Retrouvé ce matin, enfoui au fond d’un carton, un exemplaire des Mésaventures d’un spirite de Raymond Maygrier (Chamuel, 1895) ayant appartenu au Dr Philippe Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Une petite fantaisie humoristique sans grand intérêt.
Beaucoup plus amusant, un poème manuscrit y était inséré entre deux pages : celui d’une communication spirite dictée par l’esprit d’Alfred de Musset. Inutile de dire qu’il est parfaitement médiocre.
Ce genre de divertissements était alors très en vogue dans la bonne société et les cercles spirites ; les esprits curieux pourront trouver une multitude de comptes rendus de séances, assorties de révélations saisissantes de la part de personnages aussi illustres que Gengis Khan, Jules César, Rabelais, Napoléon Bonaparte ou Jésus-Christ. On ne peut être que frappés de la pauvreté de ces communications d’outre-tombe, d’un style affligeant et d’un ridicule achevé.
Ce qui nous amène tout naturellement à nous poser la question suivante : pourquoi, une fois désincarnés, nos plus talentueux écrivains deviennent-ils des illettrés notoires, voire des analphabètes ? La mort affecterait-elle de façon irrémédiable nos facultés intellectuelles ? Être réduit à l’état de pur esprit implique-t-il nécessairement un renoncement à l’usage raisonné et spirituel de la parole ?
Je vous avouerai pour ma part que la perspective d’errer sans fin au sein du paradis, – éternel gâteux marmonnant des mots sans suite, – en compagnie d’âmes bienheureuses atteinte d’idiotisme incurable, ne me paraît guère réjouissante. On ne m’en voudra donc pas de préférer, plus prosaïquement, la compagnie des fous et la délicieuse frénésie de l’enfer, sensuelle et inextinguible.
D’ailleurs, si quelques-uns d’entre vous veulent bien m’y accompagner, je n’aurai aucun scrupule à profiter éhontément de leur compagnie. Les volontaires sont gracieusement invités à inscrire leur nom ci-dessous.
MONSIEUR N
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UNE COMMUNICATION D’OUTRE-TOMBE
1812
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Communication obtenue en janvier 1876 par Mme Krell
La foudre éclate aux cieux et le tonnerre gronde,
Faisant trembler l’Europe et les rois consternés.
Napoléon vainqueur promène sur le monde
Ses glorieux soldats, ses aigles couronnés.
Des canons sont brisés sur la neige durcie ;
Des chevaux éventrés, broyés, les flancs ouverts,
Des cadavres sanglants à la face noircie
Montrent leurs corps hachés, leurs crânes entrouverts.
Près de là, deux soldats sont couchés par la gloire.
Dans les plis d’un drapeau, grand parmi les vainqueurs,
L’un porte l’aigle double à double tête noire
Et l’autre la cocarde aux trois libres couleurs !
Au dernier moment de souffrance,
Sur le seuil de l’éternité,
Un cri de paix et d’espérance
Par le Français est répété.
Il dit : « L’avenir s’illumine
Et m’environne de clarté.
Je vois du progrès, fleur divine,
Rayonner la fraternité !
Frère, aujourd’hui la politique
Tue, et la liberté demain
Étendra sa main pacifique
Sur l’univers républicain ! »
La mort en paraissant a dissipé la haine ;
Dans un même linceul elle les tient unis.
Elle a jeté sur eux la gravité sereine
Et, pour le même monde, ils sont tous deux partis.
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Esprit d’Alfred de Musset.
TARTUFFE.
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§ I. – ORGIE.
Et M. T. se montra entre deux chandelles.
(Le Charivari.)
De Calderon, les Saynètes de Clara Gazul, Lopez de Vega, Cervantes, les Romanceros ;
De Corneille, Schiller, Goldoni, Byron, Racine, Aristophane ;
De Molière, Kant, les Mystères, Sophocle, Shakespeare, Ducis ;
De l’Espagne, l’Espagne des Maures, l’Espagne en mosquées et en minarets, en poignards luisants et en figures bronzées ;
Des brumes de la cité, transparentes au soleil comme de la dentelle roussie ;
De l’Alhambra, des féeries de Stamboul, des marécages d’Holy-Rood ;
De la vieille Rome et de la Grèce qui rajeunit ;
D’antiquités, de ruines, d’épidémies, de rêves, de philosophie et d’apparitions fantastiques,
Ils en étaient venus à causer génie, création et beauté parfaite.
Le vin était bu ; les yeux battus, brûlés, fascinés ; les têtes n’y étaient plus, les cervelles étaient parties.
Tout à coup, par une étrange spontanéité dont personne ne put s’expliquer le motif, la conversation s’éteignit, puis se ranima chaude et embrasée, comme si elle eût été entretenue avec un soufflet de forge. Les propos se heurtèrent de nouveau, fous, sombres, brillants, animés, hideux, pleins de grâce. On eût dit un cimetière où l’on trouve tout et rien ; ce qui n’est pas encore la mort et ce qui n’est plus la vie ; ce qui a été et ce qui sera ; ce qui est et ce qui doit être ; la chair d’aujourd’hui et la chair d’hier, la chair qui saigne encore et la chair qui ne saigne plus, la chair qui va pourrir et la chair qui est pourrie…..
Tout un monde de transitions, tout un abîme d’idées…..
« Du punch , messieurs !
– Qui est-ce qui demande du punch ?
– Amis, buvons du punch ! Le punch enivre et n’entête pas. Quand il est allumé, c’est une jeune fille blonde, aux yeux bleus. Je bois à ma fiancée !
– Ma fiancée, à moi, c’est la fiancée du marin ; c’est l’Atlantide, c’est le fond de l’Océan. Je crois à l’Atlantide.
– Moi, je crois au Champagne et à Platon. Je crois au Champagne, quand il y a de la mousse aux bords ; j’aime Platon, lorsque je bois du Champagne.
– Messieurs, une larme pour Byron ! Si Byron vivait, Byron boirait avec nous ; il nous verserait du Porto dans le crâne des femmes qu’il a poignardées…..
– À la mémoire de Byron !
– Amis, qui est-ce qui a radoté qu’inventer c’était trouver ? Condillac ?….. Jetez au vent Condillac. Inventer n’est pas trouver, c’est comprendre. Newton n’a pas trouvé le monde ; il l’a compris.
– Du punch, messieurs, du punch ! Le punch enivre et n’entête pas. Quand il est allumé, c’est une jeune fille blonde aux yeux bleus…. Toujours à ma fiancée !
– Fiancée de l’enfer !….. » hurla une voix qui disparut.
Un sentiment indéfinissable de terreur suivit cette apostrophe imprévue. Les cheveux se hérissèrent à tous les fronts, comme une forêt de baïonnettes ; les yeux étincelèrent considérablement, et toutes les orbites s’agrandirent. En sorte que, si vous fussiez entrés dans la taverne à ce moment-là, vous eussiez cru traverser un cercle du Dante.
§ II. – LA TAVERNE.
La taverne du coin, à l’angle des deux rues.
VICTOR HUGO (Cromwell.)
C’était à la nuit noire, lorsque les étoiles sont rondes sur un ciel rond, et que, vu de la terre, l’horizon ressemble à une cloche sans battant, ou à une coupe renversée. Le vide était partout, mais si sombre, si lourd, si négatif, que vous vous fussiez crus transportés dans un globe tout matière. Le monde était un cadavre où le vent même se taisait. On aurait marché toute cette nuit-là, qu’on n’aurait pas écrasé un phalène.
Pendant que tout dormait, intelligence et beauté, forme et sentiment, amour et force, une parcelle de vie veillait cependant à l’écart, et cette vie, qui circulait avec du sang dans des crânes carrés, véritable pandœmonium de métaphysique allemande, cette vie, souffrante comme toutes les vies, venue un beau jour d’un lieu inconnu pour retourner on ne sait où, enveloppée de chair et d’os pour y subir la fièvre du bien et celle du mal, – se débattait mal à l’aise, luttant par la parole dans un lieu noyé d’ombres et de lumière, sale aux murs, infect d’eau-de-vie et empesté de tabac.
Or, ce lieu n’était ni plus ni moins qu’une taverne. La parcelle de vie qui s’y agitait dans la lutte était une joyeuse réunion de philosophes étrangers, – chauds kantistes et théoriciens littéraires, à la façon de William Schlegel, qui venaient, à de certaines nuits, faire, dans les vapeurs de l’enivrement, de la fantasmagorie d’artistes.
Cette fois-là, après que toutes les renommées connues avaient été épuisées, après que toutes les connaissances humaines avaient été disséquées, après que toutes les rêveries possibles avaient été renouvelées, il y avait eu l’orgie que je vous ai dite, l’effroi que je vous ai conté. Puis, à travers un cataclysme de pensées insaisissables, faute d’une langue assez concentrée pour pouvoir les rendre toutes, il y avait eu les paroles que vous savez, et celles que vous ne savez pas.
§ III. – LE THÉÂTRE.
Et le pâle Antony, devant tout un parterre,
Sans classique rideau, consomme un adultère.
Feu BARTHÉLÉMY.
Le théâtre, avec son grincement de violons et son exhalaison d’huile qui bout, avec ses acteurs en faux cheveux qui hurlent, qui jurent ou qui crient ; avec ses étoffes d’ocre, ses châteaux de céruse, ses forêts d’arsenic ; – le théâtre arrête peut-être de temps en temps votre nonchalance d’homme que l’ennui tue, et peut-être allez-vous quelquefois vous asseoir au milieu d’un parterre de têtes où vous êtes seul.
Nous sommes en juin, et, enveloppés dans un tissu de deux mille hâles croisés qui se heurtent sur vous, derrière vous, autour de vous, par vous et sans vous, vous les respirez tièdes, puis brûlants, par tous vos pores combinés. Bientôt, râlants et suffoqués sous cette surabondance de souffles étouffants, vous les distillez du dedans au dehors en ruisseaux graisseux de sueur, et un moment vient où vous cessez d’être des hommes, pour n’être plus que des alambics.
Enfin, la toile se lève, et quelque chose qui tient de l’homme ou de la femme, quelquefois même de tous les deux, vient sautiller devant vos yeux béants, ou brailler un air dans vos oreilles tendues.
Vous vous penchez à droite, doublant votre corps par les hanches, sûr que vous êtes de son élasticité, et vous demandez le nom du personnage qui court la scène, apparemment parce que vous voulez le savoir.
§ IV. – PARIS.
Il est, il est sur terre une infernale cuve.
AUGUSTE BARBIER (Iambes.)
Cela étant, je vous dirai ce que je ne vous ai pas dit : le nom du principal personnage.
Vous n’êtes pas sans avoir quelquefois couru, par un temps de brouillard, Paris, la sage, la folle, la prévoyante, l’insoucieuse, la docile, l’insolente, la pudique, la débauchée, l’indolente, la laborieuse, la magnifique, la trouée ; – Paris, tout contrastes, tout disparates, tout vertus, tout vices, tout voluptés, tout larmes, tout pureté, tout prostitution.
Encaqué dans un bateau plat, vous avez vu le Pont-Neuf et ses jambes écartées, la cime des Invalides et le minaret du Panthéon ; les Tuileries, vieille édentée qui se regarde couler dans l’eau ; la Seine, large miroir encadré de pierres et de ponts, charriant dans un courant sans fin des nuages, du sable, des maisons, des rues, des cailloux, des étoiles.
Enfin, si, au lieu d’être passé par-dessous le Pont-Neuf, vous êtes passé par-dessus, vous y avez vu un aveugle avec son chien, au temps où il y avait des aveugles.
Or, parmi les gens dont j’ai à vous dire les noms, il y en avait un qui était aveugle.
§ V. – JULES STAUB.
Ecce homo !
PILATE.
Aveugle, non de naissance, mais par un de ces hasards qui font que l’on croit au diable, ou tout au moins que l’on ne croit pas en Dieu, Jules Staub rêvait un jour dans un parc.
Deux fous passèrent, et ne le virent pas.
L’un prit à droite, et l’autre prit à gauche.
Staub ne les aperçut pas.
Ils marchèrent dans les taillis, et causèrent dans les arbres.
Jules ne les entendit pas.
C’est qu’en ce moment il se faisait des mondes, des mondes à lui, et bien à lui ; des mondes d’artistes avec des créations impossibles, des conceptions bizarres, des vies fantasques ; des mondes monstrueux, lourds, plombés, incompréhensibles ; de ces mondes, enfin, que l’on garde en soi pour ne pas épouvanter les autres, au risque d’en avoir le cauchemar.
Pauvre Staub ! deux feux rouges presque jumeaux, deux feux de fusils avec des plombs au bout, partis l’un d’un côté, l’autre de l’autre, vinrent lui enlever, l’un l’œil droit, l’autre l’œil gauche….. et pourtant, des deux jeunes fous qui venaient de le rendre aveugle, aucun des deux n’avait pu voir Jules Staub.
Jules tomba comme une poupée au tir, mais les yeux crevés, et pleurant du sang à vous faire saigner l’âme. Il n’y avait plus dans ses orbites débombées que des chairs ouvertes et des fibres rompus. Plus de parole sous son cil ! plus d’expression ! plus de lumière ! Adieu ! adieu !
Adieu l’âme qui monte aux yeux, le regard qui soupire, tremble, pâlit, va droit à un regard de femme, supplie, et dit :
Je t’aime, moi ! Tu comprends ! Je suis sombre, hagard, vacillant, parce que je t’aime. Oh ! par pitié, un peu d’amour !
Adieu ! adieu !
Adieu tout ! adieu la lumière ! car la lumière, c’est tout.
§ VI. – UN AVEUGLE.
Oh ! plaignez-moi, car j’ai perdu le bonheur
de ce monde…..
(Une chanson fort ancienne.)
Oh ! en vérité, il est bien à plaindre, un aveugle.
Pour lui, fermé à toutes les illusions, plongé tout vivant dans le néant, et traversant une vie de ténèbres au milieu d’êtres inconnus, il n’y a point de terre, point de ciel.
Toute son existence s’écoule comme au fond d’un cachot sans soupirail.
Pauvre création déchue, vivant incomplète au milieu de créations complètes, pour elle tout est ombres, mystère ! le sommeil même n’est pas le sommeil.
Pauvre âme, cloîtrée en elle-même et jetée au milieu du monde dans une enveloppe murée au monde ; tout à la fois habitant au sein de l’humanité et isolée de l’humanité, entendant et ne voyant pas, se perdant à donner une forme au son et une couleur à la parole, sans avoir jamais connu ni la forme ni la couleur ; – pour elle, une femme n’est ni un sourire ni un regard ; c’est tout au plus une tête, une poitrine, un bras, des côtes ou une jambe.
Mon Dieu ! mon Dieu! en vérité, il est bien à plaindre, un aveugle.
§ VII. – MÉTAMORPHOSE.
Et la chatte fut changée en femme.
(Peau d’Âne.)
Une fois aveugle, Jules Staub, d’être tout perception qu’il était, se changea en un être tout sensations. Ne pouvant plus voir, il se mit à s’envelopper dans ses réflexions, et à se faire un manteau de ses pensées.
Il pensa à tout, disséqua tout, analysa tout et évoqua tout en lui. Il piqua des deux dans le liane de ses idées, et les poussa tour à tour à travers les champs du bizarre, du monstrueux, du fantasque, de l’échevelé, de l’horrible, et, alors, il lui arriva ce qui arrive à tout homme qui a lâché la bride à sa pensée….. Il lui arriva de rapporter sur toutes choses une foule de conceptions étranges, singulières, incompréhensibles, inconnues.
Aussi, il était extraordinaire que, lorsqu’on émettait une opinion quelconque en sa présence, il voulût bien partager cette opinion.
Il était non moins extraordinaire que, sur le même sujet, et à peu de minutes d’intervalle, il se trouvât deux fois du même avis.
§ VIII. – RETOUR A LA TAVERNE.
Et l’on revient toujours
À ses premiers amours.
(Chanson connue.)
C’était dans un des bourgs de l’Allemagne que se passaient les scènes de taverne décrites aux premiers paragraphes. Le jour des réunions était ordinairement le samedi.
Le nombre des personnages qui composaient la réunion variait ordinairement de dix à seize. C’étaient des philologues, des métaphysiciens, des artistes, des poètes, des grammairiens. Staub assistait à toutes les réunions en sa qualité d’artiste. Au milieu de tous ces hommes de goût, de science et d’érudition, il apportait principalement les trésors de son imagination, qu’il était toujours prêt à mettre en perce.
Cependant, la discussion s’était éteinte, pour faire place à un sentiment de terreur bien naturel chez des hommes avinés, et il y avait un quart d’heure qu’elle était suspendue.
Tout à coup, Staub se leva ; il emprunta une paire de lunettes qu’il appliqua devant ses yeux défoncés, puis, tirant de sa poche un rouleau de papier blanc, il lut tout ce qui suit sur la même page.
« Messieurs, dans votre dernière réunion, l’un de vous a parlé de l’existence comme d’un fait absolu, et contre lequel il était impossible de protester. J’ai nié que l’existence fût un fait absolument vrai. J’ai avancé que l’existence était tout à fait relative. J’ai dit que tel homme qui existait aujourd’hui, en ce moment, relativement à quelques individus, n’existait réellement pas relativement à un grand nombre d’autres ; – et je vous ai demandé si vous croyiez que Jules Staub existât aux yeux du Grand-Mogol, ou de l’empereur de la Chine.
C’est ainsi, messieurs, que des fourmilières d’hommes ont passé sur la terre, qui pour nous n’ont jamais existé. C’est encore ainsi que, parmi 16 à 18, 000 millions d’hommes qui vivent en ce moment avec nous, et dont une partie meurt en ce moment, pour nous il y en a tout au plus 2 ou 3 mille qui existent.
J’ai dit encore que, dans le temps où beaucoup d’individus, ayant réellement vécu par rapport à d’autres, n’avaient jamais vécu relativement à nous, il en était d’autres qui, bien que n’ayant jamais eu qu’une vie prêtée, bien que n’ayant jamais logé que dans des corps d’emprunt, n’en vivaient pas moins pour nous depuis des siècles.
À cet égard, je vous ai cité don Juan, Tartuffe, Othello, comme vivant depuis des siècles sur nos théâtres, successivement incarnés en une série de corps qui abdiquent leur propre vie à de certaines heures et à de certains jours, pour vivre successivement d’une multiplicité d’autres vies.
Et comme vous avez vu que je parlais de Tartuffe avec une sorte de religion, vous m’avez demandé ce que je pensais de Tartuffe.
Tartuffe, c’est l’homme que le hasard a mordu au front, que la naissance a couvert de boue ; c’est le gueux que le ciel a lancé, crevant de misère et manquant de tout, dans une société grasse, riche, effrontée, qui habite des chapelets d’appartements, tandis que lui n’a pas de lit ; qui allume des brasiers à échauffer des fournaises, pendant que tout son corps à lui se crevasse dans la rue.
Si ce gueux est un homme ordinaire, il emploiera toute sa vie à se traîner à plat ventre, et à ronger l’os qu’on voudra bien lui jeter. Si c’est un esprit supérieur, il se demandera de quel droit quelques hommes possèdent tout, tandis que lui ne possède rien. Et, quand il aura trouvé la solution de ces terribles questions, le mot de cette énigme effroyable, qui, en temps de révolutions, faute d’être comprise, envoie les classes riches en pâture aux échafauds, alors son âme s’ulcérera, la vengeance couvera dans son sein. Cette femme aux aigrettes de diamants, qui lui a jeté quelques sous avec mépris, il faudra qu’il la viole. Ce fat qui, en piétinant sur son cheval, vient de le tremper d’eau de ruisseau, il ne le tuera pas, mais il lui déchirera l’âme. Cet homme faible et imbécile qui l’a regardé stupidement, puis a éloigné de lui son œil lourd et hébété, il faudra qu’il s’empare de lui, de ses facultés, de son or, de son fils, de sa femme.
Enfin, vous aurez Tartuffe, Tartuffe haineux, lubrique, avide, Tartuffe dépouillant Orgon, caressant Elmire, et déchirant à coups d’épingles le cœur du jeune Damis.
Peut-être, messieurs, n’avez-vous vu jusqu’à présent dans Tartuffe qu’un fourbe ? Moi, je le révère, parce que j’ai salué en lui un homme de génie ; et croyez bien que, pour le relever, lui, homme déchu, des mépris de ce monde qui le ceint de toutes parts, il lui fallait avoir du génie.
Entrez dans la maison d’Orgon, et voyez plutôt.
La première figure qui se présente à vous est celle d’un homme résigné, soumis, humble. Cet homme si résigné commande ; cet homme si soumis se fait obéir de tout le monde. Il n’est arrivé que d’hier, et il est déjà le maître dans la maison.
Or, maintenant, dites-moi si le mendiant, qui a plié sous sa volonté toutes les têtes dorées, n’est pas un homme d’intelligence ?
Va….. Tartuffe….. va. On t’a cru petit, et moi je déclare que tu es grand. Il n’y a de petits que les hommes qui t’entourent, que les circonstances dans lesquelles il t’est permis de te développer. Si tu eusses été jeté dans un conclave, tu eusses fait le tome second de Sixte Quint.
Donc, messieurs, Tartuffe, c’est le mendiant ; c’est le sublime mendiant qui a compris sa position, et qui, dans ce monde d’hypocrisie, s’est mis à être hypocrite ; et, supérieur qu’il est à tout ce monde dont il est environné, il est plus grand qu’eux tous en hypocrisie.
Il a vu que la tromperie régnait dans la société, et il s’est mis à tromper ; il a vu que le mensonge était sur toutes les lèvres, et il s’est mis à mentir ; il a vu que l’injustice régnait partout, et il s’est mis à être injuste.
Et en injustice, en mensonge, en tromperie, il a surpassé tous ceux dont la conduite l’avait enseigné.
Gloire ! trois fois gloire à Tartuffe !
Car, je vous le dis, le moment n’est pas loin où Tartuffe va être réhabilité, où l’on ne verra plus en lui qu’une grande vengeance, la vengeance des classes foulées aux pieds contre les classes privilégiées, vengeance commencée par Tartuffe dans l’intérieur du foyer, et achevée par Robespierre sur la place publique. »
§ IX. – FIN.
Embrassons-nous, et que tout ça finisse.
(L’Auberge des Adrets.)
Comme Jules Staub était à moitié ivre, et qu’il s’aperçut que ses camarades l’étaient entièrement, il balbutia encore quelques mots, et fut rouler sous la table. La plupart de ses amis y étaient déjà ; en sorte qu’il se trouva avoir pour oreiller un professeur, et pour matelas quatre philosophes ; trois grammairiens, qui roulèrent plus tard sur lui, en travers, vinrent lui servir de couverture.
Jules dormit et sua dans cette agréable position jusqu’à ce que l’hôtesse et la servante de la taverne, entrant avec précaution, eussent transporté, l’un après l’autre, tous ces messieurs dans des lits un peu plus convenables.
Lorsque Jules s’éveilla le lendemain, il ne se rappela plus ce qui s’était passé la veille. C’est pourquoi il m’en dicta la relation que vous venez d’entendre, avec des noms si étranges, que je les reproduirai peut-être quelque jour.
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(Louis Hyrier, in Revue de Montpellier, Toulouse : Au Bureau central des Revues-Unies, 1837)
À son retour chez lui, fort tard ce soir-là, le Philosophe trouva son épouse qui l’attendait.
« Femme, tu devrais être couchée, dit-il.
– Ah vraiment ? dit la Maigre. Sache que je vais me coucher quand il me chante et me lève quand il me plaît, sans en demander l’autorisation, ni à toi ni à personne !
– C’est faux, dit le Philosophe. Car tu as sommeil, que tu le veuilles ou non, et ce n’est pas selon ton bon plaisir que tu te réveilles. Ainsi que bien d’autres habitudes, tels le chant, la danse, la musique, le théâtre, le sommeil a peu à peu conquis la faveur populaire, comme partie intégrante d’un cérémonial religieux. Où dort-on plus facilement qu’à l’église ?
– Sais-tu, dit la Maigre, qu’un Léprechaun est venu ici aujourd’hui ?
– Non, dit le Philosophe, et malgré les siècles innombrables qui se sont écoulés depuis que le premier dormeur (avec bien de la difficulté, sans doute) tomba en catalepsie religieuse, aujourd’hui nous pouvons dormir pendant toute une cérémonie avec une aisance qui aurait rapporté profits et gloire à ce fidèle préhistorique et ses acolytes.
– Es-tu disposé à écouter ce que j’ai à te dire au sujet du Léprechaun ? fit la Maigre.
– Non, dit le Philosophe. On a laissé entendre que si nous dormons la nuit, c’est que l’obscurité ne nous permet pas de nous livrer à d’autres occupations. Mais les hiboux, gent sagace et vénérable, ne dorment pas pendant la nuit. Les chauves-souris, qui ont l’esprit fort clair, elles aussi, dorment en plein jour, au très grand jour, et elles dorment d’une manière charmante. Elles s’agrippent à la branche d’un arbre avec leurs griffes, et s’y suspendent la tête en bas – position singulièrement heureuse à mon sens, car l’afflux de sang résultant de cette position renversée doit produire un assoupissement et une certaine paralysie du cerveau ; il faut qu’il s’endorme ou qu’il éclate.
– Te tairas-tu, à la fin ? s’écria avec emportement la Maigre.
– Non, dit le Philosophe. Dans certains cas, le sommeil peut s’avérer utile, par exemple pour entendre un opéra, ou voir des images au bioscope. Pour provoquer la rêverie, je ne connais rien de comparable. Comme art d’agrément, c’est élégant, mais comme façon de passer la nuit, c’est d’un ridicule intolérable. À présent, si tu vais quelque chose à me dire, ma mie, tu es priée de le dire, mais n’oublie jamais qu’il faut réfléchir avant de parler. On doit voir une femme rarement, mais ne jamais l’entendre. Le silence est le commencement de la vertu. Se taire, c’est être admirable. Les étoiles ne font pas de bruit. Les enfants doivent toujours être couchés. Voilà de graves vérités, qui ne sauraient souffrir aucune contradiction ; donc, à leur sujet, motus.
– Ta bouillie est sur le coin du feu, dit la Maigre. Prends-la toi-même. Je ne remuerai pas le bout du petit doigt, même si tu mourais de faim. J’espère qu’il y a des grumeaux dans ta bouillie. Il est venu ici un Léprechaun de Gort na Cloca Mora. Ils vont te régler ton compte, parce que tu as volé leur pot d’or. Espèce de vieux voleur ! Espèce d’oreillard, cagnard, œil d’abruti ! »
Puis, subitement, elle s’élança et d’un bond sifflant fut dans le lit. De sous la couverture, elle lança à son mari un regard furibond et fulgurant. Elle essayait de lui donner, d’un seul coup, des rhumatismes, le mal de dents et le tétanos. Si elle s’était contentée de se concentrer simplement sur l’une de ces tortures, peut-être aurait-elle réussi à souhait à affliger son mari, mais elle en était incapable.
« La finalité est la mort. La perfection est la finalité. Rien n’est parfait. Il y a des grumeaux là-dedans », dit le Philosophe.
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(James Stephens, Le Pot d’or, 1912)
C’est à la suite de ce qu’on nomme vulgairement un cauchemar, que j’écris les réflexions suivantes. Il n’est personne qui n’ait pas, dans le cours de son existence, éprouvé cette pénible impression qu’on ressent pendant ou après des visions nocturnes, produites par des êtres à formes bizarres ou par des lieux périlleux qui menacent la vie du voyant.
Une mauvaise gestion des organes, une circulation entravée, des digestions pénibles, des absorptions extra de liqueurs de propriétés différentes ; une atmosphère méphitique, une position prolongée contraire à la circulation, en appelant sur certaines parties du corps des sensations de froid ou de chaud ; enfin, des inquiétudes, des peines de cœur, etc., sont autant de causes qui produisent le cauchemar, disent les médecins… L’homme a beaucoup étudié cette question, sans pouvoir la résoudre autrement que je viens de le dire, ce qui ne la résout qu’en partie à mes yeux… Oui, il y a, dans les cas cités, désordre dans les fonctions vitales, désordre qui cause une suspension momentanée de la circulation de tous les constituants nécessaires à ces fonctions ; mais là nous ne trouvons tout au plus que la cause de la sensation pénible produite par cette cessation de circulation, ce qui ne nous offre aucune notion sur le phénomène produit également dans l’harmonie des pensées… Que la veine cave apporte au cœur un sang dans de mauvaise conditions d’électricité, et que l’artère aorte le reporte dans le rein dans une non moins mauvaise condition, je ne vois dans ce parcours qu’un effet de sensation plus ou moins prononcées. Que tel air méphitique ou toute substance absorbée apporte des désordres dans le système nerveux et produisent des convulsions dans leurs principaux centres ou à leurs extrémités les plus éloignées, je ne vois encore là que des sensations plus ou moins désordonnées… Que telle phase de la lune ou telle occupation morale agissent sur l’encéphale et procurent des troubles dans cet organe, je ne vois toujours là que des sensations plus ou moins prononcées ; mais cela ne me dit pas qui fait que mes pensées sont influencées par la puissance qui les domine, quelle est cette puissance, ni si ces pensées peuvent être assez influencées dans cette circonstance pour changer de nature, de forme et d’harmonie… Si j’admets cette proposition, je détruis la loi de conservation des êtres, puisque, comme je crois l’avoir assez prouvé dans mes écrits, les pensées sont des êtres pensants eux-mêmes, agissant et portant la forme immortelle de l’objet pour lequel elles servent de modèles dans nos exécutions matérielles… Les pensées ne pourraient tout au plus qu’être entravées dans leur harmonie, comme l’est la circulation des constituants matériels, par conséquent circuler avec plus ou moins de vigueur, et impressionnant notre âme avec plus ou moins de force. Nous savons que chaque pensée appartient à un ordre, à un groupe, à un assemblage, dirai-je, parfait d’harmonie, en vue de tout ce qui a rapport à cette pensée ; par conséquent, ce n’est pas dans une pensée de piété filiale que nous trouverons celle du parricide ; ce n’est pas dans une pensée d’honnêteté que nous trouverons celle du vol, il en est ainsi de toutes en particulier. Chacune a son groupe et ses affinités, et ne peut être autre que ce qu’elle est, ni ailleurs qu’où elle est.
Pourquoi donc l’esprit honnête, aimant et calme dans ses relations journalières, se trouve-t-il être malhonnête, haineux et coléreux dans ses relations nocturnes ? Pourquoi sera-t-il ainsi, malgré lui, souffrant de cette manière d’être, et faisant des efforts inouïs pour être autrement ? Pourquoi sera-t-il paralysé dans ses appréciations, au point d’être l’esclave de cet état de cauchemar, de futilités sans nom, de monstruosités sans exemple, et de passions répudiées par les cœurs les plus corrompus ?… Est-il ou n’est-il pas devant des existences, des formes, des intelligences qui l’impressionnent aussi fortement que celles qu’il voit dans son état dit normal ?…
Ces existences, ces formes, ces intelligences sont-elles le fait de combinaisons de son esprit, ou sont-elles produites par des esprits qui lui sont étrangers ? Dans le premier cas, il serait le créateur et le bourreau de son intelligence nocturne, par conséquent un être pouvant créer et ordonner mieux à l’occasion, ce qui lui assurerait une éternité de semblables créations à produire des créations dans lesquelles il pourrait vivre comme il l’entendrait dans les temps futurs… Dans le deuxième cas, le plus probable des deux cas, où seraient logés ces esprits ? seraient-ils dans ces rayons lunaires, ces gaz méphitiques, ces positions contraires au repos, ces inquiétudes de l’âme, etc. ? Nous retomberions alors dans le domaine des visions de M. Berbiguier, qui voyait tant de farfadets dans les tuyaux de son poêle, et qu’il enfermait si soigneusement dans des bocaux.
Si des gaz méphitiques, des esprits alcooliques, des vapeurs de substance quelconque ou des transitions de froid et de chaleur peuvent me créer ou me présenter tout créés des espaces, des lieux, des êtres, des formes, des usages, des savoirs même comme ceux de nos cauchemars, je demanderai par quel pouvoir ils peuvent agir ainsi. Je demanderai pourquoi telle cause déterminante chez un individu peut produire l’opposé chez tel autre. S’ils ont ces pouvoirs, ces pouvoirs me semblent bien être ceux que nous possédons nous-mêmes dans nos rapports sociaux, dans les combinaisons, les créations, les exécutions que nous faisons. Il y a cependant cette différence entre ces prétendues causes déterminantes et nous, qu’elles sortent de substances dites inanimées ou non pensantes, quand, au contraire, nous sommes des êtres animés et pensants. Si ces causes déterminantes soulèvent chez nous certains ordres de pensées, qui les adresse plus à ces pensées qu’à toute autre ? Savent-elles ce qu’elles font et où trouver ces pensées, ou ces dernières viennent-elles les trouver elles-mêmes ?… Dans le premier cas, nous nous retrouvons devant les farfadets de M. Berbiguier, ou des êtres organisés qui savent ce qu’ils font.
Dans le deuxième cas, nous nous trouvons devant des pensées qui constituent notre moi, fonctionnant au détriment et au trouble de ce moi, sans que ce dernier s’en doute ; nous nous trouvons devant autant d’ennemis ou de tyrans que nous possédons de pensées ; par conséquent nous ne sommes plus le roi de notre domaine, mais bien l’esclave de ce domaine.
S’il en est ainsi, qu’une dose plus ou moins forte de gaz méphitique ou d’une substance quelconque puisse déranger, troubler, posséder, paralyser, annuler même le chef-d’œuvre de Dieu, cela ne prouve toujours pas que cette dose plus ou moins forte ou cette substance qui produisent ce cauchemar ne puissent résider ailleurs que dans la matière qu’on accuse de produire cette sensation matérielle et cet esclavage spirituel. Par conséquent, toutes substances contenant des causes semblables de troubles ou de quiétudes, selon les affinités des affections de chacune avec les parties qu’elles touchent et les sensations qu’elles procurent, forment une création non moins merveilleuse que celle de la matière, et l’on arrive à ne pas enfermer des farfadets dans des bocaux, mais à croire les substances matérielles des contenants habités par des êtres pensants, agissants et capables de nous troubler ou de nous réjouir selon nos dispositions à leur absorption… Il n’existe plus, dans ce cas, qu’une question de forme entre M. Berbiguier et nous ; mais, à coup sûr, nous allons bientôt nous entendre , car le cauchemar est là qui nous dit : « Avoue ma puissance, ou je te cauchemarde de plus en plus fort. »
C’est sans doute sous le poids d’une telle crainte que je traite de cette question aujourd’hui, après quelque mille de cauchemarderies de mauvaise conception que j’ai subies pendant mon existence ; car je suis une vraie fabrique de ces sombres coups de théâtre !
Cette nuit, je suis assailli par toutes sortes de sensations, produites par un grand nombre d’êtres monstrueux. Enfermé dans des lieux sombres qui me sont inconnus, et cependant je sais que je suis dans mon lit, l’orientation de ma chambre est présente à mon esprit. Je pense, j’étudie, j’apprécie avec une rare lucidité, qui me fait douter si je dors ou si je suis véritablement dans quelque caverne du globe terrestre. Je sais que je suis, qui je suis et où je suis, et cependant je doute de ce que je suis et où je suis. Deux existences m’assaillent à la fois, je pourrais même dire trois existences, en ce que je suis aux prises, à coup sûr, avec une création que je n’ai jamais soupçonnée exister sur la terre ni au monde spirituel. Je suis une espèce de Sébastopol, attaqué par devant, par derrière et intérieurement. Des coups me sont donnés par je ne sais qui ; une pulsation de locomotive me brûle en passant de l’artère aorte aux carotides ; des monstres humains ou surhumains me déchirent intérieurement la poitrine ; d’autres, plus hardis, s’enroulent comme des anguilles autour de mes bras et de mes mains ; l’enfer et tout son effrayant tapage fait trembler des solives au parquet. J’appelle Dieu et les bons esprits qui me protègent à mon secours ; je n’en reçois aucun, mais je sens mon courage doubler. Je me demande si je dois faire résistance à cette invasion d’ennemis ou si je dois observer avec calme leur vengeance. Je souffre trop pour conserver ma passivité ; mon amour des êtres fait place au besoin de leur prouver que je me trouve dans le cas d’une légitime défense. C’est alors où je me surpasse en prodiges de valeur ; j’arrache, je déchire, plutôt que de leur faire lâcher prise, ces monstres qui me paralysent et m’enchaînent les bras ; je les jette dans une rivière que je suis tout étonné d’apercevoir dans la ruelle de mon lit, et je n’obtiens du calme qu’après des efforts inouïs et des coups portés, certes, comme je ne voudrais pas en recevoir.
Tiré de cet état, je m’assieds sur mon lit, écoutant encore le tapage infernal qui se fait dans ma tête, et je me dis : « Je l’ai échappé belle ; car, à coup sûr, je suis sous l’impression d’un coup de sang. » Raisonnant toujours philosophiquement avant de raisonner spirituellement, je connais ou je crois connaître la cause de ce trouble. Hélas ! l’esprit revient à sa liberté ou à sa manie d’appréciation, comme on trouvera bon de le dire, et je me demande comment un coup de sang a pu me créer de telles formes monstrueuses, de tels lieux, une rivière baignant mon lit, et surtout cette manière libre d’apprécier ce tapage ainsi que tout ce que j’ai vu…. Où ce coup de sang a-t-il trouvé ces choses, dont je n’ai jamais vu d’exemple pour les produire à ma vue telles que je les ai, non pas admirées, mais maudites ?… Aurais-je de telles créations en moi, et ce coup de sang serait-il un magicien qui m’en procurerait la perception ? Ce coup de sang m’appartient bien, puisqu’il est composé de toutes pièces de ma chétive personne ; par conséquent, me voilà qui me tyrannise dans mon propre domaine, et, par-dessus cela, je crie comme un âne après ma propre action !… Voyons, il faut avouer que je suis un fou d’agir ainsi ou que je n’ai pas agi du tout… Si je n’ai pas agi, d’autres ont agi sur moi. Quels sont ces autres êtres, et où sont-ils ?… Je suis empêtré par une odeur de suie insupportable, occasionnée par un temps humide qui vient de surgir à l’instant. Je suis au moins content de ne plus être tourmenté par l’agence de mon coup de sang ; car chacun aime un tant soit peu de ne pas se voir aussi bête.
Je réfléchis à nouveau sur cette odeur de suie, et je trouve que ma cheminée ne peut l’avoir produite, en ce qu’il y a eu du feu tout le jour ; mais une autre cheminée passe auprès de mon lit : elle possède sans doute quelque crevasse, et ce n’est pas la première fois que j’en suis ainsi incommodé. J’entends, à mon lever, tout le monde accuser sentir la même odeur de suie, ce qui me donne le droit d’en croire mon large nez ; je cherche, et je découvre un trou à y fourrer le doigt. Victoire ! un bouchon fera plus que tous mes coups de poing de la nuit. C’est un fait arrêté : mon cauchemar a été produit par ce gaz délétère… Me voilà à nouveau devant les définitions des savants, définitions qui ne définissent rien, comme nous l’avons vu. Ces monstres, ces lieux, ces bruits infernaux sont-ils sortis par ce petit trou ou étaient-ils en moi ? S’ils sont sortis par ce trou, nous nous retrouvons encore devant les farfadets de M. Berbiguier ; si, au contraire, ils étaient en moi, pourquoi ont-ils fait tout ce tapage à l’odeur de la suie ? L’aiment-ils ou la haïssent-ils ? S’ils l’aiment, qu’ils s’y logent ; s’ils la haïssent, qu’ils la chassent et ne me prennent pas en son lieu et place pour me broyer les membres…. Hélas ! quoi résoudre ?… Que le cauchemar a besoin d’être mieux étudié et surtout mieux défini. Il faut résoudre, en plus, qu’il est triste pour l’homme, si fier de son rôle terrestre, d’être dépendant de quelques bouffées d’air méphitique, de quelques gorgées de liqueur, de quelques gouttelettes de sang, de quelques détirements nerveux, enfin de créations qu’il ne connaît pas assurément, ce qui n’est pas le côté le moins triste de cette question.
Je crois donc-être dans mon droit en disant : « Si l’on me prouve que la cause de ces troubles réside dans ces choses, c’est que ces choses les contiennent ; si ces faits éclosent, au contraire, au contact de ces choses, c’est que ces choses sont leurs propulseurs. Qu’elles soient dans l’un ou l’autre domaine, il reste plus raisonnable de les admettre que de les nier… » Ah ! monsieur Berbiguier, vous avez peut-être plus raison que nous !…
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(Louis-Alphonse Cahagnet, Méditations d’un penseur ou mélanges de philosophie et de spiritualité, d’appréciations, d’aspirations et de déceptions, tome Ier, Paris : Chez l’auteur, route de Bezons, Argenteuil, 1860)
UNE CONSULTATION MÉDICALE
ET
UNE HISTOIRE DE SORCIERS
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C’était par une froide et pluvieuse soirée d’hiver, à cette heure où le médecin, s’enveloppant dans sa robe de repos, plonge son esprit fatigué dans un dolce far niente et ses pieds dans ses pantoufles fourrées ; à cette heure où, savourant par anticipation une douce nuit de sommeil qu’il ne goûtera peut-être pas, il écoute, avec un plaisir mêlé d’inquiétude, siffler le vent et battre la pluie, car, au premier appel, il lui faudra peut-être encore parcourir des rues sombres et boueuses pour adoucir la souffrance de ceux qui parfois lui demanderont l’aumône pour prix de son salaire. C’est à cette heure aussi que, douce réminiscence des loisirs de l’école, le jeune médecin, en buvant l’infusion aromatique du thea viridis, fait fumer, dans le silence et le mystère, l’encens du nicotiana tabacum, dont les nuages parfumés ont si souvent voilé l’autel et la statue d’Esculape.
Les heures sonnaient à la jolie tour gothique de Saint-Ouen, et leurs notes solennelles et monotones, emportées par le vent du soir, passaient au-dessus des toits de la ville sombre, comme le cri plaintif de ces oiseaux invisibles qu’on entend parfois dans l’orage d’une nuit d’hiver.
C’était un de ces instants où tous les agents extérieurs semblent exercer sur nous une sorte de puissance magnétique qui endort les sens et éveille la pensée ; qui étreint la chair dans un cercle d’airain, et donne à l’âme les ailes ardentes de la foudre pour franchir instantanément les temps et l’espace.
L’œil fixé sur le foyer, je regardais, immobile comme une statue, les pétillements de la houille dans sa grille de fer, ses gerbes de flammes blanches comme des feux du Bengale, et ses jets de fumée compacte qui semblaient se tordre en sifflant à travers les charbons ardents, comme une poignée de jeunes vipères.
Tandis que j’examinais ces accidents bizarres, toute l’histoire de ce singulier combustible surgissait dans ma pensée, comme dans un demi-sommeil causé par l’opium.
Chacun de ces débris embrasés, grandissant et se métamorphosant peu à peu, m’apparaissait, comme aux âges antédiluviens, dans la forme de majestueux palmiers, de thuyas, et de ces gigantesques fougères près desquelles s’inclineraient les plus vieux chênes de nos contrées. Puis, emportés par ces effrayants cataclysmes dont la pensée épouvante l’imagination la plus hardie, engloutis et abandonnés par les eaux comme les restes d’un monde naufragé, après tant de siècles de métamorphoses étranges, je les revoyais au fond de ces mines, pareilles à des villes souterraines ou à ces antiques cités frappées de la plaie des ténèbres.
Tout cela traversait mon esprit comme une vision apocalyptique, lorsqu’un coup de sonnette me fit tressaillir, ainsi que la voix du tocsin dans la nuit, et tout disparut comme au théâtre, quand retentit le sifflet du machiniste.
C’était un homme d’environ quarante-cinq ans, accompagné de sa femme un peu plus jeune, et d’un enfant de douze à treize ans. Leurs visages étaient pâles et décomposés, et il était évident qu’ils étaient sous l’influence de quelques sensations extraordinaires.
Voici à peu près ce qu’ils me racontèrent, avec une candeur et une bonne foi qui ne permettaient guère de douter de leur profonde conviction.
Dans une maison, située sur le bord de la rivière de Robec, maison qu’ils habitaient depuis trois ans, au rez-de-chaussée, avec une entière sécurité, ils étaient, depuis trois semaines environ, tourmentés d’une manière fort singulière.
D’abord, ils reçurent, plusieurs fois, le soir, dans la rue ou sur des places publiques, des pierres, sans pouvoir distinguer qui les avait lancées. Bientôt après, un bruit inaccoutumé se fit entendre autour de leur appartement, lorsqu’ils étaient couchés ; plus tard, ça ne se contenta plus de faire du bruit ; des pierres et divers débris furent jetés dans leur maison, même au milieu du jour, lorsque tout était parfaitement fermé. Plusieurs fois, la femme se sentit tirée par ses vêtements, sans que personne fût placé près d’elle, et la même chose lui arriva dans l’église, tandis qu’elle y était en prière.
Ce qui était plus extraordinaire encore, différents objets, leur appartenant, et placés dans des armoires fermées, se trouvaient lancés à travers leur appartement d’une manière tout à fait inexplicable. Souvent même, des meubles se déplaçaient sous leurs yeux, comme si une main invisible les eût touchés. Le mari m’affirma avoir vu un jour une chaise pirouetter seule sur un de ses pieds ; une table de nuit se souleva et fut se placer, à leurs yeux, dans le lit comme un maillot ; c’est leur expression. Le mari ajouta qu’un jour il lui avait pris fantaisie de jouer de la clarinette, mais qu’aussitôt il avait reçu un coup si violent, qu’il crut avoir avalé l’anche de l’instrument, avec plusieurs de ses dents. Il replaça en toute hâte la malencontreuse clarinette dans son étui pour ne plus en jouer, persuadé que ça n’aimait pas la musique.
Ne sachant plus que faire et n’osant rester chez eux, ils firent un pèlerinage à Bon-Secours. Mais, chemin faisant, ils reçurent plusieurs pierres que semblait leur lancer une main mystérieuse. Le curé, à qui ils firent part de tout ce qui se passait, envoya chez eux le sacristain ou le bedeau ; tant que celui-ci fut dans la maison, il n’y eut rien d’extraordinaire, mais, au moment où il allait sortir, il reçut divers objets, et entre autres une écritoire en corne, dont il coupa plusieurs fragments, disant que cela ferait souffrir ceux ou celui qui les tourmentait. Ils se plaignirent aussi au commissaire de police ; il leur envoya un appariteur, qui leur conseilla de mettre de la cendre derrière la porte, sans doute pour voir s’il y aurait quelque empreinte faite en leur absence, mais ils n’y trouvèrent en rentrant qu’une croix. La sœur de la femme, ne pouvant croire à toutes ces choses merveilleuses, résolut de l’accompagner et de passer la nuit avec elle, le mari étant, par la nature de son travail, forcé d’être souvent absent. Mais elle fut bientôt convaincue, car plusieurs pierres furent lancées sur elle et à ses côtés ; de plus, elle reçut sur la tête un violent coup de chandelier qui faillit la renverser tout étourdie. Une autre femme, habitant un des étages supérieurs de cette même maison, vint et ne fut pas plus épargnée que les autres. Mais son mari se moqua de sa frayeur, disant que tout cela était pure imagination. Cet homme étant religieux, dit qu’il n’avait aucune crainte ; armé d’un livre de prières, il s’assit au milieu des trois femmes tremblantes, et lut à haute voix les versets du De profundis.
Mais à peine en avait-il lu quelques lignes, qu’il devint muet de surprise et d’épouvanté. Un corps solide tomba avec fracas au milieu d’eux, et ses débris se dispersèrent de tous côtés. Cet homme, effrayé au point d’en perdre la raison, s’échappa, se croyant enveloppé de tourbillons de flammes sulfureuses et poursuivi par les esprits de ténèbres. Pendant près de quinze jours, ce malheureux fut dans un état fort alarmant que rien ne pouvait calmer, se croyant sans cesse entouré de spectres et de démons. Plus tard, ces détails me furent confirmés par le médecin qui avait été appelé pour lui donner des soins, et il ajouta que cet homme, qui maintenant sortait et vaquait à ses affaires, n’en était pas moins persuadé de la réalité de tout ce que nous venons de raconter.
Messes, pèlerinages, chandelles bénites, tout ayant été employé en vain, on leur dit que ce pourrait bien être de la magie ou de la physique. Ils furent alors trouver M. Girardin, professeur de chimie, qui les adressa au médecin de l’Asile des aliénés ; mais, comme je leur avais donné des soins antérieurement, ils vinrent d’abord me consulter.
Le sérieux avec lequel ils me racontèrent ces choses extraordinaires, piqua singulièrement ma curiosité, et je résolus de me rendre chez eux à l’instant même ; car j’étais persuadé que ces braves gens étaient victimes de quelque coupable jonglerie qui avait produit sur leur cerveau de véritables hallucinations, lesquelles, par une sorte de contagion morale dont on ne manque pas de nombreux exemples, semblaient frapper tous ceux qui les entouraient. Et chacun sait avec quelle étonnante facilité se propagent les terreurs superstitieuses. Il était évident qu’il y avait là une cause première, inconnue, qui avait eu déjà, et pouvait avoir encore des résultats plus ou moins sérieux. Je les engageai à retourner chez eux, leur promettant de les y suivre immédiatement.
C’était, certes, par un temps bien capable d’entretenir l’esprit dans la crainte des puissances surnaturelles. Le ciel était noir et orageux ; le vent soufflait avec force, et faisait entendre dans les rues mille sons bizarres et discordants ; une pluie mêlée de givre semblait pénétrer la chair comme de fines aiguilles de glace ; la lueur pâle et terne des réverbères tremblait dans la nuit comme ces feux errants des cimetières et des marais ; tandis qu’à mes côtés la rivière de Robec, gonflée par les précédents orages, coulait invisible avec un long et triste murmure sous les centaines de ponts qui la recouvrent. Tout en marchant, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler ces contes effrayants dont on berce l’enfance dans les campagnes, et qui ont eu souvent de si funestes résultats sur la fragile intelligence humaine. Je me rappelais aussi toutes ces histoires épouvantables de spectres racontées par dom Calmet, avec une persuasion si remarquable ; ces apparitions de vampires, fléaux de tout un pays pendant plusieurs siècles, et dont les effets étaient si terribles ; car les malheureux qui se croyaient visités par ces fantômes mouraient dans l’espace de quelques jours, pour devenir, selon la croyance générale, vampires à leur tour. Que penser de ces exhumations singulières faites dans les cimetières pour rechercher les vampires, que l’on reconnaissait à la fraîcheur de leurs chairs et à la fluidité du sang dans leurs veines, comme s’ils étaient encore sous l’influence de la vie, quand souvent un temps considérable s’était écoulé depuis la mort ? Alors, on enfonçait un pieu au travers du corps, qui souvent faisait entendre des plaintes, puis on le brûlait, on en jetait la cendre, et le fléau disparaissait ensuite pour un temps plus ou moins long. Que croire quand des magistrats réunis en corps, et parmi lesquels figuraient des noms célèbres , ont maintes et maintes fois constaté ces étranges choses par des procès-verbaux encore existants ? Que doit penser le médecin, si ce n’est que nulle intelligence, quelque forte qu’elle soit, n’est peut-être entièrement à l’abri de ces terreurs contagieuses qui peuvent causer souvent la folie et quelquefois la mort ?
En fait de croyances superstitieuses, quelle intelligence, si forte et si orgueilleuse qu’elle soit, peut se dire à l’abri de toute atteinte ? Nous avons vu des hommes remarquables par leur savoir, leur esprit et leur incrédulité, qui, après avoir fait souvent, dans une conversation intime, une sorte de profession de foi d’athéisme, avouaient franchement qu’ils ne passeraient pas la nuit dans un cimetière ou dans une église. Et, pour rencontrer de ces hommes, ne croyez pas qu’il faille remonter à des époques bien reculées ; Napoléon répugnait à livrer bataille le jour anniversaire de celui où il avait perdu une victoire ; Hoffmann, dont nous admirons les écrits, avait une telle peur du diable, que sa femme restait souvent la nuit à ses côtés quand il écrivait ses contes, et lord Byron renvoyait son tailleur qui lui apportait un habit le vendredi.
Mais reprenons le fil de notre narration. Arrivé en face de la maison qui m’avait été désignée, entre deux ponts de pierre, je traversai un petit pont de bois. J’entrai dans une allée noire, une porte s’ouvrit, et je reconnus l’homme et la femme qui m’étaient venu trouver, ainsi que leur enfant. Ils étaient dans l’effroi et la désolation. Le mari, un instant avant mon arrivée, venait de recevoir à la tête une pierre, qui lui avait causé une assez vive douleur. À peine si une minute s’était écoulée, que j’entendis distinctement quelque chose tomber près de moi ; je regardai : c’était un morceau de bois qui avait été placé près d’un foyer, sans aucun doute, car il était encore chaud. Ma première pensée avait été qu’une ouverture cachée existait quelque part. J’examinai donc avec le plus grand soin tout ce qui m’entourait, mais je ne pus rien découvrir. Voici comment la pièce était disposée. La cheminée, garnie de son devant, était en face de la porte d’entrée ; à gauche, des fenêtres vitrées garnies de leur auvents, ouvraient sur la rivière de Robec ; de chaque côté de la cheminée étaient des buffets pratiqués dans les lambris. À droite, en entrant, était un lit aux pieds duquel se trouvait placée une armoire en chêne, et au milieu de la pièce un poêle dont le tuyau pénétrait dans la cheminée en traversant le mur. Le plancher supérieur était formé de solives dans l’intervalle desquelles il n’existait aucune ouverture ; l’inférieur était en planches.
La femme me raconta que, le matin même, pendant qu’elle cassait du bois dans la cour, la crémaillère avait été arrachée de la cheminée et lui avait été lancée derrière le dos. En disant cela, elle fit un geste pour déplacer le devant de cheminée, afin de me montrer la crémaillère, mais, au même instant, un son métallique se fit entendre derrière nous. Chacun se retourna, et on trouva, sous une commode placée à gauche de la porte, l’olive en fer qui sert à saisir le devant de cheminée. La malheureuse femme, bien persuadée que tout ce qui se passait autour d’elle avait une cause surnaturelle, ne douta pas que cet instrument n’eût été arraché et lancé sous nos veux. Je lui fis observer que rien ne prouvait qu’il n’eût pas été détaché à l’avance. Puis, frappé de la coïncidence qui avait eu lieu entre la chute de ce corps, et le moment où tous les yeux avaient été fixés vers un point unique, je revins avec intention à la crémaillère, pressentant que quelque chose de pareil allait se renouveler. En effet, à l’instant où, le devant de cheminée enlevé, les regards se fixaient sur la crémaillère dépendue et placée à côté du foyer, un nouveau bruit, semblable au premier, quoique plus faible, se fit entendre de nouveau, et l’on découvrit l’écrou qui servait à fixer l’olive en fer. Je fis part de cette circonstance remarquable à ceux qui m’entouraient, et j’aurais peut-être mieux fait de la garder pour moi, et d’observer, car, pendant tout le temps que je restai près d’eux, je ne vis et n’entendis plus rien.
Cependant, avant de me retirer, je voulus visiter la cour située au bout de l’allée. Elle n’était séparée de la pièce dont nous venons de parler que par un simple refend de planches et de portes vitrées, le tout recouvert à l’intérieur par du papier bleu ; c’était près de ce refend que le lit était placé, et c’était là que, la nuit, quand ils étaient couchés, de violents coups se faisaient souvent entendre ; et, dans une circonstance semblable, le mari qui s’était relevé pour voir ce qui causait ce bruit, n’avait rien aperçu ; mais ses vêtements lui avaient été lancés derrière le dos. J’examinais donc attentivement cette cour entourée de maisons élevées et recouverte en partie par le plancher d’un corridor dépendant de l’escalier qui montait aux étages supérieurs. Une sorte de petit caveau se prolongeait sous le bas de cet escalier, environ l’espace de quatre à cinq mètres, et se terminait par une grille fermant un petit aqueduc, qui se dirigeait vers la rivière pour l’écoulement des eaux pluviales. Il y avait aussi plusieurs portes communiquant avec des maisons voisines, et qui étaient fermées, en dedans de la cour, par de forts verrous couverts d’une épaisse couche de rouille. Rien, dans tout cela, pas plus que dans la maison, ne pouvait donner une explication satisfaisante de ce qui se passait. Je partis, les encourageant de mon mieux, et leur promettant de revenir le lendemain. Je revins en effet.
La mère était seule avec son fils, et tous les deux étaient assis devant les fenêtres donnant sur la rivière, chacun près d’un rouet à tramer. Je demandai ce qu’il y avait de nouveau.
« De mal en pis, Monsieur, me répondit la mère.
– Enfin, qu’avez-vous vu ?
– Toute la matinée nous avons été assaillis de coups de pierre. En sortant ce matin, une table de nuit m’a été jetée dans le dos ; les bobines du rouet de mon garçon m’ont toutes sauté à la figure.
– Étiez-vous seule ?
– J’étais avec mon garçon : tenez, ajouta-t-elle, en me montrant une lanterne placée sur la commode, je l’ai vue voler ce matin toute seule à travers la maison.
– Étiez-vous seule ?
– Oui ! toute seule ; mon garçon était sorti. »
J’étais bien persuadé que cette pauvre femme, sous l’empire d’une terreur pour ainsi dire incessante, croyait voir des choses qui, en réalité, n’existaient pas ; mais à tout cela il y avait une cause première. Quelle était-elle ? Il me fallut renoncer à chercher une cause extérieure. D’ailleurs, ce n’étaient pas toujours des objets du dehors, comme des pierres, dont elle était poursuivie, mais plus souvent encore divers ustensiles de ménage. Un verre avait été lancé de dessus la cheminée sur le plancher, et brisé ; un morceau de savon qu’elle me montra , lui avait été jeté au côté, et avait gardé l’empreinte d’un violent choc. Deux d’entre eux me semblaient être la dupe d’un troisième. Quel était le coupable ? Je le soupçonnais, mais le prendre sur le fait me semblait difficile, car rien ne se passait maintenant en ma présence.
J’engageai de nouveau la mère à ne pas s’effrayer, lui affirmant qu’elle n’avait rien à craindre, que tout finirait bientôt, et que le lendemain je reviendrais la voir.
Je ne pus y aller que vers quatre heures après midi, accompagné d’une personne que j’engageai à surveiller surtout l’enfant, car je n’avais aucun soupçon contre le père ou la mère.
Lorsque nous arrivâmes, celle-ci nous dit qu’elle s’était absentée avec son fils, et qu’en rentrant ils avaient trouvé les matelas du lit jetés par terre, le devant de cheminée, le poêle et ses tuyaux renversés, et les chenets au milieu de l’appartement. Il y avait une troisième personne, le frère de la mère, qui était arrivé quelques instants après eux, et les avait trouvés, la mère et le fils, occupés à remonter leur poêle. Cet homme, qu’elle n’avait pas prévenu, dit-elle, de peur de l’effrayer, reçut dans le dos, au moment où il se disposait à ressortir, un morceau de bois qu’il nous désigna, et il retournait continuellement vers la porte, pensant que la même chose allait se renouveler à nos yeux, ce qui n’eut pas lieu. La malheureuse mère, après nous avoir raconté tout cela, était debout, appuyée contre une commode, la figure pâle et souffrante, et je vis plus d’une fois de grosses larmes couler de ses yeux sur ses joues.
J’y retournai le lendemain vers onze heures du matin, et je lui promis, si elle voulait suivre mes conseils, de lui rendre bientôt la tranquillité. Comme elle pensait que le pouvoir mystérieux sous l’influence duquel ils étaient comme enchaînés, semblait plutôt agir contre elle, et surtout contre son fils, je feignis d’entrer dans ses vues, et lui dis qu’il fallait d’abord commencer par éloigner l’enfant de la maison le plus tôt possible. Elle consentit à le conduire sur-le-champ chez des parents où il devait passer plusieurs jours. Afin de m’assurer si quelque chose serait dérangé pendant leur absence, je plaçai moi-même plusieurs chaises d’une certaine manière, je fermai la porte avec soin, j’emportai la clef dans ma poche, et lui donnai rendez-vous deux heures après. Je revins à l’heure dite ; ne la trouvant pas, j’entrai seul et retrouvai tout dans le même état. Les voisins ne voulant pas se charger de la clef, je les priai de dire que je l’avais emportée avec moi. Elle la fit prendre par son fils, ce qui me contraria ; cependant, à son retour, il n’y eut rien de nouveau. Mais, le soir, plusieurs amis du mari l’ayant fait demander, elle vint chez elle avec son fils qui n’avait pas voulu rester seul chez ses parents. Lorsqu’ils entrèrent dans la maison, une scène pareille aux précédentes se renouvela, et un des visiteurs reçut une pierre au côté de la figure.
J’insistai de nouveau, le lendemain, sur l’absence de l’enfant, en présence d’une parente des environs du Pont-de-1’Arche, qui proposa de l’emmener avec elle ; ce qui fut arrêté. Mais, la veille de son départ, comme s’il eût voulu s’indemniser des tourments qu’il causait à ses parents, le bruit redoubla pendant la nuit tout entière. Une femme couchait avec la mère, et l’enfant à leurs pieds, sur un lit qu’on lui avait dressé ; une chandelle était allumée comme les nuits précédentes. Bientôt, ils entendirent frapper à coups redoublés, sans pouvoir découvrir ce qui faisait ce bruit ; les portes des armoires s’ouvraient et se fermaient avec violence, et plusieurs meubles s’agitaient les uns après les autres. Enfin, la personne qui accompagnait la mère de l’enfant crut devoir adresser des questions à l’être, quel qu’il fût, qui les tourmentait ainsi ; les voilà comme elles nous ont été racontées.
« Qui t’envoie ici ? Si c’est une femme, frappe un coup ; si c’est un homme, frappes-en deux. »
On répondit par un coup.
« Peux-tu dire quel est mon âge ? Frappe autant de coups que j’ai d’années. »
On frappa trente coups ; c’était bien le nombre. D’autres questions du même genre, qu’il est inutile de rapporter, furent adressées, et on y répondit de la même manière. La ruse était trop grossière, et pourtant l’enfant ne fut pas soupçonné ! Comme ces choses m’étaient racontées en sa présence, je l’examinais avec attention, sans pourtant le lui laisser remarquer. Sa physionomie avait une singulière expression de fourberie, et, plusieurs fois, il passa la main sur son visage, pour cacher un rire qu’il n’avait pas toujours la force de réprimer. Enfin il partit, et tout fut désormais tranquille dans la maison. Cependant, on m’apprit, quelques jours après, que dans la maison où l’enfant était logé, près de Pont-de-1’Arche, un bruit inaccoutumé fut entendu pendant la nuit, même dans des appartements éloignés de celui qu’il habitait.
Il me restait à persuader aux parents, et surtout à la mère, que ce n’était point un sort jeté sur leur enfant, mais bien un caprice coupable de sa part pour s’amuser à leurs dépens : et certes, c’était le plus difficile. Ils ne pouvaient supposer tant de ruse et de duplicité chez lui. D’ailleurs, ils avaient cru voir et entendre tant de choses qui avaient à leurs yeux un caractère tellement surnaturel, que je fus bientôt persuadé qu’un aveu de leur enfant pouvait seul leur donner la certitude de ce que j’avançais, et ce fut là ce que je tâchai d’obtenir, soit par ruse ou par crainte ; à son retour, j’eus beau faire, mes instances près de lui, puis mes menaces, tout fut inutile. Mais, bien qu’il ne voulût absolument faire aucun aveu, les moyens de châtiment que je conseillai aux parents d’employer si quelque chose de semblable se renouvelait, ont eu un heureux résultat, car, depuis lors, ils ont été tranquilles. Cependant, mon explication n’a pu les convaincre de la culpabilité de l’enfant, car j’ai appris qu’ils avaient été consulter je ne sais quel sorcier des environs, et c’est à son intervention qu’ils attribuent le repos dont ils jouissent.
Ce qu’il y a de curieux dans cette aventure, c’est la vulgarité des moyens employés par l’enfant pour effrayer ceux qui l’entouraient ; ces moyens, comme on l’a vu, consistaient le plus souvent à lancer divers objets çà et là, sans être aperçu. Aussi était-ce presque toujours dans le dos qu’on les recevait. Le bruit qu’on entendait la nuit peut s’expliquer très facilement, car l’enfant était quelquefois couché seul, ou, s’il était couché avec ses parents, c’était presque toujours près de la muraille, là où le bruit se faisait le plus souvent entendre ; et la rare crédulité, l’imagination effrayée du père et de la mère, et de ceux qui les entouraient, ont sans aucun doute fait tout le reste de ce qui semble merveilleux et inexplicable.
En lisant ce récit, on croira lire une de ces antiques légendes inventées dans les siècles d’ignorance et de barbarie ; cependant, tous ces faits se sont passés dans les deux derniers mois de 1838, et dans les premiers de 1839.
V.-E. Le Coupeur ,
Médecin.
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(in Revue de Rouen et de la Normandie, octobre 1839)
J’ai vu le Néant, voilà ce qui est certain. Quand je dis vu, il est bien évident, n’est-ce pas, que ce n’est là qu’un verbe imparfaitement approprié…
En m’éveillant, dans une lumière pareille à la lumière sous laquelle s’étaient closes mes paupières, je m’aperçus que je m’étais endormi sur l’Infini. N’étant point coutumier du fait, cela ne laissa pas de me causer un certain étonnement…
Prenant donc mon parti de cette situation, je tournai le dos à l’Infini futur – lequel ne vaut pas la peine qu’on se donnerait à l’explorer – et m’avançai jusqu’à l’extrême bord de l’Infini passé.
Ce fut là que je vis le Néant, du plutôt que mes yeux eurent la… sensation… et encore non : les mots fondent comme des cires au souffle de fournaise émané par ces bouches d’éternité.
Une erreur qui s’est accréditée parmi les hommes consiste à croire que le Néant est un énorme trou noir. Il n’en est rien. Il y a bien un trou, en effet, pourquoi ne pas le reconnaître ? Mais, tout d’abord, il n’est pas aussi énorme qu’on se l’imagine communément et qu’on serait en droit de le désirer : une tête d’épingle le comblerait des milliards et des milliards de fois. Ce n’est même que grâce à mon excellente vue que j’ai dû de ne pas poser le talon dessus en m’avançant. Et pourtant ce trou, peut-être comprendrez-vous comme moi pourquoi – cela ne pouvant s’expliquer – contient tout.
J’allais faire un pas en avant ; l’ordinaire mesquine et sotte vanité humaine me poussait à vouloir mettre ainsi le Néant entre mes deux pieds appuyés chacun sur l’un des deux Infinis dont les extrémités se soudaient à ses bords quand je m’aperçus qu’il n’y avait que des trous.
J’allais marcher sur des trous. Je compris alors – oui, c’est « je compris » qu’il doit falloir dire, – je compris alors le Néant, car en portant mes regards, ainsi que des rayons de lanterne, autour de moi, je ne vis plus que des trous. Il n’y avait plus rien autre chose que cela partout, des trous ! partout, partout des trous !
Et dans ces trous, il y avait de tout, et rien – car j’en voyais le vide – rien ! des mots avec des ailes d’aigle et des dents d’événements broyeurs, des pattes de scorpion avec des têtes de périodes informes et des queues de crimes cachés, des gestes puérils de femmes emmanchés à des trompes d’éléphant portées sur des bouches de mensonges, des sourires d’enfants aux lèvres d’une incidente boiteuse, des dents blanches de prières sur des mâchoires d’appétits qui moulaient des poings de blasphèmes, des musiques divines avec des reins de baleine et des yeux d’ami déloyal, tout un grouillement épais comme d’une multitude de minuscules larves secouées par d’incohérentes, et douloureuses, et grotesques épilepsies – et pourtant rien.
Je me trouvais placé en cette alternative, si je tentais un pas : écraser de la vie ou m’écrouler en un trou. Je ne pouvais pourtant demeurer éternellement en place. Ma résolution fut rapidement prise, car je suis l’homme des décisions immédiates : je partis.
Vous dire quels miracles de sagacité, de patience, de force, de souplesse il me fallut accomplir pour arriver jusqu’ici, je ne le pourrai. Notre hôte m’ayant assuré que son domaine ne contenait que fort peu de néants, je me décidai à demeurer ici.
Je ne me promène d’ailleurs qu’en regardant toujours à mes pieds avec beaucoup d’attention – ce que je ne saurai trop vous recommander de toujours faire, – car j’ai constaté que depuis quelque temps les néants envahissent ce parc, pourtant si charmant. Le meilleur serait, si l’on pouvait résister aux forces naturelles et fuir les hommes, de demeurer immobile malgré les impulsions accoutumées, pour contempler, sans crainte d’y rouler, les trous de vie et de vide qui criblent les deux Infinis et sont le Néant – spectacle unique qu’il me fut donné de voir et dont je comprends maintenant l’éternelle et triste splendeur.
Mais cela, c’est impossible. Je vivrai donc ici désormais, où nul, sauf notre hôte, ne saura qui je suis.
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(Théodore Chèse, L’homme qui a vu le Néant et l’homme qui avait perdu une Virgule, in Mercure de France, août 1896)
Spiritisme et tables tournantes firent couler beaucoup d’encre dans la seconde moitié du XIXe siècle. « Les Mondes habités, révélations d’un esprit » s’inscrivent dans cette lignée et exploitent un thème récurrent dans le roman spirite : la transmigration des âmes à travers le système solaire. Mais ce qui constitue la véritable originalité de l’ouvrage, c’est qu’il s’agit, à notre connaissance, de l’un des tout premiers essais littéraires traitant de créatures extraterrestres non anthropomorphes.
L’édition originale de ce roman parut chez Dentu, en 1859, sous le nom de William Snake, avant d’être remise en vente cinq années plus tard, anonymement cette fois, sous une nouvelle couverture et chez un nouvel éditeur : Ballay aîné – pratique courante pour écouler les invendus. William Snake est le pseudonyme de Jean-Raymond Eugène d’Araquy, né dans le New-Jersey en 1808, de parents français ; reçu à l’école de Saint-Cyr, il fit carrière dans l’armée, avant de se tourner vers la littérature ; il est l’auteur de trois romans provinciaux et collabora notamment à la Revue contemporaine.
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« Les Séléniens n’ont ni bouche, ni yeux, ni oreilles, ni bras ; ils sont unipèdes et amphibies, et, sur terre, se meuvent par sauts. D’épaisses ténèbres couvrent la partie habitée de leur planète, l’hémisphère que vous ne voyez pas et qui est concave. Un morne silence y règne. Il est couvert de lacs habités comme la terre même. »
Madame B*** étendit la main vers une petite bibliothèque, y prit un livre qu’elle feuilleta, et lut : « Il n’y a pas à la surface de la lune aussi peu d’air qu’il y en a dans le récipient de la meilleure machine pneumatique. Il ne peut pas y avoir d’eau, car l’eau, placée dans le vide, se vaporiserait, et la moindre vapeur réfracte la lumière ; ce qui ne s’est pas encore vu sur la lune. Il n’y a pas de glace, car la glace se vaporise dans le vide. »
Elle ajouta avec une gravité moqueuse: « Leçons d’astronomie professées à l’Observatoire royal par M. Arago, membre de l’Institut, et recueillies par un de ses élèves. Seizième leçon, page 285. Qui opposerez-vous à M. Arago ?
– M. Arago. Je vous renvoie à l’Astronomie populaire, qui vient de paraître, tome III, livre XXI, chapitre XVIII : « Y a-t-il de l’eau sur la lune ? » Vous verrez que l’illustre astronome parlant lui-même est beaucoup moins affirmatif que quand on le fait parler. »
« La lune n’a pas d’atmosphère ; mais l’eau est maintenue à sa surface par un fluide dont vos astronomes à venir détermineront la nature.
De même que chez vous tout se réalise dans la forme, sur votre satellite tout se réalise dans le mouvement.
Si ses habitants n’ont pas d’yeux, ils ont un organe de la vision, et, si je peux parler ainsi, se voient par sensation. Vous comprenez combien il est difficile de vous expliquer une chose dont vous n’avez pas d’idée. Les révélations qui ont maintenant lieu sur la terre se sont toujours produites, mais Dieu a permis qu’elles se multipliassent pour donner un coup de fouet à la foi chancelante. Nous communiquons aussi avec les Séléniens, et ce que nous leur disons de vous les jette dans le plus profond étonnement. Comment leur faire comprendre, leur dire même que vous avez, par exemple, des pieds et des mains ? que vous respirez, eux qui ne respirent pas, puisqu’ils n’ont pas d’atmosphère ? »
« Et comment peut-on vivre sans respirer ? me demanda madame B***.
– Comme certains animaux qui n’ont point d’organes respiratoires, et semblent n’avoir pas besoin de respirer (1). »
« Si nous leur parlons de la nature inanimée de vos arbres, de vos plantes, de vos métaux, la difficulté est bien plus grande encore, comme vous l’allez voir.
Mais, avant d’entrer dans d’autres détails, il faut vous donner une idée de la figure et de l’organisation de ces hommes. »
Je passai à madame B*** une feuille détachée sur laquelle étaient tracées deux figures, et je continuai à lire :
« Le corps de ces hommes est porté sur un tronc de cône renversé A qui est le pied. Au-dessus se trouve un cylindre B sur lequel repose une sphère E. À droite et à gauche, au point d’intersection de la sphère et du cylindre, sont un cône D, et un cylindre C qui projette sept filaments. Au-dessus de la première sphère s’en trouve une seconde qui en supporte deux autres plus petites G et H, de chacune desquelles sortent trois rayons ou filaments. Du point où ces deux sphères se touchent s’élève une tige T au sommet de laquelle est une sorte de fuseau P ayant sept ouvertures circulaires.
La stature de cet homme est de deux mètres de votre mesure. »
« Dieu ! que c’est laid ! dit madame B***.
– Vous trouvez? Je n’ai jamais vu de plus beau scarabée. »
« Le corps de la femme diffère en trois points de celui de l’homme : sur le diamètre prolongé de la sphère F et à chacune de ses extrémités vous voyez un cube X et un polyèdre à facettes du plus bel effet Z : ce sont les appas de la femme. La tige T’, au lieu du fuseau, supporte un triangle P’ à son extrémité. Huit triangles plus petits s’appuient par le sommet sur les deux cotés de ce grand triangle. Telle est la femme de la lune.
Ces hommes ont cinq sens, savoir : le sens du mouvement, qui réside en A et en B ; le sens de la chaleur, en C ; le sens des liquides, en D ; le sens de la lumière, qui réside dans les petites sphères G et H et leurs filaments, et enfin le sens de l’odorat dans la sphère E. »
« Le sens de l’odorat ! et comment peut-on sentir, ou, si vous voulez, odorer sans respirer ?
– Pour nous, cela est difficile ; mais remarquez que la sensation de l’odorat a lieu par contact. L’aspiration n’est qu’un véhicule ; elle apporte les émanations odorantes sur l’organe olfactif. La preuve que l’odorat n’est pas intimement lié à la respiration, c’est que des hommes dont les poumons fonctionnent bien n’ont pas d’odorat par suite de l’insensibilité ou de la paralysie du nerf olfactif. Comment s’opère le contact chez les habitants de la lune ? Votre Esprit ne le dit pas ; mais il suffit qu’il y ait contact pour que ces hommes odorent. »
« Cette sphère E est percée comme une écumoire de trous ayant un jeu de soupape, dont les uns attirent les odeurs, les autres absorbent les aliments, tandis que les autres les sécrètent. Vous verrez tout à l’heure que cette sphère est le siège de la vie. »
« Cela vous paraît extraordinaire, madame ?
– Dites, je vous prie, extravagant.
– Cependant, Cuvier a fait connaître un zoophyte, le rhizostome, dont la structure ne ressemble pas mal à celle de cet homme. Il a la forme d’un champignon. La partie qui correspond au pied du champignon se termine par huit feuilles triangulaires et dentelées. À chacune de leurs dentelures est un petit trou ; et il y a près de huit cents de ces trous. L’animal n’a pas d’autre bouche (2). »
« Insensibles aux influences de la température, ces hommes produisent sans relâche une lumière sans chaleur. Le sens de la chaleur ne leur sert donc qu’à apprécier les degrés de température sans qu’ils en éprouvent ni bien-être ni malaise ; c’est à peu près un thermomètre entre vos mains.
La lumière bleue leur sert de boisson, la verte et la rouge de nourriture.
La lumière cendrée, remarquée par les astronomes autour de la lune et que Lambert de Berlin a vue verte, a réellement cette couleur. Il l’attribue à la réverbération de la terre sur la lune quand le soleil éclaire les immenses nappes de verdure de votre nouveau monde, et, en cela, se trompe ; c’est la lumière verte comestible.
Les diverses nuances représentent la diversité des aliments et des boissons. La lumière rouge et ses nuances sont des aliments grossiers, la verte et les siennes des aliments délicats. La verte se falsifie avec la rouge. »
« Miséricorde ! comme le café avec la chicorée.
– Voyez, madame, s’ils sont en progrès ! »
« Ces deux lumières qui, sans analogie avec vos nourritures animale et végétale, peuvent cependant les représenter quant à la différence entre elles, s’obtiennent par le tournoiement. L’homme opère sur son tronc de cône, qui est protégé par un sabot d’une substance dure assez semblable à la corne, différents mouvements par lesquels il obtient les lumières, les odeurs, les couleurs qui remplacent pour lui vos matières animales, végétales, minérales.
La lumière blanche sert à perpétuer l’espèce ; elle s’émet de préférence dans l’eau. C’est le fuseau P qui la projette pendant que la tige T s’incline dans un mouvement en spirale. De son côté, la tige T’ s’incline dans le même mouvement, et le triangle P’ absorbe la lumière. La fécondation se fait ainsi à la manière de certains de vos végétaux, des palmiers, par exemple.
Le germe déposé dans le triangle P’ descend le long de la tige jusqu’à une poche qui, chez la femme, remplit le vide laissé entre les sphères tangentes F, G, H. À mesure que le fœtus se développe, les sphères G et H s’écartent. La gestation accomplie, l’enfant sort par une ouverture de la poche. Il se tient sur son cône tronqué et se meut dès sa naissance. Les soins des parents se bornent à introduire par le mouvement dans ses organes absorbants la lumière qui doit le nourrir, car ses mouvements à lui ne sont qu’instinctifs.
La maladie, selon son plus ou moins de gravité, ralentit le mouvement des corps ou les immobilise. Il en est de même du sommeil ; ces hommes dorment debout sur leur cône tronqué, enveloppés d’une odeur protectrice qui remplace votre lit et vos rideaux.
Les métaux précieux sont représentés par la lumière jaune et ses nuances. Vos mineurs ne souffrent pas plus que les malheureux employés à la produire. Leur mouvement est selon la ligne droite, mais des plus pénibles à cause des émanations qu’il soulève.
La couleur orange est la maladie, le citron le signe de la virginité. Cette couleur est fort rare, et on en fabrique. »
« Voilà, observai-je, une perfection à laquelle nous ne sommes point encore arrivés. »
« Les grands dépôts d’appro-visionnements, les magasins publics, les habitations d’agrément, les lieux de plaisir enfin, se construisent dans l’eau, les villes sur le sol. Ces constructions se font au moyen d’odeurs qui en défendent l’entrée à tout autre qu’au propriétaire. Le maçon les dispose avec son cône tronqué par un mouvement particulier. Une contre-odeur, dont l’émission annule l’effet des autres, sert de clef. C’est donc dans l’eau que les riches et les oisifs passent tous leurs moments de loisir ; mais ils n’y pourraient rester toujours impunément. Le sens des liquides est là pour les avertir du danger d’une immersion trop prolongée. Il y a dans les établissements publics des cabinets particuliers où l’on dîne très bien à deux pour deux pats de lumière jaune, représentant douze francs de votre monnaie. »
« Ce n’est pas cher, » dit étourdiment madame B***.
« On rencontre presque tous les jours dans une maison à la mode, appelée le Oum, un célèbre banquier, Avenav. Il déjeune dans son lit, se lève à onze heures, réunit ses secrétaires, auxquels il distribue le travail de la journée, va au Pnam, c’est-à-dire à la Bourse, y fait nonchalamment deux ou trois tours, décide de la hausse ou de la baisse, et de là se rend au Oum, où de jeunes filles qui exhalent le lascaris… »
« Qu’est-ce que le lascaris? demanda madame B***.
– Il n’en a pas encore parlé ; mais c’est probablement une odeur. Nous le saurons plus tard sans doute. »
« … où de jeunes filles qui exhalent le lascaris exécutent des danses. Quoiqu’une vengeance ait mis ce riche citoyen dans un état analogue à celui de Narsès et d’Abeilard, il est généreux avec ces dames ; mais il en est réduit à apprécier le cube et le polyèdre, ce qu’il fait par un mouvement rotatoire.
Les maisons, bien que protégées par les matériaux dont elles se composent, ne sont pas toutefois impénétrables. D’habiles voleurs fabriquent de fausses clefs ; mais, pris en flagrant délit ou découverts, ils sont conduits devant le juge, qui leur applique l’odeur d’alspapuf, laquelle empêche de cabrioler. C’est la prison chez vous.
Dévorés des mêmes passions que vous, animés de la même rage fratricide, les Séléniens l’assouvissent aussi par les armes, l’odeur de macarac, qui tue ou blesse selon son intensité. L’homme attaqué s’en préserve par une cabriole. Que s’il la manque ou ne part pas à temps, le macarac ,frappant les trous de la sphère où réside le sens de l’odorat, les dilate, s’y introduit et donne la mort. J’ai donc eu raison de vous dire que là où était le sens de l’odorat, là était le siège de la vie. À la guerre, les soldats enferment leur provision de macarac dans un sac fait d’une odeur appelée binin, qui concentre et contient le poison. Par un mouvement du cône tronqué, ils poussent ce sac devant eux, l’ouvrent et le referment par d’autres mouvements, et par un autre enfin lancent l’odeur sur l’ennemi. C’est une infection ; elle a beaucoup d’analogie avec votre jasmin. »
« Voilà des délicats, dit madame B*** en riant.
« Un des parfums les plus recherchés… »
Je me grattai le front pour trouver un moyen d’expliquer honnêtement à madame B*** ce que je lisais sur le papier.
« Qu’est-ce qui vous arrête ? me demanda-t-elle.
– Avez-vous fait le trajet de Paris à Saint-Cloud par le chemin de fer ?
– Oui.
– Un peu au-delà de Courbevoie, le vent soufflant du nord, n’avez-vous pas été contrainte de porter votre mouchoir à votre nez ?
– Je n’y manque jamais.
– Il y a là une espèce de séchoir qui doit appartenir à M. Domange. C’est l’odeur qu’ils aiment.
– Quelle horreur ! »
Je repris ma lecture.
« Mais le plus délicieux de tous les parfums, celui qui s’obtient par la ligne brisée, le lascaris… »
« Encore quelque infamie, dit madame B*** me voyant hésiter de nouveau.
– Vous l’aurez bientôt deviné, si, comme je le suppose, vous préférez une rose fraîche à une rose desséchée.
– Vraiment, dit-elle ne pouvant s’empêcher de rire, cela a l’air d’une mauvaise plaisanterie.
– Qui sait ?
– Comment, monsieur ! sérieusement vous croyez à ces sornettes ?
– Nous sommes pleins de contradictions. Vous-même, si votre mouchoir avait recouvert une morue, vous le rejetteriez avec dégoût. Cependant vos dents ne dédaignent pas de mastiquer cette chair puante, et votre langue, comme une truelle, de la promener autour du palais pour la mieux savourer. Veuillez y réfléchir, et vous verrez qu’il y aurait des choses très curieuses à dire sur le charme des mauvaises odeurs.
– Je ne suis pas assez savante pour traiter ce sujet. Adressez-vous à ceux qui font métier de les recueillir et de les emmagasiner.
– Les successeurs de ceux dont vous parlez pourront bien un jour, quand la terre communiquera avec la lune, expédier dans des ballons ce parfum qui vous révolte et recevoir en échange l’affreux macarac ou jasmin. Ce sera une excellente branche d’industrie.
– Voulez-vous continuer, me dit madame B*** en aspirant avec bonheur ce qui restait de chocolat dans sa tasse ; le sujet ne me paraît pas comporter qu’on s’y arrête. »
« C’est sur le sol que se produisent toutes ces lumières et toutes ces odeurs ; le mouvement les attire d’en haut et les y concentre. Là est l’arène des travailleurs. Mais sous leurs efforts incessants, ce sol s’est détérioré, est devenu inégal, pénible à parcourir, et l’enchérissement de tous les objets de consommation ou de trafic en est le résultat. Il faudrait de grands travaux pour le remettre dans son état primitif. Aussi voit-on sur la lune, comme sur la terre, le pauvre envier le riche, celui-ci sans pitié pour l’autre. De là des haines d’individu à individu, de peuple à peuple, des luttes partielles, des guerres générales dans lesquelles le macarac coule à flots. Le plus grand capitaine des temps modernes est Bix ; c’est lui qui a fait l’emploi le plus judicieux de ce poison. Ces peuples, après avoir été soumis au gouvernement monarchique, vivent maintenant en république et s’en trouvent fort mal. Ils ne tarderont pas à se donner un roi.
Si les secousses politiques qui ont troublé dans ces derniers temps les habitants de la lune n’ont pas nui aux progrès des sciences, on n’en saurait dire autant des arts, qui paraissent en décadence ; car, ainsi que je l’ai dit, ils ont des arts qui, à la vérité, ne se réalisent pas dans la forme , mais dans le mouvement. S’ils n’ont pas la Vénus de Milo, ils ont la cabriole de Mismuth, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. »
« Ainsi, dit madame B***, on fait de la littérature en sauts.
– Il paraît, madame. Et la physique en sauts, et la chimie, et les mathématiques, et la philosophie ; de sorte qu’au rebours de ce qui se passe sur la terre, où les savants ont la réputation d’être un peu lourds, les plus grands savants de la lune en sont aussi les plus grands sauteurs. Remarquez, je vous prie, l’esprit d’orgueil et de dénigrement qui inspire, même à leur insu, les misérables descendants de ces vieux légionnaires qui entreprirent contre Dieu. De même que nous disons d’un homme : « C’est un sauteur, » il est possible que dans la lune la suprême injure soit de dire : « C’est un homme grave. »
– Vous cherchez à plaisanter ; mais au fond vous n’êtes pas éloigné de croire. Eh bien, expliquez-moi comment une cabriole est et peut rester un chef-d’œuvre. J’ai bien entendu parler de celles de Vestris, mais je suis forcée d’admirer sur parole.
– Voici mon humble explication, puisque vous désirez la connaître. Si elle est fausse, votre guéridon la rectifiera dans une nouvelle conversation. Je pourrais vous dire que, pour les dix-neuf vingtièmes des hommes, un chef-d’œuvre n’est chef-d’œuvre que sur parole. Les connaisseurs déterminent la valeur d’une œuvre d’art et la masse adopte leur jugement. Combien d’hommes qui ne seraient pas avertis passeraient devant la Vénus de Milo sans y voir autre chose qu’une femme sans bras ! Mais je ne veux pas éluder la difficulté. Quand vous examinez attentivement un ouvrage de sculpture par exemple, que les détails en sont bien fixés dans votre esprit, est-il nécessaire que vous l’ayez constamment sous les yeux pour le voir ?
– Non.
– Sans aucun doute. Vous et moi voyons la Vénus de Milo comme si elle était là. Supposons maintenant, abstraction faite du jugement individuel que nous portons sur l’ouvrage, supposons, dis-je, que par un sens particulier nous puissions transmettre cette image à d’autres dans toute l’exactitude de ses détails, ni plus ni moins ; ne serait-ce pas comme s’ils l’avaient vue ? Eh bien, voilà, je crois, comment les choses se passent pour la cabriole de Mismuth. Quelques contemporains l’ont vue et la postérité la connaît par eux, à l’aide de ce fameux sens du mouvement.
– Je ne sais si vous avez rencontré juste mais, dans ce cas, Mismuth est plus heureux que l’auteur de la Vénus de Milo, car son œuvre restera jusqu’à la fin sans mutilation.
– Qu’en savez-vous ? cela n’est même pas probable. Les choses de la lune subissent ou doivent subir comme les nôtres la loi du temps. Qui vous dit que, par la transmission, l’image ne s’altère pas ? Il suffit que cette altération n’échappe pas au plus ignorant et que chacun puisse dire : « Il manque là quelque chose. » Aussi ne voudrais-je pas affirmer que la cabriole de Mismuth est intacte et qu’il ne lui manque pas quelque courbe à jamais regrettable, comme les bras à la Vénus de Milo et le nez à tant de statues.
– Au moins m’accorderez-vous qu’ils n’ont pas la musique, puisqu’ils sont sourds ?
– Ils peuvent l’avoir.
– Vous avez encore une explication ?
– Je vais essayer de vous la donner malgré mon incompétence. Il y a, si je ne me trompe, pour la musique deux conditions essentielles : l’harmonie et la mélodie. L’harmonie en général consiste dans un certain arrangement, une certaine proportion, une certaine mesure des parties d’un tout ; elle frappe les yeux aussi bien que l’oreille, on peut dire qu’elle est la base de tous les arts. La mélodie telle que nous la comprenons ne s’adresse guère qu’à l’oreille ; c’est une combinaison de sons appropriés au sentiment que l’artiste veut exprimer. Que le mouvement ait de l’harmonie, cela est incontestable ; mais je dis qu’on y peut trouver aussi la mélodie. Prenons le mouvement le plus simple, le va-et-vient. Supposez plusieurs escarpolettes rangées sur la même ligne. Celui qui leur donnera l’impulsion pourra la graduer de telle sorte que, de tous ces mouvements particuliers, il résulte un ensemble harmonieux. Si maintenant, négligeant l’ensemble , vous vous attachez à une de ces escarpolettes dont le mouvement sera doux, lent, cadencé, vous y trouverez la mélodie. Si vous ne l’y trouvez pas, c’est qu’il faut l’y chercher, tandis que vous la trouvez sans fatigue dans les sons, vous qui êtes pourvue du sens de l’ouïe. Croyez que l’enfant qui s’endort au branle du berceau cède à la mélodie. En un mot, je ne croirais pas dire une hardiesse en affirmant qu’une belle femme est harmonieuse, et que, quand elle marche bien, elle est mélodieuse.
– À ce compte, les sourds de naissance n’ont rien à nous envier, puisqu’ils retrouvent par la vue dans le mouvement les jouissances que nous éprouvons par l’oreille dans les sons.
– Votre objection n’est que spécieuse. Les sourds ont été organisés pour entendre. Ils sont une anomalie dans le milieu où ils vivent, car l’immense majorité qui jouit de la plénitude de ses sens s’attache moins au mouvement qu’à la forme et au son, vers lesquels d’ailleurs son organisation la porte ; mais si vous alliez croire qu’un sourd de naissance, n’étant distrait par aucun bruit, n’est pas plus attentif à ce qui frappe ses yeux que vous et moi, vous pourriez vous tromper.
– Je suis curieuse de savoir comment mon guéridon reconnaîtra le zèle de son avocat.
– Il ne tiendra qu’à vous de l’interroger encore, répondis-je un peu piqué, et pourvu que la vérité éclate
– Oh ! quel homme grave ! »
« La beauté consistant dans le mouvement et non dans la forme, il n’y a pas sur la lune d’art plastique ; peinture et sculpture ne sont qu’un seul et même art. C’est avec le cône tronqué que Mismuth exécuta son chef-d’œuvre.
Je vais vous donner une idée du mouvement de la figure qu’il représenta.
Mettez sous vos yeux le portrait que nous avons fait d’un homme de la lune. Supposons-le de face, quoique ces corps n’aient ni partie antérieure, ni partie postérieure. Tordez le pied à gauche de manière à lui donner la forme d’un cornet à bouquin ; inclinez à droite la partie supérieure depuis et y compris la grande sphère ; tordez la tige en spirale, ébouriffez les antennes du cylindre C et des petites sphères G et H ; projetez au-dehors, par les minces filaments qui les retiennent, les anneaux du fuseau P. Á droite et à gauche de cette figure sont deux femmes en admiration. Tel est l’ouvrage de Mismuth, et c’est réellement un bel ouvrage. »
« Est-ce que vous croyez, me dit madame B***, que cela se montre à tout le monde ?
– Non, en vérité, pas plus que nous ne conduisons les petites filles au musée des antiques.
– À propos d’art, il ne nous a pas encore parlé de la littérature.
– Je crois qu’il y vient. »
« Le sens de la lumière qui réside dans les sphères G et H et leurs filaments, sert à les distinguer entre elles et à apprécier leurs nuances. Il procède à peu près comme votre toucher, qui vous fait reconnaître qu’un corps est rond, anguleux, poli, rugueux, etc. Ces sphères et leurs antennes sont l’organe de la vision, qui s’exerce aussi sur les lumières. Il ne sert plus à les distinguer entre elles, mais à les distribuer, les circonscrire, les localiser, à mesure qu’elles sont produites par le mouvement et individualisées par le sens de la lumière.
Ce dernier la perçoit. Je dis percevoir et non pas voir.
La parole jaillit en étincelles de l’organe où réside le sens de la lumière et se fixe par le mouvement. »
Madame B*** éclata de rire.
« Vous allez aussi expliquer cela ?
– Peut-être, à moins qu’il ne m’en évite la peine. »
« Une expérience fort simple, un jeu d’enfant, va, sinon vous le faire comprendre, du moins vous en donner une idée. Si vous faites tourner un charbon ardent dans un diaphragme percé d’un trou, de manière qu’on ne le voie qu’à son passage vis-à-vis de ce trou, il paraîtra y être continuellement si le mouvement est assez rapide pour qu’il s’y présente dix fois en une seconde. »
« Vous ne riez plus ?
– Non. Mais vous qui triomphez, êtes-vous bien sûr que ce soit le mouvement qui fixe l’image dans le trou du diaphragme et qu’elle ne soit point arrêtée ailleurs ?
– Ah ! ah ! je vois qu’il n’est pas facile de vous en faire accroire. La rétine de l’œil conserve en effet pendant quelques instants la sensation produite sur elle par les rayons lumineux. Cette propriété de la rétine, combinée avec le mouvement rotatoire, donne lieu au phénomène, car le corps lumineux, passant devant le trou, renouvelle la sensation avant qu’elle ait eu le temps de s’affaiblir ; mais si le mouvement cessait, elle disparaîtrait, donc c’est le mouvement qui la fixe.
– Soit.
– Il ne dit pas d’ailleurs que les choses se passent exactement ainsi dans la lune ; mais notre organisation, nos idées ne permettant pas qu’il nous en donne une explication nette, il nous cite un fait analogue. »
« C’est ainsi que vos frères ont leurs livres qui valent bien les vôtres. Ces paroles se fixent dans des lieux déterminés sur une couleur où elles puissent ressortir. La faculté de disposer de ces lieux et de ces couleurs s’achète par la réputation ou par la lumière jaune ; les éditeurs sont donc aussi rares sur la lune que sur la terre. La multiplication des exemplaires et la réimpression se font par le mouvement ; les frais en sont considérables. Tel roman bavard et diffus, imprimé dans une ville, se répand partout, grâce au mouvement. Quant aux auteurs incompris, ils en sont réduits à placarder leurs œuvres dans un coin de leur demeure. Là seulement on peut les lire, ce qui fait de ces hommes une véritable peste pour leurs amis.
Le plus grand poète sélénien, Falz, vivait dans le dix-septième mouvement, qui correspond à votre douzième siècle. Il a fait un poème épique et des poésies amoureuses, car il aima éperdument la belle Lonta, fille de Mistick, la plus incomparable cabrioleuse de son temps ; mais ces amours furent malheureuses. Falz était pauvre. »
« Il paraît, dit madame B***, que c’est le sort des poètes dans tous les mondes possibles. »
« Lonta, cédant aux persécutions de ses parents, épousa Fuddo, un homme riche qui avait beaucoup de lumière jaune, mais qui n’eut pas le citron, pas plus qu’il ne put se vanter de la postérité que lui donna sa femme. »
« Vous voyez, madame, que, différant de nous par tant de points, ces hommes ne nous ressemblent que trop par d’autres. »
« Les animaux qui peuplent la lune vivent dans l’air. Les hommes apprivoisent quelques espèces pour les aider dans leurs travaux et les tuent, à l’état de domesticité comme à l’état sauvage, avec des odeurs meurtrières. Ils ne sont pas immédiatement comestibles ; suspendus dans l’air, ils deviennent de la lumière verte.
La mort qui vous affaisse vers la terre et vous y fait disparaître, élève ces hommes dans la région qu’habitent les animaux. Comme les corps de ceux-ci, les corps humains se décomposent pour se transformer en lumière verte. Vous voyez ce qu’est la chair aux yeux de Dieu , si peu de chose que, répandue dans l’air ou infusée dans les végétaux, elle vous sert d’aliment ; et vous vous nourrissez ainsi de vos propres débris.
Quelque radicale que soit la différence entre votre organisation et celle des habitants de la lune, quelque dissemblables que soient les milieux où vous vous agitez, n’allez pas prendre vos frères en pitié et vous réjouir de votre part dans la vie. Ce qu’ils ont de moins est compensé par ce qu’ils ont de plus. Regardez attentivement le fuseau P et le triangle P’ : les sept ouvertures de l’un, les huit ouvertures de l’autre, communiquent à l’être autant de sensations distinctes et différentes ; car la main équitable de Dieu a pesé jusqu’à un scrupule la somme égale de vos jouissances et de vos peines. Coupables, punis, redevenus innocents par l’indulgence, retombés comme vous, comme vous ils ont été rachetés, et vous vous réunirez ensemble au sein du Père tout-puissant. »
« Que cela est étrange ! dit madame B***. En vérité, si je ne vous voyais entre les mains ces feuilles de papier, je croirais que vous feignez de lire et que votre imagination crée toutes ces chimères.
– Vous me faites trop d’honneur. L’homme ne crée pas, il invente, invenit, c’est-à-dire trouve ce qui est et arrange. Voyez s’il est possible de trouver cela. D’ailleurs voilà ces feuilles, vous pouvez vous assurer que je n’y ai pas ajouté un mot.
– Allons, vite ! continuez.
– On voit bien, dis-je en riant, que vous n’avez que la peine d’écouter.
– Eh ! allez donc, on vous donnera un verre d’eau sucrée, comme aux députés d’autrefois. »
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1) J. Müller, Manuel de Physiologie, t. I, p. 224, traduct. de A. J. L. Jourdan.
2) Flourens, Histoire de la vie et des travaux de G. Cuvier, pages 13 et 175.
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(Les Mondes habités, révélations d’un esprit développées et expliquées par William Snake [Jean-Raymond Eugène d’Araquy], Paris : E. Dentu, 1859)