1

 

Quelque plus lointain ancêtre aura légué à Charles Cros ce caractéristique masque d’Oriental que les autres nécrologues ont dépeint.

Au XVIIIe siècle, sa famille était narbonnaise. En 1792, Antoine Cros, né en 1765, lève le 6e bataillon (soixante-seize hommes) des volontaires de l’Aude et le conduit à la frontière. Blessé à la jambe, il quitte l’armée. L’an VIII, il est maître de pension à Lézignan (Aude), et Decampe, imprimeur-libraire à Narbonne, à l’entrée de la promenade du Plan des Barques de la Cité, met en vente l’« ESSAI DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE DU CITOYEN CROS, ci-devant professeur d’éloquence au collège de Périgueux à l’usage des jeunes élèves, » épigraphié de Condillac : « Si un exemple est nécessaire pour faire entendre une pensée, ce n’est point par la pensée qu’il faut commencer, c’est par l’exemple. » En 1822, il est docteur ès lettres et professeur d’histoire et de littérature dramatique à l’école royale de déclamation. Jusqu’alors quelques rares Idylles de Théocrite s’étaient soustraites aux sévices des traducteurs en vers français ; mais, cette année-là, Antoine Cros les parqua toutes, – traduction, texte et éclaircissements, – dans un in-octavo de la librairie classique D’Aumont, veuve Nyon jeune, quai Conti, 13 Paris.

Simon Charles Henri, son fils unique, docteur en droit, professeur de l’Université, publiait, chez Mallet-Bachelier, en 1835, fidèle au sensualisme déjà professé par Antoine, une THÉORIE DE L’HOMME INTELLECTUEL ET MORAL, que suivit, en 1857, une APOLOGIE DE LA THÉORIE DE L’HOMME INTELLECTUEL ET MORAL, en six discours adressés à l’Académie des sciences morales et politiques.
 

Il eut quatre enfants :

Henriette ;

Antoine, docteur en médecine ;

Henry, statuaire polychromiste, cire, marbre et pâte de verre, et peintre à l’encaustique, – tous trois vivants ;

Et Émile Hortensius Charles, philologie, poète et philosophe, comme son père et son aïeul, et physicien.

C’est ce CHARLES CROS-ci, né à Fabrezan (Aude) le 1er octobre 1842, qui est mort, d’une décoordination des organes, le 9 août 1888 à Paris, rue de Tournon, 5, et a été inhumé, le 11, au cimetière Montparnasse.

Il avait épousé, en 1878, une Danoise, originaire de l’île Saint-Thomas, – mademoiselle Hjardemaal, – à qui il laisse deux enfants, Guy et René.
 

2

 

Que Charles Cros est un esprit encyclopédique.

En 1857, M. J. G. da Silva, consul du Brésil à La Haye, qui le rencontrait dans une bibliothèque, lui offrait la GRAMMATICA CRITICA LINGUÆ SANSCRITÆ de Bopp avec cet envoi : « À Monsieur Charles Cros à peine âgé de quatorze ans et quatre mois : faible témoignage de reconnaissance et de la plus profonde estime. » De bonne heure, il eut un petit renom d’indianiste, d’helléniste, d’hébraïsant, d’égyptologue peut-être ; comme latiniste, il fut médiocre. Au surplus ses perquisitions linguistiques laissent peu de traces. – Vers 1872-1874, très séduit par les premiers impressionnistes, il faisait au pastel les portraits d’Auguste de Châtillon et de Nina de Villars. – Il composa quelque musique (la Chanson des Sculpteurs, etc.).

Tous les lecteurs de ce journal savent assez que Charles Cros est l’auteur du COFFRET DE SANTAL (première édition peu après la guerre franco-allemande ; nouvelle édition, en 1879, chez Tresse), qu’aux pages dolentes, nostalgiques, érotiques, bouffonnes de ce livre se voit à plein une âme forcenée et candide, et ils n’ont pas oublié le charme triste de l’Orgue, de l’Archet et du Nocturne.

Voici quelques renseignements sur ses recherches scientifiques. Ils nécessiteront seulement le feuilletage des comptes rendus de l’Académie des sciences, de 1872 à 1888, – exercice de force.
 

3

 

La photographie des couleurs et la photographie l’ont surtout préoccupé.

En 1869, il publiait chez Gauthier-villars, SOLUTION GÉNÉRALE DU PROBLÈME DE LA PHOTOGRAPHIE DES COULEURS. Déjà, le 2 décembre 1867, il avait déposé à l’Académie des sciences, sous pli cacheté qui fut ouvert dans la séance du 26 juin 1876, une note intitulée : « Procédé d’enregistrement et de reproduction des couleurs, des formes et des mouvements, » qui présentait ainsi la solution :

Trois épreuves photographiques sont prises d’après un même tableau. Pour la première, on interpose, entre le tableau et l’objectif de l’appareil photographique ordinaire, un verre bleu ; pour la seconde, un jaune ; un rouge, pour la troisième. Les rayons de lumière bleue du tableau passeront au maximum à travers le verre bleu, et il en sera de même pour les deux autres sortes de rayons et les deux autres lames. Les trois négatifs ainsi obtenus ne conservent, il est bien vrai, aucune trace des couleurs des rayons actifs ; mais ils présentent une transparence plus ou moins grande d’une même couche de collodion renfermant plus ou moins d’argent réduit. Une fois obtenus les positifs de ces trois épreuves, on superposera leurs projections sur une surface blanche, grâce à la complaisance (connue) de la gélatine bichromatée compliquée de matières colorantes d’un convenable choix, – et la projection composée se fixera en une effigie polychrome où les valeurs des teintes à reproduire seront comptées avec rigueur.

Depuis, M. Charles Cros améliora ce procédé primitif ; notamment, renonça-t-il, je crois, à tenir pour fondamental le trio jaune-bleu-rouge. Le dosage des teintes se faisait certes mécaniquement ; mais l’opérateur ne laissait pas que d’intervenir dans la détermination, empirique un peu, de ces teintes. – La vérité est que le problème est, dans une certaine mesure, rendu insoluble par ce fait qu’il n’y a pas réellement de mélanges pigmentaires et que, dans ces questions, la part des réactions purement subjectives est considérable. – Commis à l’examen des recherches de M. Charles Cros, M. Edmond Becquerel libella des rapports mal motivés, naturellement mesquins, systématiquement hostiles (séances des 3 et 24 juillet 1876, et 27 juin 1881).

Autres communications à l’Académie des sciences :

20 janvier 1879, – ensemble de recherches pratiques, effectuées, grâce à la munificence du duc de Chaulnes, sur la classification des couleurs et sur les moyens de reproduire les apparences colorées par trois clichés photographiques spéciaux ;

24 février 1879, – de l’action des différentes lumières colorées sur une couche de bromure d’argent imprégnée de diverses matières colorantes organiques ;

27 juin 1881, – sur la photographie des couleurs par teinture de couches albumine coagulée (en société avec M. J. Carpentier) ;

22 janvier 1883, – épreuves photographiques positives sur papier, obtenues directement en mettant à profit la facile réduction des bichromates solubles mêlés à certaines matières organiques et l’insolubilité relative du bichromate d’argent (en société avec M. Aug. Gras-Vergeraud) ;

16 mai 1887, – contribution aux procédés de photographie céleste.
 

Le 11 mars 1878, une note de M. du Moncel présentait à l’Académie des sciences le phonographe de M. Edison.

Or, dans la séance du 3 décembre précédent, avait été ouvert un pli cacheté, déposé par Charles Cros le 30 avril 1877, et portant ce titre : « Procédé d’enregistrement et de reproduction des phénomènes perçus par l’ouïe. »

Voici quelles idées y étaient émises :

Obtenir le tracé du va-et-vient d’une membrane vibrante et se servir de ce tracé pour reproduire le même va-et-vient avec ses relations intrinsèques de durées et d’intensité sur la même membrane ou sur une autre appropriée à rendre les sons et les bruits qui résultent de cette série de mouvements. Il s’agit donc de transformer un tracé extrêmement délicat (tel que celui des index légers frôlant des surfaces noircies à la fumée) en reliefs ou creux résistants capables de conduire un mobile qui transmettra ces mouvements à la membrane sonore.

Cette même année (en quel mois ?), Charles Cros commandait au constructeur Bréguet un instrument réalisant ces désidérata, – un phonographe.

À cette époque, que nous sachions, M. Edison n’avait rien dit ni publié au sujet de l’enregistrement de la parole.

Charles Cros précédait d’un an M. Edison.

Toutefois, si nous sommes bien informé, le phonographe a eu en Allemagne un autre inventeur, avant Charles Cros et M. Edison ; oh, peu importe : l’originalité du savant français n’en est pas infirmée.

Le 20 mai 1872, Charles Cros adressait à l’Académie des sciences la première partie d’un ouvrage manuscrit intitulé « Théorie mécanique de la perception, de la pensée et de la réaction, » où ses préoccupations exclusivement objectives apparaissent sans fard. Sous le titre « Mécanique cérébrale, » les fragments essentiels en furent publiés (août-novembre) dans le journal « la Synthèse médicale » que dirigeait le docteur Antoine Cros.

Pour concevoir les actions mécaniques réelles de la lumière sur la matière, y était-il dit, il faut retourner les lois des actions de la matière sur la lumière, telles que les lois de réfraction, de réflexion, etc. – Puisque la lumière, en passant d’un milieu dans un autre milieu, subit une déviation, on doit en conclure que si le milieu agit sur elle, elle réagit sur le milieu. De par le principe mécanique universel de la réaction, il affirmait donc que : 1° la lumière tend à ramener la densité du milieu qu’elle traverse vers celle du milieu d’où elle sort ; 2° elle tend à déplacer le corps transparent dans un sens opposé à la déviation qu’elle subit ; 3° enfin, dans le cas de réflexion, le corps réfléchissant subit un recul. – Et il indiquait trois expériences vérificatrices qu’il exécuterait s’il en avait le temps et le loisir (euphémismes).

Ces expériences virtuelles présentent de patentes analogies avec les expériences photophoniques qui illustrèrent en 1880 le professeur Alexander Graham Bell et M. Sumner Tainter.

Le 22 novembre 1886 encore, il proposait, sur l’augmentation de la portée des actions fluidiques et électriques, une série d’expériences réalisables avec le téléphone de Bell et établies sur les analogies d’organes et de fonctions entre les mécanismes à transmissions fluidiques et les mécanismes à transmissions électriques.
 

La dernière note de Charles Cros à l’Académie des sciences est du 9 du mois dernier ; elle est relative aux erreurs dans les mesures des détails figurés sur la planète Mars.

Sa sollicitude pour cet astre et Neptune et Vénus était d’ancienne date. Les numéros du « Cosmos » de 1869 publient trois articles de Charles Cros recueillis, la même année, chez Gauthier-villars, en la plaquette ÉTUDE SUR LES MOYENS DE COMMUNICATION AVEC LES PLANÈTES, qui se termine ainsi :

« Je sens une objection qui s’élève dès le début de cet exposé.

Suis-je le seul qui, dans la foule des mondes voisins, aie eu l’ensemble d’idées ici émises ? Il est probable que non. Alors, si ces idées ne sont pas de vaines rêveries, comment se fait-il qu’aucun signal n’ait été adressé à la Terre jusqu’à présent, que des avertissement nous soient pas venus de la part d’êtres qui possèdent sans doute de plus puissants moyens que nous ; car il doit y avoir de ces êtres dans l’infini des possibles ?

Qu’on s’imagine un appel fait à la Terre, dans les conditions que j’ai dites, avant Galilée ; il eût été absolument impossible que personne s’en aperçut et y répondit. – Il y a eu peut-être des signaux adressés, et les hommes ne les ont pas vu : peut-être même nous en envoie-t-on aujourd’hui sans qu’on y fasse attention. L’astronomie physique est encore étudiée avec assez peu de ferveur pour que de pareils phénomènes puissent n’être pas aperçus.

Le hasard m’a mis sous les yeux quelques faits étranges ; je voudrais les voir rassemblés, je voudrais qu’on recherchât s’ils ne se se reproduisent pas. Divers observateurs, Schrœter, Harding, Messier et d’autres ont vu des points brillants sur les disques de Mercure, de Mars, et même, autant que je m’en souviens, sur celui de Vénus.

Les explications qui supposent des volcans, ou des phénomènes de réflexion mal définie des rayons solaires, sont peu satisfaisantes, tous en conviennent.

Qu’on y regarde attentivement ; peut-être verra-t-on de nouveau ces points, et les verra-t-on mieux. Il faut une idée préconçue pour voir, et on ne l’a pas eue jusqu’ici.

Je serai heureux, si je ne me heurte pas de toutes parts, comme cela m’est arrivé souvent, au non-savoir négateur de tout ce qui n’est pas le calque fidèle du passé. »
 

4

 

Comme on a vu, ce poète se décèle objectiviste par tous ses témoignages scientifiques ; sa foi aux antiques théories moléculaires se garde intacte. Il a bien le tempérament de l’inventeur, et c’est avec une ingéniosité aventureuse et lyrique qu’il manipule ou imagine un appareil.

Là follement actif, là impatient de sa propre destruction, affaibli par son universalité, cahoté par une méthode vagabonde, – ce Saturnien laisse trois ou quatre petits poèmes durables et une précieuse contribution à la physique optique. Même, il n’est pas impossible qu’une légende s’adonne à cette anormale personnalité et la perpétue.
 
 

–––––

 
 

(Félix Fénéon, in La Cravache parisienne, journal littéraire, artistique et financier, huitième année, n° 891, samedi 18 août 1888 ; Albert Maignan, « Le Muse verte, » huile sur toile, 1895)