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(D’APRÈS UNE LETTRE INÉDITE DE M. ROBERT ROSS)

 
 

Le 30 novembre 1900 mourait Oscar Wilde. Depuis sa sortie de prison, il avait erré de Dieppe à Naples, à la recherche d’un peu de tranquillité morale et matérielle, sans succès et pour finalement échouer, misérable et désespéré, dans Paris où la maladie, activée par une intempérance à laquelle il n’avait plus la force ni la volonté de résister, acheva finalement ce pauvre « Roi de la vie » déchu et ruiné.

Il y a quelques années, Arthur Craven [sic] Lloyd, jeune Américain subitement débarqué sur notre rive gauche, poète, boxeur et neveu d’Oscar Wilde, déclarait que « son oncle n’était pas mort, » qu’aidé par quelques amis il avait simulé sa fin pour « se faire une nouvelle vie » et que, si l’on ouvrait le cercueil du Père-Lachaise, on n’y trouverait qu’un vase en verre « contenant une comédie et une tragédie, les dernières choses écrites avant sa disparition. » C’est Oscar Wilde qui aurait lui-même révélé ces faits à son neveu, en se présentant à lui, le 23 mars 1913, dans un café parisien. Il avait un gros ventre et portait toute sa barbe. (1)

La lettre suivante, d’un ami de toujours et d’un témoin attristé des derniers moments, ne réduit pas seulement à néant l’histoire sensationnelle du jeune « Atlantique » avide de réclame et non dépourvu d’imagination, mais fournit des détails qui, dans leur pathétique sécheresse, ne sauraient laisser indifférents les nombreux admirateurs et amis que compte encore l’auteur de la Duchesse de Padoue.

Elle fut écrite et adressée, quelques jours après qu’Oscar Wilde eût été couché dans sa tombe de Bagneux, à Mr More Adey, le traducteur anglais d’Ibsen. Des fragments, plus ou moins importants, en furent publiés, en 1910, en Allemagne, ainsi que dans la biographie d’Oscar Wilde par Robert Sherard.

Son texte intégral est resté à ce jour inédit chez nous. Le vingt-cinquième anniversaire de la mort d’Oscar nous a paru l’occasion pieuse de le publier.
 
 

N. D. L. R.

 
 

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14 décembre 1900.

 
 

Le mardi 9 octobre j’écrivais à Oscar, dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis quelque temps, que je serais à Paris à partir du jeudi 18 octobre, pour quelques jours, et que j’espérais le voir. Le jeudi 11 octobre, je reçus de lui un télégramme : « Opéré hier, venez aussitôt que possible. » Je télégraphiai que je ferais mon possible. Une dépêche me répondit : « Terriblement faible, venez s’il vous plaît. » Je partis le mardi soir 16 octobre.

Le mercredi matin j’allai le voir vers 10 h. 30. Il était d’excellente humeur et, bien qu’il m’affirmât que ses souffrances étaient terribles, il riait en même temps aux éclats et il me raconta de nombreuses histoires sur les docteurs et lui-même. Je restai jusqu’à midi et demie et revins vers quatre heures et demie.

Je continuai de voir Oscar tous les jours jusqu’à mon départ de Paris. Reggie (Turner) et moi dînâmes et déjeunâmes parfois dans sa chambre. Il parlait beaucoup, mais paraissait cependant très malade. Le 25 octobre, mon frère Aleck vint le voir et le trouva particulièrement en bonne forme. Sa belle-sœur, Mrs Willie, et son mari, Texeira, qui passaient par Paris en voyage de noce, vinrent en même temps. À cette occasion, il dit qu’il « mourait au-dessus de ses moyens… » il ne survivrait pas au siècle… le peuple anglais ne le supporterait pas… il était responsable de l’échec de l’Exposition… les Anglais s’en étant allés quand ils l’avaient vu ici si bien habillé et si heureux… tous les Français le savaient aussi, et ils ne voulaient plus le supporter…

Le 22 octobre, Oscar se leva à midi pour la première fois, et le soir il insista pour sortir après dîner ; il me dit que le docteur le lui avait permis et il ne voulut entendre aucune protestation, Il y avait quelques jours que je lui avais conseillé de se lever, le docteur ayant dit qu’il pouvait le faire, mais jusqu’ici il avait toujours refusé. Nous nous rendîmes dans un petit café du Quartier Latin, où il voulut à toute force boire de l’absinthe. Il alla et revint à pied, non sans difficulté, mais paraissait assez bien. Je trouvai seulement que son visage avait soudainement vieilli, et le lendemain je fis remarquer à Reggie comme il paraissait différent lorsqu’il était debout et habillé. Au lit, il semblait relativement bien. (J’avais remarqué pour la première fois que ses cheveux avaient blanchi légèrement ; durant qu’il était à Reading, j’avais toujours remarqué que ses cheveux n’avaient pas changé de couleur, conservant leur ton châtain clair. Vous vous rappelez certainement les plaisanteries qu’il faisait à ce sujet ; il amusait les gardiens en leur assurant que ses cheveux étaient complètement blancs.)

Je ne fus pas surpris le lendemain de trouver Oscar souffrant d’un rhume et se plaignant de vives douleurs dans l’oreille ; cependant, le docteur Tucker dit qu’il pouvait continuer de sortir et comme l’après-midi suivant il faisait très doux, nous nous fîmes conduire au Bois. Oscar allait beaucoup mieux, mais il se plaignit d’étourdissements ; nous étions de retour vers quatre heures et demie.

Le samedi, 3 novembre, je rencontrai le « panseur » Hennion (Reggie l’appelait le libre-panseur) ; il venait quotidiennement panser la plaie d’Oscar. Il me demanda si j’étais un grand ami d’Oscar ou si je connaissais quelqu’un de sa famille. Il m’assura que l’état général d’Oscar était très sérieux, qu’il ne pourrait vivre plus de trois ou quatre mois s’il ne changeait pas ses habitudes, que je devrais parler au docteur Tucker, qui ne comprenait pas l’état sérieux d’Oscar, que le mal d’oreille en lui-même n’était pas grave, mais que c’était un symptôme très important. Je vis le docteur Tucker le dimanche matin. C’est un brave et excellent homme, mais un imbécile. Il me dit qu’Oscar devrait écrire davantage, qu’il était beaucoup mieux et que son état ne deviendrait sérieux que lorsqu’il se lèverait et reprendrait son ancienne vie. Je le suppliai d’être franc. Il me promit de demander à Oscar s’il pouvait me dire la vérité sur sa santé. Je le revis le mardi suivant sur rendez-vous. Il fut très vague, et, bien qu’il fût du même avis que Hennion jusqu’à un certain point, il me dit qu’Oscar allait bien maintenant, mais qu’il ne pourrait pas vivre longtemps s’il ne cessait de boire.

Quand j’allai voir Oscar, tard dans la journée, je le trouvai très agité. Il commença par me dire qu’il ne voulait pas savoir ce que le docteur m’avait dit. Il ne s’inquiétait pas s’il n’avait plus que peu de temps à vivre ; puis il continua en abordant le sujet de ses dettes, qui, autant que je compris, s’élevaient à un peu plus de 10000 francs. Il me demanda de veiller en tout cas à ce qu’une partie en fût payée si j’étais en position de le faire après sa mort ; il avait du remords au sujet de certains de ses créanciers. À mon grand soulagement, Reggie arriva peu après. Oscar nous conta qu’il avait eu un rêve horrible la nuit précédente, qu’il avait « soupé avec les morts. » Reggie lui répondit avec à-propos : « Mon cher Oscar, vous fûtes probablement la vie et l’âme de ce souper. » Cette réplique enchanta Oscar, qui redevint d’excellente humeur, presque hystérique. Je le quittai, très inquiet.

Ce soir-là, j’écrivis à Douglas, lui disant que j’étais obligé de quitter Paris, que le docteur trouvait Oscar très mal, que X… devrait payer une partie de ses dettes, car elles le tracassaient et, le docteur Tucker y avait insisté, ces soucis retardaient sa guérison.

Le 2 novembre, jour des Morts, j’allai au Père-Lachaise avec X… Oscar s’intéressa à cette visite et me demanda si j’avais choisi une place pour sa tombe. Il parla d’épitaphes d’un cœur si léger que je ne pouvais penser qu’il fût si près de la mort.

Le lundi, 12 novembre, je retournai à l’hôtel d’Alsace avec Reggie, pour lui dire au revoir ; je partais le lendemain pour la Riviera. C’était tard dans la soirée, après dîner. Oscar revint sur tous ses ennuis financiers. Il venait de recevoir une lettre de Harris au sujet de la réclamation de Smithers concernant le scénario qu’il avait vendu, et il paraissait très affecté ; son discours me parut un peu épais, mais on lui avait donné de la morphine la nuit précédente et il buvait toujours trop de champagne dans la journée. Il savait que je venais lui dire au revoir, mais il fit à peine attention à moi quand j’entrai dans sa chambre, ce qui, sur le moment, me parut étrange ; il adressa toutes ses observations à Reggie. Pendant que nous parlions, le courrier apporta une très gentille lettre d’Alfred Douglas avec un chèque. C’était en partie une réponse à ma lettre. Oscar pleura un peu, mais se reprit très vite. Nous eûmes ensuite une conversation amicale, durant laquelle Oscar marcha autour de sa chambre et déclama d’une façon plutôt énervée. Vers dix heures et demie, je me levai pour partir. Aussitôt, Oscar demanda à l’infirmier et à Reggie de quitter la pièce un instant, car il voulait me dire au revoir. Il parla encore de ses dettes, puis me supplia de ne pas partir, parce qu’il sentait qu’un grand changement lui était survenu ces derniers jours. Je pris un air sévère, comme si je pensais réellement qu’Oscar faisait de l’hystérie, bien que je susse que mon départ le bouleversait réellement. Soudain, il éclata en sanglots et me dit qu’il ne me verrait plus, car il sentait qu’il touchait à sa fin. Ce pénible et douloureux incident dura environ trois quarts d’heure.

Il parla de diverses choses que je ne puis répéter ici. Bien que ce fût vraiment déchirant, je n’attachai pas autrement d’importance à mon adieu et je ne répondis pas à l’émotion du pauvre Oscar comme j’aurais dû le faire, spécialement quand il me dit, comme je sortais de la chambre : « Cherchez un petit trou dans les montagnes près de Nice où je pourrai aller quand je serai mieux et où vous pourrez venir me voir souvent. » C’étaient les dernières paroles compréhensibles qu’il devait me dire.

Je partis pour Nice, le lendemain soir, 13 novembre.

Durant mon absence, Reggie allait tous les jours voir Oscar et m’envoyait un court bulletin le lendemain. Oscar sortit plusieurs fois avec lui en voiture et semblait aller mieux. Mais, le 27 novembre, je reçus une lettre inquiétante de Reggie. Je décidai, dès que j’aurais installé ma mère à Menton, le vendredi suivant, de repartir pour Paris. Le mercredi soir, à cinq heures et demie, je recevais une dépêche : « Presque plus d’espoir. » J’eus le temps de prendre l’express pour arriver à Paris le lendemain matin à 10 h. 20.

Le docteur Tucker et le docteur Kleiss, un spécialiste que Reggie avait appelé, étaient là. Ils m’informèrent qu’Oscar ne pourrait pas vivre plus de quelques jours.

Il faisait peine à voir. Il avait terriblement maigri. Sa peau était livide. Il essaya de parler. Il avait conscience qu’il y avait du monde dans la chambre, et il leva la main quand je lui demandai s’il me comprenait. Il nous serra les mains.

J’allai à la recherche d’un prêtre et j’eus les plus grandes difficultés à trouver le père Cuthbert Dunn, des Passionistes, qui revint aussitôt avec moi et administra le Baptême et l’Extrême-Onction. Oscar était trop faible pour recevoir l’Eucharistie. Vous savez que j’avais toujours promis à Oscar de lui amener un prêtre lorsqu’il mourrait, et je me sentais presque coupable de l’avoir si souvent dissuadé de se convertir au catholicisme. Je télégraphiai ensuite à Frank Harris et à Douglas, ainsi qu’à une autre personne. Tucker revint plus tard et nous dit qu’Oscar pourrait durer encore quelques jours. Une garde-malade fut engagée, l’infirmier étant épuisé par la fatigue.

Nous eûmes à accomplir de terribles devoirs dans le détail desquels je n’ai pas besoin d’entrer. Reggie était devenu une véritable loque.

Nous couchâmes, lui et moi, cette nuit-là, à l’hôtel d’Alsace, en haut. Nous fûmes appelés deux fois par l’infirmier qui pensait qu’Oscar mourait.

Vers cinq heures et demie, il nous parut complètement changé. Les traits du visage s’altérèrent et ce que je crois être le râle de la mort commença, mais je n’avais encore jamais entendu rien de pareil. On eût dit le grincement d’un cabestan, et ça ne cessa pas jusqu’à la fin. Ses yeux ne répondaient plus à l’épreuve de la lumière. De l’écume et du sang sortaient de sa bouche que quelqu’un, toujours près de lui, devait sans cesse essuyer.

À midi, je sortis prendre un peu de nourriture, Reggie restant à monter la garde. Il sortit à son tour une demi-heure plus tard. À partir d’une heure, nous ne quittâmes plus la pièce. Le bruit pénible de la gorge devenait de plus en plus fort. Pour nous empêcher de nous trouver mal, Reggie et moi, nous nous occupâmes à brûler des lettres. La garde et l’infirmier étaient sortis et le propriétaire de l’hôtel monta prendre leur place. À une heure trois quarts, le rythme de sa respiration se modifia. J’allai à son chevet et pris sa main : son pouls était devenu irrégulier. Il poussa un soupir profond, le premier soupir naturel depuis que j’étais arrivé. Les membres semblèrent se détendre involontairement ; la respiration devint plus faible. Il passa à deux heures moins dix minutes exactement.

Après avoir lavé et habillé le corps, et retiré d’effrayants détritus qu’il fallut brûler, Reggie, moi et le propriétaire partîmes pour la mairie faire la déclaration nécessaire. Il est inutile de revenir sur ces expériences terribles qui me mettent encore en colère quand j’y pense. L’excellent Dupoirier perdit la tête et compliqua tout en faisant un mystère du vrai nom d’Oscar. Il y avait là évidemment un point délicat, Oscar s’étant inscrit sous le nom de Melmoth et la loi interdisant de prendre un nom supposé dans un hôtel. De trois heures et demie jusqu’à cinq heures, nous fîmes la navette entre la mairie et le commissariat de police. Je me fâchai finalement et insistai pour aller trouver Gesling, l’entrepreneur de pompes funèbres de l’ambassade anglaise, auquel le père Cuthbert Dunn m’avait recommandé. Après avoir tout arrangé avec lui, j’allai à la recherche de sœurs pour veiller le corps. Je pensais qu’à Paris ce serait plus facile que n’importe où ailleurs, mais ce ne fut qu’après les plus grandes difficultés que je pus trouver deux sœurs franciscaines.

Gesling se montra très intelligent et promit de venir le lendemain matin à huit heures à l’hôtel d’Alsace. Tandis que Reggie restait à l’hôtel, répondant à des journalistes et à des créanciers bruyants, je sortis avec Gesling pour aller voir les autorités. Nous ne nous séparâmes qu’à une heure et demie, c’est vous dire toutes les formalités, serments, exclamations et signatures qu’il fallut. Mourir à Paris est un luxe réellement difficile et coûteux pour un étranger.

Ce fut dans l’après-midi que le docteur de la mairie vint et nous demanda si Oscar s’était suicidé ou avait été assassiné. Il ne voulut pas regarder les certificats signés des docteurs Kleiss et Tucker. Gesling m’avait prévenu la veille que, étant donné le faux nom d’Oscar et son identité, les autorités pourraient exiger que son corps fût transféré à la morgue. Naturellement, cette perspective me parut effrayante et le dernier cri de l’horreur. Arès avoir examiné le corps et, également, tout le monde dans l’hôtel, après une série de beuveries et de plaisanteries déplacées, sans parler d’une libérale somme d’argent, le docteur des morts consentit enfin à signer le permis d’inhumation. Un autre fonctionnaire révoltant arriva alors. Il demanda combien Oscar avait de cols et la valeur de son parapluie. (Ceci est absolument vrai et non une exagération.) Puis divers poètes et littérateurs vinrent à leur tour : Raymond de la Tailhède, Tardieu, Charles Sibleigh, Jehan Rictus, Robert d’Humières, Georges Sinclair, et diverses personnes anglaises qui donnèrent de faux noms, ainsi que deux dames voilées. Après avoir signé leurs noms, toutes ces personnes purent voir le corps.

Je suis heureux de dire que notre cher Oscar avait un air calme et digne, ce même air qu’il avait à sa sortie de prison, et, une fois lavé, son corps n’avait rien d’horrible à voir. Autour de son cou était le rosaire bénit que vous m’aviez donné et sur la poitrine une médaille franciscaine donnée par une des sœurs ; il y avait aussi quelques fleurs apportées par moi et par un anonyme « au nom des enfants d’Oscar, » bien que je ne croie pas que ses enfants sachent que leur père est mort. Il y avait naturellement aussi le crucifix, les bougies et l’eau bénite d’usage.

Gesling m’avait conseillé de faire mettre aussitôt le corps dans la bière, car la décomposition commencerait très rapidement, et à 8 h. 30 du soir les hommes étaient là pour visser le couvercle. Maurice Gilbert prit, à ma demande, une photographie d’Oscar, mais le magnésium ne brûla pas comme il eût fallu. Henry-Davray arriva juste avant qu’on ait fermé le cercueil. Il fut très aimable. Le dimanche, le lendemain, Alfred Douglas arriva, et diverses personnes, que je ne connaissais pas, vinrent saluer le corps. La plupart, je crois, étaient des journalistes.

Le lundi matin à 9 heures, le cortège funèbre quitta l’hôtel ; nous suivîmes tous à pied le corbillard jusqu’à l’église Saint-Germain-des-Prés, Alfred Douglas, Reggie Turner et moi, Dupoirier, le patron de l’hôtel, Henri, l’infirmier, et Jules, le garçon ; le docteur Hennion et Maurice Gilbert étaient avec deux étrangers que je ne connaissais pas. Après une messe basse, que dit un des vicaires à l’autel derrière le chœur, l’absoute fut donnée par le père Cuthbert. Le suisse me dit qu’il y avait cinquante-six personnes présentes, dont cinq dames en grand deuil. Je n’avais commandé que trois voitures, n’ayant envoyé aucun faire-part.

La première voiture contenait le père Cuthbert et l’enfant de chœur ; la seconde, Alfred Douglas, Turner, le patron de l’hôtel et moi ; la troisième, Mme Stuart Merrill, Paul Fort, Henry-Davray et Sar Luis ; un fiacre suivait avec des personnes qui m’étaient inconnues. Le cortège mit une heure et demie à gagner le cimetière ; la tombe est à Bagneux, dans une concession temporaire achetée à mon nom. Quand je le pourrai, j’achèterai du terrain ailleurs, au Père-Lachaise de préférence. Je n’ai pas encore décidé quoi faire, ni la nature du monument. Il y eut en tout vingt-quatre couronnes ; quelques-unes furent envoyées anonymement. Le propriété de l’hôtel avait donné un pathétique trophée en perles avec l’inscription : « À mon locataire, » et il y en avait un autre du même genre de la part du « service de l’hôtel » ; les vingt-deux autres étaient en fleurs naturelles. Les donateurs étaient Alfred Douglas, More Adey, Reginald Turner, miss Schuster, Arthur Clifton, le Mercure de France, Louis Wilkinson, Harold Mellor, M. et Mme Texeira de Mattos, Maurice Gilbert et le docteur Tucker. À la tête du cercueil, je plaçai une couronne de lauriers, avec l’inscription : A tribute to his literary achievements and distinction. À l’intérieur de cette couronne, j’avais attaché les noms de ceux qui lui avaient montré de l’amitié durant et après son emprisonnement : Arthur Humphreys, Max Beerbohm, Arthur Clifton, Ricketts, Shannon, Conder, Rothenstein, Dal Young, Mrs Leverson, More Adey, Alfred Douglas, Reginald Turner, Frank Harris, Louis Wilkinson, Mellor, miss Schuster, Rowland Strong, et, sur sa demande spéciale, une personne amie qui ne voulut être connue que par les initiales C. B.

Je puis difficilement parler avec modération de la magnanimité, de l’humanité et de la charité de Jean Dupoirier, le patron de l’hôtel d’Alsace. Avant que je quitte Paris, Oscar m’avait dit qu’il lui devait près de cinq mille francs. Du jour où Oscar fut alité, il n’en dit pas un mot. Il n’en parla jamais jusqu’après la mort d’Oscar et c’est moi qui abordai le sujet. Il était présent à l’opération d’Oscar et s’occupait personnellement de lui tous les matins. Il paya de sa poche le luxe ou le nécessaire que le docteur ou Oscar demandaient.

Reggie Turner eut de nous tous la pire des expériences ; il connut l’horrible incertitude et une effrayante responsabilité dont il ne savait pas l’étendue. Ce sera toujours une source de satisfaction à ceux qui aimaient Oscar de savoir qu’il eut quelqu’un comme Reggie près de lui durant ses derniers jours, alors qu’il avait encore sa conscience et était sensible à l’amitié et à l’attention…
 

ROBERT ROSS

 
 

Ce document se passe de commentaires. Nous n’y pourrons ajouter qu’un mot pour reconnaître à notre tour l’affectueux dévouement du signataire qu’Oscar Wilde avait appelé un jour « le miroir de l’amitié » et qui ne cessa, jusqu’à ce qu’une grippe l’enlevât prématurément lui aussi il y a quelques années, d’entourer la mémoire de son ami de la plus constante et dévouée attention.

Il put, en 1909, grâce à un don d’une baronne allemande, qui désira garder l’anonymat, transférer au Père-Lachaise le corps d’Oscar et y faire élever un monument qui rappelât le génie du disparu. Il assista lui-même au transfert, accompagné d’un des fils d’Oscar Wilde, de Mr et Mrs Sommerville Story, de Epstein, le sculpteur du monument, et de la généreuse donatrice anonyme. Et c’est lui-même, de ses propres mains, qui, descendu dans la fosse, mit les restes d’Oscar dans le nouveau cercueil, et serra convulsivement le cœur desséché jusqu’à le broyer.

L’opération que subit Oscar, en octobre, avait été nécessitée par une otite, consécutive à une chute qu’il avait faite en prison. Il est aussi fait allusion dans ce lettre à la vente d’un scénario de pièce. Une explicatif est peut-être nécessaire, bien qu’elle ne jette pas un jour très favorable sur le pauvre homme, réduit à la fin de sa vie à de tels moyens de fortune. Il avait vendu à Frank Harris le scénario de Mr and Mrs Daventry, le prévenant seulement qu’il aurait à rembourser un autre confrère auquel il l’avait précédemment promis. Harris écrivit la pièce dans ces conditions, mais il découvrit alors qu’Oscar avait vendu ce même scénario, non à une seule personne, mais en réalité à trois ou quatre autres, dont l’éditeur Smithers, qui lui avaient versé de l’argent, et revendiquaient leurs droits. Oscar ne semblait d’ailleurs pas, à ce moment, se rendre exactement compte de la malhonnêteté de sa supercherie, car se plaignant à Ross des réclamations, cependant justifiées, de Harris, il déclarait avec un délicieux et naïf cynisme, qu’il regrettait de lui avoir vendu « un scénario sur lequel il pouvait toujours se faire donner cinquante livres quand il en a besoin ! »

Au sujet des obsèques, M. Henry-Davray m’a écrit que, contrairement à l’affirmation de Robert Ross, il suivit le corps jusqu’au cimetière à pied, en compagnie d’autres personnes nommées aussi par Ross. J’ai su, d’un autre côté, qu’un certain nombre de personnes suivirent en effet à pied les voitures, quelques littérateurs et des journalistes, Armand Point, Jean de Mitty, Charles Lucas, Frédéric Boutet, Marcel Batilliat, Michel Tavera, Ernest La Jeunesse (qui a cité tous ces noms dans son article de la Revue Blanche), Marius Boisson…

30 novembre 1900-30 novembre 1925 !

Depuis vingt-cinq années que s’est tue cette voix au charme de laquelle personne ne pouvait échapper, l’œuvre littéraire de Wilde a conquis dans le monde entier la place à laquelle elle avait droit et que, de son vivant, la personnalité même de son auteur éclipsait.
 
 

CECIL GEORGES-BAZILE

 
 

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(1) Voir la fantaisie d’Arthur Cravan, « Oscar Wilde est vivant ! » reproduite ici-même.
 

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(Cecil Georges-Bazile, in La Revue hebdomadaire, trente-quatrième année, tome XI, novembre 1925)

 
 
 
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Oscar Wilde sur son lit de mort.

 

(Dessin de Maurice d’Elbée, d’après une photograpie communiquée par M. Sommerville Story.)

À propos du 25e anniversaire de la mort d’Oscar Wilde, M. Cecil Georges-Bazile nous donne un récit d’après une lettre inédite de M. Robert Ross.

 

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(in Le Supplément illustré de la Revue hebdomadaire, nouvelle série, vingt-et-unième année, n° 48, 28 novembre 1925)

 
 
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