DOUARNENEZ, 3 août.
 

Quand les plateaux se dénudent, quand les arbres se dispersent, à rebrousse-poil dans un vent éternel, quand l’horizon chavire les pans de colline qui l’emboîtaient, à droite et à gauche, pour n’être plus qu’un ciel immense, on peut dire, en Bretagne : « Voici la côte. »

Passé le Juch, sur la ligne de Quimper à Douarnenez, le paysage s’aère, jusqu’à ce que, ayant reconnu à droite l’acuité léonarde du clocher de Ploaré, nous voyions sur les terres plus tristes, tranchées au ras de l’espace, courir, s’enfler, du bleu de la distance et des nuages, une vague rocheuse : la Montagne-Noire, épine dorsale de la presqu’île de Crozon.

Devant nous, dans une ville blanche, qu’on sent suspendue au-dessus d’un port vers quoi louvoie la rivière élargie, est fichée une tour coupée à l’amorce de son aiguille : la Tour-Flastred (Tour-cassée) de Douarnenez.

Ici, nous ne retrouverons pas le sortilège d’eau et de verdure de Quimper. Loin, dans la campagne, la rivière de Douarnenez, basse entre ses vases, drague une monotonie de fond de bassin, d’arrière-port de commerce. Sur le pont qui la traverse, on songe devant l’échafaudage des bâtisses à un Brest faubourien.
 

Un port

 

La chaleur bruissante écorche les façades d’un blanc terni. Les quartiers sont passés à la chaux, crûment, comme en tant de cités maritimes, artisanes, des pêcheries.

L’île Tristan, aux bois hirsutes, bouche à demi l’estuaire. Ce n’est pas la galopade des brigands du sieur de la Fontenelle qui, maculé du sang des guerres de Religion, allait y cacher ses butins, que répercutent les rues étroites de la basse ville, mais une persistante anhélation d’usine. Douarnenez, comme Audierne, comme Concarneau, est une « friteuse. »

Des hautes maisons, au profil austère, où, paraît-il, sept, huit personnes s’entassent dans la même chambre obscure, descendent aux heures laborieuses les jeunes filles qui travaillent dans les fabriques de conserves. Elles portent encore la coiffe, presque toutes : une coiffe de filet au style hollandais, celle qu’on appelle la « pen-sardine. » En dévalant une ruelle, on les apercevra alignées dans une atmosphère huileuse et pailletées d’écailles de poissons.

Ces filles sont minces, diaphanes pour le plupart : la vie sédentaire et l’étouffement du foyer. Mais, sur la cale, vous vous apercevrez que les hommes sont d’une autre race. Grands, bien étoffés, le même tan sur leur visage et sur leurs cirés, rouges, ils semblent, quand ils ne sont pas en mer, ou, en cette saison, mobilisés pour le passage entre Douarnenez et Tréboul, qui répète, en face, la bordure crue des maisons douarnenistes, amarrés au quai pour l’éternité. Les vieux sont là, avec leurs colliers de barbe et les anneaux qu’on accroche à ses oreilles pour éviter la surdité, le large béret de tradition sur les yeux.
 
 

 

On dirait qu’ils ont pris l’habitude de poser pour des peintres. Leur retraite, qui se dépense en remâchant des souvenirs ou, longtemps, à se taire en regardant monter la marée qui sent fort, a un sens inconscient de la composition du bleu, du rouge et du blanc. Tout est ici au camaïeu.
 

Le souvenir d’Ys…

 

Ces « marins désœuvrés » (sujet d’un « grand machin » pour la Nationale) sont, dans leurs vieux cœurs, préoccupés de « coups de tabac » et de pêches miraculeuses, les dépositaires des traditions qui ont crû, comme des arbres sur des ruines, sur le souvenir d’une ville engloutie. En écartant ces toisons de goémons et ces verts fucus de l’imagination populaire, pareils à ceux qui s’épaississent sur la cale et sur les rochers qu’on entr’aperçoit à travers l’eau glauque et bullée comme du verre à bouteilles, peut-être verrons-nous apparaître les substructions de la ville que nous ne voulons pas croire mythique.

On pourrait, qui sait, répéter de ces pêcheurs ce que le chanoine Moreau écrivait de leurs ancêtres au XVIe siècle : « Il se trouve encore aujourd’hui des personnes anciennes qui osent bien asseurer qu’aux basses marées, estant à la pesche, y avoir vu souvent (dans la baie de Douarnenez) des vieilles maseures de murailles. »

Ys, c’était là-bas, au fond du soir, devant ce paysage affaissé de côtes rapiécetées dans tous les sens, de champs nus, jaunis par l’été. C’est dans cette échancrure que s’étale Ste-Anne-la-Palud, « l’infertile plage. » Où s’étendait jadis la forêt de Nevet, luxuriante Thébaïde de Ronan et de Corentin vers qui Gradlon, « le roi d’Ys, » venait en grand équipage, s’écrase, aride, la masse noire de la montagne de Locronan.

Sous le ciel silencieux comme une lande où le couchant fait courir un incendie, les vagues extrêmes du plein amplifient jusqu’à l’infini leur menu bruit de bête qui s’ébroue. Elles semblent expirer contre les vannes du Temps, les vannes de Ker-Ys.
 
 

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(Florian Leroy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9780, samedi 4 août 1928 ; « Le Banc des vieux Loups de mer, » carte postale, c. 1915)