Les plus sceptiques d’entre nous habitent une maison hantée.

 

Il ne faut pas confondre les livres qu’on lit en voyage et ceux qui font voyager.

André BRETON.

 
 

Civilisation, progrès, voilà des mots dont on abuse et qui semblent aujourd’hui limiter l’action des hommes ; à seulement les prononcer, vous voyez les gens les plus atténués prendre un air suffisant et se persuader qu’ils savent exploiter l’existence, que rien d’elle ne saurait plus leur être dérobé. Le sens de la vie, ils le possèdent, ils l’ont compris, et quelle indifférence affectent-ils à l’égard des domaines pourtant inexplorés, quel mépris ont-ils pour ce qu’ils nomment, superstition et mystères, farces à satisfaire un moyen âge, mais dont ils ne seront jamais les dupes ! Et aux yeux de « l’homme moyen » le mot rêve est le plus compromettant ; s’il murmure : « C’est un poète, il rêve » il a tout dit, et le malheur. hélas, veut que le poète qui rêve assez haut pour l’occuper, est presque toujours un imbécile.

Je ne sais si l’on arrivera à dissiper ce malentendu, à vaincre ce préjugé ; mais un mouvement se dessine en ce moment dont le but principal est d’affirmer que le rêve est la clef de voûte de l’édifice de la vie ; il sera le prétexte à mettre en valeur la question de l’esprit moderne. Donnera-t-il, ce mouvement, un style à notre époque, un renouveau de mysticisme ? L’absence d’œuvres importantes ne nous permet point d’étayer encore une affirmation sérieuse, mais des essais d’un grand intérêt doivent retenir l’attention. Du point de vue historique et de ses conséquences prochaines, le surréalisme doit être l’objet d’un examen.

À Paris, le professeur Babinski, le professeur Freud, à Vienne, étudient la question de l’activité inconsciente de l’homme dans ses applications thérapeutiques. D’autre part, des poètes, des peintres, des sculpteurs, qui ne se contentent plus d’une vision directe des choses, d’une servile imitation de la nature, tendent à faire intervenir dans leur art des forces obscures qu’ils ont en eux, s’y soumettent, ou se complaisent à leur recherche.

Les actions que l’on commet pendant le sommeil sont-elles gratuites, ou bien présentent-elles le même caractère que celles commises éveillé ? Le rêve, s’il est capté, peut-il imposer des œuvres exemplaires ? Quels sont alors les sourciers prédestinés ?

Et de cette nouvelle conception de la vie, proposée sous la forme littéraire, doit-il naître un lyrisme absolument pur dont on doit faire état, et qui renouvellera l’art ? Critique des moyens actuels de la littérature, le surréalisme désintéresse tous les mobiles humains et leur enlève ce caractère utilitaire dont tout, aujourd’hui, semble périr. « L’attitude réaliste, inspirée du positivisme, de Saint-Thomas à Anatole France, m’a bien l’air hostile à tout essor intellectuel et moral, » dit André Breton. Et il promet que le surréalisme interviendra à temps pour favoriser la liberté de l’esprit. Le tout est de savoir si l’esprit ne serait pas menacé par la liberté même qu’on lui accorderait.

Autant de questions que des manifestes ne peuvent prétendre à résoudre. Il y en a trois, jusqu’ici, à ma connaissance ; cela promet, et je présume que l’offensive surréaliste, préparée de longue date, nous réserve encore d’autres surprises. Sous le titre de surréalisme, deux tendances s’opposent. La première fait l’objet d’un volume entier de M. André Breton, qui préconise une dictée pure de la pensée sans aucune intervention de l’esprit critique, la pensée parlée, pour tout dire, le récit de rêves ; cela nous mène loin ; à Cumes, en vérité, à Dodone et à Delphes. La tendance qui réserve à la raison sa part naturelle, mélange de l’inconscient et du conscient, émane de la revue Surréalisme que dirige Ivan Goll et qui groupe au sommaire de son premier numéro les noms de Marcel Arland, Birot, René Crevel, Joseph Delteil, Robert Delaunay, Paul Dermée, Pierre Reverdy et Jean Painlevé, le fils du président de la Chambre, qui eut récemment les honneurs de l’Académie des sciences ; cette même tendance se fait jour dans Interventions surréalistes, organe officiel du Surréalisme international, et qui paraît sous la direction de M. Paul Dermée.

Une vue superficielle d’André Breton ne serait pas pour rassurer ; pourtant, c’est une des figures les plus attrayantes de la génération en passe d’atteindre la trentaine, et d’une classe intellectuelle évidemment supérieure à celle de Goll et de Dermée, dont les manifestes surréalistes sont moins discutables que le sien. Je ne sais quel visage il avait lorsque, en 1913, il débuta à la Phalange de Royère, où il publia des vers d’une harmonie toute mallarméenne, et qu’il a réunis en tête d’une plaquette illustrée par Derain : Mont de Piété ; aujourd’hui, il a vaiment le port d’un inquisiteur : que de tragique et de lenteur dans les regards et dans les gestes ! Et c’est un mage ! Peut-être bien un peu un mage d’Épinal, avec, sur ses fidèles, l’autorité magnétique d’un Oscar Wilde. Des dons évidents d’écrivain ; il met l’image, et l’orthographe, et la ponctuation où il faut ; une culture abondante et du tourment métaphysique.

Mais Valéry, en 1913, était inconnu ; il n’avait point renoué avec ses amis anciens, il ne s’en était pas concilié de nouveaux et, perpétuant sa retraite, il ne semblait s’en distraire qu’au bénéfiee du jeune homme qui ne voyait en lui que l’auteur de la Soirée avec Monsieur Teste. André Breton prend à la lettre le personnage de Teste, réplique à l’Isidore Dupin d’Edgar Poe, et que Valéry, pour son disciple de l’instant, n’a pas cessé d’habiter. L’attitude de Breton n’est alors nullement hostile à l’art : il se satisfait d’une prosodie bien cadencée, d’une noblesse assez froide… La guerre le surprend étudiant en médecine ; il est affecté à un centre de psychiatrie. « Les confidences de fous, écrira-t-il, je passerai ma vie à les provoquer. Ce sont des gens d’une innocence scrupuleuse et qui n’a d’égale que la mienne. »

C’est de là qu’il faut dater les première explorations de Breton dans les domaines du mystère. À Nantes, où il soigne des soldats absents de la guerre, il rencontre Jacques Vaché qui, blessé, est en traitement dans un hôpital de la ville. Il prend, avec lui, la notion d’un pathétique nouveau ; ce Jacques Vaché n’a laissé que des lettres assez décevantes qui furent publiées, quelques années plus tard, dans la collection de la revue Littérature (titre choisi naturellement par antiphrase, car, à cette époque, la devise de Breton pourrait être : « Contre la littérature, pour la poésie »). Sa disparition tragique déterminera dans l’esprit d’André Breton une action intellectuelle d’un ordre désespéré qui devait se développer dans le dadaïsme, mouvement dont il ne fut point le promoteur, mais, à Paris, l’adhérent le plus fanatique. En 1916, il fait la connaissance d’Apollinaire qui lui offre presque chaque jour une surface incroyable, de Picasso, d’une instabilité prodigieuse, d’un perpétuel renouvellement. Voilà deux hommes dont Breton ne contestera pas sur lui l’influence. En Amérique, à la même époque, Marcel Duchamp prépare le mouvement dada que le peintre Francis Picabia s’apprête à mettre à la scène, tandis qu’à Zurich, Tristan Tzara, frais philosophe, compose un « recueil littéraire et artistique » dont le premier numéro verra le jour en juillet 1917 sous le nom de Dada I ; en décembre de la même année paraîtra Dada II. Ces numéros ne présentent pas une forme particulièrement offensive ; on n’y découvre pas encore de manifeste, mais des reproductions des tableaux de Picasso et de Braque, ce qui revient à dire que cette agitation tourne alors autour du cubisme ; le troisième numéro de Dada déclenche le mouvement avec un manifeste. Qu’allait être, au juste, le dadaïsme ? Une volonté de déconsidérer l’art dans ce qu’il a de factice, la négation de l’existence des choses, du public, du vocabulaire. Bernard Fay a écrit fort justement qu’il y voyait la pointe extrême du romantisme, car dada déclarait, ou à peu près, que si l’on était poète, tout ce qu’on disait était poésie. Protestation justifiée contre les charlatans et les fabricants de littérature, émanant de jeunes gens dont la culture ne peut être mise en doute, dada ne signifiait rien que « liberté, affranchissement des formules, indépendance de l’artiste. » Une vérité, selon Breton, gagnera toujours à prendre pour s’exprimer un tour outrageant. Le dadaïsme, à cette époque, avait un revolver en poche : c’est à peine croyable qu’il n’en fit pas usage ! Action en réalité dérisoire, mais qui eut néanmoins l’avantage de maintenir Breton et quelques-uns de ses amis dans « un état de disponibilité parfaite » où ils sont actuellement et dont ils vont s’éloigner « avec lucidité vers ce qui les réclame. »

Ce qui réclame aujourd’hui André Breton, c’est un surréalisme qui découle en quelque sorte du dadaïsme comme le dadaïsme avait été provoqué par le cubisme et le futurisme. Si Breton ne publie son manifeste surréaliste que maintenant, il semble qu’il ait fait acte de surréalisme en écrivant en 1919 avec Philippe Soupault ces Champs magnétiques qui donnèrent à leurs auteurs « l’illusion d’une verve extraordinaire. »

« Mon attention, écrit Breton, s’était (alors) fixée sur des phrases plus ou moins partielles qui, en pleine solitude, à l’approche du sommeil, demeurent perceptibles pour l’esprit sans qu’il soit possible de leur découvrir une détermination préalable » et Les Champs magnétiques furent la première application de cette découverte. Il en résulta de nombreuyses images, des comparaisons dont les deux pôles faisaient éclater un feu dont André Breton attend tout et qu’il voudrait entretenir dans sa vie et dans celle de tous les autres.

N’empêche que la non-intervention de l’esprit critique enlève à cette dictée, à ces pensées parlées, un caractère de durée indispensable pour permettre à ceux qui n’en sont pas les auteurs de les déchiffrer et d’en saisir la poésie. Quels sont les autres exemples que Breton nous soumet ? Des jeux de mots dont un chapitre de son livre Les Pas perdus nous révèlent l’extraordinaire vertu. Mais de cet esprit critique dont je souhaite l’intervention, sont-ils véritablement exempts ? André Breton prétend qu’à la suite de Marcel Duchamp et de Roger Vitrac, Robert Desnos les dictait endormi ; ils sentent tout de même son implication ; en voici quelques-uns :
 

« Pourquoi votre incarnat est-il devenu si terne petite fille dans cet internat où votre œil se cerna ? »

« Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards. »

« La mort dans les flots est-elle le dernier mot des forts ? »
 

Sonorités bien émouvantes, et complexes ! Le déplacement des lettres, l’échange d’une syllabe entre deux mots produisent de la poésie indiscutable. Vous vous rappelez le sonnet des voyelles de Rimbaud. À chacune d’elles il assignait une couleur particulière, et c’est ce jour-là que le mot, « détourné de son devoir de signifier, naquit à une existence concrète. » Mais il transformait ainsi le mot d’une façon consciente. Que peut fournir le surréalisme, dans le sens négatif que lui implique le manifeste Breton ? Et d’où vient ce mot de surréalisme ? Breton ne le « sollicite »-t-il pas ? Apollinaire, qui l’inventa, en a fait le titre de sa préface aux « Mamelles de Tirésias. » Avant 1911, n’employait-il pas le terme de surnaturalisme qu’il reconnut ensuite moins bon que surréalisrne ? La conception du lyrisme qu’il renferme et qui sauvegarde les droits du conscient, ne tend pas à nous transformer purement et simpleent en bête, comme le commande André Breton. C’est un risque que beaucoup ne voudraient pas courir. Nous sommes parfaitement d’accord quant à la nécessité d’atteindre en nous les forces obscures, génératrices de poésie. Lorsque Barrès nous confiait que, se couchant à onze heures, il plaçait à portée de la main du papier et des crayons bien taillés, et qu’il s’endormait, que « les impressions, les souvenirs s’arrangeaient, » qu’à une heure du matin il se réveillait, allumait et notait, voilà de quoi alimenter notre curiosité du surréalisme ! Mais, le matin, il mettait au point la dictée pure et lyrique de la nuit. Il faudra toujours en revenir là. Ce qui est passionnant, c’est ce travail obscur de la pensée, ce rêve, cette gymnastique de l’esprit. L’imagination procède-t-elle ou non de la mémoire ? Peut-elle créer une mémoire ? Il faut poursuivre cette étude afin de concevoir tout ce qu’on peut attendre du surréalisme. Le roman et le théâtre y gagneront-ils un jour un intérêt nouveau, et le rang qu’ils auront, peut-être, usurpé jusque-là ?

Ne limitons pas le surréalisme à une école, encore moins à une personne. Et le premier acte d’un surréaliste ne devrait-il pas être l’aveu que le mouvement le dépasse ? Prenons-le dans son sens le plus étendu ; il se manifeste par des états autant que par des mots. André Breton, ne vous tuez pas avec des mots. La poursuite d’un échec vous enivre, comme un autre la victoire. Attitude tragique avec laquelle on ne pourra jamais vous reprocher d’avoir flatté l’opinion ! Le surréalisme pur, comme vous l’entendez, est impossible, la parole même le fausse, et l’écriture. Votre manifeste est négatif. N’écrivez plus par dépit de voir les autres écrire. Que la faiblesse d’écrire vous abandonne ou vous exalte. Il faut choisir.
 
 

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(Maurice Martin du Gard, « Opinions et portraits, » in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, troisième année, n° 104, samedi 11 octobre 1924 ; portrait d’André Breton par Man Ray illustrant l’article)