POETE MUSE
 
 

Nous recevons du bon poète Guillaume Appollinaire [sic] une lettre extrêmement intéressante sur le portrait que fit de lui le peintre douanier Henri Rousseau, exposé aux Indépendants, sous le titre : La Muse inspirant le Poète.

Appollinaire [sic] constate que tout le monde a dit que ce portrait n’était pas ressemblant, mais que tout le monde l’a reconnu. Nous regrettons que le manque de place nous oblige à ne publier qu’un fragment de cette lettre.

« … Au demeurant, il eût été impossible que le portrait en question ne fût pas très ressemblant.

J’ai posé un certain nombre de fois chez le Douanier, et le premier jour, avant tout, il mesura mon nez, ma bouche, mes oreilles, mon front, mes mains, mon corps tout entier. Et ces mesures, il les transporta fort exactement sur sa toile, les réduisant à la dimension du châssis. Pendant ce temps, pour me récréer, car il est bien ennuyeux de poser, Rousseau me chantait les chansons de sa jeunesse :
 
 

Moi, je n’aim’ pas les grands journaux (1)
Qui parl’ de politique.
Qu’est-c’ que ça m’fait qu’les Esquimaux
Aient ravagé l’Afrique !
C’ qu’i m’faut à moi c’est l’Petit Journal,
La Gazett’, la Croix d’ma mère.
Tant plus qu’i a d’noyés dans l’canal,
Tant plus qu’c’est mon affaire.

 
 

Ou bien :
 
 

Aïe ! Aïe ! Aie ! Que j’ai mal aux dents !

 
 

Et je restais immobile, admirant avec quelles précautions il s’opposait à ce qu’aucune fantaisie, autre que celle qui caractérise sa personnalité, ne vînt détruire l’harmonie de son dessin mathématiquement semblable à la figure humaine qu’il voulait représenter. S’il ne m’avait pas peint ressemblant, le Douanier n’aurait fait aucune erreur ; les chiffres seuls se seraient trompés. Mais, l’on sait que même ceux qui ne me connaissaient pas m’ont immédiatement reconnu…

Et le tableau, si longtemps médité, tirait à sa perfection ; le Douanier avait fini de plisser la robe magnifique de ma Muse ; il avait achevé de teindre mon veston en noir, ce noir que Gauguin déclarait inimitable, qui ravit Marie Laurencin et qui désespère Othon Friesz ; il s’apprêtait à terminer un ouvrage qui est de la peinture sans aucune littérature, quand il eut tout à coup, pour me faire honneur, une idée nouvelle, une idée charmante, celle de peindre au premier plan une rangée délicate d’œillets du poète.

Mais, grâce à la science incertaine des botanistes de la rue Vercingétorix, la peinture l’emporta encore sur la littérature, car, pendant mon absence, le Douanier, se trompant de fleurs, peignit des giroflées.
 
 

GUILLAUME APOLLINAIRE »

 
 

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(1) Depuis plus d’un an, le peintre Rousseau a cessé de s’intéresser aux vulgaires faits-divers : il ne lit plus que Comœdia.
 

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(in Comœdia, « Petites nouvelles des Lettres et des Arts, » troisième année, n° 571, vendredi 23 avril 1909)