SHEEP
 

FOLIES AMÉRICAINES

 

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Chez nous les tables tournantes et parlantes appartiennent à l’histoire ancienne. Elles ont été évincées par d’autres folies qui déjà ne sont plus de saison.

Tous les six mois, – que dis-je ? tous les trimestres, – ne faut-il pas à ce minotaure appelé Paris une nouvelle proie à dévorer, un nouveau sujet à croquer ? Ce que l’an 55 nous réserve, Dieu le sait ! les somnambules mêmes ne le savent pas.

En Amérique, c’est un autre jeu. Là les manies et les excentricités ne s’éteignent pas, ne se prescrivent pas, ne se démonétisent jamais. Elles se perpétuent, se multiplient, se condensent, s’agglomèrent par alluvions et par couches superposées. Les tables parlantes ont engendré les esprits frappeurs ; ceux-ci ont donné le jour à cinq cents journaux spiritualistes, et ces cinq cents feuilles ont fait surgir quarante mille quakers illuminés qui vendent du coton, communiquent avec les anges, construisent des paquebots et vont au sabbat avec les sorcières.

Or chaque journal américain a son petit cénacle, sa démonologie spéciale, et sa cosmogonie particulière.

Un de ces charmants journaux, s’il faut en croire le Spiritual Telegraph, s’est emparé du système d’un habitant de Bridgeport (États-Unis), lequel a fondé une nouvelle école.

« Cet individu nous fait envisager le globe sous des aspects tout nouveaux. Il a pour théorie que la terre est un animal monstrueux qui respire toutes les six heures. De là les marées ;

– Que les arbres, les jardins, les forêts, etc., sont les poils et que les animaux, et même l’homme, ne sont, – oserai-je le dire ? – ne sont que de la vermine !

– Il croit à une sorte de métempsycose, et affirme qu’il se souvient d’avoir vécu sur la terre sous neuf formes différentes. Sa dernière incarnation était celle d’un mouton noir portant une clochette ; effrayé par les chiens qui couraient après le troupeau, il perdit sa clochette, qu’il retrouva depuis sous une forme humaine. »

Le journal ne dit pas sur quelle partie du corps de cet Américain (ci-devant mouton) se retrouve cette clochette.

Vous pensez bien que cet ancien mouton, – que cet aimable habitant de Bridgeport, – dont le nom nous échappe, passerait en France pour un pauvre fou ou pour un lamentable maniaque.

Aussi jouit-il déjà d’une estime universelle en Amérique.

Dans trois mois, ce sera un grand homme, – c’est-à-dire une grande vermine, d’après son propre système. – Il importe ici de mettre l’adjectif avant le substantif.
 

J. LOVY

 

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(in Le Journal pour rire : journal d’images, journal comique, critique, satirique et moqueur, n° 174, samedi 27 janvier 1855)