On nous adresse du Canada le récit suivant :
 

Pendant tout le mois de novembre 1938, il y eut grand émoi à Esterhazy et dans les campagnes environnantes, et même dans le Canada tout entier, aux États-Unis et ailleurs. C’est qu’une lumière d’un genre particulier apparaissait toutes les nuits le long d’un chemin, aux deux côtés d’un cimetière jeté là dans un lieu sauvage appelé « Tâbor, » mot bohémien qui signifie « lieu de débarras. » Dans les conversations, sur les journaux, à la radio, tout le monde s’intéressait à la lumière de Tâbor, près d’Esterhazy… Près de, au Canada, cela veut dire à 26 kilomètres.

C’était une lumière en boule, de couleur rose-jaune, une couleur mate sans rayonnement, de la grandeur d’une large assiette, comme le soleil vu au travers d’un très épais brouillard. Elle se promenait le long du chemin de Dovedale, sur un parcours de 7 kilomètres, 4 kilomètres au nord et 3 kilomètres au sud du cimetière de Tâbor, toujours sur le chemin. Elle venait au-devant des passants à une vitesse foudroyante, s’arrêtait devant eux, les regardait, et disparaissait.

Pour tout dire, il y avait trente-trois ans que cette lumière se montrait ainsi à cette place, mais seulement de temps à autre, une dizaine de fois chaque année. Beaucoup n’y croyaient pas. On en riait plutôt. Mais maintenant, il n’y avait plus à douter : l’avocat d’Esterhazy l’avait vue ; le policeman l’avait vue ; le médecin, le maître d’école, cent personnes au moins l’avaient vue au cours du mois de novembre.

L’attention du monde fut vite éveillée : il nous venait des automobiles de cent lieues à la ronde ; tous voulaient voir cette lumière intéressante. Ils passaient là des nuits entières, souvent sans résultat, malgré la neige et le froid déjà intense dans cette partie du Canada. Mais, chose surprenante pour ceux qui le connaissent, le curé d’Esterhazy n’y allait pas. Il disait qu’il n’avait nul besoin de voir cette lumière pour y croire ; depuis trente-trois ans, il savait qu’elle était là.

Voici comment le pharmacien d’Esterhazy, qui est aussi un expert en chimie, raconte ses voyages au cimetière de Tâbor et décrit cette lumière :
 

« Esterhazy, Saskatchewan, le 15 décembre 1938.
 

Le 22 novembre, j’étais attablé au restaurant chinois à Esterhazy avec un Chinois de Winnipeg, et nous avons décidé d’aller voir la lumière de Tâbor tous ensemble, avec les Chinois du village. Nous sommes donc partis vers 11 heures du soir, et après avoir passé le cimetière nous nous sommes arrêtés. Il neigeait à gros flocons. Nous étions les seuls visiteurs cette nuit-là. Nous avons attendu quinze ou vingt minutes, et nous étions sur la point de quitter lorsqu’un des Chinois crut voir quelque chose au loin, à travers la neige qui tombait. Vite, tous nous évacuons l’auto… C’était bien une lumière !… Nous la voyions au ras du sol, grosse comme une pomme. Elle se mit à monter lentement et à s’agrandir, tant qu’elle fut à environ un mètre de hauteur ; puis elle se laissa retomber. Le tout avait duré une ou deux minutes… Alors, nous sommes remontés dans la voiture, et, sans allumer nos phares, nous avons foncé dessus. Mais la lumière reculait devant nous. Après avoir marché un certain temps, nous étions toujours à la même distance ; et soudain, la lumière se fit plus jaune et disparut.

Alors, nous nous sommes avancés lentement, et tous les 45 ou 50 mètres nous nous arrêtions pour examiner le chemin, pour voir s’il n’y avait pas des traces d’automobile ou des pas d’homme, si des farceurs nous avaient joué un tour. Dans la neige fraîchement tombée, le moindre vestige eût été visible. Nous n’avons découvert aucune trace.

Le dimanche suivant, j’y suis retourné avec des camarades, mais nous n’avons rien vu. Cette nuit-là, il y avait au moins trente automobiles près du cimetière.

Le 27 novembre, j’étais de nouveau en route, avec ma femme, une nièce, mon beau-père et un voisin. Cette fois, je m’étais muni d’une bonne lunette d’approche, une lunette de nuit, afin de bien examiner la lumière, si elle daignait se montrer.

Nous avons quitté Esterhazy à 10 heures…

Comme nous traversions une vallée, environ 5 kilomètres avant d’atteindre le cimetière, je dis à mes compagnons : « Apprêtez-vous ! la lumière vous attend peut-être là-haut !… » Je badinais, mais à peine débouchions-nous sur la crête du coteau que nous apercevions au loin une lumière qui accourait sur nous. D’abord, nous crûmes que c’était le phare d’une automobile ; mais moi, bientôt, je reconnus la lumière de Tâbor, parce qu’elle montait à trois pieds et s’affaissait vers le sol, comme je le lui avais vu faire quelques jours auparavant… Vite, je saute hors de la voiture et je mets ma lunette au point ; je l’admirais comme si elle avait été à 20 ou 30 mètres devant moi… Tous mes compagnons l’ont aussi vue ainsi l’un après l’autre, sans se presser.

Enfin, nous avons réintégré la voiture et nous voilà partis. La lumière reculait devant nous. Au bout de quelques instants, elle s’effaça complètement.

Nous sommes allés jusqu’au cimetière, où plus de 30 automobiles étaient assemblées, toutes bondées de curieux. Aucun d’eux n’avait aperçu la lumière. Après avoir passé une demi-heure avec eux, nous avons pris le chemin du retour.

Nous avions à peine parcouru deux kilomètres que la lumière parut de nouveau devant nous, beaucoup plus proche cette fois et d’une couleur beaucoup plus claire. Je n’éteignis pas mes phares, mais je sautai hors de l’auto et ajustai ma lunette au plus vite. J’avais l’étrange lumière là devant moi, en pleine vue. Pas un rayon n’en sortait. C’était une boule de feu jaune de la grandeur d’un seau. Elle restait immobile. Tour ceux qui étaient avec moi ont pu la contempler à leur aise… Alors, nous avons repris nos places ; mon beau-père a mis la lunette à sa vue et l’auto a dévalé à 60 kilomètres à l’heure.

Pour mieux observer, une des dames avait passé la tête par la fenêtre. Tout à coup, la lumière s’est laissé choir, a rebondi, et sa couleur s’est faite si vive que la dame en question en a poussé un cri. Elle croyait que nous allions frapper la lumière et la briser. Mais moi, qui conduisais la voiture, et mon beau-père, qui regardait dans la lunette, nous la voyions toujours à la même distance devant nous… Soudain, elle tomba à terre et disparut.
 

E. B. WALKER, pharmacien et chimiste,

à Esterhazy, Saskatchewan. »

 

Le policeman d’Esterhazy a vu, lui aussi, cette lumière plusieurs fois. Il a même voulu l’arrêter pour excès de vitesse ! La première fois qu’il allait explorer, la boule de feu s’amenait sur lui à pleine charge. Il pensa que c’était une automobile qui n’avait qu’un phare allumé et qu’un fou en ribote conduisait. Il a tendu son bras en signe d’arrêt et poussé tous ses freins pour éviter l’écrasement ; mais la lumière est venue gentiment se placer à 15 ou 20 mètres de lui, l’a regardé un moment et s’est éteinte.
 

*

 

On le comprend : les habitants d’Esterhazy, et surtout ceux des campagnes de Dovedale, étaient bien intrigués. Au fait, tous ceux qui avaient vu ou entendu se demandaient ce que cette lumière pouvait être et pourquoi elle venait se promener à cet endroit, toujours sur le chemin, aux deux côtés du cimetière de Tâbor. Elle s’adressait aux passants, évidemment. Les vents n’avaient aucune prise sur elle. Elle se montrait, disparaissait et se montrait encore, à volonté, comme si, en elle ou derrière elle, un pouvoir intelligent la maniait et conduisait.

Les gens simples disaient : « Ce doit être l’âme d’une personne enterrée dans le cimetière, une pauvre âme qui ne peut pas entrer en paradis !… » Et pourtant, on n’avait jamais vu la lumière pénétrer dans le cimetière ni en sortir. Les habitants de Dovedale ont certifié le fait par une lettre publiée dans le Leader-Post de Régina.

Ceux qui ne croient pas aux revenants répétaient l’un après l’autre, sans trop savoir ce qu’ils disaient : « C’est du gaz, du gaz tout simplement, un gaz qui sort de terre… Ce ne peut pas être autre chose !… » Néanmoins, ils doutaient un peu.

Mais bientôt les savantistes ont paru en scène… Les savantistes ne sont pas des vrais savants, mais bien ces professeurs bavards qui se glorifient de ne croire ni à Dieu ni au diable, et qui veulent nous faire croire que le père et la mère d’Adam et Ève étaient des singes… Ah ! qu’ils étaient contents, les savantistes ! Eh ! quoi ! une lumière qui flotte dans la nuit, des histoires de revenants, des catholiques ignorants et superstitieux ! Ils allaient leur conter cela ! La science, leur science allait parler ! De Vancouver, de Winnipeg et d’ailleurs, la science des savantistes a décrété : « La lumière de Tâbor, c’est du gaz sulfurique, c’est du phosphore, ou bien peut-être tout simplement un hibou aux ailes imprégnées de phosphore… » Même un d’entre eux a osé dire qu’à son avis la lumière de Tâbor n’existait pas, ou plutôt qu’elle n’existait que dans l’imagination des pauvres ignorants d’Esterhazy et d’ailleurs, tous subitement atteints de folie hystérique !

Ah ! ils sont donc bien malins, les savantistes !… Comment Dieu peut-il exister et faire ses miracles sans leur auguste permission ?

Notons aussi un article tombé de la plume expérimentée de l’éditeur en chef du Leader-Post. Il en a écrit de meilleurs. Voici :
 

« On peut suggérer qu’au cours de temps quelqu’un produira une explication naturelle et scientifique au sujet de la lumière de Tâbor, maintenant si célèbre. Nous vivons à une époque où la science est appelée à expliquer de grandes choses. Ceux qui prétendent que l’univers marche et évolue sans la direction d’un pouvoir surnaturel affirment résolument qu’un jour la science expliquera même le mystère de choses voilées jusqu’à présent. »

N’est-ce pas là le langage de l’homme qui se substitue à la divinité ? Ce fut le langage de Voltaire et de tous les impies au cours des siècles. Mis en face de faits évidents qui prouvent l’existence et la vie agissante du Tout-Puissant, forcés d’admettre leur ignorance, ils se dérobent par la petite porte : ils en appellent aux savantistes de l’an zéro !

Un vrai savant leur a répondu humblement au nom de la vraie science. Voici la lettre qui a paru dans le Leader-Post, et que nous sommes heureux de traduire fidèlement :
 

« Norquay, Saskatchewan, novembre 1938.
 

La lumière de Tâbor m’a beaucoup intéressé, de même que les différentes manières qu’on a avancées pour l’expliquer.

Quelqu’un a dit que cette lumière est peut-être un hibou qui s’est mis du bois phosphorescent sur les ailes. Ceci est ridicule, parce que le bois de ce genre est très rare et il y a peu de chance qu’un hibou puisse en prendre une quantité suffisante sur ses ailes. Et si un hibou s’était vraiment barbouillé de la sorte, la lumière serait très faible et invisible à courte distance ; la couleur en serait verte ou bleue, pas rose, et l’on verrait le mouvement des ailes. Cela durerait quelques minutes seulement. Le hibou au phosphore dont on a parlé était sans doute un hibou captif qu’on avait barbouillé avec des chimiques de phosphore et non avec du simple phosphore.

La lumière de Tâbor n’est pas due au phosphore ni au gaz sulfurique. Le gaz phosphorique n’existe pas au naturel, et le gaz sulfurique (hydrogène de sulfate) ne se trouve qu’aux sources de sulfure. La présence de ce gaz s’indique avec évidence par son odeur et il ne peut pas produire une lumière comme celle de Tâbor.

La lumière de Tâbor n’est pas non plus un feu follet, parce que le feu follet ne peut pas s’éloigner beaucoup de la source de gaz méthane qui le produit. Le feu follet n’est pas brillant et il n’est pas une boule de feu. Il n’est probablement jamais rose, bien que sa couleur et son éclat puissent varier selon la proportion d’hydrogène et autres gaz dont il est formé. Il est probable que le feu follet ne se voit jamais par un temps froid, lorsque le sol est gelé, car alors les gaz ne peuvent ni sortir de terre ni s’allumer.

Si la description qu’on en donne est exacte, la lumière de Tâbor ressemble au phénomène électrique connu sous le nom de « feu de Saint-Elme. » On a vu cette boule de feu quelquefois dans la mâture des vaisseaux à voiles, dans le bon vieux temps. Il est invraisemblable qu’un tel phénomène électrique, si rare, se répète coup sur coup, à la même place, dans l’espace de quelques jours ou de quelques semaines ; et le feu de Saint-Elme, autant qu’on le sait, ne se montre que sur mer.

Si la lumière de Tâbor voyage vraiment le long du chemin, au ras de terre, à toute vitesse, comme on le raconte, et non au hasard à travers tout, cela n’est-il pas ce qu’il y a de plus étrange à son sujet ? Comment cette lumière peut-elle trouver un chemin et le suivre ?
 

TED DAHLIN, Norquay, Saskatchewan. »

 

Jusqu’à ce jour, aucun des savantistes n’a proféré un mot en réponse à cette lettre.
 

*

 

Cependant, les vrais savants et les gens sérieux réfléchissaient ; ils attendaient quelque chose… Toutes les nuits, ou presque, la lumière se montrait à différentes personnes. Les automobiles continuaient d’affluer autour du cimetière.

La tension nerveuse se faisait plus grande chaque jour. Les enfants avaient peur. Certains fermiers parlaient de vendre leurs terres et de s’en aller loin, bien loin de ce cimetière, parce que tout cela ne pouvait finir que par un fléau qui allait tomber du ciel et ravager la contrée tout entière !

Des protestants disaient que le prêtre catholique devrait se rendre à ce cimetière et prier afin de faire éclater cette boule de feu qui agaçait tout le monde (leurs ministres, évidemment, n’y pouvaient rien).

C’est alors que le curé d’Esterhazy a cru qu’il était de son devoir de parler. Lui seul avait la clé du mystère. Pendant les trente-trois dernières années, il avait laissé le bon Dieu agir à sa manière. Mais maintenant que le fait était bien établi qu’une lumière spéciale existait près du cimetière de Tâbor, une lumière qu’aucun savant ne parvenait à expliquer ; parce que les enfants avaient grand-peur et que les habitants voulaient s’enfuir, le prêtre a révélé aux gens son secret aux deux messes du dimanche, le 11 décembre 1938.
 
 

 
Voici quel fut le thème de son discours :
 

« Lorsque je suis arrivé au Canada, il y a trente-cinq ans, comme je vous l’ai déjà raconté, j’ai demandé à Mgr l’évêque de m’envoyer chez les Indiens ; mais il m’a répondu : « J’ai mieux que cela pour vous !… » Il m’a confié que dans les grandes plaines des territoires du Nord-Ouest, parmi les émigrants, il y avait, à certains endroits, des groupes de méchants catholiques, si méchants qu’ils détestaient les prêtres et même le bon Dieu. Les missionnaires qui s’occupaient des Indiens le lui avaient dit et l’un d’eux avait même affirmé que la vie du prêtre était plus sûre au milieu des Peaux-Rouges que dans certaine colonie de Visages-Pâles qu’il avait visitée. Ce missionnaire, par une nuit très froide de l’hiver canadien et pour se garer d’une affreuse tempête de neige, avait frappé à la porte d’un fermier, au district de Dovedale, et celui-ci, chose inouïe au Nord-Ouest, l’avait chassé en l’insultant ; il avait même lancé ses chiens après lui !… Lorsque l’évêque apprit cela, il défendit à ses prêtres de passer encore à cet endroit… Mais, à moi, Monseigneur m’a dit : « Allez-y et essayez de les convertir. S’ils sont trop méchants, vous les laisserez à leur sort. Donc, soyez prudent, car nous avons besoin de prêtres vivants, et non de prêtres morts, dans la Prairie. »

Lorsque je suis arrivé à Esterhazy, j’ai trouvé beaucoup de bonnes gens, mais aussi ceux dont l’évêque m’avait parlé, ceux qui, hautement et publiquement, attaquaient la religion et les prêtres. Vous les connaissez comme moi. Tout le monde ici les a entendus… Enfin, suivant les ordres reçus, j’allai m’établir à Koposvar, chez les Hongrois (à 3 kilomètres au sud d’Esterhazy), pour, de là, visiter les Bohémiens de Dovedale et les Allemands de Landshut, à 30 et 40 kilomètres au Nord, et aussi pour suivre les nouveaux émigrants plus loin vers l’Ouest.

Deux chemins de fortune, plus ou moins visibles, reliaient Kaposvar à Landshut : l’un passait par la colonie bohémienne de Dovedale et l’autre, 4 kilomètres plus long, traversait la colonie anglaise de Kinbrae.

Les catholiques m’ont tout de suite averti, supplié presque, de ne jamais passer par Dovedal, parce qu’il y avait là quelques renégats qu’ils craignaient beaucoup. L’expérience leur avait appris, disaient-ils, que dans les parages écartés du Canada un homme isolé pouvait aisément disparaître sans qu’on pût jamais savoir ce qu’il en était advenu… Mais moi, jeune comme je l’étais alors, têtu et passionnément indépendant comme un Wallon de Belgique, je ne pouvais croire au danger ; le danger même me tentait. Je n’allais pas prendre la route la plus longue et traînailler des kilomètres par crainte des renégats. Je passai donc par Dovedale, de nuit comme de jour, et les Bohémiens que je rencontrais parfois sur le chemin m’ont toujours montré le plus grand respect ; ils semblaient même très heureux de me saluer.

Cependant, les quelques impies de district ne venaient jamais à Landshut pour la sainte messe. Ils lisaient des mauvais livres et recevaient de Chicago des journaux qui les excitaient contre la religion et les prêtres. Ils s’attaquaient aussi au bon Dieu. C’est ainsi qu’ils avaient décidé entre eux de vivre, de mourir et d’être enterrés sans religion. C’est ainsi qu’ils venaient d’ouvrir pour eux-mêmes un cimetière, le cimetière de Tâbor.

Lorsque leurs femmes et leurs enfants voulaient assister à la messe, ils devaient venir à pied, parce que le maître refusait de les accompagner et de leur donner les chevaux et la charrette.

Il arriva qu’un jeune garçon, le fils d’un impie, fut tué par un cheval et, comme je passais peu après, j’aidai les parents comme je le pus. Pour cette raison, l’enfant fut enterré au cimetière de Landshut. Mais les autres impies ne cachaient pas leur dépit.

Quelques mois plus tard, une petite fille mourut. Elle avait environ 12 ans. Bien des fois, elle était venue à la sainte messe à pied, une distance de 11 kilomètres, avec sa mère et ses sœurs… Elle mourut un samedi matin et, le soir du même jour, j’arrivai à Landshut pour dire la messe le lendemain. Naturellement, les catholiques m’ont vite annoncé que le père de la jeune fille et ses complices en impiété voulaient l’enterrer eux-mêmes dans le cimetière des païens, comme nous appelions le cimetière de Tâbor. Quant à la mère, disaient-ils, elle pleurait et suppliait pour qu’on enterrât son enfant en terre bénite, au cimetière de Landshut.

J’envoyai des hommes et des femmes avec un message pour les parents. Mais ce fut en vain. Les catholiques vinrent me raconter que la mère, folle de douleur, me faisait demander de prier pour sa petite et pour elle. Ils me dirent aussi que l’un des impies, pris de boisson, avait, devant le cadavre de cette enfant, crié tout haut que la jeune fille n’avait même pas d’âme et, alors, pourquoi toutes ces discussions à son sujet ?…

D’entendre cela et de penser que le corps de cette innocente enfant du bon Dieu était ainsi aux mains sales de ces impies, je me sentais triste, indigné !… Quelle profanation !

Ils l’ont enterrée eux-mêmes dans leur cimetière, le lendemain, tard au soir.

Le lundi après-midi, en retournant à Kaposvar, je me suis arrêté au cimetière des païens. J’ai attelé mes chevaux à un arbre ; et là, sur le chemin, je me suis mis à lire les prières des enterrements et j’ai béni la fosse toute fraîche que je voyais de l’autre côté des fils de fer barbelés… Il n’y avait personne en vue et nul n’aurait pu me voir des terrains aux alentours, car le cimetière était tout petit et entouré de hautes futaies. Une grosse croix de bois brut se dressait au milieu, chose étrange pour un cimetière d’athées avérés.

Alors, tout mon cœur s’est mis à supplier le bon Dieu de faire quelque chose pour convertir ces pauvres gens, puisque, moi, ils ne voulaient pas m’écouter. Je l’ai prié d’envoyer un signe pour bien leur prouver que cette petite fille avait une âme… mais pas un signe dans le cimetière, parce qu’alors ils croiraient que c’est un revenant, mais là, sur le chemin où ils passaient, et rien pour effrayer les enfants ni personne.

Ensuite, je suis parti en priant pour eux tous.

Environ dix jours plus tard, voici qu’un homme m’arrive à Kaposvar, un catholique de Landshut, qui me dit être envoyé par les Allemands pour m’avertir de bien prendre garde et de ne pas passer par Dovedale à aucun prix la prochaine fois que je me rendrais à leur mission. Il ne pouvait pas me dire pourquoi, mais les impies de Dovedale étaient furieux contre moi. Quelqu’un les entendus comploter en cachette et ces païens étaient capables de tout.

… Sur le coup, j’ai pensé que, peut-être, quelqu’un m’avait vu bénir la fosse de la jeune fille ; mais je n’ai rien dit et, pour plaire aux catholiques, à ma première visite, j’ai pris le chemin le plus long, par chez les Anglais de Kinbrae.

Aussitôt que je fus arrivé à Landshut, la grande nouvelle me fut annoncée : on avait vu une lumière près du cimetière des païens, une lumière jaune très étrange ! Sept fois déjà l’avait-on vue !… Et les athées disaient que c’était moi qui l’avais fait venir là, car elle avait paru la nuit même après mon dernier passage et nul autre que moi n’avait suivi ce chemin ce jour-là. Qu’est-ce que j’avais fait à leur cimetière ?

… Voilà pourquoi ils étaient tellement fâchés contre moi.

J’ai affirmé aux gens que je n’avais jeté aucun sort sur le cimetière de Tâbor et je leur ai demandé de rester bien tranquilles, car, après tout, cette lumière, si lumière il y avait, n’était pas à nous ni pour nous… Que les impies de Dovedale se débrouillent avec leur lumière jaune !

Les catholiques n’étaient pas convaincus et les athées encore moins. Plusieurs fois, les gens et des prêtres m’ont demandé de dévoiler la vérité, mais, jusqu’à ce jour, j’ai cru mieux faire de garder mon secret, tout en laissant le bon Dieu achever son ouvrage. Il y a trente-trois ans que ces choses se sont passées ; néanmoins, la plupart des personnes qui ont été mêlées à ces événements vivent encore.

Les catholiques de Landshut, cependant, avaient grand-peur. Ils me dirent qu’ils avaient arrangé entre eux que deux ou trois hommes m’accompagneraient chaque fois que je devrais passer par Dovedale. Ils allaient commencer à mon retour et ils m’attendraient à une certaine place lorsque je viendrais de nouveau de Kaposvar… Cela me fit rire… Et, pour en finir, lorsque je partis, je pris le chemin qui passait à travers les terres et devant les maisons de mes terribles ennemis. Je poussai même directement à la demeure de celui qu’on disait le plus féroce. Par exemple, je me demandais ce qu’il allait arriver. Mais il n’arriva rien du tout. Le monsieur me reçut avec un beau sourire et il me fallut entrer pour voir les fleurs de sa femme : elle avait de très belles fleurs… Enfin, nous étions de grands amis !…

Comme nous parlions ensuite paisiblement sur le seuil de sa porte, une voiture parut sur le chemin, une voiture portant trois hommes, trois catholiques de Landshut. Je leur criai : « Hello ! » et ils passèrent en riant tout haut… Je pensais qu’ils se rendaient à Esterhazy et, pour les rattraper, je partis aussitôt et pressai mes chevaux. Mais je ne les vis nulle part… Ils me dirent plus tard qu’ils m’avaient suivi pour me défendre au cas où je serais attaqué ; de me voir chez cet impie les avait beaucoup amusés et ils étaient retournés à Landshut par un autre chemin.

Bientôt après, un jeune prêtre de Hollande vint m’aider, et depuis lors je n’ai traversé la colonie de Dovedale que bien rarement. Mais, de temps à autre, chaque année, j’entendais parler de la lumière de Tâbor.

Grâce à Dieu, les impies viennent de déclarer, par une lettre publiée dans le Leader-Post, qu’on ne devrait plus les traiter d’impies ou d’athées. Ceci ne peut que signifier qu’eux aussi, maintenant, admettent l’existence de Dieu et des âmes.

Telle est la vraie histoire de cette lumière, affirma le curé d’Esterhazy. Vous n’avez rien à craindre d’elle : elle n’est pas venue pour vous châtier, mais uniquement pour vous prouver à tous qu’il y a un Dieu vivant au Canada comme partout, pour vous prouver que les petites filles ont une âme et que, tous, nous avons une âme… et aussi pour prouver que c’est Dieu qui envoie et protège les prêtres catholiques. »

Pendant que le prêtre d’Esterhazy parlait ainsi à l’église, le 11 décembre 1938, le plus grand silence planait sur l’assemblée.

De sentir Dieu si près d’eux, quelques-uns pleuraient et tous étaient remplis d’admiration, surtout ceux qui, de leurs yeux, avaient vu la lumière du bon Dieu.

On ne la voit plus maintenant.
 

L’abbé J. PIROT,

Esterhazy, Saskatchewan (Canada),

Le 25 janvier 1939.

 
 

 

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(Anonyme, « La pensée et l’actualité religieuse, » in La Croix, soixantième année, n° 17203, mercredi 1er mars 1939 ; gravure extraite de Elements of Physical Geography de John Brocklesby, 1870 ; illustration de G. L. Scampa, extraite de The Sketch, 1904)