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Pour les véritables nomades, la terre n’est qu’un immense parc enchanté, et nous savons, au fond de nos âmes crédules et toujours enfantines, que nous n’échapperons pas à l’esclavage du merveilleux.

Si l’éclat des matinées fouettées de vent piquant agrandit nos espoirs, aiguillonne la frénésie des « plus loin encore » et nous dilate, par les midis ivres de soleil, aux joies brutalement copieuses, après le repas des chemineaux aux talus des routes, contre le mur enlierré d’une fontaine à l’endormant glougloutis, si les dures, saines, patientes montées, si les vertigineuses descentes balayées de brises marines, nous font des journées magnifiquement vagabondes, d’une lucidité qui décuple les forces et réveille les âpres instincts de nos libertés souveraines, il n’en va pas de même des nuits où, redevenus les frères de Poucet et trouvant un précieux plaisir à ce jeu des « enfants perdus dans la forêt, » nous nous livrons sans contrainte à toutes les terreurs, resurgies des nous-mêmes ignorés, de paysages fantastiques, qui prolongent leurs ombres grimaçantes sur nos chemins moins rassurants en raison des fatigues accrues et des hantises savamment entretenues par nos périlleuses imaginations.

Comment avions-nous inventé Pitchin-Garri ? Ce vocable n’eut d’abord que sa résonance plaisante de vocable provençal. Mienne m’appela Pitchin-Garri (1), et nous évoquions le trottinement, le furètement, les gambades d’un Pitchin-Garri qui pouvait me ressembler. J’eus hâte de répliquer sur le même ton, et au plus fort d’une cabriolante manœuvre, dans une phrase tendrement bêtifiée, un moi bouffonnant dénomma sa compagne Mme Pitchin-Garri pour donner un pendant au premier personnage, instaurant de la sorte un couple familier et cocasse dont l’existence supposée satisfit nos besoins, pour un temps, d’heureuses passivités. Puis nous nous souciâmes très peu des Pitchin-Garri, et, tantôt à pied tantôt à vélo, nous continuâmes à courir le monde comme de vigoureux sauvages, insoucieux désormais des civilisations et promenant nos désirs alertes au bon air des côtes méditerranéennes, à la faveur d’un hiver de ces pays-là, lumineux, à point fraîchi en général et parfois attiédi jusqu’à profiter d’exquises baignades au creux choisi d’une calanque vert-bleutée.

Nous avions cyclé tout le jour à travers l’Estérel, quittant les voies connues pour serpenter dans les sentiers presque effacés, avides d’explorer les sous-bois, de longer les ravins, et de rouler sur d’épais tapis de mousse, en récompense des fondrières, des éboulements et des gués impraticables au passage desquels il nous avait fallu porter nos vélos, nous meurtrir aux ronces – plaisir qui pimente les excursions en montagne, – et nous filions, vanochés à peine, semblait-il, malgré tant d’épreuves, sur la grande route des plaines du Var.

Depuis Fréjus, bien des villages dépassés nous avaient offert en insidieuse visite leurs cafés-restaurants dont l’extérieur modeste promettait à nos ressources précaires un repas sans faste mais réconfortant, peut-être un gîte pour la nuit, au cas où les randonnées lunaires nous tenteraient moins que de coutume. Nous ne songions pas encore à faire halte, laissant à notre dieu de hasard le soin de désigner le hameau, la bourgade qui nous ravitaillerait ; une boulangerie, un « comestibles » visités à l’heure des appétits clamants, suffisaient la plupart du temps à nos nécessités. Les havresacs garnis, nous repartions, pour, sur le parapet d’un pont, souper gaiement à la belle étoile, en nous entretenant de nouvelles conquêtes. D’avance, nous escomptions la prochaine aurore, savourant la vivifiante volupté du spectacle, quand le soleil n’est encore qu’un point rouge, que les coqs claironnants se saluent de ferme en ferme, et que les buées du matin flottent en longues traînées blanches sur les campagnes endormies, alors que d’innombrables aiguilles vous pointillent la peau, que les membres rompus crient grâce, et que les débarbouillages aux fontaines font affluer le sang sur les faces hâlées des chemineaux irradiés de paysages extatiques, les yeux clairs ouverts largement pour embrasser leur domaine sans limites, la vaste terre des voyageurs libres.

Ce soir-là, Mienne et moi sentîmes d’un commun accord qu’on devait s’arrêter pour s’approvisionner dans un petit village inconnu, apparu brusquement à un coude de la grande route. Il formait, dès l’entrée, une haie de maisons ventrues, que deux réverbères en vis-à-vis éclairaient à peine, de leurs jaunes et clignotantes lueurs.

« Il n’est que six heures du soir, dis-je, à voix haute et gouaillante, et tout dort déjà dans ce patelin de marmottes !

– C’est vraiment un tout petit village, observa Mienne. Je ne me souviens pas l’avoir repéré sur la carte. Mais nous trouverons bien un « comestibles » ou le diable s’en mêler… »

Elle se tut brusquement et nous avançâmes dans le silence. Tout paraissait plongé dans le sommeil. Nous traversâmes une place. Aucune lumière n’y décelait quelque activité. Des nuages cachaient la lune, et nous hésitâmes, au tournant d’un rue.

« C’est charmant, la route continue par ici, nous allons dépasser les dernières maisons. Et il n’y a rien, rien d’ouvert ! »

Je me trompais. Mienne me toucha le bras.

« Et cela, voyons ! »

Ça luisait vaguement, oui, ça ressemblait à une boutique. Il n’y avait point d’enseigne. Des choses que nous ne pouvions distinguer s’amoncelaient dans une petite vitrine.

Nous eûmes tôt fait de mettre pied à terre. Les vélos furent accotés au trottoir. Mienne, la première, heurta la porte. Le loquet céda, et aussitôt la sonnerie d’un timbre titilla, agaçante, sans interruption.

J’entrai en hâte et repoussai la porte, mais le carillon continuait. Nous inspectâmes le magasin désert. C’était bien le « comestibles » demandé. De gros savons de Marseille échafaudaient leurs cubes sur l’étagère de droite. Des bocaux, des boîtes, une balance, s’alignaient sur un comptoir assez vaste. Nous distinguions déjà des pains de sucre coniques, habillés de bleu. L’odeur tenace de la morue, « l’estocofi, » qui baignait dans une large terrine, nous prit à la gorge. On y voyait mal, car l’unique lampe à huile, qui descendait du plafond, s’encapuchonnait de lustrine verte et projetait un cercle de lumière restreinte sur le sol carrelé. Alentour « les choses » se noyaient en demi-ténèbres.

Eh ! bien quoi, c’était une boutique et nous en avions vu bien d’autres, une de ces épiceries de campagne où l’on vend de tout, pas cher, mais de qualité souvent inférieure.

Pourquoi esquissions-nous un mouvement de retraite ? Je crus devoir imputer à l’infernale sonnerie de la porte ma nervosité croissante. Je fis un geste pour presser le loquet à nouveau. Mais une apparition me cloua sur place.

Une apparition, en effet ; d’où venait ce petit être bizarre, glissant vers nous à pas feutrés ? Nous le détaillâmes, curieusement, avant que nulles paroles fussent échangées.

Un rat vêtu en homme. Tout d’abord, je ne remarquai que son long nez pointu que surmontaient deux yeux très rapprochés en trous de vrilles. Presque point de bouche, un minuscule menton parsemé de touffes grises, appointé aussi, plongeant en une épaisse cravate verdâtre. Le crâne se dérobait sous une vieille casquette à visière de cuir, et deux fines oreilles, poilues, se hérissaient de chaque côté de la tête.

Le corps était grêle, ratatiné. Pour vêtements, une petite veste de basin jaune, et des culottes courtes en velours marron. Le tablier s’arrêtait aux mollets, serrés en des bas tricotés à raies bleues et roses, comme en portent les paysans d’opérette. Il marchait en chaussons. Pardi, voilà pourquoi nous ne l’avions pas entendu arriver. Énormes d’ailleurs, ces chaussons, disproportionnés, éléphantesques, et il fallait une grande habileté à leur propriétaire pour les soulever ou les traîner chaque pas avec si peu de bruit.

« Bonsoir, messieu-dames, donnez-vous la peine – de vous remettre… »

La voix claquetait, en casse-noisettes. Comme par enchantement, le timbre de la porte d’entrée s’était tu. Cette voix frappa donc seule mes oreilles et ce fut une impression désagréable, en dépit du ton obséquieux qu’elle affectait.

Je me gourmandais intérieurement. Qu’avait-il de si étrange, cet épicier de campagne ? Un petit vieux amusant, aimable au demeurant. Je lui demanderai simplement ce qu’il avait à nous vendre. Je récapitulais rapidement : il nous faut du pain, du saucisson, une bonne tranche de gruyère… Tous les comestibles ont cela. Mais Mienne faisait déjà le tour du comptoir. Elle choisissait ; je répondis simplement : « Bonsoir ! » – et je défis la boucle de mon havresac en attendant les vivres.

« Oh ! les beaux berlingots ! Oh ! regarde ! ils sont fantastiques. Je voudrais quelques-uns de ces berlingots, d’abord… »

En voilà une idée, cette Mienne ! Il vaudrait mieux songer au solide, pensais-je. Je m’avançai vers les rayons et désignai du doigt les boîtes de conserve, puis j’avisai les saucissons pendus et je fis le geste d’en détacher un.

« À votre service, messieu-dames. Nous avons ici tout ce qu’il vous faut… certes oui… certes oui… tout ce qu’il vous faut… »

Le petit vieillard ouvrit le bocal de berlingots monstres. Dans un cornet bleu tout préparé, il engouffra plusieurs de ces phénomènes qui étaient rayés de bleu et de rose, – comme des bas de paysans d’opérettes.

« Encore quelques-uns, insista Mienne, je n’en ai jamais vu d’aussi gros.

– Et ils sont excellents, mâme, excellents, certes oui… certes oui… vous serez satisfaite… certes oui… »

Cette voix m’était décidément insupportable ; je haussai les épaules et je prononçai le plus sèchement possible :

« Voulez-vous me couper quelques tranches de saucisson ?… Et du pain, avez-vous du pain frais ?

– Nous avons tout ce qu’il vous faut, certes oui… »

Comme il se démenait, cet homme-rat, dans son épicerie encombrée ! Mienne lui faisait d’autres commandes sans doute. Moi, voilà que je succombais à un irrésistible sommeil. On parlait, on continuait à parler, sûrement. Le son du casse-noisettes finissait-il par m’endormir ? J’étais si fatigué tout à coup. Je me laissai tomber sur une chaise et la voix me berçait.

« Donnez-vous la peine de vous remettre, cher monsieur, de vous remettre… »

À présent, la boutique se resserrait. J’aurais juré que les murs oscillaient vers moi, dans un rythme régulier. Mes regards plongèrent désespérément vers la vitrine. Là, il y avait des choses noires, de formes inconnues ; et sur les rayons, aux étagères, sur le comptoir, des paquets s’enchevêtraient, des bocaux dans lesquels il y avait des choses pires que les berlingots géants de tout à l’heure.

L’impossibilité de rien pouvoir préciser de toutes ces choses qui m’entouraient devint pour moi une obsession et je m’efforçais mentalement de dénombrer les objets : voilà la terrine où baigne la morue… l’odeur me dégoûte assez – et là, sous cette cloche, c’est le gruyère… Est-ce bien le gruyère ?

Comme c’est noir !… Ça, c’est un bocal d’anchois, ça des cornichons… Mais comme c’est noir… tout ça grouille dans le noir… Voyons ! je divague ! c’est la fatigue… on va filer d’ici… Le grand air me réveillera vite…

« Certes oui, certes oui… »

À ce moment, mes yeux rencontrèrent les yeux terrifiés de Mienne. Pourquoi terrifiés ?

L’homme-rat trottait, trottait en rond dans la pièce. Ses petites mains tripotaient au hasard des choses sur le comptoir, sur les rayons, et là-bas dans le fond où il y avait des sacs, des caisses, on devinait d’autres choses… des choses mouvantes, rampantes, précautionneuses…

Et Mienne désigna de la tête, sans parler, une nouvelle apparition.

C’était une longue, longue vieille, mince comme un fil, anguleuse et sèche, noir-vêtue, et coiffée d’un petit bonnet à ruches sur des bandeaux gris, plaqués. Elle glissait aussi vers nous, et, doucereuse, continuait les prévenances de son époux.

« Donnez-vous la peine de vous remettre, Messieu-dames… Vous avez tout le temps… tout le temps… »

Sa figure m’impressionna plus odieusement encore et je sentis le trouble de Mienne me gagner. Le couple nous frôlait presque, avec des sourires, des courbettes, des révérences. On nous offrait des choses, les choses du magasin… ou plutôt tout s’approchait, s’accumulait dans une mer noirâtre, déferlante. Nous étions sur des chaises, Mienne et moi, nous n’aurions pas su nous lever, et nous attendions avec une indicible angoisse, l’horrible « on ne sait quoi » qui nous guettait.

« C’est gentil d’être venus… d’être venus… mais nous comptions bien sur vous… certes oui… certes oui… car nous avons tout ce qu’il vous faut.. »

Ces voix se confondaient, uniformes, inlassées. Nous avions la sensation de petits coups secs assénés sur nos crânes, comme si les casse-noisettes nous cognaient en cadence.

Que nous voulait-on à la fin ? Je n’aurais pu formuler distinctement une question, mais, de tout mon être, j’interrogeais mes bourreaux. Ils nous fixaient maintenant de leurs maléfiques yeux en trous de vrilles, cherchant nos regards, pour quelles suggestions ? Je fis un effort inouï pour baisser la tête. je contemplais stupidement le cercle que projetait la lampe sur le carrelage du sol. Toute mon attention se concentrait sur ce cercle lumineux. Là-bas dans le noir, ou en face, on nous dardait trop d’épouvante.

Mienne me chuchota, très bas :

« Écoute, oh ! écoute !… Comme j’ai peur !… C’est M. et Mme Pitchin-Garri ! »

Mais oui, je crus comprendre, et je frissonnai. Nous avions joué aux fantômes, sans souci des vengeances à déchaîner, de l’inexplicable d’un soir dans un village de cauchemar. Nous avions créé M. et Mme Pitchin-Garri, nous nous étions affublés de leur défroques. Or, ce couple grotesque s’incarnait, nos imaginations devenaient réalités, et maintenant il fallait expier, subir jusqu’au bout les caprices de l’envoûtement.

J’étouffais. L’odeur de la morue céda aux nauséeuses exhalations du quinquet. M. Pitchin-Garri était sur moi, il m’enlaçait, et j’éprouvais un incœrcible dégoût, sans pouvoir me dégager d’une semelle. La puanteur d’un souffle rance passa sur mon front, me fit fermer les yeux.

Je les rouvris comme si des heures s’étaient écoulées. Une main, celle de Mienne, me tendait un album de décalcomanies. Où avait-elle déniché cela ? Automatiquement, je feuilletai les pages ; tous les personnages prenaient corps : des gnomes barbus clignaient de l’œil, de petites princesses rougeaudes tenaient des cœurs sanguinolents entre leurs doigts fuselés, des squelettes jardinaient ou jouaient aux quilles, des caniches fumaient la pipe et montaient la garde, un poussah violet avalait la lune, des étoiles formaient le quadrille des lanciers, et des rats, d’innombrables rats moustachus, vêtus d’uniformes jaunes, valsaient, se baisaient et s’entre-dévoraient. Des rats partout, à toutes les pages, sautelants, caracolants, organisant des cortèges ou exhibant leurs museaux à la fenêtre de petits châteaux gothiques…

Ces gravures achevaient la perte de ma raison. J’eus la force de jeter le cahier et je voulus lancer à Mienne un regard de reproche, à cette Mienne imprudente qui était allée déterrer de pareilles absurdités dans la vitrine suspecte de l’antre.

La stupeur m’arracha un hurlement d’effroi. Mienne n’était plus Mienne, elle venait de troquer sa personnalité avec celle de la hideuse vieille. Elle grimaçait, agitait dans le vide son ossature démesurée. Mienne était devenue Mme Pitchin-Garri ! et moi alors, et moi ?

Je me tâtai machinalement. Un tablier ceignait mes reins, une épaisse cravate verdâtre engonçait mon cou, une casquette à visière de cuir chauffait mon crâne dégarni. J’inspectai mes tibias devenus plus secs que des sarments : les bas tricotés, à raies bleues et roses, les emprisonnaient ; mes pieds nageaient en des chaussons vastes comme des transatlantiques. Des orteils au chef, j’étais devenu Monsieur Pitchin-Garri, épicier. Il n’y avait plus de moi, plus de Mienne. Le couple hallucinant venait de nous résorber, nous perdions à jamais les chers nous de libre allégresse. Quant au ménage sorcier, il s’était évanoui, nous laissant à sa place, dotés de sa mentalité peut-être…

Je tournais en rond, avec Mienne. Nous nous mîmes à ranger les bocaux, triturer les choses. Elles ne nous intriguaient plus maintenant. Nous étions chez nous. Et peu à peu nos cerveaux se désagrégeaient, des idées haïes jusqu’alors nous semblaient délicieuses et nos voix transformées par magie résonnaient dans le silence avec le claquement des casse-noisettes :

« É-co-no-mi-ser ! Sachons é-co-no-mi-ser ! »

C’en était trop ! Une ultime lueur d’intelligence attardée de l’ancien moi me fit bondir vers la porte fatale, cette porte que nous n’aurions jamais dû franchir. Mme Pitchin-Garri essaya de me retenir. Elle soulevait un rideau au fond de la boutique et j’entrevis une chambre à coucher où deux bougies brûlaient en notre honneur. Je reconnus le lit, un immense lit à colonnes surmonté de baldaquin, un lit conjugal soigneusement bordé ; sur la courte-pointe saumon, une chemise de nuit fermée était disposée pour Madame, une chemise sévère sans entre-deux ni rubans, qui évoquait la nuit bourgeoise et les sommes inviolés. Sur la commode, à côté de la couronne de fleurs d’orangers sous globe, il y avait un casque-à-mèche, l’antique bonnet de coton. C’était pour moi, cela, pour moi ! Le gland se dressa par miracle et Mienne lui fit une grande révérence.

Je rassemblai mes dernières forces. D’un geste suprême, je saisis le poignet de celle qui avait été Mienne et je le broyai farouchement. Je surpris un reste de chaleur, un peu de sang circulait encore sous le derme flétri et mon étreinte ranima la main amie. Je me traînai jusqu’à la porte sans lâcher ma proie et je parvins à tirer le loquet. Une bouffée d’air vif balaya mon visage.

Nous étions hors d’affaire. Nos fidèles vélos nous attendaient, accotés au trottoir ; nous nous hasardâmes à les manier, avec une gaucherie fébrile, déjà déshabitués des chevauchées. Mais la tragique sonnette reprenait son tintamarre et, sur le seuil de la porte restée entrouverte, tout ce qui ne tarderait pas à surgir rendit à nos muscles raidis une singulière agilité.

Nous filions maintenant, poursuivis encore par le timbre strident dont l’appel d’alarme devait s’affaiblir à mesure que nous gagnerions du terrain. La dernière bâtisse de la rue fut doublée par un virage effréné. Nous étions sur la grande route et la lune réapparue perça le rideau des platanes bénévoles, constellant les ornières de larges mouchoirs blancs effilochés à plaisir. Nous filions sur notre grand-route, redevenus nous-mêmes, les hardis nous-mêmes d’aventure et d’amour.

Le vent glacé nous pénétrait jusqu’aux mœlles, mais nous respirions âprement l’odeur de la nuit campagnarde. Les mains crispées aux guidons, les jambes activées aux pédales, nous accélérions la vitesse de la fuite, et, frémissants, ivres du grand air pur, nous évoquions avec ferveur l’aurore qui chasserait jusqu’au souvenir de nos spectres, – tandis que là-bas, de plus en plus indistincte, car la bise sifflait en rafales déblayantes, lointainement, derrière nous, une sonnerie diabolique tintait, tintait…
 

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(1) Pitchin-Garri, du provençal : petit rat.
 

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(Marcel Millet, La Pierre de lune, Paris : Édition française illustrée, « Collection littéraire des romans fantaisistes, » 1920)

 
 
 
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