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(J. L. Charpentier, article paru en français dans The Theosophical Path, Volume V, n° 2, Katherine Tingley editor : août 1913)
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(J. L. Charpentier, article paru en français dans The Theosophical Path, Volume V, n° 2, Katherine Tingley editor : août 1913)
(D’APRÈS UNE LETTRE INÉDITE DE M. ROBERT ROSS)
Le 30 novembre 1900 mourait Oscar Wilde. Depuis sa sortie de prison, il avait erré de Dieppe à Naples, à la recherche d’un peu de tranquillité morale et matérielle, sans succès et pour finalement échouer, misérable et désespéré, dans Paris où la maladie, activée par une intempérance à laquelle il n’avait plus la force ni la volonté de résister, acheva finalement ce pauvre « Roi de la vie » déchu et ruiné.
Il y a quelques années, Arthur Craven [sic] Lloyd, jeune Américain subitement débarqué sur notre rive gauche, poète, boxeur et neveu d’Oscar Wilde, déclarait que « son oncle n’était pas mort, » qu’aidé par quelques amis il avait simulé sa fin pour « se faire une nouvelle vie » et que, si l’on ouvrait le cercueil du Père-Lachaise, on n’y trouverait qu’un vase en verre « contenant une comédie et une tragédie, les dernières choses écrites avant sa disparition. » C’est Oscar Wilde qui aurait lui-même révélé ces faits à son neveu, en se présentant à lui, le 23 mars 1913, dans un café parisien. Il avait un gros ventre et portait toute sa barbe. (1)
La lettre suivante, d’un ami de toujours et d’un témoin attristé des derniers moments, ne réduit pas seulement à néant l’histoire sensationnelle du jeune « Atlantique » avide de réclame et non dépourvu d’imagination, mais fournit des détails qui, dans leur pathétique sécheresse, ne sauraient laisser indifférents les nombreux admirateurs et amis que compte encore l’auteur de la Duchesse de Padoue.
Elle fut écrite et adressée, quelques jours après qu’Oscar Wilde eût été couché dans sa tombe de Bagneux, à Mr More Adey, le traducteur anglais d’Ibsen. Des fragments, plus ou moins importants, en furent publiés, en 1910, en Allemagne, ainsi que dans la biographie d’Oscar Wilde par Robert Sherard.
Son texte intégral est resté à ce jour inédit chez nous. Le vingt-cinquième anniversaire de la mort d’Oscar nous a paru l’occasion pieuse de le publier.
N. D. L. R.
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14 décembre 1900.
Le mardi 9 octobre j’écrivais à Oscar, dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis quelque temps, que je serais à Paris à partir du jeudi 18 octobre, pour quelques jours, et que j’espérais le voir. Le jeudi 11 octobre, je reçus de lui un télégramme : « Opéré hier, venez aussitôt que possible. » Je télégraphiai que je ferais mon possible. Une dépêche me répondit : « Terriblement faible, venez s’il vous plaît. » Je partis le mardi soir 16 octobre.
Le mercredi matin j’allai le voir vers 10 h. 30. Il était d’excellente humeur et, bien qu’il m’affirmât que ses souffrances étaient terribles, il riait en même temps aux éclats et il me raconta de nombreuses histoires sur les docteurs et lui-même. Je restai jusqu’à midi et demie et revins vers quatre heures et demie.
Je continuai de voir Oscar tous les jours jusqu’à mon départ de Paris. Reggie (Turner) et moi dînâmes et déjeunâmes parfois dans sa chambre. Il parlait beaucoup, mais paraissait cependant très malade. Le 25 octobre, mon frère Aleck vint le voir et le trouva particulièrement en bonne forme. Sa belle-sœur, Mrs Willie, et son mari, Texeira, qui passaient par Paris en voyage de noce, vinrent en même temps. À cette occasion, il dit qu’il « mourait au-dessus de ses moyens… » il ne survivrait pas au siècle… le peuple anglais ne le supporterait pas… il était responsable de l’échec de l’Exposition… les Anglais s’en étant allés quand ils l’avaient vu ici si bien habillé et si heureux… tous les Français le savaient aussi, et ils ne voulaient plus le supporter…
Le 22 octobre, Oscar se leva à midi pour la première fois, et le soir il insista pour sortir après dîner ; il me dit que le docteur le lui avait permis et il ne voulut entendre aucune protestation, Il y avait quelques jours que je lui avais conseillé de se lever, le docteur ayant dit qu’il pouvait le faire, mais jusqu’ici il avait toujours refusé. Nous nous rendîmes dans un petit café du Quartier Latin, où il voulut à toute force boire de l’absinthe. Il alla et revint à pied, non sans difficulté, mais paraissait assez bien. Je trouvai seulement que son visage avait soudainement vieilli, et le lendemain je fis remarquer à Reggie comme il paraissait différent lorsqu’il était debout et habillé. Au lit, il semblait relativement bien. (J’avais remarqué pour la première fois que ses cheveux avaient blanchi légèrement ; durant qu’il était à Reading, j’avais toujours remarqué que ses cheveux n’avaient pas changé de couleur, conservant leur ton châtain clair. Vous vous rappelez certainement les plaisanteries qu’il faisait à ce sujet ; il amusait les gardiens en leur assurant que ses cheveux étaient complètement blancs.)
Je ne fus pas surpris le lendemain de trouver Oscar souffrant d’un rhume et se plaignant de vives douleurs dans l’oreille ; cependant, le docteur Tucker dit qu’il pouvait continuer de sortir et comme l’après-midi suivant il faisait très doux, nous nous fîmes conduire au Bois. Oscar allait beaucoup mieux, mais il se plaignit d’étourdissements ; nous étions de retour vers quatre heures et demie.
Le samedi, 3 novembre, je rencontrai le « panseur » Hennion (Reggie l’appelait le libre-panseur) ; il venait quotidiennement panser la plaie d’Oscar. Il me demanda si j’étais un grand ami d’Oscar ou si je connaissais quelqu’un de sa famille. Il m’assura que l’état général d’Oscar était très sérieux, qu’il ne pourrait vivre plus de trois ou quatre mois s’il ne changeait pas ses habitudes, que je devrais parler au docteur Tucker, qui ne comprenait pas l’état sérieux d’Oscar, que le mal d’oreille en lui-même n’était pas grave, mais que c’était un symptôme très important. Je vis le docteur Tucker le dimanche matin. C’est un brave et excellent homme, mais un imbécile. Il me dit qu’Oscar devrait écrire davantage, qu’il était beaucoup mieux et que son état ne deviendrait sérieux que lorsqu’il se lèverait et reprendrait son ancienne vie. Je le suppliai d’être franc. Il me promit de demander à Oscar s’il pouvait me dire la vérité sur sa santé. Je le revis le mardi suivant sur rendez-vous. Il fut très vague, et, bien qu’il fût du même avis que Hennion jusqu’à un certain point, il me dit qu’Oscar allait bien maintenant, mais qu’il ne pourrait pas vivre longtemps s’il ne cessait de boire.
Quand j’allai voir Oscar, tard dans la journée, je le trouvai très agité. Il commença par me dire qu’il ne voulait pas savoir ce que le docteur m’avait dit. Il ne s’inquiétait pas s’il n’avait plus que peu de temps à vivre ; puis il continua en abordant le sujet de ses dettes, qui, autant que je compris, s’élevaient à un peu plus de 10000 francs. Il me demanda de veiller en tout cas à ce qu’une partie en fût payée si j’étais en position de le faire après sa mort ; il avait du remords au sujet de certains de ses créanciers. À mon grand soulagement, Reggie arriva peu après. Oscar nous conta qu’il avait eu un rêve horrible la nuit précédente, qu’il avait « soupé avec les morts. » Reggie lui répondit avec à-propos : « Mon cher Oscar, vous fûtes probablement la vie et l’âme de ce souper. » Cette réplique enchanta Oscar, qui redevint d’excellente humeur, presque hystérique. Je le quittai, très inquiet.
Ce soir-là, j’écrivis à Douglas, lui disant que j’étais obligé de quitter Paris, que le docteur trouvait Oscar très mal, que X… devrait payer une partie de ses dettes, car elles le tracassaient et, le docteur Tucker y avait insisté, ces soucis retardaient sa guérison.
Le 2 novembre, jour des Morts, j’allai au Père-Lachaise avec X… Oscar s’intéressa à cette visite et me demanda si j’avais choisi une place pour sa tombe. Il parla d’épitaphes d’un cœur si léger que je ne pouvais penser qu’il fût si près de la mort.
Le lundi, 12 novembre, je retournai à l’hôtel d’Alsace avec Reggie, pour lui dire au revoir ; je partais le lendemain pour la Riviera. C’était tard dans la soirée, après dîner. Oscar revint sur tous ses ennuis financiers. Il venait de recevoir une lettre de Harris au sujet de la réclamation de Smithers concernant le scénario qu’il avait vendu, et il paraissait très affecté ; son discours me parut un peu épais, mais on lui avait donné de la morphine la nuit précédente et il buvait toujours trop de champagne dans la journée. Il savait que je venais lui dire au revoir, mais il fit à peine attention à moi quand j’entrai dans sa chambre, ce qui, sur le moment, me parut étrange ; il adressa toutes ses observations à Reggie. Pendant que nous parlions, le courrier apporta une très gentille lettre d’Alfred Douglas avec un chèque. C’était en partie une réponse à ma lettre. Oscar pleura un peu, mais se reprit très vite. Nous eûmes ensuite une conversation amicale, durant laquelle Oscar marcha autour de sa chambre et déclama d’une façon plutôt énervée. Vers dix heures et demie, je me levai pour partir. Aussitôt, Oscar demanda à l’infirmier et à Reggie de quitter la pièce un instant, car il voulait me dire au revoir. Il parla encore de ses dettes, puis me supplia de ne pas partir, parce qu’il sentait qu’un grand changement lui était survenu ces derniers jours. Je pris un air sévère, comme si je pensais réellement qu’Oscar faisait de l’hystérie, bien que je susse que mon départ le bouleversait réellement. Soudain, il éclata en sanglots et me dit qu’il ne me verrait plus, car il sentait qu’il touchait à sa fin. Ce pénible et douloureux incident dura environ trois quarts d’heure.
Il parla de diverses choses que je ne puis répéter ici. Bien que ce fût vraiment déchirant, je n’attachai pas autrement d’importance à mon adieu et je ne répondis pas à l’émotion du pauvre Oscar comme j’aurais dû le faire, spécialement quand il me dit, comme je sortais de la chambre : « Cherchez un petit trou dans les montagnes près de Nice où je pourrai aller quand je serai mieux et où vous pourrez venir me voir souvent. » C’étaient les dernières paroles compréhensibles qu’il devait me dire.
Je partis pour Nice, le lendemain soir, 13 novembre.
Durant mon absence, Reggie allait tous les jours voir Oscar et m’envoyait un court bulletin le lendemain. Oscar sortit plusieurs fois avec lui en voiture et semblait aller mieux. Mais, le 27 novembre, je reçus une lettre inquiétante de Reggie. Je décidai, dès que j’aurais installé ma mère à Menton, le vendredi suivant, de repartir pour Paris. Le mercredi soir, à cinq heures et demie, je recevais une dépêche : « Presque plus d’espoir. » J’eus le temps de prendre l’express pour arriver à Paris le lendemain matin à 10 h. 20.
Le docteur Tucker et le docteur Kleiss, un spécialiste que Reggie avait appelé, étaient là. Ils m’informèrent qu’Oscar ne pourrait pas vivre plus de quelques jours.
Il faisait peine à voir. Il avait terriblement maigri. Sa peau était livide. Il essaya de parler. Il avait conscience qu’il y avait du monde dans la chambre, et il leva la main quand je lui demandai s’il me comprenait. Il nous serra les mains.
J’allai à la recherche d’un prêtre et j’eus les plus grandes difficultés à trouver le père Cuthbert Dunn, des Passionistes, qui revint aussitôt avec moi et administra le Baptême et l’Extrême-Onction. Oscar était trop faible pour recevoir l’Eucharistie. Vous savez que j’avais toujours promis à Oscar de lui amener un prêtre lorsqu’il mourrait, et je me sentais presque coupable de l’avoir si souvent dissuadé de se convertir au catholicisme. Je télégraphiai ensuite à Frank Harris et à Douglas, ainsi qu’à une autre personne. Tucker revint plus tard et nous dit qu’Oscar pourrait durer encore quelques jours. Une garde-malade fut engagée, l’infirmier étant épuisé par la fatigue.
Nous eûmes à accomplir de terribles devoirs dans le détail desquels je n’ai pas besoin d’entrer. Reggie était devenu une véritable loque.
Nous couchâmes, lui et moi, cette nuit-là, à l’hôtel d’Alsace, en haut. Nous fûmes appelés deux fois par l’infirmier qui pensait qu’Oscar mourait.
Vers cinq heures et demie, il nous parut complètement changé. Les traits du visage s’altérèrent et ce que je crois être le râle de la mort commença, mais je n’avais encore jamais entendu rien de pareil. On eût dit le grincement d’un cabestan, et ça ne cessa pas jusqu’à la fin. Ses yeux ne répondaient plus à l’épreuve de la lumière. De l’écume et du sang sortaient de sa bouche que quelqu’un, toujours près de lui, devait sans cesse essuyer.
À midi, je sortis prendre un peu de nourriture, Reggie restant à monter la garde. Il sortit à son tour une demi-heure plus tard. À partir d’une heure, nous ne quittâmes plus la pièce. Le bruit pénible de la gorge devenait de plus en plus fort. Pour nous empêcher de nous trouver mal, Reggie et moi, nous nous occupâmes à brûler des lettres. La garde et l’infirmier étaient sortis et le propriétaire de l’hôtel monta prendre leur place. À une heure trois quarts, le rythme de sa respiration se modifia. J’allai à son chevet et pris sa main : son pouls était devenu irrégulier. Il poussa un soupir profond, le premier soupir naturel depuis que j’étais arrivé. Les membres semblèrent se détendre involontairement ; la respiration devint plus faible. Il passa à deux heures moins dix minutes exactement.
Après avoir lavé et habillé le corps, et retiré d’effrayants détritus qu’il fallut brûler, Reggie, moi et le propriétaire partîmes pour la mairie faire la déclaration nécessaire. Il est inutile de revenir sur ces expériences terribles qui me mettent encore en colère quand j’y pense. L’excellent Dupoirier perdit la tête et compliqua tout en faisant un mystère du vrai nom d’Oscar. Il y avait là évidemment un point délicat, Oscar s’étant inscrit sous le nom de Melmoth et la loi interdisant de prendre un nom supposé dans un hôtel. De trois heures et demie jusqu’à cinq heures, nous fîmes la navette entre la mairie et le commissariat de police. Je me fâchai finalement et insistai pour aller trouver Gesling, l’entrepreneur de pompes funèbres de l’ambassade anglaise, auquel le père Cuthbert Dunn m’avait recommandé. Après avoir tout arrangé avec lui, j’allai à la recherche de sœurs pour veiller le corps. Je pensais qu’à Paris ce serait plus facile que n’importe où ailleurs, mais ce ne fut qu’après les plus grandes difficultés que je pus trouver deux sœurs franciscaines.
Gesling se montra très intelligent et promit de venir le lendemain matin à huit heures à l’hôtel d’Alsace. Tandis que Reggie restait à l’hôtel, répondant à des journalistes et à des créanciers bruyants, je sortis avec Gesling pour aller voir les autorités. Nous ne nous séparâmes qu’à une heure et demie, c’est vous dire toutes les formalités, serments, exclamations et signatures qu’il fallut. Mourir à Paris est un luxe réellement difficile et coûteux pour un étranger.
Ce fut dans l’après-midi que le docteur de la mairie vint et nous demanda si Oscar s’était suicidé ou avait été assassiné. Il ne voulut pas regarder les certificats signés des docteurs Kleiss et Tucker. Gesling m’avait prévenu la veille que, étant donné le faux nom d’Oscar et son identité, les autorités pourraient exiger que son corps fût transféré à la morgue. Naturellement, cette perspective me parut effrayante et le dernier cri de l’horreur. Arès avoir examiné le corps et, également, tout le monde dans l’hôtel, après une série de beuveries et de plaisanteries déplacées, sans parler d’une libérale somme d’argent, le docteur des morts consentit enfin à signer le permis d’inhumation. Un autre fonctionnaire révoltant arriva alors. Il demanda combien Oscar avait de cols et la valeur de son parapluie. (Ceci est absolument vrai et non une exagération.) Puis divers poètes et littérateurs vinrent à leur tour : Raymond de la Tailhède, Tardieu, Charles Sibleigh, Jehan Rictus, Robert d’Humières, Georges Sinclair, et diverses personnes anglaises qui donnèrent de faux noms, ainsi que deux dames voilées. Après avoir signé leurs noms, toutes ces personnes purent voir le corps.
Je suis heureux de dire que notre cher Oscar avait un air calme et digne, ce même air qu’il avait à sa sortie de prison, et, une fois lavé, son corps n’avait rien d’horrible à voir. Autour de son cou était le rosaire bénit que vous m’aviez donné et sur la poitrine une médaille franciscaine donnée par une des sœurs ; il y avait aussi quelques fleurs apportées par moi et par un anonyme « au nom des enfants d’Oscar, » bien que je ne croie pas que ses enfants sachent que leur père est mort. Il y avait naturellement aussi le crucifix, les bougies et l’eau bénite d’usage.
Gesling m’avait conseillé de faire mettre aussitôt le corps dans la bière, car la décomposition commencerait très rapidement, et à 8 h. 30 du soir les hommes étaient là pour visser le couvercle. Maurice Gilbert prit, à ma demande, une photographie d’Oscar, mais le magnésium ne brûla pas comme il eût fallu. Henry-Davray arriva juste avant qu’on ait fermé le cercueil. Il fut très aimable. Le dimanche, le lendemain, Alfred Douglas arriva, et diverses personnes, que je ne connaissais pas, vinrent saluer le corps. La plupart, je crois, étaient des journalistes.
Le lundi matin à 9 heures, le cortège funèbre quitta l’hôtel ; nous suivîmes tous à pied le corbillard jusqu’à l’église Saint-Germain-des-Prés, Alfred Douglas, Reggie Turner et moi, Dupoirier, le patron de l’hôtel, Henri, l’infirmier, et Jules, le garçon ; le docteur Hennion et Maurice Gilbert étaient avec deux étrangers que je ne connaissais pas. Après une messe basse, que dit un des vicaires à l’autel derrière le chœur, l’absoute fut donnée par le père Cuthbert. Le suisse me dit qu’il y avait cinquante-six personnes présentes, dont cinq dames en grand deuil. Je n’avais commandé que trois voitures, n’ayant envoyé aucun faire-part.
La première voiture contenait le père Cuthbert et l’enfant de chœur ; la seconde, Alfred Douglas, Turner, le patron de l’hôtel et moi ; la troisième, Mme Stuart Merrill, Paul Fort, Henry-Davray et Sar Luis ; un fiacre suivait avec des personnes qui m’étaient inconnues. Le cortège mit une heure et demie à gagner le cimetière ; la tombe est à Bagneux, dans une concession temporaire achetée à mon nom. Quand je le pourrai, j’achèterai du terrain ailleurs, au Père-Lachaise de préférence. Je n’ai pas encore décidé quoi faire, ni la nature du monument. Il y eut en tout vingt-quatre couronnes ; quelques-unes furent envoyées anonymement. Le propriété de l’hôtel avait donné un pathétique trophée en perles avec l’inscription : « À mon locataire, » et il y en avait un autre du même genre de la part du « service de l’hôtel » ; les vingt-deux autres étaient en fleurs naturelles. Les donateurs étaient Alfred Douglas, More Adey, Reginald Turner, miss Schuster, Arthur Clifton, le Mercure de France, Louis Wilkinson, Harold Mellor, M. et Mme Texeira de Mattos, Maurice Gilbert et le docteur Tucker. À la tête du cercueil, je plaçai une couronne de lauriers, avec l’inscription : A tribute to his literary achievements and distinction. À l’intérieur de cette couronne, j’avais attaché les noms de ceux qui lui avaient montré de l’amitié durant et après son emprisonnement : Arthur Humphreys, Max Beerbohm, Arthur Clifton, Ricketts, Shannon, Conder, Rothenstein, Dal Young, Mrs Leverson, More Adey, Alfred Douglas, Reginald Turner, Frank Harris, Louis Wilkinson, Mellor, miss Schuster, Rowland Strong, et, sur sa demande spéciale, une personne amie qui ne voulut être connue que par les initiales C. B.
Je puis difficilement parler avec modération de la magnanimité, de l’humanité et de la charité de Jean Dupoirier, le patron de l’hôtel d’Alsace. Avant que je quitte Paris, Oscar m’avait dit qu’il lui devait près de cinq mille francs. Du jour où Oscar fut alité, il n’en dit pas un mot. Il n’en parla jamais jusqu’après la mort d’Oscar et c’est moi qui abordai le sujet. Il était présent à l’opération d’Oscar et s’occupait personnellement de lui tous les matins. Il paya de sa poche le luxe ou le nécessaire que le docteur ou Oscar demandaient.
Reggie Turner eut de nous tous la pire des expériences ; il connut l’horrible incertitude et une effrayante responsabilité dont il ne savait pas l’étendue. Ce sera toujours une source de satisfaction à ceux qui aimaient Oscar de savoir qu’il eut quelqu’un comme Reggie près de lui durant ses derniers jours, alors qu’il avait encore sa conscience et était sensible à l’amitié et à l’attention…
ROBERT ROSS
Ce document se passe de commentaires. Nous n’y pourrons ajouter qu’un mot pour reconnaître à notre tour l’affectueux dévouement du signataire qu’Oscar Wilde avait appelé un jour « le miroir de l’amitié » et qui ne cessa, jusqu’à ce qu’une grippe l’enlevât prématurément lui aussi il y a quelques années, d’entourer la mémoire de son ami de la plus constante et dévouée attention.
Il put, en 1909, grâce à un don d’une baronne allemande, qui désira garder l’anonymat, transférer au Père-Lachaise le corps d’Oscar et y faire élever un monument qui rappelât le génie du disparu. Il assista lui-même au transfert, accompagné d’un des fils d’Oscar Wilde, de Mr et Mrs Sommerville Story, de Epstein, le sculpteur du monument, et de la généreuse donatrice anonyme. Et c’est lui-même, de ses propres mains, qui, descendu dans la fosse, mit les restes d’Oscar dans le nouveau cercueil, et serra convulsivement le cœur desséché jusqu’à le broyer.
L’opération que subit Oscar, en octobre, avait été nécessitée par une otite, consécutive à une chute qu’il avait faite en prison. Il est aussi fait allusion dans ce lettre à la vente d’un scénario de pièce. Une explicatif est peut-être nécessaire, bien qu’elle ne jette pas un jour très favorable sur le pauvre homme, réduit à la fin de sa vie à de tels moyens de fortune. Il avait vendu à Frank Harris le scénario de Mr and Mrs Daventry, le prévenant seulement qu’il aurait à rembourser un autre confrère auquel il l’avait précédemment promis. Harris écrivit la pièce dans ces conditions, mais il découvrit alors qu’Oscar avait vendu ce même scénario, non à une seule personne, mais en réalité à trois ou quatre autres, dont l’éditeur Smithers, qui lui avaient versé de l’argent, et revendiquaient leurs droits. Oscar ne semblait d’ailleurs pas, à ce moment, se rendre exactement compte de la malhonnêteté de sa supercherie, car se plaignant à Ross des réclamations, cependant justifiées, de Harris, il déclarait avec un délicieux et naïf cynisme, qu’il regrettait de lui avoir vendu « un scénario sur lequel il pouvait toujours se faire donner cinquante livres quand il en a besoin ! »
Au sujet des obsèques, M. Henry-Davray m’a écrit que, contrairement à l’affirmation de Robert Ross, il suivit le corps jusqu’au cimetière à pied, en compagnie d’autres personnes nommées aussi par Ross. J’ai su, d’un autre côté, qu’un certain nombre de personnes suivirent en effet à pied les voitures, quelques littérateurs et des journalistes, Armand Point, Jean de Mitty, Charles Lucas, Frédéric Boutet, Marcel Batilliat, Michel Tavera, Ernest La Jeunesse (qui a cité tous ces noms dans son article de la Revue Blanche), Marius Boisson…
30 novembre 1900-30 novembre 1925 !
Depuis vingt-cinq années que s’est tue cette voix au charme de laquelle personne ne pouvait échapper, l’œuvre littéraire de Wilde a conquis dans le monde entier la place à laquelle elle avait droit et que, de son vivant, la personnalité même de son auteur éclipsait.
CECIL GEORGES-BAZILE
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(1) Voir la fantaisie d’Arthur Cravan, « Oscar Wilde est vivant ! » reproduite ici-même.
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(Cecil Georges-Bazile, in La Revue hebdomadaire, trente-quatrième année, tome XI, novembre 1925)
Oscar Wilde sur son lit de mort.
(Dessin de Maurice d’Elbée, d’après une photograpie communiquée par M. Sommerville Story.)
À propos du 25e anniversaire de la mort d’Oscar Wilde, M. Cecil Georges-Bazile nous donne un récit d’après une lettre inédite de M. Robert Ross.
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(in Le Supplément illustré de la Revue hebdomadaire, nouvelle série, vingt-et-unième année, n° 48, 28 novembre 1925)
Verlaine par A. de la Gandara
En 1896, le 9 janvier, par une matinée qui montrait les arbres chargés de gel, je venais de m’engager par la rue de Rome, comme je le faisais tous les jours, depuis deux ans, étant dans l’obligation de me rendre porte Champerret, à la Compagnie de l’Ouest, quand, ayant acheté L’Écho de Paris, j’y lus la nouvelle de la mort de Paul Verlaine. En une seconde, je vis le monde tourner sur ses bases, comme pris de vertige. Deux semaines auparavant, aux approches de Noël, j’avais dîné avec Verlaine lui-même. Il venait de déménager pour s’installer rue Descartes, dans un logement de deux pièces, au deuxième étage d’une maison qui existe encore. Ce fait qui, pour tout autre que lui, eût été fort simple, avait revêtu à ses yeux l’aspect d’un symbole. Les choses ne sont pas toujours si banales qu’il semble et il en est qui ont un sens étrange.
Au cours de cette soirée que j’avais passée avec le poète pour la dernière fois, moi encore presque enfant, et Verlaine déjà à la veille de quitter ce monde, je l’avais vu agité et fébrile. Des espérances lui traversaient la tête. La vie qui, pour lui, depuis vingt-cinq ans environ, c’est-à-dire depuis son divorce d’avec sa jeune femme, n’avait guère été qu’une suite ininterrompue de malaventures allait enfin aboutir à quelque chose de sérieux et de solide, semblait-il penser. Finies les hospitalisations dans les prisons et les hôpitaux ! Achevés les jours de tribulations et de vagabondages ! Au 39 de la rue Descartes, il trouverait enfin un foyer – le foyer à la recherche duquel il n’avait jamais cessé de courir, et dont les mirages l’avaient fui, le laissant après leur évanouissement toujours plus endolori et plus accablé ! Ainsi, il se croyait arrivé au port ! Hélas ! c’était la vérité, mais il n’entendait point la chose comme il l’eût fallu !
Le vrai Verlaine
Quelque énigmatique que soient les êtres, il leur arrive de nous livrer tout à coup leur profond secret. Verlaine, qu’ont enveloppé tant de légendes, tant de rébus et tant de signes obscurs, n’était au fond qu’un très pauvre homme, d’une simplicité naïve. Il a été toute sa vie affamé d’amour, comme il a été « fou de claires paroles, » et comme il l’a été de sincérité. À la lumière de ces passions-là, on peut le suivre à travers le dédale de sa destinée, sans jamais perdre ses traces. Ce qui a pesé sur sa vie, c’est la perte de son foyer, dont il s’est vu chassé dès les premiers jours. Sans doute il l’avait lui-même déchiré, mais il ne s’en est jamais rendu compte. Les hommes commettent des fautes dont ils se forgent les chaînes et ils sont stupéfaits de leurs conséquences. Verlaine, qui avait préparé son propre naufrage, n’y a probablement jamais rien compris. Le berceau de son fils flottait à la dérive, le lit conjugal s’en allait dans la tempête, les fleurs d’oranger de la noce n’étaient que poussière au vent et il s’en étonnait avec éclat. Un jour que j’étais avec lui au quartier Latin (un soir de l’hiver 1894-1895) ne m’a-t-il pas dit en pleurant contre ma poitrine qu’il avait un fils de mon âge dont on l’avait séparé et qu’il ne se consolait pas de son absence ? Le vieil homme était seul avec moi dans la nuit. La pluie tombait, une pluie épaisse et lamentable !

Paul Verlaine par F.-A. Cazals
(Collection Maurice Monda)
Au moment où j’avais lu l’Écho de Paris, il était à peu près 8 heures du matin. Verlaine s’était éteint la veille, à 7 heures du soir. Il était mort au 39 de la rue Descartes, chez Eugénie Krantz, cette ancienne artiste de music-hall à qui l’attachaient très vraisemblablement beaucoup moins les jouissances amères de la chair que des illusions d’époux en déroute. À présent, j’étais rue de Rome, à l’endroit où passent les trains. Par un hasard (qui en soi est insignifiant, mais que je n’en tiens pas moins à noter), j’avais tout juste en face de moi la maison de Mallarmé. Je n’en savais rien à l’époque, car Mallarmé n’était pas de mes dieux ; il n’en a fait partie que longtemps après. Éperdu du drame qui s’était produit, je ne cessais d’en relire les détails et quelqu’un qui m’eût aperçu se fût étonné de ce tout jeune homme qui restait là sur le trottoir, en tenant ouvert un journal dont les feuilles tremblaient dans ses mains de l’émotion de sa peine. Mais il n’y avait dans la rue que des passants peu nombreux. Je me demandais ce que j’allais faire. Aucun des poètes de ce temps n’avait pour moi la valeur de Verlaine. Sans mesurer encore son rapport dans les Lettres (qui m’apparaît aujourd’hui formidable et qui s’est étendu jusqu’aux arts du théâtre), j’en pressentais la grandeur. Issu du vieux sol ardennais, Verlaine était l’homme du terroir dans toute l’acception du mot. Sous ce front bossué de faune des forêts, vivait l’antique génie français, riche en nuances, et en musiques subtiles. Par opposition avec les Gautier, les Leconte de Lisle et les Hugo même, il était retourné aux fontaines du langage, à savoir l’essence du folklore dont il avait retrouvé la fraîcheur. Peut-être était-ce à son insu qu’il l’avait fait. Les plus grandes choses humaines se passent dans l’inconscient et en dehors de notre intelligence. Comme s’il nous eût été envoyé par les fées et par les démons de l’immense nature, Verlaine s’était vu jeté parmi nous, en qualité de mandataire d’un monde de profonde magie.
Rue Descartes
Si j’avais perdu un parent et que ce dernier m’eût été très cher, je n’aurais pas éprouvé plus de peine. Je demeurai un moment rue de Rome, inquiet de ce que j’allais faire, hésitant à rebrousser route, et me refusant cependant à partir pour mon bureau. L’omnibus Panthéon-Courcelles passant par là, je m’y engouffrai, sans plus réfléchir.
Il était encore de bonne heure quand j’arrivai rue Descartes. Dans la rue étroite surplombée de constructions où les fumées et la poussière ont imprimé leurs traces comme lithographiquement, les gens du quartier allaient et venaient, chacun vaquant à ses occupations. Dans cette rue où Verlaine avait déambulé, personne ne semblait se soucier de lui. La poésie est étrangère à la multitude des hommes, et les malheureux qu’elle a adoptés, loin d’en sembler plus rayonnants, n’en sont que plus méprisés. Même dans un cas comme celui-ci, où le poète a pris figure de va-nu-pieds et d’errant, il n’intéresse que de vagues initiés. Il faut le temps pour l’imprégner de lumière. Tant qu’on peut le voir arpenter le macadam, on n’est frappé que de sa pénurie, de ses pardessus rapiécés et fatigués, de sa physionomie macabre et de ses croquenots béants aux ruisseaux. Ce qui se passe en lui, le message qu’il apporte, l’essaim des mélodies qui volettent sur ses pas sont quelque chose d’invisible, Ainsi Verlaine, rue Descartes. En entendant dire par quelque voisin que le Monsieur du 39 de cette rue était décédé la veille, les commères à peine s’arrêtaient pour dire leur mot et, probablement, davantage pour se répandre en plaintes sur sa compagne que pour regretter sa perte. Verlaine, ce n’était rien qu’un clochard foudroyé, un individu à l’aspect de mendigot et dont on ne connaissait rien que les brutales crises d’ivrognerie et les déchéances d’hospitalisé.
– C’est ce qu’on appelle la gloire ?
Avec le droit à la famine,
À la grande misère noire
Et presque jusqu’à la vermine !
– C’est ce qu’on appelle la gloire !
Ces vers, qui font partie des Invectives, quelle cruelle amertume n’expriment-ils pas ? Qui n’en ressent l’épouvantable désespoir ?

Au chevet du poète mort
Au deuxième étage du 39, devant la porte de Verlaine, je trouvai Gustave Le Rouge. C’était un des intimes du vieux maudit. Accompagné de sa jeune femme, il était monté bien des fois, ces temps derniers, pour le voir ; ils avaient soupé ensemble. Je lui vis les yeux tout rougis de larmes. Il se disposait à sortir pour mettre à l’adresse du fils de Verlaine une dépêche de pure convenance.
Georges Verlaine n’était en rapport avec aucun des amis du poète, ni même avec celui-ci. Gustave Le Rouge remonta quelques marches pour rentrer avec moi dans le logement. J’entr’aperçus quelques ombres furtives que ma présence fit s’enfuir et Le Rouge m’entraîna dans la salle à manger où, en décembre ou en novembre, j’avais trouvé un Verlaine si heureux ! Cette salle à manger n’était plus la même. On avait fermé les persiennes et on n’y voyait que mal.
Je n’avais jamais visité de mort. Cet appareil m’impressionnait ; je ne demandais pas à voir Verlaine, Cependant, j’entendis un pépiement d’oiseaux. C’étaient les oiseaux que Verlaine aimait. Il s’était amusé à leur dorer leur petite cage. Les oiseaux chantaient, innocents des choses.
Je demandai à voir Eugénie Krantz. Le Rouge me dit qu’elle venait de descendre, elle était allée faire les provisions ; et puis il me parla de la mort du poète, qui s’était produite brutalement et dans des conditions extraordinaires. Le 7 janvier, il ne semblait pas mal, pas plus, en tout cas, que les autres jours, et avec André Cornuty, Cazals et d’autres camarades, il avait beaucoup bavardé, mêlant à ses plaintes habituelles des regains de plaisanteries. C’était assez normal chez lui, qui passait assez facilement de la gaieté au chagrin et aux larmes. Vers le soir, ses amis l’avaient quitté, laissant Eugénie Krantz à son chevet. Que s’était-il passé entre eux ? Sans doute il avait eu besoin de quelque chose et il l’avait réclamé. Elle lui avait mal répondu, il s’était fâché, elle l’avait couvert d’injures. Quand il se mettait en colère, elle criait toujours bien plus fort que lui. Il avait essayé de sortir de son lit dans un geste de menace. Et il avait roulé à terre (peut-être aussi par la faute d’Eugénie). Bref, elle l’avait laissé sur le parquet, dans sa quasi nudité et parmi la misère d’une pièce très mal chauffée, par cette nuit spécialement froide. Du palier, on l’avait entendu qui geignait. Mais comment aurait-on osé se mêler d’affaires pareilles ! Chacun chez soi et la paix est partout, disent les simples gens du peuple. Au petit jour, Eugénie Krantz était remontée dans l’appartement. Elle avait retrouvé Verlaine à la même place, blanc des sueurs de l’agonie. Il est bien certain que c’était le dernier coup. Il décédait le soir même.
Son récit fait, Gustave Le Rouge me demanda si j’étais désireux de saluer le mort. Je passai dans la petite chambre où il dormait. C’était une pièce très pauvre d’aspect, mais émouvante par sa simplicité. Aux murs pendaient quelques tableaux sur lesquels mes yeux ne s’arrêtèrent point. Attiré par le pauvre mort qui s’était enfoncé dans l’éternel sommeil (qui n’est peut-être, après tout, qu’un trompe-l’œil !), je ne pouvais rien voir d’autre. Sa figure au crâne monstrueux semblait rêver. Ses bras étaient allongés sur les draps. Une petite croix brillait sur sa poitrine, à côté de quelques brindilles de buis. Le lit était banal, mais très convenable. Pour Verlaine, on l’avait revêtu d’une chemise vraiment de cérémonie. Autour de son cou amaigri, on lui avait noué une belle cravate noire. C’était une chose qui n’avait aucun sens, sauf que, pour cette dernière journée parmi les hommes, on avait pensé à lui faire honneur. Les pauvres ont de ces caprices qui sont une vertu du cœur.

Dans la chambre submergée d’ombre, j’aperçus Cazals. Ce jeune homme, qui adorait Verlaine, ne pouvait pas se détacher de lui. Il était sur un tabouret et il dessinait. Comment y voyait-il ? Je n’en sais rien. La pièce avait ses volets clos et, dans la hâte des premiers soins, on n’avait trouvé à allumer que des bougies roses. Ces bougies non plus n’avaient rien de bien correct. Le pharisaïsme ordinaire n’était ici pas de mise. Mais personne n’y aurait pris garde. Il n’y avait partout que de l’amour. Avec une piété admirable, Cazals, qui n’était peintre que de cœur, s’efforçait donc de travailler, cherchant à fixer les traits de Verlaine avant la dissolution.
J’avais fait à Cazals un signe de tête ; je regardai un long moment le pauvre mort, pour qui enfin était terminé le calvaire. Il avait l’air au fond de l’Océan, flottant à travers de vagues transparences, dans l’infini de la vie éternelle. Que l’on s’occupât de sa vieille carcasse lui était bien indifférent, du haut du ciel où sans doute il était. Je me retirai de la chambre et je proposai à Le Rouge de porter au bureau de poste la dépêche qu’il avait écrite pour Georges Verlaine. J’en pris la teneur de ses mains, heureux de lui servir à quelque chose. L’idée de me trouver en face d’Eugénie Krantz ne m’avait pas peu décidé à activer mon départ.

Eugénie Krantz
Dès le début de ce récit, j’ai indiqué que quinze ou vingt jours avant la fin de Verlaine j’avais en l’occasion de le rencontrer et que nous avions dîné ensemble. Au cours de ce dernier repas (dont Cazals et Gustave Le Rouge ont dit un mot, d’après ce que Verlaine lui-même leur avait raconté), la conversation devait tomber sur Eugénie Krantz. Voilà pourquoi j’y reviens.
À tous ceux qui ont étudié la vie de Verlaine, ses relations avec cette personne apparaissent inexplicables. Dans les années où ils se sont fréquentés, Verlaine n’avait évidemment rien d’un homme séduisant, ni même appétissant et acceptable, mais quand je me rappelle Eugénie Krantz, je ne retrouve dans ma mémoire qu’une femme plutôt désagréable d’aspect, à la figure rougeaude et semée de rides, aux yeux petits et méchants ; l’impression qu’elle donnait était loin de suggérer quoi que ce soit d’un pouvoir sensuel et physique, même élémentaire. En dépit des vers qu’il lui a dédiés et dans lesquels il parle de leurs « nuits, » la femme ne devait pas agir sur Verlaine par l’attrait du vice. (« Je ne puis pas me passer d’elle, » a-t-il écrit dans l’une de ses lettres.)
Avant de s’être mis en ménage avec elle, et de l’avoir affichée publiquement comme sa « presque femme, » il s’était fait héberger par elle rue Saint-Victor, et il s’était montré satisfait de la vie commune. Cependant, il ne cessait de se plaindre de ses violences. Ce n’était pas une femme de tout repos. Plus souvent qu’à son tour, il lui arrivait de s’abandonner à ses impulsions d’hypocondriaque. C’était au point qu’il devait la quitter. Le cher foyer tant désiré redevenait pour lui quelque chose d’intolérable ; il ramassait ses pauvres hardes, faisait un paquet de ses manuscrits et se reprenait à courir les routes, demandant asile à n’importe qui. Mais, la tempête une fois passée, il revenait toujours à Eugénie Krantz pour lui demander pardon.

Un dîner avec le pauvre Lélian
Le 22 ou 23 décembre, je venais de passer la journée au quartier Latin ; il était environ 8 heures du soir, une neige fuligineuse n’avait cessé de tomber et les arbres du Luxembourg en étaient couverts. Je m’apprêtais à monter dans un omnibus afin de regagner Montmartre, où j’avais mon gîte, quand, aux abords de l’Odéon, j’aperçus Verlaine. Que faisait-il là ? Nous étions en hiver, un hiver particulièrement glacé et lugubre. Verlaine était coiffé de son chapeau de feutre habituel, un chapeau déformé et décoloré ; un large manteau du type mac-farlane flottait sur son corps plutôt décharné. Bien qu’il s’aidât de son bâton, il n’avançait qu’avec peine.
« Bigre ! fit Verlaine aussitôt que je l’eus rejoint, quel temps pour les chiens ! »
II m’avait serré dans ses bras. Sa satisfaction de me voir n’avait rien de joué. C’était l’homme le plus naturel qui ait jamais vécu, son esprit répugnait à l’affectation et autour de lui aucune pose n’eût été possible. Chez Verlaine, l’homme est l’œuvre, et inversement.
« Dînez avec moi, reprit-il presque immédiatement, Vanier m’a donné des argents et la vie est belle ! »
Sans doute disposait-il d’une dizaine de francs dont l’avait gratifié son éditeur. Quand il lui apportait un poème inédit, Vanier lui fourrait dans la poche une large pièce de cent sous en argent. C’était de quoi faire une noce magnifique !
« Je connais une maison où l’on mange très bien, » ajouta Verlaine d’un air fin et malicieux.
Et, sans avoir attendu ma réponse, il m’avait déjà pris le bras et m’entraînait vers un restaurant proche.
C’était rue Racine, à deux pas de l’Odéon. Il fallait passer sur l’autre trottoir ; des fiacres roulaient sous la neige, dont les flocons épais tourbillonnaient. Dans la clarté des becs de gaz, on aurait dit des vols d’anges.
J’étais très fier d’accompagner Verlaine, mais autour de nous les gens s’en écartaient, comme effrayés de l’air douteux de mon bizarre compagnon. Il avait son chapeau rabattu sur ses yeux, qui étaient vifs et luisants, Je l’entendis tousser une ou deux fois ; des râles sifflaient dans sa poitrine malade.
Bientôt, une devanture étincela dans une rue et Verlaine poussa une porte. Je me rappelle une salle longue et étroite ; dès l’entrée, on était jeté dans une atmosphère lourde, toute chaude d’odeurs de friture. Le patron s’était élancé pour recevoir ses clients ; je le vis qui saluait Verlaine avec un air de déférence particulièrement marquée. Il nous conduisit à travers son établissement. Assis à des tables, des couples dînaient, d’étudiants ou bien d’employés, qui semblaient avoir là leurs habitudes et qui se connaissaient les uns les autres. L’apparition de Verlaine les surprit. Sa silhouette était familière à la plupart. Mais il leur était plus connu par ses chutes d’homme tombé à la crapule que par ses chants immortels.
Un convive heureux
« Qu’est-ce que vous prenez ? » fit Ver laine après avoir regardé le menu.
Il y avait dans sa question quelque chose d’avantageux.
Aux pauvres gens, la chance parfois sourit. Ce soir-là, Verlaine n’était pas un « resquilleur, » il s’était même offert le luxe d’un invité et il paierait tout, recta ! La grande douleur des malchanceux, c’est de vivre comme humiliés, c’est d’être constamment des offensés. S’ils ne souffraient que d’avoir faim et de se serrer le ventre, ils s’en consoleraient encore, mais ils n’ont pas le droit de former même un caprice ! on les traite comme des inférieurs à qui l’on fait la charité dès qu’on leur donne quelque chose, on les froisse dans leur dignité et on les vexe !
« Figurez-vous, me dit Verlaine, que mes affaires sont près de s’arranger ! Un jeune homme qui s’appelle Barrès et qui me veut, paraît-il, un grand bien, a eu l’idée de grouper des amis, parmi lesquels il y a votre père, Henry Bauër, Coppée, le comte de Montesquiou. Ils voudraient que j’aie une fin de vie digne, je crois qu’ils me feront des mensualités : 125 francs, 130 francs régulièrement ! »
J’avais bien entendu parler de cette collecte et j’avais même vu chez Verlaine le secrétaire du comte de Montesquiou, qui était là pour lui verser une somme. À présent, Verlaine s’en ouvrait avec confiance, il paraissait en veine de confidences.

Comment en vint-il à parler d’Eugénie Krantz ?
« Elle n’a pas un bon caractère, fit-il soudain, mais elle tient très bien mon ménage ; elle me raccommode mes vêtements, elle fait mon marché et m’assure une vie rangée… »
C’était parti comme une réponse à des griefs imaginaires que j’aurais pu formuler, car beaucoup, parmi ses amis et ses disciples, s’indignaient de certaines façons d’Eugénie Krantz. En somme, elle exploitait Verlaine. Dès qu’il avait quelque argent à toucher, elle s’arrangeait pour se le faire livrer et il n’en restait rien pour le poète. Mais Verlaine ne s’en souciait guère. Il savait bien que, chez une femme comme elle, il fallait faire la part de l’intérêt et sa présence à ses côtés lui était un tel bonheur ! L’hôpital, la prison, les bouges, tout cela c’était bien à souhait pour sa gloire, mais il en avait « marre » de vivre en vagabond, de n’avoir pas de toit où s’abriter, de pierre où poser sa tête ! Tous ses essais pour se fixer n’avaient jusqu’alors abouti à rien, Comme un arbre déraciné, il aurait voulu s’attacher aux rives, mais l’orage l’avait renversé et il roulait à la fange. Au milieu de ces catastrophes, Eugénie Krantz était une espérance, une possibilité qu’il conservait, et à quoi il s’attachait.
« J’ai une photo d’elle que j’adore, » me dit encore le poète.
Et, de la poche de son veston, qui était tout râpé et constellé de taches, il sortit un portrait fané, décoloré, représentant une élégante jeune femme, à la taille nerveuse, bien cambrée et fine, avec une tête du plus beau style Second Empire, avec des cheveux en frange sur le front, comme sur les toiles de Manet. Sans doute c’était Eugénie Krantz, mais avec vingt-cinq ans de moins et dans une sorte de luxe.
« N’est-ce pas qu’elle est exquise ? » re prit Verlaine.
Les années qui avaient passé ne comptaient pas ! Le poète ne voit dans la vie que ce que son âme lui permet d’en découvrir ; son imagination arrange le monde et les êtres.
« Elle était danseuse, » me dit-il après un petit silence.
Je n’avais guère su que répondre. En ce moment, il avait fui la terre. Ariel qui danse sur un fil d’or n’entendrait rien de nos cris. Il avait allumé sa pipe. Un nuage odoriférant flottait au-dessus de sa tête hirsute. Autour de nous, la salle s’était vidée ; les garçons ôtaient les couverts et rassemblaient les chaises contre le mur. La chaude atmosphère continuait de sentir bon dans la salle.
Dans quel monde habite le poète ? De toutes les sphères que traverse l’homme, quelle est celle où respire l’âme ? La réalité n’a-t-elle pas cent formes ? Et, les yeux fixés sur son illusion, Verlaine n’a-t-il pas plus vécu sa propre vie que ceux qui le jugèrent lunaire ?
La dernière garde d’honneur
C’est le vendredi 10 janvier 1896 que devaient se dérouler les simples obsèques du pauvre Lélian. Jamais n’avait étincelé plus radieux soleil. À l’église Saint-Étienne-du-Mont, une foule extraordinaire s’était rassemblée, non par l’effet de cette curiosité que provoquent généralement des cérémonies de ce genre quand elles se rapportent à des hommes célèbres, mais dans un sentiment d’étonnante tristesse. Ce Verlaine, qui avait été l’un des plus merveilleux chanteurs dont l’humanité se fût honorée, n’avait reçu du monde que des outrages. Sur son cercueil, personne n’aurait pu déposer autre chose que d’humbles bouquets. Aucune puissance n’aurait fait qu’il y brillât une autre croix que celle du crucifié, son frère en douleur. Parmi la multitude des assistants, des académiciens se pavanaient qui devaient faire grand étalage de leur admiration pour Verlaine devant son tombeau. Mais quel besoin Verlaine avait-il de leur certificat dérisoire ? C’était dans le petit monde de la bohème, parmi les pierreux, les clochards, les étudiants et les ratés des Lettres que Verlaine s’était recruté sa garde d’honneur. Celle-ci devait, à elle seule, lui frayer sa voie vers la postérité et vers la gloire.
Verlaine sur son lit de mort, par F.-A. Cazals
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(Saint-Georges de Bouhélier, in Le Figaro, cent-quatorzième année, n° 7, « Le Figaro littéraire, » samedi 7 janvier 1939. Même si nous leur avons parfois préféré des images de meilleure qualité, les illustrations sont extraites de l’article original)
Fernand Mysor, qui vient de mourir à l’âge de cinquante-quatre ans, était un des écrivains les plus probes, les plus nobles de ce temps. Il se tenait loin de la réclame et de l’agitation, à l’écart des chapelles et des coteries, ne vivant que pour son œuvre. La grande presse lui a consacré quelques lignes. C’est logique, Fernand Mysor n’étant pas un cabotin. On peut dire qu’il constituait une hautaine exception parmi les romanciers contemporains, avides de publicité, bâclant leurs ouvrages pour en retirer un profit immédiat. Tel n’était pas le « cas » de Fernand Mysor. Ennemi de toutes les combinaisons, il tranchait par sa sincérité sur la valetaille de lettres, et c’est sans doute parce qu’il ne pouvait s’adapter à nos mœurs d’arrivistes qu’il a prématurément disparu de ce monde. Artiste et savant à la fois, aimant la clarté et la limpidité, plein d’espoir dans le règne de la justice, pacifiste, convaincu et parfait honnête homme, ne faisant pas de politique, Fernand Mysor laisse une œuvre qu’on ne saurait négliger. La place qu’il occupe dans les lettres contemporaines est fort enviable. Cependant, il n’a pas eu la place qu’il méritait : elle eût été très haute, dans une société moins terre-à-terre.
L’auteur de ce chef-d’œuvre, La Ville assassinée, roman d’anticipations, se complaisait dans les sujets inactuels. Chacun de ses livres est solidement construit : le fond et la forme s’y marient harmonieusement, faisant sur le lecteur une impression profonde. Il faut relire les Poèmes de la Belle Étreinte, l’Absent, pièce en trois actes, le Cœur blessé, contes, la Négresse dans la piscine, Par T. S. F., Spasmes, romans. Ces œuvres ne laissent après leur lecture aucun vide dans l’esprit, et celui qui les a comprises se sent comme régénéré et meilleur. Semer des idées en un langage harmonieux, tel est le but que se proposait Fernand Mysor dans ses ouvrages.
Ce but, il l’a pleinement atteint avec ses romans de préhistoire. Marchant sur les traces de J.-H. Rosny aîné, le créateur du genre, il est resté, après lui, original et personnel. On peut dire qu’il était, avec l’auteur de Vamireh, le meilleur représentant du roman de préhistoire, évocateur des âges disparus.
Les Semeurs d’Épouvante nous ramènent à l’époque des grands sauriens, en cette période secondaire pendant laquelle le globe terrestre subit d’importantes transformations. L’homme n’existait pas encore, mais tout l’annonçait et le préparait. L’auteur l’a cependant placé au centre de son livre, afin de nous montrer combien l’espèce humaine eut à lutter pour arriver à dominer la nature et à prendre sa place parmi les êtres. Il suppose que son héros a fait un rêve qui le jette dans un monde chaotique, plein d’épouvante et d’embûches. Occasion pour Fernand Mysor de louer l’effort humain et de nous faire assister à la naissance de la civilisation.
Nous errons avec son héros en des paysages magnifiques, nous luttons avec lui, nous souffrons, nous créons. Les épisodes d’un tel livre, essentiellement dramatique, hantent longtemps notre esprit. Chaque page nous fait faire un pas en avant dans le domaine de l’imprévu et de l’inexploré. C’est une œuvre maîtresse qui nous fait penser et nous pousse à agir. Elle est pleine de beauté et de sentiment.
Avec Va’hour l’Illuminé, nous pénétrons au cœur même de la Préhistoire. L’auteur nous transporte dans le monde des chasseurs magdaléniens, artisans et artistes qui vivaient environ 20.000 ans avant notre ère. Le milieu est admirablement reconstitué. Les personnages vivent d’une vie intense. Les hommes qui habitaient les bords de la Vézère n’étaient point des « sauvages. » C’étaient, pour leur époque, des surhommes. L’un d’eux, Va’hour, incarne la civilisation du paléolithique supérieur. Il est l’animateur de sa tribu, le constructeur dont le regard scrute l’avenir et dont le cerveau pense plus loin que ceux qui l’entourent. Il guide ses frères vers un idéal de justice et d’harmonie ; il leur révèle le sens de la vie et la raison d’être de leur existence. Il est d’autres peuplades moins évoluées qui ne pratiquent pas la même religion d’amour et de fraternité. Va’hour parvient à en faire des êtres civilisés, des hommes vraiment nouveaux. Va’hour, le Héros de la Paix, l’apôtre de la fraternité humaine met en pratique, bien avant le Christ, la formule salvatrice : « Aimez-vous les uns les autres. »
Je ne puis donner ici qu’une très brève esquisse de ce livre qui abonde en paysages pittoresques, en situations tragiques, en nobles caractères d’hommes et de femmes, et qui n’est pas seulement un beau livre, mais encore un bon livre. Va’hour l’Illuminé est une œuvre maîtresse qui restera et finira par s’imposer lorsque la vague de bluff qui sévit présentement dans le monde des lettres aura rejoint le néant.
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(Gérard de Lacaze-Duthiers, in L’Esprit français, troisième année, nouvelle série, n° 61, 10 juillet 1931 ; illustration de Rod Ruth)
« Soudain, une pierre qui roule, un cri !… La pioche mettait à découvert un crâne bestial, bombé déjà, extraordinaire, dont les orbites vides s’emplirent pour moi d’un regard infini, plongeant à travers des myriades de siècles : L’ancêtre, l’ancêtre qui ressuscitait ! »
( « Le Savant fanatique, » d’un jeune auteur, 1907)
« Les abbés Bouyssonie et Bardon viennent de découvrir un homme-singe. »
(Tous les journaux, 1908.)
Enfin, le voilà reçu officiellement sous la coupole. Qui ça ? Le « pithécanthrope, » parbleu ! La presse a négligé de nous dire de quelle langue s’est servi le récipiendaire pour répondre au discours d’installation que lui adressa M. Edmond Perrier : ne froissons aucune nationalité et mettons que ce soit l’espéranto.
Tout de même, j’en éprouve un petit chatouillis de satisfaction, ayant fort prôné sa candidature ; car je me vante aujourd’hui d’avoir, pour la première fois de sa vie – ou de sa survie, si vous préférez – mené ce grand-papa au théâtre.
Aussi avec quelle émotion je pris hier le chemin du Muséum, c’est ce que je vous laisse à imaginer. Lorsque, muni d’une introduction de M. Perrier, je sonnai à la porte du laboratoire de M. Boule, savez-vous qui venait d’en sortir ? Le président du Conseil lui-même, à qui rien d’humain, ni de préhumain, n’est étranger ; entre une audience et une interpellation, il s’en était couru comme moi déposer sa carte chez l’Ancêtre.
« Est-il vrai !… m’écriai-je, brûlant toute politesse à mon hôte dans le premier feu de mon impatience, le missing link est enfin trouvé ?
– Vous m’abordez, me répondit M. Boule, non sans un sourire malicieux, dans les mêmes termes que M. Clemenceau ; il s’est campé là devant le fossile en s’exclamant : « Ainsi, ça y est, ce n’est plus un mythe !… » Et avec une courtoisie exquise, en passe de devenir préhistorique, le directeur du laboratoire me présenta le nouveau pensionnaire.
C’est un crâne pétrifié que revêt une chaude patine de rouille sur fond d’ivoire, et cette bigarrure lui prête un aspect de vivacité sous les stigmates de son long séjour au sein de la strate. Homme ou brute ? On ne peut décider, c’est la perfection de l’équivoque : les menus insignes de la race simienne dont il s’ornemente, sont indiscutables et, néanmoins, – pour vous citer le mot d’un autre savant, M. Manouvrier, que je suis allé consulter aussi sur son perchoir, dans les combles du musée Dupuytren où il collectionne nos portraits de famille, – et néanmoins « c’est un vrai cerveau de Parisien ! » Clemenceau lui-même s’y est reconnu, et il s’y connaît, je pense. Bref, ce parent pauvre qui nous revient du fond de sa province après un exil de cinquante mille ans, se sent très à l’aise parmi notre luxe électrique ; ce vieux de la vieille, impose le respect de sa calvitie : toi, mon lecteur, dans quelques années, tu feras une figure aussi sommaire, et je voudrais t’y voir dans cinquante mille !
Enfin, pour achever de vous le dépeindre, je note ce hasard qui est symbolique ; les premiers coups de pioche des bons abbés qui l’exhumèrent l’ont marqué au front comme d’un signe d’honneur, à l’endroit même où s’ébaucha la pensée humaine…
« Estimez-vous que cette découverte, demandai-je au savant paléontologue, corrobore ou non la théorie du transformisme en ce qui concerne l’origine de l’homme ? »

Pour toute réponse, M. Boule aligna devant moi six crânes, dans l’ordre même où je les exposai au foyer du théâtre Antoine : celui d’un chimpanzé en tête de file, puis par progression de mérite, c’est-à-dire à raison de leur développement, les crânes de Java, du Néandertal, celui-ci de la Chapelle-aux-Saints, celui d’un Australien actuel, et enfin le chef de l’Homo sapiens. De bout en bout, sans solution de continuité, la chaîne se tenait, et mon regard glissait d’un crâne à l’autre sans heurt ni surprise, sans même le soupçon que chacun de ces légers intervalles était un abîme millénaire !
Il apparaît donc que la preuve est faite, autant qu’elle se peut en pareille matière, à savoir par voie de rapprochement logique et de présomption impérieuses : l’acte de naissance de l’humanité a été signé dans une forêt vierge de l’âge quaternaire par la main velue d’un anthropoïde. Du jour où Darwin prophétisa ce missing link, comme Le Verrier la planète Neptune, les orthodoxes hurlèrent en chœur : « Montrez-le nous !… » Or, à chaque fois qu’on le leur montre, ils le récusent : « Ce n’est qu’un fragment, » ou bien encore : « un dégénéré ! » L’année dernière, d’excellents confrères de la presse fossile, et notamment M. Paul Souday, m’accablaient de leur meilleur sourire : « Ce jeune auteur se la baille belle ! Il assoit sur une fable la donnée sociale de sa pièce ! Jamais, jamais on n’a découvert le missing link… » Qu’en dites-vous, cette fois, mon cher confrère ? J’eus l’avantage de vous faire connaître le pithécanthrope d’Eugène Dubois, que vous ignoriez.
Ouïtes-vous parler du pithécanthrope de la Chapelle-aux-Saints ? Celui-ci est de beaucoup plus remarquable, étant le premier qui ait consenti de nous montrer sa face au lieu de nous tirer une révérence à la dérobée, en nous jetant au nez sa calotte crânienne. Et combien probant son témoignage, quand on considère que ce dernier venu a comblé un vide, non au point de départ, mais au terminus de la descendance, à proximité immédiate de l’homme ! Nous logeons maintenant sur le même palier ! Ainsi, mes bons amis de l’orthodoxie, vous n’avez plus qu’une échappatoire, c’est d’exiger, avant de vous rendre, qu’on déterre sous la crypte de Notre-Dame un pithécanthrope prévoyant, qui tienne entre ses doigts de squelette un parchemin avec cette mention : « C’est moi qui suis le missing link, le fils du singe et le père de l’homme. »

Reste, il est vrai, une objection de tout autre ordre, et je vous la souffle : elle m’a été faite il y a fort peu de temps par la Semaine religieuse de Genève, un des grands organes du protestantisme ; c’est à savoir qu’on a relevé des traces de l’homme très antérieures au pithécanthrope. Rien de plus exact. On n’oublie qu’un point, et je traduis ici la pensée des savants que j’ai consultés, c’est que, lorsque cet homme ressuscitera, lui qui déjà se taillait des armes et des outils qui ont survécu à ses ossements, il se trouvera être plus singe encore que le pithécanthrope ! Méfiez-vous donc de ce suprême espoir en l’inconnu : c’est le pavé de l’ours que vous suspendez au-dessus de vos têtes. Et puis, Messieurs, réfugiez-vous dans la symbolique de l’abbé Loisy qui permet de tout interpréter, mais soyez beaux joueurs en face de la science : votre dernière carte est perdue, car il faut convenir que ces deux braves abbés de la Corrèze, qui ont découvert un pithécanthrope dans une chapelle où trônaient des saints, viennent de jouer là un tour de singe à l’orthodoxie de Pie X, aussi bien qu’à celle de Calvin !
Or, tandis que M. Boule se détournait pour aller me chercher son rapport qui paraît en même temps que ces lignes, je saisis à pleines mains le crâne de l’Ancêtre et je lui dis :
Litanies au pithécanthrope.
« Toi qui me tends un miroir sordide, je t’avoue pour père ; je me regarde en face dans ta face ;
Ne va pas croire que je tire vanité de voir plonger mon origine jusqu’à ta bassesse ; mais j’y gagne la fierté d’être monté vers un peu de noblesse par tes propres forces: tu es beau déjà de ton effort vers moi ;
L’Esprit n’a point créé dans sa sagesse dès le commencement, il se cherche à travers l’évolution : en est-ce moins l’Esprit, s’il se trouve ?
Ainsi la déchéance n’est plus au bas, mais au haut de l’échelle en cas de culbute : tu nous es ensemble un encouragement à nous surmonter à l’infini, et un avertissement à ne pas succomber au poids du passé ; nous savons maintenant où nous retomberions !
En vérité, tu fus l’animal religieux, le singe mystique, toi qui portais un mufle de bête et qui cependant mourais à genoux, dans la pose rituelle où l’on t’a retrouvé ;
Et je me penche vers toi pour communier dans ta religion qui, pas plus que ta race, ne t’a trompé, mais s’est dépassée ; car ma raison la plus lumineuse, comme ta confuse imagination, est étreinte d’angoisse devant un mystère qui s’est agrandi en se reculant ;
Ton âge sans doute ignora le baiser ; si j’avais pu, par anachronisme, te tomber jadis sous la patte, je n’aurais éprouvé que ta morsure pour tout embrassement, ô ancêtre ;
C’est pourquoi je veux te rendre, en piété meilleure, ce que tu as fait pour moi en efforts obscurs… »
Et, portant à mes lèvres le crâne bestial, j’y mis un baiser religieusement.
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(Paul-Hyacinthe Loyson, in Comœdia, troisième année, n° 460, samedi 2 janvier 1909 ; les deux illustrations sont extraites de l’article)
Nous avions déjeuné, ce jour-Là, rue Colonna-d’Istria, au restaurant Bouttau, l’une des curiosités du Vieux Nice, où m’avait conduit le correspondant des Nouvelles Littéraires, M. Raymond Febvre, qui dirige un hebdomadaire de si belle tenue : L’Essor Niçois.
Nous avions retrouvé, dans la « cave-salon » de Bouttau, Albéric Cahuet, l’auteur du Masque aux yeux d’or et de Régine Romani, romans riches et solides, dont on n’évite pas la séduction et qui, avec une progression sûre, font la conquête du public.
La conversation était délicieusement animée ; Marie Bashkirtseff, la mystérieuse petite héroïne dont la grâce énigmatique séduit toujours les écrivains mais se fait plus présente dès qu’ils arrivent à Nice, inspira à Albéric Cahuet une évocation de la plus charmante piété.
Cahuet est l’un des amants posthumes de Marie Bashkirtseff. Cette géniale enfant est sa Princesse lointaine, très lointaine, sa Princesse morte. Il a, d’ailleurs, tenté le miracle de la faire revivre dans Le Masque aux yeux d’or, et il y a réussi au point que des amies de la jeune Slave ont tendu les bras vers cette ressuscitée. Il prépare un autre livre, un livre de réalité stricte, qui sera aussi un livre d’amour. Pour l’instant, il attirait notre attention sur les Cahiers intimes de Marie Bashkirtseff, publiés de la veille par un autre fervent du même culte, M. Pierre Borel. Il observa que cette exhumation de documents rendrait toute sa vérité à un figure romanesque orgueilleusement pure, mais trop désincarnée par le Journal réduit que l’on publia voici un tiers de siècle.
« André Theuriet, chargé de l’édition de ce journal, fit de son mieux. Il dut tenir compte des susceptibilités d’un temps, d’une famille, d’une société. Il a écarté les pages où la pensée prenait un caractère trop intime, où la sensibilité se découvrait sans prudence. De même, il n’a pas voulu imprimer les ingénieuses impertinences de l’enfant, les croquis endiablés, à l’emporte-pièce, de la jeune fille. Il ne nous a révélé que la cérébrale. Il a supprimé, ou presque, la sensitive, l’espiègle, la passionnée. D’où la légende qui a fait de Marie Bashkirtseff un être sec, une ambitieuse sans tendresse et presque sans féminité. Assurément, il y avait en Marie cet individualisme ardent qui caractérise les jeunes d’aujourd’hui, car elle reste au fond une figure très moderne. Mais les Cahiers publiés par Borel témoignent qu’elle demeurait néanmoins profondément femme. Il ne faut plus lire le Journal sans lire les Cahiers, ni lire les Cahiers sans lire le Journal.
L’humaniste Cahuet parla ensuite d’un autre humaniste, M. Pierre de Nolhac dont, par une curieuse coïncidence, nous avions tous lu le matin même un précieux petit livre, Érasme et l’Italie (troisième numéro des Cahiers de Paris).
Je fis observer que Pierre de Nolhac ne pouvait s’arrêter en si bonne voie et qu’il devait, après Érasme et l’Italie, nous donner un Érasme en Angleterre, qui ne manquerait point d’être fort savoureux et riche en enseignements.
Comme nous serions heureux de voir le poète humaniste faire revivre devant nous les entretiens de l’hiver 1499 à Oxford entre Colet, Grocyn, Linacre, Thomas More et Érasme. les leçons de Magdalen College où Colet expliquait et commentait les épîtres de Saint Paul, Colet dont Érasme écrivait de Londres à Robert Fisher, le 5 décembre 1499 : « Lorsque j’entends Colet, je crois entendre Platon lui-même. »
– C’est une vie complète d’Érasme qu’il nous faudrait, reprit Cahuet, une vie lyrique où la documentation serait considérable mais invisible, oubliée…
Vous réclamez un Érasme en Angleterre, mais Pierre de Nolhac ne regrette-t-il lui-même dans la préface de son petit livre de n’avoir pas écrit un Érasme en France, « qui eût conté les liaisons du grand humaniste avec les hommes de notre pays ? » – Je sais que Pierre de Nolhac considère Érasme comme le vrai maître de Rabelais et pense que, par ses Adages et ses Colloques, il participa grandement à l’éducation de Ronsard et de Montaigne.
Je n’ai point oublié les termes si émouvants de la lettre souvent citée de Rabelais à Érasme, datée du 30 novembre 1532 :
… Mon père très humain… ET PLUS LOIN : Je vous ai appelé père, je vous appellerais même mère si votre indulgence me le permettait…
Je sais qu’avant Voltaire, Érasme entretint une correspondance véritablement internationale, qu’il est véritablement « l’homme de la Renaissance » et qu’autour de lui pourrait s’édifier le roman historique d’une grande époque humaine…
Je préconise pour lui la méthode que Cahuet a employée pour Maria Bashkirtseff… et que je compte utiliser encore…
Je porte en moi tout ce que Marie Bashkirtseff a écrit, tout ce que l’on a écrit sur elle, tout ce que ceux ou celles qui l’ont connue m’ont dit d’elle, journal, correspondance, propos, échos de conversations amusées ou de discussions violentes, plaintes et rires de fillette, accents de femme naissante, cris de joie, de colère, d’amour, appels désespérés à la gloire, cris de terreur devant la mort si tôt venue. Tout cela s’anime en moi. Le document disparaît et je traite cette héroïne réelle comme une créature de mon imagination. Ainsi apparaît-elle dans Le Masque aux yeux d’or, qu’un de nos auteurs dramatiques va mettre à la scène. Ainsi la retrouverait-on peut-être encore dans le personnage de mon dernier roman, Régine Romani, une Marie Bashkirtseff qui serait brune et qui aurait réalisé une aventure d’amour. Ainsi tenterai-je enfin de la présenter dans mon prochain livre, sans fiction mais non point sans passion… »
Depuis quelques instants, j’étais un peu distrait. Un gros homme venait d’entrer, Gaston Leroux, roi des reporters et prince du roman-feuilleton !
Ma décision fut vite prise et je souris intérieurement…
« En voilà un, pensai-je, qui ne se doute guère du dessert que je lui réserve… »
Leroux nous avait reconnus…
*
En sortant, nous gagnâmes le quai des États-Unis et, de là, la fameuse promenade des Anglais.
J’essayai « d’entreprendre » Gaston Leroux…
« Comment osez-vous songer à m’interroger en face d’un pareil spectacle ! me répondit-il en souriant. Faisons notre promenade bien sagement, bien paresseusement, comme des nouveaux riches, et tout à l’heure vous viendrez au Palais de l’Étoile du Nord où je me livrerai à vous, pieds et poings liés. Je dois bien cela à un jeune confrère. Je ne serai jamais « interviewé » autant de fois que j’ai « interviewé. »
Et Gaston Leroux éclate de rire…
*
Une heure plus tard, dans l’immense cabinet de travail du frère de Rouletabille…
Je regarde la bibliothèque avec une admiration qui n’est point feinte…
« Je suis bibliophile, dit en s’excusant Gaston Leroux ; mais un bibliophile qui lit ! Hélas, il est très difficile de travailler avec tous ces livres… Dans la pièce où il écrit, un homme de lettres ne devrait avoir que des fleurs…
Mon rêve serait de passer mon temps à lire et de ne plus jamais écrire une ligne…
Il y a de si beaux livres ! Regardez : cette édition des œuvres complètes de Voltaire fut établie de son vivant ; voici Platon et Walter Scott, mes maîtres, la Sainte Bible avec les gravures de Marillier, Corneille illustré par Moreau le Jeune, l’édition nationale de Victor Hugo, les œuvres d’Augustin Thierry, un homme formidable, tout Musset, tout Michelet et la collection complète des Mémoires historiques. Je les ai tous là. Pas un ne manque à l’appel. Ce fut ma vraie nourriture de reporter.
C’est avec ces Mémoires qu’a été établie, qu’aurait dû être établie notre Histoire de France…
– …
– Des souvenirs, des notes biographiques ? Vous croyez, vraiment ? Eh bien, je suis né le 6 mai 1868. C’est la vérité mathématique, si j’ose dire. Mais celle-là, il ne faut pas la dire ; jurez-le-moi ! La vraie vérité humaine, c’est que j’ai cinquante ans – vous ne me trouvez pas plus de cinquante ans ? – et que je suis bien décidé à avoir cinquante ans le plus longtemps possible, jusqu’à ma mort qui, je l’espère, arrivera le plus tard possible.
Je suis né à Paris, faubourg Saint-Martin, juste à côté de la mairie du Xe. L’autre jour, ayant découvert sur des papiers à quel numéro du faubourg j’étais né, je me mis en tête de chercher la maison natale ; je trouvai au rez-de-chaussée une entreprise de pompes funèbres !
Là où je cherchais un berceau, je trouvais un cercueil… J’ai f… ichu le camp !
C’est d’ailleurs par hasard et entre deux trains que je suis né à Paris. Mes parents étaient en voyage. Ma mère était Normande, mon père Manceau.
Mon père était entrepreneur de travaux publics et c’est lui qui restaura le château d’Eu sur les plans de Viollet-le-Duc.
J’ai fait mes études au collège d’Eu avec le duc d’Orléans. J’étais très camarade avec Philippe. Nous étions toujours en train de nous battre tous deux comme de vrais chiffonniers.
Lors de l’expulsion des princes, j’envoyai un article – anonyme – à un journal d’Eu. L’article ne parut pas et j’en fus fort vexé.
Dès le collège, j’étais tourmenté par le démon de la littérature. Je m’amusais à faire des tragédies et à écrire des nouvelles. Est-il besoin de vous dire que les nouvelles ne valaient pas mieux que les tragédies ?
J’étais toujours le premier de ma classe et quand je passai mes bachot à l’Académie de Caen, seul de toute la cession, je fus reçu avec la mention bien. À cette époque, les examens étaient très difficiles !
Je vins à Paris comme étudiant et je m’inscrivis immédiatement à l’Association des Étudiants, qui n’existait que depuis un an. Je faisais mon droit, très mal ; je suivais les cours aussi peu que possible. »
*
« Ma première « chose » imprimée fut un sonnet sur Lamartine qui parut dans La Lyre universelle.
J’envoyai ensuite à la revue Lutèce un article que j’avais intitulé Mon premier article. Un soir, en me rendant pour dîner à l’hôtel Regnard, au coin de la rue Regnard et de la place de l’Odéon, où je prenais pension, j’achetai Lutèce à un kiosque. Mon article s’étalait en tête, en première page. J’étais très ému et je payai à mes camarades une tournée générale…
Je m’étais inscrit à la conférence Pottier. À dix-huit ans, j’y prononçai ma première conférence. C’était une thèse sur le droit des femmes. J’obtins un gros succès de rire. Au lieu de traiter mon sujet, je m’étais mis à parler de Jeanne d’Arc et autres femmes illustres…
À quelque temps de là, j’envoyai une nouvelle, « Le Petit Marchand de pommes de terre frites, » à la République Française qui venait de se fonder. Sembat me fit venir et m’annonça qu’il publierait la nouvelle.
Je travaillais mon droit juste deux mois avant les examens. Quand je fus reçu licencié, je m’inscrivis au Barreau. On me conseilla alors d’entrer dans le cabinet d’un grand avocat. Mais il aurait fallu attendre des années pour arriver à quelque chose ; aussi je m’inscrivis d’office et je me mis à plaider en correctionnelle. Je plaidai même en cour d’assises avec Henri Robert ; nous sommes restés des amis.
Sur ces entrefaites, je fis connaissance, à la terrasse du Clou, de Robert Charvay qui avait succédé à Aurélien Scholl comme directeur des échos à l’Écho de Paris. Je manifestai mon désir d’entrer dans le journalisme. « Apportez-moi quelque chose pour mes échos, » me dit-il. Je lui communiquai une demi-douzaine de sonnets sur les vedettes. Le premier célébrait Réjane qui jouait Sapho au Vaudeville. Ces sonnets me furent payés quatre sou le petit vers.
Et voilà la porte par où je pénétrai dans la demeure des journalistes. J’allai au Croissant où je fis la connaissance de Canivet, directeur du Paris. Il me confia la chronique judiciaire à son journal et je débutai dans l’affaire Vaillant : il venait de jeter sa bombe ! C’était débuter par une rude d’affaire, d’autant que le Paris étant un journal du soir, je devais envoyer ma copie au fur et à mesure.
Je n’arrivais pas à suivre les débats ; j’étais déséspéré, et je voulais envoyer un mot pour dire que j’étais malade et prier qu’on me remplaçât…
Mais brusquement, je me raidis. Il me semble aujourd’hui que je dus être guidé alors par l’intuition à la fois impérative et confuse que si je surmontais l’obstacle, je serais sauvé pour toujours…
Je me mis à écrire : suivant des yeux et des oreilles une phase du procès, puis la transcrivant, puis écoutant de nouveau…
C’est ainsi que, machinalement, je ne retins que l’essentiel ; mon compte rendu s’organisait autour des scènes principales.
Quand je sortis du Palais, fiévreux, les tempes battantes, on criait le Paris dans les rues. Ma prose occupait toute la première page, – à ma grande surprise, car je croyais avoir peu écrit.
Le lendemain, au premier courrier, je recevais un mot du Matin qui m’offrait sa chronique judiciaire. J’acceptai et je débutai dans l’affaire Émile Henry. Je donnai au Matin et au Paris des comptes rendus qui eurent un gros retentissement. Je commençais à trouver cela très drôle. Je ne me rendais pas compte des difficultés insurmontables que j’avais vaincues sans m’en douter.
De toutes les rubriques, la chronique judiciaire paraissait la plus solidement assise dans une tranquille tradition. Sa formule était simple : rappeler dans un article préliminaire les méfaits de l’accusé d’après l’acte d’accusation, puis donner chaque jour la chronique de ce qui se passait à l’audience. Dans le genre, il y avait des maîtres, Albert Bataille du Figaro, notre président Edgar Troimaux de l’Écho de Paris, Gaston de Mézières du Gaulois.
Un grand procès nous réunit tous à Bourges, un effroyable drame de famille où un nom de la plus vieille noblesse se trouvait terriblement compromis.
C’était là une excellente occasion de mettre en œuvre ma formule nouvelle : laisser toutes les paperasses de côté, travailler avec un seul document, la vie ! la vie au jour le jour ! Ne plus évoquer le passé, mais prévoir l’avenir ! Laisser mes confrères s’occuper de ce qui est arrivé l’avant-veille, annoncer ce qui arrivera le lendemain !
Donc, la presse du monde entier s’occupait du marquis de X… Mes confrères attendaient l’audience sans fièvre ; moi, je bouillais ; je voulais voir le marquis ! Mais il était en prison, et bien gardé !
Cependant, deux jours avant l’audience, je parvins à me procurer une feuille timbrée de la préfecture sur laquelle j’inscrivis que M. Arnauld, anthropologiste, était invité à visiter les prisons du Cher.
Le directeur de la prison centrale tint à recevoir lui-même M. Arnauld et me fit visiter l’établissement…
Quand je sortis, j’avais confessé mon marquis…
Le directeur m’accompagna jusqu’au greffe.
« En somme, lui dis-je, en manière d’adieu, vous êtes tranquille ici ! Vous n’avez jamais d’ennuis…
– Non, me répondit-il… pas d’ennuis, mais je m’ennuie ! Je suis du Midi. Il me faudrait une prison comme celle-là du côté du soleil ! »
Le lendemain, le Matin publiait en première page une correspondance de Bourges qui… Le préfet tombait en disgrâce, le directeur de la prison recevait l’ordre de faire ses paquets. Le malheureux gémissait. Il ne se doutait pas que son vœu allait être exaucé et qu’avec l’aide de mon journal, il allait l’avoir, sa prison dans le Midi !
Les plus furieux furent mes confrères : j’avais interviewé l’accusé dans sa prison. Cela ne s’était jamais fait, de mémoire de chroniqueur judiciaire !…
Le jour de l’audience, je dormais à mon banc et mes camarades en concevaient une certaine tranquillité quand, à la fin de l’audience, les journaux du matin arrivèrent de Paris. Le Matin racontait l’audience du jour avec la déposition de tous les témoins que j’étais allé trouver la veille, à leur hôtel ou à leur auberge…
Il n’y avait plus moyen de travailler tranquillement ! Rouletabille commençait à rouler sa bille ! »
*
« Je pourrais vous raconter beaucoup d’histoires plus drôles que celle-ci, à laquelle je ne me suis attardé un peu longuement que parce qu’elle fut une des premières où mon nom de journaliste s’illustra.
En 1894, je devins chef des informations au Matin. J’y faisais des leaders et du grand reportage.
J’assistai à la première révolution russe, au massacre des Arméniens dans le Caucase. Je fis des expéditions au Maroc, au moment où il était encore « barbaresque. »
Je revins à Paris. J’ai été dix ans chroniqueur judiciaire, trois ans chroniqueur parlementaire, trois ans critique dramatique.
Tous les mondes ont contribué à me documenter pour mon œuvre de romancier.
Car je ne voulais pas me borner à être un journaliste, même célèbre, et je rêvais depuis l’enfance d’être un des premiers littérateurs de ce temps, d’appartenir à la grande élite.
Je venais d’écrire une œuvre lentement mûrie en moi. Je la lus à Pierre Wolf, puis je la portai à Antoine qui la reçut, mais me demanda de la revoir.
Je me souviens que j’ai récrit le premier acte en allant de Southampton à Madère, le second de Marseille à Port-Saïd, le troisième à Saint-Pétersbourg, après les massacres de Moscou.
Revenu à Paris, je fus relire ma pièce à Antoine qui prenait l’Odéon. Il déclara, avec enthousiasme : « C’est une pièce comme Les Affaires sont les affaires ! » Elle fut jouée le 26 janvier 1907 et parut dans l’Illustration Théâtrale du 2 mars 1907.
Le public ne la comprit pas et il y eut sans doute de ma faute. N’importe, c’est la chose dont je demeure le plus fier. »
*
« Devant l’insuccès de La Maison des juges, qui tint l’affiche à peine 15 jours, je fus trouver Baschet et Normand à l’Illustration et : « Voilà, leur dis-je brusquement, je vais faire un roman ! »
Le lendemain, je leur soumettais trois sujets, un sujet tout à fait littéraire, un autre à la manière de Marcel Prévost, un troisième à la manière de Gaston Leroux, où je me proposais de traiter les aventures d’un reporter.
C’est ce troisième sujet qui fut choisi.
Les vacances arrivées, je me retirai avec ma femme à Beau-Séjour et me mis au travail.
Il fallait faire plus fort que Poe, plus fort que Conan Doyle ; il fallait faire commettre un assassinat dans une chambre hermétiquement close, close comme un coffre-fort.
C’était une gageure, mais je me disais : « Mon petit Rouletabille, il faut que tu trouves cela. »
Une nuit, je réveillai ma femme : j’avais trouvé. J’avais transporté le problème de l’espace dans le temps.
Mon argumentation, la logique des faits que j’enchaînais, ne devait pas être si mauvaise, puisqu’au collège de Falaise le professeur de philosophie, arrivé à la logique, donnait en exemple à ses élèves les explications que Rouletabille fournissait à la cour d’assises sur Le Mystère de la Chambre jaune.
Le Matin me commanda des romans-feuilletons.
C’est à Menton que j’écrivis Le Parfum de la dame en noir.
Le secret de mon succès, ma recette ? Je suis heureux de vous la livrer : j’ai toujours apporté le même soin à faire un roman d’aventures, un roman-feuilleton, que d’autres à faire un poème. J’ai eu comme ambition de relever le niveau de ce genre si décrié.
Dans le domaine du mystérieux, je n’ai jamais rien fait d’aussi réussi que Le Mystère de la Chambre jaune.
– J’avoue garder un faible pour Chéri-Bibi. Dans un genre moins sombre et où même certains voudront voir comme une caricature du genre dont vous êtes aujourd’hui le plus célèbre représentant, La Fâcheuse Aventure ou la Coquette punie m’a bien amusé !
– J’attribue une grande partie de mon succès d’abord à mon imagination, puis à l’alliance de cette imagination avec tout ce que j’ai appris au cours de ma vie journalistique.
Grâce à cette expérience chaque jour enrichie, je peux me permettre d’avoir la plus folle imagination, sans désarçonner le lecteur. Des détails précis, non inventés, de solides éléments de réalité négligemment jetés au royaume des invraisemblances, accrochent le lecteur. L’imagination, je la donne à l’aventure ; mais ceux qui agiront doivent être tout à fait vivants, mais tout doit s’expliquer.
Le lecteur permet tout s’il retombe sur ses pattes.
Dans Le Cœur cambriolé, dans L’Homme qui revient de loin, j’ai osé aborder le problème de l’Au-delà, avant beaucoup qui ont fait tant de bruit depuis.
– … »
M. Gaston Leroux sourit.
« L’aventure, autant que la psychologie pure, peut nourrir l’œuvre d’art. Kœnigsmark et L’Atlantide sont de grands livres et Pierre Benoît un écrivain que sait, quand il veut, marier la psychologie à l’action : Mademoiselle de la Ferté en est un bel exemple. »
*
« Le mouvement des lettres, à l’heure actuelle, est merveilleux, merveilleux, merveilleux.
Nous sommes à un moment où deux mondes vont se briser ou se souder. Époque riche et tourmentée d’esprits qui se cherchent…
Nous retomberons à la tradition, augmentée d’une richesse nouvelle.
Roland Dorgolès, Pierre Mac Orlan avec La Cavalière Elsa, Ramuz avec La Guérison des maladies, trois noms représentatifs des grandes tendances d’aujourd’hui…
– …
– Cette enquête de Roger Giron dans l’Éclair est fort amusante. Je lui réponds sans hésiter : Platon ! N’est-ce pas un merveilleux reporter, et l’un de premiers ? A-t-il jamais été égalé ?
– …
– J’écris en ce moment La Mansarde en or. J’ai toujours deux ou trois sujets de roman qui sommeillent en moi. Et quand je trouve dans mes lectures, – car je lis énormément, je vous le répète ; je lis tout, – des choses qui se rapportent à l’un ou l’autre des sujets en gestation, je les note et les mets dans un dossier.
Quand j’ai achevé un livre, je m’octroie deux mois de repos pendant lesquels je pense au prochain de la façon la plus paresseuse.
Je ne travaille que sur traité. Il faut que je me sente poussé par les dates. Je trace alors un plan très sommaire car, avant tout, le livre doit être logique. En second lieu, je donne des noms à mes personnages : ils ne peuvent, en effet, commencer à vivre avant d’avoir des noms et un signalement.
Comme j’ai été paresseux à établir tout cela, je me fais alors un beau programme. C’est l’époque de l’ordre.
Je colle ce programme, cet horaire, dans la chambre de ma femme ou de ma fille.
Quand elles passent devant, elles saluent respectueusement.
L’horaire porte d’abord trois heures de travail par jour, puis quatre, puis cinq… Il faut bien rattraper le retard.
Avant la guerre, j’ai habité neuf ans une petite villa à Cimiez, au-dessus de Nice.
Quand j’avais mis le point final à un roman, je bondissais sur le balcon et je déchargeais – en l’air – force coups de revolver.

C’était le signal : ma femme, ma fille, mon garçon se précipitaient sur la vaisselle. Verres et assiettes volaient à travers le jardin. Dès qu’il ne restait plus rien à casser, on prenait les casseroles et on tapait dessus : un sabbat de sauvages !
Un jour, un ami se trouvait à la maison. J’avais négligé de le prévenir, peut-être à dessein.
Les coups de revolver le surprirent, mais quand il vit tout le monde s’y mettre et la vaisselle voler en éclats, il crut que nous étions subitement devenus fous.
– Allons, allons, vous me racontez une Histoire marseillaise. C’est mal de faire concurrence à Édouard Ramond.
– Je vous garantis l’authenticité de l’anecdote. Mais, pour être tout à fait vrai, je soupçonne fort que ma femme, après une ou deux expériences, ne laissait plus que de la vaisselle un peu ébréchée à la disposition des sauvages.
– …
– C’est l’Universal, une Société américaine, qui tourne en ce moment Le Fantôme de l’Opéra. Ils ont déjà dépensé entre vingt et trente millions. Ils ont reconstruit l’Opéra là-bas.
Lon Chaney, qui faisait Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, sera le fantôme.
Le cinéma est un art qui commence, et tant que l’auteur ne sera pas au ciné quelque chose de plus important, ils feront de belles photos, mais entourées de niaiseries.
– …
– Mes livres de chevet ? Mes auteurs favoris ? Balzac, dont j’aime et relis tous les livres. Les plus beaux ne sont pas les plus célèbres. Son époque restera à cause de lui. Personne ne peut lui être comparé. Et il n’a pas seulement immortalisé une époque, mais les caractères qu’il a créés, nous les retrouvons dans les cadres actuels.
Sa correspondance m’émeut profondément : on y voit combien il a pu travailler et ce qu’il a pu souffrir.
J’aime aussi beaucoup les poètes et je relis souvent Hugo, Musset, Baudelaire et Verlaine.
De poètes modernes, Je n’en lis plus. J’ai été trop de fois échaudé… »
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(Frédéric Lefèvre, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, quatrième année, n° 133, samedi 2 mai 1925 ; caricatures de Raoul Guérin, illustrant l’entretien, et de H.-P. Gassier [Deyvaux-Gassier])
LOUIS-FERDINAND CÉLINE LE RÉVOLTÉ
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Lorsqu’un auteur se cache aussi soigneusement que Louis-Ferdinand Céline, l’interview devient du sport. Pour arriver d’abord à connaître le vrai nom de cet écrivain, son adresse (à laquelle il n’est d’ailleurs jamais) et pour enfin le surprendre en pleine occupation, il m’a fallu employer des ruses de Sioux.
Je craignais d’un tel homme une grande désillusion. Qu’allait être ce révolté qui, au cours de 600 pages, nous étale les pires misères de notre société ?
Il est heureusement l’homme de son livre.
« Puisque vous m’avez déniché, je n’ai pas la cruauté de vous renvoyer, tant pis. Mais vous êtes le premier journaliste qui me surprenne et vous serez le dernier, demain je pars. »
Alors j’ai dû engager ma parole de ne rien révéler de la personnalité de Céline, et je le regrette.
« Qu’importe mon livre ? Ce n’est pas de la littérature. Alors ? C’est de la vie, la vie telle qu’elle se présente. La misère humaine me bouleverse, qu’elle soit physique ou morale. Elle a toujours existé, d’accord ; mais dans le temps on l’offrait à un Dieu, n’importe lequel. Aujourd’hui, dans le monde, il y a des millions de miséreux, et leur détresse ne va plus nulle part. Notre époque, d’ailleurs, est une époque de misère sans art, c’est pitoyable. L’homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C’est ça, mon livre. »
Et Céline me dépeint longtemps certaines des misères et des lâchetés dont il est le spectateur quotidien, mais une question m’obsède, car à son nom j’associe ceux de Vallès et de Léon Bloy.
« Pourquoi avez-vous écrit le Voyage au bout de la nuit dans une langue si volontairement faubourienne ?
– Volontairement ! Vous aussi ? C’est faux, j’ai écrit comme je parle. Cette langue est mon instrument. Vous n’empêcheriez pas un grand musicien de jouer du cornet à piston. Eh bien ! je joue du cornet à piston. Et puis je suis du peuple, du vrai. J’ai fait toutes mes études secondaires, et les deux premières années de mes études supérieures en étant livreur chez un épicier.
Les mots sont morts, dix sur douze sont inertes. Avec ça, on fait plus mort que la mort.
Et puis, la littérature importe peu à côté de la misère dont on étouffe. Ils se détestent tous… S’ils savaient s’aimer ! »
Les yeux de Céline expriment une telle tristesse que je n’ai pas voulu lui en demander plus.
Sur le seuil, il me recommande à nouveau :
« Laissez-moi dans l’ombre. Ma mère même ne sait pas que j’ai écrit ce livre, ça ne se fait pas dans la famille. »

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(Pierre-Jean Launay, in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, dixième année, n° 3323, jeudi 10 novembre 1932)
Les crimes ignorés
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Cette campagne contre la vivisection doit faire sourire, dans leur barbe, les vivisecteurs, persuadés qu’ils sont que nous parlons dans le vide, que nos écrits sont inutiles, que les choses continueront comme par le passé et qu’ils pourront poursuivre, en toute indépendance, en toute tranquillité, leurs atrocités. Il est évident que nous ne supprimerons jamais complètement la vivisection parce que, tant qu’il y aura des hommes et des bêtes, ce seront toujours certains hommes les plus bêtes et partant les plus féroces.
Non, nous ne prétendons pas corriger l’humanité. Nous souhaitons simplement mettre un frein à ces assassinats, qui se comptent par milliers ; nous souhaitons obtenir des pouvoirs publics la fermeture des laboratoires clandestins, où l’on patauge dans le sang ; nous souhaitons enfin obtenir un contrôle total sur d’autres laboratoires où l’on fait un peu trop la classe sur les animaux.
En 1932, la fourrière livra 4650 chiens à Messieurs les vivisecteurs.
En 1933, 4652. Les chiffres des victimes me manquent pour 1934.
« Passez-moi cet épagneul… non, ce loulou de Poméranie… ou plutôt ce tout petit petit, qui se dissimule derrière ce gros chien berger. Et muselez, muselez, muselez. »
C’est à mon vieil ami Lucien Descaves, de l’Académie Goncourt, que je dois de pouvoir rappeler ici le vœu célèbre formulé jadis par Alphonse Karr :
« Que Messieurs les Vivisecteurs commencent ; qu’ils pratiquent les opérations sur eux-mêmes, et puissent les bêtes en profiter. C’est bien leur tour. »
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Je vous ai annoncé samedi dernier la lettre d’un médecin, de cet écrivain magnifique auquel nous devons Voyage au bout de la nuit, j’ai nommé Louis-Ferdinand Céline. La voici :
« Mon cher Confrère et Ami,
Cent, mille fois, un million de fois, vous avez raison. Je suis avec vous de toutes mes forces et de tout cœur dans la campagne que vous menez contre l’immonde, l’abominable, l’atrocité, je crois, la plus exécrable, la moins pardonnable de toutes : cette vivisection.
Nous voici dans l’âme même du cauchemar qui nous hante et nous envoûte, celui dont nous finirons bien, et fort justement, par crever, purulents et baveux aussi. La vivisection est le petit miroir de poche de l’âme humaine. Toute la pourriture des sales instincts de notre sale race, tout l’incroyable sadisme de notre constitution intime s’épanche, reluit là, librement, dans l’impunité, le secret, la sale tartuferie des laboratoires. Aucune vivisection n’est jamais utile, à rien d’essentiel, je veux dire. L’humanité peut fort bien se passer des précieuses – soi-disant – données physiologiques (ô combien contestables), parfaitement superflues, arrachées aux souffrances inouïes de quelques pauvres mammifères, rendus dans un état de complète anarchie physiologique. Il n’y a rien à tirer de semblables expériences, elles ne sont que la preuve de la parfaite démence de celui qui l’entreprend et peut en supporter, insensible, ou mieux encore avec plaisir, le spectacle abject jusqu’au bout. La phraséologie de défense du vivisecteur n’est qu’un piteux bafouillage de parfait maniaque. Honte à nous aussi, cher ami, qui pouvons encore un peu dormir alors que ces choses-là se passent.
Affectueusement à vous.
Louis-Ferdinand CÉLINE. »
Oui, honte à nous, Céline. Honte à nous qui savions tout cela et qui n’avions rien dit !

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(Pierre Wolff, in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, treizième année, n° 4164, dimanche 3 mars 1935)
UN MOT DE CÉLINE
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(in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, « Pêle-Mêle, » quatorzième année, n° 4712, mercredi 20 mai 1936)
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(in Marianne, grand hebdomadaire littéraire illustré, quatrième année, n° 188, mercredi 27 mai 1936)
LOUIS-FERDINAND CÉLINE ET MORT À CRÉDIT
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Tout le monde ne peut pas être orphelin. (Poil de Carotte – JULES RENARD)
Enfin, un article intelligent sur le monumental bouquin de Céline.
Et c’est bien le seul que j’aie lu à ce jour.
Car, expliquez ça comme vous le voudrez, je vous l’expliquerai à ma façon, la Presse Métropolitaine a fait grise mine à l’auteur et tous nos critiques des grands confrères ont fait la fine bouche pour parler d’un bouquin qui est un grand bouquin et son auteur un rude homme qui honore les lettres françaises.
Et cet article intelligent a paru ici sous la signature de Mannoni dans l’Écho Malgache qui, petit reproche en passant, aurait pu lui offrir des caractères un peu plus gros et une meilleure place… qu’il méritait bien.
Je n’ai pas besoin de présenter Céline aux lecteurs avertis du Madécasse : ils connaissent tous le Voyage au bout de la Nuit qui consacra le talent de 1’auteur et qui est en sorte le volume deux, paru avant le un qui est Mort à Crédit.
N’attendez pas de moi de grands boniments « critiques » sur Mort à Crédit. Je ne critique pas ce que j’aime et, comme l’autre : dans l’objet aimé, tout me paraît aimable.
Ne vous laissez pas impressionner par les tartuffades d’une bande d’eunuques des lettres qui, pinçant les lèvres, laissent tomber de ce cul de poule que l’auteur exagère, que l’auteur n’est qu’un scatologue, un stercoraire, que ce langage est indigne de la langue française, et patati et patata…
Lisez-le comme on doit le lire, avec la sensation que vous avez affaire à un écrivain qui a un cœur, un cerveau, du nez, du sang… et beaucoup d’autres choses que n’ont pas ces lamentables chieurs d’encre suivant les canons du « beau langage, » du « beau style » et de la bonne société.
À sujet puissant, langue drue, la notation du langage parlé ; la vraie, celle de monologue intérieur. Vous ne vous parlez jamais à vous-même ? Vous ne monologuez pas comme ça pour le plaisir ? Je vous plains, car c’est un moyen charmant et commode de tuer le temps et de se dire mille choses agréables ou non, et d’essayer « ses vérités. »
Donc, nos grands critiques ont fait la petite bouche surtout parce que Céline a du premier coup atteint le succès. Et ça, dame, ça ne se pardonne guère dans les rangs des constipés et rétrécis, qui ne savent et ne peuvent pondre que sur la matière inventée par les autres, car eux, les pôvres, ils n’ont rien, rien dans le ciboulot.
Première chose, n’achetez pas que Mort à Crédit, achetez aussi Voyage au bout de la Nuit. Nanti de cette solide pâture, bourrez vos pipes et allez-y !
« À moins d’être qu’une bête,
Un rinocérosse, une ourse, »
comme dit la complainte, vous n’en sortirez, de ces bouquins, qu’à la fin finale avec le regret que ce soit fini.
Je ne vous raconterai pas par le menu Mort à Crédit : il me faudrait le copier en entier, mais partialement je vais vous indiquer, non pas ce que je préfère, car je préfère tout, ce qui constitue les pylônes de ce gigantesque bouquin.
Avez-vous lu L’Enfant de Vallès ?
Mannoni, fort justement, fait un rapprochement entre celui de Céline et Vallès : celui de Mort à Crédit est le frère jumeau de l’autre.
Si donc vous avez lu l’œuvre de Vallès, vous devez avoir ressenti cette atroce sensation de panique pour le gamin, fait comme les autres, abruti par une famille de pions où règne l’avancite, la trouille de tout du père et la rengaine perpétuelle de la mère.
Vous avez frémi avec le gosse, ses godasses à clous de petit auvergnat, sa révérence manquée et catastrophique pour le tapis élimé du Proviseur et, tout le long du livre, a vibré en vous la révolte de cet enfant devenu le Bachelier et le Révolté, plus tard. L’enfant de Vallès voit, mais il est de son temps où l’esprit critique moins développé ne s’exerçait pas, par respect cathéchismal, aux dépens des parents.
L’enfant de Céline, élevé dans l’atmosphère raréfiée et puante d’un passage, est plus fin, plus sensible, et parisien, plus porté à sentir l’effroyable horreur du ridicule. – Il n’est pas le gros lourdaud costaud au sang riche, il n’a pas l’estomac capable, comme celui de Vallès, d’entonner et de digérer une « tourte de pain bis, » il vit en serre, une serre infâme où stagnent toutes les odeurs, où croupissent les eaux usées, les crottes de chiens qui enfoirent les pas des portes et compissent les devantures.
Ce passage ! le principal personnage, la basse continue sur laquelle se déroule cette puissante symphonie.
Laissez de côté les passages élégants qui reniflent les parfums au poids, le mégot anglais, les odeurs de femmes à peu près soignées.
Prenez le passage « Cloche à melons » à magasins miteux où les fumées d’oignons de la cuisine se mêlent aux fumées de la colle forte du menuisier, aux suifs fondus de la gargote, aux eaux dégueulasses des boutiques de blanc, fin ou pas fin.
Additionnez avec les odeurs de moisi, de fade, de papiers pourris, l’humanité crasseuse et mal lavée qui y passe, qui y vit, y déballe toutes ses poubelles, ses matelas moirés d’urine, ses pots de chambre.
Et ne mettez pas d’air, ou de l’air fabriqué avec tous ces relents, de l’air qui mijote, se chauffe, s’imprègne et fixe toutes ces saloperies. Et cela nuit et jour, été comme hiver.
Vous reniflez l’atmosphère ? Vous voyez le résultat de l’élevage de moutards en ce doux milieu ?
Et la vie ? La promiscuité avec des gens enragés, jaloux, féroces, malades de toutes les maladies, accrochés à leur boutique comme des huîtres à leur banc, et sécrétant de la haine verte comme l’autre secrète sa nacre.
Ce passage, personnage monstrueux, moloch qui boulotte cette répugnante humanité, la comprime, la modèle, l’étale, la fout tête baissée dans une guerre civile localisée à sa longueur et à sa largeur.
Et ce gosse entre un père lamentable, trouillard congénital, gratte-papier dans une Compagnie d’assurances au traitement de famine.– Orgueilleux et bête comme un paon, tyran domestique, lâche, se vengeant de toutes ses avanies bureaucratiques, de toutes ses diarrhées « rond-de-cuiresques » sur sa femme infirme et un gosse.
La mère, à la jambe atrophiée, le sarment de vigne perdant la vue en des besognes dentellières, perdant la tête en des brics-à-bracs miteux. Et les dialogues ! Toute la bêtise concentrée en deux cerveaux, toute la lâcheté humaine en deux ventres ; et la cascade, le torrent de cette imbécillité, dégoulinant sur le malheureux gosse.
Les débuts du gamin, l’employé, son costume ! Si les souliers du gosse de Vallès étaient des croquenots auvergnats, étoilés des trente-six clous réglementaires, ceux de Céline sont faits pour paraître « chics. »
Avez-vous connu cette mode de 1900 ?
Les chaussures à la poulaine appelées « bottines, » mais instruments de supplice, vrais « brodequins, » le faux col en cellulo, le costume « ardoise » ou en « cheviotte » de la Tour de St. Jacques ?
La lamentable odyssée du gosse, le patron, le chef, la barbaque commerciale hideuse de face et d’âme, à écraser à coups de talon.
Et les retours dans le Passage, le « réconfort » de la famille : le fausset de la mère faisant les dessus sur la basse du père idiot.
La deuxième partie de ce voyage en Angleterre, ce séjour dans l’école fantôme pour y apprendre l’anglais « utile dans le commerce, » précédé du voyage familial au chapitre formidable faisant pour le mal de mer ce que Rabelais fit pour le meilleur des torche-cul. Ce séjour avec l’idiot de l’école, la jolie directrice, la folie et la ruine qui balaye tout.
Le lamentable retour et la bataille avec le Père qui vous laisse angoissé au malaise par cette description des doigts fouillant un anthrax et le départ avec l’oncle, un brave idiot féru de pompes à bicyclettes et d’inventions vélocipédiques.
Et enfin le portique du livre : le Génitron et son directeur, qui a ajouté à son industrie de vulgarisation les ascensions en ballon libre.
Je ne sais, Céline, si vous avez inventé ce personnage, ou si vous l’avez décrit d’après nature, mais j’ai connu, à la même époque que vous, un aéronaute « savant » qui faisait la province avec un ballon aussi lamentable que le vôtre, tout rapetassé, miteux, teigneux, gonflé au gaz d’éclairage, qui montait à vingt mètres, où avait lieu aussi le « gracieux lâcher de pigeons. ». – Le « capitaine » était un bel ivrogne qui puait l’alcool à dix pas et avait, en sus des oriflammes tricolores et russes, très douanier Rousseau, les poches bourrées de « Manuels du Parfait aéronaute, » Le Petit aéronaute amateur, La Construction des Montgolfières, Le Ballon libre, ses avantages et ses inconvénients.
Il vendait aussi Le Petit Poêlier fumiste, Le Petit Savonnier des familles, et la page de garde de ses « encyclopédies familières » s’ornait de cent cinquante titres de même style. Un nouveau Roret. Est-ce le même ? Celui-là venait de Paris, baladait sur sa poitrine une nuée aveuglante de médailles abracadabrantes, parlait toujours de Flammarion, prétendait avoir été l’ami de Crocé Spinelli et de Tissandier. Il me déshonora avec un ami, aux yeux de ma petite ville, car, m’ayant convié – plutôt, ayant convié deux « courageux amateurs » – à l’accompagner dans son ascension, il réussit à nous coller contre la cheminée d’usine de la Compagnie du gaz… d’où nous descendîmes par des échelons en fer…
Et sous quelle rigolade de la foule ! Les petits aéronautes amateurs furent tués dans l’œuf par le ridicule.
Est-ce le même ? Il faisait la province avec le même succès, courait les foires et, pour des prix de famine, rehaussait à sa manière « l’éclat de la solennité, » comme disaient les prospectus.
Dans ce livre si riche, de substance neuve, d’analyses nouvelles, cette partie du « Génitron » et de son inventeur, si férocement ironique et comique avec son dénouement agricole et rural, est une fresque à la Goya.
C’est qu’ils sont descendus tout chauds des atroces et sublimes compositions de Goya, ce Courtial des Pereire et sa femme, et toute la partie consacrée à la vie dans cette tanière banlieusarde est traitée de la même eau-forte, des mêmes grands coups d’ombre et de lumière du grand Espagnol.
Tout a une fin, même Mort à Crédit, hélas ; il y a le retour, le lamentable retour de l’enfant prodigue.
Mac Orlan, autrefois, avait écrit La Maison du retour écœurant. Ferdinand, après la catastrophe du Génitron et l’horrible aventure de sa dernière forme, revient.
C’est un fantôme flageolant sur des guiboles molles qui retrouve Paris, un Paris qu’il ne reconnaît plus et qu’il revoit avec des yeux épouvantés de bête traquée.
Et l’oncle, l’oncle vélocipédique, le brave imbécile heureux est là, qui reçoit le gosse naufragé avec son cœur et sa bonne volonté de bon bougre, le calme, le soigne, le rassure.
« Je suis un monstre, je dégoûte tout le monde, » dit le gamin, qui sanglote de tout son être détendu après des mois de famine, de trouille, de saloperie.
Et c’est un gosse, comme tous les pauvres gosses, qui a gardé, malgré une expérience précoce et infâme de la vie, un coin frais. « Dors, mon gars. Tu es un bon petit gars, » dit le Vélocipédiste qui devient maternel et chavire lui aussi devant tant de misère lamentable.
Et le bouquin se ferme sur la fin de la prime jeunesse de Ferdinand, la veille de la « fraîche et joyeuse » qui avance, et là c’est le Voyage au bout de la nuit qui commence : le même héros qui, après les belles années d’enfance, aura les belles années de la guéguerre, de la guéguerre dégueulasse et infâme, œuvre des imbéciles, comme son père, qui ne surent rien éviter à la génération foutue, écrasée d’avance.
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Et vous penserez à ces critiques quand vous aurez fini ce grand bouquin, ce bouquin « hénaurme. »
Vous penserez à ces pisse-vinaigre dont l’un, plein d’esprit, écrit :
« Mon père en avait un de revolver, il était d’ordonnance. – Voilà le style de M. Céline. »
Il faut tirer l’échelle après ça et se dire que le vin de Céline est trop fort pour les foutriquets.
Céline, de très loin, recevez d’amis inconnus l’hommage de leur fervente admiration, mieux, de leur grande, de leur profonde affection.
Les critiques des jaloux, vous devez vous en foutre comme d’un pet de lapin ; que seule subsiste, pour vous tenir chaud au cœur et vous engager à continuer, l’amitié, l’admiration de la « masse. »
Et si vous saviez quels cirons sont les critiques à côté !
PARROCEL
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(in Le Madécasse, le grand tri-hebdomadaire illustré d’information, dix-septième année, n° 1911, mercredi 12 août 1936)
MAGIE DES JOUETS
Quand Marie Vassilieff parle des poupées
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L’atelier de Marie Vassilieff respire l’art, la gentillesse, la bienveillance… et la cuisine… Et la maîtresse de maison est tour à tour… tout ce qu’on veut… Juste sous mes yeux, pendue à la fenêtre, ne voilà-t-il pas une pancarte qui résume l’artiste. La pancarte dit :
Marie Vassilieff
fait la bonne aventure.
Marie Vassilieff
fait des vierges miraculeuses.
Marie Vassilieff
récite sa poésie, sa prière.
Marie Vassilieff
fait des conférences,
Et la bonne à tout faire…
Sans oublier qu’elle est danseuse, écrivain de théâtre, peintre, et que c’est elle qui créa la mode des poupées à l’image des grands personnages…

« Comment je fis des poupées pour la première fois ? me dit-elle. Écoute… »
Tandis que Marie parle, je ne puis m’empêcher d’observer la salle haute, aux poutrelles apparentes, avec une série de poupées contre le plafond, en guise de frise… Elles ont des masques joyeux ou graves, avec un rien de caricatural… De hauts miroirs, des sièges bizarres, des tables encombrées de livres, de photos, d’oranges, de flacons, d’assiettes et de fleurs. Sur un socle rose, un arbre de Noël vert, guirlandes d’argent, sphères brillantes…
« Voilà… Il fallait des jouets à mon gosse, pendant la guerre… C’était alors un poupon criard et exigeant… Je lui fis une poupée à l’image de sa mère, puis une autre à l’image de son père, un Caïd magnifique et splendide… Mon fils ne s’endormit plus que tenant dans ses bras ces deux nouvelles créatures.
Des amis me firent quelques compliments. Allons-y !… Moyennant quelques matériaux vulgaires, des bouts d’étoffe, du carton, du celluloïd, des fils d’or et d’argent, des boutons, de la peau, j’imaginai des fantoches qui ressemblèrent aux grands de ce monde, ou à mes camarades… Je fis ainsi Maginot, Poincaré, Poiret, Trotzki, la comtesse Greta Prozor, Joséphine Baker… Guillaume Apollinaire, qui était mon ami, me dit une fois :
« Je voudrais ainsi mon portrait par toi… »
Ainsi je fis une poupée qui lui ressemblait et pour laquelle il m’adressa beaucoup de louanges. Pour me remercier, il me disait des vers…
– Et cela rapportait de l’argent ?…
– Mon Dieu… Toujours, ce côté laid de chaque question… Au commencement, je vendais 60 francs une poupée. Ensuite, tout portrait m’était payé 2000 francs. La gentille Suzanne Valadon me fit aussi une commande…
« Tu prends trop bon marché, » me fit-elle.
Et elle me donna 500 francs de plus. »

Dans ce temps-là, continue Marie, j’étais l’amie de Jean Borlin, de Van Dongen. J’inventai alors un guignol, mais un guignol mystique (oui, mon petit !), avec une pièce érotique. Je créai les décors, les quatorze personnages.
– Qui avaient nom ?…
– Mais je ne me souviens plus de tous… Enfin !… Il y avait… Saint François d’Assise, Sainte Thérèse, la Vierge Noire, le Christ… le… moine, le diable… les anges… et d’autres… et d’autres…
Je fis encore un autre guignol avec cinq personnages, la Fleur du Mal, la Rose et le Revolver… Ces personnages étaient animés de sentiments qui se traduisaient par des effets de lumières : l’amour par la lumière rose, la passion par la lumière rouge, le gendarme par…
– Le gendarme… c’est une passion ?
– Tais-toi !… Par la lumière verte, l’homme pervers par toutes sortes de couleurs… puis définitivement mauve… comme un cadavre… Seulement, je ne fis pas fortune… On me copia… On me vola mon nom, ma manière, tout… tout, quoi !… Je finis par construire des poupées qui avaient l’air de statuettes établies dans le bronze, l’écaille, l’or, les matériaux les plus précieux… C’était incassable et léger… Une fois, au Salon d’Automne, je m’amusai à laisser tomber à terre une poupée d’or… On se précipita… La petite n’avait aucun mal, tu comprends.
– Parce qu’elle n’était pas vivante.
– Pas vivante !… pas vivante !… Ma chère, mes poupées sont vivantes, animées, spirituelles, tendres, mais les mauvais destins ne les atteignent pas.
– Ce sont des poupées pour grandes personnes ?
– Elles conviennent aux grandes personnes comme aux enfants.
– Maintenant, vous faites encore des poupées ?
– Oui, oui, mais je suis si pauvre que je n’ai plus d’argent pour acheter les matériaux qui les composaient naguère. Alors, j’en invente que je fabrique avec des légumes.
Oui, mon petit : choux, carottes, navets et poireaux… J’en donnai une à la jolie jeune femme de Guy Fontenailles, l’écrivain, tu sais, la petite Madeleine Mangin, la fille du général…
– Des poupées végétales ?
– Quand je te dis qu’on peut créer de la beauté avec tout… Et là, c’est doublement une bonne affaire. Quand on a fini de contempler son œuvre, on peut se jeter dessus et la manger. »
Marie, comme une petite fille, secoua sa tête blonde en arrière et se mit à rire de toutes ses dents.

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(Michelle Déroyer, in La Semaine à Paris, journal illustré paraissant le vendredi, n° 553, du 30 décembre 1932 au 6 janvier 1933)
Masques de Marie Vassilieff
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Elle est montée sur les barricades du Tout-Paris, elle descend ses bonshommes avec, au ventre, une grande joie d’assassinat comme s’il s’agissait d’une révolution. Elle est plus forte que le type d’en face. Elle est énorme.
C’est une sorte de Cocteau de théâtre en muscles et avec un masque qui amplifie la voix. Elle est sensuelle depuis le coup de poing jusqu’à l’épingle. Elle a le goût de la torture et elle s’y livre sur ses masques. Elle vous fait partager ses goûts. Elle possède en elle la danse, la musique, les relents littéraires de l’alcool russe, c’est une femme-orchestre à l’envers, c’est-à-dire qu’au lieu d’être de ceux qui, seuls, jouent de tout à la fois, elle est l’aboutissement de tout en donnant une seule chose : ses masques.
Chaque masque est un drame, l’acteur qui joue le drame, le théâtre où se passe la pièce. Marie Vassilieff a été du boulevard, elle est passée nègre, elle devient grecque. Tout cela d’ailleurs se comprend par l’estomac parce que les yeux ne voient que des masques aux proportions divines et à mettre au fronton d’un temple. – (À Fermé la nuit.)
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(« L’Art, commentaires, » in La Semaine à Paris, journal illustré hebdomadaire paraissant le jeudi, n° 343, 21 décembre 1928)
NOTRE COUVERTURE
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Guy de Maupassant
En termes émus, notre distingué collaborateur, Guillaume Apollinaire, retrace dans l’article qu’il consacre à Guy de Maupassant et que nous publions aujourd’hui, quelle part de sa vie l’admirable auteur de Sur l’Eau donna à l’athlétisme et aux sports.
Ce sont les traits de ce maître de la langue française que nous reproduisons sur notre couverture. C’est cette tête léonine d’une beauté puissante que supportait un cou d’athlète que la folie a sournoisement submergée. Ainsi l’on voit quelquefois par les belles journées d’été des nuages surgir à l’horizon et voiler la splendeur de l’astre.
Le beau cerveau de Maupassant s’est fondu dans la folie. La lecture de l’article de Guillaume Apollinaire nous fait assister à cette lente et implacable agonie d’un des plus beaux génies de notre race.
La Culture physique tient aussi à prouver qu’elle n’est plus seulement une pure revue de force, mais qu’elle estime assez ceux qui l’honorent de leur confiance pour étendre son domaine aux choses de l’art et de la littérature, sans perdre de vue son but ni oublier sa raison d’être.
A. S. [Albert Surier]
GUY DE MAUPASSANT ATHLÈTE
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Athlète accompli mais surmenant à la fois son corps et son esprit, Maupassant devint fou.
Entraîné à tous les sports, il réserve son admiration pour le tir au pistolet.
Parce qu’il consacra une importante partie de son existence à son développement physique, Guy de Maupassant n’a point cessé d’occuper l’attention des hommes de sport, mais comme une pénible anomalie, comme une contradiction sportive plutôt que comme un modèle, un exemple indubitable. C’est qu’en effet il mourut la raison obscurcie, ce robuste Normand, orgueilleux de son corps et qui réalisa en littérature les conceptions un peu étroites de Flaubert : parnassien de la prose.
Maupassant qui, par certains côtés de son talent, se rattache à la tradition la plus française sinon la plus classique, et qui, à cause de sa fidélité à suivre la discipline réaliste, est donné aujourd’hui encore pour un parangon de santé spirituelle, termina ses jours en accès de frénésie et en divagations dont il décrivit les affres dans une nouvelle : Le Horla, qu’en état de santé mentale un Français n’aurait pas écrite mais qui, due à un Américain, à un Anglais ou même à un Allemand n’accuserait qu’un peu de misère morale peut-être, mais certes aucune folie.
La jeunesse de Maupassant fut vigoureuse et splendide. Il s’adonna avec passion aux sports de la mer et développa ses muscles par la rame, par les exercices de la voilure, par la nage, par la pêche. Qu’il aimait la mer ! Plus tard et plus luxueusement, il lui demanda de le bercer et de lui donner cette solitude dont, malade, il se sentait sans cesse le besoin. Enfant, il partait avec les marins d’Yport et passait des nuits à lever les filets. Les tempêtes ne l’effrayaient point. Les pêcheurs l’adoraient et, le trouvant courageux et assez exercé, l’emmenaient avec eux par les plus gros temps.
Il ramait aussi sur les étangs où il pêchait et chassait. Car la chasse aussi fut toujours un de ses sports favoris. Elle lui inspira de nombreuses nouvelles : La Bécasse, Un Coq chanta, Le Loup, Les Bécasses, etc. Le cheval lui plut également dès sa jeunesse. Chevauchées, efforts musculaires, courses à pied, toutes ces manifestations d’une vie intense lui donnèrent la santé, la vigueur, cette carrure solide et ce cou puissant dont il était fier.
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Adulte, il suivit la méthode qui avait réussi à l’adolescent. Secrétaire particulier de M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique, bureaucrate au ministère de la Marine, il nous apparaît dans ses biographies comme un solide garçon, joyeux, un peu brutal.
C’est à cette époque qu’il s’éprit d’une rivière. Il l’aima plus sans doute qu’il n’aima les femmes pour lesquelles il professa toujours un mépris qu’on a souvent signalé.
« Ma grande, mon unique passion, a-t-il écrit, pendant dix ans, ce fut la Seine. »
C’était l’époque des fameux samedi et dimanche, « les jours sacro-saints du canotage » dont parle la correspondance de Flaubert. Ces jours-là, tout labeur intellectuel cessant, le jeune écrivain les donnait tout entiers à la Seine, buvant son eau, mangeant son poisson chez Fournaise, au pont de Chatou.
Sur une yole : La Feuille à l’envers, achetée à cinq si l’on en croit une nouvelle : Mouche, achetée avec le seul Léon Fontaine, d’après un biographe, Maupassant se surmenait à canoter des journées entières.
Il avait voulu habiter au bord de la Seine. Chaque matin, debout avant l’aurore, il s’en allait sur l’yole, fumant sa pipe, et ne prenait le train pour se rendre au ministère qu’après avoir sérieusement exercé ses muscles.
C’était un véritable athlète qui oubliait toute modestie dès qu’il s’agissait de sa force physique. Il racontait avec complaisance ses exploits de rameur et se vantait d’avoir descendu la Seine de Paris à Rouen en ramant et transportant deux amis.
Il s’entraînait à la nage dont il aimait le complet effort musculaire et partait aussi à pied, car c’était un marcheur intrépide que 80 kilomètres n’effrayaient point. On sait qu’il parcourut pédestrement l’Auvergne, la Bretagne, la Suisse et la Corse dont mieux que lui notre Albert Surier sut distinguer et pour ainsi dire découvrir les beautés nettes et ensoleillées :
« Quoi de plus doux que de songer en allant à grands pas ! Partir à pied quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse ! » C’est ainsi qu’il célébrait la griserie du grand air.
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Ensuite, vint la gloire, la fortune conquises par un travail acharné et une entente parfaite des affaires (il ne faut pas oublier que Maupassant était normand).
Les goûts alors deviennent plus raffinés. Au lieu de la Seine, il lui faut la mer, comme dans sa jeunesse. Au lieu de La Feuille à l’envers, il possède le Bel-ami.
Sa passion des voyages se développe, elle est un besoin de son tempérament. Il se surmène et se livre à des excès de toute nature. Les voyages lui permettent un retour momentané à la vie simple, à l’existence animale. Il visite la Sicile, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Angleterre.
« Je sens que j’ai dans les veines le sang des écumeurs de mer. Je n’ai pas de joie meilleure, par des matins de printemps, que d’entrer avec mon bateau dans des ports inconnus, de marcher tout un jour dans un décor nouveau, parmi des hommes que je coudoie, que je ne reverrai point, que je quitterai, le soir venu, pour reprendre la mer, pour m’en aller dormir au large, pour donner le coup de barre du côté de ma fantaisie, sans regret des maisons où des vies naissent, durent, s’encadrent, s’éteignent, sans désir de jamais jeter l’ancre nulle part, si doux que soit le ciel, si souriante que soit la terre. »
Cette citation des souvenirs de Mme de Maupassant recueillie par M. Lumbroso nous montre assez la façon dont l’écrivain aimait les voyages, non pour ce qu’on apprend ni pour les nouveautés qu’on rencontre, mais parce qu’ils donnent la solitude, la santé morale et physique.
En route, il observe surtout ce qui a rapport à la force, à l’adresse.
Il remet au point la légende de l’évasion périlleuse de Bazaine :
« Bientôt je gagnai l’abri des îles et je m’engageai dans le passage, sous le château fort de Sainte-Marguerite.
Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot et son sommet ne dépasse guère la côte peu élevée de l’île. On dirait une tête enfoncée entre deux grosses épaules !
On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n’était pas besoin d’être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces roches complaisantes. »

Maupassant riche et glorieux arrive à l’époque douloureuse de son existence. Le jeune homme, épris d’exercices athlétiques, soucieux de sa force et de sa santé, est devenu un malade, un misanthrope demandant le ressort moral et physique à l’éther, à la cocaïne, à la morphine, au haschisch, à l’opium. Ce n’est pas qu’il ne déplore de recourir à ces excitants artificiels et dans Sur l’Eau il parle des « visions un peu maladives de l’opium, » mais il sent que sa vigueur s’en va ; factice ou non, il lui faut avoir de la force. Et, conséquence de cette hygiène déplorable, son cerveau s’épuise, la folie le guette…
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En même temps que ses forces déclinaient, Maupassant se demandait à quoi pouvaient servir l’énergie, la santé et le bonheur physique. Dans son étude sur Flaubert, il laisse échapper un cri de malade :
« Les gens tout à fait heureux, forts et bien portants sont-ils préparés comme il faut pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte ? Sont-ils faits, les exubérants, pour découvrir toutes les souffrances qui nous entourent, pour s’apercevoir que la mort frappe sans cesse, chaque jour, partout, féroce, aveugle, fatale ? »
C’est ainsi qu’à la fin de sa vie Salomon s’écriait : « Vanité des vanités et tout est vanité ! »
Et ce misogyne qui n’utilisa les femmes que pour son plaisir, en les méprisant, se met à manifester une misanthropie noire.
Comme il maltraite cette pauvre humanité moderne !
Mais, il faut l’avouer, Maupassant avait raison le jour où il écrivit cette page de Sur l’Eau qui restera comme le programme de ce que physiquement l’homme doit être et ne pas être. Cette diatribe d’un malade qui fut beau et fort ne nous paraît plus, avec le recul des années, qu’un raisonnable appel en faveur de la beauté corporelle :
« Dieu que les hommes sont laids ! Pour la centième fois au moins je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la race humaine est plus affreuse. Et là-dedans une odeur de peuple flottait, une odeur fade, nauséabonde de chair malpropre, de chevelure grasse et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi répandent autour d’eux par la bouche, par le nez et par la peau, comme les roses jettent leur parfum.
Certes, les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez accoutumé à les sentir ne distinguent leur hideur et leurs émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur puanteur.
L’homme est affreux ! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et l’élégance de forme que donne seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette élégance par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les jeux de force et de souplesse, l’eau glacée et les étuves firent des Grecs de vrais modèles de beauté humaine ; et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les corps de ces grands artistes.
Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans les fêtes ! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à l’adolescence avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales ! Quant au paysan, Seigneur Dieu ! Allons voir le paysan dans les champs, l’homme-souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées d’anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure ! »
Personne, aujourd’hui même où l’on comprend le rôle social des sports, l’importance de la culture physique, personne ne saurait mieux parler de la beauté humaine.
Eh bien ! ce Maupassant qui, nous venons de le voir, était peiné de devoir coudoyer la laideur, ce Maupassant qui pratiqua tous les sports de son temps n’a pas de termes assez méprisants pour les ravaler. Je le disais plus haut, Maupassant n’est qu’une anomalie, une contradiction sportive. Fort et beau, il eût dû pour mourir demander à Dieu comme le Moïse d’Alfred de Vigny :
« Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. »

Il eût dû devenir centenaire et meurt fou dans la force de l’âge.
Il eût dû louer les sports et ne vante que ceux pratiqués dans l’Antiquité. Pour ceux de son temps, lisez ce qu’il a écrit dans la préface des Tireurs au pistolet, du baron de Vaux :
« Il est à remarquer qu’on est en général infiniment plus fier des supériorités physiques que des supériorités morales. Il existe dans Paris une armée d’artistes de grande valeur à qui leur art semble presque indifférent, qui n’en parlent guère et semblent le considérer comme une simple profession ; tandis qu’on ne peut causer dix minutes avec eux sans qu’ils célèbrent leur force et leur adresse. Les uns lèvent des poids d’athlètes, les autres excellent à l’escrime. Ceux-ci boxent ou pirouettent sur des trapèzes à la façon des gymnasiarques ; ceux-là, dès que vous leur avez été présenté vous font tâter obstinément leurs biceps, ou se promènent sur les mains autour de vous, rendant ainsi difficile toute conversation suivie.
On pourrait même établir une sorte de classification suivant les métiers. Les peintres, en général, aiment l’épée et la pratiquent avec succès, à l’imitation sans doute de M. Carolus-Duran ; les sculpteurs sont des gens de force, qui préfèrent les pesants haltères, les barres parallèles et les trapèzes.
Sitôt que, dans la rue, une voiture chargée de pierres ou un omnibus couvert de monde demeurent immobiles à quelque montée trop rude, malgré l’effort des chevaux épuisés, on voit soudain sortir de la foule quelque monsieur fort élégant qui s’approche d’un air tranquille et saisit la roue avec grâce ; et la voiture immédiatement se remet en marche, tandis que le sauveur se perd au milieu des spectateurs stupéfaits. Cet homme, ce chevalier errant des charrettes embourbées, est presque toujours un sculpteur ; et il a plus d’orgueil au cœur, plus de joie intime et profonde, plus de vaniteuse satisfaction dans l’âme pour les omnibus qu’il a remis en marche que pour tous les légitimes succès gagnés à coups d’ébauchoirs et de talent.
Aussi prenons garde quand le hasard nous met en rapport avec quelque artiste dont les mœurs nous sont inconnues. Soyons prudents et circonspects ; ne parlons jamais de boxe si nous ne voulons point recevoir dans le nez quelque horion formidable qui nous démontre un coup imparable en même temps que la puissance musculaire de notre nouvelle connaissance.
Ne prononçons jamais le mot bâton, si nous ne voulons point voir notre compagnon s’emparer aussitôt de notre canne et nous expliquer des attaques savantes qui jettent au ruisseau notre chapeau défoncé et nous font pleuvoir sur le crâne, malgré nos bras étendus, une grêle de coups douloureux.
Or, de tous les exercices d’adresse, il n’en est qu’un seul innocent, privé de tous ces désagréments, un seul qu’on ne peut exercer contre le spectateur inoffensif : c’est le pistolet. Et voilà pourquoi il doit être mis indubitablement au premier rang.
Mais il a encore d’autres avantages. Comme l’escrime, il exige une étude patiente, une rare habileté ; il donne, plus que tout autre, la joie de la difficulté vaincue, la sensation de l’adresse triomphante ; il n’exige ni partenaire, ni professeur, ni changement de costume, ni mouvements désordonnés, enfin, comme il n’est point classé parmi les exercices hygiéniques, il n’est point pratiqué par le premier venu. »
Pauvres exercices hygiéniques, vous voilà ridiculisés de façon aristocratique ! Pauvre Feuille à l’envers, sœur des yoles, chargées de calicots farauds, d’ouvrières endimanchées ! Pauvre marche à pied, sport du chemineau ! Pauvre, pauvre Maupassant !
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(Guillaume Apollinaire, in La Culture physique, revue bi-mensuelle illustrée, quatrième année, n° 52, 1er mars 1907 ; les deux photographies insérées illustrent l’article.)
I
Je vis et j’entendis pour la première fois, il y a trois ans, Maurice Rollinat dans le lieu le moins mystérieux du monde. Cela se nommait et se nomme encore, je crois, le Club des Hydropathes. C’est une manière de tréteau fraternel et miséricordieux à l’usage des adolescents des trois ou quatre sexes de la nouvelle génération artistique. L’inventeur et le fondateur de cette petite machine à battre la gloire est Émile Goudeau, poète fameux des Fleurs du bitume et du Chat noir, conquérant ironique des trottoirs de la Pentapole occidentale.
Dans cette Jouvence de la célébrité parisienne, les candides applaudissements ont je ne sais quoi d’équestre, de triomphal et qui tient du rêve. Le trèfle magique du succès semble y naître sous les bottes vergogneuses de maint poète lustré par la misère. Les jeunes poètes seront toujours, comme chacun sait, des fauves très doux et des insatiables qui se contentent de peu, quelque chose comme les Héliogabales de la modération, et la ferveur ambiante des Hydropathes a peut-être redonné l’essor à quelque noble oiseau bleu saignant dans les vents et qui battait désespérément des ailes contre le soleil, avant de mourir.
Je ne fus donc pas extrêmement étonné d’y rencontrer Rollinat que je ne connaissais pas encore et dont il m’avait été parlé comme d’un poète-musicien de l’originalité la plus rare, mais parfaitement obscur. Il me parut très simple que cet artiste extraordinaire – en tenant pour vraies et conformes au plus parfait discernement critique les choses inouïes qu’on en disait – vint chercher, dans ce milieu de jeunesse et de chaleureux désintéressement, le picotin d’enthousiasme qu’il faut à ces étalons divins et qui les fait galoper quand même dans les chemins épouvantables de la vie moderne.
Il s’assit au piano et chanta pendant près d’une heure. Il chanta des vers de Baudelaire et quelques-uns de ses propres vers. Dès les premières notes, je vis une chose que je ne me croyais pas destiné à jamais voir : une foule, à la lettre, ne respirant plus, comme si les doigts de ce très savant magicien, mis en contact avec les touches, faisaient couler sur nous tous qui étions là, un fluide extatique et stupéfiant. Pour moi, je ne conçois pas que la première impression de cette musique et de cette poésie puisse jamais s’effacer de l’âme, tant elle est inattendue, violente et profonde. J’étais assis solitairement dans un coin de cette salle, devenue soudainement le palais sonore du vertige, haletant, épouvanté, brisé. La musique, infiniment étrange, tour à tour suave et déchirante, s’enroulait à la plus cruelle et à la plus navrée des poésies dans une étreinte et dans un enveloppement si serrés et si forts, elles adhéraient et se collaient l’une à l’autre si tenacement, si inflexiblement, dans le centre d’un tourbillon si surhumain de clameurs, de sanglots et de prières, qu’on pouvait croire vraiment qu’à force d’intensité et à force d’art, une nouvelle espèce d’art androgyne et miraculeux, à la fois terrestre et angélique, venait enfin combler l’implacable abîme de deux milliards de cœurs humains qui sépare la réalité du rêve.
Cette lucidité passagère et si étrangement avertissante que toute grande commotion esthétique fait vaciller quelques minutes dans la tête humaine me montrait, comme dans l’extase, la profonde vie cachée de ces êtres de désir et de douleur, de ces Ugolins de l’art, affamés d’infini et s’efforçant, au fond d’un enfer, de tromper leur famine enragée sur le crâne de quelque stupide ennemi.
Je concevais très bien la poignante, la despotique substantialité du rêve et sa glorieuse primauté sur les animales et contingentes réalités de la vie sensible. Cette musique, plus terrible peut-être dans ses suavités que dans ses violences, cette voix de poète si navrée d’angoisse et si crucifiée – semblable à la Tristesse et à la Peur qu’une effroyable tendresse aurait amoureusement enlacées – ondulaient et serpentaient si formidablement autour de ce tas de cœurs modernes jetés par la fantaisie dans ce sous-sol banal, que l’applaudissement lui-même – cette détente nerveuse de la brute humaine ravie – ne se produisait pas immédiatement.
Les nerfs enroulés autour de l’âme par cette mélodie tortionnaire – comme les entrailles du martyr de Rubens autour de son cabestan – ne se déroulaient qu’avec lenteur sous les visages blêmes et stupéfaits.
Porté comme je l’étais par ma sensation sur le rebord crépusculaire de la vie normale, je ne pus me défendre, en dépit des différences les plus énormes et les plus essentielles, de songer au désespéré Henri Heine, à propos de Rollinat. Vous vous rappelez cette impitoyable poésie du Scarabée, d’un spiritualisme si cruel. Cet insecte d’or et d’azur qui a brûlé ses ailes à la flamme des lampes vulgaires et qui rampe dans la vermine avec des douleurs de Dieu, le spiritualiste Rollinat m’y faisait penser et me le faisait voir jusqu’au point d’en pleurer et d’en défaillir de douleur.
La similitude, il est vrai, s’arrête là et se fixe sur cet unique trait. Henri Heine était un désespéré radical, à l’ironie de démon, un sagittaire empoisonneur qui trempait ses flèches dans le fiel brûlant de son cœur et les dardait contre les mamelles augustes de la Pitié. Rollinat n’a point d’ironie et n’est terrible qu’à force de mélancolie. Espèce de miracle que je ne crois pas qu’aucun autre art que le sien ait jamais obtenu au même degré. Son spiritualisme est si impatient et si forcené qu’il semble que toutes les choses créées, jusqu’aux plus infâmes immondices, doivent crier le saint Nom quand il les chante dans ses vers et il est en même temps si religieux et si tendre que les plus farouches clameurs qu’il ait poussées ne sont jamais autre chose que les convulsions d’une âme affreusement solitaire et saturée de l’épouvante de la mort.
II
Je l’ai dit. Trois ans se sont écoulés depuis cette étonnante soirée. Dans la suite, j’ai beaucoup recherché les occasions d’entendre Rollinat et je suis arrivé au point de connaître tout ce qu’il a écrit en musique et en poésie. J’ai voulu sincèrement vérifier ma première impression et redresser en moi, par les procédés les plus infaillibles de l’orthopédie critique, toutes les gibbosités présumables de mon premier enthousiasme. Or, je le déclare avec naïveté, à la seule différence de l’inattendu, je retrouve encore aujourd’hui la même palpitation terrible, la même main toute puissante qui vous prend le cœur et qui le met où bon lui semble, et surtout le même mystère d’une source d’inspiration perpétuellement identique pour des œuvres d’une variété et d’une abondance infinies.
Une telle façon de sentir, évidemment, n’est pas de nature à produire une critique extrêmement vive dans le sens vulgaire et malveillant que l’on veut absolument donner à ce mot. Il semble, au contraire, qu’elle ne doive me permettre que le dithyrambe le plus lyrique et le plus doux. Pourquoi pas ? Rollinat est encore un inconnu et n’offusque personne jusqu’à cette heure. Quelques artistes commencent, il est vrai, à l’apercevoir un peu, Dieu sait avec quels sentiments ! mais la grosse foule ignorera longtemps sans doute un génie si peu fait pour elle. D’ailleurs, avec sa double face de poète et de musicien et son indépendance absolue de toute confraternité littéraire, il est destiné à recevoir d’innombrables conseils. Les musiciens se rempliront de miséricorde pour sa poésie et les poètes émus de sollicitude lui recommanderont de soigner sa musique. Tous l’égorgeront avec la plus suave frénésie, parfaitement assurés qu’il est aussi impossible de dédoubler en lui le poète du musicien que le musicien du poète.
Il suffit en effet de l’avoir entendu une seule fois pour sentir l’étrange exception de cette nature si extraordinairement complexe par les facultés et si merveilleusement simple par l’expression. Assurément la musique et les vers de Rollinat peuvent très bien se passer d’être ensemble et vivre encore très glorieusement. Mais ils n’auront pas toute la vie que ce profond artiste a voulu souffler en eux. Comme je l’écrivais tout à l’heure, il a osé faire ce rêve de réunir – par l’infini dans la profondeur et l’intensité – en un seul art d’une espèce inconnue, deux arts aussi nettement distincts et d’y surajouter une interprétation assez puissante pour les souder et les cadenasser ensemble dans l’unité absolue de l’expression tragique. Et ces trois choses sont pour lui comme les trois rayons tordus de la foudre du vieux Pindare pour le sourcilleux Jupiter !
Or, voilà précisément l’inconvénient à peu près sans remède de ce superbe effort. Rollinat ne trouve pas d’interprétateurs. Soit indocilité d’esprit, soit impuissance d’âme, personne, jusqu’à présent, n’a pu surmonter l’inexprimable difficulté de cette musique inouïe, fantastique, extra-terrestre, qui corporise le rêve et la peur à force de les exaspérer. Tout au plus, arrive-t-on à dire ses vers en imitant comme on peut son étonnante manière. Mais qui pourra les dire comme lui avec cette voix stridente et gastralgique, ces voilements d’agonie, ces envols soudains, ces rentrées d’irrévélable angoisse et ces gestes trucidants d’homme éventré qui retient ses entrailles avant de baver son dernier soupir ?
Très vraisemblablement, Rollinat est condamné à demeurer pour longtemps, pour toujours peut-être, son propre virtuose. C’est sa gloire et c’est son deuil. Ce qu’il y a de plus grand en lui aura le sort mélancolique de cette combinaison de mystère et de folie rêveuse qui fut l’âme chantante de Paganini, tradition bizarre et poétique qui va s’effaçant dans les hautaines et sombres encoignures de l’histoire.
III
Cette étude ayant pour unique objet d’annoncer à l’avance une célébrité peut-être imminente, je ne puis prétendre à donner ici qu’une idée générale de la personnalité artistique de Rollinat. Hommage sincère dont je ne me dissimule guère la probable utilité. J’imagine que son succès de virtuose, succès qui gronde déjà et qui va tout à l’heure éclater, ne sera nullement le genre de succès capable d’enivrer un esprit aussi fier que le sien. Je crains, au contraire, pour lui un succès tout américain, succès tératologique de curiosité et d’engouement, analogue à celui d’Edgard Poe ou de Baudelaire, artistes sublimes dans l’étrange et qui, pour leur peine d’avoir été étranges, durent attendre la mort pour se désouiller de la célébrité banale et entrer dans la gloire tranquille de leur génie.
Ces deux poètes passeront d’ailleurs aux yeux vulgaires de l’écoutante multitude pour avoir été les deux mamelles du poète Rollinat. Quant au musicien, les aréopagites équilibrés qui vont claquer Auber ou M. Ambroise Thomas, affirmeront avec serment que c’est Chopin qui l’a engendré. Sous prétexte qu’il leur ressemble, on dira qu’il les imite et on lui jettera à la tête, pour l’écraser, ces noms illustres, qu’il admire et qu’il révère plus que personne.
Par bonheur, il a l’âme trop haute pour en souffrir. Mais si toute critique élevée ne déserte pas cette société de plus en plus dédaigneuse des œuvres de l’esprit, les merveilleuses affinités poétiques de Rollinat tourneront infailliblement à sa gloire. Il sera démontré surabondamment que ce poète-musicien, bien loin d’imiter qui que ce fût, était, au contraire, le plus solitaire, le plus hermétique, le plus inaccessible des originaux. Malgré l’impossibilité absolue de produire ici la moins appuyée des analyses, je voudrais cependant indiquer la dominante de cet esprit singulier, le plexus nerveux de cette poésie si profondément moderne et si enragée de l’être, c’est-à-dire la plus continuelle, la plus possédante, la plus cabrée épouvante de la mort. C’est ce que je nommais, un peu plus haut, la source unique de son inspiration.
Il est certainement très peu de sources où les chameliers de la littérature qu’un ancien Père appelle des animaux de gloire aient aussi copieusement abreuvé leur bétail. Tout le monde parle volontiers de la mort qui épouvante tout le monde. La platitude humaine a presque réussi à en faire une idée vulgaire. Eh bien ! Rollinat trouve le moyen d’être absolument original avec cette poussière. Sa terreur n’est nullement celle de Pascal qui regardait l’enfer. Elle n’est pas non plus celle de Baudelaire et d’Edgard Poe qui ne virent pas la nature. Sa terreur est faite comme son âme et comme son génie : pleine de désirs et pleine de larmes, très mystique et très humble à la façon des premiers Coupables dans les fresques naïves des Primitifs. Il ne voit pas de but à une chienne d’existence qui finit si mal et il en éclate de rage. Alors il se tourne vers la nature et lui demande comme à une mère de le consoler et de le rafraîchir. Il la caresse, il la chante, il la bénit, il s’y roule, il s’y baigne, il la dévore de baisers, il la boit des yeux du corps et des yeux de l’âme, il l’adore comme la maîtresse infiniment chère et infiniment impossible qui ne donnera jamais ni dégoût, ni lassitude, ni pâmoisons mortelles et qui ne cessera jamais d’être mystérieuse.
Mais, tout à coup, il s’aperçoit qu’elle est aussi triste, aussi désolée, aussi mourante que lui-même et voilà le sublime !… Mais quelles âmes il faut pour le comprendre !
À défaut d’une vision nette, Rollinat a le pressentiment de ce secret de douleur universelle que saint Paul appelle le gémissement de toute créature. Idée divine et navrante qui a suffi pour allaiter toute la poésie contemplative du Moyen-Âge et qui s’est abattue comme un cygne noir mélodieux sur le cœur de ce poète moderne qui chante, sans le savoir, comme la grande Liturgie chrétienne et qui finira quelque jour par ressusciter, non pas de la mort – puisque aucun homme ne saurait être plus vivant que lui, – mais de l’épouvante de la mort !
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(Léon Bloy, in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, première année, n° 34, 35 & 36, samedis 2, 9 & 16 septembre 1882 ; portrait de Rollinat par Uzès, (photographie de Mélandri,) in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, première année, n° 45, samedi 18 novembre 1882)