(in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-troisième année, n° 2650, mardi 31 juillet 1906)
(in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-troisième année, n° 2650, mardi 31 juillet 1906)
La Presse a rendu compte, dans deux feuilletons fort étendus, d’une des plus étranges découvertes qui aient été signalées dans ce siècle si fertile en prodiges de tous genres. Il s’agit d’un nouveau mode de transmission de la pensée à distance, sans aucun intermédiaire matériel et au moyen d’un système basé sur la faculté extraordinaire, observée chez les escargots, de rester sous l’influence sympathique l’un de l’autre, lorsqu’ils ont été une fois mis en rapport ; influence qui, malgré l’espace et la distance, se traduit par des commotions qui mettent en mouvement un appareil des plus simples, imaginé par les auteurs de cette merveilleuse découverte.
Les détails publiés par la Presse, à ce sujet, sont extrêmement minutieux, mais ils sont formulés dans des termes assez peu intelligibles pour la grande majorité des lecteurs. Le mémoire de M. Allix, en effet, est tellement hérissé de néologismes et de mots scientifiques et techniques, que c’est avec la plus grande peine qu’on parvient à le suivre dans ses savants développements. Aussi, pour donner une idée du système de MM. Benoît et Biat, croyons-nous devoir nous borner à reproduire le résumé suivant. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’en reproduisant ces renseignements, nous ne nous portons nullement garants de l’efficacité de ce système nouveau :
« Jusqu’à ce jour, on avait cru que la télégraphie électrique avait dit son dernier mot, mais il paraît que le fil conducteur qui sert à la transmission de la pensée entre deux individus séparés par une distance quelconque n’est qu’une superfluité. Les gouvernements français et anglais se sont trop pressés d’établir leur télégraphe sous-marin entre Calais et Douvres ; ils ont jeté en pure perte des millions dans la Manche ; deux savants, MM. Benoît (de l’Hérault) et Biat, Américain, viennent de découvrir un moyen de communication universelle et instantanée de la pensée, d’une simplicité tellement élémentaire, que, d’ici à peu de temps, le premier venu d’entre nous pourra converser avec un Chinois, un Lapon, un Indien, et échanger, dans l’espace d’une minute, ses civilités avec les cinq parties du monde.
M. Jules Allix, qui s’est fait le vulgarisateur de cette importante découverte, vient de publier un mémoire qui a mis tout Paris en émoi. Nous nous sommes rendus aussitôt, en notre qualité de curieux, à l’endroit où avait été faite une première expérience ; mais il nous a été répondu qu’une expérience nouvelle, à laquelle seraient convoqués tous les représentants de la presse, n’aurait lieu que dans quelques jours. Nous ne pouvons donc rien affirmer pour le moment, et nous nous contenterons de raconter brièvement ce qui nous été dit au sujet de la boussole pasilalinique sympathique.
Le point de départ de la découverte, c’est l’escargot. Sans escargot, la boussole n’existe plus. Les deux savants avaient remarqué que certains escargots possèdent la propriété de rester continuellement sous influence sympathique l’un de l’autre, lorsqu’après avoir été mis en rapport, par une opération particulière, on les place dans les conditions nécessaires à l’entretien de cette sympathie, et, pour tous ces résultats, ils n’ont besoin que de l’appareil portatif de leur invention, à l’aide duquel ils obtiennent instantanément, et à quelque distance que soient placés l’un de l’autre les escargots sympathiques, une commotion très sensible qu’ils ont appelée commotion escargotique.
Si, en effet, la commotion escargotique a lieu, comme l’affirment les deux savants et les personnes qui ont assisté à la première expérience, le reste va de soi-même. En fixant dans l’appareil, appelé boussole pasilalinique sympathique, des lettres de l’alphabet, la communication de la pensée doit se faire instantanément, à toutes les distances, par l’effet de la commotion des deux escargots sympathiques. Voilà le testacé bien vengé de toutes les injures qui lui ont été prodiguées jusqu’à ce jour, et Jean de La Fontaine, qui en savait plus long sur l’esprit des bêtes que tous les naturalistes, avait peut-être pressenti la découverte de MM. Benoît et Biat, lorsque, dans la lutte entre le lièvre et la tortue, il adjugeait à cette dernière le prix de la course.
On comprendra difficilement, a priori, l’infaillibilité et même la vertu du fluide escargotique ; cependant, en y réfléchissant un peu, après les phénomènes connus de l’extase et du magnétisme, on peut bien concevoir la substitution d’un fluide invisible à un fil de fer, comme moyen de transmission instantanée de la pensée. Nous ne pouvons rien affirmer, puisque nous n’avons pas encore vu fonctionner l’appareil ; mais en admettant pour un instant la réalisation de toutes les merveilles annoncées depuis quelque temps, quelles révolutions ne verrions-nous pas s’opérer dans les mœurs, les habitudes et les idées de l’homme !
Au moyen de l’escargot sympathique, la poste est supprimée. Voilà le budget des recettes allégé d’une centaine de millions. Le même individu peut jouer, le même jour, à la même minute, à la hausse à Paris et à la baisse à Ispahan. Votre escargot vous dira, chaque matin, ce qui se passe dans le monde, et vous entrerez matériellement en correspondance avec les peuplades les plus inconnues. Si vous avez un associé en Californie, vous saurez, seconde par seconde, ce qu’il trouve de pépites, de lingots et de poudre d’or. L’escargot aura aussi une influence politique immense. Nous avons une armée au pied des Alpes, le ministre fait savoir au général en chef qu’il doit pénétrer à l’instant en Italie, et l’armée française s’ébranle et gagne une bataille de la force de deux escargots sympathiques.
En vérité, on est tenté de rire quand on songe que les gouvernements se préoccupent de l’influence bonne ou mauvaise de tel système politique, et qu’ils laissent agir ouvertement ces intrépides révolutionnaires, regardés encore, pour le quart d’heure, comme les fous de la science, et qui en seront peut-être un jour les demi-dieux. Il s’agit bien de monarchie, de république et de socialisme à l’heure qu’il est ! Ne voyez-vous pas que voici deux escargots auxquels vous n’aviez pas songé et qui menacent de changer la face des choses, et de bouleverser la société de fond en comble ? Que deviennent, je vous le demande, ces lignes télégraphiques, ces bras gigantesques du ministre de l’intérieur qui aboutissent à tous les départements ? Deux escargots les renversent. Avec les deux escargots, il n’y a plus de secrets dans la politique, chacun peut être informé chaque matin, non seulement de ce qui se passe à Vienne, à Berlin et à Pétersbourg, mais de ce qui arrive par toute la terre. On a longtemps cherché le problème de la fraternité des peuples ; aujourd’hui, il est résolu, – deux escargots. »
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(in Le Citoyen Déficit, almanach des contribuables pour 1851, Paris : À la librairie démocratique ; l’illustration est extraite de l’almanach. Pour consulter l’article original de Jules Allix, voir le billet « La Boussole pasilalinique sympathique, » publié ici-même.)
Le 6 mai, dans l’après-midi, alors que Harry Pickles, sergent de police dans East End, était occupé à fumer paisiblement à califourchon sur une chaise, un constable pénétra en coup de vent dans le poste de Balcorne street. Très ronge, haletant comme un homme qui vient de se hâter excessivement, il portait, d’un air de dégoût, un objet entortillé de papier gris, qu’il posa sur la table.
« Oh ! fit Pickles, qu’est-ce ceci, Burding ? »
Déjà l’autre avait écarté l’enveloppe, et le sergent eut un haut-le-corps en apercevant un bras humain. Burding expliqua qu’il venait de découvrir le paquet dans le renfoncement d’un mur, au coin d’une ruelle. À n’en pas douter, il s’agissait d’un bras de femme. La peau était blanche, les doigts fins. Aucune trace de sang. La section semblait avoir été faite avec un mauvais instrument, probablement un couteau ébréché ; il y avait des bavures, des entailles inutiles.
« Du vilain travail ! » conclut le gradé, après avoir examiné la trouvaille.
Il tira une bouffée de sa courte pipe de bruyère et réfléchit, les yeux fixés sur le sinistre débris. Debout et respectueux, son casque à la main pour s’éponger le front, le constable attendait l’oracle qui allait sortir des lèvres de son supérieur. Il savait que Pickles, avant d’entrer dans le métier et d’appartenir à la police londonienne, avait appris par cœur les exploits de Sherlock Holmes et qu’il fumait le même tabac que lui.
« Allons voir, » proféra simplement Pickles, au bout d’un instant de méditation.
Auparavant, il appela deux ou trois de ses hommes, qui attendaient leur tour de service dans la salle voisine, et leur confia solennellement le bras coupé. Puis, mettant sa pipe en poche, il sortit, suivi de Burding.
Ils n’avaient pas fait quatre pas sur le trottoir qu’un autre constable qui courait faillit le heurter. C’était le gros Chamber. En s’excusant, il démaillota, avec mille précautions, d’une vieille doublure de flanelle, une chose horrible : une jambe tout entière, une jambe nue, qu’il avait trouvée cinq minutes plus tôt, à demi engagée dans une bouche d’égout. Pickles esquissa un mouvement de recul, rebroussa chemin et rentra dans le poste. La jambe fut installée à côté du bras, et une douzaine d’yeux examinèrent cet embryon de musée anatomique. Évidemment, c’était encore une jambe de femme, cela se voyait bien à la délicatesse de la cheville.
« Il faut aviser le sous-inspecteur tout de suite, » décréta Pickles.
Justement, il en entrait un. On le mit au courant. Il contempla à son tour les deux morceaux humains, se fit donner quelques éclaircissements et dit :
« Je vais prévenir l’inspecteur. »
Il se dirigeait déjà vers un bureau situé au fond d’un couloir ténébreux, quand un troisième constable apparut, portant aussi un paquet qu’on ouvrit. Alors, au milieu de l’émotion générale, on en tira une seconde jambe, couverte, celle-là, d’un bas noir, un bas de soie à jour. Mais l’on eut à le peine le temps de s’étonner : trois nouveaux policemen pénétraient dans la salle, apportant, qui un morceau de cuisse, qui une épaule et la moitié d’un torse, qui un bras. C’était un déballage ininterrompu de choses macabres. Il y en avait partout, et comme ou ne savait plus où les mettre, on avait fini par les installer à terre, sur le carreau rouge.
Cependant l’inspecteur arrivait, un homme blond, froid, avec un lorgnon. Lui aussi avait entendu parler des extraordinaires capacités du sergent Pickles, et professait à son égard une certaine considération.
« Qu’en pensez-vous, sergent ? interrogea-t-il.
– Je pense, inspecteur, qu’il manque la tête ! » laissa tomber Pickles.
C’était exact, il manquait la tête, laquelle eût permis d’identifier la pauvre créature qui avait fait les frais de cette gibelotte.
« Il m’apparaît hors de conteste, inspecteur, continuait Pickles avec décision, que cette femme coupée en morceaux possédait une tête. L’anatomie, la logique, le simple bon sens nous obligent à cette conclusion. Aussi je crois que nous ne pourrons rien d’utile tant que nous ne posséderons pas cette partie essentielle de la victime, partie essentielle autrefois pour elle, et maintenant pour nous !… Il nous faut la tête : qu’on la mette à prix, au besoin ; mais il nous la faut ! »
À peine achevait-il ces mots énergiques, qu’une sorte de géant franchissait le seuil, un seau à la main. Tous reconnurent, sous sa tunique bleue, Gordon, le plus solide policeman de l’Outer Ring. Il salua, posa le seau devant l’inspecteur et, courbant sa haute taille, y cueillit délicatement par les cheveux une tête, une tête de femme. Il y eut un moment de stupeur… L’inspecteur se tourna vers Pickles, qui se rengorgeait, triomphant :
« Vous aviez raison ! confirma-t-il. La victime avait une tête… Et maintenant, en campagne ! Un homme avec moi pour Scotland Yard !… Pickles, attendez mon retour ici. S’il survenait un incident nouveau, téléphonez-moi à Scotland, j’y serai jusqu’à cinq heures ! »
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Il disparut, suivi de Burding. Pickles exécuta les instructions données, et demeura tout seul devant le cadavre éparpillé par terre. Il avait repris sa pipe et s’était remis à méditer profondément. Il s’ingéniait à reconstituer, d’après l’aspect de ces multiples morceaux, l’âge, l’état civil et, au besoin, la profession de la femme assassinée. Mais, après dix bonnes minutes de songerie, malgré la foi qu’il nourrissait sur son propre jugement et sa profonde confiance dans la méthode de Sherlock Holmes, il commençait à convenir in petto que la tâche était malaisée, quand il fut dérangé par une voix sonore qui s’exclamait :
« Sergent ! Encore une jambe et un bras ! »
Encore une jambe et un bras ! Pickles se leva… Horreur ! Cela faisait, en tout, trois bras et trois jambes ! À qui, à quel être humain avaient bien pu appartenir ces trois jambes, et ces trois bras ?… Ô énigme devant quoi l’émule du célèbre détective se creusait la cervelle ! Était-ce à une divinité hindoue, à quelque habitant de Saturne tombé sur la terre ? Mais les membres du Brahma eussent été de pierre ou de bois, et ceux de l’habitant extraplanétaire mis en miettes par le choc, alors que ces membres étaient de chair et d’os, autant que permettait d’en juger leur rigidité glacée.
Pickles roulait dans sa tête des hypothèses extravagantes. Il voulait trouver, il fallait trouver ! Son avancement était à ce prix !
« Téléphonons toujours à Scotland Yard, » soupira-t-il en décrochant le récepteur de l’appareil.
Mais brusquement, il lui sembla qu’une clarté l’illuminait, et qu’une voix (sans doute celle du grand patron) lui murmurait :
« Non loin d’ici est installée une fête foraine… C’est là qu’il faut chercher. Va, mon fils, va !
– Oui, cria-t-il, devant l’ahurissement du dernier constable entré. Je devine !… Victoria Park !… La fête !… les cirques… La victime est une femme, une femme à trois bras et à trois jambes, un phénomène qu’on montrait sans doute pour six pence dans une attraction !… Comprends-tu, idiot, triple buse ? »
Il se calma pourtant et, dans le téléphone, il exposa aussitôt sa certitude à son inspecteur, causa avec toute la hiérarchie policière : inspecteur en chef, superintendants, commissaires adjoints, même le commissaire-chef, défilèrent au bout du fil. Déjà tous les services de Scotland Yard étaient en ébullition. Les éditions spéciales de trois ou quatre journaux étaient en vente, annonçant l’horrible découverte des débris humains aux quatre coins de Londres et jusque dans le Two-penny Tub.
Une demi-heure plus tard, cinquante agents se répandaient dans Victoria Park, au moment où faisaient rage les orgues, les sirènes des manèges et les boniments des parades.
Après avoir fait des descentes inutiles dans toutes les baraques susceptibles de contenir ou d’avoir recelé un phénomène quelconque, Pickles et la section qu’il dirigeait arrivèrent au bout du parc. Et là, dans un terrain coupé de buissons et presque en friche, ils s’arrêtèrent, cloués d’une horreur sacrée : des têtes, des bras, des jambes, des bustes, nus ou habillés, jonchaient le sol, pêle-mêle avec des débris de planches calcinées. Il y avait aussi une grande affiche jaune, intacte, sur laquelle on lisait en grosses majuscules :
VAUCANSON EXHIBITION
Automates de cire – Miss Helen, la célèbre poupée articulée
Et dans le portrait en couleurs de miss Helen, placé au-dessus, Pickles et ses agents reconnurent celle dont ils cherchaient l’assassin. La femme coupée en morceaux était une femme en cire ! Sherlock Holmes avait oublié de s’en assurer avant de partir !
Jamais nul ne sut pourquoi ni comment les débris de l’incendie de l’Exhibition Vaucanson avaient été semés aux alentours du poste de Balcorne street. D’ailleurs la police ne s’en inquiéta pas, tout à sa fierté d’avoir débrouillé en un seul jour une affaire aussi sombre et aussi tragique.
Quant à Pickles, il fut félicité personnellement par sir Henry, directeur des services de Scotland Yard et, d’emblée, il passa sous-inspecteur, avec une gratification spéciale pour son flair.
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(Marcel Roland, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, trentième année, n° 10665, samedi 10 mai 1913 ; repris dans Le Journal du dimanche, « Le Conte de la semaine, » n° 241, dimanche 6 juillet 1913)
Le double-fond, pour parler comme je l’entends faire autour de moi, c’est une série d’appartements qui sont censés ne pas avoir même d’existence, où l’on est pas censé soi-même être présent, et qui sont, par suite de cette fiction du langage, tout à fait en dehors et à côté de la vie réelle. Vraiment cette expression de double-fond est heureuse, et je ne sais pourquoi je m’évertue ainsi à l’expliquer, lorsqu’elle porte en elle-même une aussi complète clarté.
Je n’ai pas besoin de dire que le double-fond, dans son ameublement, ses dispositions, aussi bien dans les repas qu’on y sert ou les fêtes qu’on y donne, dans les habitudes qu’on y prend, n’a absolument rien en commun avec l’uniformité chiméricitaine. Chez les gens comme il faut, les appartements officiels sont d’ordinaires habités par les chiens au premier étage et par les chevaux de l’écurie au rez-de-chaussée. Toutes les années, pour le bon ordre et pour le bon effet, quelqu’un propose à la Chambre du Hasard de rendre l’habitation officielle obligatoire ; mais, par une convention tacite, personne ne répond, personne ne vote, le président ne met rien aux voix, et le même état de choses se continue, à la satisfaction générale et sous le bénéfice d’une tolérance muette.
Je recommande bien aux voyageurs que la lecture de mon récit conduira certainement dans la Chimérique, de ne point se laisser prendre aux apparences pour juger ce peuple. Il est assez naturel, pour se rendre compte d’une nation, d’étudier ses lois, sa politique, son administration, ses mœurs avouées et publiques ; mais il peut arriver aussi que, contrairement au dire de Montesquieu, les coutumes imposées par ses législateurs, et les lois elles-mêmes dictées par un moment d’égarement ou d’oubli, ne représentent en aucune façon le véritable caractère national : alors le double-fond devient pour ces peuples une détente indispensable, et la deuxième existence une véritable nécessité. Leur vie véritable est en marge de la loi et de l’administration.
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(Antonin Rondelet, Mon Voyage au pays des Chimères, Paris : Didier & Cie, 1875 ; illustration de Jacques-Armand Cardon)
Le commandant Reverta était un des habitués des dîners de notre cercle ; sec comme une trique, peu loquace, brave comme une arme blanche, fidèle comme une sœur, il gardait l’auréole de ses vingt ans d’Afrique. Notre bonheur était d’arriver à le faire causer, chose rare et fort amusante. Il avait traversé le Continent noir en tout sens à une époque où c’était moins facile qu’à présent. On citait ses compagnons : Arcagne, mort dans la brousse du Paurroy, devenu général et retraité ; Legay, frappé d’un coup de soleil au désert et furieux depuis ; enfin, Maurice Matrequin, l’explorateur bien connu, qui voyageait pour faire ensuite des conférences fort suivies à Paris.
Ce soir-là, mon oncle de la Palmède arriva en retard au dîner et s’excusa en exhibant un livre.
« Pardon, messieurs… ce n’est pas ma faute… j’ai tenu à apporter à notre excellent ami Reverta un ouvrage que vient de publier son ami Matrequin… Vous n’êtes pas sans savoir que la question du grand serpent de mer ou de terre passionne l’opinion publique.
– C’est une fable, opina un convive.
– Oh ! puisqu’on l’a vu ! » cria-t-on.
Mon oncle reprit :
« Le monstre, qui aurait une vingtaine de mètres de longueur, serait apparu récemment au centre de l’Afrique, non loin de la région des lacs. Des chasseurs de fauves anglais ont fait une expédition pour le trouver. Il s’agirait du brontosaure antédiluvien… Eh bien ! Maurice Matrequin dit l’avoir rencontré, en 1905, au cours de son voyage avec le commandant Reverta… et voilà l’ouvrage ! »
Ce fut un concert d’exclamations et tout le monde se tourna vers Reverta, qui mit ses coudes sur la table.
« Messieurs, dit-il, avant de lire l’ouvrage de M. Matrequin, je vais vous dire ce que je sais.
En 1905, nous étions, Matrequin, Olivet et moi, en pleine Afrique, très gênés par les événements politiques. Matrequin étudiait la faune, moi je faisais des relevés topographiques, et Olivet s’adonnait à des expériences de physique et plus particulièrement d’optique. Notre situation, à l’Équateur même, favorisait ses travaux. À l’aide d’ondes plus ou moins électriques, il provoquait des sortes d’aurores boréales, polarisait la lumière, et nous en faisait voir de toutes les couleurs.
Une fois, Matrequin était à la chasse ; il revient bouleversé :
« J’ai vu une bête gigantesque ! un diplodocus… »
Je me moque de lui ; il se fâche, me prie de l’accompagner. Au bout de trois journées d’affût, nous entendons craquer les branches… Quelle émotion ! Matrequin me pince. Une tête paraît sous un arbre immense… Une tête ?… non… Un museau interminable… brunâtre, genre crocodile, ou tortue allongée… un œil… grand comme cette fenêtre… Mon cœur n’osait plus battre… Un bruit ?… tout avait disparu !
Nous nous regardons, Matrequin et moi, ahuris. La bête devait avoir au moins vingt mètres de long…
Je ne veux pas vous redire notre chasse, nos pièges, nos affûts… Il vous suffira de savoir qu’en trois mois, dans la forêt marécageuse, nous avons aperçu cinq fois notre brontosaure, mais jamais en entier. Il disparaissait toujours avec une promptitude inouïe.
« Je me suiciderai ! disait Matrequin, si je ne peux ni le tuer ni le photographier ! »
Le pis était que, dans le marais, ses pattes ne laissaient pas d’empreintes.
Matrequin avait écrit des volumes sur ce monstrueux animal dont les écailles près de l’œil mesuraient près de cinquante centimètres chacune, et les pattes, composées de quatre doigts griffus, pas moins de 1 m. 50 de long…. Et nos plans échouaient toujours !
Pendant ce temps-là, Olivet finissait de monter un appareil très compliqué pour décomposer la lumière et commençait ses expériences sur une grande étendue. Nos noirs étaient terrifiés et leur nombre diminuait tout le temps.
Matrequin avait préparé un piège monstrueux composé de cartouches de dynamite commandées électriquement et qu’il pouvait faire éclater toutes ensemble pour cerner le brontosaure sous bois. Notre cabane d’affût était recouverte de palmes fraîches ; tout était prêt. Je n’oublierai jamais ce jour…
Un bruit se fait entendre dans le marais.
« Le voilà ! » chuchote Matrequin.
La bête avance lentement, se tourne… sa croupe gigantesque est devant nous… j’en vois les écailles brunes et brillantes… elle avance un peu… la tête paraît, aplatie… et une patte, aussi grande que moi-même. La bête est là, tout près… Quelle prise !
« Ça y est ! fait Matrequin, pour le Muséum… encore un peu en avant et j’allume les pétards… »
Mais voilà que, subitement, notre bête recule dans le paysage… rapetisse… rapetisse… Hein ?
Matrequin me regarde d’un air de folie. Nous tremblons comme des feuilles.
Qu’est cela ? La bête est sur nous, immense ! son œil de serpent achève de me figer le sang dans les veines…
Non, ce n’est déjà plus qu’un gros reptile là-bas… là-bas…
Nous nous essuyons le front.
« Je déménage, » fait Matrequin, qui transpire à grosses gouttes.
Je lui dis :
« On ne devient pas fou à deux ! »
Encore une fois, la hideuse énormité se précipite sur nous… Le brontosaure !!!
Je vise cet œil étincelant dans cette tête grande comme une petite chambre…
Fumée, éclatement… plus rien…
« Où est la bête ? »
Évaporée… introuvable… Nous nous regardons, inquiets, ahuris.
À ce moment arrive Olivet, en criant et gesticulant :
« Eurêka ! Eurêka ! »
Il nous raconte très vite le résultat de ses expériences :
« En polarisant et dépolarisant la lumière consécutivement à plusieurs reprises, j’ai découvert que certains corps et certains animaux le faisaient d’eux-mêmes ! Comprenez-vous ! Si nous voyons une fleur bleue, cela ne veut pas dire qu’elle soit bleue. Cela veut dire que des jeux de lumière nous la font paraître bleue. De même, si nous regardons à travers une loupe, les objets nous paraissent grands. Si un animal provoquait autour de lui un jeu de lumière comme celui d’une loupe, il nous paraîtrait énorme… jusqu’au moment où d’autres jeux de lumière contraires lui rendraient ses proportions véritables… J’ai toujours pensé que les animaux susceptibles de produire ce phénomène seraient ceux sur lesquels les rayons se jouent le mieux, des batraciens, des reptiles… Je viens d’en faire l’expérience trois fois de suite sur une espèce de caïman qui sortait du marais… je suis enthousiasmé !.. Je le voyais immense, puis de nouveau normal… deux fois, trois fois de suite ! »
Ainsi, notre brontosaure était un caïman réflecteur !
En effet, nos noirs nous rapportèrent une sorte de reptile bizarre tué d’une balle dans l’œil…
Matrequin était atterré. Peu de temps après, nous nous sommes quittés et je ne l’ai guère revu…
Je vois qu’il tient à sa bête comment la décrit-il ?
– Nous sommes en plein Jules Verne ! remarqua un convive.
– Silence ! cria-t-on. Laissez la parole à M. de la Palmède ! »
Mon oncle lut :
« Le brontosaurus gigantomir est un batracien du genre caïman dont la peau écailleuse est très brillante. Je l’ai rencontré dans les marécages de l’Afrique centrale au cours d’une exploration avec le commandant Reverta. Il mesure environ vingt-deux mètres de long… »

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(F. de Baillehache, in Le Figaro, supplément littéraire, nouvelle série, n° 137, dimanche 20 novembre 1921)
OÙ MÈNENT LES SCIENCES OCCULTES
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M. Albert Guelle, fils d’un ancien notaire, s’était adonné il y a six ou sept ans aux sciences occultes. Cette étude le passionna bientôt à un tel point que, pour s’y consacrer tout entier, il donna sa démission de l’emploi qu’il occupait à l’administration de l’Assistance publique, et, quittant le domicile maternel, alla se fixer à Meudon, 6, rue des Sablons.
Esprit cultivé, traduisant facilement le grec et le latin, capable de déchiffrer l’hébreu, il avait approfondi tout ce que l’antiquité et le moyen âge ont écrit sur l’occultisme. Cet énorme travail l’avait convaincu, paraît-il, du dédoublement du « moi. »
Partant de cette idée que, dans les rêves, le cerveau garde son indépendance, il chercha un moyen capable de maintenir son corps dans un sommeil léthargique d’une dizaine de jours pendant lesquels son âme, son « moi, » libre de toutes entraves, pourrait errer dans l’espace, dans l’Astral.
Il avait imaginé, pour s’endormir lui-même, un appareil composé d’un casque assez semblable à celui d’un scaphandrier et d’un réservoir dans lequel se trouvait un mélange de chloroforme et d’eau qu’un tube amenait goutte à goutte sur les lèvres du patient.
Il avait fait, il y a quelque temps, une première expérience, mais il n’avait réussi qu’à se rendre assez sérieusement malade. Il ne se découragea pas, remania son appareil, à la défectuosité duquel il attribua l’insuccès, s’entoura de nouvelles précautions jusqu’à s’oindre le corps de substances antiseptiques pour en arrêter la décomposition, pendant son voyage ; puis, après avoir tracé ses dispositions testamentaires, au cas où il ne réussirait pas, il écrivit à un de ses amis, le docteur P…, de venir le réveiller dix jours plus tard.
Le docteur P…, au reçu de sa lettre, prévint en hâte la mère d’Albert Guelle, et avec elle se rendit à Meudon. Ils trouvèrent le jeune homme étendu sur son lit, maintenu dans son appareil qui ne pouvait plus lui permettre le moindre mouvement du corps. Les traits calmes, il paraissait dormir, mais déjà les membres glacés avaient acquis la rigidité cadavérique.
Le commissaire de police a trouvé dans les papiers de M. Albert Guelle une sorte de testament scientifique résumant ses études et se terminant par des consolations à sa mère, qu’il priait de ne pas se désoler si l’issue de son expérience lui était funeste.
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(in Le Temps, quarante-deuxième année, n° 15173, lundi 29 décembre 1902)
Ce curieux fait-divers est rapporté également dans Le Figaro, quarante-huitième année, n° 363, lundi 29 décembre 1902, qui ajoute qu’Albert Guelle exprimait le désir d’être incinéré et que cette dernière volonté avait été accomplie la veille. Il a été repris le même jour dans Gil Blas, vingt-quatrième année, n° 8445 ; puis, le lendemain, dans La Lanterne, vingt-cinquième année, n° 9382.
Une autre version, présentant la fatale expérience d’Albert Guelle sous un jour sensiblement différent, était parue la veille au soir dans Le Petit Parisien. Nous la reproduisons ci-dessous, en laissant à nos lecteurs le soin de décider quelles furent les réelles motivations de notre malheureux occultiste : voyage astral ou combinaison contre les mauvais esprits. À moins que la vérité ne soit encore ailleurs…
LA MORT D’UN INVENTEUR
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L’Esprit astral. – Le Casque sauveteur. – Intervention tardive. – L’Enquête judiciaire. – L’Incinération.
Un accident mortel, dont les causes sont tout au moins bizarres, vient de se produire à Meudon.
Un ancien employé de l’Assistance publique, M. Albert Guelle, âgé de trente-deux ans, s’était retiré, il y a trois ans, dans cette localité, où il habitait un pavillon situé rue des Sablons.
Possesseur d’une assez belle situation de fortune, M. Guelle occupait ses loisirs à des recherches scientifiques ; il étudiait principalement les sciences occultes.
Ces recherches avaient pris une telle place dans son esprit qu’il en était arrivé à passer, aux yeux de certaines personnes, qu’il prenait pour confidentes, comme tant soit peu détraqué.
M. Guelle se plaignait notamment d’être en butte aux persécutions d’un esprit astral et, pour échapper à ses poursuites, il imagina un appareil étrange, sorte de casque rappelant assez celui que coiffent les scaphandriers pour descendre au fond de l’eau. Un premier appareil, construit il y a deux ans, ne donna pas entière satisfaction à M. Guelle, qui, après d’autres recherches, en imagina un second, devant être expérimenté mercredi dernier.
À cet effet, l’inventeur avait écrit à un de ses amis habitant Paris, M. le docteur D…., qu’il priait de venir à Meudon, assister à l’expérience. Le docteur répondit à M. Guelle pour l’amener à remettre à vendredi cette épreuve décisive et promit de venir ce jour-là rue des Sablons.
Vendredi, donc, M. le docteur D… arrivait à Meudon ; il frappa à la porte du pavillon et n’obtint aucune réponse. Il entra après avoir fait ouvrir la porte par un serrurier.
Étrange, en vérité, était le spectacle qui s’offrait à ses yeux : M. Guelle, la tête coiffée du casque de son invention, était étendu sur son lit. La mort remontait à mercredi, et le corps, depuis ce jour, n’avait rien perdu de sa rigidité.
Sur une table, une lettre était déposée, adressée au docteur D… dans laquelle M. Guelle disait ne pas pouvoir attendre plus longtemps pour se débarrasser de l’esprit astral qui le persécutait.
Des constatations auxquelles procédèrent le docteur D… et M. Andrieu, commissaire de police, il résulte que M. Guelle avait adapté à son appareil un récipient contenant du chloroforme, dont les vapeurs avaient à jamais endormi le malheureux inventeur, le délivrant en même temps de l’esprit persécuteur.
Après une enquête de MM. Laurence, procureur de la République, et Andrieu, commissaire de police de Meudon, le permis d’inhumer fut délivré. Le cadavre de M. Guelle, sur la dernande formelle du défunt, sera incinéré aujourd’hui au four crématoire du Père-Lachaise.
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(in Le Petit Parisien, journal quotidien du soir, vingt-septième année, n° 9557, dimanche 28 décembre 1902)

Comme un homme surpris par le jour dans son rôle
Ne sait plus retrouver le chemin des tombeaux
Et cherche au long des murs la fosse de ses os
Sans ne heurter jamais que le roc de l’épaule,
Je fuis sans fin le long d’une haute muraille,
La frappant de mes poings et de mon front glacé.
La brèche par laquelle autrefois j’ai passé
De l’abîme en ce monde, où donc est son entaille ?
Le roc se dresse plein partout à mon côté ;
À le vouloir percer mon bras s’est effrité,
Pour le tourner j’ai fait de mon cœur une marche.
Mais lui porte plus haut son noir couronnement,
Et je l’entends mugir et railler mon tourment :
« Entre l’abîme et toi, je suis le Mur qui marche… »
G. DESVEAUX-VÉRITÉ
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(in Mercure de France, tome XXVIII, n° 105, octobre 1898 ; illustration de Jean Gourmelin)
« Il y a encore, à Thisne-la-Grande, beaucoup de gens qui ne croient pas aux revenants. Quand ils étaient petits, leurs parents leur ont inculqué des principes pleins de sagesse. Ils leur ont dit : « N’use point tes jours en billevesées ; ce que l’on ne voit pas n’existe pas ; ce qui ne rapporte rien n’est pas digne d’occuper un instant de notre vie ; ne te laisse jamais aller à comparer la fleur, sous prétexte qu’elle est belle et parfumée, avec la betterave qui fournit le sucre et nourrit la vache. »
Ce sont là des règles d’or, et ceux qui les ont suivies possèdent du bien au soleil.
Mais ils ne croient plus aux revenants ! Lorsque, par malheur, ils sont aux prises avec un esprit et qu’ils luttent, ignorant leur folie et leur présomption, et qu’ils s’épuisent et vont succomber, leurs pareils les regardent étonnés, ne comprennent pas et finissent par les désigner avec mystère et compassion, en portant leur index au milieu de leur front. »
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(Hubert Stiernet, La Girouette, 1906)
M’étant assis l’après-midi à l’ombre d’un arbre de mon jardin, je m’amusais à relire un vieux livre de systèmes sur la structure du monde. En réfléchissant sur les étonnantes découvertes de l’esprit humain, je m’endormis, & mon imagination frappée de ce que j’avais lu, me fit voyager parmi les astres. Je croyais qu’un poids naturel m’entraînait. Je me sentais tomber vers cette planète dont on dit que l’orbe est le plus voisin du soleil, & qu’on nomme Mercure, à ce que je crois. Je sentais en m’en approchant une chaleur excessive ; mon sang devenait bouillant, & je me trouvais une vivacité, une pétulance qui m’étonnaient.
Un peuple nombreux s’était rassemblé pour me voir précipiter du haut des airs, apparemment que leurs astronomes avaient prédit ma chute. Les habitants de cette planète avaient une figure approchante de celle des singes. Leurs yeux étaient vifs & pleins de feu. Leurs membres étaient continuellement agités. Ils étaient légers & étourdis, ce que j’attribuais à l’air enflammé qu’ils respiraient, car je me sentais moi-même dans une grande agitation. D’ailleurs, ils étaient doux, compatissants & affables, & parlaient tous français, à mon grand étonnement. À peine eus-je mis le pied dans ce nouveau monde qu’on me porta en triomphe au palais où habitait le chef de la nation. Il était de belle taille, d’une figure entièrement humaine, & paraissait grave & sérieux. Il était sur une estrade élevée, assis sur un tabouret garni de drap d’or. Plus bas étaient d’autres créatures, moitié hommes, moitié singes. C’étaient tous des personnages considérables, comme il me fut facile d’en juger à des étoiles de papier doré qu’ils portaient collées dans le creux de l’estomac. L’un des plus apparents tenait à la main une canne d’ivoire, un autre des balances, & tous différentes marques de dignité. Le reste des courtisans & la foule qui remplissait le palais, étaient entièrement singes. Dès que le prince faisait un mouvement, il était à l’instant imité par toute l’assemblée. Ils quittaient tous en sa présence leur air étourdi, & prenaient la gravité de leur maître. Je vis aussi qu’ils étaient empressés de nouvelles modes ; car en moins d’une heure toute la Cour fut remplie de boîtes, moitié noires, moitié blanches, qu’on nommaient : À l’homme tombé de la lune, & dont je fus l’occasion.
Cependant, le prince m’ayant considéré avec un air froid, tous les singes, qui jusque-là m’avaient fait beaucoup de caresses, ne me regardèrent plus qu’avec indifférence ; ce qui me détermina à sortir de la Cour, pour aller observer les mœurs de ce peuple. Je fus traité partout avec humanité. Je voulus être témoin d’un mariage, & on me le permit. Je n’y trouvai point la gaieté à laquelle je m’étais attendu. Un vieux singe, qui avait l’air d’un homme d’importance, mariait son fils à la fille d’un autre singe dont la mine était tout à fait ignoble, mais qui possédait de grandes richesses. Elles consistaient en d’immenses sacs de marrons d’Inde, qui sont estimés dans cette planète comme l’or dans la nôtre. Les deux jeunes singes ne paraissaient aucunement occupés l’un de l’autre. Dès que la cérémonie fut achevée, le mari, sans penser qu’il eût une femme, emporta en gambadant les marrons, & la guenon, de son côté, s’étant formé une cour de jeunes singes, tous empressés à lui plaire, ne parut point inquiète de l’absence de son nouvel époux.
Un bruit se répandit que le roi était devenu dévot, & aussitôt je vis les principaux habitants marcher le dos courbé & d’un air de grande componction. Tous portaient à la ceinture de longs chapelets qui leur descendaient sur les pieds. Mais le lendemain, une autre nouvelle ayant détruit celle-là, les singes reprirent leur étourderie & jetèrent leurs chapelets. Tandis que j’admirais les mœurs de cette planète, & que je pensais à faire d’autres observations, une poire trop mûre se détacha de l’arbre sous lequel j’étais endormi, &, m’étant tombée sur le nez, m’éveilla en sursaut.
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([Louis-Sébastien Mercier,] Songes d’un Hermite, À l’Hermitage de St. Amour : 1770 ; illustration extraite de Pierre Boitard, Études astronomiques, « Les Planètes, » 1839)
Les journaux scientifiques de Paris entretiennent en ce moment leurs lecteurs des résultats surprenants obtenus par un éminent physiologiste, M. Dareste, après quarante ans d’expériences et d’études.
M. Dareste part d’un principe absolument démontré et qui est celui-ci : l’évolution de l’embryon dans l’œuf de poule est modifiée ou peut l’être par des causes diverses et nombreuses. Une température trop basse, par exemple, ou encore certaines secousses imprimées à l’œuf, certains changements de position suffisent pour dénaturer le futur poussin.
Le savant physiologiste a abouti à un résultat – et c’est cela qui est horrible – en employant les procédés scientifiques les plus rigoureux.
Ses expériences ont porté sur quarante mille œufs. Trente mille ont été effectives.
Placés dans des couveuses spéciales et disposés de telle sorte que la chaleur ou le froid pût agir sur telle on telle partie de la coquille, les œufs étaient soumis à des mouvements logiquement calculés, enduits de vernis à certains endroits, etc.
M. Dareste a pu donner le jour, et dans des conditions de vitalité absolue, à 80000 petits poulets, tous plus extraordinaires les uns que les autres. Voulez-vous des exemples ? Il n’y a que l’embarras du choix.
Voici un de ces monstres qui a huit pattes et un seul œil. Celui-ci n’a qu’une patte, mais, en revanche, il a trois yeux. Cet autre est sinistre : il a bien ses deux pattes, mais c’est un cyclope. Son œil est au milieu du front.
M. Dareste a plus drôle à nous offrir. Il nous exhibera deux poulets unis front à front comme le furent côte à côte les frères Siamois. Mais les frères Siamois, s’ils ne pouvaient se regarder face à face, pouvaient au moins se contempler de travers. Nos poulets, eux, sont condamnés à se regarder constamment dans le blanc des yeux, sans plus. On a beau n’aimer le poulet qu’à la broche, on se sent, pour ces pauvres diables, ému jusqu’aux entrailles.
M. Dareste a mieux encore : le poulet que voilà est, selon l’expression populaire, f… ichu comme quatre sous. Il est né aveugle, boiteux et phtisique. Il semblait que ce fût suffisant, mais point. Ledit volatile a vécu, et, pour comble de difformité, avec l’âge il lui est survenu un appendice caudal qui a toutes les proportions d’un plumet de tambour-major.
M. Dareste pourra, si vous le désirez, vous offrir un poulet dont la tête se trouve dans l’ombilic et, si vous y tenez, il aura à votre disposition un poulet qui a le cœur sur le dos, comme d’autres, au figuré, l’ont sur la main. C’est même un fait curieux que la plupart de ces monstres naissent avec une bosse sur le dos, mais cette bosse n’est pas une bosse ordinaire. Si vous enlevez une peau, très mince d’ailleurs, qui la recouvre, vous vous apercevez que ladite bosse servait de boîtier au cœur. Singulière constitution !
Pourvu que M. Dareste ne nous approvisionne pas d’enfants à deux têtes et de filles à tête de veau.
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(in Le Petit Alger, journal républicain indépendant, « Chronique scientifique, » septième année, n° 640, vendredi 8 avril 1892)