À plusieurs reprises, nous avons déjà évoqué dans la Porte ouverte le souvenir des trois frères Cros : Charles, bien entendu, inventeur et poète ; Henry, peintre et sculpteur sur cire, et Antoine, médecin, poète, inventeur et philosophe.

Nous revenons aujourd’hui sur l’aîné : Antoine, le moins connu, et sans doute le plus excentrique de la fratrie, – celui-là même qui hérita peu avant sa mort du titre de roi d’Araucanie et de Patagonie. On ignore généralement qu’Antoine Cros joignait à ses réelles dispositions scientifiques et littéraires un indéniable talent de dessinateur. Paul Verlaine, qui fréquenta le salon de Nina de Callias et fut un intime des frères Cros, le mentionne d’ailleurs dans sa notice des Hommes d’aujourd’hui :
 

« Je retrouvai Charles Cros et ses frères, sans les avoir beaucoup quittés, dans le célèbre salon de la charmante, de la tant regrettée Mme Nina de Callias, salon qui se partagea, dans les dernières années du règne de Napoléon III, la plupart des Parnassiens de marque, concurremment avec celui de la marquise de Ricard où, l’on peut l’affirmer, se fonda ou plutôt se fondit l’illustre groupe, pour de nobles aventures dans le grand monde intellectuel parisien et européen. Peinture et musique, poésie et prose, de la danse et du jeu, quelque politique presque farouche,
 

Dieux ! quel hiver nous passâmes !

 

dit un de mes vers que je demande mille pardons de citer si effrontément, mais c’est la vérité que ces médianoches chez Nina furent féeriques, voire un brin diaboliques.

Quelques noms, mais quels noms ! Rochefort et sa Lanterne, Villiers et son génie et sa belle voix pour chanter à l’orgue des vers de Baudelaire mis par lui en d’admirable musique, Dierx et Mallarmé, Edmond Lepelletier, Emmanuel des Essarts, Chabrié, Sivry, tant et tant d’excentriques un peu personnages. Un Paul Verlaine assez différent de celui d’à-présent extravaguait peut-être trop, mais on lui était si indulgent ! Les Cros faisaient avec lui, Sivry et Villiers, partie de la maison en quelque sorte. Parmi ces enfants gâtés, tandis que son frère Antoine dessinait à la plume des « monstres » symboliques ou lavait d’échevelés paysages et qu’Henri [sic, pour Henry] restait toujours un peu rêveur, un peu absorbé dans quelque vision plastique, Charles Cros se multipliait en mille démarches amusantes, comme de chanter lui aussi, du Wagner ou de l’Hervé sur de savants ou fous accompagnements, de réciter quelque monologue inédit, tout naïvement, détestablement même, mais combien donc drôlement ! etc. Parfois, il parlait de science avec la compétence qu’impliquaient plusieurs livres siens, des plus en estime dans le monde spécial qu’ils intéressent.

La guerre survint, Mme de Callias mourut à la fleur de l’âge. Les camarades se divisèrent, qui pour se marier, qui pour des destins plus ou moins bizarres aussi. Mille changements, quoi ! Mais Charles Cros est resté et restera l’un de nos meilleurs, et il faut dire à haute et intelligible voix, en ces temps vaguement écolâtres, l’un de nos plus originaux écrivains en vers et en prose. »
 
 

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(Paul Verlaine, Charles Cros, « Les Hommes d’aujourd’hui, » n° 335, Paris : Léon Vanier, sd [1878])

 
 
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Pour mémoire, rappelons encore qu’Antoine Cros est l’auteur du curieux frontispice ornant la page de titre de l’Album zutique. Les dessins d’Antoine Cros sont malheureusement fort peu fréquents, et souvent confondus avec les œuvres de son frère.

Nous trouvons ainsi, proposée à la vente Piasa du 3 novembre 1999, lot 95, l’épreuve sur vergé d’une eau-forte intitulée « Un monstre, » et attribuée à Henry Cros. Cette attribution est erronée : l’eau-forte en question est en réalité une œuvre de l’aîné des frères Cros, Antoine, et non d’Henry. C’est, à notre connaissance, la seule illustration d’Antoine Cros ayant fait l’objet d’une publication de son vivant, puisqu’elle a été reproduite et commentée dans Paris à l’eau-forte, en novembre 1875. On ne peut que regretter que les dessins d’Antoine Cros soient si rares et si mal connus, car ce « monstre » est un petit chef-d’œuvre du grotesque, qui aurait certainement pu trouver place auprès d’Edward Lear ou de George du Maurier dans l’Anthologie du Nonsense de Robert Benayoun.
 

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EAUX-FORTES DE LA SEMAINE

 

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Un Monstre, par Antoine Cros.

 
 

Que nos lecteurs nous permettent de leur présenter un Monstre d’un des maîtres du genre, Antoine Cros, dont le crayon est fertile en cauchemars. On appelle « monstre, » en langage d’atelier, les fantaisies exhubérantes, extravagantes, inexplicables, que la main des artistes jette sur le papier, pendant que leur âme plane dans le bleu. C’est le travail inconscient des soirées oisives. Ce qui constitue la supériorité de Cros dans sa production de monstres, c’est qu’après la première inspiration, il s’intéresse à ses créatures, leur fait une vie possible et les place dans un milieu congru.
 
 
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Sur une mer inconnue, et qu’on a oublié d’indiquer sur la carte, flotte une nef dont la construction rappelle les anciennes galères vénitiennes. Elle navigue au moyen de puissants avirons qu’agitent des êtres invisibles, dirigés par un pilote qui bat la mesure à la poupe du vaisseau. Une voile immense, soulevée par le vent, aide à la marche du navire. Dans les nues passent des oiseaux gigantesques, semblables à l’oiseau Rock, le ravisseur d’éléphants. Le soleil levant éclaire la scène.
 
 
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Le navire vogue au-devant d’une terre sur laquelle une étrange société est réunie. Ce sont d’abord des hommes d’armes, ventrus et minuscules, qui s’inquiètent de l’approche du bâtiment. Une petite hydre à plusieurs têtes en confère avec le chef qui lui confie ses craintes.
 
 
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Derrière ces menus groupes, au-devant d’un château crénelé, se dressent quelques grands personnages qui représentent naturellement les classes dirigeantes. Le principal d’entre eux est un coq d’une taille démesurée, avec une queue de dragon, une tête de cheval, un plumet et une corne de licorne. Laissons à nos lecteurs le plaisir d’étudier les types de la famille souveraine qui s’entasse derrière ce monarque. Nous leur recommandons un musicien qui renifle dans la trompette qui lui sert de nez avec beaucoup de conscience.
 

Disons qu’afin de n’effaroucher personne, nous avons choisi dans l’album de Cros un des monstres les plus sociables. S’il n’en résulte aucun accident, nous continuerons nos fouilles.
 
 

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(in Paris à l’eau-forte : actualité, curiosité, fantaisie, n° 134, dimanche 21 novembre 1875)

 
 
 
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Antoine Cros, « Un Monstre »

(Bibliothèque de Monsieur N)