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(Jean Laneuville, illustrations de René Pellos et Alag [A. Lagrande], in Jeunesse-Magazine, première année, n° 43, 24 octobre 1937)
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(Jean Laneuville, illustrations de René Pellos et Alag [A. Lagrande], in Jeunesse-Magazine, première année, n° 43, 24 octobre 1937)
Quelque temps avant sa mort, – il avait alors soixante-douze ans, – l’illustre mécanicien Vaucanson se vanta d’imiter, par d’ingénieuses combinaisons automatiques, n’importe quel mouvement d’un être animé.
C’était un soir chez le prince de Ligne, dans sa maison de Paris… Cette prétention fit bientôt le tour des salons ; les tables de jeu se dégarnirent et de nouveaux curieux vinrent assiéger l’inventeur de la chaîne sans fin.
« Ainsi, vous sauriez faire une grenouille qui sauterait ? lui demanda le vieux duc de Bouillon.
– Parfaitement… qui sauterait comme une grenouille. » On rit.
« Parbleu, vous êtes un enchanteur, un sorcier, c’est entendu, cria le duc prenant congé ; cependant, vous ne construirez jamais aucune machine, aucun appareil, aucune merveille qui danse, saute, valse, tournoie, pirouette aussi bien que Lili Scotti, des Bouffes Italiens… et qui sourie surtout aussi bien qu’elle. Adieu, je vais la regarder !
– Ce pauvre duc est ensorcelé, murmura le maître de la maison. Jamais admiration ne devrait être plus paternelle, car mon vieil ami est d’un âge… d’un âge ! Et pourtant !…
– Baste ! Futilité passagère !
– Ne croyez pas cela, répliqua l’hôte d’une voix grave. J’ai appris dans mainte aventure à ne pas dédaigner ces attachements séniles. Le duc parle de demander la main de Lili à sa mère. »
Un silence ému suivit cette confidence.
« Le duc est un chevalier dans toute la force du terme, reprit le prince, un de ces Français galants qui font les pires folies par grandeur d’âme, et pour lesquels une femme, même la plus vile, est toujours égale, sinon supérieure, simplement parce qu’elle est femme. C’est un enfant qu’ils enveloppent d’hommages, d’humilité, auquel ils donnent volontiers titres et fortune, sous les pieds duquel ils mettraient leur orgueil comme tapis. Combien de ballerines se sont réveillées duchesses, par la grâce de grands seigneurs ! Le duc est un de ceux-là : vos rois ne lui ont-ils pas montré l’exemple ?… »
Cette soirée laissa Vaucanson profondément rêveur… À quelques jours de là, durant lesquels il s’était soigneusement renfermé dans son cabinet de travail, il se fit annoncer chez le prince de Ligne qui le reçut immédiatement.
Après les compliments d’usage, le vieux savant fit remarquer au prince une sorte de canne qu’il tenait en main. À quelques centimètres de la pomme pendaient deux tiges articulées. Un peu plus bas se trouvaient encore deux tiges identiques. Il imprima une rotation à la canne, les pièces flottèrent, se coudant d’elles-mêmes.
« Quelle canne bizarre vous avez là ! »
Le vieillard fit de nouveau tournoyer la canne.
« Remarquez, monseigneur, que si j’augmente la vitesse de la rotation, mon appareil s’équilibre presque, et que mes pièces coudées se replient d’elles-mêmes, à cause de la différence de poids des parties qui les composent.
– Fort ingénieux ; une canne bizarre ! répéta le prince.
– Monseigneur, ce n’est pas une canne ; c’est une danseuse.
– C’en est tout au moins le principe.
– Vous l’avez dit, monseigneur. Or, ne croyez-vous pas, – ici l’illustre mécanicien fit une pause, semblant se recueillir, – ne croyez-vous pas que votre vieil ami de Bouillon, en admirant Lili Scotti, des Bouffes Italiens, ne soit amoureux que d’un principe ?… »
Un silence suivit ces paroles. Puis le guerrier se frappa le front, soudainement édifié.
« Parbleu, vous avez raison, monsieur.
– Tout ne le prouve-t-il pas ? murmura Vaucanson en contemplant sa canne. Cette demande qu’il me fit d’imiter mécaniquement le saut ou la danse, ce défi de construire une machine qui pût rivaliser avec Lili Scotti et jusqu’à son départ précipité pour le spectacle… Il serait resté parmi nous, sans nul doute, si nous avions pu lui présenter sa danseuse… ou tout au moins l’illusion. »
Le prince hocha dubitativement la tête, puis son front se rida, signe d’une grande tristesse.
« Heureux, dit-il, ceux qui croient à la toute-puissance de la science ! Il est un rempart, humble viscère creux qu’on écraserait d’une chiquenaude, le cœur, contre lequel elle se brise, et se brisera toujours !… Les sentiments n’ont que faire de vos X, de vos lois, de vos théorèmes, monsieur Vaucanson… Pourtant… si vous parveniez à guérir mon malheureux ami de son aberration, je ne saurais trop vous payer… songez-y.
– M’y engagez-vous, monseigneur ?
– Certes ! je vous en supplie. Ma bourse, dès à présent, vous est ouverte pour cette bonne œuvre. Je retourne dans quelques jours à la cour d’Autriche. Puis à l’armée. Dans les combats, sous le feu de la mitraille, devant la mort, je me souviendrai toujours de vous. Votre main, monsieur Vaucanson… je ne la donne pas à tout le monde. »
Ces deux hommes si remarquables à divers titres, et qui ne devaient jamais se revoir, se séparèrent vivement émus. Vaucanson emportait un bon sur la cassette du prince, auquel il laissa sa curieuse canne, synthèse de la mécanique dansante qu’il désirait construire, à titre de souvenir…
Lili Scotti ne tarda pas à être instruite de ce qui se tramait contre elle, soit par l’indiscrétion de quelqu’un de l’entourage du mécanicien, soit par cette intuition spontanée que les femmes, même les plus sottes, possèdent à un si haut degré – et elle pouvait à juste raison dire que c’était contre elle, puisqu’il s’agissait de captiver une admiration qu’elle seule avait détenu sans conteste jusqu’alors.
Elle ne fit qu’en rire, tant elle était persuadée de son triomphe final : opposer une machine à sa danse, à sa grâce, à sa souplesse ! Allons donc !
« Dio, cara madre, est-ce possible ? dit-elle en ricanant à sa mère, en son jargon semi-italien des bas faubourgs de Rome, ditornare le grand seigneur qui applaudit Lili, lui si vecchio, si gobbo, patito devant moi ? Questo mecanico, Vaucansone, il a donc le pouvoir de l’enfer ! »
Et la mère, la cara madre, de rire encore plus fort, tant elle était sûre qu’elle et sa fille retiendraient le vieux duc en leurs filets.
Bientôt elles surent, à n’en pas douter, que le mécanicien avait de fréquents entretiens avec leur directeur. Celui-ci fit appeler à différentes reprises le maître de ballet, puis la ballerine travestie Nélida, qui sous un costume masculin aidait la danseuse-étoile dans ses virevoltes et la soutenait dans ses cambrures de reins, alors que sa nuque touchait presque le plancher.
Cette Nélida était la rivale et l’ennemie de Lili dont elle jalousait les succès ; Vaucanson put donc la compter pour un précieux auxiliaire. Quant au maître de ballet, c’était un homme dévoué et muet comme une carpe. – Une énorme caisse fut apportée avec d’infinies précautions dans une salle, dont les portes dès lors restèrent closes, mais, chaque jour, le maître et Nélida vinrent s’y enfermer en compagnie de Vaucanson, et quelquefois du directeur qui, de contentement, se frottait les mains à s’en arracher l’épiderme. Il faut croire que la petite fantaisie du prince de Ligne lui rapportait une somme assez ronde.
La pièce à succès de la saison se nommait Lysée et Mélisande. Au deuxième acte, le décor représentait une grotte que rendait à demi-obscure une gaze verte simulant une chute d’eau. Des reflets lumineux et changeants, projetés de la coulisse, aidaient à l’illusion. Le trompe-l’œil était fort bien réussi. Les ondines, dont cette grotte était la demeure, apparaissaient une à une, attendant leur reine. La première danse était assez confuse. Tout à coup, dans un rayon orangé ou violet qui en faisait un personnage irréel, surgissait Lili, et toutes s’écartaient. Toujours enveloppée du même manteau de clarté, sans aucune des apparences de la vie, elle se mouvait, réalisant d’autant mieux sous ces couleurs étranges son personnage de fiction. Nul ne reconnaissait d’abord l’Italienne brune et provocante qu’on rencontrait au foyer, caquetant avec les vieux habitués. Vaucanson avait calculé tout cela.
Pourtant, Lili se moquait de lui et de son joujou, qui, pensait-elle, se casserait au premier mouvement. D’ailleurs, dans son indifférence véritable, elle ignorait quels étaient exactement les projets du mécanicien. Verraient-ils seulement jamais le feu de la rampe ? Serait-ce dans un mois, dans six mois ? Il y aurait belle lurette qu’elle serait duchesse de Bouillon, et aurait son coupé armorié. Encore deux ou trois triomphes, comme elle en remportait à chaque pièce nouvelle, et elle pourrait dicter ses volontés !
« Dis, cara madre, penses-tu pas qu’ils perdent leur temps ?
– Oui, oui, ma fille… mais dépêche-toi… il primo acte e finito… »
La danseuse-étoile se mit à rire, continuant tranquillement de nouer ses cheveux…
« Est-ce qu’on n’est pas forcé de m’attendre ?… »
Les deux femmes se regardèrent avec des signes de tête approbatifs. Enfin, Lili descendit mollement, tandis que sa mère demeurait à ranger ses hardes.
« Tiens, te voilà, Lili ? lui dit le directeur, qui se promenait dans la coulisse ; j’ai cru que tu ne viendrais pas.
– C’est donc commencé, mossiou ?
– Mais oui, mais oui, » répondit l’autre, lui tournant le dos et allant appliquer son œil à la jointure de deux portants. Lili, un peu décontenancée malgré son orgueil, se pencha à son tour, et ce qu’elle aperçut la plongea dans une stupéfaction mêlée de fureur.
De l’autre côté du décor, à peine séparée d’elle par cette mince toile peinte, s’agitait une danseuse qui était sa propre image, et plus jolie encore, puisqu’elle gardait en ses traits idéalisés l’expression céleste de l’irréalité. Nélida, en travesti, suivait chacun de ses pas, sautait de compagnie avec elle, la soutenant par son bras redressé… Puis le couple s’arrêtait, Nélida saisissait la taille de sa danseuse qui se pliait, se renversait, les bras éployés, la chevelure touchant le sol, puis se relevait… Debout, avec ses yeux immobiles et extatiques, tandis que Nélida la tenait la main haute, elle tournait sur les pointes avec une précision, une perfection que n’avait jamais atteinte Lili elle-même. Puis elle repartait par bonds, balançant la tête et le torse à droite et à gauche dans un mouvement de coquetterie adorable, semblant lutiner et regarder par-dessus l’épaule de Nélida qui la poursuivait, l’indiscrète, en lui serrant la taille de ses deux mains tendues.
Le pas était nouveau, hardi. La salle éclata en applaudissements. Dans une loge d’avant-scène, le duc de Bouillon agitait un bouquet… Lili Scotti s’était relevée, blême de fureur, et dans son bas-patois romain elle se répandit en imprécations.
Le directeur était avant tout un homme pratique. Donnant, donnant. Il était actuellement tout acquis à Vaucanson et au prince de Ligne.
« Tais-toi, Lili, murmura-t-il en la saisissant par le bras, retourne à ta loge, et vite !
– Oh ! arrachare li occhi a questo mecanico !
– Tais-toi, tais-toi !… M’entends-tu, répéta plus fort le directeur en lui serrant le bras à la faire crier, je t’ordonne de retourner dans ta loge… et de ne plus prononcer un mot ! »
Une scène d’un genre différent se passait au même instant dans le foyer des artistes. Le duc de Bouillon, qui y possédait ses grandes entrées, accourait féliciter sa « carissima Lili, » la plus douce, la plus belle, la plus exquise, la reine de la danse ! Son admiration se manifestait chaque fois par quelque don précieux. C’était ce soir, outre le bouquet, deux diamants en boucles d’oreilles qui valaient bien plusieurs milliers d’écus.
« Où est Lili ? Lili ! disait-il, en agitant l’écrin ouvert où scintillaient les joyaux.
– Désirez-vous les lui attacher vous-même, monseigneur ?
– Tiens, c’est vous, monsieur Vaucanson… Eh bien, vous l’avez vu danser ?… Qu’en pensez-vous ?
– Elle est tout simplement adorable, » repartit le mécanicien avec un sourire énigmatique.
Puis, par force autant que par persuasion, l’entraînant par le bras, Vaucanson conduisit son interlocuteur dans un salon séparé dont il referma soigneusement la porte. Quand ils en ressortirent, une demi-heure plus tard, la contenance du duc était sensiblement modifiée. Il paraissait confus et un peu vexé, quoique son regard manifestât une sorte de naïve satisfaction.
À la portière de sa voiture, où les deux hommes s’étaient rendus, il se pencha contre l’oreille de Vaucanson et, d’une voix que l’autre devina plutôt :
« Vous me rendez le plus heureux des mortels… grand Sorcier !…
– Alors… c’est convenu ? Je vous la ferai porter demain ? »
Le vieux gentilhomme hocha affirmativement la tête. Après un silence, il monta dans sa voiture, tendit la main au savant en articulant d’une voix distincte :
« La Lili que vous m’enverrez sera moins triviale que l’autre… Bonsoir, cher Monsieur Vaucanson… »
Et ils se séparèrent. Dès lors, le duc de Bouillon ne reparut plus aux Bouffes Italiens. Sa loge, toujours louée, demeura vide, à la grande fureur de Lili, qui avait, dès la représentation suivante, repris ses exercices chorégraphiques. Son caractère, naturellement acrimonieux, s’en aigrit davantage. Elle se querella avec tout le monde, et devint si acerbe, en même temps que maladroite, que le directeur profita d’une légère maladie qu’elle contracta des suites d’une colère rentrée pour rompre son engagement et la réexpédier en Italie, en compagnie de sa « cara madre. »
Vaucanson mourut l’année suivante. Quant au duc, on ne le rencontra plus nulle part. Il vécut encore sept ans, cloîtré dans son hôtel de la rue Lesdiguières, près de la Bastille, sans que rien pût détruire l’attrait qui le retenait loin de tout plaisir.
Dans l’immense salon blanc et or, où feu la duchesse avait tenu jadis ses assises mondaines, il faisait allumer les bougies des lustres, des candélabres et des appliques, et se renfermait, sans crainte des yeux indiscrets de sa domesticité, les portes et les contrevents soigneusement clos, les rideaux tirés… Seul, il allait ouvrir une massive armoire qui garnissait le fond de la pièce, et cela avec de telles précautions, sur la pointe des pieds, et une tendresse si jalouse, qu’on eût pensé en le voyant à sa crainte de détruire quelque verrerie fragile. Les deux battants écartés laissaient apercevoir sur un fond de dorures et de glaces, à travers une gaze transparente, la représentation gracieuse et quasi-vivante de cette Lili Scotti, cette ballerine qui avait fait courir Paris aux représentations des Bouffes Italiens. Elle souriait, inclinait gracieusement la tête, saluant son seigneur et maître. À ses oreilles de cire brillaient les deux diamants offerts par le duc, et qu’il avait attachés de sa main.
Les mouvements de Lili devenaient plus vifs, plus pressés. Elle avançait par petits pas rapides, dans cet espace de quelques mètres carrés, repliant ses bras dans un geste charmant, se cambrant, se renversant, se dressant sur ses pointes et tournoyant sur elle-même avec d’adorables balancements de bras.
Le vieillard la regardait dans une sorte d’extase, suivant de l’œil chacun de ses mouvements.
Le charme qui l’envahissait le transportait hors du monde réel et il n’existait plus rien pour lui qu’une sorte de ciel vague où flottaient, dans des ombres de rêve, des ballerines angéliques. Ce songe, très doux, se prolongeait souvent fort avant dans la nuit, alors que Lili, depuis longtemps immobile dans son armoire féerique, contemplait son maître de ses deux grands yeux fixes.
Chaque soir ramenait pour ce rêveur la même extase. Le vieux gentilhomme se grisait des mouvements lents et souples de cette poupée, qui dansait pour lui seul, et qui ne se fatiguait pas de son admiration. Combien s’écoulaient vite ces trop rapides heures de patiente adoration ! Il s’y retrempait ainsi qu’en un bain de jeunesse. Et cette étrange sorcellerie créait pour lui une existence nouvelle, toute de patience, de tendresse, d’affection. Il sentait que sa vie prête à fuir, se ranimait à cette naïve illusion. Jamais petite fille aimât-elle autant sa poupée ?…
Il revenait chaque jour, chaque instant, se confondre en cette puérile compagnie. Son aberration était comme ces poisons lents qui envahissent l’organisme tout entier, et dont le malade éprouve une étrange jouissance à sans cesse augmenter la dose. Il l’avait toujours présente devant les yeux ; il en rêvait maintenant, de sa Lili, il en perdait le boire et le manger. Il lui parlait, et s’irritait lorsque les gestes de la ballerine ne répondaient pas à ses questions. Il se levait, s’avançait vers elle pour la gronder doucement. Si parfois il osait la toucher, le froid de cette chair artificielle le pénétrait soudain jusqu’au cœur. Il demeurait haletant, avec un éclair d’effroi dans les yeux, comme si la glaciale Mort eût tout à coup menacé sa ballerine bien-aimée, et craintif, pas à pas, reculait jusqu’au fauteuil dans lequel il s’abattait, avec la crainte de cette fatalité, enfant peureux qui sent la fragilité de son joujou.
Sa faiblesse devenait de plus en plus grande, tandis que l’âge augmentait. Il dut garder le lit.
Vers les premiers jours de l’été, son médecin lui conseilla l’air pur, la campagne.
« Quitter Paris, jamais… » répliqua le vieux duc en se soulevant sur sa couche.
Sa résolution paraissait si inébranlable que le médecin n’insista pas. Mai et juin s’écoulèrent. L’hôtel semblait un tombeau. En juillet, des rumeurs de plus en plus bruyantes parvinrent jusqu’à la chambre du moribond. Il entendit des cris, des chants, le crépitement de la mousqueterie, puis un hourvari tellement violent que l’hôtel entier en trembla. Le vieillard dressa l’oreille, tandis qu’un regain de vigueur le pénétrait, semblable au frémissement des anciens combats.
« Qu’est-ce que cela, Urbain ? » demanda-t-il à son valet de chambre.
Celui-ci portait l’effroi le plus vif peint sur son visage.
« Monseigneur, balbutia-t-il, c’est le peuple… le peuple qui a envahi l’hôtel… »
Le valet donna d’autres explications : la Bastille prise, les prisonniers délivrés, la populace saccageant les maisons nobles environnantes… Lui résister aurait été folie…
« Alors ?
– Nous avons ouvert les portes, Monseigneur… »
Au bout d’un instant, tout bruit cessa. Le peuple s’était retiré, respectant quand même l’agonie du vieux gentilhomme. Celui-ci se leva et commanda à ses valets de le conduire, et au besoin de le porter, jusque dans le salon blanc du premier étage.
« J’ordonne, je veux ! » répliqua-t-il à leurs observations. Ils durent obéir.
Arrivé vers le salon, une force surnaturelle parut animer le moribond. Il repoussa ses domestiques et ouvrit la porte d’une main ferme. Les meubles en désordre, les glaces brisées, les rideaux arrachés, tel fut le spectacle qui frappa soudain ses regards. Mais il aperçut plus vite encore la grande armoire du fond ouverte et vide, et les membres épars de Lili qui jonchaient le sol, et dans quel pitoyable état ! La populace, furieuse de tout luxe inutile, avait exercé sa férocité sur cette figure de cire qui avait des diamants aux oreilles, alors qu’elle n’avait pas de pain dans le ventre. Et jamais ennemi vivait ne fut traité avec une rage aussi cruelle.
« Lili ! Lili ! sanglota le vieillard, en tombant sur ces membres informes, que leur avais-tu donc fait ? »
Il mourut une heure plus tard, sans qu’on ait pu l’arracher de ce lieu où gisaient les débris de cette poupée, de ce gracieux chef-d’œuvre, qui avait été la dernière joie de sa vieillesse, et qui réchauffa les derniers battements de son cœur.
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(Léon Riotor, in Musée des familles, édition populaire hebdomadaire, sixième année, n° 26, jeudi 1er juillet 1897 ; Edgar Degas, « Danseuses dans une salle d’exercice [Trois Danseuses], » huile sur toile, 1873)
CHAPITRE VIII
L’existence devenait de plus en plus pénible pour Éhio. Le désœuvrement à quoi elle était condamnée l’affectait à l’égal d’une déchéance. L’isolement lui était également insupportable. Au début de son séjour à Herraë, elle avait essayé de se créer quelques relations parmi le voisinage immédiat de sa demeure, mais l’irrégularité inquiétante de sa situation mit rapidement en fuite ses nouveaux amis. Kjoès lui-même avait dû renoncer à se lier avec quiconque, dans la ville haute, son état décrié de surveillant indisposant tout le monde contre lui.
Fréquemment, en rentrant au logis, il trouvait son amie en larmes. Elle se jetait alors à son cou et lui racontait toutes les vexations qu’elle avait dû subir en son absence. Les femmes, surtout, se montraient impitoyables à son égard ; par une sorte de confusion volontaire, elles feignaient de voir en elle l’épouse d’un Goul et, sans jamais se départir de l’exquise politesse qui n’abandonne jamais les citoyens de race supérieure, lui lançaient à ce propos mille traits empoisonnés. Comme certaines utilisaient le téléphone pour ces taquineries, Éhio n’entendait plus maintenant résonner l’appel de son appareil qu’avec la plus mortelle appréhension.
« C’est le châtiment, disait-elle à Kjoès d’une voix plaintive. Je comprends à présent pourquoi les Vieux n’ont pas jugé utile de lancer des policiers à ma poursuite ; ils savaient bien que les faits se chargeraient de me punir. »
Souvent, elle s’en prenait à son ami.
« C’est ta faute, lui criait-elle, je n’aurais jamais dû t’écouter. Sans toi, je serais aujourd’hui dans l’Île, respectée, honorée de tous ! Je goûterais les félicités réservées aux Chefs. Ah ! puisqu’il me fallait subir l’exil, pourquoi n’ai-je pas choisi celui-là ? »
Ces propos causaient à Kjoès un amer chagrin. Il prenait alors la jeune femme dans ses bras et la berçait doucement, comme un enfant malade, en baisant à petits coups ses lèvres, son front, ses paupières. Le plus souvent, Éhio s’apaisait peu à peu. Elle demandait pardon à son ami pour la peine qu’elle lui avait faite, puis tous deux goûtaient la volupté mélancolique des étreintes mouillées de larmes.
Parfois aussi, elle repoussait méchamment les consolations de Kjoès. Alors, ils se disputaient sans retenue, avec une violence révoltante.
Un jour, en rentrant de l’Office de répartition, Kjoès trouva l’appartement vide. Immédiatement, il eut le pressentiment – bientôt confirmé – d’une fugue. L’enregistreur, aussitôt mis en mouvement, fit entendre la voix d’Éhio :
« Mon bien-aimé, disait-elle, je suis retournée à Ipse ; le trible vient de me déposer sur le quai mobile de la grande gare. Il faut me pardonner ; je ne pouvais plus supporter l’existence qui m’était faite là-bas, à Herraë. Je vais me rendre au bureau des Maîtres ; il sera fait de moi selon leur désir. Encore une fois, ne m’en veuille pas, ami bien cher, j’ai obéi, presque malgré moi, à l’impulsion de ma conscience ; c’est la loi qui m’appelle. Quoi qu’en dise Charles, on ne résiste pas à la loi, on ne peut vivre hors la loi… Adieu Kjoès, je regrette la peine que je te fais… Je t’aimais pourtant ; je t’aime encore. Oublie-moi, adieu ! »
Les dernières paroles, entrecoupées de sanglots, étaient presque indistinctes. Kjoès fut bouleversé ; plusieurs fois, il se fit répéter par l’appareil le message d’Éhio. Soudain, une notion, impitoyablement précise, traversa son esprit :
« Je ne la verrai plus !… plus jamais ! »
Il en demeura quelques instants anéanti, mais bientôt un retour irrésistible de l’instinct combattif chassait en lui toute résignation et, quittant son logis sans prendre le temps d’avertir personne, il se rendit précipitamment à la station du tube.
(À suivre)
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(in Paris-Soir, quatrième année, n° 857, mardi 9 février 1926)
À plusieurs reprises, nous avons déjà souligné à quel point la collaboration entre Gustave Guitton et Le Rouge les avait conduits à pratiquer une véritable « mutualisation » de leurs productions, chacun signant indifféremment, ou conjointement, des textes écrits par l’un ou l’autre.
« Guillotinés » est, à cet égard, un exemple particulièrement représentatif. Dans l’article : « Trois contes retrouvés de Gustave Le Rouge, » nous avions indiqué que ce conte cruel était d’abord paru sous la signature de Gustave Guitton en 1903, avant d’être réédité en 1928, après la mort de Guitton, sous celle de Gustave Le Rouge. Or, nous avons découvert depuis qu’il avait fait l’objet d’une publication préalable dans le Gil Blas illustré, en septembre 1900, sous le pseudonyme conjoint de Jean Duplex.
La découverte de ce nouveau pseudonyme nous a ainsi permis d’ajouter une dizaine de textes supplémentaires à l’abondante production alimentaire de nos deux collaborateurs. S’ils sont en général d’assez médiocre qualité, ces écrits témoignent cependant que leurs auteurs eurent à cœur de diversifier leurs productions. Ils s’avèrent en effet d’une grande variété thématique, comprenant aussi bien des récits humoristiques, des histoires galantes, que des nouvelles rurales, des contes ou des anecdotes « historiques. » Il convient de noter par ailleurs qu’en dehors de sa collaboration avec Guitton, Gustave Le Rouge utilisera plusieurs dizaines de pseudonymes différents au cours de sa carrière et qu’il s’affirmera comme un polygraphe aguerri, n’hésitant pas à se rendre coupable de plagiat à l’occasion ou à brouiller les pistes par des attributions fantaisistes ; nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir plus longuement.
Outre « Guillotinés, » que nous avions déjà publié dans sa version de 1928, on retiendra surtout « Le Poids du mort, » « Mémoires d’une fleur d’oranger, » « Barbe-d’Or » et « Une Héroïne, » qui nous paraissent d’un intérêt un peu plus notable que les autres récits. Précisons enfin, pour rendre justice à leurs auteurs, que la reprise des textes dans différents périodiques s’accompagne le plus souvent de modifications et de variantes que nous n’avons pas jugé forcément indispensable de relever.
MONSIEUR N
GUILLOTINÉS
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Mathéo Galvaroz, après avoir commencé par exhiber un musée de figures de cire, était arrivé, à force d’économies et de savoir-faire, à devenir propriétaire d’un grand théâtre forain qui, sous la dénomination romantique de « Théâtre des Fantômes, » promenait, de ville en ville, les trucs perfectionnés de l’illusion d’optique.
Les foules subissent l’attrait maladif du mystérieux et du sinistre. Partout, le « Théâtre des Fantômes » faisait salle comble.
Devant les yeux des provinciaux ahuris, défilaient des séries d’apparitions impalpables, obtenues grâce aux reflets combinés de glaces sans tain, par un procédé à peu près semblable à celui que l’on emploie, à Montmartre, dans certain cabaret macabre.
Les trucs de l’illusionniste étaient toujours, d’ailleurs, présentés dans le cadre d’une intrigue dramatique, dont Mathéo Galvaroz, au courant de tout ce qui se faisait dans le même genre, à Paris et à Londres, diversifiait, à l’infini, les effets et les accessoires.
Tantôt, Galvaroz apparaissait costumé en tyran du Moyen-Âge… Au fond d’un souterrain obscur, il se repaissait de la vue de ses trésors, conquis par le meurtre et le brigandage… Soudain, il fermait précipitamment le coffre de carton, rempli de verroteries et de rondelles de cuivre, qui figurait le coffre-fort, et il mimait l’expression de l’épouvante… Drapée dans un long suaire, une de ses victimes venait de surgir à la façon des spectres, glissant vers lui dans l’air, à quelques pouces du sol… Le tyran s’emparait de son épée et frappait à coups redoublés sur l’apparition. Mais l’épée ne rencontrait que le vide ; et le spectre, continuant d’avancer inflexiblement, finissait par sauter sur les épaules du tyran.
Un long cri d’horreur partait de la salle ; et les spectateurs se retiraient, transis d’effroi, avec une provision de cauchemars pour au moins une année.
Parfois, Galvaroz abordait le genre historique… Vêtu d’une robe de chambre de serge noire semée d’ossements blancs et coiffé d’un bonnet pointu, il évoquait les personnages les plus connus de la Légende et de l’Histoire : François Ier, Henri IV, Napoléon.
Il ne se gênait pas pour leur adresser des reproches virulents sur les désordres de leur existence privée ou sur leurs fautes politiques.
Ces représentations étaient, au fond, des plus réjouissantes ; car le signor Galvaroz, dont les connaissances en histoire avaient été surtout puisées dans la lecture des romans, émettait, avec un sang-froid surprenant, des anachronismes formidables :
Il blâmait vertement Louis XIV d’avoir dilapidé les finances en illuminations et en fontaines lumineuses, au château de Versailles.
Il regrettait que Louis XV n’eût pas divorcé, pour légitimer sa situation avec Mme de Pompadour.
Napoléon même était sévèrement jugé, pour avoir osé combattre nos amis et alliés, les Russes.
Le signor Galvaroz ajoutait, chaque année, de nouveaux anachronismes à ses boniments.
Il appelait naïvement cela se tenir au courant.
D’ailleurs, il en arrivait à croire ce qu’il disait ; et le personnel de sa troupe le regardait comme un profond savant et un érudit historien.
Mathéo Galvaroz était très heureux. Sa science historique lui procurait toutes les satisfactions de l’amour-propre ; et une charmante jeune femme, Gemma, veillait à son bonheur domestique.
Gemma, une Italienne blonde aux formes magnifiques, au pur profil de déesse grecque qu’éclairaient de grands yeux bleus d’une douceur caressante, avait été recueillie, tout enfant, par le directeur du « Théâtre des Fantômes, » qui l’avait épousée, sitôt qu’elle avait eu seize ans.
Gemma était encore adolescente ; Galvaroz était déjà un vieillard.
De cette différence d’âge, il résultait que le vieux saltimbanque, au visage ridé et rasé, à la peau tannée par le hâle et le vent des grands chemins, était dans une muette et perpétuelle adoration devant la souple et câline jeune femme, dont il faisait toutes les volontés.
Les bénéfices de la caisse passaient en bijoux et en parures.
Gemma ne consentait à jouer que les rôles qui lui convenaient, ceux qui mettaient en relief ses toilettes ou sa beauté. Même au théâtre, elle voulait toujours être souveraine.
Mais le despotisme, qu’en vertu de sa situation privilégiée elle exerçait sur toute la troupe, lui avait attiré des haines et des jalousies.
Elle était détestée de tous les acteurs, sauf d’un seul, connu sous le nom d’Anatole.
Anatole était un superbe gaillard, d’une trentaine d’années, qui avait longtemps exercé sur les places publiques le métier de lutteur en plein vent, avant qu’au cours d’un de ses voyages à Paris le signor Galvaroz l’eût engagé dans sa troupe.
Grâce à sa stature herculéenne, c’était Anatole qui remplissait, d’ordinaire, les rôles qui demandent de la prestance.
Sous la toque à chaîne d’or de François Ier, ou sous la perruque bouclée de Louis XIV, il conquérait l’admiration des foules.
Très souvent, il était le roi, et Gemma la reine, tandis que sa petite taille et sa vieillesse condamnaient Galvaroz à tenir l’emploi des personnages les plus antipathiques.
C’était toujours lui le tyran, le traître, le sorcier, le bourreau ; ou, quand on faisait apparaître Richelieu, l’Éminence Grise.
Dès son entrée dans la troupe, Anatole, d’un caractère taciturne et sombre, s’était promis de devenir l’amant de Gemma.
Il n’avait fait à personne confidence de ses désirs ; seulement, jamais il ne permettait qu’on parlât mal de la jeune femme en sa présence. Et il obéissait avec une docilité d’esclave à ses moindres caprices.
Gemma n’était pas demeurée longtemps insensible à cette muette adoration, et elle évitait de regarder en face Anatole, dont les yeux fixes et durs à certains moments la fascinaient.
Un après-midi qu’après une nuit tout entière employée au démontage de la baraque, les gens de la troupe dormaient au fond de leur voiture, que les cochers eux-mêmes, stupéfiés par la fatigue et l’ardeur d’un soleil de juillet, somnolaient sur leur siège, laissant les chevaux suivre leur pas sur le long ruban de la route poudreuse, Anatole, qui conduisait la voiture du directeur, placée la dernière à la queue du convoi, avait laissé ses camarades prendre de l’avance.
Puis, à un détour du chemin, qui les isolait complètement, il s’était approché de Gemma, venue un instant respirer à la balustrade extérieure ; il l’avait prise dans ses bras et, sans autres préliminaires, lui avait broyé les lèvres d’un baiser brutal.

Sous cette étreinte, qui la prenait tout entière, Gemma s’était sentie défaillir délicieusement.
À pleine bouche, elle avait rendu à Anatole son baiser, sans même songer aux risques qu’elle courait, puisque Galvaroz dormait à quelques pas de là, au fond de la voiture.
Depuis ce jour, Gemma était devenue la maîtresse d’Anatole.
Sans coquetterie, sans tergiversation, elle s’était donnée sans réserve.
À présent, les deux amants profitaient de toutes les occasions, usaient de toutes les facilités que donne la vie en commun des forains, pour s’adonner à de folles caresses, à des étreintes qui les laissaient rompus, brisés, le cerveau vide, les reins voluptueusement endoloris.
Tous les endroits leur étaient bons pour ces frénétiques accolades : la paille d’une grange, un buisson au bord de la route, le lit même de Galvaroz, à l’occasion.
Quant à ce dernier, il ne s’apercevait de rien, tout entier aux soins de la direction, continuellement absorbé par le souci de découvrir des trucs inédits.
Justement, il venait d’acquérir, d’un illusionniste américain tombé en faillite, un appareil qui, à lui seul, eût suffi à faire la fortune de la troupe.
C’était une guillotine, si ingénieusement combinée, qu’elle donnait aux spectateurs l’illusion complète d’une véritable décapitation.
Grâce à un jeu de miroirs, on voyait la tête rouler dans le panier de son, tandis que deux vessies de vermillon, déposées de chaque côté de la lunette, fusaient en deux longs jets rouges, ce qui terrifiait les plus braves.
C’était Galvaroz lui-même qui, vêtu d’écarlate de la tête aux pieds, jouait le rôle de bourreau, tandis qu’Anatole, costumé en Charles Ier d’Angleterre (!!!) ou en Louis XVI, se prêtait au simulacre de la décapitation par la guillotine, non sans avoir évoqué, dans une tirade à effet, les ombres des rois et des reines, ses ancêtres, qui ne manquaient jamais de répondre à son appel.
Depuis qu’il avait fait l’acquisition de cette guillotine, Mathéo Galvaroz s’enrichissait. Rien ne manquait à son bonheur, lorsqu’un soir, au cours d’une représentation, il éprouva une terrible surprise.
Il venait de tirer de son pourpoint une grande feuille de parchemin qui était censée représenter l’ordre d’exécution du roi Louis XVI, et il s’apprêtait à la lire, lorsque, tout à coup, il pâlit, et demeura coi ; il venait d’apercevoir, au haut de la feuille, ces mots tracés au crayon par une main inexpérimentée : « Anatole couche avec Gemma. »
Cette délation était le résultat d’un complot organisé par tout le personnel féminin de la troupe.
Personne ne voulant se mettre en avant, on s’était arrêté à ce moyen ingénieux de prévenir le signor Galvaroz de son infortune conjugale.
Le comédien demeura un instant silencieux, pendant que la foule, suspendue à ses lèvres, attendait.
Par un surhumain effort de volonté, il reconquit son sang-froid et lut la sentence de mort du roi Louis XVI, de la même voix, monotone et blanche, qui lui était habituelle.
Les jours suivants, il ne fit aucune allusion à cet incident.
Les comédiennes crurent avoir manqué leur coup : Galvaroz se montrait, envers Gemma, aussi souriant et aussi paternel.
Mais il épiait les deux coupables et ne les perdait pas de vue un seul instant.
Deux semaines se passèrent sans qu’il eût remarqué rien d’anormal, quand, un soir, par un trou de la toile, il les surprit s’embrassant à pleines lèvres, dans un coin sombre des coulisses.
Le jour qui suivit, il se montra plus souriant et plus aimable que jamais envers Gemma ; mais le matin, il était allé lui-même chez un coutelier de la ville, le prier d’aiguiser le couperet au tranchant émoussé de la guillotine théâtrale.
Et le soir, quand Anatole eut le cou pris dans la lunette, Galvaroz le regarda fixement quelques instants, avec un sourire si cruel et si diabolique, que l’amant de Gemma comprit tout et blêmit comme l’eût fait un véritable condamné.
Les spectateurs, croyant à un jeu de scène, applaudirent à outrance les deux acteurs.
Cependant, Anatole s’était ressaisi.
Quoiqu’il fût lié sur la bascule, il fit un effort surhumain pour se dégager.
On entendit ses dents grincer, dans le silence de la salle.
Galvaroz s’était précipité vers le déclic et l’avait fait jouer : la tête tomba, arrosant d’un sang tiède les spectateurs du premier rang, pendant que le reste de la salle continuait d’applaudir, avec un enthousiasme frénétique.
Cette scène avait eu lieu sous les yeux de Gemma ; elle avait poussé un grand cri et s’était évanouie.
Mais quand les gens de la troupe se furent emparés de Galvaroz et l’eurent remis, à demi hébété, entre les mains des gendarmes, on s’aperçut que Gemma n’était plus là.
Profitant de la confusion, elle s’était faufilée au-dehors, emportant avec elle ses bijoux et tout l’argent de la caisse.
Un des plus jeunes figurants de la troupe, qui, depuis quelques semaines, lui faisait la cour, avait disparu en même temps qu’elle.
Six mois plus tard, Mathéo Galvaroz, condamné à mort, était exécuté sur la place publique du chef-lieu du département.
Au moment où le condamné franchissait les degrés de la guillotine, il fut pris d’un tremblement nerveux et repoussa machinalement, loin de lui, le prêtre qui lui donnait le bras…
Il venait d’apercevoir, dans la lueur boueuse du petit jour, derrière les baïonnettes étincelantes des soldats, Gemma, radieuse de beauté, rutilante de bijoux, qui souriait d’un sourire triomphal.
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☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Gil Blas illustré hebdomadaire, dixième année, n° 37, 14 septembre 1900
☞ Sous la signature de Gustave Guitton, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingtième année, n° 2206, mardi 29 septembre 1903. La gravure est celle illustrant cette publication.
☞ Sous la signature de Gustave Le Rouge et le titre : « Le Théâtre des fantômes, » « Nos Contes, » in La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, quarante-et-unième année, lundi 3 septembre 1928



LE POIDS DU MORT
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Ce fut une stupeur parmi la société de la paisible petite ville, lorsqu’on apprit la subite disparition de monsieur de Maulevert.
La consternation qu’excita cet événement, en a fait demeurer en moi le souvenir vivace, parmi tant d’autres faits moins mystérieux de mon enfance.
Monsieur de Maulevert habitait, à la sortie de la ville, une artistique demeure, où il terminait en philosophe riche, en dilettante influent, considéré, une existence gaspillée toute dans les recherches de l’ambition et du plaisir.
Généreux et lettré, avec ses façons nobles d’un gentilhomme d’autrefois, avec son accorte finesse de diplomate, il était l’homme en vue des salons de cette petite ville tout près de l’Océan, et il en faisait l’orgueil.
Aussi, comme on le pense, rien ne fut-il négligé pour découvrir la vérité.
La magistrature, où le disparu ne comptait que des amis, fit des prodiges de zèle. Inutilement.
Ce qui compliquait encore l’énigme, c’est qu’une somme considérable, encaissée peu de jours auparavant, ne put être retrouvée.
Les domestiques, interrogés, ne fournirent nulle lumière. Alors, la colère du juge se tourna contre eux.
Elle se fût peut-être traduite par quelque erreur judiciaire, si un certain monsieur Protat, un notaire, qui avait été le conseil et l’ami de monsieur de Maulevert, n’eut pris sur lui de démontrer, par quelques observations toutes simples, l’innocence certaine de ces pauvres diables.
Jamais le secret ne fut découvert. La plupart conclurent que monsieur de Maulevert avait fui, volontairement, pour quelque raison inconnue de haute politique. Et, lentement, l’oubli vint, qui aggrave de ses ténèbres l’obscurité des mystères.
Seul monsieur Protat, dont il fut visible que le chagrin voûtait la stature et creusait les traits, persévéra longtemps en d’inutiles recherches, poussé aussi bien, disait-on, par le zèle de l’amitié que par son intérêt personnel. Nul n’ignorait, en effet, que madame Protat, dont on citait la beauté et l’esprit, était paternellement chérie de monsieur de Maulevert, et qu’elle était depuis longtemps désignée comme l’héritière de ses biens…
*
Bien des années après cette histoire oubliée, je ne sais par quel désœuvrement et quel souci d’observation me poussant, je visitais un hospice de fous.
J’allais, par le silence monotone d’un midi d’été, à travers les cours assoupies.
Profitant des moindres coins d’ombre, les fous, prostrés en des attitudes d’animaux, ouvraient autour d’eux de larges yeux vides.
Quelques-uns paraissaient plongés dans des combinaisons profondément absorbantes. D’autres, très pareils à des fauves en cage, arpentaient, d’un pas machinal, l’espace qu’ils s’étaient déterminé. D’autres, enfin, se répandaient en contorsions épileptiques et assourdissaient leurs voisins d’amphigouriques bavardages.
J’étais en proie à cette désolante contemplation, quand j’en fus distrait par une diversion tout à fait imprévue.
Je venais de reconnaître, souriant du faible sourire d’un homme accablé, monsieur Protat lui-même, qui s’avançait vers moi, la main tendue.
Le pauvre homme était terriblement changé. J’eus pitié de sa maigreur et de son air humilié, sous le hideux uniforme de l’établissement.
Malgré ses cheveux blancs, il avait la mine honteuse et craintive d’un enfant que l’on va battre.
Mais ce qui me frappa le plus, c’est qu’il était entièrement courbé, le corps ployé en deux, comme un vieillard au dernier terme de la caducité.
Après les compliments d’usage, et de ma part quelques offres de service qu’il refusa, monsieur Protat, bien que je résistasse à ce genre de confidences toujours pénibles, tint à m’exposer ses malheurs.
Son récit me frappa par la couleur curieuse des hallucinations dont le pauvre homme était l’objet, mais surtout parce qu’il expliquait, d’une façon inattendue, le mystère qui avait mis jadis en éveil ma curiosité.
« Longtemps, dit le fou d’une voix confidente, je fus le plus heureux des hommes.
La suite de calamités qui, finalement, m’a précipité jusqu’en cet enfer, n’a commencé qu’à l’arrivée d’un personnage dont vous n’avez pu oublier le nom, monsieur de Maulevert.
Il apportait, parmi notre somnolence provinciale, l’élégance de vues délicates, la connaissance approfondie de l’âme féminine, et toutes les qualités d’un professionnel don Juan, un don Juan d’autant plus redoutable qu’il était déjà vieillissant.
Madame Protat, ma femme, – vous vous rappelez la splendeur de sa beauté blonde, – n’était point défendue par son esprit de certaines naïvetés d’éducation.
Elle fut éblouie de l’affabilité et du grand air de ce gentilhomme, qui daignait accueillir dans son amitié un simple notaire.
Près d’un homme qui avait tutoyé Morny et fréquenté l’entourage corrompu de Napoléon III, je fus vite considéré comme un rustaud.
Madame Protat, comme il devait arriver, succomba ; et sa faiblesse eut pour moi de terribles conséquences.
Sans connaître encore mon malheur, que personne, dans la ville, ne soupçonnait, j’étais devenu jaloux.
Un billet intercepté m’apprit tout.
Je sus ainsi, que M. de Maulevert, dont la passion sénile s’affolait, devait, la même semaine, fuir avec ma femme.
C’est alors que la timidité dont j’avais fait preuve dans la vie, fit place à la plus horrible des fureurs concentrées.
Le jour de l’enlèvement projeté, c’est moi qui vins au rendez-vous.
Je me souviendrai éternellement de l’angle obscur, derrière le mur du jardin où, contre la pluie d’un violent orage d’équinoxe, se blottissait Maulevert roulé dans son manteau.
Après une scène violente, où les protestations hypocrites du diplomate ne firent que m’enflammer, je lui portai, à l’improviste, un furieux coup du bâton noueux dont je m’étais muni.
Je l’avais tué !…
Dans l’angoisse où j’étais plongé, je pris une résolution désespérée.
Je chargeai le corps sur mes épaules ; et, d’une course furieuse à travers la campagne dont la tempête faisait craquer les arbres, je gagnai le fleuve, proche de la mer, où je savais que le reflux ne tarderait pas à faire disparaître définitivement le cadavre.
J’attachai une grosse pierre au cou de ce corps tiède, que je précipitai dans l’eau bouillonnante.
J’eus le bonheur de n’être vu de personne.
Les premiers temps qui suivirent mon crime, – j’avais jeté, avec le mort, son portefeuille bourré de valeurs, – ma conscience fut relativement tranquille.
J’avais vengé mon outrage, et rien de plus.
Ma femme, terrorisée par mon silence, était retombée à ses pratiques dévotes.
Une année passa de la sorte, qui affermit complètement ma sécurité, du côté de la justice humaine.
C’est alors que, d’une façon de plus en plus nette et fréquente, dans mes rêves, se présenta la scène du crime.
Les nuits d’orage m’apportaient régulièrement ce cauchemar ; je voyais Maulevert dans l’angle obscur de la muraille, j’entendais toujours le bruit mat du bâton sur sa tempe… Et de nouveau, il me fallait porter, jusqu’au gouffre livide du fleuve, l’horrible poids de la chair chaude encore.
À chaque nouveau cauchemar, il me semblait devenir plus lourd et rempli de plus d’exigences dans son inertie.
Bientôt, il ne se contenta plus de m’obséder dans mes songes.
Chaque fois que je me trouvais seul, je me sentais comme chevauché par le spectre.
Mes épaules commencèrent à se courber.
Il en vint, le misérable, à ne plus redouter la présence des tiers.
Nuit et jour, il me fallut endurer la sensation de ce cadavre toujours prêt à glisser de mes épaules.
Et le plus épouvantable, c’est qu’il en arriva à confisquer totalement ma liberté d’action.
Si je sortais, il me fallait, invinciblement, le porter à son hôtel, aux endroits qu’il avait accoutumé de fréquenter de son vivant ; bien plus, je devais l’aller déposer sur le lieu même du crime !
Si je demeurais à la maison, il me suggérait, impérieusement, de me rendre – moi le portant toujours ! – auprès de ma femme, dont la tragique figure émaciée doublait mes tortures !… »
*
À ce moment, les gardiens commencèrent de chasser, avec force imprécations, les malades vers leurs cellules.
Et, très ému, je saluai tristement l’ancien notaire, le fou Protat, qui s’éloignait, de plus en plus courbé sous le poids de son inséparable justicier.
J’ai revu la ville de mes enfances. On m’y a montré la maison, aux fenêtres closes, de celle qui fut autrefois la belle madame Protat.
Elle vit encore, achevant dans le silence des églises, sous les vêtements noirs de la dévote, une existence qui connut les plus douloureux mystères et les plus tragiques aventures de l’Amour et de la Mort.
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☞ Sous la signature de Gui Le Rouge et le titre : « Le Fardeau, » in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, douzième année, n° 969, 5 novembre 1895
☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex et le titre : « Le Poids du mort, » in Les Romans inédits, cinquième série, n° 3, 1900


LA FARCE DU GNIAFF
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Face réjouie, panse en avant, pipe aux dents, le gros Gigonnet restait debout, près de sa porte, comptant, par cette position normale, faciliter la digestion de son déjeuner.
Gigonnet – le gniaff, comme on l’appelle – exerce la profession de cordonnier (cela se devine) dans la bonne ville de Kétokola. Gigonnet est, à la fois, cordonnier et farceur. Sa réputation, à Kétokola, est désormais bien établie : on le cite, par tout le canton, pour le plus flemmard des cordonniers, pour le plus gras compère et le plus désopilant camarade.
Il est une heure de l’après-midi. Cahin-cahant, déambulant vers son échoppe, arrive un paysan, la mine maussade et renfrognée, hâtant le pas. Gigonnet l’aperçoit et reconnaît le père Vaupré, dont les sabots sonnaient sur la route avec un bruit de tambour.
« Eh bien, père Vaupré, qu’est-ce qu’il y a donc, chez vous ? Vous êtes bien pressé ! Est-ce une de vos vaches qui est malade ?
– Non, fit Vaupré, en serrant la main du gniaff, c’est ma pauvre femme qui a grand mal aux dents.
– Ah !
– Oui ; et je m’en viens, tout droit, quérir le médecin, pour savoir ce qu’il y a à faire.
– Le médecin pour un mal de dents ! s’écria ce farceur de Gigonnet, dont un large sourire, soudainement, éclaira la face. Enfin, si vous avez quarante sous de trop dans votre poche, à votre aise !
– Ce n’est point ça ; mais ma femme a la joue droite enflée ; et voilà quatre nuitées qu’elle ne peut dormir.
– Et vous allez chercher le médecin pour un simple mal de dents !
– Dame !
– Est-ce qu’un médecin est un dentiste, allons ! Moi qui vous parle, affirma prétentieusement Gigonnet, je parie guérir n’importe quel mal de dents, mieux que tous les docteurs de toutes les Facultés réunies.
– Pas possible, monsieur Gigonnet !
– C’est tant possible, mon brave père Vaupré, que si vous voulez suivre mes conseils, votre femme sera guérie demain matin.
– Dame ! fit Vaupré, évasivement.
– Et je ne vous prendrai rien, vous entendez ; pas un centime. Si vous êtes content, vous me paierez un café, la prochaine fois que nous nous rencontrerons, c’est tout ce que je vous demanderai. Et encore, ce sera simplement pour ne pas vous contrarier. »
Vaupré accepta avec empressement l’offre aimable de Gigonnet ; car il avait souvent entendu dire que « le gniaff, » qui avait fait ses classes au séminaire jadis, – ayant été jusqu’en huitième, inclusivement, – était un habile homme. D’ailleurs, il offrait de guérir pour rien. Ce serait toujours quarante sous de plus qu’il aurait dans sa poche.
Le médecin improvisé et son improvisé client entrèrent dans l’échoppe, le gniaff n’opérant jamais au grand air.
Une fois là, Gigonnet prit son air le plus doctoral, fit asseoir Vaupré, et l’interrogea.
« Voyons, mon brave Vaupré, qu’a votre femme ?
– Dame, monsieur, elle a mal aux dents. Elle a la joue grosse comme ça. Elle ne peut pas dormir depuis quatre nuitées.
– Hum ! Hum !
– Ça l’a pris aux champs, sous un peuplier, pendant qu’elle était en train de tricoter.
– Sous un peuplier ! Hum ! Hum !
– Elle n’a plus de goût à rien ; elle ne peut plus faire ma soupe, et comme nous n’avons pas de chambrière…
– Vous n’avez pas de servante ! Hum ! Hum !
– Et puis, voilà, elle souffre beaucoup ; et moi aussi, qui aime beaucoup la soupe…
– Oui, oui, prononça Gigonnet ; c’est grave, sans être grave, tout en l’étant assez. Voilà ce que vous allez faire… »
Il alla prendre, sur la cheminée, un livre : « l’Histoire véritable et authentique des quatre fils Aymon, surnommés la fleur de la Chevalerie, » il l’ouvrit au milieu, retourna au commencement, passa à la fin, eut l’air, en un mot, de chercher beaucoup.
« Voici, » dit-il enfin.
Il lut :
« Maux de dents… Peu grave quand c’est pris à temps. On en meurt rarement… Toujours mauvais de se les faire arracher, parce qu’on n’en a plus… Remède très simple… Écoutez-moi, maintenant, continua Gigonnet, après un temps, voici mon remède. Je l’ai expérimenté sur plus de deux cents mâchoires… Elles ont toutes guéri, et sont venues me remercier. Aucune n’en est morte… Vous avez de l’ail, chez vous ?
– Oui, monsieur Gigonnet.
– Eh bien, vous frotterez d’ail les lèvres de la mère Vaupré, les gencives, le bout de la langue, la joue, extérieurement et intérieurement, toutes les parties malades enfin. Vous soufflerez trois fois de suite, derrière la tête, à la nuque ; et votre femme sera guérie demain matin. Mais il ne faudra pas épargner l’ail ; vous pourrez même le hacher, avant de vous en servir. Plus il sortira de jus, meilleur ce sera. Vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ?
– Oui, oui ; bien le merci, monsieur Gigonnet.
– Il n’y a pas de quoi, mon brave père Vaupré. Mais le remède est certain, vous pouvez être tranquille. Si vous aviez été chez le médecin, il vous aurait donné de l’ail en bouteille ; mais ç’aurait toujours été de l’ail.
– Bien le merci, monsieur Gigonnet. Au revoir, monsieur Gigonnet.
– Au revoir, père Vaupré. »
Vaupré parti, le gniaff se tint les côtes de satisfaction et se mit à rire aux éclats, dans la solitude de sa boutique. Mais rire tout seul n’étant pas son fait, il ferma sa porte et partit, heureux et fier, la bouche élargie d’un continuel sourire, vers l’auberge de la Poêle sèche, où il était sûr de rencontrer de gras compères pour faire chorus avec lui.
Les joyeux compères rirent beaucoup et trinquèrent, jusqu’à la nuit tombée, en l’honneur du désopilant Gigonnet.
Le lendemain matin, par extraordinaire, le gniaff travaillait, dans sa boutique, à ressemeler les cothurnes de ses concitoyens. Il s’interrompit dans son air commencé, son air favori :
Tiens, il a des bott, bott, bott,
Il a des bott, bott, bott,
Il a des bott, Bastien…
lorsqu’il vit arriver son client de la veille, l’air morne, abattu, désolé.
« Bonjour, père Vaupré. Et chez vous ?
– Chez nous, ça ne va pas bien.
– Comment ? Le mal de dents ?
– Le mal de dents est bien passé, monsieur Gigonnet ; mais partout où j’ai mis de l’ail, c’est enflé, enflé ; c’est tout rouge… Ma pauvre femme souffre bien plus qu’hier, monsieur Gigonnet… La langue est toute pelée, les lèvres aussi, la bouche aussi… Jamais ma pauvre femme n’a été malade comme ça.
– Bah ! ce n’est rien, affirma Gigonnet, imperturbable.
– Pourtant, elle souffre beaucoup.
– Oui, oui… inflammation… connais ça… Ça suit toujours les violents maux de dents… Et puis, vous n’avez peut-être pas mis assez d’ail.
– Pas assez d’ail ! protesta Vaupré ; mais j’en ai pilé, au moins, quatre grosses gousses.
– Après tout, dit le gniaff, vous savez, c’est peut-être que vous en avez mis trop !
– Dame !
– Enfin, père Vaupré, je m’attendais un peu, s’il faut vous le dire, à cette petite complication… Voici donc ce que vous allez faire, maintenant… Écoutez-moi bien… »
Gigonnet alla prendre, sur une étagère, « les Quatre fils Aymon, » ouvrit le livre, et après quelques tâtonnements, lut :
« Inflammation après le mal de dents… Arrive toujours après la guérison complète du premier mal… Dure peu, si on fait le remède ci-dessous… Miel… miel… plume… miel et plume… »
« Écoutez-moi bien, père Vaupré, fit le gniaff, en refermant le livre… Vous ayez du miel, chez vous ?
– Dame, oui ; dans un petit pot.
– Bon !… Vous avez de la plume aussi, de la plume douce, comme celle d’oie, de poulet, de canard, de dinde ?
– On n’en a plus guère, monsieur Gigonnet.
– Oh ! il n’en faudra pas beaucoup. D’ailleurs, si vous n’en avez pas assez, vous plumerez trois ou quatre poules sous le ventre… Mais suivez-moi bien… Vous allez d’abord couvrir toute la figure de la mère Vaupré d’une couche de miel, les joues, le front, le nez, toute la figure enfin, sauf les yeux… Vous m’avez bien compris ?
– Oui, monsieur Gigonnet.
– Après, quand votre femme aura la figure enduite de miel, vous lui plongerez la tête dans un chaudron rempli de plumes… à trois reprises différentes, pour que les plumes se collent bien sur toute la figure, excepté sur les yeux… Vous ferez coucher votre femme. Elle dormira, si elle peut ; mais le lendemain, elle sera guérie, je vous en donne l’assurance.
– Mais, hasarda timidement Vaupré, je ne sais pas si ma femme voudra se mettre des plumes et du miel sur la figure, et se mettre au lit avec l’emplâtre.
– Votre femme !… Mais n’est-ce pas pour son bien ?… Le miel lui calmera la douleur, et la plume finira de la guérir… Et puis, êtes-ce vous le maître chez vous, oui ou non ? ou est-ce votre femme qui porte la culotte ?… Si elle ne veut pas faire ce remède, je ne réponds plus de rien.
– Oh ! il faudra bien qu’elle m’obéisse, » s’exclama Vaupré, qui était vraiment le maître dans son logis…
Et il fit sonner, sur les carreaux de l’échoppe, son lourd gourdin à nœuds gros comme le doigt.
Vaupré sortit, en remerciant monsieur Gigonnet de sa complaisance. Il lui offrit même de lui payer, sur-le-champ, la tasse de café promise. Par un scrupule de conscience facile à comprendre, le gniaff refusa.
« Quand j’aurai guéri complètement ; pas avant… Au revoir, père Vaupré »
L’auberge de la Poêle sèche eut encore un joyeux après-midi, ce jour-là… Le gniaff était si content du tour que prenait l’affaire, qu’il s’en retourna chez lui, au soir, saoul comme une douzaine de grives.
Et la Poêle sèche était réellement favorisée ; car c’est dans ce florissant cabaret de Kétokola qu’eut lieu la dernière scène de la comédie.
Y eut-il résistance ou non, de la part de la mère Vaupré, à s’appliquer ce cataplasme d’un nouveau genre ? Je ne sais ; mais le remède se fit. L’ordonnance du pseudo-médecin fut suivie à coup sûr, car, sur les deux heures du soir, le lendemain, le paysan Vaupré reprit, pour la troisième fois, le chemin de Kétokola. Il essaya, inutilement, d’ouvrir la porte du gniaff. Les voisins, qui connaissaient l’histoire, lui indiquèrent, en riant, l’endroit où il trouverait Gigonnet, la Poêle sèche, où passaient tous les gains et toutes les économies du gros farceur.
Vaupré alla donc à la Poêle sèche : Gigonnet, attablé avec quatre ou cinq compères, buvait du clairet de l’année.
Des rires bruyants accueillirent Vaupré lorsqu’il entra ; mais cela ne faisait pas l’affaire de Gigonnet, qui fit signe à ses compagnons de se modérer dans leur joie. Il alla à Vaupré, lui empoigna la main, qu’il serra vigoureusement en signe de sympathie, et lui demanda, à brûle-pourpoint, si sa femme était guérie.
« Oui, certainement, répondit Vaupré ; elle ne souffre plus guère ; mais elle ne sait pas comment faire pour enlever les plumes et le miel, maintenant ; et c’est pour cela que je suis venu vous trouver, maître Gigonnet, ajouta Vaupré, plein de considération.
– Il n’y a que cela qui vous ennuie ?… Je croyais vous avoir dit hier – dans ma consultation – comment il fallait faire.
– Je ne l’ai pas entendu, monsieur Gigonnet ; sans cela, je ne serais pas venu à Kétokola aujourd’hui, vous pensez… d’autant moins que notre vache a vêlé cette nuit…
– Allons, asseyez-vous ; et trinquez avec nous. Je vous dirai ce qu’il faut faire. Joséphine, ma vieille branche, donne donc une autre bouteille et un verre pour le père Vaupré. »
Dès que Vaupré fut assis, Gigonnet ralluma sa pipe éteinte ; et, toujours imperturbable et sérieux :
« C’est très simple, dit-il… Voilà : vous laverez la figure de votre femme avec de l’eau froide d’abord, puis avec beaucoup d’eau chaude… L’eau froide ne fera pas grand-effet, et fera souffrir la mère ; mais l’eau chaude enlèvera tout, miel et plume, plume et miel.
– Ah ! si ce n’est que ça ! Je n’y avais pas songé.
– Non, ça n’est pas tout… Vous avez un rasoir chez vous ?
– Un, comment ?
– Un rasoir.
– Non, je n’ai point de rasoir.
– Ah ! vous n’avez point de rasoir ! Moi non plus, d’ailleurs… En as-tu un, toi, Bergniot ?
– Non, répond le compère Bergniot.
– Moi non plus ; moi non plus ; moi non plus, affirmèrent les trois autres habitués de la Poêle sèche.
– Diable, fit Gigonnet… Ah ! mais j’y pense ; il y a monsieur le maire qui en a un. Nous sommes sauvés… Dites donc, père Vaupré, vous allez aller chez le maire, et vous lui demanderez son rasoir. Il vous le prêtera. C’est un bien bon homme… Quand votre femme sera lavée complètement, vous lui passerez le rasoir sur la figure – mais pas avec le fil, avec le dos – ça lui fera moins de mal. Vous m’avez compris ?
– Oui, monsieur Gigonnet. Il faudra d’abord laver ma femme à l’eau froide, puis à l’eau chaude, et passer, après, le dos du rasoir sur toute la figure.
– C’est cela.
– Mais, monsieur le Maire, objecta Vaupré, voudra-t-il bien me prêter son rasoir ?
– Oh ! bien sûr, affirma Gigonnet. Vous lui direz pourquoi c’est faire ; et quand il s’agit de rendre service à quelqu’un… vous savez qu’il a le cœur sur la main !
– Certainement, dirent en chœur les habitués, que notre maire est un homme bien complaisant. Il vous le prêtera. C’est certain. C’est sûr. »
Vaupré partit, d’autant plus enchanté qu’on avait refusé de lui laisser payer une bouteille qu’il voulait offrir. Il alla trouver le maire, lui expliqua son cas longuement ; et humblement, avec des formules de politesse, lui demanda son rasoir.
Le maire, lorsqu’il eut compris, partit d’un bel éclat de rire, et expliqua au paysan comme quoi le gniaff s’était joué de lui, de la plus belle façon.
Vaupré, furieux, sortit de chez le maire et retourna en hâte vers la Poêle sèche. Son intellect s’ouvrait enfin. Oui, c’était vrai, on s’était moqué de lui ; mais Gigonnet lui paierait ça.
Comme il entrait, plutôt rageur que honteux, de grands éclats de rire l’accueillirent.
Du coup, devant ces visages narquois, il ne douta plus.
« Tu me paieras cela, espèce de « gniaff ! » clama-t-il… Et, tiens, reçois ce coup de bâton, pour t’apprendre à te moquer des gens ! »
Mais le bâton n’atteignit que le goulot d’une bouteille, qu’il cassa net.
Gigonnet, toujours riant, dit à Vaupré de se calmer.
« Est-ce ma faute si tu es si bête, animal ! »
Et comme le bâton voulait encore faire de ses farces, Gigonnet, très vigoureux, saisit Vaupré à bras-le-corps, et le mit dehors, après une courte lutte.
« Tu me le paieras quand même, vociféra Vaupré… Je m’en vais trouver le juge de paix ; et nous verrons ce que ça te coûtera de te moquer des gens ! »
Vaupré esquissa un dernier moulinet avec son bâton et partit, la tête basse, mais brûlante de colère. Le gniaff et sa bande continuèrent à rire et à boire ; et ils n’eurent tous, le soir encore, rien à envier à la plus pocharde des grives.
Bref, quelques jours après, Gigonnet fut invité à comparaître devant le juge de paix de Bouillencru.
L’histoire ayant fait du bruit, non seulement à Kétokola, mais au Pouézerit, mais à la Fiole, au Riorthais, le jeudi, jour de l’audience, la salle de la justice de paix de Bouillencru n’était pas assez vaste pour contenir le quart des gens qui s’y étaient rendus, curieux de voir comment allait se juger cette cause grasse.
Les divers incidents de l’affaire furent racontés par Vaupré lui-même, sa femme et deux ou trois témoins.
À chaque question du juge, Gigonnet affirmait de la tête que ce que l’on venait de dire était l’exacte vérité. Il regardait la salle d’un air satisfait, se sentant admiré, et répondait, toujours orgueilleux et narquois :
« Parfaitement ! C’est vrai, monsieur mon juge. »
On se tordait, littéralement, dans tous les coins de la salle. Le juge lui-même avait peine à tenir son sérieux.
De la séance, je ne veux retenir que le verdict, bien drôle lui aussi, qui condamna le sieur Gigonnet, dit « le Gniaff, » aux dépens et à cinq francs d’amende, POUR EXERCICE ILLÉGAL DE LA MÉDECINE.
« Ah ! je peux toujours bien me vanter d’avoir amusé les gens pour cent sous, » se contenta de dire, en sortant, ce fat de Gigonnet.
–––––
☞ Sous la signature de Gustave Guitton et le titre : « Le Mal de dents, » in Progrès de la Côte-d’Or, supplément littéraire et scientifique, vingt-neuvième année, n° 164, dimanche 13 juin 1897
☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex et le titre : « La Farce du Gniaff, » in Les Romans inédits, cinquième série, n° 20, 1900
☞ Sous le pseudonyme de Jean Charlas et le titre : « Médecine illégale, » in Supplément illustré du Petit Comtois, onzième année, n° 31, dimanche 31 juillet 1910 ; in Supplément comique et amusant de l’Impartial de l’Est, douzième année, n° 31, dimanche 31 juillet 1910 ; in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, treizième année, n° 31, dimanche 31 juillet 1910 ; in Les Récits de la Jeunesse, n° 54, lundi 1er août 1910 ; in L’Ouvrière, journal illustré, n° 149, lundi 1er août 1910 ; in Les Romans de la Jeunesse, n° 55, lundi 1er août 1910 ; in L’Ouvrière, journal illustré, n° 149, lundi 1er août 1910 ; in Mon Camarade, n° 60, lundi 1er août 1910.



LA TRENTAINE
–––––
Quand aux oreilles de la dédaigneuse Louise eut sonné le glas de la trentaine, elle tressaillit lugubrement, et, les nerfs brisés, pleura d’amères larmes. Elle se souvint.
Autrefois, il y a plus de dix ans, elle avait reçu le premier aveu d’amour ; elle avait ri, car son amoureux, sans être infirme, n’avait rien d’un Adonis, sans être pauvre n’avait pas trente mille francs de rente. Elle méprisa, hautaine, le jeune docteur Labassat et sa demande en mariage.
Durant cinq ans, elle refusa également quatorze partis avantageux. Quand elle eut vingt-six ans, sa réputation de dédaigneuse était faite. Ses nombreux refus avaient mis en fuite tous les candidats à sa main.
Et voici que Louise avait trente ans maintenant ; elle restait fille et se lamentait dans la solitude de son cœur. Combien elle regrettait son arrogance d’autrefois ! Allait-elle donc demeurer seule, passer sa vie sans caresses et sans soutien, puis mourir délaissée, à peine pleurée de ses neveux préoccupés de son héritage ? Elle regretta d’avoir été dédaigneuse et hautaine, et, comme elle avait conservé avec Labassat de bonnes relations d’amitié ; comme Labassat, de son côté, était demeuré célibataire… elle espéra.
Un mercredi, Louise rencontra Labassat dans une soirée dansante.
Louise crut le moment favorable pour mettre son projet à exécution. Le salon était plein où l’on dansait ; dans un petit salon à côté se trouvait l’orchestre, un piano cacophone, et le musicien, un vieil homme très sourd.
Labassat étant venu saluer Louise, celle-ci le retint un peu auprès d’elle.
LOUISE. – Vous ne dansez pas ?
LABASSAT. – Non, en vérité ; je sais peu danser et n’aime guère la danse.
LOUISE. – Causons alors, voulez-vous ?
LABASSAT. – Je le veux bien. Mais on va venir vous inviter tout à l’heure ; le moment me semble mal choisi.
LOUISE. – Je ne danserai pas ce soir : j’ai un peu de migraine.
LABASSAT. – L’antipyrine…
LOUISE. – Oh ! docteur, ce n’est pas une consultation que je vous demande. Seulement, comme je ne veux pas danser et que je connais votre horreur de la danse, j’ai pensé à vous pour me tenir compagnie.
LABASSAT. – C’est très aimable.
LOUISE. – Car vous ne jouez pas non plus. Vous êtes un homme parfait, vous.
LABASSAT. – De plus en plus aimable.
LOUISE. – Mais avec ce bruit de souliers sur le plancher, on ne s’entend guère. Vous me restez, n’est-ce pas ?
LABASSAT. – Avec infiniment de plaisir.
LOUISE. – Vous êtes charmant. Eh bien ! passons dans le salon du pianiste. Nous nous assoirons sur la banquette ; on s’entendra mieux que dans cette salle, où l’on danse, où l’on rit, où l’on cause.
LOUISE. – On est bien ici.
LABASSAT. – Très bien.
LOUISE. – Vous ne trouvez pas qu’on respire mieux, plus librement, dans ce petit salon. Il est très joli, ce petit salon.
LABASSAT. – Très joli ; on a changé dernièrement ses tentures.
LOUISE. – Voyez donc comme toutes ces dames et ces jeunes filles ont l’air gai ; elles paraissent s’amuser beaucoup.
LABASSAT. – Beaucoup.
LOUISE. – C’est drôle, il y a des jours où j’aime la danse à la folie ; je danserais sur des rebords de croisée, et ce soir, ma malheureuse migraine…
LABASSAT. – Je vous l’ai dit, mademoiselle ; l’antipyrine est le seul médicament…
LOUISE. – Encore une fois, cher monsieur, merci de votre aimable consultation ; mais je doute que l’antipyrine puisse me guérir. Voyons, parlons d’autres choses, voulez-vous ?
LABASSAT. – Je suis votre serviteur.
LOUISE. – Parlons de choses pas terre-à-terre, des choses du cœur ?… Vous êtes donc toujours l’endurci célibataire, – oh ! je vous parle comme une sœur, vous savez ! – le célibataire qui vit et mourra célibataire ?
LABASSAT. – Hélas ! oui, je suis toujours célibataire.
LOUISE. – Les hommes sont bizarres.
LABASSAT. – À qui le dites-vous ! Et les femmes ne le sont-elles pas, elles, bizarres !
LOUISE. – Cela tient au tempérament des gens ; vous avez raison, je crois que le sexe n’y fait rien.
LABASSAT. – Absolument rien.
LOUISE. – Ce ne sont pourtant pas les jeunes filles à marier qui vous manquent. Rien qu’à ce bal… Vous avez mademoiselle Hurtaud, elle est charmante.
LABASSAT. – Charmante.
LOUISE. – Et mademoiselle Simonet, est-elle assez gentille !
LABASSAT. – Gentille !
LOUISE. – Et mademoiselle Des Rosiers qui valse là-bas, est-elle assez mignonne !
LABASSAT. – Oui, mignonne.
LOUISE. – Enfin mademoiselle Lapousset, chacun s’accorde à la trouver adorable.
LABASSAT. – C’est le mot, adorable.
LOUISE. – Et toutes ces demoiselles sont là, à deux pas, devant vos yeux. Vous n’avez qu’à choisir, mortel heureux.
LABASSAT. – Oui.
LOUISE. – Et vous ne choisissez pas ; et ce bal se passera, et d’autres bals encore viendront, et vous ne serez jamais tenté de laisser là votre vie de garçon et de vous créer un foyer.
LABASSAT. – Probablement jamais, en effet.
LOUISE – Vous êtes trop difficile.
LABASSAT. – Difficile, oui, peut-être… Mais que voulez-vous ? Je suis d’un caractère plutôt rêveur ; je m’étais forgé un idéal d’épouse ; tant que je ne trouverai pas la femme idéale que je rêve, je ne me marierai pas, voilà.
LOUISE, baissant les yeux, timidement. – Et pourrait-on connaître votre idéal ?
LABASSAT. – Oh ! mon Dieu, oui ; je puis vous décrire la femme idéale que je rêve.
LOUISE. – Dites.
LABASSAT. – Qualités morales ou qualités physiques ?
LOUISE – Commencez par les qualités morales ; vous direz les autres après.
LABASSAT. – Eh bien, je voudrais une femme de caractère égal, plutôt gai, bonne ménagère, mais ne détestant pas le monde.
LOUISE, les yeux clos et rougissante. – C’est le tour des qualités physiques à présent. Voulez-vous continuer ?
LABASSAT. – Si cela peut vous intéresser.
LOUISE. – Oui.
LABASSAT. – Je voudrais ma femme plutôt grande que petite, la taille fine et bien prise… (Louise rougit) de petits pieds, de petites mains, une tête régulière aux yeux pleins de douceur et de charme… (Louise pâlit d’émotion) et blonde ; oui, je la voudrais blonde.
LOUISE se lève, très exaltée, et regarde tendrement Labassat. – Oui, mon ami ; oh ! vous avez raison ; nous sommes faits l’un pour l’autre.
LABASSAT, très froid. – Ah ! j’oubliais de vous le dire. Ce à quoi je tiens surtout, c’est que ma future n’ait pas plus de dix-neuf ans.
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☞ Sous la signature de Gustave Guitton et le titre : « La Dédaigneuse, » in Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne, trentième année, n° 33, dimanche 27 février 1898 ; in Journal de Saint-Denis, moniteur général de la banlieue de Paris, dix-neuvième année, n° 1641, jeudi 17 mars 1898 ; « Variétés, » in La Vigie algérienne, journal politique quotidien, vingt-sixième année, troisième série, n° 66, lundi 25 avril 1898 ; in Le Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins, vingt-deuxième année, n° 2047, jeudi 28 juillet 1898 ; in Le Pays de Montbéliard, journal républicain démocratique, septième année, n° 686, jeudi 10 août 1899 ; « Variété, » in Gazette d’Annonay, journal hebdomadaire, douzième année, n° 581, samedi 20 janvier 1900 ; in Tablettes marseillaises, douzième année, n° 590, mardi 23 juin 1903.
☞ Sous la signature de Jean Duplex et le titre : « La Trentaine, » in L’Abeille du Gâtinais, supplément littéraire illustré, troisième année, n° 31, samedi 4 août 1900 ; in La Semaine illustrée, lectures pour le dimanche [Vermot éditeur], troisième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in Journal de Dreux, supplément illustré, deuxième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in L’Avenir du Cantal, supplément illustré du dimanche, deuxième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in L’Impartial de l’Est, supplément illustré, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in Le Petit Méridional, supplément illustré du dimanche, troisième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in Le Télégramme, journal de la démocratie du Midi, supplément littéraire illustré, deuxième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in Le Petit Dauphinois illustré, supplément du dimanche, deuxième année, n° 62, dimanche 5 août 1900 ; in Supplément illustré du Moniteur des Côtes-du-Nord, deuxième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in Journal de Dreux, supplément illustré, deuxième année, n° 31, dimanche 5 août 1900 ; in L’Indépendant de Saint-Claude, supplément littéraire illustré, première année, n° 44, samedi 11 août 1900.


PIERROT
–––––
Lorsqu’il vint au monde, par une froide nuit de novembre, son père constata son sexe d’un rapide coup d’œil et, tout joyeux, s’écria : « Un fils, mes amis ; j’ai un fils ! »
La mère, encore pâmée, l’entendit et esquissa un pâle sourire de ravissement.
Le baptême se fit aux relevailles. On l’appela Pierrot.
Pierrot ! nom commun, nom ridicule un peu peut-être ; mais enfin le parrain l’avait voulu ainsi, car il s’appelait Pierre et trouvait joli le diminutif.
Pierrot s’appela donc Pierrot.
*
Il n’était point joli, joli, Pierrot. Ses oreilles se déployaient en feuilles de chou de chaque côté de sa figure ; sa bouche semblait avoir été coupée en biais d’un dur coup de hache ; son nez était camard ; son front bombé étrangement, son crâne pointu et ses cheveux rouges.
Tel qu’il se présenta au monde, tel ses parents l’aimèrent, le cajolèrent, le dorlotèrent, en prirent soin, comme de son trésor à grand-peine amassé un avare.
Pierrot grandit, l’œil vague et terne généralement, et brillant parfois d’une lueur de désir.
*
La mère était âgée et pas très forte ; une nourrice fut donnée à Pierrot.
Il tétait plutôt pour ne pas mourir de faim et pour faire plaisir au sein qui s’offrait, que pour sa satisfaction personnelle. Sa corvée finie, on le mettait dans son berceau, et, très doux, s’il ne dormait pas de suite bercé du refrain de la mère, son plus grand plaisir était de regarder, attendri, rêveur, le ciel de son petit lit, très longtemps, jusqu’à l’extase.
*
Quand Pierrot fut sevré du bon lait de sa nourrice, il se laissa faire ; car, au fond, peu lui importait de se nourrir de lait, ou du pain blanc et de la viande d’animaux que mangent les hommes.
Quelques coliques furent la suite de son sevrage.
On lui donna bientôt la petite culotte courte des enfants ; il accepta la culotte, rien que pour ne pas contrarier papa et maman ; mais il aurait bien voulu rester toujours instinctif, plutôt qu’intelligent et raisonnable, dans les langes premiers du berceau.
Ses parents mirent Pierrot à l’asile ; et bientôt le ba-be-bi-bo-bu n’eut pas de secrets pour lui. L’institutrice, émerveillée des progrès que faisait l’enfant, cita Pierrot partout pour son intelligence extraordinaire et les auteurs de Pierrot fondèrent sur lui les plus grandes espérances.
Pierrot fut, si c’est possible, dorloté avec plus de soins encore qu’auparavant ; et, très reconnaissant, il en aima davantage papa et et maman Pierrot.
*
De quatre ans à dix ans, sa joie était de regarder voler les papillons, à la saison d’été. Il suivait de l’œil, avec un égal plaisir, les hirondelles dans leur envol. Il adorait les fleurs multicolores, et, quand venait l’hiver, il restait de longues heures à sa croisée ouverte, à regarder tomber la neige blanche et à jeter, compatissant, aux moineaux quêteurs de nourriture, de la mie de pain et du bon grain, dont, pour eux, il avait toujours une poche pleine.
Il ne dédaignait pas non plus de faire des pâtés de sable sur la grève de la mer, des tours de boue dans les ruisseaux ; et il éprouvait un agréable serrement de cœur lorsque l’eau venait à détruire son ouvrage.
*
Pierrot, vers la même époque de sa vie, fut en outre pris d’une belle passion pour les cartes, non qu’il connût et aimât l’écarté, le whist ou le boston – il dédaignait ces jeux – ; mais son plus grand plaisir était, sur la table familiale, de construire des châteaux de cartes.
Lorsque à grand-peine, il avait édifié les murs de sa fragile maison, il contemplait son œuvre, hypnotisé, durant des minutes entières.
Mais qu’une bonne vint à refermer la porte avec fracas, que le château de cartes oscillant sur sa base s’effondrât, Pierrot, dans son for intérieur, se sentait pleurer. Pieusement, il ramassait ses cartes, en formait un paquet, soigneusement, et le cachait au plus profond d’un tiroir… pour recommencer la construction de son château le soir du lendemain.
*
Le père et la mère de Pierrot étaient de petits commerçants aisés dont les affaires prospéraient ; aussi lui voulurent-ils donner une éducation libérale, car c’étaient les plus grandes espérances qu’ils fondaient sur leur rejeton.
Donc Pierrot, à onze ans, fut mis dans un lycée.
Adieu les pâtés de sable et de boue, les châteaux de cartes, surtout sur la table ronde de la salle à manger.
On lui promettait bien de bons petits camarades, on faisait bien luire à ses yeux le leurre d’une gloire prochaine ; il se résigna pour ne mécontenter personne, mais il partit le cœur navré.
*
Une vie de misère et de vexations commença pour Pierrot.
De la même façon qu’il avait été autrefois sevré du bon lait de sa nourrice, il le fut désormais, et il en souffrit davantage, de toutes les joies de sa première enfance.
L’hiver, il n’avait plus de grains dans les poches à jeter aux petits affamés de la marâtre saison ; à peine conservait-il quelques mies de pain prises au réfectoire, mais il ne pouvait même pas jeter ces mies aux petits oiseaux, car tous s’effarouchaient à l’heure tapageuse de la récréation.
L’été, durant les promenades, il ne pouvait s’écarter de ses camarades pour aller chercher aux champs des fleurs bleues et des papillons d’or. Le maître était là !
*
Pierrot ne fut pas un indiscipliné ; il ne fut pas un travailleur non plus. Décidément, il était moins intelligent qu’on avait cru tout d’abord, car, à chaque distribution de prix, le nom de Pierrot ne figurait sur le palmarès que trois ou quatre fois.
Quand arriva l’examen de rhétorique, il fut reçu ; il passa également sa philosophie, pas brillamment, mais il passa. Une dépêche apprit à papa et maman Pierrot le succès de leur fils, et ceux-ci sentirent dans leur cœur renaître un noble orgueil.
*
Pierrot avait conservé un assez mauvais souvenir de sa vie de lycée. Adorant la liberté d’action, le lycée lui semblait être une prison et, à certains moments, un bagne.
Ses camarades, sans détester Pierrot, se moquaient de lui. Lorsqu’ils voulaient railler sa morosité, ils l’appelaient : Ours ; quand ils voulaient rire de sa laideur, ils l’appelaient Lustucru… à cause de son crâne pointu.
Pierrot souffrait ces petits affronts en silence, les yeux vagues et paternes.
Il se lia même de forte amitié avec deux jeunes lycéens qui se contentaient de le nommer Lustucru, et ne le nommaient jamais Ours, car cette dernière appellation lui était la plus pénible.
*
Quand Pierrot eut dit adieu au lycée et à ses ennuis, père Pierrot dit à son fils cette parole sentencieuse :
« Mon fils, le droit mène à tout. Va faire ton droit.
– Oui, papa, » répondit Pierrot simplement.
Et il attendit avec une grande joie que vint le moment de son départ pour la capitale ; car, pour lui, la liberté ne pouvait se trouver qu’au milieu des foules.
Il s’installa dans la rue Monsieur-le-Prince, prit sa première inscription de droit, alla trois fois au cours… et délaissa le droit pour la musique.
*
Il avait vingt ans à son arrivée à Paris. Comme beaucoup de jeunes hommes de province, il n’avait jamais pu entendre de belles et harmonieuses mélodies, de grands airs d’opéras à large envolée, de sonores voix d’hommes, d’angéliques voix de femmes chantant doux comme des harpes d’Éolie.
Sa fréquentation des deux Opéras et des grands concerts artistiques l’amena à se frapper le front, comme jadis Corrège ; et il s’écria : « Et moi aussi, je suis musicien ! »
Laissant là, poussiéreux, Cujas et Barlhole, sans en rien dire à papa Pierrot, il convertit l’argent des inscriptions de droit en cachets de leçons de musique à de bons virtuoses.
Huit heures par jour, il étudiait la musique sur un piano cacophone. Au bout de dix mois d’un labeur incessant, Pierrot était devenu un fort amateur ; après un an, il gonflait les glandes lacrymales de ses auditeurs en faisant chanter son violon aux notes magiques. Dès lors, il ne cessa de faire de la musique pratique et théorique ; les secrets du contrepoint n’existèrent plus pour lui. Et il était heureux lorsque, sous l’archet, vibraient à la fois les cordes de son violon et les fibres de son cœur.
*
Il eut, durant les trois premières années qu’il passa à Paris, pas mal d’aventures de femmes.
Et dans la capitale, comme son cœur s’ouvrait à l’amour, il fit connaissance d’une gentille petite ouvrière. Il eut d’abord, avec la jeune fille, des rendez-vous platoniques puis, s’apercevant que la jeune ouvrière réalisait son idéal féminin, il en fit sa maîtresse.
Il était généreux, mais il n’était pas beau ; Pierrot, un jour, vit donc de ses propres yeux que sa maîtresse le trompait avec un jeune gandin du quartier Latin.
Papa Pierrot, des suites de cette aventure, n’eut à payer, au bout de l’an, qu’une quinzaine de cents francs de frais supplémentaires. C’est si cher, les études de droit ; il est vrai que ça mène à tout.
*
Un peu revenu de ses illusions sur la fidélité des jeunes ouvrières, Pierrot chercha dans d’autres milieux la femme idéale qu’il rêvait.
Il fit quelques conquêtes grâce à sa virtuosité de musicien ; mais ces conquêtes ne duraient jamais plus de huit jours.
Dans les petites rues du Quartier, sur les quais, au Palais-Royal, sur les grands boulevards, Pierrot chercha l’Élue. À ce dur métier de noctambule, car, le jour, il faisait de la musique, il n’attrapa que des cors aux pieds.
*
Il allait ainsi, dans son rêve, touchant régulièrement sa pension mensuelle, sans se préoccuper des nécessités de la vie.
Au bout de trois ans, interrogé par son père, il dut avouer l’emploi de son temps. C’était bien simple ; il ne se sentait aucun goût pour le droit, très aride, et il l’avait abandonné pour la musique, pour laquelle il se sentait les plus grandes dispositions.
Le père Pierrot, à cette nouvelle, sans faire aucun reproche à son fils, tomba mort à ses pieds ; et mère Pierrot, ne pouvant survivre à son mari, trépassa sur le cadavre encore chaud de son époux.
Pierrot pleura beaucoup la mort de ses parents ; et les larmes qu’il versa furent sincères, et salées de regrets cuisants.
*
Puis, comme il héritait d’une dizaine de mille francs de rentes, il fit sculpter un beau monument de granit au cimetière, fit graver sur une plaque de marbre les deux noms de ses parents, les assura en lettres d’or d’un regret éternel, vendit ses immeubles pour ne pas être harcelé des demandes de réparations de ses locataires, emporta son argent et retourna à Paris où il s’installa confortablement dans une élégante garçonnière.
*
Pour placer son argent avantageusement, Pierrot fut obligé de faire connaissance d’agents d’affaires.
Ceux-ci lui promirent monts et merveilles. Comme Pierrot ne soupçonnait même pas la malhonnêteté chez un seul de ses semblables, au bout de huit jours, les deux cent cinquante mille francs qu’il avait emportés dans sa valise se trouvèrent être ainsi placés :
Cent actions de la Compagnie d’exploitation des Guanos aurifères du Pérou.
Trente actions du Comptoir financier de l’île de Spitzberg.
Quarante obligations de la Société des Bateaux-pêcheurs à la ligne.
Et soixante obligations de la Société des roues de voiture en celluloïd ininflammable.
Chaque action, chaque obligation, devaient rapporter au moins dix pour cent.
Comme Pierrot n’avait conservé que deux ou trois mille francs d’argent de poche, au bout de six mois il se trouva ruiné.
*
Pierrot, à la nouvelle de sa ruine, eut seulement un dédaigneux haussement d’épaules pour les gens qui l’avaient trompé.
Il chercha un engagement dans un orchestre et le trouva vite, car il avait acquis un commencement de réputation dans le monde des musiciens. Durant quinze ans, il tint avec succès l’emploi de premier violon dans différents grands concerts, et de second violon à l’Académie de musique subventionnée par le gouvernement.
*
Vers trente-cinq ans, Pierrot s’était marié. Il ne connut pas longtemps les délices de la lune de miel.
Étant allé passer quinze jours, en voyage de noce, sur une plage des bords de l’Océan, dès le troisième jour de leur arrivée les deux époux étaient brouillés. Au lieu de profiter du beau ciel qu’il faisait dehors pour aller excursionner vers quelque site, ils passaient leur temps à la véranda de leur appartement, sans se dire un mot aimable, la femme boudeuse et regardant la mer, Pierrot navré de la continuité de sa guigne.
Il fut suprêmement navré de voir que sa femme était d’humeur rêche et acariâtre ; et il se prit à regretter l’heureux temps de sa jeunesse, où ses camarades du lycée l’appelaient : Ours et Lustucru.
Il ne fut pas heureux en ménage ; et les deux enfants qu’il eut de son union lui parurent trop beaux pour qu’il s’en crût le père. La femme courait la fête, les bals, et tandis qu’il attendait, mélancolique, devant la table dressée, elle revenait de quelque fête en flirt et passait dédaigneuse devant lui, soulevant ironiquement le loup qui mal dissimulait ses traits. Il n’en continua pas moins à donner des leçons de musique et à tenir chaque soir son archet magistral dans les concerts.
Car c’était seulement l’archet à la main qu’il se sentait heureux, loin de ses enfants qu’il ne pouvait aimer, loin de sa femme qu’il détestait.
*
Quand Pierrot eut cinquante ans, une fièvre typhoïde le saisit. Il garda le lit huit jours, soigné tant bien que mal par sa compagne. Puis une méningite survint qui lui fêla le cerveau. Dans son délire, Pierrot dit des choses bizarres :
« Ze veux des fleurs, des belles fleurs bleues… et zaunes… et rouzes… donner à manzer aux petits oiseaux… châteaux de cartes, châteaux en Espagne ! »
Et comme sa femme, inquiète, s’approchait, Pierrot ajouta :
« Ze veux du bonbon, du nougat, na !… »
Puis il mourut.
–––––
☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Les Romans inédits, quatrième série, n° 28, 1899


MÉMOIRES D’UNE FLEUR D’ORANGER
–––––
Depuis les Rayons X et le spiritisme, rien n’est impossible à la science. À l’aide d’instruments d’une délicatesse inouïe, un savant de nos amis est parvenu à noter les pensées et les impressions d’une fleur d’oranger. Nous sommes heureux d’en donner la primeur aux lecteurs des Romans Inédits.
*
Je suis née à Nice, sur un bel arbre, planté dans les jardins d’un riche horticulteur.
Les premières émotions de ma vie furent délicieuses, et je garde, au fond de ma corolle, le souvenir impérissable de la mer azurée, du beau ciel et des insectes d’or, qui venaient nous caresser sans vergogne, moi et mes sœurs.
J’espérais, comme beaucoup de mes aînées, être heureusement fécondée, et devenir une de ces belles pommes d’or dont la conquête fit la gloire d’Hercule. Il faut vous dire que j’ai appris un peu de mythologie, au cours de mes voyages.
Je me laissais ainsi vivre insoucieuse, baignée dans l’atmosphère tiède et pure, lorsqu’un matin, la voix du maître retentit à travers le jardin. Il grondait son personnel, et parlait d’un grand envoi qu’il devait faire à Paris, à un magasin de nouveautés parisien, portant l’enseigne de : À LA JEUNE ÉPOUSE.
Je comprenais mal la portée de ces paroles. J’en eus bientôt l’explication.
Une demi-douzaine de jeunes filles, très brunes, douées d’un fort accent piémontais, se précipitèrent vers les arbres qui nous avaient donné naissance, armées de ciseaux.
En un coup d’œil, le saccage fut complet. Mes sœurs, brutalement arrachées, étaient jetées dans de grands paniers d’osier fin. Je comptais échapper à un destin aussi fatal, en me dissimulant, toute tremblante, sous une feuille. Je n’y pus réussir.
Je me sentis pincée entre deux doigts, puis j’éprouvai une douleur aiguë. Ma sève coulait à grands flots ; je crus que j’allais mourir.
J’étais frappée à mort.
Car, depuis la barbare mutilation que j’ai subie, je n’ai jamais retrouvé la belle santé de mes jeunes ans. J’ai toujours été en m’affaiblissant. J’ai jauni, et me suis ratatinée comme une petite vieille ; et je sens que mon parfum, qui est notre âme, à nous autres fleurs, va graduellement s’évaporant. Bientôt, je serai morte ; et il ne survivra de moi que le souvenir de quelques journées de bonheur, suivies de longues et cruelles amertumes.
Quand je revins à moi, car la perte de ma sève avait provoqué un long évanouissement, je me trouvai entassée, avec des centaines de mes compagnes, dans une prison sans lumière et sans air.
Une vieille fleur, qui s’était emparée d’un des coins les plus commodes, affirma gravement que nous étions toutes condamnées à la déportation… Qu’avions-nous donc fait, grand Dieu !
Jamais parole ne fut plus vraie que celle de la vieille fleur.
Depuis, j’ai toujours vécu sous un ciel gris, pluvieux, maussade, empuanti par les fumées d’usines, privée de toute sève nourricière, loin des caresses des galants insectes qui m’avaient adulée au cours de ma rayonnante jeunesse.
Vivre ainsi, ce n’est pas vivre.
Ces malheurs ont, d’ailleurs, modifié mes vues politiques… Conservatrice, tant que rien ne m’a manqué, dans les beaux jardins de Nice, je fais maintenant partie de l’opposition. Ah ! l’on a bien raison de dire qu’il y a des réformes urgentes à faire. La première de toutes serait de voter une loi protectrice des fleurs.
De quel droit condamne-t-on d’innocentes corolles à la mutilation d’abord, à la déportation ensuite ?
Mais ne nous égarons pas dans la politique. Je reviens à mon histoire.
Après avoir été enchaînée, en bouquet, avec quelques-unes de mes sœurs, après avoir été stérilisée par d’ignobles produits chimiques, je fus attachée au corsage d’un mannequin, qui figurait une jeune mariée, et exposée dans une vitrine.
Le bon marché de la toilette que j’étais chargée d’orner, séduisit deux amoureux qui flânaient, le long des boutiques, et qui étaient à la veille de leur mariage.
« Vois-tu cette robe, Léon ?… Quarante-neuf quatre-vingt-quinze, ce n’est vraiment pas cher.
– Je n’ai rien à te refuser, ma chère Armandine, » fit Léon, en pinçant amoureusement la taille de sa future.
Tous deux entrèrent.
Le soir même, je fus transporté dans la mansarde qu’habitaient les amoureux.
Là, je fus grandement choquée de m’apercevoir qu’Armandine n’avait plus aucun droit de me porter. Si j’en juge par ce que je vis et entendis, la jeune fille n’aurait pas grand-chose de neuf à accorder à son mari, le lendemain…
Et j’allais servir de témoin et de complice à une pareille comédie, le jour de la noce ! J’en frémissais de honte, dans ma boîte de carton.
J’essayais, vainement, de fermer mes pétales. Les deux futurs époux firent un tel sabbat que je ne pus dormir.
Pendant qu’ils s’acharnaient à démolir leur sommier, j’étais livrée aux plus sombres réflexions… Quel allait être mon avenir ?
Je l’ignorais absolument. Je nageais en en plein inconnu ; et mes sœurs, que je consultai, n’en savaient pas plus que moi.

Le lendemain, Armandine revêtit sa robe blanche et m’attacha à son corsage.
Combien les apparences sont trompeuses ! En la voyant, toute rose, les yeux baissés, souriant doucement sous son voile blanc, tout le monde admirait l’innocente mariée ; et j’entendis un bon bourgeois s’écrier, au passage du cortège :
« À la bonne heure !… C’est un spectacle à la fois moral et ragaillardissant, que de voir une jeune vierge s’avancer ainsi, gravement, vers l’autel. »
Je savais trop, moi, jusqu’à quel point le pauvre homme se trompait.
À la place d’Armandine, quoique très blanche, je serais devenue rose comme une fleur de pommier, à entendre de semblables compliments. Mais elle, au contraire, les acceptait comme une chose due. Elle se cambrait, prenait de petits airs de tête, comme un cheval de cirque qui suit la musique, et paraissait croire, comme on dit, que c’était arrivé.
À l’église et à la mairie, je ne m’ennuyai pas trop. J’approuvai de tout cœur les bons conseils que donnèrent, aux nouveaux mariés, le prêtre et l’officier de l’état civil. Hélas ! c’était bien du temps perdu. Je constatai, ce jour-là même, que Léon était ivrogne et Armandine fêtarde et coquette.
Léon était ouvrier tapissier. Il avait organisé, pour ses invités, qui habitaient tous le faubourg Saint-Antoine, une promenade au Bois de Vincennes, suivie d’un dîner au restaurant. Avant la fin du repas, Léon était ivre comme un Polonais et se chamaillait avec le patron du restaurant. Armandine, elle, profitait de l’état d’ébriété de son époux, pour se faire conter fleurette par un robuste scieur de long.
Très éméché par l’absorption du champagne à trente-cinq sous la bouteille, Armandine laissait prendre à son amoureux les plus indécentes privautés.
J’eus la mortification d’être toute froissée, par une de leurs accolades, dans un couloir.
À deux heures du matin, le retour de la noce fut mélancolique. Léon se heurtait contre les becs de gaz, et Armandine lui disait les plus grosses injures, parce qu’il avait refusé d’aller finir la fête en soupant aux Halles. Pourtant, les nouveaux époux se réconcilièrent sur l’oreiller.

J’avais eu tant de fatigue et d’émotion, cette journée-là, que je finis par m’endormir, mais d’un mauvais sommeil.
Quand je me réveillai, j’étais prisonnière sous un globe de verre, où l’on m’avait placée, pour servir d’éternel souvenir commémoratif, en quelque sorte, à la virginité d’Armandine, officiellement sacrifiée ce jour-là.
C’est là que j’ai passé de bien longues et de bien tristes années.
Léon et Armandine n’étaient pas mariés depuis huit jours qu’ils se chamaillaient déjà, du matin au soir. L’homme rentrait ivre, et la femme le trompait de son mieux. Après le scieur de long, elle prit pour amants des menuisiers, des ébénistes, des garçons de café, un épicier, et jusqu’à un sergent de ville.
Totalement abandonnée sous mon globe, je passais de tristes jours dans la mélancolie et dans l’ennui. On ne parlait plus de moi que pour me faire servir de thème à de grasses plaisanteries, à des allusions obscènes, qui me faisaient mourir de douleur.
De plus, ma santé allait en s’affaiblissant. L’atmosphère confinée du globe m’était très malsaine. Ma tige et mes pétales étaient devenus cassants comme les os des vieillards.
Mais je devais, bientôt, être vengée de toutes les humiliations que j’avais subies.
Un jour qu’Armandine, croyant son mari à l’atelier, s’adonnait à toutes les voluptés dans les bras de son sergent de ville, on frappa brutalement à la porte.
« Au nom de la loi, ouvrez ! »
C’était M. le commissaire de police.
Léon, prévenu par des voisins bavards, de la vie de bâton de chaise que menait son épouse, avait été prier le magistrat de venir constater, légalement, son déshonneur.
Armandine proféra mille insolences à l’adresse de son mari, et même du commissaire de police. Mais le plus piteux, c’était le sergent de ville. Il ne savait où se fourrer.
Quand il se fut rhabillé, le commissaire lui ordonna d’aller l’attendre à son bureau. Il sortit, tout tremblant. Le pauvre diable a dû payer de sa révocation un instant de faiblesse certainement excusable. J’ignore quel a été son destin ; je ne l’ai jamais revu depuis.
Sans attendre le prononcé du divorce, Armandine partit, le soir même, en emportant ses effets sous son bras.
« Des hommes ! cria-t-elle, d’une voix de rogomme, à Léon, en s’en allant… Quelque chose de rare !… Un de perdu, dix de retrouvés ! »

Redevenu célibataire, Léon se donna tout entier à ses goûts d’ivrognerie. Il ne rentrait plus maintenant sans casser quelque objet, dans une furieuse colère d’alcoolique. Souvent, même, il couchait au violon, ou était remonté, à force de bras, jusque chez lui par des amis complaisants.
Je tremblais qu’au cours de ses fureurs, il ne pulvérisât, d’un coup de poing, le globe fragile qui me servait à la fois de prison et d’abri… La Providence m’évita ce malheur.
Si invraisemblable que cela paraisse, Léon, atteint d’une grave maladie d’estomac, cessa de boire et, pour avoir quelqu’un à le soigner, il résolut de convoler en secondes noces.
Il était jeune encore. Il jeta son dévolu sur une apprentie fleuriste, qu’il rencontrait, tous les soirs, en revenant de l’atelier. Je dois dire, à la louange de la jeune Clémence, qu’elle se montra d’une vertu farouche jusqu’au jour du mariage.
Je n’en revenais pas d’étonnement. L’humanité était donc meilleure que je ne supposais…
Léon sobre, Clémence vertueuse ; c’en était assez pour me faire abandonner les idées misanthropiques que m’avaient inspirées la maladie et la réclusion.
Hélas ! je ne savais guère quel malheur allait encore fondre sur moi !… Le jour même des noces, Clémence dit à Léon, en me désignant sous mon globe :
« Qu’est-ce cela ? La fleur d’oranger de ta première ? »
Léon me prit et, me tendant à la jeune femme :
« Tu peux en faire ce que tu voudras, ricana-t-il… Je ne sais même pas pourquoi j’ai conservé cela.
– Que veux-tu que j’en fasse ? riposta Clémence… Ce n’est bon qu’à jeter au feu ou à mettre au grenier. »
Il n’y avait, heureusement, pas de feu dans la cheminée. Cette exécution brutale et sommaire me fut épargnée. Je fus portée au grenier.
J’achève de m’y éteindre lentement, entre des cartons poussiéreux et des litres vides. Couverte d’une immonde poussière, insultée par les araignées, j’ai employé le peu de vie qui me restait à rédiger ces notes, qui apprendront un jour au monde la simple, touchante et douloureuse histoire de la plus infortunée des fleurs d’oranger…
Pour copie conforme :
Jean Duplex.
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☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Les Romans inédits, quatrième série, n° 59, 1899 ; repris dans Gil Blas, illustré hebdomadaire, onzième année, n° 35, 30 août 1901
☞ Sous la signature de Gustave Guitton et le titre : « Histoire d’une fleur d’oranger, » dessins de Collot, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2406, samedi 7 janvier 1905. Les gravures sont celles illustrant cette publication.



BARBE-D’OR
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D’où venait ce Ratier, dit Barbe-d’Or, qui depuis plus d’une année terrorisait les habitants du hameau de Chambolles, dans les Ardennes ? C’est ce que personne n’eût pu dire.
Il était arrivé un beau matin, le havresac en bandoulière, le bâton à la main, et avait demandé du travail à un maître carrier du voisinage.
Puis, bientôt las de travailler, il avait abandonné le pic et la pioche, s’était construit une petite cahute de terre et de branchages dans la montagne, et, depuis ce temps, il ne faisait rien autre chose que de courir les bois, braconnant, pêchant ou volant, suivant la circonstance.
Barbe-d’Or était très redouté dans le pays. Son surnom lui venait d’une longue barbe rousse qui lui descendait jusqu’au milieu de la poitrine.
Grand, bien bâti, d’une force herculéenne, il ne manquait pas de cette beauté farouche que la nature imprime presque toujours à ceux qui sont perpétuellement en intime contact avec elle.
Aussi beaucoup des blondes et plantureuses filles de ferme du pays avoisinant s’étaient-elles laissé prendre à ses caresses un peu bourrues, aux ensorceleuses paroles qu’il leur débitait, dans son jargon de trimardeur, dont l’éducation s’est faite sur la berge des grandes routes.
Barbe-d’Or était aussi aimé qu’il était craint. Il dérobait, à la fois, les sourires et les canards, et capturait dans ses filets aussi bien les cœurs que les lapins de garenne.
La haine que lui portaient les gros fermiers et les gars du village, les garde-chasse et les bûcherons, se mélangeait de beaucoup de jalousie.
Bien des jeunes femmes, bien des jeunes filles, en l’absence du mari ou du fiancé, avaient reçu la visite du terrible rôdeur.
Avec son rire aux dents blanches, éclatant dans sa barbe fauve, il se présentait aux portes des maisons isolées et demandait un verre de piquette et un morceau de pain bis, avec des manières à la fois si câlines et si féroces, si caressantes et si brutales, qu’il n’éprouvait jamais de refus.
Quand il avait mangé, il s’installait, allumant sa pipe au foyer de la cheminée, et il restait parfois des heures, faisant la cour à la maîtresse du logis, demi-terrorisée, demi-charmée.
Puis, quand il était venu une fois, il revenait souvent, ayant toujours soin de choisir les heures où le maître était absent.
Cependant, dans le pays, la colère avait grandi contre lui. Les propriétaires de chasse gardée, les maires de village, les gros fermiers s’étaient entendus, avaient organisé des battues pour s’emparer du malandrin.
Malheureusement, il était impossible de le rejoindre.
Depuis longtemps, il avait abandonné la cahute qu’il s’était construite en arrivant dans le pays, et l’on supposait qu’il s’était ménagé d’autres retraites au fond de quelque hallier perdu ou dans les rocs de la montagne.
En réalité, le braconnier couchait souvent dans les granges de quelque fermier, dont les chiens, apprivoisés par lui, n’avaient jamais d’aboiement pour signaler sa présence.
Dans d’autres maisons, il trouvait une hospitalité plus large encore ; telle était celle de la veuve Galuche, la mère d’une superbe blonde de dix-huit ans, et qui habitait à l’écart du village, près des carrières, une petite maison isolée.
La veuve Galuche et sa fille avaient, dans le pays, une réputation déplorable.
De fait, la mère et la fille ne professaient pas, sur le chapitre de la morale, une grande sévérité et n’étaient guère difficiles sur le choix de leurs amoureux de passage.
Mais Barbe-d’Or était pour elles un vieil ami, et même un protecteur. Bien des fois, au milieu de la nuit, elles entendaient frapper d’une façon particulière.
C’était Barbe-d’Or qui arrivait, harassé de fatigue, et portant sous sa veste un beau lièvre ou un couple de poulets, fruit de ses braconnages ou de ses rapines nocturnes.
Le rôdeur embrassait à pleines lèvres la fille Galuche, la grande Rose. La mère s’assurait que rideaux et volets étaient strictement fermés ; et de joyeuses ripailles commençaient.
Souvent, pendant que l’on battait les bois pour le capturer, Barbe-d’Or était tout simplement endormi sur quelques bottes de paille, dans le grenier de la mère Galuche, entre les bras de la grande Rose.
L’hiver, qui dépouille les forêts et rend les cachettes plus rares, était la saison la plus dure pour Barbe-d’Or.
Alors, il réalisait des prodiges d’activité et d’audace. En une nuit, il faisait de véritables hécatombes de gibier, allait vendre sa chasse à la ville voisine ; puis, les poches pleines d’argent, revenait se terrer chez la mère Galuche, d’où il ne sortait plus de quelques jours.
Par malheur pour lui, dans les temps de neige, les gardes suivaient facilement sa piste. Ils reconnaissaient sa trace entre toutes les autres et disaient : « Barbe-d’Or a passé par là, » comme ils auraient dit : « C’est un dix-cors… ou un solitaire. »
Un jour de neige, il fut pris en flagrant délit, en train de poser des collets.
Comme il n’était coupable, en somme, que de braconnage et de vagabondage, il en fut quitte pour quelques mois de prison, mais son chagrin fut grand de passer tout le printemps et la plus grande partie de l’été sous les verrous, loin des baisers de la grande Rose, loin de la verte feuillée où les petits oiseaux se poursuivent avec mille cris joyeux, où les lapereaux cabriolent et broutent les jeunes pousses.
Barbe-d’Or se jura bien de ne plus se faire pincer aussi sottement. Pendant les longues heures mornes de son emprisonnement, il s’était avisé d’un stratagème.
De retour au pays, il se confectionna deux espèces d’échasses fort courtes, qui se terminaient par deux pieds de biche.
De cette façon, la terre avait beau être couverte de neige, les gardes ne trouvaient plus jamais, par les sentiers, l’empreinte des gros souliers à clous de Barbe-d’Or.
Pourtant, leur gibier continuait à disparaître à vue d’œil comme par le passé.
Ce fut un vieux garde-chasse, nommé le père Jacquemin, qui s’aperçut de la ruse.
En étudiant soigneusement un endroit où Barbe-d’Or avait posé un collet, il releva l’empreinte des fameux pieds de biche, s’aperçut facilement qu’au lieu de quatre traces il n’y en avait que deux ; et, sans s’expliquer encore le fait, il suivit patiemment la piste qu’il avait trouvée.
Après maint et maint détours, il arriva, tout droit, à la maison de la veuve Galuche. Les pieds de biche s’arrêtaient juste au seuil de la porte.
« Voilà qui ne m’étonne pas, maugréa le bonhomme. Les coureuses et les braconniers sont faits pour s’entendre. Mais comment diable ce sacripant de Barbe-d’Or fait-il pour marcher sur des pieds de biche ? »
Le vieillard tourna et retourna longtemps le problème dans sa tête, et n’y trouva pas de meilleure solution que de heurter brutalement à la porte de la mère Galuche. Au bout d’un instant, celle-ci vint ouvrir.
« Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur Jacquemin ? demanda-t-elle paisiblement.
– Vous cachez ici le sieur Ratier, dit Barbe-d’Or, que je viens de voir poser un collet dans la partie du bois qui m’est confiée. »
La veuve Galuche interrompit brusquement son interlocuteur et, du ton véhément de l’innocence injustement soupçonnée :
« Ah ! par exemple, monsieur Jacquemin, s’écria-t-elle… quelle idée ! Nous ne cachons personne ici… Regardez plutôt. »
Le bonhomme secoua la tête avec méfiance et inspecta, d’un coup d’œil, l’intérieur de la cuisine.
La mère Galuche le mena dans toutes les autres pièces, et lui permit de regarder dans tous les coins, sans qu’il aperçût son braconnier.
Il découvrit seulement dans le grenier un vieux chapeau de feutre et une pipe culottée.
Mais la veuve Galuche affirma avec énergie que ces objets provenaient de défunt son mari. Le garde-chasse sortit, mal convaincu.
Avant de se retirer, il examina soigneusement le sol couvert de neige, tout autour de la maisonnette. D’une porte extérieure, qui paraissait condamnée par un gros madrier, les traces de pied de biche reprenaient de plus belle et se perdaient sous les taillis.
« C’est par là qu’il a dû s’enfuir, grommela le vieux garde… Courir après lui, maintenant, serait inutile, car il est agile comme un lévrier. Il doit être, à l’heure qu’il est, à deux ou trois kilomètres d’ici. Mais, patience, je le repincerai. »
Tout d’abord, le père Jacquemin alla prévenir la gendarmerie. Il pria le brigadier d’organiser une active surveillance autour de la maisonnette des Galuche.
Les allées et venues des deux femmes furent épiées, et bientôt tout le monde fut convaincu que l’on avait enfin mis la main sur le repaire du redoutable braconnier.
Quelques jours après, le père Jacquemin rencontra deux gendarmes de sa connaissance et leur demanda où ils allaient, de si bon matin.
« Nous allons chez M. Foncin, répondirent-ils. Il vient de nous faire prévenir qu’on avait, cette nuit, pillé sa basse-cour. Il ne lui reste, paraît-il, ni un poulet ni un canard.
– Ce doit être encore cette canaille de Barbe-d’Or, fit le père Jacquemin. J’ai aussi, pour mon compte, à verbaliser contre lui. Si vous le permettez, messieurs, je vous accompagne. »
Comme d’ordinaire, on ne trouva, sur la terre molle, nulle trace de pas. Mais, cette fois, la maréchaussée ne fut pas dupe. Le père Jacquemin, qui avait avec lui ses chiens, leur montra les traces de pieds de biche ; et les intelligents animaux partirent, comme des flèches, dans la direction de la maison Galuche.
« Cette fois, dit le père Jacquemin, je crois que nous le tenons… Mais il ne faut pas le laisser échapper niaisement, comme je l’ai fait la dernière fois. Je vais rester en sentinelle à cette petite porte, par où je suppose qu’il s’est sauvé.
– C’est cela, répondit un des gendarmes. Et, pendant ce temps, nous fouillons la maison, de fond en comble. »
Les gendarmes entrèrent. Dès le seuil, une odeur de plume brûlée les prit au nez. Évidemment, on venait de flamber quelque volaille.
La mère Galuche était fort troublée, et la grande Rose s’était réfugiée au grenier, toute pleurante, disant qu’on accusait injustement sa mère. Mais, à leur grande surprise, les gendarmes ne trouvèrent rien dans le grenier ni dans la cave, où ils étaient descendus.
« Vous voyez bien, dit la mère Galuche, que nous n’avons pas ici ce que vous cherchez… Vous nous accusez d’avoir pris des volailles ; vous n’en avez pas trouvé trace. »
Les gendarmes se retiraient, après avoir fait des excuses, lorsqu’ils entendirent un léger craquement sous le lit.
Ils regardèrent ; ils aperçurent la barbe d’or qui rutilait dans la pénombre.
Ce fut à grand-peine qu’aux yeux de la mère Galuche éplorée, on tira de dessous le lit, par les pieds, l’audacieux braconnier. De dessous la paillasse, on retira également une douzaine de poules déjà toutes plumées.
Pauvre Barbe-d’Or, son affaire était claire. Le vol était indéniable.
Cette fois, il fut condamné sévèrement, ainsi que la mère et la fille Galuche, convaincues de recel et de complicité.
Barbe-d’Or a mieux tourné qu’on ne le pourrait supposer.
Un de nos amis, en ce moment en villégiature dans les Ardennes, et qui s’était intéressé à ce moderne Robin-des-Bois, m’écrit qu’aussitôt sa peine finie, Barbe-d’Or a épousé la grande Rose.
Il habite avec elle, en tout bien et tout honneur, la maison de la mère Galuche, et a repris son ancien métier de carrier. Il gagne maintenant d’assez bonnes journées pour n’avoir pas besoin de recourir aux périlleux expédients du vol et du braconnage.
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☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Les Romans inédits, quatrième série, n° 75, 1899 ; repris dans Gil Blas illustré hebdomadaire, onzième année, n° 39, 27 septembre 1901



UNE HÉROÏNE
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La petite ville de Puycerda, située dans la partie la plus montagneuse et la plus désolée de la Catalogne espagnole, fut, lors de la dernière insurrection carliste, une des rares places fortes dont les troupes de l’armée régulière ne purent venir à bout.
Le gouverneur de la ville, don José de Mendoval, était un vieux gentilhomme à longues moustaches blanches, d’une obstination et d’un courage héroïques.
Attaché, par des traditions de famille, à la fortune du prétendant, il avait fait partie de toutes les insurrections carlistes ; et ces guerres civiles qui ont si longtemps ensanglanté l’Espagne lui avaient coûté la perte de sa fortune, dont la majeure partie avait été employée à l’achat d’armes et de munitions, et dont l’autre avait été confisqué.
Mais le vieux gentilhomme n’était pas à bout de sacrifices.
Des le début de la guerre, il s’était jeté dans Puycerda, à la tête d’une troupe de hasard, formée à la hâte de muletiers, de contrebandiers et de pêcheurs, dont il avait presque réussi à faire de bons soldats.
La ville, il est vrai, est une forteresse de premier ordre, et sa situation est des plus importantes au point de vue stratégique.
Entourée, presque de tous côtés, de précipices abrupts, elle est facile à défendre.
L’approvisionnement seul présente des difficultés.
Aussi, après deux semaines de siège, en dépit de la sobriété proverbiale des soldats espagnols, habitués à se contenter, à leurs repas, de quelques tomates ou d’un oignon cru, la famine sévit-elle dans la place.
Les habitants de la ville possédaient bien des vivres ; mais, presque tous opposés au parti carliste, il les cachaient soigneusement, ou ne consentaient à les céder qu’à des prix exorbitants.
Dès le début du siège, le gouverneur avait sacrifié à l’entretien de ses soldats tout ce qui lui restait d’argent comptant.
Même, il avait dû se défaire des bijoux de sa fille, dona Anna-Maria, une fière et brune jeune fille, dont la beauté était célèbre, aussi bien que le fanatique attachement qu’elle portait à la personne du prétendant, dont on la disait amoureuse.
Loin de faire preuve de la bonté et de la douceur qui sont ordinaires à son sexe, dona Anna était la première à inspirer à son père les mesures les plus rigoureuses envers tous ceux qui, dans la ville, ne partageaient pas les opinions carlistes.
Un jour, le vieux gouverneur déclara à sa fille que, même en réduisant la garnison à demi-ration, il ne restait pas pour plus de cinq à six jours de vivres.
« Ensuite, ajouta-t-il, je ne réponds pas de ce que feront les soldats… Comme ils n’ont pas les mêmes convictions que moi, ils livreront sans doute la citadelle à l’ennemi. »
Dona Anna-Maria s’était levée. Un commencement de colère gonflait ses narines frémissantes. Sous sa mantille de soie noire, sa taille se cambrait, souple, svelte et majestueuse.
« Aussi, dit-elle en fronçant ses beaux sourcils, plus noirs que le jais, vous êtes trop faible, mon père. On sait que la plupart des bourgeois de la ville possèdent des réserves de vivres. Si vous aviez commencé par en faire fusiller deux ou trois, pour donner le bon exemple aux autres, votre garnison ne serait pas affamée.
– Je ne puis pourtant pas faire fusiller ces gens, qui n’ont commis d’autre crime que de n’être pas du même parti que nous ; mais je vais tenir compte de ton avis, et faire exécuter des perquisitions chez les plus riches des habitants. »
Le lendemain même, des escouades de soldats carlistes se répandirent par la ville et fouillèrent les habitations, de la cave au grenier.
Le gouverneur ne s’était pas trompé dans ses prévisions. Les soldats revinrent avec un butin considérable ; ils rapportaient des outres de vin de Cerdagne, des jambons de Xelva préparés au poivre, des paniers de fruits secs et des chapelets de ces saucissons que l’on appelle, en Catalogne, des « boutifars. »
D’autres avaient trouvé des tomates fraîches, des rayons de miel et des barils de sardines salées.
Le soir de ces perquisitions fut un soir de fête pour toute la garnison.
Les soldats mangèrent comme ils n’avaient pas mangé depuis bien longtemps.
Dona Anna-Maria se rendit à la citadelle, et voulut elle-même trinquer avec les soldats. La résistance reprit, plus vive et plus acharnée que jamais. Les troupes espagnoles campées en face de Puycerda, et qui avaient pris position sur des collines tout autour de la ville, ne comprenaient rien à ce siège interminable.
Ils se demandaient comment la petite troupe, campée au sommet de ce roc inhospitalier, avait trouvé le moyen de subsister si longtemps, alors qu’eux-mêmes réquisitionnaient à grand-peine dans les montagnes voisines une chétive subsistance.
L’officier espagnol qui commandait l’armée de siège était né dans le sud de la péninsule, et il ignorait que dans ces montagnes, les habitants, à cause de l’isolement où ils se trouvent et de la rareté des vivres, gardent dans leurs caves, ainsi que l’avaient fait les bourgeois de Puycerda, des provisions pour plusieurs mois.
Sans les ordres qui lui avaient été donnés, cet officier aurait, depuis longtemps, levé le siège ; et il avait été plusieurs fois sur le point de le faire.
« Je crois, ma parole, disait-il souvent en plaisantant, que ce vieux rebelle de Mendoval fait prendre à ses hommes l’habitude de ne pas manger. »
Cependant, le temps passait. De nouveau, à Puycerda, les vivres commençaient à manquer.
Les caves et les greniers des habitants avaient été tant de fois visitées et revisitées, qu’on n’y eût pas trouvé une mesure de farine ni une jarre de vin.
Hâves et décharnés, les malheureux habitants, irresponsables victimes de la guerre civile, erraient par les rues, en regardant avec des yeux agrandis par l’épouvante et la faim les soldats carlistes qui achevaient de dévorer les derniers restes de leurs vivres.
Les décès étaient nombreux, dans la ville. Ils éprouvaient surtout la population.
Mais quand les subsistances firent tout à fait défaut à la garnison, elle-même commença à être décimée.
Les soldats murmurèrent, menacèrent de faire cause commune avec les habitants et de rendre la place au gouvernement de Madrid.
« Vraiment, s’écriaient-ils, n’avons-nous pas fait une assez héroïque résistance ?… Voilà des mois qu’une poignée d’hommes tient contre la moitié d’un corps d’armée. Nous ne pouvons pourtant manger les pierres de la citadelle et le roc qui porte la ville ! »
Le gouverneur avait beau leur dire que s’ils se rendaient, ils seraient fusillés sans miséricorde, ils ne voulaient rien entendre.
« Nous mourrons peut-être, répondaient-ils ; mais, au moins, ce ne sera pas par la famine… on n’aura pas la cruauté de nous refuser à manger avant de nous fusiller. »
Don José de Mendoval prodiguait les promesses, et même les supplications.
« Attendez encore quatre jours, disait-il, encore trois jours… Je suis certain que nous serons secourus. »
Les premières fois, on l’avait écouté. Mais bientôt les mutins ne tinrent plus compte de ces paroles ; et le moment vint où ils déclarèrent que si, dans vingt-quatre heures, ils n’avaient pas à manger, aucune puissance humaine ne pourrait les empêcher de rendre la ville.
Le comte de Mendoval se désespérait.
Justement, ce jour-là, un partisan carliste avait réussi à franchir les lignes.
Il portait un paquet de lettres, par lesquelles le prétendant enjoignait au gouverneur de tenir ferme, au moins encore pendant huit jours.
Passé ce délai, le siège serait levé, ou les pourparlers de paix engagés en ce moment à Madrid auraient abouti.
De toute façon, il fallait tenir ferme.
Le gouverneur assembla ses soldats et leur répéta les termes mêmes du message sans arriver à les convaincre.
Quelques-uns mêmes, que la faim avait rendus furieux, menacèrent leur chef de leur couteau. Tous jurèrent, par les plus serments, que le lendemain la ville serait rendue.
Quand dona Anna-Maria apprit ces nouvelles, elle resta longtemps plongée dans une profonde méditation.
À la fin, elle se releva, ses beaux yeux noirs brillant d’enthousiasme, et elle se rendit dans la partie du château où se trouvaient ses appartements particuliers et où se tenaient ses trois caméristes, Juana, Inès et Lola, dont l’aînée était sa sœur de lait et qui lui étaient toutes dévouées.
Les trois jeunes filles étaient presque aussi belles que leur maîtresse.
En quelques mots, elle les mit au courant de son projet, et leur ordonna de s’habiller de leurs atours les plus coquets.
Elle-même se para comme pour un bal. Quelques instants après, sans prévenir personne, même son père, de ce qu’elle allait faire, dona Anna-Maria, fière comme Diane suivie de ses nymphes les plus aimées, s’avança majestueusement à travers la cour de la citadelle, et se dirigea vers le logement des soldats.
À sa vue, les plaintes cessèrent et les murmures s’éteignirent.
Elle était, à la fois, aimée et respectée. Tous les soldats la saluèrent avec admiration. Les plus malades, ceux qui ne pouvaient se lever, se traînèrent de son côté, comme s’ils eussent voulu embrasser ses aristocratiques mains blanches.
Tous étaient subjugués, fascinés, par cette impérieuse beauté, soudainement surgie au milieu de leur famine et de leur désespoir.
Alors, gravement, la jeune fille prit la parole :
« Je sais tout ce que vous souffrez, et je ne suis pas injuste pour vous. Mais je suis venue, à mon tour, vous supplier de tenir bon, encore quelques jours, contre l’ennemi. »
Ces paroles provoquèrent un long murmure, que dona Anna-Maria apaisa d’un sourire.
« Je ne suis pas là, dit-elle, pour vous demander un héroïsme gratuit. Je suis venue, avec mes trois suivantes, que j’aime comme mes sœurs, pour vous dire que, toutes les quatre, nous appartiendrons aux quatre plus braves. Dès maintenant, ajouta-t-elle avec son irrésistible sourire, nous permettons à ceux qui consentent à patienter encore huit jours de nous prendre un baiser. »
Un frémissement avait couru dans les rangs des carlistes. Ils s’approchèrent, respectueux et souriants.
Par un sentiment de délicatesse bien espagnol, tous se contentèrent de baiser la blanche main que leur tendait l’héroïne.
L’espoir d’un noble amour avait galvanisé tous les cœurs.
L’histoire dit qu’on se montra un peu moins respectueux avec les suivantes ; mais elles ne s’en plaignirent point.
Cette audacieuse intervention avait rendu le courage à tout le monde.
On dévora les dernières mules qui avaient servi à hisser l’artillerie, on mangea jusqu’aux mauvaises herbes qui croissaient sur les remparts, jusqu’au cuir des outres et des chaussures, mais l’on tint bon…
Trois jours après, le siège était levé, la paix fut conclue…
Fidèles à leur parole, dona Anna-Maria et ses suivantes épousèrent les quatre jeunes officiers carlistes qui s’étaient le plus distingués par leur bravoure au cours de cette campagne.
Nous tenons cette histoire, qui ne serait pas déplacée dans l’Iliade ou le Romancero, d’un vieux réfugié espagnol qui avait fait lui-même partie de la garnison de Puycerda. Il nous a assuré que dona Anna-Maria, qui habite avec son époux un castel pyrénéen, continue à demeurer une enragée carliste.
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☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Les Romans inédits, quatrième série, n° 81, 1899 ; repris dans Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du Journal, onzième année, n° 50, jeudi 26 décembre 1901, et dans La Patrie créole, organe des intérêts généraux de l’île de la Réunion, deuxième année, n° 540, lundi 1er décembre 1902



CONTE ORANGÉ
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La petite Huguette, avec son teint pâle et ses grands yeux veloutés, était la plus jolie de tout ce village provençal, comme roussi et doré par le soleil, malgré l’ombrage des grands pins parasols à l’écorce rubescente. La richesse de ce pays, perdu dans un contrefort des Petites-Alpes, se composait surtout d’orangers, qui formaient tout un petit bois, dans une vallée abritée du mistral.
Huguette avait, pour principale occupation, de cueillir les beaux fruits éclatants, d’en remplir des corbeilles, et de débarrasser les arbres des brindilles sèches. En son âme de petite fille, – car elle n’avait alors que treize ans, – elle se trouvait heureuse de cette existence passée sans tracas, au milieu des arbustes parfumés, doucement rafraîchis par la brise de la mer.
Les parents d’Huguette, quoique ne possédant que leurs orangers, étaient comptés parmi les plus riches du village. À cette époque lointaine, les gens de la Provence ne descendaient point vers les villes pour gagner plus d’argent ; ils se tenaient tranquilles dans leur coin, satisfaits d’avoir à suffisance le miel d’or, l’huile des oliviers et surtout leurs oranges. Ils n’avaient pas beaucoup d’argent comptant, mais ils n’avaient pas beaucoup de loisirs, et les soucis leur étaient inconnus.
Quand ses parents voyaient, le soir, au moment où le soleil illumine la cime des montagnes, s’éparpille en faisceaux d’or à travers les massifs d’oliviers sauvages, la petite Huguette remonter vers la maisonnette au toit de roseaux, les deux mains autour de sa taille, aussi fine qu’un vase grec, la tête droite sous la lourde corbeille, ils comprenaient bien qu’ils n’avaient rien de plus à souhaiter pour leur bonheur.
Le temps avait passé et Huguette allait sur ses quinze ans, lorsque Huguet – ainsi appelait-on le père d’Huguette – commença de se montrer soucieux.
Toute la journée à présent, il demeurait des heures entières assis dans son fauteuil de bois, et réfléchissant. C’est que la récolte avait été mauvaise deux fois de suite, qu’il avait dû vendre une partie de ses orangers. Au lieu de l’aisance, c’était la gêne installée à son foyer.
Ceux qui avaient acheté ces orangers s’appelaient les Malinac et étaient détestés de tout le village. Personne ne les aimait, à cause de leur avarice ; et l’on disait que le père Malinac, un vieillard aux petits yeux jaunes et au teint recuit par la bile, possédait, enfouie dans son verger, une cruche pleine de louis d’or.
Quoi qu’il en fût, chaque fois qu’un de ses voisins se trouvait dans le besoin, et était obligé de vendre son bien, Malinac l’achetait ; et il était parvenu à posséder les deux tiers des orangers du village.
Huguette fut triste d’avoir la moitié de ses chers arbres à soigner ; et souvent, comme elle terminait sa tâche bien plus tôt qu’autrefois, elle allait errer mélancoliquement dans la montagne.
Son père lui avait pourtant recommandé de n’en rien faire ; car vers les sommets stériles de l’Alpe habitaient encore, dans les ruines des tours autrefois construites par les Sarrasins, des familles de zingari vagabonds, rétameurs et diseurs de bonne aventure, qui auraient été, pour la jeune fille, une mauvaise rencontre.
Un après-midi que la chaleur était plus accablante que d’ordinaire, Huguette, après avoir fini son travail, mit sur sa tête sa corbeille, maintenant bien plus légère. Mais au lieu de regagner directement le village, elle prit par un sentier bordé de bruyères, de genévriers et de lentisques, pour se rendre jusqu’à une source qu’elle connaissait, un peu plus loin.
Quand elle arriva devant la fontaine, elle s’aperçut que le souffle desséchant du mistral l’avait tarie : l’eau avait fui dans les pierrailles. La jeune fille en fut contrariée.
Elle se disposait à regagner la maison, quand elle vit surgir d’un buisson une vieille femme, aussi maigre et aussi jaune qu’un squelette. Elle était couverte de haillons ; et au bas de sa robe, en guise de volants, se trouvaient disposées, à intervalles égaux, une quantité de petites poupées bizarrement habillées. Un mouchoir à grands dessins sur fond orangé, recouvrait à demi son visage, dont la peau était aussi tannée que du maroquin du Levant. Avec son nez crochu, ses petits yeux d’oiseau de proie, qui rayonnaient dans leur orbite comme deux brasiers au fond d’une caverne, cette vieille parut à Huguette assez effrayante. Pourtant, elle avait l’air si décrépit, ses longues mains étaient si maigres et si osseuses qu’on lui eût donné plus de cent ans, et que la jeune fille eut pitié d’elle.
Comme la vieille femme demandait l’aumône, Huguette se trouva fort embarrassée : elle n’avait pas un liard dans ses poches. Après y avoir rêvé un moment, elle ne trouva rien autre chose à offrir que ses oranges ; et elle tendit sa corbeille, en s’excusant de son mieux, avec un gentil sourire.
La vieille sourit aussi, montrant une bouche hideuse, dont les gencives dévastées ne portaient plus que quelques chicots noirs.
Après avoir sucé avidement deux oranges, la vieille proposa à Huguette de lui dire la bonne aventure. La jeune fille, effrayée, n’osa refuser, car elle voyait bien qu’elle se trouvait en présence d’une bohémienne des ruines, ou d’une des fées que l’on disait hanter les sommets les plus sauvages de la montagne.
Elle tendit donc sa petite main en tremblant ; et la vieille la prit, dans ses longues pattes sèches, qui portaient des ongles aussi longs et aussi recourbés que les griffes d’un vautour.
« Il y a bien des malheurs dans ta destinée, dit-elle en hochant la tête ; mais si tu continues à être sage, ils ne dureront pas longtemps, et tu seras plus heureuse que tu n’aurais osé l’espérer… Je vois, dans ton jeu, un beau jeune homme… Mais, je ne puis t’en dire davantage… »
Et la vieille, ayant ramassé, dans l’herbe, une grande canne de buis sur laquelle elle s’appuyait, fit une pirouette, et disparut à travers les halliers si rapidement qu’Huguette demeura persuadée qu’elle s’était évanouie en fumée.
Le soir, en rentrant, elle était toute songeuse. Elle n’osa pas raconter à son père la rencontre qu’elle avait faite, car elle craignait une réprimande. Mais ce qui la préoccupait surtout, c’était la prédiction de la vieille. Elle se demandait de quel beau jeune homme il s’agissait.
Elle n’en connaissait qu’un qui lui montrât quelque galanterie ; et c’était bien le dernier qu’elle eût pu prendre pour mari, puisque c’était le beau Romain Malinac.
Huguette savait que jamais son père n’eût consenti à la marier au fils d’un homme qui l’avait presque ruiné, en achetant ses orangers la moitié de leur valeur. D’un autre côté, jamais le vieil avare n’eût voulu que son fils épousât une fille sans fortune. Aussi, quand Romain rencontrait Huguette et lui souriait, détournait-elle la tête en rougissant, toute contrariée.
Romain était grand et bien fait. Il n’avait aucun des défauts du vieux Malinac. Il était aussi généreux que son père était avare, et aussi compatissant qu’il était cruel.
« Quel dommage, se disait naïvement Huguette, que ce beau jeune homme n’ait pas un autre père ! »
La pauvrette ne s’apercevait pas qu’elle l’aimait déjà.
Romain, qui était obstiné dans ses idées, se promettait bien d’en arriver à ses fins. Mais il ne savait comment s’y prendre ; car il fallait qu’il eût d’abord conquis l’amour de la jeune fille, avant de triompher des résistances paternelles. Il avait beau rôder autour d’elle, la suivre sournoisement dès qu’elle s’écartait du village, il n’arrivait pas à trouver l’occasion favorable.
Enfin, un jour qu’il s’était coulé derrière de gros orangers, et qu’il regardait Huguette hausser ses beaux bras blancs vers les fruits d’or, et un jour qu’il l’entendait pousser de grands soupirs, car elle se croyait seule et se lamentait sur son malheur, elle poussa soudainement un cri de frayeur… Une grosse vipère à tête plate, le dos rayé de bandes orangées, venait de surgir du sol calciné par le soleil, à deux pas de la jeune fille.
Romain s’élança, fit battre en retraite, par sa seule présence, la bête malfaisante, et prit dans ses bras la jeune fille pâle d’effroi, dont il sentait, en la serrant contre lui, le cœur palpiter à grands coups.
« Ah !… Sans vous, j’aurais été piquée par le serpent ! » dit-elle enfin, quand elle se fut un peu remise de son émotion.
Romain ne laissa pas échapper une occasion si précieuse.
« Vous pouvez me sauver la vie à votre tour, gentille Huguette… Auriez-vous de la répugnance à m’accorder votre main ?
– Hélas ! non ; mais mon père ne voudra jamais y consentir, puisque le vôtre nous a pris nos orangers.
– Eh ! qu’importent les orangers, s’écria passionnément Romain… Vous en aurez bien d’autres en devenant ma femme… Que mon père y consente, c’est une chose faite… Tâchez de décider le vôtre. »
Pour la première fois depuis bien longtemps, Huguette fut heureuse. Elle promit à Romain de faire tout ce qu’elle pourrait pour fléchir son père ; et, de son côté, il s’engagea à faire céder les résistances du vieil avare.
Mais, le soir, quand Huguet apprit, de la bouche de sa fille, ce qu’on demandait de lui, il entra dans une colère épouvantable.
« Dussé-je vendre, s’écria-t-il, jusqu’au dernier de mes orangers, et vivre comme un gueux par les chemins, tu ne seras jamais, moi vivant, la femme du fils de ce scélérat. »
Romain ne fut pas plus heureux près de son père, qui lui défendit de reparler jamais d’une alliance aussi peu avantageuse, avec la fille d’un homme déjà à demi ruiné.
« Mais qui l’a ruiné ? répliqua Romain, irrité… si ce n’est vous !
– Il s’est ruiné lui-même par son insouciance et sa paresse. Il s’est trop laissé vivre, au lieu de travailler du matin au soir, comme je fais !
– Peut-être… Mais vous avez profité de cette insouciance.
– Je te défends de me parler ainsi, s’écria l’avare… Si tu recommences, je te déshérite et te chasse de ma présence. Je ne veux pas d’un fils qui fasse profiter la première pauvresse venue du bien que j’ai si péniblement amassé. »
Romain comprit qu’il ne fallait pas insister. Le lendemain, tout désolé, il raconta à Huguette, aussi affligée que lui, ce qui s’était passé. La jeune fille avait les larmes aux yeux.
« Il ne faut point vous désoler, ma belle amie, lui dit-il… Je vous conjure seulement d’avoir un peu de patience… Je trouverai le moyen de vaincre toutes les difficultés. »
Comme Romain avait grand besoin de courage, Huguette ne put se défendre de lui accorder un baiser ou deux. Les amoureux se quittèrent un peu consolés. Mais ils eurent beau faire, leurs ruses n’arrivèrent pas à triompher de la rancune de Huguet et de l’avarice de Malinac.
Bien plus, il se produisit, quelque mois après, un événement qui devait élever, entre les jeunes gens, un obstacle infranchissable. Le vieil Huguet, que le malheur semblait poursuivre, eut, encore une fois, de mauvaises récoltes. Il n’était pas éloigné de croire qu’on avait jeté un sort sur son plant, car tous ses voisins eurent une année magnifique.
Cette fois, la gêne fit place à la misère. Les derniers orangers furent vendus et accrurent le domaine de Malinac. Huguette se vit forcée d’aller, avec les plus pauvres du village, travailler pour le compte d’autrui. Romain et son père ne se parlaient plus qu’à de rares intervalles.
« Tu me remercieras plus tard, avait dit l’avare à son fils. Je suis plus raisonnable que toi ; tu t’en apercevras un jour. »
Le jeune homme gardait un silence farouche, et n’avait de consolation qu’en voyant que son amie lui demeurait fidèle, en dépit de tout.
Huguette, aussi, était la proie d’une tristesse mortelle. De même qu’autrefois, elle allait errer dans la montagne, choisissant les endroits les plus sauvages et les plus écartés pour y pleurer et y rêver à son aise. Un jour, le hasard l’amena à l’endroit où une vieille bohémienne lui avait prédit qu’elle serait heureuse. Comme il y avait eu, la veille, un grand orage, l’eau débordait de la fontaine. Huguette se désaltéra et s’assit, pour se reposer.
« Cette vieille m’a menti, ne put-elle s’empêcher de dire tout haut… Elle m’avait promis le bonheur… Elle s’est moquée de moi.
– Tu es bien impatiente, » répondit, derrière elle, une voix chevrotante.
Huguette se retourna et aperçut avec effroi la bohémienne. Elle lui parut encore plus décrépite que la première fois. Cependant, elle n’avait point l’air irrité, et sa bouche édentée grimaçait un sourire. Autour de son bras, aussi brun que celui d’une momie, s’enroulait une couleuvre apprivoisée.
« N’aie pas peur, dit la vieille à Huguette ; elle ne te fera pas mal… Tu ne la reconnais pas ?… C’est grâce à elle que tu as fait connaissance de ton fiancé.
– Mon fiancé, fit Huguette avec amertume, il ne le sera jamais… Nos parents s’opposent à cette union.
– Il y a peut-être un moyen d’arranger tout cela, ricana la vieille… Je ne suis pas une personne ordinaire. Mon grand âge et ma science me donnent le moyen de résoudre bien des difficultés… Mais, ajouta-t-elle, avant tout, j’ai une dette à acquitter… Tu m’as donné deux oranges ; en voici deux… Tu auras soin de ne les ouvrir qu’une fois rentrée chez ton père ; et peut-être te donneront-elles le moyen d’épouser celui que tu aimes. »
Quoique incrédule, la jeune fille prit les oranges, et regagna la maison. Mais quelle ne fut pas sa surprise, en enlevant l’écorce des beaux fruits, de s’apercevoir qu’ils étaient pleins de louis d’or !
Le père Huguet, accouru aux cris de sa fille, fut émerveillé. Il y avait, dans une seule orange, de quoi acheter tous les orangers du village.
« Le père de Romain ne me refusera plus comme belle-fille, » s’écria joyeusement Huguette.
Huguet était si heureux qu’il n’eut pas le courage de prendre sa grosse voix et de recommencer ses récriminations coutumières.
Quant au vieux Malinac, il ne fit pas attendre son consentement et tâcha de se se faire pardonner, par mille politesses, sa dureté d’autrefois.
Romain put donc conduire à l’église du village Huguette, radieuse de beauté et de bonheur, et couronnée de fleurs d’oranger.
Toutes les recherches que firent les jeunes époux pour retrouver la charitable vieille et la remercier, furent inutiles. Les anciens du pays, consultés, déclarèrent qu’Huguette n’avait pu avoir affaire qu’à la bonne fée Gertraude, protectrice des orangers, et qui, au dire des légendes, habitait depuis plusieurs siècles les sommets de la montagne.
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☞ Sous le pseudonyme de Jean Duplex, in Les Romans inédits, quatrième série, n° 142, 1899

L’HOMME ROUGE D’OUESSANT
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« Si j’ai ressenti récemment une émotion violente ?… Oh ! oui… Laquelle ?… Je m’exprimerai mal dans votre cabinet où le bruit du boulevard Malesherbes se mêle aux paroles !… Enfin, je vais tâcher…
… Le surlendemain de mon arrivée à Ouessant, je « veillais » chez Alexandre Stéfan, un fin gars qui, souffreteux, perclus, étudia au lieu de naviguer et est l’intellectuel de « l’île d’Épouvante. »
Il n’avait invité, à part moi, que quatre jolies Ouessantines. Justement célèbres, docteur, pour leur beauté, les Ouessantines ! De claires et souples créatures aux grands yeux doux, aux dents blanches. Leurs cheveux, en bandeaux sur le front, tombent librement le long des joues et sur la nuque.
Elles sont deux mille pour trois cents marins en congé ou vieillards, en cette île si difficile d’accès. Les maris, les frères, les cousins, les pères naviguent au loin… Et, à cette époque, on n’avait pas encore envoyé là-bas un détachement d’infanterie coloniale. Aussi, les rares étrangers qui affrontaient la traversée toujours rude du continent à l’île d’Épouvante, eh bien ! docteur, ces belles filles saines les accueillent aimablement…
… Celles de ce soir-là se nommaient Dianik, Marie, Yvonne et Maryannik…
Marie et Yvonne sont brunes, cambrées. Dianik est d’un blond celtique. Maryannik ? Ah ! le joli visage irlandais si pur, si fin, entre des cheveux fauves légèrement bouclés !…
Elles parlaient français avec des hésitations et un curieux appuiement rauque sur certaines syllabes.
Le vent gémissait contre la porte. Et, à intervalles réguliers, on entendait au loin le beuglement de la sirène énorme qui, dès qu’il y a un peu de brume, guide les navires…
« Marie va nous chanter… N’est-ce pas, Marie ? » dit Stéfan.
Elle commença, en breton, une sorte de complainte lente, aux nombreux couplets.
« Quel est le sens de cette chanson ? demandai-je ensuite, après avoir applaudi.
– C’est l’histoire de l’Homme Rouge.
– Une légende ?… Racontez ! »
Elles se regardèrent, sérieuses, et ne répondirent point. Il y eut un silence.
Puis Stefan cessa de fumer pour dire :
« Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’Ouessant, Yves Miniou, s’en fut au Service… Il était tambour à la garde… Il revint au pays par mer, sur une frégate qui allait doubler Ouessant. Du large, on voulut l’envoyer à terre avec quatre hommes d’équipage, mais le courant drossa la chaloupe et l’écrasa sur les rochers. On ne revit plus jamais les quatre hommes d’équipage…
– Mais… le tambour ? »
Stéfan reprit, avec un peu de gêne :
« Lui, on le revoit quelquefois, par les nuits claires… Il saute de roc en roc… Il a un crâne de squelette sous un haut képi… Il porte toujours son uniforme et son grand tambour… On l’entend aussi !… Oui, quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rran planplan, planplan… Et il crie aussi à travers le tumulte de la tempête commençante : « Amarrez !… Amarré-é-ez !… »
Il y eut un nouveau silence désagréable, où le lointain bruit de la mer nous parvint. Les quatre Ouessantines, graves, regardaient obliquement le sol.
« Laissons là l’Homme Rouge et buvons du champagne !… » m’écriai-je.
Je fis causer les quatre gentilles. De clairs éclats de rire, des confidences qu’elles se faisaient soudain en breton, coupaient leur bavardage.
… Quand il fut deux heures un quart, Yvonne, regardant à une grosse montre d’argent accrochée au mur, s’écria : « Va, doué !… » Et ses compagnes d’affirmer qu’il était grand temps de partir.
Il m’appartint de reconduire Maryannik au petit hameau de Kerlor, dans le nord-ouest de l’île. Et pour cela ses compagnes, me parut-il, lui adressèrent des quolibets en breton quand nous nous éloignâmes.
Nous suivîmes d’abord à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, un chemin creux.
J’avais pris le bras de Maryannik. Je serrais un peu contre moi cette onduleuse statue de chair. Ses cheveux éparpillés sur ses épaules effleuraient parfois ma joue. Nos doigts s’entrecroisèrent…
Franchi un monticule sableux, le chemin cessa ; nous étions en pleine lande… Le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place, en écartant ses roides bras de lumière. Bientôt, un autre monticule nous le cacha.
Maryannik avait-elle voulu prolonger la promenade ? Il me semblait que nous errions presque au hasard. Où étions-nous donc ?… Des traînées électriques accouraient frôler et révéler, une seconde, des profils de falaise, tout là-bas, mais je ne voyais plus les phares. Oh ! nous ne parlions pas ! L’âpre vent salin nous bourdonnait aux oreilles, nous étourdissait, nous isolait…
Quelle gêne m’oppressa ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans la douteuse lueur lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla… La terreur rampait autour de moi.
D’un effort mental, je réagis.
« Hein, chère Marvannik, si nous rencontrions l’Homme Rouge ? »
Elle, qui cheminait paisiblement, se serra comme un enfant peureux contre moi.
« Chut !… Il ne faut pas parler de lui ici ! murmura-t-elle. Et puis… il est de ma famille… je vous dirai… »
Mes yeux accoutumés à l’obscurité perçurent enfin les silhouettes de deux ou trois pauvres maisons noires, mortes. Au seuil de l’une, Maryannik me dit : « Entrez. Je suis seule. Mon père et mes frères naviguent… Ma mère est dans l’île de Molène pour les couches d’une cousine. »
Elle me guida, alluma une lampe. La pièce, étroite, basse, semblait une longue boîte en bois. Devant le lit breton, un vieux coffre servait de banc.
Une robuste petite fenêtre à quatre vitres, capables de résister à la tempête, brillait de lune.
« Et maintenant, Maryannik, parlez-moi de l’Homme Rouge… Il était de votre famille ? »
Elle s’interrompit de régler la lampe qui filait obstinément.
« Mais oui… je suis une de ses arrière-petites-nièces, dit-elle à voix basse. Ma mère a encore des galons à lui, et de ses lettres…
– Mais, c’est très amusant, cette parenté… L’avez-vous jamais rencontré ? »
Elle hésita, vint s’asseoir près de moi, et, le regard fixé vers le sol, dit :
« Je crois l’avoir entrevu, très souvent, les nuits de brouillard surtout…
– Comment est-il ?…
– Un uniforme brillant et tout rouge, des guêtres noires, un sabre court, un grand tambour jaune. Mais sa figure est petite, noire, comme creuse, entre son col rouge et la visière d’un immense képi… »
Maryannik tremblait à dire cela.
« Parlons d’autre chose, petite belle.
– Tenez, je vais vous faire goûter ce vieux rhum… Il vient d’un grand navire anglais qui se creva sur les Pierres-Vertes, près d’ici, voilà dix ans. »
Elle prit dans le buffet une bouteille effilée et deux verres.
Elle s’assit près de moi, sur le banc, après avoir ravivé la lampe qui clignotait.
« À votre santé… Que le bon vent de l’île soit sur vous !.. dit-elle en trinquant paysannement.
– Merci, Maryannik !… Et ne viendrez-vous jamais à Paris ?
– On rirait de moi là-bas !
– Mais vous ne savez donc pas combien vous êtes jolie ! »
Elle appuya tendrement, innocemment, sa tête sur mon épaule, son adorable tête aux cheveux libres.
Mais la lampe se remit à charbonner.
« Éteignez-la… » hasardai-je.
La chambre ne fut plus éclairée que faiblement par la petite fenêtre lunaire. La verdâtre lueur mettait sur le sol l’ombre en croix du cadre des quatre vitres.
Je berçais doucement le beau corps tiède de Maryannik. Elle me disait :
« Oui, vous êtes, comme cela, gentil maintenant !… Demain, deux ou trois jours encore, je serai contente près de vous… Et vous partirez, et je pleurerai… »
Ah ! le joli murmure chaud de sa bouche contre ma joue !
« Qu’on est bien ainsi… ma petite !… ma petite !… »
Et j’appuyai infiniment mes lèvres à ses lèvres.
Alors, plusieurs coups forts retentirent, frappés à la vitre, et la chambre s’obscurcit un peu.
Je relevai la tête et… horreur !… À l’extérieur, contre la fenêtre, un tambour du premier Empire, en uniforme rouge, gesticulait avec fureur ; on n’en voyait que le buste : la face mal discernable à contre-clair de lune, mais noire, camuse, se collait à la vitre sous un énorme képi à plumet. Un poing affreusement maigre nous menaçait, l’autre retenait par une courte lanière un tambour jaune jeté sur le dos et luisant. Une sorte de halo pourpre entourait le vieux soldat.
Je l’ai vu, je vous dis, je l’ai vu !… en rougeâtre ombre chinoise sur la froide clarté lunaire !
Puis, il grandit avec la fenêtre, le bandit, l’ignoble, la canaille !… Il devint un squelette, haut de dix mètres, en uniforme et képi…
… Oui, je crie trop fort, docteur !… Il y a du monde dans votre salon… Excusez-moi… Je suis calme, très calme…
… Je revins à moi une demi-heure après.
Je restai encore une semaine dans l’île, très abattu, ne sortant que le jour. Si Maryannik me rencontrait, elle fuyait à travers landes.
… Impressionné par le récit de Stéfan, puis par le trajet nocturne à travers l’île d’Épouvante, ai-je eu une hallucination ?
Ou bien, comme Maryannik l’affirmait, l’Homme Rouge vint-il empêcher sa descendante d’aimer un étranger ?
Je ne sais pas, non, je ne sais pas ; mais depuis cette nuit d’Ouessant, mon cœur me fait mal, docteur !… si mal ! »
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(Jean Joseph-Renaud, « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, vingt-sixième année, n° 9128 , mardi 23 février 1909 ; repris dans Le Petit Provençal, journal républicain socialiste, trente-septième année, n° 12751, mardi 2 janvier 1912 ; Édouard Crémieux, « Marin assis, » huile sur toile, sd)
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(« Nos échos, » in Le Siècle, quatre-vingt-deuxième année, n° 1950, vendredi 19 janvier 1917)
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Tombé amoureux d’Ouessant et véritable Breton d’adoption, Jean Joseph-Renaud avait déjà évoqué la légende de « l’Homme rouge » dans l’une de ses chroniques parues dans L’Action. Il réutilisera et développera ce thème près d’une trentaine d’années plus tard, dans une longue nouvelle intitulée « La Silhouette rouge, » publiée dans l’hebdomadaire Gringoire.

CALENDRIER PARISIEN
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MARDI. – Portsall. – Nulle part la côte bretonne n’est aussi désespérée qu’à Portsall, au sommet du Finistère, entre Le Conquet et l’Aberwrach. La désolation des baies, le pathétique des rochers, la monotonie farouche des dunes, atteignent ici au suprême ; des heures, on erre dans la campagne, par les landes à peine herbeuses, en ne rencontrant la Vie que grâce à des chevaux presque sauvages et quelques plaintifs goélands. La pêche, en ces parages qui sont les plus périlleux d’Europe, nourrit à demi des familles héroïques, misérables et obtuses ; comme les côtes, elles expriment, par leurs visages ternes et crispés, la douleur…
Ce « petit trou pas cher » vous change merveilleusement, violemment même, de la Ville. Il n’est connu, par bonheur, que des brestois et de quelques gens de lettres : René Maizeroy, Paul Reboux, Paul Largy, Ad. Mayer, Léo Lelièvre, qui viennent s’y tonifier… Au sommet du Guiligui, ce calvaire qui domine poétiquement le minuscule fort et la mer encombrée d’écueils innombrable où l’eau furieuse se projette en écume vers le ciel, ou devant la baie de Tréompan infinie et déserte à effrayer, antédiluvienne d’aspect vraiment, si bien qu’on y redoute, entre les rochers « du Serpent, » le formidable glissement d’un ichtyosaure ou le cruel vol d’un ptérodactyle, ou encore sur l’île Vierge, l’île des druidesses et des sacrifices humains, – les pierres mêmes, bizarres, contournées, sournoises, semblent s’y souvenir – on se demande avec stupeur comment des personnes peuvent bien aller changer cinq fois de toilette par jour à Trouville !…
Certaines tables et chaises pliantes de l’hôtel Jaouen sont dignes du pays ; elles viennent du Drummond-Castle, ce paquebot qui se perdit voici huit années entre Ouessant et Molènes. Le flot en apporta à Portsall quelques débris aussitôt utilisés – car on est incurablement naufrageur en Finistère…
MERCREDI. – J’excursionne beaucoup avec le bon chansonnier Léo Lelièvre ; il m’aide à ressentir mieux cette contrée, parce qu’il me paraît exquisement en contradiction avec elle. Cet auteur, célèbre en les music-halls de la Mattchiche, l’Amour boîteux, les Jaloux, et de cent autres succès, voit la Bretagne sous un angle amusant. Nous entendre raconter une promenade faite ensemble est curieux.
Où j’ai vu du pathétique, il n’a aperçu que du comique. Le château en ruines de Trémazan – c’est-à-dire le château des Trois-Crimes – m’a donné l’idée d’un conte effrayant ; il y a trouvé le sujet d’une chanson pour Mayol !… La table d’hôte se gausse, le soir, aux divergences de nos descriptions.
Toute description sincère, d’ailleurs, révèle le conversationniste et non le paysage, qui n’est que l’occasion, le prétexte. De même un tableau, pour qui sait bien le voir, représente le peintre et non le modèle.
JEUDI. – Clair de lune d’Ouessant. – Me voici à Ouessant, qui s’appelle Enez Heussa en breton, c’est-à-dire, vous le savez, l’île d’Épouvante. J’ai retrouvé en cette dernière terre du Vieux Monde toutes les émotions que je vous contai jadis et qui justifient tant son nom…
Ce soir, après dîner, je prends mon chapeau pour sortir. Le patron de la petite auberge pour pêcheurs où je suis descendu de me dire : « La nuit ?… Sur les dunes ?… Vous ne craignez pas de rencontrer l’Homme Rouge !… Vous ignorez ce fantôme ?… Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’ici, Yves Miniou, s’en fut au service. Il était tambour à la garde et il battit la charge à toutes les grandes batailles de Napoléon. Libéré avec la croix d’honneur, il tomba à l’eau en débarquant et se noya… Et on le revoit quelquefois par les nuits brumeuses. Il saute de roc en roc. Il a une tête de squelette sous le haut képi ; il porte encore son uniforme rougeâtre et son grand tambour… Quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rrran, planplan, rrran… on l’entend avec netteté à travers le tumulte de la mer… Et il crie aussi, d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarré-é-éez !… Je l’ai vu et entendu, moi qui vous parle, monsieur. »
Le vieux avait bien besoin de me conter cela ! À Ouessant, l’île terrible que cerne la mort, une atmosphère d’effroi vous entoure et pour un rien vous blesse… D’ailleurs, si je n’ai pas rencontré l’Homme Rouge, cette histoire a fait ma promenade nocturne plus intense…
Je suivis d’abord, à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, la pâleur d’un sentier creux. Une lune verdâtre et quelques étoiles transparaissaient malaisément à travers un peu de brume… Proche, le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place en écartant ses roides bras. Un monticule me le cacha. Un sable herbeux s’offrit à mes pas ; j’étais dans la lande, dans le plus désolé de l’île de la Désolation…
L’immense respiration râpeuse de la marée montante me parvenait, lointaine, avec l’odeur nette des goémons. Derrière moi, j’avais la vieille Europe, l’énorme Asie, tout le Vieux Monde, et devant moi, sur l’infini de cet Atlantique formidable, plus rien, plus rien, sauf aux plus vagues lointains de la pensée, en face les rivages américains et, à droite, et à gauche, les pôles…
Bientôt, errant au hasard par les ondulations monotones de la lande, je perdis le sens de la direction. Où étais-je ? Des traînées électriques accouraient frôler, et révéler, une seconde, des profils de falaises, tout là-bas, mais je ne voyais pas les phares. L’âpre vent salin, en me bourdonnant aux oreilles, m’isolait davantage… Quelle gêne m’oppressa donc ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans le brouillard lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla. Une algue me fit trébucher. Le vent, quand il s’adoucissait, m’apportait, à travers des buissons secs, d’étranges murmures. Jamais je n’ai éprouvé une telle sensation de solitude hostile, frissonnante… Une abominable angoisse me naquit. Je sentais palpiter, s’émouvoir, ramper, la terreur autour de moi – la terreur irrésistible qui blanchit les cheveux, qui arrête le jeu de la raison. Une sueur glaciale m’inondait.
Non, je n’ai pas aperçu soudain se traîner, sous son tambour en bandoulière, un rouge soldat à tête de squelette, mais il me fallut pour réagir un violent effort mental.
Enez Heussa ! Île d’Épouvante !
SAMEDI. – Saint-Guénolé. – Insolemment surfaite, cette fameuse pointe de Penmarch ! Et Saint-Guénolé est un quelconque village de pêche. J’ai vu cette presqu’île par gros temps ; je la revois par un jour exquis où la mer endormie, lumineuse et bleue, semble celle de la mélodie de Jean Moréas. « Je naquis près d’une mer dont la couleur passe en douceur le saphir oriental, » et je me demandais tout à l’heure, au faîte du grand et laid phare d’Eckmulh, les raisons de l’enthousiasme qui bouillonne dans les guides pour tout ce pays, et qui le place au-dessus de merveilles comme Fouesnant et Le Pouldu par exemple. Entre Pont-l’Abbé et Saint-Guénolé, je n’ai pu aimer que ces merveilleux costumes qui donnent aux « Bigoudens » une si belle allure asiatique…
Mais à Saint-Guénolé, il y a Bickel. Un homonyme du délicat sculpteur qui fit les plus beaux modèles de bijoux de Lalique et dont on remarque les envois à presque chaque salon ? Non, pas un homonyme, Bickel lui-même, qui est le patron et le cuisinier du Grand-Hôtel. Une très expressive tête brune et très barbue ; imaginez le Sâr Péladan vêtu en cuisinier. Oui, Mesdames, l’auteur de ces bagues, de ces peignes et broches, où il y a tant d’imagination et d’art, manie alternativement l’ébauchoir et la lèchefrite !… Qui l’eût dit !… En causant, très bellement, d’art, il s’interrompit soudain pour me faire griller une escalope !…
M. Rostand est-il venu à Saint-Guénolé avant de créer son pittoresque Ragueneau ?
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(Jean Joseph-Renaud, in L’Action quotidienne, sixième année, n° 1954, lundi 3 août 1908 ; Édouard Rosset-Granger, « Souvenir de Bretagne ou Calvaire breton, » gouache, 1920)
LA SILHOUETTE ROUGE
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« Ici, à Ouessant, qui se nomme en breton Enez Heussa, l’île d’épouvante, on est au fin bout du vieux monde… Derrière son dos, on a toute l’Asie, toute l’Europe, mais en face y a plus rien que le grand désert de l’Atlantique. Et cela… »
Stefan, le vieux marin, s’était brusquement tu. Penché vers le bas de la falaise où la marée descendait dans un grand fracas de galets froissés, de vagues retombant, il écoutait !… Près de nous, le suroît sifflait entre ces immenses rocs d’Ouessant à formes humaines, qui semblent des géants pétrifiés par Neptune tandis qu’ils gesticulaient d’horreur. Loin, des sirènes de cargos se répondaient.
Évidemment, Stefan guettait en ce vacarme quelque bruit particulier. Derrière le vieillard, Janik et Seza écoutaient aussi, tendues, sourcils froncés, longue chevelure flottant au vent, dans une pose sculpturale et sauvage qui rappelait que les Ouessantines furent autrefois des druidesses. Leur respiration soulevait précipitamment leur robe noire.
Nous contrastions avec elles, nous, groupe surpris et parisien, le peintre Maurice Vaupleurs, Geneviève, sa femme, Lia, son modèle, et moi, qui habitions à Ouessant une basse maisonnette de granit que Stefan, quartier-maître en retraite, nous avait louée. L’inquiétude nous gagnait. Lia étreignit le bras de Vaupleurs, par sincère effroi ou pour irriter davantage encore l’épouse qui ne sembla pas voir. Pauvre Geneviève !
Dans le vacarme marin, je finis par distinguer un roulement de tambour, léger mais net ; il s’arrêtait parfois, pour reprendre aussitôt.
Stefan contourna un roc qui lui cachait une partie du rivage. Quand il revint, la grimace que cinquante ans d’embruns avaient sculptée à son visage marron, se fendait d’un sourire.
« Ce n’est pas lui, Messieurs-dames… C’est deux petits gars venus de Molène pour le pèlerinage de demain. Y s’amusent avec un tambour… »
Janik et Seza, redevenues deux îliennes de notre époque, sourirent aussi.
« Lui ?… De qui parlez-vous ?… » demanda Geneviève.
Il hésita. Les deux Ouessantines, soudain graves, baissaient les yeux. En Bretagne, on ne renseigne pas volontiers les étrangers ; pourtant, le vieux marin, à demi-voix :
« Sous le grand Napoléon, un gars d’ici qui s’appelait Miniou prit du service. Il devint tambour de la Garde et battit la charge à toutes les victoires. Enfin, il revint avec la croix d’honneur sur son uniforme rouge, et une bonne retraite ; il s’embarqua à Brest, mais le capitaine français connaissait mal la côte et vint se jeter sur les Pierres-Vertes… On ne revit ni un bout de vergue, ni un filin…
– Mais le tambour ?…
– Lui, monsieur, on l’entend quelquefois… Une ou deux fois par an, quand le temps va se mettre au mauvais, Miniou bat le rappel et crie d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarrez !… » On voit sa silhouette rouge sauter de roc en roc… Il fait ça pour un bien, sûr ; mais son tambour porte malheur !… Parmi les gens qui l’entendent ensemble, y a toujours quelqu’un qui meurt dans la journée suivante…
– Si on le voit, c’est encore plus certain que la mort vient vers vous !… dit Seza.
– On a des exemples, des preuves… Beaucoup !… » appuya Janik.
Vaupleurs, Lina, Geneviève et moi, nous restions graves. En Bretagne, le surnaturel vous sollicite sans cesse. Parmi les périls de l’étendue océanique, les plaintes du vent et les imaginations qu’engendre l’isolement, on croit vite à des choses qui, à Paris, sembleraient puériles. Et Ouessant, roc sauvage, à trois heures de la côte, protégé par la tempête presque incessante, est un des derniers vestiges de la vieille terre de Bretagne.
« J’ai peut-être eu tort, reprit Stefan, de vous avertir. Des fois qu’il n’aimerait pas cela et vous en veuille de savoir… Faut pas attirer son attention… »
Et le vieux quartier-maître s’en alla, voûté dans son maillot jaune et rapiécé.
Le jour tombait ; un léger vent d’ouest poussait sur Ouessant la brume dont l’odeur est âcre. Le phare du Créach s’alluma ; centre de projections électriques tournantes, il semblait un géant qui, les bras étendus, eût valsé sur place.
« Il est tard, rentrons !… » dit le peintre d’un ton brusque.
Les paroles de Stefan l’avaient impressionné. Son magnifique profil se crispait.
Nous traversâmes une grande lande où le sable croulait sous nos pas. Geneviève marchait en avant, droite, sans se retourner. Lia s’appuyait sur Vaupleurs. Je venais ensuite.
Seza avait disparu. Comme l’ombre s’épaississait, Janik prit mon bras. Elle avait, sous une crinière de cheveux blonds ternis, un visage comme en montrent les tableaux des primitifs, un visage triste, bis, aux yeux très écartés, aux pommettes saillantes, au menton pointu.
« Vous croyez à ce revenant, Janik ?…
– Au tambour écarlate ?… Bien sûr !…
– Pourquoi ?…
– Les exemples sont nombreux, en ce temps et autrefois… Et puis : Ar guiz Koz !… »
« Ar guiz koz » : la vieille coutume !…
Ces trois syllabes sourdes résument tout l’héritage mystique que la Bretagne se transmet d’âge en âge.
« Bonsoir, Janik ! »
Désignant Geneviève et Lia qui marchaient devant nous, elle me demanda, d’une voix basse où de la colère sifflait :
« Laquelle aimez-vous ?… Sa femme ?… ou bien celle qui se déshabille pour qu’il en fasse des portraits, toute nue ?… Elles sont bien trop occupées avec leur haine pour se soucier de vous… Oui, leur haine, je dis, vous verrez !… Kenavo !… »
*
La primitive avait senti le drame qui évoluait…
Nous finissions de dîner sur la lourde table massive, abrupte ; deux coffres anciens, longs, sculptés, nous servaient de bancs. Un vaisselier, chargé d’assiettes à enluminures, trônait sous un fusil à pierre, datant de la Chouannerie. Deux lits bretons à double étage, pareils à des armoires ciselées, se faisaient vis-à-vis.
À l’étroite fenêtre, la brume, accrue, blanchissait la nuit. Chaque deux minutes, la sirène du Créach meuglait formidablement.
Le commandant du petit détachement d’infanterie était venu fumer une cigarette avec nous.
« L’homme rouge ?… répondit-il. Le tambour qu’on entend quelquefois ?… Cela m’a intrigué. Je crois que ce roulement est produit sur la côte nord-ouest par la marée, lorsque le vent la précipite de certaine façon en quelques-unes des cavernes qui abondent ici. On jurerait un tambour… c’est très curieux !… Parfois, lorsque ces cavernes dégorgent leur eau, il se produit un gargouillis qui imite assez bien le mot : « Amarrez !… » Quant à la silhouette rouge, je ne sais personne qui l’ait réellement aperçue…
– Ces exemples de morts tragiques annoncées ainsi ?…
– Des coïncidences, mais quelquefois surprenantes. D’ailleurs, quelques habitantes d’ici sont tellement superstitieuses que, dès qu’elles entendent ces bruits-là, les voici suggestionnées, terrifiées. Comme si elles étaient ivres, elles se jetteront du haut de la falaise ou mettront le feu à leur maison, par affolement…
– Eh bien ! moi, dit Lia, avec son accent chantant de Slave, je crois que suggestion et coïncidence n’expliquent rien. Les légendes contiennent toujours une vérité méconnue. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvent les philosophes !… » Hamlet a raison. »
Longue, rousse, mince à la taille, large aux hanches, des seins aigus, des yeux clairs, elle semblait créée à l’imitation d’une héroïne de Burne-Jones ou de Dante Gabriel Rossetti.
« N’est-ce pas, Maurice ? » ajouta-t-elle, en posant encore sa main étroite sur celle du peintre.
Évidemment, Lia cherchait à exaspérer l’épouse. Aux beaux yeux de Geneviève, un éclair parut, s’éteignit, et ce fut sur le ton le plus tranquille qu’elle observa qu’en effet, des légendes peuvent se cristalliser autour d’un fait réel.
« Ouessant a seize cents femmes, reprit le commandant, pour quatre-vingts vieillards, marins en congé ou fonctionnaires. Les hommes sont tous dans la marine de guerre. L’imagination collective est donc féminine ici, c’est-à-dire particulièrement encline à matérialiser des cauchemars… Ce n’est pas seulement à cause des naufrages qu’Ouessant s’appelle en breton l’île de l’Épouvante !…
– Mais ne reconnaissez-vous point, insista la longue rousse, que le rappel battu par l’homme rouge correspond souvent avec quelque événement tragique ?…
– Oui… Mais…
– Les coïncidences, interrompit Vaupleurs, du ton irrité qu’il prenait vite, et aussi la suggestion ont bon dos. Nous leur attribuons trop facilement les faits que nous ne savons pas expliquer. »
L’officier répondit en souriant :
« Je vais peut-être apercevoir la silhouette rouge dans la brume, en rentrant, et entendre son tambour ! Étant seul, il y aura cent chances sur cent que le mauvais sort tombe sur moi.
– Non, cinquante seulement, dis-je, car je vous accompagne. J’ai besoin d’air. Et puis, j’aime la lande quand les ténèbres et le brouillard la rendent plus mystérieuse. »
Dans cette brume épaisse, le grondement énorme de la sirène du Créach avait des échos bizarres. Elle semblait ou lointaine ou bizarrement proche ; pendant ses silences, on percevait, indistincte, illusoire peut-être, la sirène de quelque vapeur se dirigeant vers Brest. Elle cachait le phare du Créach dont on ne distinguait qu’une vague phosphorescence ; mais le Stiff, le second phare, à l’autre extrémité de l’île, qui se trouvait momentanément en dehors du champ de brume, brillait clair.
« Prenez garde, au retour. Marchez lentement ! me recommanda Geneviève. N’allez pas tomber dans quelque fondrière ! »
Je quittai le commandant près de Lampaul et revins par un autre côté de la lande, en me guidant sur la flamme du Stiff. Entre les meuglements de la sirène, j’entendais la respiration râpeuse de la marée montante. Au loin, un chien hurla ; une algue me fit trébucher. Le léger vent qui poussait la brume faisait dans les rochers secs d’étranges murmures. La brume avait pris l’odeur iodée des goémons.
Je pensais intensément à Geneviève.
Quand nous étions enfants, elle et moi, ses parents habitaient le même immeuble que les miens. Au lycée, je rêvais de l’épouser plus tard ; peut-être même nos familles respectives avaient-elles fait le même projet. Mais son père, un fonctionnaire, partit aux colonies et y mourut. Notre correspondance s’était espacée. Quand Geneviève revint à Paris avec sa mère, j’étais à la caserne en Anjou, et mes parents habitaient le Midi. Un peu plus tard, j’appris par hasard qu’elle était mariée avec un peintre dont le nom, dès lors, prit de l’importance.
Quelques années plus tard, nous nous retrouvions face à face, au Salon. Maurice Vaupleurs me fut immédiatement sympathique parce qu’il était aux petits soins pour Geneviève. Grand, athlétique, un profil de médaille, il était entouré de tentations féminines qu’il ne semblait même pas voir. Il ne se souciait que de son art et de sa femme.
J’allais chez eux, de temps à autre. Deux années passèrent. Un matin, Geneviève me téléphona qu’ils désiraient louer pour l’été une maison de pêcheur à Ouessant, une maison de granit, ancienne, pittoresque, mais que des réparations nécessaires, même pour un bref séjour, rendaient un peu coûteuse. Voulais-je venir aussi et prendre ma part ? Un peu surpris, j’acceptai aussitôt.
À la gare Montparnasse, je trouvai avec eux l’étrange et belle Lia. « C’est un modèle de mon mari, une Russe, me dit Geneviève, à voix basse. Nous l’emmenons pour qu’elle pose des nus en plein air. Elle est jolie, n’est-ce pas ? » Geneviève ajouta : « Vous lui tiendrez compagnie. »
Le dîner au wagon-restaurant, la causerie dans le compartiment, me montrèrent vite que Vaupleurs était ébloui, conquis, dominé par Lia. Il était brusque à l’égard de Geneviève. Il lui donnait des ordres. Sa présence semblait l’agacer. Sûre d’elle-même, Lia voulait se faire épouser ; en effet, je ne lisais dans ses yeux clairs avivés de kohl aucun amour pour le peintre. Elle désirait sa fortune, sa réputation.
Geneviève m’avait-elle invité dans l’espoir que, moi aussi, je m’éprenne de Lia et que je la détourne du peintre, ou bien, dans sa détresse, avait-elle désiré avoir près d’elle son ami d’enfance ? Si charmante, Geneviève ! De taille moyenne, cambrée, vive. Châtaine aux yeux noirs. Sa beauté, très française, un peu sévère peut-être, ne requérait aucun maquillage : elle avait des lèvres naturellement rouges, des cils sombres et lourds, un teint pur…
Ah ! notre sinistre arrivée à Brest, le matin ! La pluie criblait la boue, dégringolait des gargouilles, ouatait les bruits. Aux glaces embuées de l’auto, défilèrent des landes rousses, des sentiers creux, de pauvres villages tapis entre des hérissements de hêtres. Puis, ce fut un port étroit où oscillaient barques et chalutiers. Nous prîmes un petit vapeur qui, en haletant, toussotant, laboura sa route entre des îles sauvages : Béniguet, Kéménès, Morgol, Lytiry, Molène, dont le chapelet de noms semble le tintement des cloches d’Ys. Ouessant se profila sur le crachin. En traversant les deux courants dangereux qui l’enserrent, le petit vapeur gravit des montagnes glauques où il retombait à pic, l’hélice crissant à vide. Enfin, le port : Lampaul.
En abordant, j’eus un mauvais pressentiment, car elle offre un aspect tragique, cette île des filles seules, qui fut un repaire de naufrageurs, et aussi le sanctuaire des sanguinaires prêtresses de Heus, dieu du soleil. En aucun endroit de Bretagne, le sol n’est aussi aride, le vent aussi dominateur, les pierres aussi étranges.
… J’étais devant la maison de granit et regardais avec surprise Maurice, Geneviève et Lia qui, dans le cadre éclairé de la porte, m’attendaient avec inquiétude. Il me semblait m’éveiller.
« Une heure que vous êtes parti ! Nous nous demandions s’il ne vous était pas arrivé quelque chose !
– Ou bien si vous n’aviez pas rencontré Janik ! suggéra la voix soyeuse de Lia…
– Quand je me concentre sur une pensée, elle m’hypnotise. Je ne distingue plus, j’oublie l’ambiance matérielle. »
*
Notre existence à Ouessant continua dans le même rythme dramatique et bizarre. Vaupleurs travaillait passionnément à plusieurs nus en plein air d’après Lia, qui prenait à son égard une attitude de plus en plus langoureuse, bien que, peut-être, elle ne fût pas sa maîtresse, trop adroite pour donner pareil gage. En dehors de ces inconvenances, elle était à l’égard de Geneviève d’une amabilité déférente, presque servile – où elle affectait de mettre une nuance de tristesse, comme si elle avait déploré la situation où l’entraînait, malgré elle, un grand amour.
Elle alla jusqu’à tutoyer Maurice, en se reprenant aussitôt. Comme le peintre était extrêmement épris de Lia, mais trop attaché encore à sa femme pour quitter celle-ci, Lia voulait pousser à bout Geneviève et lui faire prendre l’initiative d’une rupture. Dans cette progression, elle mettait une subtilité redoutable. Malgré sa grâce étrange, j’éprouvais devant elle cette crainte, et même cette répulsion, qu’inspirent telles plantes aux couleurs charmantes, mais que l’on sait vénéneuses.
La figure de Geneviève se creusait. Ses yeux paraissaient agrandis. Elle devenait semblable à ma petite camarade d’enfance, surtout quand elle se contraignait à sourire.
Les séances de pose étaient quotidiennes. En ce moment, elles avaient lieu au bord d’une petite crique qu’un éboulis de roches grises interdisait aux regards. À l’angle du sentier y conduisant, on mettait Janik ou Seza en sentinelle. Lia se déshabillait derrière un roc, puis, longue, onduleuse et chaste, elle prenait devant nous la pose. Dans les reflets verdâtres de l’onde, son corps pâle et roux prenait un halo lumineux.
Cette après-midi-là, elle gisait sur une roche plate, à quelques mètres du bord, les yeux clos, les bras étendus, une jambe repliée, l’autre trempant dans l’onde. Une série de vaguelettes vermeilles et scintillantes venait sans cesse vers elle.
Dans le silence et la chaleur, on entendait, au-dessus de nous, Janik chantonner en breton et le cliquetis de ses aiguilles. Très loin, à Molène peut-être, une cloche tintait.
Vaupleurs, haletant, peignait avec frénésie. Sa belle figure grimaçait, tremblait. Il semblait parler tout bas. Ses gestes hésitaient sur la palette et la toile, puis se succédaient soudain avec une vitesse saccadée. Jadis, il peignait d’un air détaché, en fumant, l’esprit ailleurs.
Je regardai Geneviève. Elle se tenait debout, dans une pose énergique, résolue. Allait-elle enfin intervenir ? Je le pensai. Sa patience n’était plus de la dignité. Une épouse doit défendre son bonheur.
Soudain, une fixité bizarre parut en son regard qui n’était plus tourné vers son mari ni tout à fait vers Lia, mais vers la surface de l’eau où une grande étoile sombre, à huit bras, large de plusieurs mètres, dérivait lentement vers Lia. Vaupleurs, derrière son chevalet, ne pouvait l’apercevoir.
Les huit bras frémissaient imperceptiblement. Geneviève ne bougeait pas. Elle avait compris, comme moi. Je lisais en ses yeux un trouble espoir. Je ne bougeais pas non plus – et pourtant la splendeur de ce corps, là-bas, sur la roche, était presque divine…
Des cris, soudain !… Janik dégringolait le sentier en ramassant des cailloux aigus. Criant toujours, elle les lança sur la pieuvre qui, effrayée, sombra en noircissant l’eau de son encre.
L’énorme poulpe, venu du Mexique par le gulf-stream, aurait, affirma Janik, entraîné Lia dans les profondeurs d’un seul tentacule…
Quand nous rentrâmes, l’Ouessantine me dit : « Les gens, chez vous, en France, ça n’a pas plus de pitié que les pieuvres. »
Le soir, j’entendis Geneviève sangloter. Vaupleurs lui parlait bas, d’un ton de haine…
*
La vie continua, tragique sous son apparente tranquillité. Le drame évoluait avec une promptitude et une intensité croissantes. Vers quel dénouement ?… Je ne le prévoyais que trop. Ma pauvre Geneviève !
Quelques jours après, par un torride crépuscule, nous allâmes chercher de la fraîcheur à la pointe nord de l’île, où l’on dit qu’en des anfractuosités mystérieuses, accessibles seulement par marée très basse, le décor et les accessoires du culte druidique subsistent sous la garde intermittente de quelques initiées. Le commandant nous avait avertis que ces grottes, d’ailleurs très curieuses et peu connues, – car personne n’ose s’y aventurer, – ne servent que d’abris pour les contrebandiers.
Des nuages déchiquetés, pâles et opaques, à bords sombres, se réunissaient peu à peu, voilant le soleil. Le vent du sud projetait des masses d’embruns jaunes. Les mouettes, affolées, criardes, tournoyaient bas. La mer, brillante encore près de l’île, était noirâtre à l’horizon. L’air semblait une haleine de four.
L’orage, lointain encore, pesait sur nous avec une lourdeur insupportable.
Le sentier contournait d’énormes roches, pareilles à des éponges pétrifiées, qui nous cachaient alternativement la lande et l’Océan. Il se rétrécit, et, d’une pente dangereuse, nous mena jusqu’à mi-falaise ; nous ne vîmes plus que l’étendue marine, sombre de mirer le ciel. Nous nous trouvions au-dessus d’une étroite baie granitique à peine ouverte aux ruées de l’Océan, une de ces baies où, jadis, de monstrueux sauriens, survivants des âges préhistoriques, s’abritèrent peut-être, ce qui créa la légende des dragons et des saints qui les vainquirent.
L’immense anxiété de l’orage pesait insupportablement sur nous. Déjà des éclairs livides battaient l’horizon. Lia, distraite, haletante, laissait Geneviève près de son mari, mais, à un instant où le vertige la prit, elle cria : « Maurice ! » et tendit les mains…
À notre droite, une grotte s’ouvrit, sonore et sombre.
Nous franchîmes le seuil, prudemment.
La grotte était étroite, mais profonde. Et très sèche. Çà et là, des tas de foin, rectangulaires, formaient évidemment des couchettes.
« C’est peut-être un de ces mystérieux temples druidiques ? risquai-je.
– Le commandant nous a prévenus, répondit Geneviève. Les contrebandiers s’abritent ici quand les gendarmes viennent à Ouessant… Outre ce foin, voyez ces débris de caisses… ces vieux sacs !… »
Quand nous regagnâmes le périlleux sentier, le ciel était une masse charbonneuse. Le silence menaçait, pesant aussi.
Le vent d’orage s’éleva, et devint presque aussitôt une tempête rugissante qui enlevait les paroles à nos lèvres. Nous dûmes renoncer à parler. Les détonations de la foudre retentirent, formidables. La mer, empanachée d’écume, se souleva, se rua contre les falaises. La petite baie de granit était un gouffre furieux. Une immense pluie oblique, dure comme de la grêle, mitrailla l’île…
Nous avions pris refuge, vite, dans la grotte. L’orage d’Atlantique dura longtemps. Quand, vers huit heures, il prit fin, une brume épaisse enveloppait l’île, une brume telle que le mugissement de la sirène du Créach s’entendait à peine et que l’on n’apercevait pas, même sous forme de reflet, le foyer des deux phares. Le sentier disparaissait dans la fumée blanchâtre. Nous ne savions qu’au bruit de quel côté était la mer.
« Attendons le matin dans la grotte, conseillai-je. Le brouillard ne se lèvera pas avant. »
Il n’y avait pas d’autre parti à prendre. Essayer de gagner le faîte de la falaise eût été extrêmement périlleux. Mais cette nuit, dans pareil trou de pierre ? Nous dûmes nous y résoudre.
Heureusement, la chaleur, un moment adoucie par l’orage, avait repris, si étouffante que la fraîcheur relative de la grotte nous parut agréable. Nous commençâmes par nous asseoir et causer. De l’ouverture de la grotte, il venait une vague lueur phosphorescente. La fatigue nous gagna. Nous nous étendîmes.
« Ici, Maurice… près de moi ! » dit Lia, tranquillement, en désignant une couchette de foin placée à un mètre de celle où elle était étendue.
Je crus que le peintre n’obéirait pas à cette impudente invite. Mais l’épouse demeura muette et le mari prit la place indiquée…
Geneviève était à demi assise, non loin de moi. Des éclairs attardés me montrèrent qu’elle avait le visage appuyé sur les bras. Elle pleurait…
On causa. On fuma. Pour rassurer sa femme, sans doute, Vaupleurs alluma souvent son briquet dont, en cette crypte, la flammèche parut celle d’un cierge. Mais entre ces instants ? Peu à peu, nous gardâmes le silence.
Alors que nous étions tout à ce drame, nous entendîmes soudain… Je vous jure que nous entendîmes ! à notre droite, pas très loin, un roulement de tambour !
Parfois, il s’arrêtait pour reprendre quelques secondes après, mais il ne changeait pas de place… Ou bien son ampleur décroissait, comme si les mains eussent tenu les baguettes faiblement, puis, sans transition, la force revenait…
Nulle parole ne s’éleva de nous, d’abord.
Enfin, la voix bizarrement changée de Lia :
« C’est… c’est Lui !…
– Mais non, protesta Vaupleurs. Le commandant nous l’a dit : c’est un jeu de vagues dans une anfractuosité ! »
Alors, un cri lugubre, qui semblait humain, s’éleva dans le brouillard. Il demeura imprécis, mais, prévenus, nous crûmes entendre : « A… a… marrez !… A… a… amarrez !… »
Puis, le silence sourd de la brume reprit.
Je rampai jusqu’à l’orifice de la grotte, car j’ai de mauvais nerfs qui me jouent parfois des tours singuliers ; mais rien ne m’effraie ; je traverse paisiblement un cimetière, la nuit…
Nulle silhouette rouge, nulle évidence anormale ne m’apparut dans les ténèbres épaissies par le brouillard.
Lia haletait. J’entendais ses dents claquer.
Geneviève dit, avec calme :
« Ici, c’est bien l’île de l’Épouvante… »
Vaupleurs répéta que l’eau marine, seule, avait causé ces bruits, mais sa voix était émue.
Lia répondit, d’un ton passionné :
« L’un de nous doit mourir bientôt. Ah ! que ce ne soit pas vous, Maurice !… pas vous !… »
Tremblante de peur, elle jouait encore son rôle !
Les roulements de tambour ne reprirent point. Peu à peu, nous cessâmes de les entendre. Notre attention se restreignit : la grotte était sonore. Dans l’ombre, le moindre de nos gestes s’entendait. Certainement, Geneviève les guettait avec la pire angoisse. La menace du tambour nous avait rapprochés du dénouement, me semblait-il. Cette grotte ensevelie dans la brume d’Ouessant, quel décor final ! Mais sur quel épisode tomberait le rideau ?
À peine perceptibles, des sirènes de cargos, perdus dans le brouillard et la nuit, bramaient. Celle du Créach, nous ne l’entendions pas, mais nous en sentions les frémissements à travers le granit et la terre avec une netteté surprenante. Des mouches, réfugiées là aussi, bourdonnaient avec acharnement.
Pauvre Geneviève ! si jolie, si bonne ! Sa dot avait tiré Vaupleurs de la médiocrité. Il devait tout à sa femme. Elle avait su se créer un salon utile qui appuyait beaucoup la carrière de son mari. Et maintenant, victime de cette Slave à la voix soyeuse, qu’allait-elle devenir ?
Je me sentis perdre conscience. Je tombai dans un demi-sommeil, car je me rappelle avoir plusieurs fois voulu m’éveiller… sans doute parce qu’un cauchemar m’accablait.
Pourtant, sous l’influence de l’aurore qui finit par blanchir la brume, je m’endormis lourdement.
… J’entendis des cris. Je les repoussai. Dormir encore !… Mais il faisait grand jour. J’ouvris les yeux. Ils me montrèrent un tragique spectacle.
Stefan et Janik, venus à notre recherche, Geneviève et Vaupleurs entouraient le corps de Lia qui gisait, face contre terre, une blessure affreuse à la nuque…
On la remit doucement sur le dos. Elle avait la face cireuse, la bouche entrouverte. Ses yeux regardaient fixement le plafond de la grotte ; des mouches vinrent s’y poser ; ils ne bougèrent pas.
Geneviève, presque aussi pâle qu’elle, demeurait immobile, silencieuse. Le peintre balbutia :
« Mais comment… comment est-ce arrivé ?… Un couteau… ou bien quelque animal ?…
– La demoiselle, expliqua Stefan, est sans doute allée passer la tête en dehors de l’ouverture. Une pierre lui sera tombée dessus… Souvent, il y a des éboulements de pierres aiguës. »
Je n’avais jamais vu de cadavre. Je tremblais. Tandis que Stefan, Vaupleurs et Geneviève sortaient Lia hors de la grotte et l’étendaient sur un banc de sable, à quelque distance, je voulus prendre mon mouchoir pour éponger la sueur froide de mon front.
Au cours de ce geste, ma main rencontra dans ma poche un caillou, un silex long, pointu, une sorte de poignard qui était bizarrement rouge et visqueux…
Je le regardai avec horreur !… Janik le regarda aussi, puis me le prit des mains et, le tenant derrière elle, marchant de côté, elle sortit de la grotte et le jeta dans la mer.

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(J. Joseph-Renaud, in Gringoire, grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, neuvième année, n° 400, vendredi 3 juillet 1936 ; Jules Adler, « Gros Temps au large ; Matelotes d’Étaples, » huile sur toile, 1913)
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(A. Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, hebdomadaire, dixième année, n° 471, jeudi 1er mai 1913)
Il est, par le monde, des détraqués qu’on a bien tort de plaindre, de doux maniaques qui se sont arrangé une existence à eux et qui, en somme, vivent plus heureux que bien des gens raisonnables, ennemis de toute chimère.
J’aime ces demi-fous, et quand j’en rencontre un sur ma route, je ne manque pas de lui rendre visite et de m’enquérir des fantômes dont il a peuplé son imagination.
C’est ainsi que j’ai vu, dans des asiles ou dans des maisons particulières, plus d’un dieu moderne, la tête auréolée d’un méchant cercle de cuivre, prêchant la résignation pieuse aux arbres et aux fleurs du chemin ; plus d’un millionnaire qui, remuant de petits cailloux, croyait manier des pièces d’or ; plus d’un inventeur aux yeux brillants qui prétendait avoir trouvé l’introuvable mouvement perpétuel ou déclarait connaître le secret de planer dans les airs, à la façon des oiseaux, rien qu’en s’attachant des ailes aux bras. C’est ainsi que j’ai pu voir, dans ces derniers temps, un homme extraordinaire aux conceptions fantastiques et grandioses, au cerveau puissamment calculateur, qui a découvert : Le plus grand Vol de l’Humanité.
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Des amis d’Orléans m’avaient indiqué un personnage bien curieux et, aux premiers jours de loisir, je fis le voyage tout exprès pour me rencontrer avec lui. Il habite Olivet, un bourg important aux portes de la ville, composé pour une moitié d’une interminable rue de maisons propres derrière lesquelles tout est ou fleurs ou engrais, et d’une autre moitié, perpendiculaire à la première, le long des rives charmantes du Loiret. L’homme du « plus grand vol de l’humanité » est un horticulteur connu et, m’a-t-on dit, fort à l’aise. On m’avait prévenu qu’il était, dans son commerce et dans la vie de tous les jours, tout à son métier, très réservé à l’ordinaire, généralement muet sitôt qu’on lui parlait de sa prodigieuse découverte, et qu’il me faudrait déployer sans doute autant de diplomatie que Talleyrand au congrès de Vienne pour remplir le but de ma visite.
À la gare d’Orléans, je pris le tramway électrique et je descendis à un endroit où la route vire en coude brusque. La demeure de l’horticulteur se trouvait à cent mètres de là, une maison jolie et fraîche dont la peinture neuve semblait rire au soleil.
Sous la porte cochère, un jardinier chargeait une brouette de fumier. Je demandai le patron.
« J’vas vous conduire, fit l’ouvrier. Il est dans le fond. »

Le jardinier me mena d’abord par une première cour remplie de pots de fleurs en tas, par une seconde cour grillagée où des poules nombreuses picoraient autour de coqs matamores, puis entre d’étroits couloirs séparant des serres, et à travers quelques allées garnies des plus merveilleuses plantes du monde. Le parfum des sèves me faisait respirer plus fort, afin de m’emplir le corps d’atmosphère odorante.
Près d’un bouquet de bégonias dont les longues fleurs rouges et coniques se penchaient avec des airs de fatigue, mon compagnon me montra du doigt, assez loin encore, un grand chapeau de paille émergeant de grandes touffes verdoyantes, derrière une haie d’arbres fruitiers.
« V’là l’patron, » me dit-il.
Et il me quitta avec un geste qui signifiait :
« Maintenant, débrouille-toi. »

Je me dirigeai vers le chapeau de paille. L’horticulteur se trouvait au milieu d’un champ de dahlias qu’il examinait pousse à pousse, en les redressant amoureusement.
Lorsqu’il m’aperçut, il enjamba les fleurs, vint vers moi et me salua d’une intonation cordiale :
« … Monsieur !… Qu’y a-t-il pour votre service ? »
Après avoir lié connaissance, il me promena dans sa propriété qui était immense et bien tenue. Je m’étais donné comme un propriétaire parisien et je parlai de mon grand jardin de Saint-Cloud. Je mentais plus qu’un arracheur de dents. En fait de jardin, je possède seulement, au bord de ma fenêtre, un réséda rabougri en train de crever, cadeau de ma bonne pour le jour de ma fête.
L’horticulteur me fit naturellement l’article. Pour donner quelque vraisemblance à ma visite, j’achetai, en longeant une pépinière, un petit conifère bleu en bas âge et un hêtre rouge ou tricolore, je ne sais plus au juste.
Il me vanta surtout ses dahlias.
Ah ! les dahlias ! Son triomphe ! Il n’en poussait d’aussi beaux chez aucun concurrent. Ses dahlias étaient célèbres dans tout l’Orléanais. De fait, j’en contemplai des échantillons superbes, de teintes délicates ou surprenantes, qui faisaient d’une fleur banale, d’un feuillage vulgaire, une plante attachante et digne de poésie.

Mais je n’étais venu ni pour les hêtres rouges ou tricolores, ni pour les conifères bleus ni pour les dahlias de sélection. Le plus grand vol de l’humanité m’intéressait infiniment plus. Je m’ingéniais vainement à aiguillonner la conversation pour éveiller la manie de l’horticulteur, à le guider vers sa folie spéciale, et je commençais à désespérer quand une phrase déclencha le rouage détraqué de son cerveau.
« Oui, lui dis-je… nous autres Parisiens, nous pouvons difficilement entretenir de beaux jardins, parce que, le plus souvent, jardiniers et fournisseurs s’entendent pour nous voler… Le vol… »
C’était une injure gratuite à l’égard de corporations dont je n’ai aucune raison de suspecter l’honorabilité… Mais qui veut la fin, veut les moyens.
Il m’interrompit pour s’écrier :
« Ah ! on est toujours volé.
– Oh !… toujours !… Vous exagérez ! »
Il m’arrêta par le bras, releva la tête et, s’adossant à un grand tonneau rempli d’eau de pluie, il répéta :
« Toujours ! »
Je pus alors examiner mon interlocuteur mieux à l’aise. Je n’avais encore fait qu’entrevoir sa figure protégée jusqu’au cou par le chapeau à larges bords.
Il avait un visage amusant et curieux, parce que son nez, épaté en forme de pomme de terre et teinté d’un rose tirant sur le violet, apparaissait joyeux, lyrique, triomphal. Le nez est souvent pour les observateurs un excellent indice du caractère des gens. Ce nez-là n’était pas un nez d’agité, d’inquiet. C’était le nez d’un brave homme qui devait s’attabler avec satisfaction devant les vieilles bouteilles de vieux vin de France et faire claquer sa langue au moment où les liqueurs fameuses touchaient ses papilles gustatives. Si les petits yeux noirs n’avaient point papilloté d’un éclat malsain, je serais parti, convaincu qu’avec un nez aussi robuste, qu’avec un nez aussi somptueux, un homme ne saurait être fou.
Il reprit pour la troisième fois :
« On est volé… toujours.
– Voyons, voyons, répondis-je, troublé comme un pêcheur qui sent un beau poisson au bout du crin de Florence… Il y a encore d’honnêtes gens en majorité.
– Non, fit-il avec une sorte d’impatience, non, tout le monde vole… même les plus honnêtes gens volent… Oui, les plus honnêtes… Vous-même, monsieur, vous êtes un voleur. »
Je protestai énergiquement.
« Ah ! par exemple, je…
– Vous êtes un voleur… Je vais vous le prouver… Quelle est votre profession ? Que vendez-vous ?
– Ma prose… Je suis homme de lettres.
– Ah ! Et comment vous paie-t-on votre prose ?
– Cela dépend… à la ligne, à l’article, au roman… Des publications américaines m’ont même payé au centimètre carré de texte imprimé.
– Eh bien, monsieur, sauf votre respect, je vous répète que vous êtes un voleur. En vérité, vous n’avez pas volé les éditeurs français, mais vous avez certainement volé les Américains…
– Comment diable ?…
– Parce que vous leur avez vendu des centimètres carrés qui n’étaient pas des centimètres carrés.
– Je ne comprends pas. »
L’horticulteur haussa les épaules, par dédain pour mon inintelligence.
« Venez, murmura-t-il ; vous allez saisir… car… je vais vous faire connaître… »
Il se pencha vers moi, fronça les sourcils et souffla entre ses dents :
« … Le plus grand vol de l’humanité. »
Il marcha si vite que j’eus de la peine à le suivre. Je retraversai les grandes allées aux fleurs, les petites allées aux serres et la cour pleine de poules, pour arriver au seuil de la maison blanche. Il ouvrit la porte et m’ordonna impérieusement :
« Montez… »
J’entrai, après avoir gravi un perron, dans une pièce du rez-de-chaussée qui ressemblait assez à une étude de notaire. De grands casiers de bois cachaient les murs, et, sur des rayons de chêne, dormaient des milliers de dossiers d’où pendaient des queues minces de ficelle rouge. Au milieu et en face de chaque fenêtre, des tables de travail surchargées de paperasses attendaient, pensait-on, les clercs et le saute-ruisseau.
L’horticulteur arracha nerveusement son chapeau et le jeta sur un des bureaux.
« Tous ces dossiers et ces papiers, s’écria-t-il, représentent les calculs que j’ai été obligé de faire pour fixer le chiffre du plus grand vol de l’humanité… Savez-vous quel est ce chiffre ?… Non… Eh bien ! à la date du 31 décembre 1895, date à laquelle j’ai arrêté mon inventaire, il était de quatorze cent cinquante-et-un milliards trois cent quatre-vingt-huit millions cinq cent soixante-deux mille quatre cent quarante-sept francs vingt-trois centimes… »
J’étais étourdi. Je voulus faire répéter le nombre monstrueux :
« Combien dites-vous ?
– Voyez vous-même. »
Il me montra, au-dessus de la cheminée, un cadre doré autour d’une feuille blanche sur laquelle était peint le chiffre :
1 451 388 562 447 fr. 23
On a beau être sain d’esprit, quand on écoute des fous, on se demande parfois si on ne devient pas fou soi-même.

« Je vais vous expliquer maintenant, continua-t-il, comment je calcule le plus grand vol de l’humanité. Permettez-moi de vous rappeler d’abord quelques notions élémentaires du système métrique. Quand, pendant la Révolution, on chercha une mesure fixe pour remplacer les diverses aunes et toises qui embrouillaient les relations commerciales, on décida que le mètre serait le quart de la dix millionième partie du méridien terrestre, méridien qui fut déterminé par les savants Delambre et Méchain. Le mètre une fois fixé, on en fit établir un échantillon unique, un étalon conservé aujourd’hui aux Archives nationales et d’après lequel sont fabriqués tous les mètres employés dans la vie de tous les jours. Ainsi donc, celui qui achète un mètre d’étoffe n’achète pas, en réalité, une longueur égale à l’étalon, il achète, selon la volonté légale, un quart de la dix millionième partie du méridien terrestre. Prenez sur ma table ce gros livre à couverture brune… Ouvrez à la première page… et lisez. Que lisez-vous ?
– Je lis : « Annuaire pour l’an 1902, publié par le Bureau des Longitudes… avec des notices scientifiques. »
– Très bien ! Constatez que je m’appuie sur les renseignements les plus sérieux. Ouvrez maintenant à la page 194 et lisez la dernière phrase du chapitre : « Définition du mètre. »
Je lus : « D’après les mesures géodésiques modernes, la dix millionième partie du quart du méridien terrestre est plus grande que le mètre d’environ 0 m, 0002. »
– Nous y voilà… Donc, monsieur, puisque chaque fois que vous achetez un mètre de n’importe quoi, vous êtes censé acheter un quart de la dix millionième partie du méridien terrestre, vous êtes volé, volé, vous dis-je, parce que le mètre dont on se sert pour mesurer votre n’importe quoi, est, d’après le bureau des Longitudes, plus court de 0 m, 0002 que le quart de la dix millionième partie du méridien terrestre, qui vous est dû… Mais, répliquerez-vous, qu’est-ce qu’une erreur aussi infime ? Infime !
Pas du tout. Elle est colossale, puisque c’est grâce à elle que j’ai obtenu ces 1 451 388 562 447 fr. 23, dont l’humanité a été frustrée depuis qu’on se sert du système métrique. Cette différence de 0 m, 0002 fait deux mètres par dix mille mètres, vingt mètres par cent mille mètres, deux cents mètres par million de mètres ! Ah ! ah ! Vous ne riez plus… Pour vous faire comprendre toute l’énormité du vol, examinons, par exemple, l’industrie du papier. Le papier est une matière dont un mètre a peu de valeur, pour laquelle une erreur de vingt centimètres par kilomètre semble ridicule au premier abord… Eh bien ! Prenons un journal populaire tirant à cinq cent mille exemplaires. Chaque numéro a 60 centimètres de long. Le tirage total mesure donc 300 000 mètres ; ce qui fait que la direction de cette feuille est volée par jour de 60 mètres de papier, valant environ un franc. La perte sera, pour une année, de 365 francs. Mais ce calcul n’est établi que pour une seule gazette. Imaginez l’ensemble de tous les journaux publiés dans tous les pays qui emploient le système métrique… Moi, j’ai réuni les statistiques susceptibles de me renseigner !… La presse perd par an 1 237 085 fr. 70, rien que par cette petite erreur de 0 m, 0002 qui ne vous dit rien du tout. Vous objecterez qu’on achète le papier au poids… C’est exactement la même chose, comme je vous le démontrerai facilement. Ajoutez maintenant tous les autres papiers : papiers de papeteries, papiers d’emballage, papiers de tenture… et vous trouverez que les fabricants, pour cette seule industrie, nous volent 3 606 687 fr. 05. Imaginez aussi que les drapiers volent, de la même manière, 2 880 342 francs, les fabricants de soieries, 2 792 152 fr. 95, etc., etc., et vous imaginerez du coup l’énormité de l’escroquerie dont nous sommes victimes. Additionnez les vols commis dans toutes les branches de l’activité commerciale, par exemple, ceux des Compagnies du gaz, qui, vendant leurs produits au cube, volent au cube, ceux des chemins de fer, des propriétaires de terrains, etc., etc., etc. ; vous pourrez concevoir les conséquences formidables du plus grand vol de l’humanité.
Et je ne parle pas des résultats accessoires : combien de conscrits, qui étaient trop petits pour le service, ont été déclarés bons ! Mais passons, car si je voulais développer mes idées au point de vue patriotique, je vous jetterais la mort dans l’âme ! Bref, monsieur, le vol commis depuis l’adoption du système métrique est de 1 451 388 562 447 fr. 23, et je vous prie de remarquer qu’il serait beaucoup plus considérable si l’on voulait tenir compte des intérêts composés depuis l’origine.. Vous m’écoutez avec tant de bienveillance que je vais même vous faire un aveu… Ce chiffre de quatorze cent et quelques milliards est très inférieur à la réalité, car je n’ai encore calculé que les vols effectués grâce aux mesures de longueur. Mais le raisonnement garde toute sa valeur pour les mesures de capacité et de poids. Qu’est-ce que le kilogramme ? Le poids d’un décimètre cube d’eau pure. Donc, lorsque vous achetez un kilogramme de cerises, on vous vole du poids de 0 m, 000 000 000 0008 cubes d’eau pure. Le vol est donc encore beaucoup plus grand. Je ne suis qu’au commencement des opérations destinées à déterminer ce nouveau chiffre qui, ajouté à l’ancien, me donnera le plus grand vol de l’humanité. Approximativement, je l’évalue à 3 805 693 000 000 000 francs qui, augmentés de 1 451 388 562 447 fr. 32, font 3 807 155 388 562 447 fr. 32.
Un joli denier ! Enfin, êtes-vous convaincu ? »
J’eus la sensation nette que si je disais « non, » l’horticulteur m’étranglerait. En conséquence, je murmurai :
« Oui, oui, très certainement.
– Ma découverte, reprit-il, le regard luisant, les doigts fébriles, fera bientôt de moi le roi de la terre, le maître absolu du monde. J’ai, en effet, l’intention de fonder le syndicat des victimes du plus grand vol de l’humanité, destiné à faire rendre gorge aux voleurs. Tout le monde viendra à moi, car je ne demande pas d’argent ; j’en distribue. À tous, je dirai : chargez-moi de vos intérêts. Je ferai rentrer les sommes qui vous ont été volées, grâce aux mesures fausses employées par les marchands. En récompense de mes efforts, autorisez-moi seulement à garder 50 p. 100 de tout ce que je réussirai à recouvrer. Les vols, non encore couverts par la prescription, montant à quatre-vingt-sept milliards en chiffres ronds, mes bénéfices seront donc tout d’abord de quarante-trois milliards cinq cents millions, moins les frais de procédure, soit quarante milliards seulement. De plus, je gagnerai par an, sur les vols de tous les jours, une dizaine de milliards. Je dépense un millier de francs par mois. J’économiserai donc, par an, environ neuf milliards neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millions, neuf cent quatre-vingt-huit mille francs que je placerai en rente 3 p. 100, ou en 5 p. 100 si je trouve des garanties suffisantes. En vingt ans, par l’accumulation des intérêt, je serai possesseur d’une fortune de tant de milliards que je serai bien près d’être propriétaire du monde entier, donc, en fait, le roi de la Terre. »
Voyant mon hôte un peu plus calme, je me permis une observation :
« Le raisonnement, dis-je, est étrange qui permet d’enlever aux gens volés toutes leurs propriétés, toute leur fortune, sous prétexte de leur rendre la moitié des vols dont ils ont été victimes. »
L’horticulteur devint subitement furieux :
« Vous êtes fou, me cria-t-il sous le nez. Mon raisonnement peut sembler étrange. Mais qu’est-ce que cela peut me faire s’il est ma-thé-ma-ti-que ? »
Je jugeai inopportun de continuer l’entretien avec l’horticulteur qui agitait un sécateur de façon menaçante. Je pris mon chapeau et m’en allai, absolument abasourdi, oubliant d’emporter mon hêtre rouge ou tricolore, et mon petit conifère bleu.

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(Louis Forest, illustrations de F. Ballester, in Le Petit Troyen dans la famille, deuxième année, n° 11, 25 avril 1902 ; in La Petite Gironde dans la famille, deuxième année, n° 11, 25 avril 1902)
Il ne m’a pas été facile de mettre la main sur Pietro Zuffi dont on m’a tellement parlé depuis quelques jours. Le peintre déteste la publicité et a échappé jusqu’ici aux journalistes. Je l’ai trouvé et je suis attablé avec lui dans la salle à manger d’un hôtel de Milan.
C’est un homme d’environ 30 ans, bien planté, robuste, plein d’assurance. Il y a quelques mois, il est revenu du Pérou où il avait pris part à une expédition de savants dans le massif de l’Apurimac qui se trouve à 100 km à vol d’oiseau de Cuzco et dont le sommet atteint 3.000 mètres. Il était allé y chercher des sculptures et des fétiches aztèques dont on lui avait affirmé l’existence dans ces régions.
UN ÉTRANGE OBJET FENDAIT L’AIR
Mais en plus des idoles que je vois accrochées aux murs de la chambre d’hôtel, – idoles en bois, formes grossières et étranges mangées par les vers et patinées par des siècles, – il a rapporté un curieux objet mécanique qui ne semble certes pas le produit d’un art primitif. Je suis aujourd’hui dans cette chambre, car j’ai entendu dire que cet éclat provenait d’une de ces soucoupes volantes que l’on a vues un peu partout dans le monde depuis environ un an, mais spécialement dans le ciel des deux Amériques.
« Je me trouvais, – commence le peintre, – dans le village de Velille, à 112 km de Cuzco, en compagnie du professeur Williams, de l’Université de Durango (États-Unis) et du professeur Prigmis, de l’Université de Kansas. Nous étions en train de nettoyer quelques fétiches, couverts de terre, que nous avions trouvés à l’intérieur d’une caverne. Avec un groupe d’indigènes, nous poursuivions notre tâche sous un toit de feuillage lorsque j’entendis un sifflement aigu et insistant. Le son venait de loin. Je sortis de notre abri et regardai dans le ciel vers un point qu’un indigène terrifié me montrait du doigt.
Un étrange objet fendait l’air et je pensai tout de suite aux soucoupes volantes dont j’avais entendu parler. L’objet était de forme ovale et brillait au soleil dans sa course folle d’ouest en est. Il semblait venir de Cuzco et se diriger vers Lima ; derrière lui venaient deux avions péruviens. Quelques instants après, lorsque la soucoupe volante arrivait sur la plus grande élévation du massif de l’Apurimac, nous entendîmes des coups d’une terrible violence et une haute colonne de fumée s’éleva dans les airs. Puis tout retomba dans le silence. »
L’AVIATEUR SE MIT À SA POURSUITE…
« Nous ne nous attardâmes pas aux commentaires habituels, oubliant vite cet incident, et reprenant nos discussions techniques ; la découverte que nous venions de faire de deux vases péruviens absorbait toutes nos pensées.
Mais quelques jours plus tard, je me trouvais à Yanaoca, sur le point d’aller visiter le musée local d’art antique ; on me présenta dans le hall de l’hôtel un officier de l’aviation péruvienne. Non sans réticences, devant l’insistance que mettait notre ami commun à parler de la mystérieuse explosion à laquelle j’avais assisté, l’officier se mit à raconter sa course folle derrière la soucoupe volante.
Il venait de quitter l’aérodrome sur son avion lorsqu’il aperçut un objet lumineux qui fendait l’espace à une vitesse fantastique. Il se mit à sa poursuite et constata au bout d’un certain temps que la vitesse de l’objet diminuait. Arrivé au-dessus du massif de l’Apurimac, le mystérieux disque volant, inexplicablement, s’abaissa et vint heurter la paroi rocheuse de la montagne (d’où le bruit qui nous avait frappés). L’appareil piloté par mon interlocuteur, après quelques évolutions, parvint à se poser sur un espace libre, non loin du lieu où s’était produit l’accident. »
QUELQUES ÉTRANGES CRÉATURES
PAS PLUS HAUTES QUE 70 CENTIMÈTRES
« En escaladant les rochers, – continua l’officier, – nous courûmes vers le point de chute où l’on voyait s’élever de hautes flammes violettes et verdâtres. Tout autour, nous trouvâmes des fragments faits d’un métal inconnu et, au-dessous de nous, sur le flanc de la montagne, brûlait la carcasse fracassée, entourée de quelques étranges créatures, pas plus hautes que 70 cm et qui nous paraissaient être douées de quatre mains et de deux pieds, qui cherchaient à échapper aux flammes.
Les mains et les pieds de ces créatures avaient une étrange ressemblance avec les extrémités des palmipèdes. La tête, si l’on peut appeler ainsi les bizarres formes de billes que l’on voyait s’agiter dans les flammes, semblait munie de deux grands yeux lumineux, comme des phares, autour desquels se mouvaient une dizaine d’autres yeux plus petits, ou pupilles, tandis que d’une bouche énorme sortaient d’étranges appendices qui pouvaient être des langues. Le corps était de couleur verdâtre et recouvert d’une sorte d’enduit que je ne pus bien distinguer. Nous cherchâmes à nous approcher, mais l’odeur âcre qui régnait sur le lieu était si forte que nous dûmes nous jeter à terre et nous boucher les narines avec nos mouchoirs. De plus loin, hors d’atteinte des émanations, nous assistâmes alors, saisis d’horreur, à l’agonie des monstres.
Quand tout fut consumé, nous pûmes approcher en nous couvrant le visage avec des torchons trempés dans l’eau du ruisseau. Il ne restait plus rien de ces créatures étranges : rien que quelques grumeaux d’une pâte molle et de tout petits os, presque carbonisés, que l’on pourrait comparer à des os de singes de très petite taille, et quelques éclats métalliques. »
DES YEUX QUI LEUR PERMETTENT
DE SE VOIR EN N’IMPORTE QUEL POINT
DE LEUR PLANÈTE
Zuffi se tait et nous nous mettons encore à examiner ensemble le mystérieux métal dont est fait le fragment sur la table ; c’est, paraît-il, un alliage inconnu. On a parlé d’acier aimanté, d’acier oxydé, à très fortes calories, et d’une composition qui pourrait être thermo-ionique, mais dont on ne sait encore proprement rien.
Le professeur Sapegnati de l’Université de Callao s’est avancé jusqu’à donner une explication scientifique des dessins faits par Zuffi et des déclarations de l’officier péruvien. « Ce qui nous frappe le plus dans l’aspect de ces créatures que nous appelons « Martiens, » c’est le très petit volume de la boîte crânienne, qui ne peut contenir qu’un très petit cerveau. Les organes de la vue sont formés par un grand nombre d’yeux disposés de manière absolument exceptionnelle : on se refuse à croire qu’entre ces êtres et nous, il puisse y avoir quelque sorte d’affinité.
Les deux grands globes blanchâtres – comme deux énormes yeux de fœtus – font partie d’un organe que nous ne connaissons pas, mais que l’on pourrait appeler « télépantophtalme » et dont la fonction semble être de capter et de transmettre des ondes électromagnétiques d’une nature spéciale, permettant aux Martiens de communiquer entre eux et de se voir en n’importe quel point de leur planète. Ce qui – entre nous soit dit – doit singulièrement compliquer leur organisation sociale.
La presse des Deux Amériques – faute de preuves – a relativement peu parlé de l’incident. Zuffi aurait entendu dire, cependant, qu’un officier de l’aviation des U.S.A. aurait découvert les restes d’un autre mystérieux appareil et aurait vu, lui aussi, les créatures qui le pilotaient.
Quant à mon interlocuteur Zuffi, son travail scientifique terminé, il a l’intention d’écrire un livre mi-récit vécu, mi-roman qui aurait pour sujet son extraordinaire aventure au Pérou. Que les faits qu’il racontera soient crus ou non, on peut lui prédire dès maintenant un succès retentissant.
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(Anonyme, in V Magazine, l’hebdomadaire du reportage, septième année, n° 316, 22 octobre 1950)
CHAPITRE VII
Peu de temps après son arrivée à Herraë, Kjoès se trouva mêlé à un incident singulier.
Une explosion avait éventré, à quelque distance de la ville, l’un des tubes pneumatiques qui cheminent à fleur de terre, parmi les étendues désertes, pour amener aux usines les matières premières indispensables à la fabrication des aliments. Un train portant différentes substances marines avait été détérioré par le choc et se trouvait immobilisé à l’endroit de la rupture. Il s’agissait d’en décharger le contenu afin de faciliter le travail des spécialistes qui viendraient ensuite effectuer les réparations nécessaires.
Cette grossière besogne de déblaiement concerne, bien entendu, les Gouls. Kjoès reçut l’ordre d’en assurer l’exécution. Il s’embarqua sur un petit train de secours prévu pour de semblables occasions. À cause des avaries possibles, le long du chemin, la vitesse était fort réduite. Elle décrut encore lorsqu’on arriva dans les parages où s’était produit l’accident ; aussi le voyage fut-il extrêmement long. Enfin, le cylindre s’immobilisa, et la sortie s’effectua par les portes auxiliaires, ouvertes à l’avant.
En quittant le wagon clos pour descendre sur le sol, Kjoès frissonna, comme un homme subitement plongé dans un bain froid : le tube crevé était envahi par l’air brut du dehors, si différent de l’atmosphère tiède et délicate des villes. Il regarda ses hommes ; tous éprouvaient la même impression de malaise que ressent un être brusquement tiré de son élément naturel. Plusieurs jeunes gens, qui n’avaient jamais eu encore l’occasion d’accueillir dans leurs poumons ce gaz lourd et brutal, s’étaient arrêtés, suffocants. Kjoès dut les encourager de la voix pour qu’ils reprissent leur marche. Bientôt, pourtant, ils stoppèrent de nouveau, imités cette fois par tous leurs compagnons.
Au-dessus des têtes, la voûte déchirée s’ouvrait sur une large portion de ciel. C’est un spectacle qui frappe toujours les hommes de notre époque, même ceux que des stages accomplis aux régions sportives ont familiarisés avec les étrangetés du dehors. Deux couleurs éclatantes, le blanc et le bleu, se disputaient le dôme céleste ; d’un côté, un azur franc, d’une inconcevable profondeur, de l’autre, des nuages éblouissants, aux courbes nettes. Les nuages, d’une marche insensible, empiétaient sur l’étendue bleue.
Les Gouls se concertèrent. L’un d’eux, que Kjoès investissait volontiers de sa confiance, vint lui dire quel était le désir de ses camarades. Tous, poussés par la curiosité inhérente à leur race, souhaitaient ardemment quitter le tube crevé afin de contempler durant quelques minutes les espaces déserts. Kjoès essaya de les retenir ; il savait combien le contact brutal de l’air libre peut être dangereux pour certains sujets de complexion délicate. Il savait aussi qu’il est imprudent de s’exposer aux rayons du soleil sans avoir pris certaines précautions.
« Vous allez vous faire brûler !… » leur dit-il.
Mais personne ne l’écouta.
En utilisant les débris du train brisé, l’on pouvait aisément atteindre le sommet du tube ; les plus hardis se hissèrent jusque-là, puis, délibérément, sautèrent sur le sol. Entraînés par cet exemple, les autres suivirent. Après une courte hésitation, Kjoès comprit qu’il devait les imiter.
Bien que son récent voyage à Tchipol l’eût aguerri contre le vertige des grandes étendues, il ne put réprimer un mouvement de crainte et d’horreur devant le spectacle offert à ses yeux. Aussi loin que le regard pouvait porter, jusqu’à l’extrême limite de l’horizon, s’étendait un immense plateau de terre morte, teintée de rouille par les produits stérilisants dont il a fallu l’abreuver durant des siècles quand il s’est agi d’exterminer tous les germes dont la présence constituait une perpétuelle menace pour la santé humaine.
La description des solitudes interurbaines a été faite trop de fois, par maints auteurs, pour qu’il soit opportun de la reprendre ici. Tout le monde connaît – au moins par ouï-dire ou par suggestion – l’impression qu’en reçoit invariablement le visiteur : il lui semble accomplir un voyage à la surface de quelque planète inhabitée. Un seul détail pouvait dissiper cette illusion : on apercevait, de loin en loin, les superstructures écrasées des vieilles usines de décarbonisation. Ces édifices, d’une morne laideur, ont été pour la plupart construits vers la fin de l’ère révolue, à l’époque où il fallut suppléer en hâte, par des procédés artificiels, l’action purificatrice de la végétation expirante, bientôt disparue.
Par places, les bourrelets rectilignes des tubes-transports, inhumés à demi, dessinaient sur le sol oxydé un faible relief.
Un soleil brutal frappait les crânes, brûlait les mains et les visages, offensait l’œil par l’insupportable éclat de ses rayons réverbérés sur la steppe rouge.
L’air était calme, mais parfois un souffle mystérieux parcourait la plaine, transportant avec lui une colonne tournoyante de poussière.
Les Gouls s’étaient arrêtés, troupeau muet. Instinctivement rapprochés pour la défense, ils semblaient attendre la décision d’un obscur combat que se livraient en eux des forces contraires : la Prudence, conseillant la retraite immédiate vers le tube ; la Curiosité, instigatrice d’absurdes aventures.
À quelque distance, les ruines calcinées d’une ancienne station formaient un amoncellement mystérieux. Tout à coup, sans s’être concertés, d’un seul mouvement, tous les hommes s’avancèrent dans cette direction, telle une masse métallique soudain ébranlée par l’attraction d’un aimant.
La Curiosité avait vaincu !
Dans le désert, mille objets inconnus deviennent sujets d’effroi pour l’habitant de nos cités closes ; aussi voit-il bientôt se produire dans son être affolé un singulier phénomène : chaque organe, refusant le contrôle de l’encéphale, s’anime d’une vie propre et réagit à sa façon contre tant de nouveautés menaçantes. L’oreille, troublée par le silence, s’emplit d’un bourdonnement immense, l’œil scrute anxieusement les moindres accidents de terrain, les narines frémissantes s’efforcent de capter d’insaisissables émanations…
Les Gouls, toujours groupés, avançaient lentement, les mains tendues en avant, à la manière des aveugles ou des somnambules. Leurs pieds, accoutumés au sol uniformément élastique de la ville, se rétractaient peureusement au contact de cette terre inégale, couverte d’aspérités et percée de trous perfides comme des pièges. De grosses gouttes de sueur perlaient au front de chacun.
Parfois, la troupe entière s’arrêtait d’un seul coup, influencée par quelque phénomène invisible. On voyait alors un homme se baisser, recueillir furtivement une poignée rougeâtre, puis examiner de près, soupçonneusement, cette substance ennemie.
Enfin, les travailleurs, accompagnés de Kjoès, arrivèrent aux ruines. Vues de près, celles-ci déçurent leur attente : quelques blocs de béton effondrés, irrémédiablement dépouillés de tout mystère. De place en place, le caprice des éboulements avait formé une sorte de caverne dont l’obscurité exhalait une odeur froide et humide. Un large trait foncé soulignait sur le sol le contour fantastique des matériaux amoncelés, car la lumière naturelle, provenant d’une source unique et mal diffusée par l’atmosphère, marque d’une ombre nettement dessinée la trace de chaque objet. Les Gouls remarquèrent avec surprise qu’ils étaient eux-mêmes accompagnés dans leur marche par une tache noire qu’ils semblaient traîner derrière leurs pas ou pousser devant eux.
D’ailleurs, la crainte commençait à se dissiper dans l’âme mobile des manuels. Ses premières embûches impunément affrontées, le désert perdait de son prestige. On foulait plus librement le sol raboteux ; on aspirait sans appréhension l’air naturel. Des hommes intrépides s’enhardirent jusqu’à escalader le sommet des ruines, d’autres soulevèrent de lourdes pierres, dans l’espoir d’improbables trouvailles.
C’est alors que Charibe, un tout jeune travailleur, aperçut la chose, dressée parmi les éboulements, du côté opposé au tube, en plein soleil. L’objet, vertical, fixé au sol par un procédé inconnu, pouvait atteindre, en hauteur, le genou d’un homme de taille moyenne. Une tige frêle, garnie de poils délicats, portait plusieurs petites palettes d’un vert pâle, allongées comme des mains ouvertes. Au sommet, une tête large et rouge, creusée en forme de coupe, se dressait vers le ciel, pour des fins impossibles à deviner.
Charibe avait poussé un cri de surprise. Toute la troupe accourue considérait à distance l’énigmatique créature, sans que personne pût prendre sur soi d’en approcher. Un long silence suivit, peuplé d’hypothèses inexprimées. La peur, un instant éloignée, rentra sournoisement dans les cœurs. À n’en pas douter, cet inconnu vivait, de quelque vie mystérieuse et malfaisante. Sa faible taille, sa fragilité apparente inspiraient à tous une invincible méfiance. Quels pièges inattendus ne recélaient pas ces faibles organes ? De quel venin mortel, de quels effluves foudroyants n’étaient-ils pas chargés ?…
Parfois, tourmentée par le vent, la chose s’agitait d’une façon menaçante ; alors, toute l’équipe, terrifiée, battit en retraite.
Soudain, on vit Charibe ramasser vivement sur le sol une grosse pierre, qu’il lança de toutes ses forces dans la direction de l’ennemi vert et rouge. Ce fut comme un signal. Sans rien dire, d’un mouvement uniforme, avec une maladroite fureur, chacun se mit à lapider la faible chose. La mince tige verte fut brisée, les feuilles lacérées se dispersèrent en menus fragments, la cocarde éclatante, sauvagement écrasée, joncha le sol de ses rouges pétales. Bientôt, le tout eut disparu sous un amoncellement de pierres et de fragments de béton.
Alors, un immense sentiment d’orgueil saisit la troupe victorieuse.
*
De retour à Herraë, Kjoès s’empressa de téléphoner au vieux Charles pour lui conter l’extraordinaire événement dont il avait été le témoin. Ce récit provoqua chez l’historien un enthousiasme démesuré.
« C’est une plante, s’écria-t-il. Que dis-je, une plante : une fleur !… On a découvert une fleur vivante, la dernière peut-être que nourrissait encore notre globe stérile !… Et c’est vous, Kjoès, qui avez rencontré cet ultime vestige d’un passé fabuleux ! C’est à vous, mon ami, qu’il a été donné de retrouver, pour l’anéantir aussitôt, toute la poésie du monde ! Quel symbole et quel augure ! Kjoès ! Kjoès ! je vous le répète, vous êtes marqué pour accomplir de grandes choses ! »
Pourtant, comme l’archéologue, en lui, ne perdait jamais ses droits, il ajouta, avec un soupir de regret :
« Combien il est fâcheux que vous l’ayez détruite, cette plante ; elle aurait si bien fait dans mes collections ! »
(À suivre)
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(in Paris-Soir, quatrième année, n° 856 et 857, lundi 8 et mardi 9 février 1926)
Depuis combien de temps marchait-il ? Il allait lourdement d’un pas sûr, en faisant sonner sa canne. Emporté par le rythme de la cadence, il n’entendait que le bruit de ses souliers ferrés, ne voyait que la route blanche. Le soleil l’avait aveuglé tout le jour. Les yeux fixés sur la terre, il allait sans penser.
Il savait seulement qu’il ne voulait pas s’arrêter, de peur d’être écrasé par sa fatigue. Des pâtres devaient revenir en chantant ; des enfants, jouer le long des chemins ; des oiseaux faire un concert dans les buissons rougissant au couchant.
Lui n’avait pas besoin de chanson pour se donner du courage ; il descendait, puis remontait les vallons ; suivant la courbe harmonieuse des routes ; apparaissant au sommet des côtes, et là-bas, encore, au tournant.
Longtemps, longtemps après, on aurait pu le voir encore, point minuscule marchant dans la montagne.
À la nuit tombante, il arrivait au faîte d’une colline : toutes les routes avaient blanchi. Il les voyait tracer des lacets clairs dans les paysages, faire des auréoles aux carrefours ; tisser les plaines d’un réseau étrange qu’il n’aurait pas vu en plein jour.
À l’entrée de la forêt, à mi-côte, une maison se détachait sur la nuit. Une lumière filtrait sur la route : il comprit que c’était là qu’il allait s’arrêter.
De loin, une chanson s’envolait par les fenêtres ouvertes : c’était la complainte d’une femme qui devait filer ou bercer un enfant.
Une fumée légère montait d’une cheminée ; en approchant, il entendit le bruit du couvercle en fonte que l’on pose sur une marmite ; le rire d’un enfant, et, toujours, la chanson de la femme.
Sur le seuil, il hésita. Allait-il entrer ? Personne ne l’avait entendu venir : une femme, assise devant la table, était penchée et devait écosser des pois, à la lueur de la lampe ; près de l’âtre, un vieux tisonnait le feu ; au fond de la salle, il devait y avoir un enfant qui jouait, mais il ne le voyait pas.
Il frappa contre la porte. Le vieux lui répondit d’une voix cassée, en fixant sur lui un regard morne.
« Bonsoir, la compagnie , dit le voyageur. Je viens d’être surpris par la nuit à l’entrée de la forêt… Je suis bien fatigué et j’ai pensé que vous me donneriez peut-être un refuge… Je ne demande qu’une paillasse pour dormir jusqu’au petit jour… » ajouta-t-il en voyant le vieux, courbé en deux, froncer les sourcils ; puis, d’un mouvement lent de la tête, il acquiesça.
La femme, les bras écartés sur la table, ne se détourna même pas. Vêtue d’un sarrau ample, les cheveux presque défaits, elle chantait en triant des lentilles.
Le vieux avait tendu un tabouret au voyageur. Il lui versa, dans une écuelle de bois, une bouillie lourde et fumante qui chauffait dans la marmite.
« Vous êtes la dernière maison avant la forêt, expliquait le voyageur en mangeant. Les autres sont bien au moins à deux lieues d’ici…
– Oh ! oui, répéta le vieux. Bien deux lieues, pour sûr…
– Il a fait si chaud le jour, reprit l’arrivant, qu’il y aura peut-être bien du vilain cette nuit. »
Il se retourna pour regarder la campagne. L’autre leva les yeux. Il faisait toujours très chaud dehors. On entendait seulement le chant monotone des grillons qui berçait le silence. Au loin, des éclairs faisaient parfois une lueur furtive à l’horizon.
Longtemps, ils restèrent à regarder la nuit, le vieux marmottant parfois ; lui, à demi retourné, mordant dans son pain ; mâchant lentement.
La femme l’intriguait. Elle ne paraissait guère préoccupée de sa venue. Elle chantait à tue-tête, depuis un moment.
« Après tout, pensa le voyageur, il n’y a rien là de bien étrange. Elle n’est pas curieuse, ni bavarde, voilà tout. »
Elle devait chanter une espèce d’opéra. Tantôt faisant les chœurs ; tantôt les rires, les voix d’hommes ou de femmes.
Il la voyait seulement de dos : elle mettait tant d’âme dans sa chanson qu’elle remuait un peu la tête ; la levait, ou l’inclinait, comme si elle mimait un spectacle.
Il eut envie de dire au vieux, pour savoir :
« C’est là, sans doute, Madame votre fille ? Elle a, pour sûr, une bien belle voix, » ou bien il aurait pu encore dire : « C’est rare d’entendre par ici chanter aussi bien. Madame est une vraie chanteuse d’opéra. »
Mais le vieux ne semblait prendre garde à rien.
La lampe, à demi baissée, voilée par un abat-jour vert en cône, éclairait les mains blanches de la femme, qui brassait les lentilles sur la table.
Elle les faisait glisser entre ses doigts, les rejetant, les reprenant sans cesse : il s’aperçut alors qu’elle ne devait pas les trier : elle prenait les grains à pleine poignée ; les faisait couler dans son autre main, à demi fermée, comme un enfant qui s’amuse.
« Bien sûr, pensa le voyageur, elle a fini de trier ses pois, et maintenant qu’elle n’a plus rien à faire, elle chante pour se distraire. »
Le vieux remuait de nouveau la braise. Lui, appesanti, rêvait presque.
Soudain, la femme lui parla, sans même se retourner.
« Ah ! criait-elle, vous deviez aller comme ça à Sens. Bien sûr, vous avez dû rencontrer le Jean-Claude ; le charretier, qui fait la poste. Il est passé ici vers les six heures avec ses chars de bois… Dame, il a dû faire chaud, comme ça, sur les routes… »
Elle s’arrêta et reprit : « Sur le banc, le vieux a failli en perdre la tête, à se cuire au soleil. Comme ça, vous ne trouvez pas que c’est du vilain temps ? Le maïs va sécher, pour sûr, et les courges roussir, mais les prés sont comme des paillasses, à cette heure… Pas chez vous ? vous avez bien de la chance… »
Elle parlait avec hâte, continuant à faire aller ses mains dans le tas de lentilles. Il l’écoutait, sans surprise, faire les questions, les réponses.
Elle parla des récoltes ; des voisins qui étaient morts cette année ; du Jean-Claude.
« Le Jean-Claude aurait bien pu vous donner le journal, cria-t-elle soudain. Vous avez dû le rencontrer au carrefour, quand on prend la grand’route. Le soir, comme ça, il donne le journal aux gens qui passent par ici. Le matin, c’est un rude détour de pousser jusqu’à nous. On n’y passe jamais par ce chemin-ci. »
Elle parlait, parlait. L’enfant riait parfois, immobile sur sa chaise haute.
Le voyageur ne cherchait pas à répondre. Il s’était donc trompé de route ? Il n’était donc pas sur le chemin qu’il croyait ? Cela seulement le préoccupait maintenant… Il est vrai que cette femme avait l’air un peu dérangée. Ce vieux était bizarre… et cet enfant ? pourquoi n’était-il pas couché à pareille heure ? Un gamin de six ans, au plus ! Il regarda l’horloge, qui marchait sûrement, car il entendait le bruit pesant du balancier ; mais elle marquait une heure de fantaisie.
Le voyageur, penché, les jambes écartées, son écuelle vide à la main, regardait tantôt l’âtre, tantôt le carrelage, où la lampe venait confondre son reflet avec celui du feu mourant.
Le sommeil gagnait le vieux, qui s’essuyait souvent la bouche d’un revers de manche.
Une chauve-souris entra dans la salle, rasa les murs en faisant passer un grand songe dans les yeux des dormeurs.
La femme faisait des trémolos qui montaient dans le silence ; elle étalait ses lentilles, comme une voyante ses cartes, les ramenait en brassées, puis les éparpillait nerveusement. L’enfant, calmé par le sommeil, assis sur la chaise haute, tenait la tête penchée ; le bilboquet avait roulé par terre.
Le voyageur ne pensait plus. Sa fatigue l’enrobait doucement.
Il n’avait pas peur pourtant : l’air frais de la nuit ; une flamme ravivait les murs ; le vieillard assoupi, qu’il entendait respirer, donnait encore à la demeure un air de vie. Les jambes brisées, il se leva et s’approcha de la fenêtre.
La route était toute blanche. Au loin, la lueur des orages lui faisaient entrevoir un horizon inconnu.
Sa solitude l’effraya. Rien tout autour, point de maisons.
Il songea que peut-être il ne les voyait pas, enfouies dans les vallons, à flanc de coteau. Les maisons vues à vol d’oiseau n’ont-elles pas l’air de se confondre avec la terre ?
Il se retourna et regarda la femme. Elle continuait son jeu avec passion. Sentant que ses yeux étaient posés sur elle, elle se mit à parler.
« Ne suivez pas, comme ça, la grand’route. L’an passé, il courait de mauvais bruits ; ça ne m’étonne pas que vous ayez rencontré quelqu’un. C’est l’assassin des bois qui rôdait par là. Vous dites, comme ça, qu’il était roux ? Vous voyez, c’est bien lui. Il faudra prévenir les gendarmes… »
Elle était sûrement folle. S’il partait ? Non, par les bois, une nuit aussi dangereuse… dans un pays inconnu.
« Il y aura du vilain cette nuit, » dit-il très haut pour se donner du courage.
Le vieux se souleva et vint près de lui.
« Pour sûr, » dit-il. Et il se signa, quand il y eut un grand éclair.
Le voyageur voulut compter les secondes avant le coup de tonnerre : « un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… » mais le roulement fut si lointain qu’il avait renoncé à compter.
« Je crois que ce serait bien l’heure de se coucher, » murmura-t-il.
Le vieillard lui fit signe de le suivre. Ils montèrent par un escalier raide qui prenait dans la salle, comme au théâtre.
Ils entrèrent dans une petite chambre qui avait une lucarne ouvrant sur la vallée. La chandelle éclairait un lit de fer ; la table en osier ; une chaise de paille.
Dès que l’autre fut sorti, le voyageur poussa le verrou.
Déchaussé, étendu sur la couche dure, il lutta un moment contre le sommeil, regardant la lueur incertaine de la bougie. Bientôt, il dormait comme une brute. Des cauchemars assaillirent son sommeil.
Il aurait voulu se libérer de ses songes, se retournait sur le lit, prenait l’oreiller dans ses mains, le collant contre sa figure comme pour étouffer un bruit infernal.
La femme aux lentilles lui apparut ensuite. Elle comptait les grains : le dernier qu’elle allait jeter sur la table serait son arrêt de mort.
Il courait maintenant, poursuivi par la femme, les cheveux au vent.
Autour de lui se pressait une foule d’êtres traqués qu’elle voulait assassiner.
La campagne était illuminée d’éclairs ; de grandes nappes de feu enrobaient les fuyards. Soudain, il resta seul sur un tertre avec le vieux, qui se transforma en démon et voulut l’étrangler.
Dressé sur son séant, il resta un moment immobile. Le roulement du tonnerre remplissait la nuit. La pluie frappait le carreau en grandes vagues ; des éclairs longs et répétés stupéfiaient la chambre.
Quelle heure pouvait-il être ? Cela sentait le brûlé… il y avait longtemps que la chandelle était consumée…
Il écouta. Il lui semblait entendre une voix en bas ; c’était un chant plaintif, très doux. Il prit peur. Le vent s’engouffrant dans la maison avait l’air de la posséder tout entière. Il était tard dans la nuit… et la femme était toujours dans la salle, en train de chanter ?…
Debout, devant la lucarne, il regardait la campagne. Il faisait très froid maintenant ; l’eau coulait de partout, ruisselant sur la route. La campagne, sous l’orage, pendant la nuit, refléta le visage des jours futurs où il n’y aura plus ni voyageurs, ni lune, ni soleil.
Cela paraissait une scène de dévastation.
Il voulut se raisonner ; maintenant, il percevait nettement le bruit de la chanson.
Au fond, il ne se souvenait même pas du visage de cette femme… Et l’enfant ? Il ne l’avait même pas regardé. Il ne se souvenait que du vieillard.
Il hésitait à sortir de la chambre. À quoi bon ? Son verrou était mis… Mieux valait attendre le jour… Il n’avait plus sommeil, maintenant.
Il s’habilla lentement et, sans bruit, il entrouvrit sa porte.
Il entendait, en bas, la pluie battre le carrelage ; la femme chantonnait toujours. Une odeur de brûlé remplissait la salle. Il n’y avait pas le feu pourtant. À la lueur des éclairs, il vit la fenêtre et la porte ouvertes, la route ; la femme toujours assise.
Retenant son souffle, il descendit à pas lents. La femme l’entendit, leva les yeux, puis reprit sa complainte.
« Que faites-vous là, à cette heure ? » lui dit-il d’une voix blanche.
Elle ne répondit rien.
« … Ce n’est pas possible, reprit-il ; il y a le feu ici… »
Ne sachant que faire, n’osant pas fermer la fenêtre, il s’approcha d’elle, plus près.
Elle avait un visage pâle, avec des yeux immenses, douloureux, rougis, saccagés par les veilles. Seule, sa bouche entrouverte avait la force de vivre.
Il regarda autour de lui. Allait-il remonter chercher sa besace ?… et vite partir ?… La pluie faisait des reflets sur le carrelage, les vitres de la fenêtre étaient hissées… Il cherchait le vieillard, se raccrochant à l’espoir de voir une face humaine.
Il n’était pas fou, pourtant, celui-là. Ils avaient parlé ensemble, mangé la soupe. Ses yeux s’attachèrent sur l’âtre, dans la pénombre… Il distingua, accroupie, une forme noire, immobile.
Les yeux agrandis par la curiosité, la peur, il regardait le corps calciné, statufié, du vieux.
Il comprenait maintenant le fracas de la nuit… Il n’osa pas aller regarder l’enfant ; on ne distinguait plus de visage, rien d’autre que la silhouette noire.
Elle seule restait vivante… avec sa chanson désespérée qui le faisait trembler.
Il heurta l’écuelle et manqua de tomber. Tout le monde était mort… La voix seule de la folle continuait de donner à la demeure une apparence de vie.
Appuyé à la table, il la regarda : elle prenait toujours ses lentilles, les faisant glisser entre ses doigts avec une dextérité étonnante.
Il lui toucha l’épaule. Il saisit le bras frêle avec force… Elle sembla sortir d’un rêve : son visage se contracta d’un rictus douloureux.
« Laissez-moi, laissez-moi, » dit-elle d’une voix suppliante, lointaine…
Il desserra l’étreinte et elle continua son jeu avec une attention passionnée.
« Ils sont morts, dit-il ; vous ne voyez pas qu’ils sont morts ?… »
Elle le regarda fixement et lui prit le poignet ; penché sur la table, il regardait, envahi par une sorte de sommeil…
Elle lui toucha encore la main ; le tira même par la manche ; alors, il s’assit en face d’elle, les bras écartés, les yeux tantôt fixés sur l’âtre, tantôt sur les doigts diaphanes…
Longtemps, longtemps, il resta là. Il allait peut-être s’assoupir. Soudain, il frissonna. Elle venait de lui glisser une poignée de lentilles dans la paume. Il la garda, pétrissant les grains durs, et bientôt il se mit à imiter le geste de l’autre…
Il allait déjà plus vite maintenant, ne pensant plus à rien ; oubliant les morts d’à côté, l’orage qui continuait plus loin…
Le chant de la femme était devenu un rythme accompagnant leur jeu.
Fasciné par les mains souples qui dansaient devant ses yeux, lui-même, allant à la même cadence, transporté dans un autre monde, ne voyait, n’entendait plus.

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(Henri d’Amfreville, in La Revue française, vingt-sixième année, n° 32, 9 août 1931 ; Pierre Puvis de Chavannes, « La Folle au bord de la mer, » huile sur toile, c. 1887)