« À sept ans, il faisait des romans sur la vie. »

ARTHUR RIMBAUD.

 
 

Celui-ci fut vraiment, selon l’acception de Paul Verlaine, un poète maudit. Lorsqu’il qualifia de ce titre certains écrivains, Paul Verlaine, en effet, s’il exagéra pour quelques-uns, donna son véritable nom à l’auteur du Bateau ivre. Arthur Rimbaud, durant sa vie de souffrances et d’on ne sait quelles expiations, fut bien un poète maudit. Il passa à travers l’existence, clamant des vers, et disparut, et l’on ne sut jamais plus rien de lui, sinon au jour de sa mort, dans un hôpital, comme Gilbert, comme Hégésippe Moreau, comme tant d’autres.

Or la mort d’Arthur Rimbaud fut tout autre que sa vie. Lui, coureur d’aventures, chantre d’horreurs, contempteur de toutes religions, mourut comme un saint, avec une foi d’ange et des épanchements d’un mysticisme de vierge. Et c’est peut-être à cause de cela que la malédiction qui semblait peser sur lui et sur ses œuvres va enfin être levée.

Elles vont resplendir, ses œuvres, et non plus à la lumière falote des revues mort-nées ; elles vont resplendir à la grande lumière du livre. Les œuvres complètes d’Arthur Rimbaud vont voir le jour.

Chose étrange, des années se sont écoulées entre l’éclosion de ces œuvres et leur publication véritable, et durant ces années, longues es poètes, les vers de Rimbaud ont couru les pages des petites revues introuvables. Il arriva même des choses inouïes. Rimbaud disparu, quelques-uns imaginèrent de créer une légende, de dire que l’écrivain des Illuminations n’avait jamais existé, que les poèmes signés du nom de Rimbaud étaient dus à la collaboration de plusieurs… et l’on vit éclore des vers signés Rimbaud, qui jamais n’avaient été écrits par le pauvre poète.

Durant ce temps, lui, dans le sud de l’Afrique, faisait le commerce du café, de la gomme, de l’ivoire, cherchait de l’or, trafiquait de l’encens et ne songeait plus au grand poète qu’il avait failli devenir.

Et voici qu’il revint, et voici qu’il apprit ce qui se passait, et il voulut protester, et la maladie le cloua sur un lit de mort.
 

*

 

Aujourd’hui, le poète Paul Verlaine, son maître et son ami, après avoir soigneusement compulsé les manuscrits de Rimbaud, publie ses œuvres complètes, et nous allons pouvoir les admirer. C’est d’abord les Étrennes des Orphelins, un poème navrant, un poème de tristesse, de douleur, mais si frais, si touchant…
 

Maintenant, les petits sommeillent tristement :

Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,

Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible,

Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !

– Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,

Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux,

Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,

Souriante, semblait murmurer quelque chose.

Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,

Doux geste du réveil, ils avancent le front,

Et leur vague regard tout autour d’eux repose…

Ils se croient endormis dans un paradis rose…
 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 

On dirait qu’une fée a passé dans cela !…

Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris : Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,

Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,

De la nacre et du jais, aux rouets scintillants,

Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or : « À NOTRE MÈRE ! »
 

Cette pièce est datée de 1870.

Et les Assis, ce poème effrayant, chantant les toujours assis, les bureaucrates,
 

Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.
 

Et les Effarés, cette pièce de pure anthologie, connue de tous les lettrés, les Effarés qui regardent cuire
 

Le lourd pain blond…
 

Et tant d’autres poèmes, tous admirables, nous allons pouvoir les lire, et nous en délecter…
 

*

 

Nous allons lire aussi cet extraordinaire Bateau ivre, cette vision hallucinante, ce poème forcené, dû à un fou, ou à un génie, selon l’un des critiques rares qui aient consacré une parcelle de leur temps à Rimbaud.
 

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

Moi dont les monitors et les voiliers des Hanses

N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,
 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et des Mælstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l’Europe aux anciens parapets.
 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 

Mais vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes,

Toute lune est atroce et tout soleil amer.

L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes,

Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer !
 

Vraiment, ce poète avait l’âme d’un étonnant créateur, et l’on se demande avec effarement quelle œuvre géante il eût accomplie s’il n’eût été arrêté sur sa route par on ne sait quelle vision qui, le remplissant de terreur, l’arracha tout sanglant à la Poésie, pour le déposer dans les terres brûlées du soleil de l’Afrique et l’y faire contracter un mal qui lui donna la mort.
 

*

 

Les Premières Communions, l’Orgie parisienne, Accroupissements, poèmes effrayants, les Pauvres à l’église, poème fou, quel grand poète satirique vous nous promettiez !… Et vous aussi, stupéfiants blasphèmes, Rage de César, le Mal, Bal des Pendus, Vénus Anadyomède, et vous encore, Morts de quatre-vingt-douze, le Forgeron, Ophélie, le Châtiment de Tartuffe, poèmes d’étonnante incompréhension…

Car c’est peut-être parce qu’il fut souvent incompréhensible, ce poète, qu’il nous apparaît comme un grand écrivain mort avant l’heure. Cette recherche d’une originalité plus grande que toute autre promettait, en effet, des œuvres d’étrangeté, de terreur, d’effroi, semblables à celles de Poe.

Oui, c’est un Poe que nous avons perdu en Rimbaud, et un Poe qui eût peut-être été plus grand que le Poe américain.
 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes…
 

chantait-il, et l’on s’extasiait, et l’on cherchait à élaborer des théories à propos de ces deux vers, sans se douter de ceci, c’est que, semblable à Poe, Rimbaud aimait mystifier les gens…
 

*

 

Blasphémateur, adorateur d’étrangetés, fou de conceptions affolantes, mystificateur, Rimbaud n’en aura pas moins été l’un des poètes les plus étonnants de notre époque. À vingt ans, il a écrit des chefs-d’œuvre, et ces chefs-d’œuvre ont bouleversé l’âme de tous les jeunes qui sont venus après lui.

Que dis-je ? l’âme de Verlaine elle-même n’a-t-elle pas été troublée par Rimbaud ? Lorsqu’il rencontra cet enfant, Verlaine était le Parnassien des Poèmes saturniens. Quel changement soudain dut s’opérer en lui, lorsqu’il rencontra Rimbaud ?… Le Maître avait trouvé en l’Enfant un Élève qui lui montrait sa voie… et il la suivit…

Et toute la jeunesse lettrée suivit Verlaine.

Et c’est pourquoi, à l’heure où paraissent les œuvres complètes de Rimbaud, l’on doit rehausser quelque peu la mémoire de ce pauvre poète qui, enfant prodige, s’effara tout à coup d’on ne sait quoi et, tel un oiseau blessé, s’en alla à tire-d’aile, la voix à tout jamais éteinte, se mourir dans un coin de désert.
 
 

 

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(Fernand Hauser, in Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, vingt-et-unième année, n° 41, samedi 12 octobre 1895 ; repris dans la Revue de Champagne et de Brie, vingtième année, deuxième série, tome VII, 1895 ; Valentine Hugo, « Portrait de Rimbaud, » lithographie, 1962)