerre du feu et La Mort de la Terre sont des perfections originales. Oh ! nous ne les comparerons pas aux livres qu’on proclame « bien écrits » : ici, nulle de ces mollesses et de ces lassitudes dont Anatole France charme les belles dames et les universitaires qui aiment à lire au bercement d’un demi-sommeil.
Quelle richesse équilibrée permet à un même écrivain, après la Guerre du feu, épopée des aurores humaines et des espérances illimitées, de créer La Mort de la Terre, psaume d’un lent, et d’être définitif, écrasant crépuscule ? Quelle puissance lui donne de soulever, sans en rester courbaturé, de tels blocs de tristesse ? Voici une désolation pire que celle de l’Inferno. Cette tombe des derniers hommes est une impasse où s’arrête tout pèlerinage : il n’y aura, vers des purgatoires ou des paradis, ni chemin qui monte, ni guide, ni voyageur à conduire. Et combien défleurie la pente qui tombe au vorace abîme ! « Un sinistre paysage de granit, de silices et de métaux, une plaine de désolation étendue jusqu’aux contreforts des montagnes nues, sans glaciers, sans sources, sans un brin d’herbe ni une plaque de lichen. Dans ce désert de mort, l’oasis, avec ses plantations rectilignes et ses villages métalliques, était une tache misérable. » Les âmes sont aussi des paysages de résignation lugubre. « Accoutumées à une existence monotone, que troublaient seuls les météores, les peuplades avaient perdu le goût de l’initiative. Les déserts énormes qui les enveloppaient, vides de toute ressource humaine, pesaient sur leurs actes comme sur leurs pensées. » Les maux inexorablement croissants qui les écrasent ont tari en eux jusqu’à « ces réserves d’épouvante et de douleur qui sont la rançon des joies puissantes et des vastes espérances. » En présence d’une catastrophe soudaine, de celles qui aujourd’hui renversent les foules au gouffre des gestes incohérents et de lâches cruautés, mais redressent de rares héros vers les activités sublimes, « une lourde horreur pesa sur les âmes. Ce n’était pas le trouble ardent des hommes de jadis ; c’était une détresse lente, lasse, dissolvante. »
Quoi donc a créé la désolation morne de la Terre et des êtres ? La disparition progressive de l’élément humide. « Dans les hautes régions atmosphériques, la vapeur d’eau fut de tout temps décomposée, par les rayons ultraviolets, en oxygène et en hydrogène : l’hydrogène s’échappait dans l’étendue interstellaire. » Mal contre lequel nulle victoire conquérante n’est possible. Certes, les hommes ont multiplié les moyens défensifs. D’une science précise et qui tremble, ils protègent et utilisent leurs dernières ressources, celles avec lesquelles il leur faudra disparaître. Mais, ils le savent et s’y résignent, ils ne peuvent que retarder le dénouement inévitable. Cette lutte pour ralentir un peu la retraite, pour l’empêcher de devenir, avant l’heure fatale, déroute et débâcle, que peut-elle inspirer à d’irrémédiables vaincus et trop conscients, que le plus morne des courages ?
Dans ces paysages de désespoir, parmi ces âmes d’aridité et d’indifférence, Rosny a su dresser, grand et vraisemblable, le héros. Targ, toujours frémissant vers la conquête de quelque source profonde et de quelque souterraine espérance, est une des plus nobles, des plus toniques et des plus harmonieuses créations de notre siècle. Il est la dernière de ces belles folies en flamme qui, seules, donnent à la grise et inerte vie couleur et mouvement. Son âme s’élance « non pour des buts précis, mais pour ces fins lointaines, immenses et féeriques qui avaient, jadis, conduit l’homme vers tous les inconnus de la Planète. » Sur cette terre appauvrie, dans cette humanité misérable, Targ parvient à vivre la grande épopée des aventures bienfaisantes, des triomphes de la foi, de l’action et de l’amour. Triomphes d’un jour, comme toutes les fleurs des jardins et des gestes. Qu’importe ? Hélas ! ici, il importe. Cette fleur est la dernière fleur humaine. Nulle graine ne la renouvellera sous le soleil veuf.
Désert de mélancolie sans bornes et sans oasis ! Non pas. Étrange comme un mirage, voici, comme au-delà d’un frémissement d’horizon, une manière de joie et d’espoir. La vie de l’humanité peut finir ; non point la Vie. Nuage qu’entrouvre une lumière d’éclair, menace où se devine la promesse, grimace qui, semble-t-il, va s’achever en un sourire inconnu, quelle singulière et bellement imprécise conception, celle de la vie qui, selon le rêve de Rosny, sur la Terre desséchée, succédera à notre vie !
Rien de ce que nous appelons du nom glorieux et douloureux ne semble possible sans eau ; toute forme animale ou végétale est condamnée en même temps que notre forme et notre humide flamme.
D’un effort de génie, Rosny multiplie sur la planète désolée d’étranges créatures magnétiques. « Le minéral, vaincu pendant des millions d’années par la plante et la bête, prenait une revanche définitive. » Il faut lire le texte pour comprendre et admirer ces « ferromagnétaux » d’une vie si inattendue ; vie « sournoise, terrifique, inconnaissable » ; vie « abominable d’être celle qui succéderait à la vie humaine. » Abominable aussi de boire déjà, à chaque occasion, le sang de nos veines.
Abominable ?… Point de vue d’étroit chauvinisme humain que Rosny et ses héros dépassent souvent. Toute vie est admirable. Si élémentaire soit-elle, laissez que la couvent les ailes du temps et, dans les lointains où se multiplient les éclosions et où les horizons reculent, voyez : la grâce souple de la joie, la beauté éperdue de la douleur, les frémissements de l’amour ; et, aux abîmes de la conscience, les rampements, qui se confondent, des éclairs et des reptiles ; et, autour des sommets d’héroïsme, une gloire de rayons qui semblent émaner d’eux plus que du soleil. Aussi, dans ces derniers jours, « une sorte de religion est née, sans culte, sans rite : la crainte et le respect du minéral. Les derniers hommes attribuent à la Planète une volonté lente et irrésistible. D’abord favorable aux règnes qui naissent d’elle, la Terre leur laisse prendre une grande puissance. L’heure mystérieuse où elle les condamne est aussi celle où elle favorise des règnes nouveaux. » Aussi, quand Targ a vu périr tous ses semblables, quand il représente à lui seul toute l’humanité condamnée sans appel ni sursis, il se refuse aux douceurs de l’euthanasie et, livrant sa vie à la Vie, s’étend parmi les ferromagnétaux dévorateurs. « Humblement, quelques parcelles de la vie humaine entrèrent dans la Vie nouvelle. »
Si médiocre que soit mon analyse, je croirais faire injure au lecteur en y ajoutant le moindre éloge concernant la puissance tragique ou la profondeur philosophique de ce livre. À travers le plus faible résumé, il est impossible qu’on ne les devine pas.
On sent aussi quelle originalité Rosny apporte au domaine du merveilleux, comme dans toutes les autres provinces de son vaste empire. Sur ce terrain, par les Xipéhuz, La Légende sceptique et Le Cataclysme, il a devancé Wells. Il est d’ailleurs infiniment plus profond et à la fois plus merveilleux et plus harmonieux que le trop célèbre Anglais dont un seul livre, L’Île du docteur Moreau, me paraît autre chose qu’une amusette. Les vivants que créé Rosny sont autrement étranges et donnent un autre vertige que les puérils Martiens ou les enfantins Lunaires. Et il ne s’attarde pas aux lourdes explications mécaniques qui, prétendant justifier le détail du merveilleux, le rendent proprement inconcevable et ridicule. Rosny est trop philosophe et trop poète pour se laisser envahir à ce mécanisme encombrant qui écarte non seulement les aimables souplesses, mais surtout le véritable intérêt humain, vivant et éternel.
Après des méditations multiplement comparatives comme celle à quoi je viens de me livrer, il me semble que je mets un sens plus plein dans l’exclamation : « Rosny aîné, oh ! l’homme incomparable ! »

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(Han Ryner, in La Plume littéraire, artistique, historique, sociale, dix-septième année, n° 388, 1er juin 1912 ; les illustrations de Guillot de Saix sont extraites de la publication originale du roman de J.-H. Rosny aîné dans Les Annales politiques et littéraires entre le n° 1405, dimanche 29 mai 1910, et le n° 1412, dimanche 17 juillet 1910)
Les romans policiers sont à la mode. Ils ont pris la place du roman d’aventures et satisfont à la fois le goût du mystère et celui de la réalité qui ont tant de force aujourd’hui.
Un auteur anglais contemporain a imaginé Sherlock Holmes, le plus froid des détectives romanesques.
Ce personnage est devenu populaire. C’est le type même de l’observateur et sa méthode si amusante paraissait jusqu’ici avoir été inventée par Edgar Poe dans ses remarquables nouvelles : Le Crime de la rue Morgue et le Scarabée d’or.
Il n’en est rien cependant. On trouve déjà, en 1815, les secrets et les procédés de Sherlock Holmes dans un aimable badinage écrit sous forme de lettre par un Français qui n’a point fait connaître son nom tout entier.
Son prénom était Eugène et P. était la lettre initiale de son patronyme…
En 1815 paraissait le 5, 10, 15, 20, 25 et 30 de chaque mois, à Paris, Place du Marché-des-Jacobins, n° 34, un petit journal politique, littéraire et moral, appelé Le Nain Couleur de Rose et portant cette épigraphe : « Il y aura encore du scandale dans Landernau. »
Dans le numéro du 5 décembre, on inséra sous le titre de Parapluie trouvé, la lettre suivante :
« Monsieur le Nain,
Quoique l’objet de ma lettre soit du ressort des Petites Affiches, j’ai pensé que vous ne refuseriez pas de lui donner place dans votre journal. Je vous prie donc d’annoncer que j’ai trouvé avant-hier au soir le parapluie-canne couleur de rose que je fais déposer entre vos mains.
J’ignore parfaitement à qui appartient l’objet perdu, mais je crois pouvoir assurer que son propriétaire est un homme d’environ quarante ans, fort amoureux de sa personne, et grand amateur de modes et de musique.
Sans avoir jamais vu ce Monsieur, dont je ne sais même pas le nom, je vous dirai qu’il porte une perruque blonde, que son teint est frais ; qu’il lui manque, du côté gauche, la dent qui précède celle qu’on nomme canine, et que sa taille est d’un peu plus de cinq pieds, quatre pouces. Cet inconnu est vêtu assez ordinairement d’un habit bleu barbeau ; il portait, le jour où j’ai trouvé son parapluie, une culotte et des bas de soie noirs.
Si vous doutez un moment que je puisse ainsi dépeindre un individu dont on ne m’a jamais parlé, et que je n’ai vu de ma vie, l’inspection de l’objet perdu vous convaincra de l’exactitude de tout ce que j’avance : quelques cheveux blonds que j’ai trouvés sur le parapluie au moment où l’on venait de le perdre (car il était dans un lieu très évident) m’ont appris que la personne porte une perruque blonde ; la qualité des cheveux atteste qu’ils tenaient à une perruque ; j’en ai conclu que cette personne est d’un certain âge : la dent qui lui manque vient à l’appui de ce jugement. Tout le monde sait que l’impression de l’air et le contact de l’eau produisent sur les étoffes de soie un effet différent à celui qui résulte d’une vive chaleur ; l’étoffe du parapluie étant évidemment roussie par les rayons du soleil, il est clair que ce Monsieur craint le hâle, et qu’il veut ménager la fraîcheur de son teint.
Pour déterminer quelle est à peu près sa taille, j’ai ouvert le parapluie ; j’ai vu en le portant à ma hauteur, que la trace laissée sur le buis, par l’humidité et la chaleur de la main, était au-dessous de l’endroit où j’avais porté naturellement la mienne ; me servant ensuite du parapluie fermé comme d’une canne, et trouvant qu’il dépassait un peu ma hauteur d’appui, j’ai facilement calculé que l’inconnu avait environ trois pouces de plus que moi : ma taille est de cinq pieds un pouce. Quant à son costume, une légère couche bleuâtre traversant la partie inférieure du parapluie où la pression se fait sentir dès qu’on le prend sous le bras, indique, ce me semble, la couleur de l’habit qu’il porte le plus fréquemment. Pour le reste du costume, de petits brins de soie noire nouvellement appliqués par le frottement sur l’étoffe rose, tandis que la personne assise tenait le parapluie entre ses jambes, ne laissent pas douter que ce jour-là elle avait des bas de soie noirs : il y a donc à parier que la culotte était de soie, et surtout de la même couleur. Cette mise soignée, la perruque blonde, et jusqu’à la couleur de l’objet perdu prouvent assez que l’inconnu est un élégant suranné, par conséquent un ami zélé des modes.
Si vous désirez savoir enfin comment j’ai deviné qu’il aime la musique et qu’il lui manque une dent, examinez soigneusement le bec crochu qui sert de pomme à la canne du parapluie : vous reconnaîtrez sur l’ébène l’impression bien marquée de sept dents ; les trous formés par les deux canines sont un peu plus profondes que les autres, et vous remarquerez qu’auprès de l’incision faite par la canine gauche, il reste l’espace d’une dent sans nulle empreinte jusqu’à la dent voisine. Cette pression des dents sur la pomme du parapluie dénote bien l’attitude d’un homme qui, étant assis et s’appuyant sur sa canne, écoute avec attention, même avec intérêt, et vous déciderez comme moi que l’inconnu est grand amateur de musique, quand vous saurez que j’ai trouvé son parapluie dans l’un des corridors du théâtre de Mme Catalani.
J’ai l’honneur, etc.
EUGÈNE P. »
L’inventeur expose avec verve une méthode de laquelle ont vécu plusieurs générations de romanciers, dont quelques-uns étaient de véritables écrivains.
Au demeurant, les romans policiers ont des lecteurs d’élite. Renan se passionnait, dit-on, tout comme Bismarck, pour les récits de Gaboriau, et le grand Élémir Bourges se récrée parfois en lisant les romans de Paul Féval, voire même les fascicules de Nick Carter.

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(Guillaume Apollinaire, « Chroniques parisiennes, » in Le Petit Bleu littéraire, politique, quotidien, treizième année, vendredi 5 janvier 1912 ; Guillaume Sorel, « Sherlock Holmes, » plume et lavis à l’encre de chine)
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(Eugène P., « Correspondance, » in Le Nain Couleur de Rose, journal politique, littéraire et moral, n° 17, 5 décembre 1815)
Certains sophistes-psychologues, ayant étudié notre faculté de connaître, estiment que le jugement que nous émettons sur les hommes et les œuvres, ne dérive pas exclusivement de la pure raison. Notre sensibilité y prendrait une assez large part. Cela est fort plausible. D’ailleurs, chez les êtres très évolués, puissamment individualisés, ce qu’on peut nommer la juridiction spirituelle est influencée par l’idiosyncrasie, par les réactions propres à chaque type humain, par l’hérédité, par la formation de la culture morale qui augmente la capacité d’entendement, et aussi par l’indépendance d’esprit si rare à rencontrer et que notre civilisation n’a pas accrue au point où on le pourrait croire aujourd’hui…
L’immense majorité suit le courant d’une opinion publique faite d’engouement, de vogue passagère, d’enseignement ou d’admiration traditionnels, de convention et de snobisme. Il est très confortable de chausser les idées de Monsieur Tout-le-Monde, et très périlleux de prétendre s’insurger contre les réputations acquises en contrôlant par soi-même la valeur réelle des œuvres consacrées par un succès dont les origines sont parfois d’aspect charlatanesque.
Ayant, en ce qui me concerne, toujours vécu loin des cénacles littéraires où fermentent les projets d’ambitieuses aventures pour l’affichage du talent supérieur que tout écrivain s’attribue, dans l’exaspération de son moi, j’ignore tout de cet art, qui est également une science appliquée à l’industrialisation des productions intellectuelles.
Un goût véhément de lecture et une insatiable curiosité de connaissances et découvertes des chefs-d’œuvre enfouis sous l’indifférence ou la méconnaissance publique, m’ont porté, individuellement, à un dédain assez accusé de toutes les classifications et hiérarchies talentueuses ou géniales admises au Temple de la Renommée. Je me suis donc fait un jugement rigoureusement libre d’attacher ou d’influencer, ou du moins j’en ai l’illusoire croyance. J’estime en tout cas que l’attribution des réputations reste souvent précaire, surtout lorsqu’elle est issue de l’union de Minerve et de Mercure, dieu du négoce et des voleurs. C’est pourquoi il ne faut certes pas se lasser d’orienter l’esprit des lettrés vers les talents positifs, solides, succulents et nourriciers d’intelligence, comme il en est encore insuffisamment révélés.
Je viens de faire l’excellente connaissance des œuvres d’un romancier, qui exerça, je le reconnais, une action vigoureuse sur ma sensibilité. M. Maurice Renard pourrait être nommé le Wells français, étant donné notre usage de faire des rapprochements par à peu-près, pour frapper l’esprit, bien que ces assimilations soient défavorables à des cerveaux aussi personnels et originaux que celui dont il est question ici.
Maurice Renard témoigne d’une faculté d’imagination exceptionnelle. Il se plaît et excelle à employer son esprit ingénieux et scientifique en spéculations infinies dans le monde des hypothèses fantastiques, merveilleuses et magiques, en raison de leur admissible vraisemblance. Il a le génie d’un conteur oriental qui se serait assimilé tous les progrès scientifiques contemporains pour en concevoir les évolutions successives et nous en décrire les stupéfiants parachèvements et la surhumaine floraison miraculeuse à leur apogée d’épanouissement.
Son œuvre, sans être considérable, compte déjà, pour le moins, six volumes qui s’intitulent : Fantômes et fantoches ; Le Docteur Lerne, sous-Dieu ; Le Voyage immobile, suivis d’autres histoires singulières ; L’Homme truqué ; Les Mains d’Orlac ; Suite Fantastique (M. d’Outremort, etc.) et, enfin Le Péril bleu. Il n’est pas une de ces fictions qui ne possède les vertus des grands émois, du fiévreux intérêt et qui ne galvanise, fascine, exalte et passionne notre extravaganza imaginaire, amoureuse de mythes, de féeries, d’occultisme et de surnaturel. Jamais l’auteur n’appuie sur les mêmes thèses. Son génie se métamorphose à souhait, tout en restant en puissance dans tous les sujets qu’il crée. C’est Prothée dans des décors de mystère, d’étrangeté ou de style horrifique. Jamais aussi l’érotologie banale n’y évoque des complaisantes randonnées vers les Cythères où nos romanciers courants n’ont établi que trop de ports d’attache.
Le difficile ici c’est de synthétiser, de fournir une notion succincte de telles œuvres dans une causerie qui n’offre pas le champ d’exposition nécessaire aux explications voulues. Comment, par exemple, faire comprendre, sans développer le schéma de ce conte, tour du monde en aérofixe, qu’est le Voyage immobile de Maurice Renard ?
Certain inventeur yankee imagine, avec clairvoyance, la singulière folie de l’homme qui persise à se déplacer à grand renfort de vapeur, d’essence ou d’électricité sur une boule en mouvement, alors qu’il suffit de demeurer stationnaire au-dessus d’elle pour que tous les points d’un même parallèle défilent sous les yeux, l’un après l’autre, avec faculté d’y atterrir. L’aérofixe, par la loi de pesanteur, se maintient à égale distance du centre terrestre, mais il possède un moteur qui l’affranchit de l’entraînement du globe roulant sur lui-même. C’est en ce sens qu’il ne bouge pas, car notre vieille planète continue de l’emporter dans sa course autour du soleil, et le soleil, l’emporte, dans la sienne, à travers l’infini des révolutions sidérales.
Mais cet exposé ne dit pas le roman, sa force de création, son esprit d’investigation et de fantaisie scientifique, son attrait passionnant, ni sa stylisation sobre, claire, alerte, précise à la manière de Maupassant.
Comment amorcer l’intérêt sur ce sous-Dieu, le docteur Lerne, qui innove des greffes animales sur le règne végétal, qui pratique l’échange des personnalités par la mutation des cerveaux et qui crée des organismes poussés à une telle perfection qu’il parvient à donner presque une entité hypostasique à une automobile, qui devient une bête d’acier hostile, indomptable et rebelle aux mains de ceux qui la veulent conduire ?
Dans L’Homme truqué, les yeux d’un aveugle de guerre sont reconstitués artificiellement par d’étranges chirurgiens-ingénieurs, qui ouvrent la vision sur les odeurs, les saveurs et les contacts. Le docteur qui fabrique ces électroscopes s’efforce de constituer un œil complet que les vibrations les plus lentes et les plus précipitées pourraient perfectionner, l’œil qui verrait les rayons infra-rouges, comme les ultra-violets, la chaleur aussi bien que l’électricité. Alors, il n’y aurait plus lieu de distinguer la lumière visible de la lumière invisible, et il n’y aurait plus que toute la Lumière. Quelle splendeur !
Je m’arrête, ne pouvant exprimer ici la fantasmagorie du Péril bleu, la formidable aventure des Mains d’Orlac et la verve de tant d’autres histoires singulières d’une lecture si prenante, si accaparante qu’elle nous soustrait à l’ambiance des heures moroses et nous transporte vers des ailleurs illusoires, mais qui baignent encore dans une atmosphère de vie réelle, positive, tant elle semble logique et normale dans son substratum imaginaire.
Maurice Renard s’apparente indiscutablement avec Hoffmann, Edgar Poe, Nathaniel Hawthorne, H. G. Wells. Il porte ses conceptions au zénith du Prodigieux. Il est essentiellement français dans sa virtuosité de concept et d’exposition. Comment se fait-il qu’il n’ait pas encore touché les grosses collectivités de lecteurs qui assurèrent la célébrité d’un Jules Verne ?
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(Octave Uzanne, « Hommes et choses, » in La Dépêche, journal de la démocratie, cinquante-cinquième année, n° 20160, samedi 5 janvier 1924)
« Alors, petit, ton grand oncle au large des côtes de Bretagne fut pris un jour par des pirates espagnols, devint cuisinier de ces messieurs et, quelques mois plus tard, fut débarqué sur le territoire de la République Dominicaine. Il s’évade, franchit la frontière, est accueilli par les Français, et en peu de temps devient un personnage considérable, archimillionnaire, propriétaire de plantations et de quatre cent nègres. Mais, nom d’un tonnerre ! il était dit que tout cela devait mal finir. Ce sacré Toussaint Louverture fomente une révolution et ton grand oncle est scié un beau matin, entre deux planches d’acajou… »
Le petit Gustave Le Rouge écoute son oncle, capitaine au long cours, raconter cette charmante histoire de famille. Ils sont tous deux sur un beau bateau dont les voiles se gonflent au vent de la mer. On est loin de la rade de Cherbourg, encore plus loin du collège où l’apprenti marin fait ses études. On ne voit que la mer et le ciel.
« Encore une histoire mon oncle !
– Suffit. Je vais plutôt te chanter une chanson. Écoute, fiston, et tâche de te fourrer cela dans le caberlot :
Il était une frégate,
Larguez le ris !
Qui s’app’lait la Danaé… »
Ah ! La belle existence ! Comment aimer autre chose que la mer, les marins, les aventures, les naufrages, les nègres et les îles désertes ? D’ailleurs, dans ce sinistre collège de Cherbourg, on joue déjà un peu au pirate. Les petits camarades sont, pour la plupart, de jolis chenapans renvoyés de toutes les autres institutions. Il y a des Corses, des Flamands, des Alsaciens, des Roumains, des Argentins, et quand tout cela se mutine il faut appeler un piquet d’infanterie de marine pour rétablir un ordre provisoire.
Cette atmosphère de ponton chauffe terriblement les tempes du petit Le Rouge, mais un événement va brusquement faire naître en lui une agitation d’une toute autre nature.
Un matin, c’est en février 1883, les élèves de rhétorique du collège de Cherbourg voient arriver leur nouveau professeur de lettres. C’est un nommé Jules Tellier, un tout jeune homme qui n’a pas vingt ans, mais qui arbore une extraordinaire cravate. S’adressant à sa classe d’une voix douce et désenchantée, il commence par faire cette étrange déclaration : « Mes amis, je ne viens pas ici pour vous raser avec le bachot, mais pour essayer de vous donner l’amour des lettres… » Et aussitôt il se met à réciter du Victor Hugo. C’est un ravissement général. Les cancres se découvrent en très peu de temps un goût prononcé pour la littérature. Quant à Tellier, magnifique, il prête de l’argent aux plus pauvres pour leur permettre d’acheter des livres de vers.
La contagion gagne les autres classes et Gustave Le Rouge décide que, lui aussi, il sera poète. Son père qui aurait voulu se consacrer à la peinture et qui, pour vivre, est obligé d’être artisan de village lui conseille de faire son droit. Pourvu de son diplôme de bachelier, l’amoureux des lettres s’installe à Caen, s’inscrit à la Faculté, coiffe un béret de velours et fonde sans plus tarder la Revue Septentrionale en compagnie de Léon Masseron (poète de génie parti depuis en Océanie). C’est très rapidement la misère. Notre jeune étudiant est quelque temps secrétaire du Cirque Priami, mais, comme il tente de s’enfuir avec une écuyère, il perd sa place. Privé de logement, il trouve un asile dans une villa assez louche des faubourgs de Caen où il campe la nuit avec deux amis et, certain soir particulièrement pénible, trois affamés descendirent dans le jardin cueillir tous les bourgeons de rosier, pour s’en faire une salade. Malgré cette alimentation peu reconstituante, Gustave Le Rouge trouve le moyen de décrocher sa licence. Mais la belle avance ! Va-t-il être obligé de devenir clerc d’huissier à Valognes ou à Caen ? Il appelle à son secours une parente puissante qui réussit à le faire entrer dans les bureaux de la compagnie P.-L.-M. Il reste là six mois à garder des dossiers, mais il s’échappe souvent pour retrouver au café Verlaine dont il est devenu l’ami. Il fait en même temps la connaissance de Villiers de l’Isle-Adam et de Léon Bloy. Quelle joie de bavarder avec de tels bonshommes ! mais quel empoisonnement d’être obligé d’aller à un bureau. Il plaque l’administration et reste un an sans domicile, ayant pour lit le sopha ou le fauteuil prêté par les camarades. Les poèmes qu’il fait paraître dans la Plume, le Procope, et dans la Revue d’un Passant, sont trop peu payés pour lui permettre de vivre et Verlaine le tire quelque temps d’affaire en le faisant entrer pour « mistouflite aiguë » à Broussais, dans le service du Dr Chauffard où lui-même se trouve en traitement.
Sorti de l’hôpital, le problème de l’existence recommence. Gustave Le Rouge fabrique quelques thèses de médecine, est un instant directeur de La sauvegarde des Marques Françaises, Maritimes et Coloniales, publie un recueil de sonnets intitulé : Le Marchand de Nuages, prend part à une conspiration manquée contre le roi des Belges… Rien de tout cela n’est très lucratif.
Mais Gustave Le Rouge est célèbre dans Paris et Flammarion lui demande un ouvrage sur le Quartier Latin. Le livre a un succès étourdissant. Le père Guyot, de son côté, flairant dans ce jeune poète de grands dons de conteur, lui demande d’écrire un livre d’aventure.
L’ancien élève du collège de Cherbourg sent brusquement refluer vers lui tous les rêves de son enfance. Il se met au travail. Mais comme Flammarion n’a pas été très généreux, il est obligé d’accepter une combinaison : il écrira le roman, un nommé Guitton paiera le loyer et signera le livre. Les bénéfices seront partagés également. C’est l’histoire de La Conspiration des Milliardaires, livre prophétique qui paraît en 1897, et c’est l’histoire de tous les romans de cette époque.
Quelques années plus tard, on lui offre de partir en Tunisie pour diriger un journal. Il s’embarque. Deux numéros paraissent et c’est la faillite. Notre directeur qui, pour venir, avait fait la traversée en première classe est obligé, pour le retour, de voyager en troisième avec les Bataillonnaires d’Afrique.
Se trouvant après la mort de son père en possession de quelques sous, il file à Jersey où il loue une villa pour écrire en paix un grand livre d’aventure : Le Mystérieux Docteur Cornélius. Mais il est dit qu’il n’aura pas de chance en affaires. Ce roman que tout le monde s’arrache ne lui rapporte presque rien et il est obligé de se remettre à faire des bouquins pour un industriel de lettres. En 1905, on le retrouve à Beaune directeur de journal et, en 1909, on le voit se présenter, sans succès, comme candidat radical-socialiste à Nevers.
Enfin, en 1914, il reçoit le Grand Prix de la Critique pour son très beau livre : Les Derniers Jours de Paul Verlaine. La même année, Pancier édite à 200 000 exemplaires Le Mystérieux Docteur Cornélius (soixante mille lignes !). Ce roman est en même temps traduit en italien, en espagnol et en hollandais. Le Rouge place en outre quatre romans chez Nilsson : Le Fantôme à la Danseuse, La Vengeance du Docteur Mohr, Le Masque de Linge et La Rue Hantée.
L’horizon semble devenir moins noir, d’autant moins qu’on lui demande maintenant des scénarios de cinéma. Mais, justement, voici la guerre ! Gustave Le Rouge retombe dans le pétrin. Après la bataille de la Marne, il devient correspondant de guerre de L’Information, donne un feuilleton dans ce journal : Le Tapis Empoisonné, passe ensuite à La Rive Gauche comme reporter aux appointements de cent cinquante francs par mois, puis au Petit Parisien comme chef de la banlieue. Misérables besognes sur misérables besognes.
À la fin des hostilités, tout est à reprendre. Il commence à écrire des romans pour des éditeurs qui ne le payent pas et qui réalisent des fortunes de ses œuvres.
C’est heureusement un philosophe et, ce qui l’amuse le plus, c’est de penser que le public ou même certains confrères se le représentent comme un romancier roulant sur l’or en automobile.
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Gustave Le Rouge habite, au cinquième étage d’un vieil immeuble du quartier des Batignolles, un tout petit appartement où s’entassent des livres, des paperasses, des cristaux de Bohème, des oiseaux empaillés, des moulages et des fleurs monstrueuses construites avec des carapaces de homards. Doué d’une jeunesse et d’une fraîcheur d’âme étonnantes, il vit là-haut, coiffé de son petit béret de velours, comme il vivait jadis au Quartier Latin. Chaque matin, à l’heure où passe le rempailleur de chaises, il arrose soigneusement la mandragore qu’il cultive sur son balcon en chantant la chanson de son oncle :
« Il était une frégate
Larguez le ris ! (bis)
Qui s’app’lait la Danaé… »
Et, s’installant à son bureau de travail, il commence à dicter à sa secrétaire bénévole un nouveau chapitre de son dernier roman, mettant ainsi en mouvement, sans effort, non seulement une étincelante imagination, mais tout l’appareil merveilleusement logique de son raisonnement. De temps à autre, il s’arrête de dicter, se lève de son fauteuil, roule une cigarette, fait quelques pas parmi les embûches de son cabinet, d’un geste furtif de la main se caresse la figure et revient à sa place. Le récit reprend, dramatique à souhait et chargé du terrible mystère qui conduira haletant le lecteur jusqu’à la dernière ligne du dernier chapitre.
Cet homme qui a huit millions de lecteurs (chiffres contrôlés) est d’une délicieuse timidité. Il s’excuse de tout. Il s’excuse de ne pas avoir de fauteuils, mais il vous avance d’immenses chaises capitonnées d’un cuir éblouissant où, sur fond d’or, des perroquets bleus respirent des pivoines rouges (car Gustave Le Rouge a retrouvé, pour son usage particulier, le secret du cuir de Cordoue). Il s’excuse de n’avoir pas une salle à manger plus grande pour recevoir les amis ; mais, quand il reçoit, les convives sont traités comme des princes du sang.
Car c’est un cuisinier d’un raffinement inouï. Vous le savez, vous : Vincent Muselli, Henri Casanova, Frédéric Lefèvre, Jean Texcier, Jean Louyriac, qui avez goûté à sa magistrale cuisine. Auteur de La Vieille France à table, il nous fera un jour, dans le palais que nous choisirons, son fameux Paon à la Royale, mais en attendant, nous gardons le souvenir de la glorieuse soirée où Gustave Le Rouge nous fit les honneurs d’un Homard à la Douglas. La véritable cuisine d’Hoffmann ! Un litre de gin flambait dans l’immense casserole de cuivre où rougeoyaient les crustacés. Armé d’un trident, revêtu d’un tablier de sommelier semblable à la chasuble du diable et coiffé d’un haut de forme au poil dru, l’auteur du Mystérieux Docteur Cornélius retournait les damnés. Texcier, en chandail multicolore, faisait doucement chauffer les truffes en fredonnant Ukulele Lady.
Quand Madame Le Rouge apparut, portant le plat triomphal, les convives aussitôt entonnèrent en l’honneur du cuisinier qui, Dieu me pardonne ! cherchait encore à s’excuser, la célèbre chanson :
« Passant par Paris, et vidant bouteilles,
Un de nos amis me dit à l’oreille… »
Des bouteilles, nous en vidâmes, ce soir-là, un nombre respectable, mais pas assez pour éteindre ce feu à la fois tendre et tenace qui brûlait en nous…
Nous buvions en l’honneur du cuisinier, mais nous buvions surtout à la gloire de Gustave Le Rouge, romancier, dramaturge, poète, critique, essayiste, dernier des encyclopédistes (suivant le mot de Du Plessys), car voici qu’on chuchote partout que l’auteur du Naufragé de l’Espace et du Mystérieux Docteur Cornélius devrait avoir chez nous la célébrité d’un Wells et que certaines pages de son œuvre immense sont dignes d’un Villiers de l’Isle-Adam et d’un Edgar Poe. C’était l’avis de Léon Bloy et de Du Plessys. C’est aujourd’hui l’opinion de Blaise Cendrars, de Jean Dorsenne, de la Taillède, de Vincent Muselli, de Roger Dévigne, de Frédéric Lefèvre, d’Henri Casanova, de bien d’autres encore. Et c’est peut-être aussi l’avis des éditeurs.
Gustave Le Rouge, qui a dû parfois faire le nègre dans sa chienne de vie, a bien failli lui aussi être scié, comme son grand-oncle, entre deux planches d’acajou. Mais comme ces planches étaient celles de sa bibliothèque, il a été sauvé de la mort par les quelque deux cents bouquins qu’il a écrits et qu’il n’a pas toujours pu signer !
Ces deux cents volumes, il va les faire relier en peau de négrier.
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(Jean Cabanel, « Lettres, » in Triptyque, lettres, arts, sciences, n° 15, février 1928)
Robert pouvait jusqu’à un certain point se considérer comme très heureux, comme aussi heureux que possible.
Pourtant, son vieux désir d’aventures n’était pas mort. Mais en attendant une exploration très complète, l’invention de moyens de communication avec la Terre et peut-être son retour à la planète natale, – grand projet, momentanément ajourné, – Robert n’avait pas de plus grand plaisir que d’aller tout seul à la découverte sans aucun de ces braves Martiens dont la naïve affection lui devenait à la longue obsédante.
Depuis longtemps il avait entendu dire à la petite Eeeoys qu’il existait vers le Sud une vallée terrible où les Erloor eux-mêmes n’osaient se risquer.
L’existence de cette vallée était une tradition très ancienne ; mais les vieillards eux-mêmes se montraient incapables de fournir aucune donnée précise sur cet endroit terrible. On savait seulement qu’il se trouvait situé entre deux montagnes d’une hauteur extraordinaire et qu’il y existait des animaux terribles que l’on ne rencontrait dans nul autre endroit.
Les Martiens appelaient cette vallée le Llrraarr, mot qu’ils prononçaient avec l’intonation gutturale de la jota espagnole et qui, dans leur langage, voulait dire la mort.
C’en était assez pour que Robert voulût visiter cet endroit mystérieux où tout le monde lui conseillait de ne pas aller.
Les montagnes maudites n’étaient pas d’ailleurs très éloignées du principal village martien : au dire des vieillards, il en apercevrait les cimes après trois jours de marche.
Cette excursion tentait d’autant plus l’ingénieur que, jusqu’alors, il n’avait guère eu l’occasion de voir de montagne martienne d’une certaine altitude.
Un matin donc, après s’être fait donner les renseignements les plus précis, il se mit en route en prévenant les gens de son entourage qu’il ne serait pas de retour avant une ou deux semaines.
On était habitué à ses absences et les Martiens avaient une si haute opinion de son courage et de son intelligence, qu’il ne leur venait pas un instant à l’idée qu’il pût courir un danger réel.
Eeeoys seule versa quelques larmes que Robert apaisa en promettant de lui rapporter, comme il le faisait souvent, des fruits inconnus ou des pierres brillantes.
Robert n’avait dit à personne le but de son voyage.
Une fois hors de la hutte qui lui servait de palais, sous la voûte de feuillage de la grande forêt rouge, il ressentit une volupté indicible : la température était très douce, des paysages grandioses auxquels leurs tons de cuivre rouge et d’or fané donnaient une somptueuse mélancolie, inconnue aux horizons terrestres, se déployaient devant lui et, à chaque pas, il faisait la découverte de quelque pierre, de quelque végétal ou de quelque insecte nouveau.
Puis cette forêt lui était devenue familière ; grâce aux troncs, moussus du côté opposé au vent dominant, grâce aux étoiles, il savait maintenant s’orienter, il était sûr de retrouver son chemin.
Il se rappelait dans sa jeunesse des impressions semblables, au cours des parties de chasse dans les bois de la Sologne. Il savait qu’à part les Erloor, il n’avait aucun danger sérieux à redouter.
Les trois premiers jours du voyage s’écoulèrent sans incident ; il mangeait, il chassait et il dormait, bien abrité dans le tronc d’un arbre creux ou sous un épais hallier.
Ainsi que le lui avaient annoncé les martiens, à la fin de la troisième journée, il aperçut les cimes aiguës et dentelées, presque égales de forme et d’altitude.
Il marcha encore toute la journée du lendemain avant d’arriver au pied des montagnes ; le paysage avait changé brusquement d’aspect : à l’opulente forêt aux frondaisons vermeilles avait succédé une plaine argileuse, semée de crevasses où s’enfuyaient de gros lézards rouges à la tête triangulaire, aux yeux petits et féroces comme ceux des crocodiles.
De là, il aborda une falaise de grès rougeâtre, que l’on eût dit taillée à main d’homme, et qui formait la base de la montagne.
Le roc était abrupt, sans une corniche, sans une fissure.
Robert marcha plusieurs heures au pied de ce rempart infranchissable ; il remarqua que la chaleur devenait intolérable, ce qu’il n avait jamais observé depuis son arrivée dans la planète ; il était très fatigué et sa fatigue se compliquait d’une sorte de vertige : il lui semblait voir une buée ardente flotter au-dessus des sommets inaccessibles ; pourtant, rien dans le terrain n’offrait une apparence volcanique.
Ce pays lui apparaissait hostile, inhospitalier ; il fut surpris lui-même de constater qu’il regrettait presque de s’être aventuré si loin de ces braves Martiens.
Il remit au lendemain la continuation de son voyage et passa la nuit dans une anfractuosité du sol dont il eut soin d’expulser les lézards rouges et qu’il fortifia avec de grosses pierres.
Il dormit mal.
Plusieurs fois il se réveilla en proie à une angoisse inexplicable, le cœur serré, le front moite, la respiration courte et haletante.
Il se rendormait sous l’empire de la fatigue ; mais il ne tardait pas à ouvrir les yeux, tourmenté du même malaise : ce fut avec un sentiment de délivrance qu’il se leva au point du jour et continua son voyage.
Il était surpris de cet accroissement subit de la température qu’il avait déjà remarqué la veille. Des plantes jusqu’alors inobservées se montraient dans les crevasses du roc, étalant des feuilles grasses d’un jaune clair ou dressant des cierges épineux et raides comme les cactus de l’Amérique Centrale ; des insectes aux vastes ailes, de gros reptiles goitreux, toute une faune différente lui révélaient un brusque changement de climat.
La chaleur se faisait peu à peu intolérable. Robert suait à grosses gouttes et ne marchait plus que très lentement ; il longeait toujours la base abrupte de la muraille rocheuse qui, suivant une courbe à peine sensible, se continuait aussi régulière et aussi nue.
Mais, à un brusque tournant, le paysage se modifia avec la soudaineté d’un changement de décor à vue. La muraille de roc, terminée par une sorte de pylône gigantesque dont le sommet allait se perdre dans les nues, s’arrêtait là.
Elle faisait place à une immense forêt composée des essences qui poussent dans les zones les plus chaudes. Robert ne fut pas surpris de reconnaître des arbres qui se rapprochaient de ceux de la Terre et qui devaient appartenir à la famille des palmiers, des bananiers et des bambous.
« La nature, murmura-t-il, est uniforme dans le plan qu’elle s’est tracé. C’est sur un thème toujours à peu près pareil qu’elle exécute les variations infinies de ses créations.
De même que la chimie atomique nous montre des corps non encore découverts, la logique, suffisamment armée, devait deviner toutes les espèces végétales « possibles. »
En dépit de ce raisonnement fait à l’avance, Robert était d’un instant à l’autre forcé de reconnaître qu’il n’avait jamais vu, même dans les marécages de l’Inde ou du Centre Africain, dans les forêts superposées du centre du Brésil, une pareille puissance de végétation, poussée pour ainsi dire jusqu’à l’extravagance, jusqu’à la folie.
Des arbres filaient vers le ciel comme des fusées, atteignaient la hauteur de deux ou trois cents mètres, avec des feuillages épais et charnus, violets ou pourpres, aussi vastes que des voiles de navire ; sur les basses branches, dans l’aisselle des rameaux, d’autres arbres avaient poussé, agrippant leurs racines aux moindres fissures, lançant des jets vivaces qui rampaient vers la terre pour y chercher une nourriture plus substantielle ; il en résultait une forêt à vingt ou trente étages.
Partout la profusion des lianes et des branches arrêtait les détritus végétaux d’où s’élançaient aussitôt d’autres germes, mêlant racines et fleurs, tiges et fruits, dans une surabondance de vitalité qui ressemblait, mais en plus grandiose, au débordement d’une mer en furie.
Il y avait des corolles grandes comme des pelouses, des palmiers qui eussent pu abriter une ville sous leur ombrage, des cycas vastes comme des tours.
Robert était demeuré immobile, stupéfié de cette splendeur végétale d’autant plus inexplicable qu’elle semblait limitée à une certaine zone restreinte, et qu’elle avait jailli devant lui, pour ainsi dire, à l’improviste. Ce fait bouleversait toutes ses notions sur la climatologie.
« Il y a pourtant une raison, murmura-t-il, et une raison sans doute fort simple. C’est à moi de la découvrir. »
Mais il avait beau chercher, il n’arrivait pas à trouver le pourquoi de cette futaie magique, de ce brusque changement de température se produisant dans l’espace de quelques centaines de mètres.
Il remarquait en même temps que cette forêt inopinément surgie était peuplée d’une foule d’animaux qu’il n’avait pas encore observés dans Mars.
Comme dans les forêts antédiluviennes, dont les troncs, lentement carbonisés à l’abri de l’air, forment nos houillères, les reptiles dominaient.
C’était tout la gent méditative des lézards et des caméléons, des serpents d’arbres qui se nouaient agilement de branche en branche et des crapauds de taille presque humaine, qui offraient une étrange couleur verte ocellée de taches sanglantes.
Les insectes aussi étaient nombreux ; il y avait de somptueux papillons dont les ailes semblaient taillées dans un lambeau d’arc-en-ciel, des coléoptères d’or vert et bleu, gros comme des pigeons, jolis et compliqués comme des monstres d’une ancienne estampe japonaise.
En revanche, très peu d’oiseaux, quelques échassiers goitreux qui gobaient nonchalamment les plus petits des reptiles, quelques vautours que la couleur sanglante de leur plumage faisait apercevoir plus nettement dans le ciel ; quant aux mammifères, Robert Darvel n’en aperçut aucun.
Plus d’une heure se passa dans ces constatations.
Robert n’osait s’engager à l’aventure dans ces taillis inextricables, où devaient abonder les bêtes féroces et venimeuses ; il se rendait compte qu’un homme perdu entre ciel et terre dans ces forêts suspendues l’une au-dessus de l’autre, eût pu errer des semaines de branche en branche, sans pouvoir toucher terre, sans même parvenir à s’orienter.
Il était déconcerté ; tout son corps était trempé de sueur ; il lui semblait que la forêt soufflait vers lui de suffocantes trombes de chaleur ; pourtant il apercevait encore, à une distance relativement minime, les ombrages d’essences septentrionales qu’il avait quittés la veille ; c’était à n’y rien comprendre.
Il suivit quelque temps la lisière des géantes futaies. Comme dans toutes les forêts vierges, le sol privé d’air et de lumière entre les troncs était ténébreux, stérile et fétide, encombré de champignons et de reptiles ; il ne fallait pas songer à pénétrer dans ces humides souterrains.
Mais il n’entrait guère dans le caractère de Robert Darvel de se déclarer vaincu, de s’arrêter en face d’un obstacle, quel qu’il fût.
À force de chercher et de regarder, il finit par découvrir un cèdre géant qui, isolé dans une clairière et déjà un peu à l’écart de la forêt vierge, montait majestueusement jusqu’à plus d’une centaine de mètres.
L’escalade de ce colosse ne présentait aucune difficulté ; sur les basses branches, dirigées horizontalement, deux cavaliers eussent pu courir au galop, sans crainte de se gêner avec leurs chevaux.
Robert pensa qu’en atteignant la cime de ce patriarche végétal, il pourrait avoir une vue d’ensemble de cette région ensorcelée.
S’assurant que le coutelas de fer aciéré dont il était muni et qu’il avait passé dans sa ceinture, était bien à portée de sa main, il commença son ascension.
Les branches, qui se touchaient presque, formaient une série de sentiers couverts de fines aiguilles blondes ; ce cèdre était, à lui seul, une forêt.
Robert, dont le passage ne dérangea que d’inoffensifs écureuils rouges, qui bondissaient par milliers dans les ramures, n’eut aucune peine à atteindre le sommet.
Quand il y fut parvenu, qu’il put scruter l’horizon, il demeura littéralement ébloui.

La forêt qu’il pouvait, de son observatoire, apercevoir à peu près dans son ensemble, couvrait un espace de forme ovale d’une largeur d’environ trois ou quatre lieues et d’une longueur beaucoup plus grande, mais qu’il ne put déterminer.
La moitié de l’ovale ainsi formé était engagée dans la chaîne montagneuse qui la ceinturait d’une demi-ellipse de muraille à pic, aussi exactement définie que si elle eût été tracée par un géomètre.
Mais ce n’était pas là la capitale merveille ; les sommets parfaitement égaux de la chaîne montagneuse – ce qu’il n’avait pu reconnaître tant qu’il était demeuré au pied de la muraille extérieure – lançaient des feux éblouissants, comme si toute la montagne eût été formée du plus pur cristal.
Une forêt de l’époque du mammouth, couronnée d’un arc-en-ciel, tel était le magique spectacle qui s’offrait aux yeux de Robert.
En regardant plus attentivement, il reconnut que les plans du cristal étaient disposés suivant certaines courbes.
« Des miroirs paraboliques ! » s’écria-t-il.
Il demeura stupéfait d’admiration devant ce chef-d’œuvre qui avait dû coûter des siècles de travail et dont la seule conception supposait les idées les plus grandioses.
Mais le fait était là, indubitable.
Robert Darvel s’expliquait tout, maintenant.
C’étaient les parois de la montagne qui, en recueillant et en concentrant dans la stupéfiante vallée les rayons du soleil, créaient ce climat exceptionnel, auquel contribuaient, sans doute, d’autres savants dispositifs qu’il ne pouvait encore deviner.
Il demeura pensif.
Ce n’était assurément ni ses sujets, ni leurs ennemis, les Erloor, qui avaient pu concevoir et exécuter un tel prodige, et il songea avec tristesse que peut-être la race intellectuelle de Mars avait du s’éteindre depuis des siècles.
Mais tout à coup, dans son cerveau logiquement ordonné, une objection se posa.
Comment l’action continue de ces miroirs dont Archimède – par un dispositif qu’on n’a jamais pu retrouver – se servit pour incendier la flotte romaine, ne mettaient-ils pas le feu à la forêt même ?
Il fallait à cela une explication qu’il ne tarda pas à trouver.
Exactement au centre de l’ellipse, au milieu d’un épais nuage de vapeur, il distingua un cône brillant qui lui parut le sommet d’une pyramide allongée. Il se rendit compte que les rayons allaient se concentrer sur ce monument pour, de là, se répartir dans toute la féerique vallée, y créer cet éternel été tropical.
Il supposa que l’effet de ce mécanisme, dont les détails lui échappaient encore, étaient complété par des métaux d’une conductibilité spéciale. Cette vallée pouvait en somme être considérée comme une serre perfectionnée et de dimensions prodigieuses.
Les vapeurs montraient qu’un lac, peut-être divisé en canaux d’irrigation, aux eaux presque bouillantes, devait compléter l’effet de cet arrangement ingénieux, produire cette chaude humidité indispensable aux plantes tropicales.
Robert se hâta de redescendre.
Il était décidé à explorer coûte que coûte le vallon interdit ; il ne regrettait plus de s’être aventuré loin de ses timides sujets.
Il fut d’ailleurs bientôt conforté dans ses précédentes hypothèses.
À une centaine de pas du cèdre géant, il se trouva au bord d’un canal rempli d’une eau noire et fumante ; il s’en exhalait une odeur âcre, nauséeuse, qui lui rappela celle de l’acide formique, dont la puissance, pour activer la végétation, est si grande.
Robert trempa son doigt dans l’eau et la goûta : elle avait une saveur amère et métallique.
En sa qualité de chimiste, il était expert dans l’appréciation de toutes les substances connues ; les houppes nerveuses de ses papilles buccales, longuement exercées, discernaient à première vue les oxydes et les bases, les acides et les sels.
Après un moment de réflexion, il reconnut à n’en pas douter que l’eau du canal était saturée de ces sels qui ont la propriété de garder, pendant plusieurs heures et même plusieurs jours, une température donnée.
Ces sels sont d’ailleurs couramment employés dans l’industrie terrestre à la fabrication de bouillottes, de marmites, etc.
Ainsi, aucun moyen n’avait été négligé. Tout concourait, de par les intentions d’une volonté précise, à créer cette végétation luxuriante.
L’ingénieur marchait d’étonnements en étonnements. Cependant, l’inextricable forêt lui présentait toujours une infranchissable barrière.
Armé de son coutelas, en guise de sabre d’abattage, il avança quelque temps le long des rives du canal, qui se ramifiaient à intervalles réguliers et se divisaient en une foule de branches aussi compliquées dans leurs méandres que les détours d’un labyrinthe.
Tout à coup, son attention fut attirée par un étrange spectacle.
À quelques pas de lui s’élevait une étrange plante formée d’un lacis inextricable de lianes hérissées d’épines et disposées tout autour d’une grande corolle, elle-même garnie circulairement de hauts piquants.
La bizarre fleur pouvait avoir un demi-mètre de large et le centre en était bleu et noir, avec des cercles jaunes qui lui donnaient vaguement l’aspect d un œil humain ; mais, en guise de cils, cette prunelle végétale était flanquée de grands pistils jaunes, et il s’en échappait une écœurante odeur de musc.
Robert allait se retirer lorsqu’un écureuil rouge s’approcha doucement en remuant et en agitant la queue, évidemment attiré par l’odeur de la fleur.
Hésitant, il s’engagea entre les lianes griffues et se rapprocha encore.
La prunelle jaune et bleue étincela ; les épines circulaires furent agitées d’une vibration.
Puis, tout à coup, les lianes se détendirent avec le cinglement sec d’un coup de fouet.
L’écureuil fut entouré, garrotté comme s’il eût été saisi par une centaine de serpents ; en un instant, il fut porté vers la fleur dont le regard avait pris, pour ainsi dire, une expression féroce.
L’animal n’avait jeté qu’un seul cri d’agonie : déjà les pistils jaunes se plantaient dans sa chair.
Tout cela s’était passé avec une rapidité effrayante en quelques instants.
Robert, épouvanté, fit un pas en arrière, mais si malheureusement qu’il glissa, s’étala de tout son long.
Il faillit ne pas se relever.
Il avait à peine touché le sol qu’il était à demi suffoqué.
Il reconnut qu’une atmosphère délétère, composée sans doute d’acide carbonique, flottait au ras du sol, le gaz carbonique étant, on le sait, plus pesant que l’air ordinaire.
Il se releva d’un effort désespéré, aspira avec délices une gorgée d’air pur et, d’un mouvement irraisonné, il sortit de la vénéneuse forêt.
Malgré toute sa curiosité, tout son désir de savoir, il comprenait qu’il n’était pas suffisamment armé pour une telle exploration ; que jamais il n’arriverait vivant jusqu’au centre de la vallée.
Pendant qu’il revenait lentement sur ses pas, il réfléchissait à cette série de phénomènes, et il cherchait vainement pourquoi cette nature terrible avait été artificiellement créée.
Était-ce un parc d’expériences, un jardin de supplices, la fantaisie monstrueuse de quelque tyran ?
Aucune de ces hypothèses n’était applicable.
Il regagna lentement les villages martiens, décidé à revenir bien accompagné vers cette montagne de cristal, dont il n’avait pu arracher le secret…
Gustave Le Rouge.
Extrait de « Le Naufragé de l’Espace »

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(in Triptyque, lettres, arts, sciences, n° 15, février 1928)