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(René de Varennes, illustrations de Joseph Hémard, in Le Sourire, treizième année, n° 40, 41 et 42, jeudis 5, 12 et 19 octobre 1911. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image afin de l’agrandir)
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(René de Varennes, illustrations de Joseph Hémard, in Le Sourire, treizième année, n° 40, 41 et 42, jeudis 5, 12 et 19 octobre 1911. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image afin de l’agrandir)
Certains sophistes-psychologues, ayant étudié notre faculté de connaître, estiment que le jugement que nous émettons sur les hommes et les œuvres, ne dérive pas exclusivement de la pure raison. Notre sensibilité y prendrait une assez large part. Cela est fort plausible. D’ailleurs, chez les êtres très évolués, puissamment individualisés, ce qu’on peut nommer la juridiction spirituelle est influencée par l’idiosyncrasie, par les réactions propres à chaque type humain, par l’hérédité, par la formation de la culture morale qui augmente la capacité d’entendement, et aussi par l’indépendance d’esprit si rare à rencontrer et que notre civilisation n’a pas accrue au point où on le pourrait croire aujourd’hui…
L’immense majorité suit le courant d’une opinion publique faite d’engouement, de vogue passagère, d’enseignement ou d’admiration traditionnels, de convention et de snobisme. Il est très confortable de chausser les idées de Monsieur Tout-le-Monde, et très périlleux de prétendre s’insurger contre les réputations acquises en contrôlant par soi-même la valeur réelle des œuvres consacrées par un succès dont les origines sont parfois d’aspect charlatanesque.
Ayant, en ce qui me concerne, toujours vécu loin des cénacles littéraires où fermentent les projets d’ambitieuses aventures pour l’affichage du talent supérieur que tout écrivain s’attribue, dans l’exaspération de son moi, j’ignore tout de cet art, qui est également une science appliquée à l’industrialisation des productions intellectuelles.
Un goût véhément de lecture et une insatiable curiosité de connaissances et découvertes des chefs-d’œuvre enfouis sous l’indifférence ou la méconnaissance publique, m’ont porté, individuellement, à un dédain assez accusé de toutes les classifications et hiérarchies talentueuses ou géniales admises au Temple de la Renommée. Je me suis donc fait un jugement rigoureusement libre d’attacher ou d’influencer, ou du moins j’en ai l’illusoire croyance. J’estime en tout cas que l’attribution des réputations reste souvent précaire, surtout lorsqu’elle est issue de l’union de Minerve et de Mercure, dieu du négoce et des voleurs. C’est pourquoi il ne faut certes pas se lasser d’orienter l’esprit des lettrés vers les talents positifs, solides, succulents et nourriciers d’intelligence, comme il en est encore insuffisamment révélés.
Je viens de faire l’excellente connaissance des œuvres d’un romancier, qui exerça, je le reconnais, une action vigoureuse sur ma sensibilité. M. Maurice Renard pourrait être nommé le Wells français, étant donné notre usage de faire des rapprochements par à peu-près, pour frapper l’esprit, bien que ces assimilations soient défavorables à des cerveaux aussi personnels et originaux que celui dont il est question ici.
Maurice Renard témoigne d’une faculté d’imagination exceptionnelle. Il se plaît et excelle à employer son esprit ingénieux et scientifique en spéculations infinies dans le monde des hypothèses fantastiques, merveilleuses et magiques, en raison de leur admissible vraisemblance. Il a le génie d’un conteur oriental qui se serait assimilé tous les progrès scientifiques contemporains pour en concevoir les évolutions successives et nous en décrire les stupéfiants parachèvements et la surhumaine floraison miraculeuse à leur apogée d’épanouissement.
Son œuvre, sans être considérable, compte déjà, pour le moins, six volumes qui s’intitulent : Fantômes et fantoches ; Le Docteur Lerne, sous-Dieu ; Le Voyage immobile, suivis d’autres histoires singulières ; L’Homme truqué ; Les Mains d’Orlac ; Suite Fantastique (M. d’Outremort, etc.) et, enfin Le Péril bleu. Il n’est pas une de ces fictions qui ne possède les vertus des grands émois, du fiévreux intérêt et qui ne galvanise, fascine, exalte et passionne notre extravaganza imaginaire, amoureuse de mythes, de féeries, d’occultisme et de surnaturel. Jamais l’auteur n’appuie sur les mêmes thèses. Son génie se métamorphose à souhait, tout en restant en puissance dans tous les sujets qu’il crée. C’est Prothée dans des décors de mystère, d’étrangeté ou de style horrifique. Jamais aussi l’érotologie banale n’y évoque des complaisantes randonnées vers les Cythères où nos romanciers courants n’ont établi que trop de ports d’attache.
Le difficile ici c’est de synthétiser, de fournir une notion succincte de telles œuvres dans une causerie qui n’offre pas le champ d’exposition nécessaire aux explications voulues. Comment, par exemple, faire comprendre, sans développer le schéma de ce conte, tour du monde en aérofixe, qu’est le Voyage immobile de Maurice Renard ?
Certain inventeur yankee imagine, avec clairvoyance, la singulière folie de l’homme qui persise à se déplacer à grand renfort de vapeur, d’essence ou d’électricité sur une boule en mouvement, alors qu’il suffit de demeurer stationnaire au-dessus d’elle pour que tous les points d’un même parallèle défilent sous les yeux, l’un après l’autre, avec faculté d’y atterrir. L’aérofixe, par la loi de pesanteur, se maintient à égale distance du centre terrestre, mais il possède un moteur qui l’affranchit de l’entraînement du globe roulant sur lui-même. C’est en ce sens qu’il ne bouge pas, car notre vieille planète continue de l’emporter dans sa course autour du soleil, et le soleil, l’emporte, dans la sienne, à travers l’infini des révolutions sidérales.
Mais cet exposé ne dit pas le roman, sa force de création, son esprit d’investigation et de fantaisie scientifique, son attrait passionnant, ni sa stylisation sobre, claire, alerte, précise à la manière de Maupassant.
Comment amorcer l’intérêt sur ce sous-Dieu, le docteur Lerne, qui innove des greffes animales sur le règne végétal, qui pratique l’échange des personnalités par la mutation des cerveaux et qui crée des organismes poussés à une telle perfection qu’il parvient à donner presque une entité hypostasique à une automobile, qui devient une bête d’acier hostile, indomptable et rebelle aux mains de ceux qui la veulent conduire ?
Dans L’Homme truqué, les yeux d’un aveugle de guerre sont reconstitués artificiellement par d’étranges chirurgiens-ingénieurs, qui ouvrent la vision sur les odeurs, les saveurs et les contacts. Le docteur qui fabrique ces électroscopes s’efforce de constituer un œil complet que les vibrations les plus lentes et les plus précipitées pourraient perfectionner, l’œil qui verrait les rayons infra-rouges, comme les ultra-violets, la chaleur aussi bien que l’électricité. Alors, il n’y aurait plus lieu de distinguer la lumière visible de la lumière invisible, et il n’y aurait plus que toute la Lumière. Quelle splendeur !
Je m’arrête, ne pouvant exprimer ici la fantasmagorie du Péril bleu, la formidable aventure des Mains d’Orlac et la verve de tant d’autres histoires singulières d’une lecture si prenante, si accaparante qu’elle nous soustrait à l’ambiance des heures moroses et nous transporte vers des ailleurs illusoires, mais qui baignent encore dans une atmosphère de vie réelle, positive, tant elle semble logique et normale dans son substratum imaginaire.
Maurice Renard s’apparente indiscutablement avec Hoffmann, Edgar Poe, Nathaniel Hawthorne, H. G. Wells. Il porte ses conceptions au zénith du Prodigieux. Il est essentiellement français dans sa virtuosité de concept et d’exposition. Comment se fait-il qu’il n’ait pas encore touché les grosses collectivités de lecteurs qui assurèrent la célébrité d’un Jules Verne ?
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(Octave Uzanne, « Hommes et choses, » in La Dépêche, journal de la démocratie, cinquante-cinquième année, n° 20160, samedi 5 janvier 1924)
Ce fut vers le soir que Félix, dans le grondement continu de sa « type-sport, » aborda la sinistre et marécageuse contrée des Tombres. Et ce fut peu de temps après l’avoir abordée qu’il aperçut devant lui, roulant dans le même sens que son torpédo rouge, l’auto noire.
Il était déjà curieusement impressionné par la tristesse et la solitude des plaines livides qui l’environnaient. Là, s’étendait à perte de vue, sans un clocher, sans un monticule, l’inépuisable désert spongieux, coupé d’étangs, qu’il fallait traverser dans toute sa longueur pour retrouver des cultures, des habitations, et atteindre plus tard la ville de Pontargis.
Par surcroît, le temps était de ceux qui inquiètent les hommes dans les profondeurs les plus obscures de l’instinct. Un orage embrasait l’air sec, qui semblait alourdi et plus difficilement perméable qu’à l’ordinaire. Le ciel opaque montrait la couleur d’une toiture d’ardoises, sous quoi les Tombres étalaient leur platitude blême, presque blanche par endroits, et les étangs nostalgiques luisaient de reflets blafards. L’horizon tendait sa pâleur contre le ciel sombre. D’où venait la lumière sépulcrale dont s’éclairait la terre ? On se le demandait.
D’autre part, Félix était doué d’une sensibilité qu’il se plaisait du moins à désigner ainsi, mais que d’aucuns peut-être eussent nommée d’autre sorte. Et il faut bien dire que, depuis son entrée dans cette région désolée, notre voyageur songeait obstinément aux paroles du monsieur de la table d’hôte :
« Ah ! ah ! jeune homme, vous allez à Pontargis ! Connaissez-vous les Tombres ?
C’est le pays de France le plus riche en légendes. Et, ma foi ! moi qui vous parle, je sais plus d’un gaillard qui ne tient pas à se risquer tout seul à travers ce désespoir de la nature. Vous verrez, d’ailleurs, on ne peut rêver décor plus fantastique… Oui, oui, c’est un fait ; bien des gens ont eu des aventures au milieu des marais, des aventures… qu’ils n’osent même pas raconter ouvertement… »
Le monsieur de la table d’hôte avait continué sur le même ton, encouragé par le silence subit de Félix qui, jusqu’alors, n’avait pourtant cessé de pérorer et de faire l’avantageux, en parlant très haut de sa « type-sport » avec laquelle il « grattait » toutes les autres voitures. C’était là son moindre défaut. Il vantait volontiers son adresse d’automobiliste, la rapidité fulgurante qu’il obtenait d’un châssis, la puissance qu’il faisait rendre aux moteurs et, surtout, la virtuosité de son pilotage.
Il s’était tu, soudain. Et plusieurs, autour de la table, en avaient paru soulagés ; trop parler nuit. Ceci s’était passé dans une modeste hôtellerie où Félix avait dû faire halte pour s’expliquer avec sa magnéto, complice d’une bougie sournoise. Il s’y était fort mal nourri, mêlé à toutes sortes de clients dont les uns achevaient le dessert tandis que d’autres entamaient les hors-d’œuvre. Parmi eux se trouvaient quelques originaires et habitants de la province. À ceux-là, les Tombres inspiraient on ne savait quelle crainte, additionnée d’une étrange répugnance.
Au vu des premiers marécages, bientôt renforcés par le premier étang, Félix s’était dit sans allégresse : « Voilà les Tombres, » et il avait espéré sur-le-champ que la magnéto n’allait pas recommencer à faire des siennes. Mais, bah ! la voiture était vide, et la nuit ne tomberait pas de sitôt – la nuit, où les feux follets, disait-on, courent de-ci de-là par toute la plaine. Leur ballet devait être assez joli, mais Félix ne tenait pas autrement à s’en assurer.
L’auto noire vint le distraire, un instant, du malaise qui le gagnait. D’abord, par l’opération de cette limousine, la solitude était dissipée. Et puis il allait la « gratter. » Divertissement.
Félix mit tous les gaz, en remarquant d’un œil averti l’étroitesse relative de la chaussée, côtoyée en contrebas de terres gorgées d’eau.
Il fut rapidement dans la poussière de l’auto noire, et fit aboyer son klaxon. C’est alors qu’il observa combien cette limousine était noire. Noire sans un filet de couleur. Funèbre, en vérité.
Elle ne se rangea point, mais poussa le plus macabre ululement de sirène que Félix eût jamais entendu, et un bras noir se tendit hors de l’auto noire. Un bras signalisateur et impressionnant, avec sa main gantée de noir.
Félix, toujours aboyant, talonna la limousine en se déportant sur la gauche. L’invisible conducteur l’imita, et un bras ressortit sans hâte de la caisse funéraire ; mais… ce n’était plus le même. C’était celui d’un colonel de cavalerie légère, en uniforme d’autrefois.
Quelque peu surpris, Félix s’entêta, cependant qu’un éclair fissurait l’écran violet du ciel et que des roulements de tonnerre ébranlaient les voûtes de l’espace.
Un autre bras sortit, toujours solennel, toujours prohibitif, mais celui-là nu et féminin, couvert de bagues et de bracelets, charmant et terrifique.
Après un temps de réflexion assez désordonnée, Félix, serrant les dents, poussa de nouveau sa voiture…
Le bras, cette fois, fut pontifical, revêtu d’une manche de soutane immaculée, et la main gantée de blanc portait au médius une grosse émeraude.
Puis – horreur ! – ce fut le bras écarlate d’un bourreau, des gouttes de sang tombant des doigts sur la route.
Puis, un bras gigantesque, d’au moins deux mètres, habillé d’une soie chinoise à broderies.
Puis, tout à coup, comme on arrivait à une bifurcation et que l’orage mettait la terre sous une cloche de ténèbres, ceci : une longue patte velue, crochue, indescriptible. Et aussitôt : l’affreux bras décharné de la Mort écartant les osselets de ses maigres phalanges.
L’auto noire tourna dans le chemin de droite, qui était celui de Pontargis. Mais Félix, sans demander son reste, s’engouffra en trombe dans le chemin de gauche, au hasard. La pluie commençait à lui cingler le visage.
Il n’atteignit Pontargis que sur les huit heures, juste assez tôt pour recourir à la diversion d’une soirée au casino de l’endroit.
Le spectacle de ce music-hall acheva de le réconforter, car, en plus d’une fort belle chanteuse, on y voyait un certain Fragoletto, « le Protée moderne, » qui changeait de costume avec une promptitude merveilleuse et que Félix reconnut pour l’un des convives de la table d’hôte.
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(Maurice Renard, « Contes de la Dépêche, » in La Dépêche, journal de la démocratie, soixante-deuxième année, n° 23244, mercredi 4 mai 1932 ; « Contes et nouvelles, » sous le titre « L’Auto noire ou trop gratter cuit, » in Le Populaire, quotidien du Parti Socialiste (S. F. I. O.), quinzième année, n° 3384, samedi 14 mai 1932 ; « Thomas and Marth Wayne, » illustration de Nico Delort pour le soixante-quinzième anniversaire de la naissance de Batman, 2014)
Nous revenions de Goul, au crépuscule, dans le véloce torpédo de mon ami Gineste. La route longeait le flanc d’une vallée déjà noyée d’ombre, parmi les bois. De chaque côté, les pins serrés formaient une abrupte falaise noire, tandis qu’au-dessus de nous, parallèlement à la route, s’étirait entre deux berges sombres le fleuve profond de la nuit, jonché des renoncules stellaires.
Des effluves puissants coulaient de partout. Chaque arbre versait les siens, et le vent poussait devant lui la horde des parfums sauvages, sans cesse accrue.
« Je me sens la tête lourde, » dit Gineste. Et, se tournant à demi vers moi : « Fameux, tout de même, le vin de Glanes du docteur ! »
Je l’entendis comme en rêve, et lui répondit vaguement, l’esprit envahi par une sorte de torpeur.
Nous étions allés « planter la crémaillère » chez un camarade d’enfance qui, ses études médicales terminées, venait de s’installer en ce canton perdu du haut pays d’Auvergne. Déjeuner charmant, qu’anima surtout l’évocation obligée des souvenirs communs de notre vie d’étudiants. Puis la conversation avait dévié vers les sujets les plus divers, si bien qu’au dessert, nous nous surprîmes, je ne sais comment, à disputer sur les théories de Claude Bernard et les expériences en Sorbonne du savant hindou, sir Jagadis Bose, relatives à la sensibilité des végétaux.
Il y avait parmi nous, entre autres convives, un oncle du docteur ; il courait la contrée, jusqu’aux hameaux les plus reculés, pour acheter des bois noueux qu’il expédiait ensuite à une fabrique de meubles. Il nous conta des choses étonnantes. À travers ma somnolence, je revoyais sa figure poupine et rose de bon viveur, ses petits yeux vifs qui pétillaient tandis qu’il nous révélait les merveilleuses surprises que réserve parfois le cœur des arbres, lorsque la scie l’a mis à nu.
« Certains, nous confiait-il avec une exaltation croissante, enregistrent dans le tissu de leurs fibres, comme sur une plaque sensible, les scènes du paysage environnant. Je fis naguère l’acquisition d’une loupe de noyer qui, ouverte, nous présenta un véritable tableau. Les différences de coloration de la tranche, marbrées de taches brunes ou claires, la disposition et la forme même de ces taches évoquaient d’une manière saisissante un troupeau et sa bergère. Qui saura, messieurs, les secrets qui s’épanouissent dans la gibosité des loupes ? Un heureux hasard peut nous les faire découvrir. Mais que la scie découpe les minces lames de bois dans un sens qui n’est pas celui du dessin enregistré, et le voilà perdu à tout jamais, insoupçonné.
Vous voyez, conclut-il en riant, ce que la brutale scie mécanique peut nous révéler de la vie profonde des arbres, toute une poésie secrète, fantastique ! Les arbres voient, les arbres se souviennent… »
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L’odeur balsamique filtrait en sources invisibles, stagnait en nappes enivrantes, s’étirait en ruisseaux lents qui nous noyaient de leur langueur. Sa houle silencieuse déferlait puissamment à travers la nuit ; elle accourait des profondeurs, plus dense d’instant en instant, sournoise, enveloppante. C’était un flux muet, grossi de toutes les haleines de la forêt, lourd de tant de vertige, si capiteux qu’il en devenait sonore, et que je l’entendais battre la haute falaise des pins.
Les arbres bruissaient étrangement ; chaque branche secouait des essences dans le vent. Elles pleuvaient sur nous, autour de nous, et la palpitante marée de parfums nous submergeait encore, lorsque les brises la soulevaient, éperdue.
Mon cœur débordait de vertige. Je faillis crier ! La forêt dénoua son étreinte. L’horizon s’élargit. Maintenant, la route suivait une crête nue. Au-dessus, la vallée accumulait ses ombres, ses brumes et ses bruits : beuglements de bétail, rumeurs de cascades dont la blême retombée striait la nuit. L’auto agitait devant nous le double faisceau de ses phares, semblables aux gigantesques antennes d’un turbulent insecte tâtant les ténèbres.
Tout à coup, le ronronnement du moteur devint irrégulier, et la voiture, après avoir roulé quelques mètres encore, s’échoua au bord d’un fossé.
« La panne ! » gronda Gineste, en sautant à terre. Il s’empressait autour de l’engin inerte. Proche encore, la forêt déployait ses larges frondaisons.
Une aube fantastique fusa à travers sa masse. Des frissons argentés s’y propagèrent ; lentement, la lune se hissa dans le ciel, telle qu’un énorme poulpe sur la grève bleue que jonchaient les galets d’or des étoiles.
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Et voici qu’un murmure sourd arriva dans le vent. Il crût de seconde en seconde, il s’enfla démesurément, pour crever enfin en une menace formidable, véhémente. Je regardai Gineste : hagard, il écoutait aussi l’âpre clameur de la forêt en démence.
Elle parlait, elle criait, elle hurlait ! Ce n’était plus qu’une folie de feuillage bouleversé. La fureur sifflait dans les ramures, ployait les troncs qui se courbaient en avant comme pour un assaut.
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Les arbres, pareils à un troupeau effrayant : « La montagne nous a nourris de ses fortes mamelles, aux limons inépuisables, nous, les pins, les chênes, les hêtres et les bouleaux, qui sommes ses premiers enfants, avec les aurochs et les mammouths.
L’aube et le couchant jetaient vers nous leur grand cri de clarté. Alors, les plus beaux parmi nous, et les plus vénérés, le recevaient, frémissants. Ils le clamaient éperdument de colline en colline, au seuil des horizons. Et leurs rameaux se le transmettaient comme une bénédiction sacrée.
L’homme a éteint ces torches. Il a rompu les arbres, eux qui portaient l’azur. Il a enchaîné autour de ses usines la meute blanche des cascades ; il a souillé l’air vierge des vallées. Il a traqué la forêt comme une proie, jusqu’aux dernières pentes ; il l’a décimée, et il en a misérablement parqué les débris !
Nous avons vu cela, nous, les arbres. C’est pourquoi nous le détestons, l’homme. La montagne offensée nous appelle. Elle nous groupe autour d’elle, nous, les géants, les forts, les vengeurs, qui sommes ses premiers enfants, avec les aurochs et les mammouths ! »
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Horreur ! Les arbres venaient de s’ébranler.
Ceux qui campent au seuil des neiges, ceux qui se pressent au flanc des vallées ou s’échelonnent le long des routes et des rivières, et les gardiens séculaires des hameaux et des fermes : rudes légions des pins cardés de cuivre ; chênes musculeux, aux torses velus ; hêtres à la stature élancée, dans leur cuirasse de vieil argent ; claires et souples phalanges des bouleaux, pareils à de graciles adolescents aux buffleteries blanches ; tous s’étaient mis en marche au signal de la lune ; ils s’avançaient, en une révolte inouïe, monstrueuse, irrésistible.
Épouvanté, je les vis dévaler les pentes, se regrouper aux replis des gorges, se ruer sur les villages qu’ils encerclèrent. Des murailles s’écroulaient avec fracas, cependant que retentissait la galopade effrénée des bêtes fuyant au hasard. Les torrents précédaient la forêt, bondissaient devant elle.
Et tout cela se ruait là-bas, vers la ville, dont les paisibles lumières scintillaient au loin, pour l’envahir, la détruire, reconquérir sur l’homme les étendues volées.
Je devenais fou ! Le sang cognait mes tempes à grand coups sourds. Mon cœur écrasé pesait intolérablement dans ma poitrine.
« Fuyons ! criai-je à Gineste. Prévenons la ville. Les arbres se sont révoltés contre les hommes ! Il faudra le feu, pour les arrêter…
– Fuir ? Mais comment ? Comment ?… »
La terreur creusait son visage. Ah ! fuir… Trop tard. Déjà les effluves de la forêt s’abattaient sur nous, nous enlaçaient de leurs invisibles tentacules projetés de partout, au contact desquels notre force s’anéantissait, comme aspirée. Une dernière fois, je vis mon ami se démener avec des gestes hallucinés, et le vertigineux cauchemar de la forêt grouilla sur nous !
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« Ça va mieux ? » me demanda Gineste en riant, lorsque, un quart d’heure après, j’émergeai enfin de ma torpeur, délivré de l’atroce vision.
« Est-il traître, tout de même, ce petit Glanes vermeillet ! Ce diable de vin, qu’on jurerait inoffensif, tellement il se laisse boire, vous a une de ces sournoises façons d’opérer ensuite… Imagine-toi qu’en partant, mon vieux, j’avais oublié de tourner le robinet à essence. En route ! »
D’un bond, le torpédo se replongea dans la nuit qu’il semblait happer, au passage, pour la broyer férocement sous lui. Entre les môles bleus des collines, le fleuve du vent roulait les moites odeurs des sèves. Je songeai.
Les arbres sont bons ; ils sont pacifiques. Ils n’attaqueront pas les hommes, eux qui étreignent le sol natal d’un si fervent amour, dans l’innombrable enlacement de leurs racines, qu’ils ne s’en arrachent que pour mourir.

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(Raymond Cortat, in L’Auvergnat de Paris, organe des originaires du Massif Central, quarante-neuvième année, n° 3, samedi 19 janvier 1929 ; « Sous le Signe de la vigne-vierge, poèmes et récits, » in L’Auvergne littéraire, artistique et historique, septième année, n° 54, octobre-décembre 1930 ; in L’Auvergnat de Paris, organe des originaires du Massif Central, cinquante-septième année, n° 36, samedi 4 septembre 1937 ; illustration de Bernie Wrightson)
M. Galin, vieux garçon rageur, méfiant, tout ratatiné, possédait, à l’entrée du village de Gémenos, un enclos dans lequel il « dressait » des arbres, torturant, pour les dompter, ces êtres qu’aiment et comprennent si bien les enfants et les hommes doux.
Il avait réuni les plus riches spécimens de la contrée, et là, dans sa terre maudite, il mettait l’atroce joie de sa vie à violenter la nature, à détruire l’harmonie et la beauté de la mystérieuse éducatrice, – transformant les espèces et les abâtardissant avec une rage de criminel !
L’orgueil de ce petit homme, qu’on voyait entrer, le matin, dans sa bastide, honteusement, la tête basse, comme un bourreau dans la prison, son orgueil fou était de donner à un sycomore la coupe d’un ormeau, en le mutilant tous les jours, pendant des mois et des années, quand les arbres de la campagne buvaient la pluie, se secouaient au vent, se poudraient de poussière et se dressaient dans l’air libre, à la lumière du soleil ! Il coupait les cimes, étirait les premières branches en les liant à des pieux, et il soumettait les plants à son caprice avec le raffinement d’un Torquemada.
M. Galin personnifiait déjà, pour mon imagination neuve, l’ennemi de la nature. Il me semblait que sur son passage les lilas du printemps devaient se faner, les fleurettes du chemin se cacher sous des ronces ; et comme il nous haïssait instinctivement, – les enfants du voisinage, folles herbes poussant au soleil de la rue et des champs, – nous avions peur de lui ; nous n’allions pas, avec les oiseaux, nos amis, becqueter les premières cerises de son jardin, où ne devaient passer que les tarentes peureuses et ne voler que la chouette !…
Depuis, en lisant l’Homme qui rit, j’ai quelquefois pensé que M. Galin, le petit vieux rageur, méfiant, tout ratatiné, descendait de la tribu des Crompachicos, et mutilait les arbres, comme ses aïeux défiguraient les enfants, pour en faire des monstres semblables à son âme.
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Quand il pénétrait dans son enclos, un grand frisson de peur sifflait dans le feuillage, secouait les cimes grêles et tordait subitement les branches estropiées.
M. Galin se promenait alors, sa serpette à la main, en triomphateur odieux, le long des allées tirées à son goût ; et il inspectait ses victimes, taillant, rognant, ramenant au cordeau, observant, pour les faire corriger par son jardinier, les poussées audacieuses, et parfois caressant de la main les troncs soumis qui se déformaient selon sa volonté.
Une allée de platanes se voûtait en arcades régulières, supportant une terrasse de branches aplanies : elle aboutissait à un rond-point où des marronniers d’Inde éparpillaient leurs branchages, d’ordinaire touffus ; où des sapins s’élançaient comme de hauts palmiers, n’ayant qu’un toupet d’aiguillettes à la cime ; où les cyprès, enfin, dont les ramures doivent rappeler la flamme toujours vive, l’ardeur, l’élévation, les cyprès symboliques s’ouvraient en larges éventails !
Dans ce parc de la désolation, les mûriers formaient des berceaux et les micocouliers des voûtes ; les oliviers, branchus au cœur, avaient leurs tiges basses défaites et pendantes comme celles du saule pleureur ; les tamaris figuraient des buissons, et les acacias, rapetissés, matés, semblaient appartenir à l’espèce des bétulinées, avec leurs troncs noueux et leurs branches flexibles.
La honte était surtout pour les chênes, les rouvres de haute race, que le féroce dompteur avait transformés en nains épais, en tortillards, et qu’il nommait ses Quasimodos, avec la salive aux lèvres et une lueur de haine aux yeux, lorsqu’il montrait à quelque visiteur l’enfer de ses délices.
Pourtant, le long des murs, de maigres pins avaient conservé leur forme primitive. M. Galin les regardait parfois avec mépris et disait au jardinier, son aide : « Ces arbres-là sont des sauvages ! » Une nuit, pris de délire, il sauta du lit, furieux, pour courir les scier au pied.
Une consécration officielle devait couronner l’œuvre de ce fou méthodique : il prit part au concours agricole et obtint une médaille d’or, un diplôme, avec les félicitations du ministre, pour son exposition de pruniers produisant des pêches, de pêchers produisant des prunes, de vignes enfin, monstrueuses, portant des grappes semblables à celles du groseillier, dont on pouvait tirer le vinaigre directement.
Mais la nature a ses revanches !
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Un matin d’hiver, le grondement d’une révolte accueillit M. Galin, quand il ouvrit la porte de son enclos. Le vent soufflait, depuis l’aube, en tempête, roulait dans les branchages dégarnis, se ruait à la charge des cimes branlantes, puis se précipitait en cascade, à travers les tiges mortes gémissant encore, et ronflait ainsi qu’un torrent dans les bois.
M. Galin s’avança, la tête basse, à petits pas. Il entendit autour de lui des arbres signaler son arrivée à d’autres, en criant plus haut dans le tumulte.
Certains le désignèrent même, en agitant leurs milliers de bras menaçants.
M. Galin eut peur et voulut fuir.
Mais un vieux chêne, secoué de fureur, lui barra le passage ; et, le frappant au visage de sa plus forte branche, il le coucha d’un coup, l’étendit, mort, au milieu de l’allée, – dans le hurlement implacable du vent qui claironnait la révolte des arbres !
Alors, un frisson d’aise passa dans les branches ; le vent s’apaisa ; la douceur d’un sourire illumina l’air plus léger ; des baisers coururent sur les tiges tremblantes ; tous les arbres de l’enclos enlacèrent leurs rameaux ; une poussée de sève, en plein hiver, fit craquer de joie les écorces ; les aiguillettes de pins, roussies par la froidure, flambèrent au soleil, et, sur la plus haute cime, un bel oiseau blanc chanta la délivrance des arbres, puis s’élança dans la lumière.

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((Auguste Marin, « Contes pittoresques, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, troisième année, n° 683, samedi 11 août 1894 ; René Magritte, « La Parade, » huile sur toile, 1940 ; Paul Nash, « Pillar and Moon, » huile sur toile, c. 1932-1942)
DES ŒUFS DE 20 MILLIONS D’ANNÉES
La science pourra-t-elle un jour
ressusciter les monstres disparus ?
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Notre planète n’a-t-elle plus pour nous de secrets ? et quelque explorateur heureux et hardi ne découvrira-t-il pas un jour, dans quelque coin ignoré des déserts asiatiques, du centre africain ou de l’Arnazonie, ce monde perdu, peuplé d’étranges créatures, qu’ont évoqué Conan Doyle et l’auteur des Dieux Rouges ? Peut-être M. Andrews, nouvel as de la paléontologie, est-il marqué pour cette heureuse chance ; vaguant en plein désert de Gobi, – région dont ni le sol, océan de sables agité de constantes tempêtes, ni le climat, torride ou glacial, ne font un agréable lieu de villégiature, et, en dehors de quelques itinéraires, assez mal connue, – le savant professeur du Muséum new-yorkais a fait une découverte sensationnelle : deux douzaines d’œufs de dinosauriens, et, près de la couvée, sous la forme de douze squelettes complets et de soixante-dix crânes, les restes plus ou moins bien conservés des parents et de leurs amis… À aucun naturaliste n’échut pareille aubaine. Et sans doute, rival heureux de notre Muséum, qui n’a qu’un diplodocus, l’Institut américain pourra-t-il exhiber tout un troupeau de prodigieux sauriens.
La vision sera faite pour reporter les visiteurs aux premiers âges de notre planète ! À son aurore ? Point tout à fait, mais du moins à l’aurore de la vie animale… Dans les tristes forêts (de prêles, de fougères, de rhododendrons gigantesques) que n’égayait nul babil d’oiseau, mais où passaient, silencieux, des insectes d’un mètre et plus d’envergure, se mouvait une étrange faune que, hasard ou souvenir obscur hérité d’ancêtres qui en avaient vu les derniers représentants, ont retrouvée dans leurs visions les évocateurs d’apocalypses.
Point d’homme alors, et nulle bête à poil ou à plume ; le monde est le royaume des sauriens… Aujourd’hui, nous ne connaissons guère que deux espèces de cette classe de reptiles : l’inoffensif lézard et le féroce crocodile. Voici une vingtaine de millions d’années, ces gracieuses bêtes foisonnaient ; leurs espèces étaient innombrables.
Dans les mers, alors bien plus vastes qu’aujourd’hui, s’ébattaient le plésiosaure au cou immense, à la petite tête serpentine, et le monstrueux ichtyosaure, à la tête énorme, à la nageoire dorsale hérissée comme la crête d’un dragon chinois.
Sur le continent, les iguanodons, petites bêtes de cinq à dix mètres, au bec corné ; les dinosauriens (tel le diplodocus et l’atlantosaure) dont la dimension pouvait atteindre trente mètres à soixante mètres et dont la tête de cheval était munie d’une double rangée de dents ; enfin, matérialisation, semble-t-il, du rêve d’un magicien fou, le fantastique cératopsidé. Celui-ci, sorte de rhinocéros long de six mètres, projetait, au bout d’une tête garnie de trois cornes, couverte d’un casque s’évasant sur le cou comme celui d’un guerrier mongol, un formidable bec courbe garni de dents.
Peu agréable rencontre à faire au coin d’un bouquet de fougères !
Les hôtes de l’air, même, n’étaient pas plus gracieux… Ni le ptérodactyle, grand comme un moineau, ni le ptéranodon, auprès duquel le condor qui
Dort dans l’air glacé les ailes toutes grandes,
n’est qu’un pygmée, n’eussent inspiré aux poètes, s’il en eût été, d’idylliques pensées. Décharnés, sinistres, ils étaient tout ailes, griffes, becs et dents.
Si l’on pouvait faire éclore les œufs trouvés par M. Andrews, peut-être d’ailleurs nouveau-nés vingt mille fois centenaires ne ressembleraient-ils nullement aux êtres décrits ainsi par nos savants. Ce serait un miracle, et la science officielle n’a pas à redouter pareille disgrâce.
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(Léon Abensour, « De Tout un peu, » in La Dépêche, journal de la démocratie, cinquante-quatrième année, n° 20111, samedi 17 novembre 1923 ; l’illustration est extraite de l’article)
ISIDORE BOULNOIS : LES ŒUFS DES GRANDS SAURIENS
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Personne n’ignore que, jadis, à l’époque tertiaire, – ceci nous reporte bien loin, – la terre fut peuplée de grands sauriens, tels que plésiosaures, ptérodactyles, etc., dont la race a complètement disparu aujourd’hui. C’est à peine si, de temps en temps, les géologues retrouvent de vagues os ou autres vertèbres ayant appartenu à ces intéressants volatiles. Or, dans ces temps lointains, les basses-cours n’existaient pas et les sauriens, qui vivaient en liberté à la surface du globe, déposaient de-ci de-là leurs œufs, au gré de leurs pérégrinations. Ces œufs ressemblaient, en tous points, à ceux que pondent nos animaux actuels ; j’entends, bien entendu, les ovipares.
Ces œufs, on en ignora l’existence jusqu’à ces jours-ci, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné qu’il s’est passé tant de choses depuis lors. Tant de cataclysmes ont bouleversé le monde ! Il a dû y avoir de la casse, puisque les sauriens ignoraient l’usage de la paille.
Mais on vient de trouver dans un pays lointain, je ne sais pas où exactement, des pierres rondes ressemblant à des cailloux roulés, mais qui présentaient ceci de particulier que, pareils aux calculs, ils étaient formés de couches concentriques, résultant de dépôts successifs.
Le savant qui, par hasard, avait découvert ces pierre, eut l’idée de les couper et, à sa grande surprise, il s’aperçut que c’étaient des œufs, sur lesquels s’étaient formés des dépôts calcaires.
Les uns, probablement, ayant été si réchauffés au moment d’une éruption quelconque, avaient durci et s’étaient conservés tels. Il en a goûté ; ils sont encore exquis.
D’autres, ayant été soumis à une température plus douce, sans doute, avaient été couvés par la nature, comme par une mère ; mais les petits, n’ayant pu rompre l’enveloppe trop épaisse, sont morts étouffés avant d’avoir vu le jour…
Et voici comment disparut de notre planète la race des grands sauriens du Tertiaire.
La science fait tous les jours de nouveaux progrès.
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(Gobélius [Isidore Boulnois], « Fantaisie, » in L’Observateur français, dixième année, n° 3, dimanche 19 janvier 1896 ; Dorothy Gulliver, photographie publicitaire pour la série The Collegians de Wesley Ruggles, 1926)
Extrait d’un filmogramme éducatif édité en l’an 2370 par Stanislas Marchampt, professeur de Sociologie comparée à la Faculté européenne de Paris.
… Nous avons beaucoup de peine à nous représenter les conditions de la vie sociale de nos ancêtres avant les grandes découvertes qui ont marqué la fin du XXe siècle et dont l’influence a été si forte depuis le XXIe siècle jusqu’à nos jours.
Sans doute, nous avons conservé de nombreux documents iconographiques de cette époque, encore que la plupart des films et des photographies – grossièrement établis – n’aient pas résisté à l’action du temps.
Le XIXe siècle et la première partie du XXe ont marqué le début du développement rapide des villes, mais elles s’étendirent à peu près au hasard. L’urbanisme, science si précise de nos jours, était totalement inconnu, encore que la plupart des architectes de ce temps prétendissent le contraire.
À cette époque, chaque famille parisienne occupait un « appartement » dans de ridicules bâtisses dont la hauteur devait être strictement réglementée à cause de l’étroitesse des rues. Celles-ci, bien entendu, n’étaient nullement protégées des intempéries, si bien qu’au sortir d’une maison, il fallait en hiver se couvrir d’épais manteaux et patauger dans la boue et les immondices qu’un coûteux service de nettoyage, pourvu de moyens archaïques, ne parvenait pas à enlever.
Les appartements étaient loués fort cher et le propriétaire (on appelait propriétaire vulgo proprio, celui qui possédait l’immeuble et qui imposait sa loi aux locataires) les livrait à peu près nus. À peine consentait-il à y établir – et encore seulement vers les premières années du XXe siècle, de rudimentaires canalisations d’électricité (à ce moment, on distribuait le courant à l’aide de fils de cuivre), quelques tuyaux d’eau et, dans la cuisine, pièce disparue de nos jours, une canalisation d’un gaz puant et dangereux extrait de la houille, dont l’usage est abandonné depuis longtemps.
Chaque famille devait donc posséder un matériel particulier appelé « mobilier. » Ce matériel comprenait d’abord les grosses pièces : armoires, tables, lits, fauteuils, divans, buffets, etc., et ensuite une immense quantité d’objets hétéroclites, conservés avec grand soin et transmis de père en fils.

Chaque fois qu’une famille voulait changer d’appartement, elle procédait à une opération appelée « déménagement. » C’était un spectacle à la fois attristant et d’un haut comique. Dès la pointe du jour, des portefaix descendaient sur leur dos, dans la rue, tout le matériel de la famille, plus ou moins bien emballé dans des caisses innommables. On chargeait ce matériel, toujours à la main, dans de grandes voitures, et, arrivé au nouvel appartement, on recommençait l’opération inverse. La famille en avait bien pour un bon mois à remettre en ordre ce chaos d’objets et, comme les appartements n’étaient nullement standard, qu’aucune fenêtre, qu’aucune porte n’avaient les mêmes dimensions, il fallait nécessairement engager de coûteuses dépenses pour réadapter le matériel au nouveau logis.
On peut imaginer combien ce transport devait être pénible, surtout pour monter et descendre les escaliers avec des fardeaux aussi pesants. Sans doute, à cette époque, on connaissait bien les ascenseurs, mais (on peut en voir au Musée des Arts-et-Métiers) ils avaient les dimensions d’une cage à poulets et de sévères règlements, appliqués férocement par un gardien nommé « concierge, » interdisaient de s’en servir autrement que pour monter deux personnes à la fois. La descente, on ne sait pourquoi, n’était pas permise. D’ailleurs, ils allaient si lentement, que, même si on avait pu les employer, ils n’auraient pas été d’un grand secours.

Pourquoi nos ancêtres conservaient-ils jalousement un pareil matériel ? D’abord, comme nous l’avons dit, les appartements ne comportant aucune des commodités de logement, courantes aujourd’hui, il fallait bien y suppléer par des meubles transportables. De plus, nos ancêtres avaient la singulière prétention de ne pas avoir les mêmes meubles que le voisin.
Enfin, il faut bien se rendre compte qu’à cette époque, les objets manufacturés coûtaient extrêmement cher. Le travail était à peine organisé. Taylor, l’illustre précurseur que nous révérons aujourd’hui comme un Dieu, était encore fort discuté. La machinerie était grossière et l’énergie coûtait des prix fous.
Nous trouvons aujourd’hui tout naturel de recevoir chaque mois notre provision de linge que nous jetons après usage. Mais, dans ce temps, le linge tissé avec de la fibre de coton naturel par des procédés primitifs, représentait une richesse acquise difficilement. Aussi on l’entourait de soins ; quand il était sale, on le faisait laver pour qu’il pût resservir plusieurs fois.
Il en allait de même pour les vêtements. Un Parisien de condition moyenne devait porter un complet plus d’un an. Songez que chaque pièce d’habillement était coupée et confectionnée à la main en s’aidant pourtant de curieuses machines à coudre, dont nous avons encore quelques exemplaires aujourd’hui. Il y a évidemment loin de cette méthode primitive, encore en usage paraît-il au fond de la Sibérie, à nos machines à confectionner modernes, qui fabriquent un vêtement sans coutures, parfaitement adapté, en moins de cinq minutes.
On ne connaissait, par exemple, que les souliers de cuir, et ils étaient considérés comme si précieux qu’on en changeait la semelle lorsque celle-ci était hors d’usage. Évidemment, ceci dépasse notre imagination.
La cherté des objets matériels avait fait naître d’innombrables professions de « réparateurs. » En ce temps, on entretenait les objets pour qu’ils durent longtemps, même s’ils étaient devenus démodés ou incommodes. On réparait de la sorte les montres, les ferraillantes automobiles, les machines de toutes sortes, et jusqu’aux bicyclettes, ces étranges véhicules à deux roues mues par l’énergie humaine…
Voilà pourquoi nos ancêtres conservaient pieusement tous ces objets et les faisaient suivre à chaque déménagement. Ce culte de la propriété mobilière était tel, qu’on hésitait avec peine à se séparer d’objets notoirement sans valeur et même sans utilité réelle. C’est ainsi que nos arrière-grands-pères vivaient au milieu d’un fatras dont ils étaient les prisonniers sans que, d’ailleurs, ils s’en aperçussent.
Il faut dire aussi que la science n’était alors qu’à ses premiers vagissements. Voulait-on s’instruire ou se distraire ? Il fallait s’encombrer d’une énorme quantité de livres imprimés, pesants et coûteux, alors qu’aujourd’hui une filmothèque complète tient dans une petite boîte. Conçoit-on qu’à cette époque les phonographes – très rudimentaires puisqu’ils ne donnaient que le son – pesaient avec leurs disques plusieurs kilogrammes ?
Bien entendu, les voyages étaient compliqués, parce qu’à chaque départ il fallait remplir de vêtements de lourdes malles. Un Parisien qui allait un mois à la mer, emportait au moins cent kilos de bagages. Cette obligation a disparu et l’idée d’emporter des vêtements ou du linge en voyage nous paraît aussi saugrenue que celle d’emporter de la nourriture pour tout le déplacement.

Ne parlons pas des moyens de transport ; nous ne pouvons qu’en sourire aujourd’hui, mais notons encore que, la nuit venue, nos ancêtres essayaient de combattre l’obscurité dans leurs villes par de multiples lampes électriques ou même au gaz dont il est question plus haut. Mais on ne pouvait même pas lire dans la rue à moins de s’approcher d’une source de lumière et, d’ailleurs, ce qui prouve bien que cet éclairage était faible, c’est que toutes les voitures de ce temps ont des lanternes.
Voyez-vous nos véhicules terrestres avec des lampes ! Évidemment, on ne pouvait pas imaginer à ce moment que routes et rues de tout le pays ne connaîtraient plus la nuit grâce aux « surfaces lumineuses froides. » Nous ne pourrions certainement plus supporter l’angoisse des ténèbres enveloppant nos cités et nos campagnes.
Cependant, les hommes du XXe siècle se croyaient très civilisés. Fiers de leurs premières découvertes, ils pensaient que le bien-être matériel qui en découlerait leur donnerait le bonheur. Quelques esprits chagrins disaient bien à ce moment que les hommes étaient plus heureux au XVIIIe siècle qu’au XXe, mais ils étaient honnis et couverts d’opprobre : on les traitait de tardigrades.
La vérité, c’est qu’à ce moment on n’avait qu’une vague idée du bonheur humain et de sa thérapeutique. Deux savants philosophes, Marcel Boll et Achille Delmas, avaient cependant remarqué que, nonobstant tous les progrès matériels, il y avait des hommes nés pour être heureux et d’autres nés pour être malheureux. Les premiers connaissaient l’euphorie, parce qu’ils avaient un système nerveux bien équilibré, tandis que les autres étaient congénitalement des déprimés anxieux. Nos deux savants reconnaissaient d’ailleurs qu’ils n’étaient pas plus avancés, car les remèdes à l’hyperémotivité et à la dépression congénitale étaient inconnus.
Bien entendu, cette découverte passa à peu près inaperçue et ce n’est qu’au XXIe siècle, à la suite de longues et patientes recherches, et aussi grâce aux progrès de la biologie, que la thérapeutique rationnelle du bonheur fut instaurée. Nous pouvons dire que nous sommes plus heureux que nos ancêtres ; ceci ne veut pas dire que nous sommes réellement plus sages.
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(Philippe Girardet, illustrations de Zyg Brunner, in L’Image, magazine illustré, première année, n° 21, vendredi 1er janvier 1932)
Oui, madame, le mignard petit cochon qui frétille voluptueusement comme un grelot pendu à votre bracelet d’améthyste, ce fétiche naturaliste dont luisent les yeux roses, dont le groin sensuel semble subodorer quelque errante saveur de truffes, cet animal divin qui vous fit gagner tant de louis à Auteuil avec l’outsider lamentable de je ne sais quel bookmaker, qui remplit votre alcôve d’amoureux extasiés, a son histoire.
Bienheureux les cochons qui n’ont pas d’histoire !
Vous souriez derrière votre éventail. N’avez-vous donc jamais compati aux misères éternisées du pauvre compagnon de saint Antoine, roulant sa bosse de baraque en baraque, et toujours torturé par les diablotins qui hurlent : « Démolissons ! démolissons ! » d’une voix si peu catholique ? Je le revois encore avec sa queue en tire-bouchon qui fusait et pétaradait tout à coup, au milieu de rires cruels, et le triste anachorète à genoux, assourdissant le bon Dieu de sa complainte…
Mais revenons à notre histoire. Il se fait tard. La lune voile sa face blême dans le feuillage épais des ormes. Et vous dormirez comme jamais vous n’avez dormi, au fond de ce large fauteuil où votre grand-mère dodelina si souvent de la tête en ronronnant très doucement.
*
Il était une fois, – il y a bien, bien longtemps de cela. Peut-être, en additionnant vos vingt ans et les miens, puis en multipliant le total jusqu’à l’aube, trouverions-nous la date de cette époque lointaine.
En ce temps-là, Cendrillon perdait son adorable pantoufle, Peau-d’Âne commandait des robes couleur de soleil, la Belle au Bois dormant n’avait pas rouvert ses yeux clos par un mystérieux sommeil, et le diable, qui se portait encore très bien, venait parfois flâner et lire les gazettes sur la Terre.
Il affectionnait surtout pour ses escapades certain duché de Gascogne paisiblement endormi au bord de l’Océan.
Messire Satanas se trouvait dans ce pays de cocagne comme un coq au milieu de sa basse-cour. Les brises y charriaient d’énervants parfums de vice. Les péchés capitaux fleurissaient, pieusement cultivés par les unes et les autres. Le vin vous avait un bouquet inoubliable de grappes brûlées aux claires solaisons d’août, qui faisait tintinnabuler dans la cervelle grisée des carillons de folie. Les filles étaient invraisemblablement jolies et friandes d’amours passagères à coucher les plus vigoureux gens d’armes du Roy de France sur la litière.
On ne rencontrait que des couples aux joues enluminées, aux regards trempés de langueur, qui processionnaient enlacés suivant la guise amoureuse. On en rencontrait à chaque pas, dans les bosquets obscurs des jardins, au détour des rues désertes, dans les hautes herbes des fossés desséchés, et même dans les larges confessionnaux de Saint-Cléophas, l’église abbatiale où se psalmodiaient des litanies qui ressemblaient peu à celles de Notre-Dame.
La ripaille ne discontinuait pas, pantagruélique, sublime, et tandis que les vieux, s’emplissant comme des futailles au cabaret, roulaient un à un sous les tables, les jeunesses n’interrompaient pas la détraquante musique d’amour qui montait des quatre coins de la ville saoûlée de volupté.
Le duc Désiré XIV, qui gouvernait la province depuis longues années, avait trop souvent succombé à la tentation et revendiqué ses droits galants de seigneur.
Aussi, gâteux, goutteux, catarrheux et l’échine courbée, se traînait-il comme une âme en peine, endurant le supplice du païen Tantalus à chaque cotillon rencontré et pestant contre la malechance. Cependant, il prenait bien encore le menton de ses vassales et, d’un accent gnia-gnia, leur débitait des madrigaux sucrés dont elles se gaussaient.
Or, – une nuit de novembre où les étoiles s’étaient éteintes dans le vaste ciel assombri, – cahin-caha, Désiré XIV rentrait incognito dans son palais, lorsque, devant l’église, il entendit des clameurs stridentes et des jurons inconnus qui retentissaient sous le porche.
« Palsambleu ! s’exclama-t-il. On s’assassine là-bas ! »
Il mit ses lunettes, approcha sa lanterne charitablement, et il vit un gentilhomme tout de noir vêtu et d’une maigreur famélique qui se tordait dans l’énorme bénitier de Saint-Cléophas.
« Une drôle d’heure pour prendre un bain ! » murmura le duc philosophiquement ; et il ajouta en saluant :
« Monsieur est malade ?
– Très malade, répondit brusquement l’inconnu.
– Monsieur est étranger ?
– Je suis le diable.
– Le diable ! balbutia Désiré XIV, le diable dans mes États !
– Pourquoi pas ? Tes sujettes ne valent-elles pas le voyage ?…
– Monsieur est trop aimable.
– Quant à ton vin, j’ai juré sur mes cornes de n’en plus boire une goutte. Je rentre toujours abominablement gris et, ce soir, bêtement, je me suis laissé choir dans ce maudit bénitier.
– Je comprends. »
Satanas recommença ses lamentations d’une voix aiguë.
« Mon petit duc, répétait-il, de grâce, retire-moi du bénitier. Je te promets tout ce que tu désireras.
– Bah ! fit Désiré, qui ne croyait pas à grand-chose en ce monde ni dans l’autre.
– Je te promets… Que veux-tu ? Je peux tout.
– Veinard ! Moi, je ne peux plus rien depuis dix ans. Et, corbleu, si tu me garantissais que…
– Retire-moi du bénitier ; tu redeviendras aussitôt plus jeune, plus robuste qu’autrefois. Et, de cette nuit, il suffira qu’une femme te reluque pour…
– Hein ! interrompit le duc, il suffira qu’une femme me reluque ? »
Et, n’y tenant plus, affolé de joie, d’une main secourable il retira le diable de l’eau bénite.
« Merci, Désiré, » dit celui-ci avec une exquise politesse.
Puis, décrochant de sa chaîne de montre un petit cochon d’or merveilleusement ciselé :
« Mon cher, continua-t-il, je tiens ce que je promets. Prenez ce talisman, touchez de votre nez la queue du cochon, et ce que vous m’avez demandé arrivera. »
Il consulta sa montre.
« Deux heures déjà ! j’ai un souper au Purgatoire. Vous m’excuserez, n’est-ce pas ? »
Il disparut dans la nuit.
Désiré XIV contemplait son cochon d’un regard extasié et il songeait déjà aux douces jouissances oubliées qu’il allait savourer de nouveau, à ses cinquante ans enterrés pour ne plus revenir, et aux belles fillettes qui ne se gausseraient plus de lui.
*
Il crut avoir rêvé, le lendemain, quand les pépiements bavards des moineaux qui picoraient parmi les cerisiers du jardin ducal le réveillèrent dans son grand lit à baldaquin. Il se frotta longtemps les yeux, et il fut ébahi en apercevant sur sa table le cadeau du diable. Le petit cochon brillait comme un écu neuf, et des raies de soleil, filtrant entre les lamelles des volets, le nimbaient d’une auréole radieuse.
« Serait-ce vrai ? s’écria Désiré XIV. Nous le verrons bien. »
Il sauta de son lit, et, fiévreusement, le corps agité de frissons inquiets, il frotta et refrotta son nez violâtre à la queue tire-bouchonnante de l’animal magique. Il revêtit ensuite son plus beau pourpoint et ses chausses les plus voyantes.
« Nous verrons bien, nous verrons bien ! » fredonnait-il d’un air guilleret.
Il se frottait les paumes, dansait, riait, s’attendrissait. Et, la toilette terminée, il sortit de ses appartements.
La première personne qu’il rencontra au milieu de l’antichambre fut dame Corinne, la gouvernante de feu la duchesse. Une vieille, chevronnée, bourgeonnée, velue, et dont la laideur était devenue proverbiale.
La gouvernante fixa ses petits yeux clignotants sur le duc.
Aussitôt, Désiré XIV sursauta, les traits transfigurés par un bonheur immense.
« Ça revient, ça revient, marmottait-il éperdument.
– Qu’est-ce que c’est ? » glapissait dame Corinne.
Et tous deux, haletants, les paupières mi-closes, la bouche ouverte, se trémoussaient de hue et de dia, ainsi que des marionnettes tirées par une invisible main.
La vieille retomba d’abord sur la banquette de l’antichambre, abasourdie et la poitrine soulevée de soupirs bruyants.
Le duc se secoua, toussa et redressa la tête.
« Pouah ! dit-il en se détournant. Nous commençons bien mal ! »
Il franchit le seuil du palais et, les mains aux poches comme un poète désœuvré qui cherche des rimes opulentes, le nez en l’air, s’arrêtant aux boutiques, regardant aux fenêtres entrouvertes, il erra par les quartiers populeux de sa capitale…
Malheureusement, les femmes se sauvaient à son approche, riant de toutes leurs dents blanches, cachant leurs frimousses gamines, car le diable ne l’avait ni embelli, ni rajeuni.
Désiré XIV en était fort marri. Il arriva enfin sur les berges herbeuses de la rivière. De longs peupliers défeuillés frissonnaient au bord, étendant des ombres violettes au milieu de la nappe verte de l’eau. Et les laveuses, roses de fatigue, les bras nus, tapaient leur linge à grands coups de battoir.
Le duc s’assit dans les feuilles mortes.
« Bonjour, petites ! cria-t-il d’un ton paterne.
– Bonjour, monseigneur ! répliquèrent les laveuses et, comptant s’esclaffer, elles dévisagèrent Désiré.
Mais elles se turent subitement. Sans mot dire, le duc gigotait frénétiquement dans son lit de feuilles. Et toutes les laveuses, effarées, s’affaissaient les unes sur les autres, piaillant, proférant des syllabes entrecoupées, des mots d’amour, des noms de galants. Elles tendaient leurs bras et leurs lèvres à des baisers imaginaires. Les corsets craquaient. Les boutons sautaient. Une grisante odeur de femme amoureuse s’évaporait dans l’air calme.
Désiré XIV n’abandonna la partie qu’au coucher du soleil.
*
Vous pensez bien que l’histoire s’ébruita. Les commères ont la langue longue, surtout lorsqu’il est question d’amour et des choses essentielles.
Il n’était bruit, d’un bout à l’autre du duché, que du mirifique pouvoir de Désiré XIV. Jamais aucun amoureux n’avait exécuté de semblables tours de force. Les laveuses en tiraient encore la langue.
Dès lors, le palais fut assiégé par les cotillons. Le duc ne put mettre le nez dehors, faire un pas dans sa capitale, sans être arrêté par mille œillades brûlantes qui le mettaient en joie.
Il tint bon pendant huit jours.
Le nombre grossissait sans cesse. Les femmes arrivaient par foules de tous les royaumes connus.
L’inondation des jupons couvrait le duché.
Exténué, tremblant pour ses vieux os, Désiré XIV finit par invoquer son ancien protecteur. Le diable se présenta au palais ponctuellement.
« Que me voulez-vous, cher ? questionna-t-il.
– Ah ! mon pauvre ami, gémit le duc, quel cadeau vous m’avez fait ! Reprenez votre petit cochon, s’il vous plaît, et délivrez-moi des femmes…
– Ainsi soit-il ! dit Satanas par habitude.
– Reprenez votre cochon, s’il vous plaît.
– Impossible, mon petit Désiré. Je ne reprends jamais ce que j’ai donné. C’est de la manie chez moi.
– Je vous vendrai mon âme en échange.
– Ne disons pas de bêtises, n’est-ce pas, entre nous. Et là-dessus, à bientôt ! »
Et sur ces mots gouailleurs, Satanas se retira par la cheminée.
*
Voulez-vous savoir la fin de ce conte lugubre ?
Le duc fit son devoir jusqu’au bout.
Quand il se sentit près de rendre l’âme, il ordonna de porter son grand lit à baldaquin sur la plus haute tour de Saint-Cléophas. De cette façon, on pouvait le voir de quinze lieues à la ronde. De quinze lieues à la ronde, des milliers et des milliers de femmes écarquillèrent vers lui leurs yeux suppliants.
Et il mourut dans de fabuleux spasmes d’amour, tandis que, pareil à un encensement d’église, de tous ces corps pâmés, de toutes ces bouches enivrées, montaient jusqu’à son visage blêmi les tièdes arômes des nuits voluptueuses, et que les râles des gorges oppressées se mêlaient comme pour bercer son suprême sommeil d’une sérénade folle.
Voilà l’histoire du petit cochon, telle que me l’a contée un vieux trombone de mes amis.
Avez-vous bien dormi, madame ?
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(René Mazeroy, sous le pseudonyme de « Mora, » in Gil Blas, deuxième année, n° 250, dimanche 25 juillet 1880 ; repris sous son vrai nom dans le Fin-de-Siècle, journal littéraire illustré, septième année, n° 610, dimanche 3 janvier 1897, et quinzième année, n° 1062, dimanche 5 mai 1901. Cette nouvelle a également été reprise en volume, toujours sous le pseudonyme de « Mora, » dans le recueil Les Deux Femmes de Mademoiselle, histoires de garnison, Paris : Victor Havard, 1880. Benjamin Rabier, illustration de couverture [détail] pour « Bêtes & gens, » L’Assiette au beurre, n° 88, 6 décembre 1902 ; « Un Trio célèbre, » eau-forte de Léon Lebègue, 1910)
La réputation de M. Isidore Dupret était incontestée des grands couturiers, ses confrères. Il en existait de plus étendues, mais nulle qui fût mieux affermie. Bien que fort riche, l’invention et non le lucre absorbait toutes ses pensées d’artiste génial. Il ne se souciait pas d’agrandir ses salons et mettait même de la coquetterie à conserver les locaux presque exigus dans lesquels il avait commencé sa fortune. Il refusait mainte commande. Seules, certaines femmes douées d’un réel discernement esthétique pouvaient d’ailleurs comprendre la magique beauté, la profondeur des conceptions de ce poète raffiné, la singularité exquise de ses coupes, ses métaphores de soie, ses paradoxes de broderies, le rythme de ses robes précieuses comme des sonnets. Il n’habillait que cette élite, au prix de certaines conditions d’esprit, de goût, d’érudition et de psychologie. Ses collègues réalisaient des fortunes plus grandes, mais il demeurait leur prince, et s’en laissait copier avec la libéralité un peu dédaigneuse d’un maître qui se sait inimitable. Les plus habiles démarqueurs ne réussissaient que d’assez grossiers pastiches des trouvailles de son goût : leur mystérieuse élégance les défendait mieux qu’une armoire de fer.
Le caractère personnel de M. Isidore Dupret n’était pas moins étrange que son génie. Il ne daignait aucune des concessions aimables qui sont le fait habituel de son état. Il ressemblait à un chimiste et son cabinet était un laboratoire. Froidement courtois, il ne souriait jamais, et sa méthode, comme son allure, avait quelque chose de scientifique. Il n’était ni enjoué, ni conciliant, ni flatteur, et parlait avec la distraction brusque d’un homme obsédé par une idée fixe. On ne lui connaissait pas de caprice. Jamais son personnel de vendeuses délicates et de mannequins impeccables n’avait remarqué en lui une seule velléité d’un choix dont toutes se fussent honorées. Veuf, sobre, pensif, M. Isidore Dupret était un personnage presque inquiétant par sa continence et son abord glacial. Il s’absentait de temps à autre, et l’on conjecturait qu’il allait retrouver une maîtresse ignorée. Mais personne dans sa maison n’eût osé s’en enquérir, et on ne lui savait pas d’amis. Il revenait de ces voyages avec un visage à la fois radieux et soucieux. Sans le respect qui lui était dû, on eût pensé qu’il était prédisposé à la démence. Les traits de son orageux génie l’avaient fait surnommer, par un romancier en vogue dont il habillait la maîtresse, le Nietzsche de la couture.
Il advint cependant que la jalousie et la curiosité, jointes à la constatation des bizarreries grandissantes de M. Isidore Dupret, engagèrent certaines personnes à rechercher le mystère de son existence. Un sien neveu, dont il n’avait pas pardonné les frasques, s’étant uni à une « première » qu’il avait renvoyée injustement dans un moment d’hypocondrie, entreprit, d’accord avec cette fille rusée, de découvrir l’énigme de M. Isidore Dupret, et de connaître tout d’abord le motif de ses voyages. Une enquête sournoise et minutieuse les stupéfia. C’est ainsi qu’ils constatèrent que M. Isidore Dupret avait loué sous de faux noms divers domiciles. Il n’y visitait et n’y recevait aucune femme. Toutefois, un fait restait inexplicable. M. Dupret faisait exécuter dans ses ateliers, de temps en temps, certains modèles de costumes, et ces modèles disparaissaient. Il les gardait quelque part, les retouchait lui-même, et on n’en entendait plus parler. On ne savait ce qu’il en faisait. Dans ses déplacements, il emportait de grandes valises, en sorte qu’on pouvait conjecturer qu’il y mettait ces costumes pour aller les offrir à une personne inconnue. Les maisons où il se rendait excluaient cette hypothèse : c’étaient des habitations médiocres où M. Dupret louait une chambre banale et se donnait pour un petit rentier maniaque. Dans l’une de ces maisons, il devait pourtant revenir plus volontiers, car il y avait loué une vaste cave où il descendait très souvent, au dire du concierge habilement circonvenu. Il ne prenait toutefois aucun repas en ce logis. On n’avait pas remarqué qu’il fît venir du vin. La cave était toujours rigoureusement close.
Le neveu de M. Isidore Dupret fut encore plus intrigué le jour où, par les soins d’une agence, il découvrit que son oncle commandait, chez différents fournisseurs, et toujours sous un faux nom, de grandes caisses doublées de plomb qui ressemblaient exactement à des cercueils, et qu’on portait dans la maison où était louée la grande cave. Il semblait bien qu’il centralisât en ce logis les résultats des travaux auxquels il allait se livrer dans les autres, pareil à certains peintres ou statuaires qui louent en des quartiers lointains plusieurs ateliers et y vont de temps en temps travailler, pour exciter leur inspiration par le renouvellement du décor. Mais il était impossible de concevoir l’usage que M. Isidore Dupret pouvait faire d’une série de caisses de plomb. L’enquête révéla encore qu’il commandait, avec le même luxe de précautions, des mannequins articulés, chez d’autres marchands que ceux qui en garnissaient ses salons d’essayage. Il pouvait exister une relation plausible, encore que bien vague, entre la cave et les caisses d’aspect funéraire ; mais pourquoi ces poupées de grandeur naturelle ?
Ces fantaisies et ces déplacements coûtaient fort cher à M. Isidore Dupret. Son neveu, dont ce gaspillage diminuait fâcheusement les bénéfices futurs, n’en fut que plus ardent à pénétrer leur raison secrète. Il en vint à une surveillance plus étroite encore. Il sut que M. Dupret veillait tard dans certains de ses domiciles, qu’il achetait des outils de menuisier et de terrassier, qu’il remontait de sa cave avec des souliers maculés d’un humus gras et tenace, épuisé comme un homme qui vient de bêcher furieusement. Dans sa chambre, on l’entendait marmotter des phrases coupées de cris enthousiastes. En ses magasins, tout le monde remarquait ses façons de plus en plus bizarres. Cet homme froid, morne, obstiné, vivait certainement avec un secret inavouable dont le culte et la dissimulation absorbaient la majeure et la plus grave partie de son existence.
Au moment où son neveu parvenait à recueillir ces divers indices, le bruit se répandit, dans Paris, d’une série de disparitions sinistres. Un nouveau Jack l’Éventreur attirait des victimes qu’on ne revoyait plus. La police restait impuissante à découvrir les coupables ; les enquêtes n’aboutissaient pas. Ce fut un trait de lumière. Le neveu et sa bonne amie, examinant l’ensemble de leurs renseignements sur le caractère et les actes de M. Isidore Dupret, ne doutèrent pas qu’il fût le mystérieux assassin et l’introuvable vampire qui déjouait les recherches policières et déroutait la psychologie des journalistes. L’avantage inespéré pouvant résulter de cette découverte excita leur zèle et fortifia leur conviction, Une dénonciation anonyme fut adressée au parquet. Elle relatait les domiciles loués clandestinement, les travaux nocturnes, les achats d’outils, les commandes de caisses plombées, les visites à la cave suspecte, les habitudes énigmatiques du célibataire, sa double vie, sa froideur soucieuse et sa misanthropie. Une filature fut aussitôt organisée sans que M. Isidore Dupret pût s’en douter. Et un soir qu’il était descendu à sa cave, des magistrats et des agents, brusquement, y pénétrèrent.
On découvrit alors les traces d’un grand travail de terrassement. Tandis qu’on maintenait M. Isidore Dupret, d’abord exaspéré, puis ahuri et morne, des ouvriers appelés en hâte commencèrent à piocher. Les fameux cercueils de plomb apparurent. La consigne donnée aux assistants n’empêcha pas que le bruit de la découverte lugubre, parvenant au-dehors, n’attirât une foule furieuse. Chacun s’attendait à trouver dans ces caisses maudites des cadavres féminins encore intacts, et les manœuvres tremblaient en dévissant les couvercles, tandis que les magistrats, malgré leur longue habitude du crime, considéraient avec une secrète épouvante ce vieillard dont la férocité et la monomanie outrepassaient leur imagination. Enfin, les couvercles sautèrent. Mais on ne vit ni sang ni corruption, et, au lieu de l’atroce arôme du meurtre, une subtile odeur de parfums s’éleva.
Dans les boîtes de plomb étaient allongées de jeunes femmes habillées des plus admirables robes que la fantaisiste génialité du célèbre couturier eût jamais inventées. Un commissaire essaya de soulever un de ces corps, et poussa un cri de stupéfaction : c’était un mannequin. Sous les costumes, la lingerie des dessous était, comme les gants et les bottines, assortie avec le goût le plus raffiné. On se trouvait en présence des plus étonnants chefs-d’œuvre de la couture moderne.
On entendit alors, dans le silence absolu, un rire strident, et chacun se tourna vers M. Isidore Dupret, qui n’avait pas bougé. C’était lui qui riait.
« Monsieur, dit un magistrat poli, encore plein d’hébétude, nous vous devons des excuses… »
Mais un autre, rogue, et révolté de s’être dérangé pour une équipée aussi grotesque, interrompit son collègue et apostropha M. Dupret :
« Ah çà ! monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? »
M. Isidore Dupret s’avança.
« Cela signifie, dit-il avec une emphase menaçante et une ferveur extatique, que j’ai enterré ici mes plus parfaites créations, à l’abri des intempéries et des hasards, et ceci afin de léguer aux archéologues, aux historiographes futurs, qui exploreront un jour les ruines de Paris, des documents définitifs, autrement intéressants que les momies de Thèbes ou d’Antinoé, sur ce que le génie humain aura pu faire du vêtement féminin au vingtième siècle. Les femmes de ma pensée et de mon unique amour étaient ici encloses, prêtes à apparaître, au cours des siècles, aux yeux éblouis des savants, comme d’impérissables témoignages de l’art que j’ai adoré. Pourquoi, monsieur, s’écria M. Isidore Dupret d’une voix caverneuse, pourquoi, au mépris de tout droit, avez-vous violé les tombes, les tabernacles, les écrins de mes favorites ? »
Et tandis que tous, médusés, s’écartaient, le grand couturier se dirigea vers l’escalier de la cave où l’on avait illégalement profané son œuvre. Et là il éclata de nouveau d’un rire acerbe qui sonna toujours plus haut, jusqu’à devenir le rire de la folie indéniable, et on dut le suivre et protéger sa démence, car, dans la rue, la foule ameutée hurlait son cri de mort contre le vampire et le tueur de femmes.
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(Camille Mauclair, « Contes du Journal, » in Le Journal, quinzième année n° 5101, mardi 18 septembre 1906 ; Edgar Degas, « Portrait d’Henri Michel-Lévy, » huile sur toile, 1878)
Le médium s’était assis devant le guéridon qui servait habituellement à nos expériences. Un crayon aux doigts, il se plaça en posture d’écrire sur une feuille blanche.
Nous avions résolu d’évoquer ce jour-là l’esprit de Caillard, le fameux assassin, guillotiné une semaine auparavant, et nous concentrâmes à cet effet nos volontés de spirites rompus à toutes les pratiques. Au bout de quelques instants de « recueillement impératif, » les signes de manifestation attendus se produisirent et la main du médium, armée du crayon, commença de s’agiter nerveusement et par saccades.
« Est-ce bien vous, Caillard, qui êtes ici ? » demanda alors l’un de nous.
Sur le papier, la réponse dictée au médium s’inscrivit aussitôt :
« Oui, je suis Caillard ; je suis ce qui a été Caillard. »
Dès cet instant, les questions de celui de nous qui interrogeait l’esprit et les réponses de ce dernier alternèrent sans arrêt, Caillard se servant du crayon du médium pour satisfaire notre curiosité.
« Puisque vous êtes bien l’âme de Caillard, voulez-vous nous dire ce que vous êtes devenue après… l’exécution ? Il y a un point qui nous intéresse au plus haut degré et sur lequel nous désirerions être fixés par vous : si la séparation du corps et de l’âme, au moment de la mort, s’opère brusquement, ou si l’évasion de notre moi immatériel hors de son enveloppe de chair a lieu progressivement, en un espace de temps, si minime soit-il. Bref, l’âme quitte-t-elle notre corps après la rupture d’équilibre cellulaire et l’arrêt des fonctions organiques, – un peu comme l’air d’un ballon qui se dégonfle, – ou bien ces phénomènes sont-ils simultanés et immédiats ? »
Le médium traça aussitôt :
« Je ne comprends pas très bien votre question. Pour admettre que l’abandon du corps par l’âme nécessite un certain délai, il faut concevoir celle-ci sous une forme et avec des propriétés matérielles qu’elle n’a pas. Du reste, le détail qui vous préoccupe ne pourrait se contrôler que dans les cas de mort normale ; je ne sache pas que la mienne ait présenté les conditions voulues pour une expérience d’ordre général et, de mon cas particulier, vous ne pourriez inférer aucune déduction logique quant à la moyenne commune. En ce qui me concerne, voici ce que j’ai éprouvé au moment même où l’on m’a tranché la tête, et après… oui, après… – ce qui me porte à croire, en généralisant, que chez les décapités la conscience ne s’abolit nullement sur-le-champ, ainsi que l’ont affirmé un grand nombre de vos humanitaires.
J’ai donc ressenti, lorsque le couperet est tombé, un choc, une impression de poids plutôt que de pénétration, comme si une massue s’abattait sur ma nuque. Le couperet de la guillotine agit, vous ne l’ignorez pas, autant par lourdeur de sa masse que par son fil. Eh bien, cette dernière sensation n’existe pour ainsi dire point auprès de la première. À peine se traduit-elle sous la forme d’un froid inaccoutumé qui vous pénètre.
Mais tout cela ne dure qu’un éclair. Pour ma part, je compris tout de suite que j’avais la tête coupée et le siège de cette notion très nette se trouvait dans cette tête, puisque mes yeux en s’ouvrant convulsivement distinguèrent, aussitôt après le coup, les parois d’un seau et de la sciure. Du reste, tout se brouilla sans tarder, à mesure que s’écoulait le sang par mes gros vaisseaux sectionnés ; ma pensée, que la rupture de la mœlle n’avait pas éteinte, contrairement à une légende créée par vos physiologistes, qui n’y sont pas allés voir, – ma pensée sombra et alors… alors, je devins une âme ! »
Cette réponse, que le crayon vibrant du médium avait tracée assez lisiblement pour que nous pussions la suivre au fur et à mesure, nous causa la plus vive impression ; mais ce n’était rien auprès des révélations qui devaient suivre.
« Nous voudrions connaître à présent, cher esprit, si le châtiment réservé sur terre à votre crime a été le seul que vous ayez subi ; et si, après le corps, l’âme n’a pas été aussi punie ? »
Une longue attente succéda à ces paroles et nous commencions à désespérer, quand soudain Caillard répondit plus lentement, comme hésitant, avec des pauses où la main du médium demeurait immobile :
« Il n’y a pas eu de crime, du moins pour moi : J’ÉTAIS INNOCENT ! »
Nous restâmes tous frappés de stupeur, en voyant ces terribles syllabes s’étaler sur le papier.
« Comment, pourquoi ? insista celui qui correspondait avec l’esprit. Dites-nous tout !
– Eh bien, voici. Je suis innocent. Le crime pour lequel on m’a guillotiné a été commis par un autre. Et cet autre, c’est… »
Ici, le crayon s’arrêta.
« C’est ? »
Le nom ne vint pas. Mais sans qu’on eût besoin de l’interroger de nouveau, l’esprit dicta ce qui suit :
« Avant toutes choses, il importe que vous fassiez le serment, sur votre honneur de spirites, de ne rien révéler de ce que je vais vous apprendre. »
D’un commun accord, nous étendîmes un bras en disant :« C’est juré ! »
Et Caillard poursuivit :
« Vous connaissez l’histoire de l’assassinat pour lequel j’ai « payé ma dette » à votre société ; tout au moins, vous en connaissez la version officielle, judiciaire. Elle n’est exacte qu’en un seul point, la mort de la victime ; je juge le moment opportun de vous dévoiler la vérité, et cette vérité, la voici :
Vous savez ma vie avant le crime que j’ai indûment expié ! Une éducation et une instruction très soignées, puis une première incartade de jeu, qui me conduisit, d’échelon en échelon, au dernier degré du vice. À vingt-six ans, je devins voleur et condamné à la prison. Je fus la honte de ma famille, celle, surtout, de ma mère veuve, et son désespoir. Heureusement, mon frère Pierre, mon aîné de cinq ans, avait continué les traditions d’honneur et de probité de tous les nôtres. La carrière commerciale, par lui choisie, lui ouvrait une existence prospère. Il était parti dès son âge d’homme pour l’Inde française, et avait établi là-bas d’importants comptoirs. Il laissait dans notre pays, aux environs de Dijon, une fiancée jeune et charmante, Mlle Lentin, qu’il épouserait aussitôt que sa position serait établie solidement.
Ce fut durant l’absence de Pierre que le démon du jeu et l’oisiveté achevèrent de me perdre et me poussèrent jusqu’à la suprême indignité.
Cependant, mes déplorables écarts n’avaient pas éteint au fond de moi ce que l’influence du milieu et l’éducation avaient pu y semer de bon et, durant mon incarcération, je nourris les plus fermes desseins de me réhabiliter par une vie exemplaire. Libéré, je retournai à Dijon auprès de ma mère et m’occupai de trouver du travail.
Un soir de septembre dernier, quelques jours après ma sortie de prison, le sort voulut que j’eusse à porter un paquet chez Mlle Lentin, la fiancée de mon frère. Orpheline, elle habitait, vous le savez, avec un oncle âgé. J’allai chez eux vers les huit heures… Messieurs, j’étais loin de me douter du spectacle auquel il me serait donné d’assister là ! Je heurtai à la porte de la maison qui est assez isolée (j’abrège, car tous ces détails, longuement relatés par les journaux, vous sont familiers) ; la porte était ouverte et j’entrai.
J’entendis du bruit, je m’avançai ; je vis… Ah ! messieurs, retenez ceci : je vis mon frère Pierre, lui que je croyais aux Indes, je le vis, une barre de fer à la main, sanglant, et qui finissait d’assommer l’oncle ; et par terre la jeune fille était étendue morte, étranglée… Ce tableau s’incrusta dans mes yeux en une seconde, puis mon frère s’arrêta de frapper et me regarda, hébété. Il avait l’air ivre. Il tituba en laissant tomber sa massue et bégaya :
« Ah ! qu’ai-je fait, mon Dieu, je suis fou !… Notre pauvre mère, notre pauvre mère ! »
Et il s’enfuit. On ne l’a plus jamais revu.
Vous concevez l’inouïe succession de sentiments qui me traversèrent en ces courtes minutes : mon frère de retour sans avoir averti quiconque, se rendant directement chez sa fiancée au lieu de passer au logis familial, tuant Mlle Lentin et son oncle ! Et tout cela pourquoi ? Mystère que rien ne percera… Peut-être Pierre, d’un naturel jaloux et entier, avait-il eu vent des rumeurs qui couraient sur la conduite assez légère de sa fiancée en son absence ; peut-être, négligeant d’annoncer son arrivée, avait-il cédé à la hâte de contrôler les médisances ?… Peut-être une discussion avait-elle surgi et le malheureux, déjà déprimé par les fièvres exotiques, avait-il perdu la tête et vu rouge ? Autant d’hypothèses, mais que, seul, je me formulai par la suite, car seul j’étais et je restai dépositaire de ce secret décisif : la présence de mon frère sur le lieu et à l’heure du drame.
Ce qui se passa après, point n’est besoin de vous le conter. C’est moi qu’on surprit devant les deux cadavres, c’est moi que l’on condamna, c’est moi qu’on guillotina.
Vous vous rappelez le procès : j’avouai tout. J’avouai avoir assassiné Mlle Lentin et son parent dans le but de les voler ; mon passé plaidait contre moi, j’étais un homme perdu, prêt aux pires actions. La prison n’avait fait qu’exaspérer chez moi les bas instincts. Telle fut la thèse victorieusement soutenue par l’avocat général ! Je m’inclinai ; je laissai dire.
Si vous me demandez les raisons auxquelles j’obéissais, je vous répondrai que mon frère, durant la courte et terrifiante apparition dont il m’avait gratifié, s’était écrié : « Notre pauvre mère ! » Et ces trois mots-là avaient suffi à me dicter, immédiatement, ma conduite. Oui, notre mère avait assez souffert par moi. La laisser souffrir encore par celui de ses fils en qui elle se plaisait à rencontrer un rachat des fautes de l’autre, ce n’était pas possible.
Moi, je ne comptais plus ; le pas que j’avais à franchir était si petit, si petit… tandis que ma mère garderait complète l’illusion de l’aîné, défenseur de l’honneur du nom !
Et c’est pour cela que je me suis reconnu coupable. J’ai dit « oui, » toujours « oui, » de peur d’égarer les soupçons. J’ai montré du cynisme, je me suis vanté, j’ai aggravé les choses, en tremblant intérieurement qu’on ne me jugeât pas assez criminel ou qu’on me cherchât des complices. Je suis allé ainsi jusqu’à l’échafaud.
Ah ! messieurs, ce fut le plus dur, cette dernière matinée, car, malgré tout, j’aimais la vie : j’aurais voulu m’y refaire une place. Mais quoi ! pour vivre, il me fallait donc tuer le cœur de ma mère ? Est-ce que cela se peut, ces choses-là ?
Ah ! oui, cette dernière matinée ! J’étais résolu ; j’avais enfoui mon secret ; aucune puissance humaine n’aurait réussi à me l’arracher du cœur. Même, à force de mentir, de me proclamer un assassin, je finissais par le croire. Je me dupais !… Je me confessai avec sincérité au prêtre, je demandai avec sincérité pardon de mon crime à Dieu et aux hommes. J’entendis la messe ; je communiai ; on échancra le col de ma chemise ; on me rasa les cheveux au-dessus de la nuque : une phrase, un cri, un nom jaillissant de mes lèvres, et je sauvais ma tête ! Je ne dis rien. On me fit sortir ; j’arrivai devant la guillotine, j’entendis les hourras de mort, que la foule lançait vers moi ; je ne dis rien. L’aumônier m’embrassa, et je me tus. On me coucha sur la bascule, on me serra le cou dans la lunette : je restai muet. Je perçus nettement le déclic du couperet actionné par la main du bourreau…
Et alors, messieurs, il se passa ce fait étrange et dont certainement vous vous souvenez : c’est que le couteau s’arrêta à mi-chemin ! On a accusé, oui, un défaut du mécanisme, ou la rouille ; mais pour moi il s’agit d’autre chose : il y a que le couteau ne voulait pas me décapiter, parce que le couteau savait que j’étais innocent ! Il fallut que le bourreau le remontât, et cette fois… cette fois… il s’abattit ! »
Comme ces derniers mots s’inscrivaient sur le papier blanc, un craquement traversa le guéridon où s’appuyait notre médium, et il s’écroula sur le tapis. Le pied s’était cassé net.
Nous nous considérâmes tous, très pâles. L’un de nous dit : « C’est la tête de Caillard qui vient de tomber. »
Mais nous eûmes beau rappeler l’esprit du mort, il ne consentit plus à nous répondre.

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(Marcel Roland, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-quatrième année, n° 12014, dimanche 7 mars 1909 ; illustration de Virgil Finlay pour « The Reaper’s Image » de Stephen King, in Startling Mystery Stories, n° 12, printemps 1969 ; gravure de Gavarni pour Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo, Paris : Eugène Hugues, 1883)
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Nous profitons de l’occasion pour recommander chaudement à nos lecteurs le recueil Microscopes et Télescopes de Marcel Roland, qui vient de paraître chez Flatland (Cahiers archéobibliographiques n° 4, deuxième série). Les textes ont été réunis par Fabrice Mundzik et préfacés par Xavier Phuziant ; on y retrouvera notamment l’intégralité des « Contes des temps futurs » parus dans La Petite République.
