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Adolf Oberländer, « Der Kampf mit dem Drachen, » d’après la ballade de Schiller, 1883
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Adolf Oberländer, « Der Kampf mit dem Drachen, » d’après la ballade de Schiller, 1883
Peuple imaginaire de Lucien. Ils étaient montés sur des puces grosses comme des éléphants.
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(Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, ou Bibliothèque universelle sur les êtres, les personnages, les livres, les faits et les choses qui tiennent aux apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer, aux divinations, aux sciences secrètes, etc., Paris : P. Mongie, 1826 [deuxième édition])
LES MASCARADES
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ENQUÊTE TRÈS LITTÉRAIRE
Les lauriers de Jules Huret m’empêchaient de dormir. Aussi, pour mettre fin à mon insomnie persistante, me suis-je résolu à tenter, anch’io, ma petite enquête évolutive.
De l’influence du chapeau mou sur le cerveau des poètes, telle est la question que j’ai cru devoir poser à nos sommités intellectuelles contemporaines. Cette question, on voudra bien en convenir, est palpitante d’intérêt et des plus littéraires ; mais, ayant le triomphe modeste, je ne me ferai pas gloire d’être le premier à la soulever.
Il est un fait indéniable ; en cette maladive fin-de-siècle, la poésie se meurt, la poésie est morte, épuisée. Il s’agit de la régénérer. Brown-Séquard a su redonner aux vieillards impuissants leur ancienne ardeur juvénile. C’est bien. Il y a mieux : il faudrait maintenant trouver le moyen de rendre à la Muse sa force et sa splendeur passées.
En de pareilles matières, les petites causes, les infimes détails produisent souvent les plus grands effets. C’est ainsi qu’on a été porté à supposer que si le cerveau des poètes est devenu si peu fécond, si étroit, la faute en est peut-être à la forme et à la composition des chapeaux mis à la mode depuis quelques lustres. Et, de fait, la poésie n’était-elle pas plus vivante au temps heureux où les crânes chevelus arboraient seulement des chapeaux mous ?
Voilà ce qu’il serait nécessaire de savoir exactement : un intérêt national, humain, est en jeu, – le Poète étant une chose sacrée, rare, glorieuse. S’il était prouvé que le chapeau mou exerce une influence bienfaisante sur le cerveau des rimeurs, ceux-ci devraient être astreints, par décret, à s’interdire tout autre genre de coiffures.
La question est donc posée. Pour la résoudre, je me suis adressé à nos plus éminents confrères en littérature, auxquels j’ai demandé en outre, par la même occasion, quelques appréciations sur l’évolution poétique actuelle.
La première réponse reçue est celle ci-dessous de
M. FRANCISQUE SARCEY.
« Mon cher Confrère,
Votre question est originale, et c’est pourquoi je m’empresse d’y répondre, encore que j’aie pris la bonne habitude de ne me laisser jamais interviewer d’aucune façon. Et j’ai bien raison. Car, là, entre nous, avouez que je serais bien bête si, ayant une opinion à donner sur quelque chose, je ne me servais pas, pour la communiquer au public, d’un des nombreux journaux où j’écris. Cela me fait de la copie et me rapporte de l’argent. Or, tout est là. Avant tout, il faut être positif, que diable !…
En deux mots, je pense que l’influence du chapeau mou sur le cerveau des poètes est réelle et bienfaisante. Ainsi, tenez, la plupart des poètes que je connais portent des chapeaux mous ; je ne parle pas, bien entendu, de la multitude de ces versificateurs qui, encore à l’état de chrysalides, se croient déjà des soleils capables de chanter de main de maître (sic), et ne sont en réalité que des ratés et des poseurs.
D’autre part, je me souviens qu’à la pension Massin, où j’étais, ceux de nos condisciples qui montraient le plus de dispositions poétiques portaient précisément des chapeaux mous. Ah ! cette pension Massin ! Que de souvenirs elle m’a laissés…
About, lui, n’avait pas de préférences pour le chapeau mou. Il est vrai que ce n’était pas un versificateur de profession ; mais quand même combien il était poète !… C’est bien dommage qu’il soit mort, car il avait bien du talent…
Ce talent, nos petits jeunes gens d’aujourd’hui feraient bien de l’acquérir. Ils se plaignent que toutes les avenues leurs soient bouchées et qu’ils ne puissent arriver à rien. Mais fichtre ! qu’ils aient du talent, et ils y arriveront. Voyez-vous, moi, ils me font suer, les Moréas, les Saint-Pol Roux, les René Ghil. Ce sont des toqués ou des fumistes ; ils ne savent pas grand-chose et ils veulent, à la faveur d’une obscurité impénétrable, se faire prendre pour de grands génies méconnus.
C’est une opinion reçue que je suis une buse. Buse tant qu’on voudra, n’empêche que j’ai du bon sens. Ça, je le sais et je m’en vante. Et c’est justement ce bon sens qui me fait penser que la poésie de demain sera claire ou ne sera pas. Nous autres, Français, nous n’aimons guère le vague et le nébuleux ; nous préférons la lumière ; nous sommes essentiellement classiques.
Les générations nouvelles haussent les épaules, lorsque je leur raconte tout cela. Et pourtant, c’est la pure vérité ; et vous me direz ce que vous voudrez, vous ne me ferez jamais croire que du jour au lendemain tout un peuple va changer ses goûts et ses habitudes ; la France préférera toujours Boileau à René Ghil et Corneille à Charles Morice.
Voilà mon opinion : c’est la bonne, à mon avis.
Agréez, etc.
FRANCISQUE SARCEY.
N.-B. Quand reviendrez-vous nous voir à Paris ?… Vous avez dû apprendre que je me suis marié dernièrement… C’est Léonide Leblanc qui enrage… »
Pour copie conforme :
PANGLOSS.
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Si j’en juge par le nombre des réponses reçues, le sujet de mon enquête très littéraire : De l’influence du chapeau mou sur le cerveau des poètes, – et, comme corollaire, quelques appréciations sur l’évolution poétique – semble avoir fortement intéressé nos sommités intellectuelles. – On comprendra que je ne puisse transcrire ici toutes les lettres qu’on m’a fait l’honneur de m’adresser ; je ne citerai que les plus typiques.
M. JEAN MORÉAS
m’écrit, entre autres choses :
« Moi qu’Athènes a nourri – considérant que le poète ayant de rudes combats à soutenir contre le vil public, doit s’armer formidablement, – je n’admets comme couvre-chef que le casque de Pallas Athéné… »
Et plus loin :
« Il n’y a que deux poètes aujourd’hui : Moi et Verlaine, – et encore Verlaine !… »
Nous n’avons cru devoir donner que les deux phrases compréhensibles de la réponse de l’esthète Papadiamantopoulos.
Après la lettre de Sâr-Cey, ces quelques mots du
SÂR PÉLADAN
« Je ne sais, mon cher confrère, si le chapeau fait le poète, mais certainement les bottes et la barbe assyrienne font le Sâr. Je suis un exemple de ce que j’avance. J’ai dû, pour me faire remarquer, devenir ridicule. J’étais un fumiste, au début ; maintenant, je me prends au sérieux, je suis sincère dans mes extravagances… Faites-moi donc un peu de réclame dans votre journal : je vous enverrai mes livres dédicacés affectueusement… »
D’Italie, j’ai reçu une réponse de
M. PAUL BOURGET
où le subtil romancier me dit ne point croire à l’influence du chapeau mou sur le cerveau des poètes, mais bien plutôt à l’influence de la psychologie sur le mariage :
« Soyez psychologue, vous aurez les femmes pour vous, et vous vous marierez richement. Claude Larche ne l’a pas compris, mais moi, j’ai eu l’œil comme dirait Cazals. Et je suis heureux, bien que mes livres ne se vendent plus guère… »
Eussiez-vous jamais cru que tant de vulgarité entrât dans l’âme d’un psychologue !
J’avais aussi interrogé l’homme du jour,
L’AMIRAL GERVAIS
lequel, comme à mon confrère de la Vie parisienne m’a adressé, pour toute réponse, sa photographie.
M. FRANÇOIS COPPÉE
me dit :
« Le chapeau mou ? Mauvais système. Le melon, voilà ce qu’il faut aux poètes. Ainsi, moi, je n’ai jamais porté que le melon, – et je me suis toujours rasé, – comme un cabot. Mais je ne le suis pas, ni melon ni cabot : je suis poète. Poète naturaliste, bourgeois, humble. C’est ma spécialité : je suis le poète de l’avenir. Moréas sera depuis longtemps oublié que l’on parlera encore de moi… »
Au tour maintenant de
M. CARNOT :
« Je ne suis pas poète, mais simplement Président de la République. Pourquoi ? Parce que je n’ai jamais porté de chapeau mou. Or, comme vous le pensez justement, les seuls poètes, les vrais poètes sont ceux qui arborent des chapeaux mous, les autres sont de simples prosateurs, de vulgaires politiciens, comme moi… »
Je regrette fort que la place mise à ma disposition ne me permette pas d’insérer intégralement toutes ces lettres qui, ainsi tronquées, perdent de leur saveur et de leur homogénéité. J’eusse voulu transcrire aussi d’autres réponses à moi envoyées par Catulle Mendès, Leconte de Lisle, Vacquerie, Sully-Prudhomme, Pailleron, Meilhac, Daudet, etc. À mon grand regret, je dois me borner à dire que l’opinion généralement exprimée est qu’il faut désormais, pour régénérer la poésie en France, obliger tous ceux qui font profession de versifier à porter des chapeaux mous. Aristide Bruand, lui, propose la casquette à trois ponts.
Et maintenant, la parole est à M. Bourgeois, ministre de l’Instruction Publique, à qui nous demandons un décret dans le sens du résultat de notre interview. Nous osons compter sur toute la vigilance du gouvernement.
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(« Pangloss », in La France moderne, littérature, science et arts contemporains, n° 46-47, 24 septembre et 8 octobre 1891 ; Paul Cézanne, « Autoportrait au chapeau mou, » 1875)
Bien avant Morley Martin, ce savant anglais que la presse internationale célébra récemment, mon pauvre ami Raibloud a réincarné de la vie !… Je le jure, moi qui fus de ce drame…
Comme Faraday, Cross et Morley Martin, il avait fait renaître des apparences infinitésimales d’insectes, de poissons, de vers gracieux. Un jour, il me dit :
« Je n’obtiendrai de grands résultats que sous les tropiques où la vie surgit mille fois plus vite qu’en la froide et stérile Europe. »
Il s’embarqua pour le Gabon où il établit un laboratoire à trois mille kilomètres de la côte. Pendant deux ans, je reçus régulièrement de ses nouvelles. Il réussissait, disait-il, « … d’une façon effrayante, fantastique !… »
Soudain, le ministère des colonies communiqua que Raibloud et ses deux aides avaient disparu. La mulâtresse, chargée des soins de leur bungalow, seule survivante, n’avait pu donner aucun renseignement utile.
Deux mois après, la côte de cette énorme forêt qu’est le Gabon me jetait au visage son haleine brûlante. Franceville. La région de Djoutou. L’Ogoué, en barque. Quarante jours de marche. Enfin, j’aperçus un point brun dans un vallon : c’était le campement de Raibloud.
Mes porteurs refusèrent d’aller plus loin. Rien ne put les convaincre. Ils chargèrent mes bagages sur quatre mulets que je poussai devant moi et que mon gros dogue, Porthos, excita de ses aboiements…
Une fumée s’élevait du bungalow. Sur le seuil, la servante, métisse pongouée, trayait une chèvre. À mon Mi bogij’o, elle répondit poliment : « Aï bolo ke ! » mais ses grosses prunelles miroitaient de haine. Je lui demandai ce qu’était devenu son maître… « Mi pa mia !… » Et les deux autres Blancs ?… « Mi pa mia !… » Elle disait ce « je ne sais pas » pongoué, avant la fin de la question.
Intact et propre, le laboratoire est rempli de travaux en train, comme si Raibloud venait d’en sortir… La métisse me suivait pas à pas, d’un air furieux. Elle voulut battre Porthos qui avait posé ses pattes sur un tabouret. Je lui expliquai vainement que j’étais un grand oganganou (ami) de Raibloud.
Le vallon débordait d’une énorme végétation, mais il était bizarrement silencieux. Je fus surpris de voir, çà et là, en l’inextricable fourré, de larges trouées toutes fraîches… On n’était pourtant pas dans une région à éléphants…
Sur l’autre versant, j’aperçus une grande ouverture, semblable à celle d’un puits de mine. Quand j’en fus à une centaine de mètres, Porthos se mit à gronder, le poil hérissé, puis il aboya furieusement. Je marchai encore… Alors, une épaisse fumée jaunâtre commença à sortir du puits. Elle augmenta… Elle puait la ménagerie… oui, la viande gâtée et l’ammoniaque…
Au retour, je demandai à la métisse ce qu’étaient ce puits et cette vapeur. « Mi pa mia ! » répondit-elle encore… Et la haine de ses yeux descendit à sa bouche, qu’elle crispa…
La première nuit, un long gémissement m’éveilla. Porthos geignait. J’écartai la moustiquaire et descendis. Je trouvai le dogue réfugié dans une vieille caisse et gémissant d’épouvante.
La nuit était visqueuse et noire… Rien.. Oh, si ! Là-bas, assez loin, de l’autre côté d’un ruisseau, une large et basse phosphorescence se déplaçait lentement, en ondulant de bas en haut… Je courus vers le phénomène. La lueur verdâtre s’éteignait parfois, puis reprenait à un autre endroit et s’avivait pour s’éteindre encore… et se rallumer ailleurs…
Soudain, un affreux cri chevrotant retentit, se prolongea – et cessa net… Je franchis un petit pont de lianes et me trouvai sur un sommet où j’avais vu, au crépuscule, la métisse attacher une chèvre… L’animal n’était plus là !
À mes questions, la métisse répondit encore : « Mi pa mia… »
Le lendemain, elle m’injuria furieusement, parce que, craignant une crise de paludisme, j’avais emporté dans ma case un des thermomètres médicaux de Raibloud…
J’essayai encore de m’approcher de l’étrange puits. À nouveau, la vapeur immonde jaillit et me repoussa.
Dès le repas du soir, je tombai dans le sommeil, soudain, irrésistiblement, comme dans un précipice…
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De l’étouffement m’éveilla. J’étais assis, étroitement lié à un arbre, sur ce sommet où j’avais vu la métisse attacher la chèvre disparue. La nuit était profonde. Un bâillon me laissait à peine respirer. Qui m’avait ?… Eh, la métisse !… Un soporifique dans mon thé. Et elle m’avait conduit là, sur la brouette plate des Pongués.
Je criai. Ma voix ne traversa pas le bâillon. Et qui m’eût entendu ?… Mes liens semblaient faibles ; mais la torpeur m’accablait encore.
Une tiédeur contre moi : Porthos !… Le fidèle dogue était là, veillant sur son maître… Soudain, il gronda… Un reflet verdâtre naissait, illusoire peut-être, au lointain de la forêt tropicale… Il s’éteignit – et reparut, beaucoup plus près…
Et… abomination !… Je distinguai, se traînant dans la phosphorescence qu’il exhalait, un animal immense, écailleux, qui avait la silhouette, les ondulations d’un ver et la taille d’un monstre antédiluvien. Trente mètres de long, peut-être. Il glissait lentement vers la proie – vers moi… Il avait une tête de tortue, mais munie de dents de carnivore si longues qu’elles maintenaient la gueule entrouverte.
Je ressentais une horreur pire que l’épouvante, une horreur qui venait du lointain de la race, du temps où l’anthropoïde vivait parmi des monstres comme celui-là…
En Porthos, la peur et la fidélité se combattaient. La fidélité domina. Avec de féroces abois, il se rua sur l’apparition phosphorescente qui, aussitôt, exhala sa vapeur… Du fond de ce nuage nauséabond, le cri de mon pauvre vieux toutou me parvint, long, abominable et soudain brisé, comme celui de la chèvre…
Puis, le ver colossal et verdâtre rebroussa chemin, sans se soucier de moi. Il avait trouvé sa proie à l’endroit accoutumé…
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À l’aube, je rompis les cordes et, quand la métisse sortit du bungalow, je lui liai poings et chevilles. Par ses aveux, et aussi par le journal de Raibloud, que je retrouvai, j’appris la vérité…
Raibloud avait créé d’affreux êtres d’autrefois, mais qui mouraient vite. Seul, celui-là se trouva adapté aux conditions environnantes. Il grandit anormalement. Alors qu’il devenait dangereux, il s’échappa et, dans cette grotte profonde, il prit non seulement de grandes dimensions mais aussi les caractères de plusieurs races animales. Sa fumée était, dans l’atmosphère, comme l’encre que les pieuvres, les seiches et autres céphalopodes exhalent dans l’eau marine quand un ennemi approche…
Il avait tué les trois Français alors qu’ils cherchaient à le détruire… En souvenir de son cher maître mort, la métisse le nourrissait avec des chèvres… Elle l’avait défendu contre moi.
J’avais dans mes bagages des baguettes de dynamite et des grenades. J’en jetai dans le gouffre jusqu’à ce qu’il n’en sorte plus de vapeur…
Un peu plus tard, rejoint par trois Blancs, – dont j’ai le témoignage, – je pus explorer l’antre. Nous y trouvâmes les restes décomposés mais probants du monstre…

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(Jean Joseph-Renaud, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-huitième année, n° 17409, mercredi 18 novembre 1931 ; illustrations [détails] de Walt McDougall, pour A Wonderful Tale of a Bright Boy, et Karl Hopfschmirl Beards the Savage Spookissimus in his Lair in the Bungstarter Forest and Overcomes Him, « Good Stories for Children, » in The Salt Lake Herald, dimanche 14 février 1904, et dimanche 24 août 1902)
Cet exercice de dissection spirituel et fantaisiste est tiré du recueil anonyme Le Livre singulier à l’usage des esprits bisarres, Paris : chez Rainville, Debray & Pigoreau, 1801.
Il s’agit en fait de la traduction de deux articles de Joseph Addison, « Dissection of a Beau’s Head » et « Dissection of a Coquette’s Heart, » parus en 1712 dans le magazine satirique anglais The Spectator, qu’il fonda avec son ami Richard Steele. La première traduction française est parue dans Le Mercure françois en décembre 1717.
Ces deux satires ont connu un vif succès et ont été traduites à de nombreuses reprises au cours du XVIIIème siècle. On peut les retrouver dès 1720 dans les multiples éditions françaises du Spectator : Le Spectateur ou le Socrate moderne, mais aussi dans d’autres recueils ; nous citerons par exemple : Les Amusemens du cœur et de l’esprit, tome troisième, À la Haye : Chez Pierre Gosse, 1742, ou encore les Anecdotes historiques, littéraires et critiques sur la médecine, la chirurgie et la pharmacie, première partie, Paris : Le Boucher, 1785.
Nous avons repris la version du Livre singulier, ainsi que le délicieux frontispice qui lui sert d’illustration. Il nous a paru également intéressant de leur adjoindre deux variations sur le « Cœur d’une coquette » : un poème de Gabriel de Moyria et une adaptation de Lorenzo Pignotti.
MONSIEUR N
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RÊVE D’UN ANGLAIS
SUR LA DISSECTION DU CRÂNE D’UN PETIT MAÎTRE
ET DU CŒUR D’UNE COQUETTE
Je me trouvai hier engagé dans une assemblée de philosophes, dont l’un nous étala quantité d’observations curieuses qu’il avait faites depuis peu dans l’anatomie du cœur humain… Un autre nous fit part de plusieurs découvertes admirables faites à l’aide de microscopes fort ingénieux. Tout cela produisit plusieurs remarques fort savantes et peu communes, et fournit matière à discourir tout le reste de la journée. Les différents systèmes qu’on bâtit là-dessus, présentèrent tant de nouvelles idées à mon imagination que, jointes à celles qu’elles y avaient déjà, elles ont donné de l’exercice à mon pauvre cerveau toute la nuit passée, et ont formé le rêve extravagant dont je vais vous entretenir.
Je fus invité, à ce qu’il me semblait voir, à la dissection du crâne d’un petit maître et du cœur d’une coquette, qui reposaient sur une table qu’il y avait devant nous ; un habile anatomiste ouvrit la tête du premier avec beaucoup d’art, et quoiqu’elle parut d’abord comme celle d’un autre homme, nous fûmes bien étonnés de voir, qu’à l’approche de nos microscopes, ce que nous avions pris pour de la cervelle n’en avait que l’apparence, et n’était qu’un amas de matières étranges, empaquetées ensemble avec un art merveilleux dans les différentes cavités du crâne ; de sorte que si Homère nous dit que le sang des Dieux n’est pas du véritable sang, mais quelque chose d’analogue, on peut dire aussi que la cervelle d’une petit maître n’en est pas réellement une, mais quelque chose qui en a la figure.
LA GLANDE PINÉALE, que plusieurs de nos philosophes modernes supposent être le siège de l’âme, avait une odeur très forte d’essence et d’eau de Cologne. Elle paraissait d’une substance qui approchait de la corne, taillée en mille petites facettes, ou miroirs imperceptibles à l’œil ; en sorte que l’âme, s’il y en avait eu une, devait toujours être occupée à s’admirer elle-même. Nous remarquâmes sur le devant de la tête une grande cavité pleine de dentelles et de broderies qui formaient ensemble une espèce de réseau, si artistement travaillé et si fin, que le tissu en échappait à la vue. Une autre de ces cavités était farcie de billets doux, de lettres amoureuses, de bouquets à Cloris, de chansons notées et de pareilles gentillesses, qu’on n’apercevait qu’à la faveur de nos microscopes ; dans une troisième, il y avait une espèce d’huile, que nous reconnûmes à l’odeur pour de l’huile antique ; en un mot, par un inventaire exactement fait, plusieurs autres cellules contenaient divers matériaux à peu près aussi curieux. Cependant, une grande cavité spacieuse qu’il y avait à l’un et l’autre côté de la tête, mérite quelqu’attention : celle du côté droit était remplie de fictions, de flatteries, de mensonges, de vœux, de promesses et de protestations ; celle du côté gauche renfermait des imprécations et des serments. De chacune de ces cavités, on voyait sortir un conduit qui aboutissait à la racine de la langue, où ils se joignaient tous deux, et ne formaient ensuite qu’un canal jusqu’à ce petit mobile. Nous observâmes divers petits sentiers ou conduits qui passaient de l’oreille au cerveau, et nous eûmes un soin tout particulier de les suivre dans tous leurs détours. L’un de ces conduits se rendait à un paquet de madrigaux et d’autres menues poésies ; d’autres se terminaient à un amas de vessies pleines d’essences et de vent ; mais le plus gros de ces tuyaux entrait dans un grande cavité du crâne, d’où un autre s’échappait vers la langue. Cette dernière cavité était le réservoir d’une substance molle et spongieuse que l’on nomme GALIMATIAS.
Les cuirs du front, le DERME et l’ÉPIDERME, étaient d’une épaisseur et d’une dureté extraordinaire, et nous fûmes bien surpris de ne pouvoir y découvrir ni artères, ni veines, d’où nous conclûmes que le propre de ce crâne avait perdu la faculté de rougir lorsqu’il était en vie.
Nous remarquâmes, surtout, ce petit cercle qu’on a de la peine à découvrir dans les dissections, et qui sert à tirer le nez en haut, lorsque le propriétaire veut témoigner le mépris qu’il sent à la vue de quelque chose qui lui déplaît, ou à l’ouïe de quelque chose qu’il n’entend pas. Il est inutile d’avertir que ce muscle est le même qui produit le mouvement tant de fois spécifié dans les poètes latins, lorsqu’ils parlent d’un homme qui retrousse le nez, et qui fait le bec de Rhinocéros.
Nous n’aperçûmes rien de fort remarquable dans l’œil ; à cela près que les muscles amoureux, ou si l’on veut LORGNEURS, étaient extrêmement usés ; au lieu que l’ÉLEVEUR ou le muscle qui fait tourner l’œil vers le ciel, ne paraissait pas avoir été mis en œuvre.
Je n’ai parlé dans cette dissection que des nouvelles découvertes que nous y fîmes, sans examiner aucune de ces parties qui se trouvent dans les têtes ordinaires. À l’égard du crâne, du visage et même de toute la figure externe, nous ne remarquâmes rien qui la distinguât de la tête des autres hommes ; d’ailleurs, on nous dit que le propriétaire de cette belle tête avait vécu trente-cinq ans ; que, durant cet intervalle, il avait mangé et bu comme les autres ; qu’il se mettait fort bien ; qu’il parlait fort haut ; qu’il éclatait souvent de rire, et qu’en certaines occasions, il jouait assez bien son rôle, dans un bal ou une assemblée ; à quoi une personne de la compagnie ajouta qu’il y avait un cercle de dames qui l’avaient toujours pris pour un bel esprit. Il fut assommé d’un coup de pelle, à la fleur de son âge, par un vieux militaire qui le trouva un peu civil à l’égard de sa femme.
Lorsqu’on eut examiné à fond cette tête, avec toutes ses appartenances et la fourniture, on remit le cerveau tel qu’il était en son lieu, et la tête fut laissée à quartier, sous un grand morceau de drap écarlate, pour être préparée à loisir, et gardée dans un beau cabinet de dissections anatomiques. De plus, notre opérateur nous dit que la préparation n’en serait pas si difficile que celle d’une autre tête, puisque la plupart des petits vaisseaux qui traversaient la substance interne, comme il l’avait déjà observé, étaient déjà remplis d’une espèce de mercure, ou plutôt de vif-argent, dont la mort avait fait usage pendant sa vie.
Après cette opération, notre anatomiste nous dit qu’il n’y avait rien de plus difficile dans son art, que d’ouvrir le cœur d’une coquette, et d’en exposer fidèlement toutes les parties aux yeux des spectateurs, à cause d’une infinité de labyrinthes et de replis qu’on y trouve, et qui ne paraissent pas dans le cœur d’aucun autre animal.
Ensuite, il nous pria d’observer le PÉRICARDE ou l’enveloppe extérieure du cœur, et nous y vîmes, à la faveur de nos microscopes, des millions de petites cicatrices qui semblaient avoir été causées par les pointes d’une infinité de petits dards et de flèches qu’on avait lancés contre cette membrane, quoiqu’il n’y eût pas le moindre petit orifice, à travers lequel aucun de ces traits eût percé jusqu’à la substance du cœur.
Tous ceux qui ont quelque teinture de l’anatomie savent que le PÉRICARDE contient une espèce de liqueur rougeâtre et déliée qu’on croit se former des exhalaisons qui s’évaporent du coeur, et qui s’y conservent de cette manière. Lorsqu’on vint à l’examiner, il se trouva qu’elle avait toutes les qualités de l’eau-de-vin dont on remplit les thermomètres qui servent à marquer les différents degrés de chaud et de froid qui arrivent dans l’air.
Je ne dois pas oublier ici une expérience qu’un des membres de la compagnie nous dit avoir faite avec cette liqueur, dont il avait trouvé bonne provision autour du cœur d’une Coquette qu’il avait anatomisé autrefois ; il nous assura donc qu’il avait rempli un tuyau de verre à peu près comme celui d’un thermomètre ; mais qu’au lieu de remarquer les variations de l’air, il désignait les qualités des personnes qui entraient dans la chambre où il l’avait suspendu. Il ajouta que cette liqueur montait à l’approche d’un plumet, d’un habit en broderie, d’une tête à la Titus ou d’un habit quarré, et qu’elle baissait d’abord qu’une vilaine perruque mal peignée, une paire de souliers lourds ou un habit à l’antique paraissaient dans sa maison. Il nous certifia, en outre, que, s’il venait à éclater de rire auprès de cette liqueur, elle montait de manière sensible, et qu’elle descendait au plus vite aussitôt qu’il prenait un air sérieux ; en un mot, il voulut nous persuader que, par le moyen de cette invention, il pouvait connaître s’il y avait un homme de bon sens, ou un fat dans sa chambre.
Après avoir bien épluché le péricarde et considéré la liqueur qu’il renfermait, nous en vînmes au cœur même ; la surface extérieure en était si polie, et la pointe si froide, que, lorsqu’on voulait l’empoigner, il s’échappait à travers les doigts, comme un morceau de glace ou une anguille.
Les fibres en étaient plus entrelacées que celles des autres cœurs, jusque-là que ce cœur semblait former un véritable nœud gordien, et ne pouvait avoir eu que des mouvements fort inégaux et fort irréguliers pendant qu’il exerçait ses fonctions vitales.
Lorsque nous examinâmes tous les vaisseaux qui en sortaient ou y aboutissaient, nous ne pûmes jamais découvrir qu’il y eût eu la moindre communication avec la langue, ce qui nous parut une cause très digne de remarque.
On nous fit observer en même temps que plusieurs de ces petits nerfs, qui contribuaient à faire sentir l’amour, la haine et les autres passions, n’y descendaient pas du cerveau, mais des muscles situés autour des yeux.
Je pris ce cœur dans la main pour juger du poids, et il me parut si léger que j’en conclus d’abord qu’il y avait beaucoup de vide : en effet, l’intérieur était plein de cavités et de cellules qui passaient les unes dans les autres, et qui ressemblaient à ces appartements que nos historiens attribuent au berceau de ROSEMONDE. Plusieurs de ces petits trous étaient farcis de bagatelles qu’il me serait impossible de nommer en détail ; mais je remarquerai seulement que la première chose que nous y aperçûmes, par le moyen de nos microscopes, était une perruque blonde.
Du reste, on nous dit que la dame propriétaire de ce cœur, lorsqu’elle était en vie, souffrait les poursuites de tous ceux qui lui faisaient l’amour, les entretenait tous dans l’espérance, et insinuait à chacun d’eux qu’il était distingué de autres ; c’est pour cela que nous nous attendions à voir l’empreinte d’un nombre infini de visages sur les différentes enveloppes de ce cœur ; mais nous fûmes bien surpris de n’en trouver aucun, jusqu’à ce qu’on fût arrivé au centre. Alors, nous aperçûmes un petit homme habillé de manière bizarre ; plus je le regardais, plus il me semblait que je l’avais vu quelque part, sans pouvoir me rappeler ni le temps, ni l’endroit, jusqu’à ce qu’enfin une personne de la compagnie qui l’avait examiné de plus près que les autres, nous fît voir clairement par le tour du visage, et par plusieurs de ses traits, que la petite idole ainsi placée au milieu de ce cœur était le feu petit maître dont nous venions de disséquer le cerveau.
Aussitôt que notre anatomiste eût achevé sa dissection, incapables de nous déterminer sur la nature de ce cœur si différent de celui des autres femmes, nous résolûmes d’en venir à quelques épreuves pour en découvrir la substance : on le mit alors sur des charbons ardents ; mais bien loin de se consumer, il n’en reçut pas la moindre atteinte ; d’où nous conclûmes qu’il tenait de la nature de la Salamandre, et qu’il aurait pu subsister au milieu du feu et des flammes.
Lorsque nous admirions un si étrange phénomène, et que nous formions un cercle autour du cerveau, ce cœur laissa échapper un soupir terrible, ou plutôt un éclat, et se réduisit en fumée : cet éclat imaginaire, qui me parut plus fort que celui d’un canon, m’ébranla si bien le cerveau, qu’il dissipa toutes les douces vapeurs du sommeil, et qu’il n’y eut plus moyen de me rendormir.
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(Joseph Addison, « Dissection of a Beau’s Head » et « Dissection of a Coquette’s Heart, » in The Spectator, n° 275, mardi 15 janvier 1712, et n° 281, mardi 22 janvier 1712. Traduction anonyme et frontispice, in Le Livre singulier à l’usage des esprits bisarres, Paris : chez Rainville, Debray & Pigoreau, 1801)
DESCRIPTION ANATOMIQUE DU CŒUR D’UNE COQUETTE
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Admiranda cano levium spectacula rerum.
VIRGIL.
Un de ces jours, cheminant dans la rue,
Je rencontrai mon ami Dorilas.
Il allongeait si vivement le pas,
Que je faillis échapper à sa vue.
Peut-on savoir, lui dis-je en l’arrêtant,
Quel est le but de cet empressement ?
Il prend mon bras, et garde le silence ;
Moi je le suis, ignorant son projet,
Et nous marchons. Après un long trajet
Nous arrivons dans une salle immense,
Dont tous les murs, par la mort tapissés,
Offraient aux yeux l’aspect le plus horrible.
De mon effroi jugez , s’il est possible,
Lorsque je vis, avec ordre classés,
Du corps humain les misérables restes.
Dieu ! m’écriai-je, où sommes-nous entrés ?
Éloignons-nous de ces objets funestes.
— Non, malgré vous ici vous resterez,
Et qui plus est vous me remercierez.
— Expliquez-vous. — C’est ce que je vais faire.
Vous savez bien qu’Aglaé cette nuit
Subitement termina sa carrière ;
Par son humeur inconstante et légère,
Par ses amours elle a tant fait de bruit,
Qu’à l’instant même un professeur instruit
Va disséquer le cœur de cette belle.
L’expérience est tout à fait nouvelle,
Et doit piquer la curiosité.
De m’en aller je ne fus plus tenté.
J’attendis donc avec impatience
Que le docteur commençât son travail.
Perçant la foule, à la fin il s’avance,
Tenant en main l’imposant attirail
Des instruments propres à cette affaire.
Son air est grave et sa démarche austère ;
Devant ses yeux est un double cristal,
Signe certain d’un savoir sans égal.
Son habit noir de la plus vieille forme,
Sa longue veste, et sa perruque énorme,
En font un être assez original ;
Mais d’un savant telle est, dit-on, la mise.
Enfin au gré des assistants nombreux
Sa main procède à la docte entreprise.
Je veux d’abord, dit-il aux curieux,
Vérifier en cette circonstance
Un fait nouveau, d’un intérêt majeur :
Examinons si de la langue au cœur
Nous trouverons quelque correspondance.
Après beaucoup d’inutiles efforts,
Messieurs, dit-il en ôtant ses lunettes,
Je m’en doutais ; le cœur chez les coquettes
Avec la langue est sans aucuns rapports.
Mais je poursuis ma tâche intéressante.
À peine a-t-il ouvert à nos regards
Ce cœur fameux objet de notre attente,
Que mille erreurs s’offrent de toutes parts.
Tout y paraît dans un désordre extrême ;
Les nerfs y sont mêlés comme au hasard :
Peu s’en fallut que malgré tout son art
Notre docteur ne s’y perdit lui-même.
Ce cœur (jugez de notre étonnement)
Était formé de couches différentes,
Se divisant par feuilles transparentes,
Que l’on pouvait séparer aisément
Comme on effeuille une rose naissante.
Sur chaque feuille avec éclat brillait
De quelqu’amant l’image ressemblante.
En la touchant elle disparaissait ;
Comme l’on voit cette vapeur légère
Qui se répand quelquefois sur le verre,
Se dissiper au moindre frottement.
D’états divers quel bizarre assemblage !
Mille galants de tout rang, de tout âge,
Là se voyaient unis confusément.
Hommes de loi, de finance, ou d’affaires,
Abbés, savants, artistes, militaires,
Comédiens, poètes, beaux esprits,
Tous d’être ensemble étrangement surpris.
Sur le revers, ô surprise nouvelle !
Étaient tracés plume, ruban, dentelle,
Ou d’un bonnet le contour élégant.
Vous connaissez la lanterne magique :
Lorsqu’averti par l’instrument rustique,
On fait monter ce spectacle ambulant,
Ainsi l’on voit passer rapidement
De mille objets le mélange comique :
À Jupiter succède Salomon,
Et Noé passe à côté de Pluton.
Voulant enfin achever son ouvrage,
Notre docteur, redoublant de courage,
Fait pénétrer le redoutable acier
Jusqu’au milieu de ce cœur singulier.
D’en voir le fond chacun se montre avide.
Or, devinez comment il était fait.
Vous le dirai-je ? eh bien ! il était vide.
Ces mots, gravés dans un repli secret,
Vinrent soudain s’offrir à notre vue :
Plaire, séduire, et tromper tour à tour.
C’est, m’écriai-je, une chose connue.
Combien, hélas ! de femmes sans amour
Ont dans le monde adopté ce système,
Pour le malheur de celui qui les aime.
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(G. de M. [Gabriel de Moyria], poème paru dans L’Almanach des muses, 1804, sous la signature de M. Gabriel M*** ; il a été recueilli dans le recueil Contes et nouvelles en vers, Paris : Imprimerie de P. Didot l’ainé, 1808)
DESCRIPTION ANATOMIQUE DU CŒUR D’UNE COQUETTE
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Traduction libre de l’italien de Pignotti.
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On trouve dans le Spectateur anglais le sujet qui a donné lieu à cette jolie plaisanterie ; mais il a été bien embelli par Pignotti. Nous devons regretter que ce poète agréable ne se soit pas aussi emparé d’un autre article qui précède celui-ci, dans le même ouvrage, sur l’examen du cerveau d’un petit maître ; il lui aurait peut-être suffi de le traduire en vers pour le rendre supérieur à celui dont nous offrons la traduction.
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Sexe charmant, femmes aimables, si quelquefois dans mes vers j’osai exciter la gaieté de mes lecteurs sur vos usages galants, je sais que, loin de me le reprocher, vous avez souvent ri avec moi, parce que jamais je ne m’armai du fouet de la satire pour censurer vos mœurs ou blesser votre délicatesse. Continuez, je vous en supplie, à rendre justice à mes sentiments, et croyez que mon plus vif désir sera toujours de vous être agréable.
Mais si presque toutes les femmes sont douces, aimables et décentes, il en est cependant (je vous en ai vu convenir) d’indiscrètes et d’intolérantes. Les plaisanteries les plus innocentes sont pour celles-ci des vérités dures et injurieuses ; et elles ont déclaré hautement que désormais, quelque ton que je prenne et quelque chose que je dise, je ne réussirai point à leur plaire. Cette décision sévère doit-elle m’arrêter ? Non ; je ressemblerai, si l’on veut, au villageois qui, sans s’apercevoir des cris perçants des cigales qui l’entourent, poursuit et achève tranquillement son travail.
Cependant pour satisfaire, autant qu’il est en moi, celles qui trouvent trop de folie dans mes écrits, je vais vous entretenir de choses importantes et sérieuses. Je vois tout votre étonnement.
Vous hésitez à me croire ?… Mesdames, daignez m’honorer de toute votre attention ; je vais parler… d’anatomie !
Beautés douces et sensibles, ne soyez point effrayées de mon audacieuse entreprise. Je n’affligerai point vos regards par le spectacle dégoûtant d’un amphithéâtre, et je ne blesserai point vos oreilles délicates par ces grands mots de l’art qu’il était fort inutile d’aller chercher si loin pour les rendre si difficiles à prononcer et si déplaisants à entendre.
Un médecin, mon vieil ami, me conduisit, il y a quelques jours, dans une grande salle où un habile professeur d’anatomie devait procéder publiquement à l’examen du cœur d’une jeune et jolie femme.
Durant tout le cours de sa vie, elle avait montré les plus étranges caprices dans ses idées et dans ses actions, aimant aujourd’hui celui qu’elle haïssait la veille, renonçant peu d’heures après à cette nouvelle inclination pour se prêter à une autre. On la vit toujours dans une telle agitation de sentiments qu’elle rappelait le spectacle de la mer qui, tantôt calme, tantôt caressée par les zéphyrs et souvent soulevée par les vents impétueux, varie sans cesse son aspect à nos regards.
Déjà le concours des curieux était considérable, lorsque le professeur en robe noire, longue et vénérable, la tête couverte d’une ample perruque et le nez orné de larges lunettes, ayant un regard sévère et des gestes mesurés prend ses instruments de chirurgie et commence son intéressante dissection.
Il rechercha d’abord, avec un œil attentif, s’il partait du cœur des filaments nerveux qui servissent à entretenir une communication facile et habituelle avec la langue, et si, comme les serments fréquents de la jeune dame l’avaient fait croire, il y avait eu quelque accord entre ces deux organes. Mais l’anatomiste, après s’être épuisé en vains efforts, se vit forcé à nous déclarer affirmativement qu’il n’y avait jamais eu de rapport entre le cœur et la langue de la défunte.
Je ne dois pas omettre de vous dire qu’à peine le scalpel eut-il découvert les premières voies du cœur qu’on vit un millier de filaments qui, tous entrelacés, semblaient se confondre. En les examinant avec soin, on reconnaissait que les uns étaient raccourcis, les autres étendus ; tandis que ceux-ci retenaient les mouvements, ceux-là les précipitaient. Tous les assistants convinrent unanimement que c’était-là la vraie cause de ces bizarres caprices du cœur qui les avaient tant étonnés du vivant de notre coquette, et que l’on avait si souvent comparés aux effets de la fusée qui, s’égarant dans le vague des airs, varie à l’infini ses mouvements, et qui, après s’être élevée avec majesté, s’élance subitement à droite , ensuite à gauche, et s’élève de nouveau pour éclater enfin avec fracas.
La substance du cœur était molle et légère ; elle offrait cent et cent petits conduits qui en pénétraient les diverses couches concentriques, semblables aux bulbes de certaines plantes.
Sur chacune de ces couches, on apercevait les images de ses nombreux amants, qui étaient si légèrement dessinées que l’attouchement du doigt suffisait pour les faire disparaître. On aurait pu les comparer à ces taches que forme sur le cristal ou sur le marbre poli une haleine humide.
Quel spectacle ! quel singulier assemblage offraient ces milliers de figures disparates ! des prélats, des chanoines, de jeunes clercs se trouvaient pêle-mêle avec des généraux, des magistrats, des financiers, des princes et de simples bourgeois.
Les couches du cœur ayant toutes été déroulées, le professeur parvint enfin à nous dévoiler sa partie la plus cachée, son centre. Comment croyez-vous qu’était faite cette partie dont personne jusqu’alors n’avait eu une juste idée ?… Entièrement vide ; mais dans ce vide on voyait flotter des ombres qui se succédaient avec la plus grande rapidité. C’étaient des diamants, des plumes, des carrosses, des robes, des agnus dei, des rubans ; en un mot, toutes les choses que cette jeune dame avait désirées pendant sa vie. Qu’il me soit permis de comparer ce spectacle si récréatif à celui qu’un enfant, dans les froides soirées de l’hiver, s’empresse de se procurer dès qu’il entend le son réjouissant de la vielle du porteur de la lanterne magique. Il voit des villes, des campagnes, des armées, des animaux divers, Adam notre premier père, M. Ramponeau, le soleil, la lune, etc., passer rapidement devant ses yeux ; tous ces objets lui plaisent, par cela même qu’aucun ne l’a fixé.
Le professeur approcha le cœur, objet de ses recherches, de la lumière d’une bougie placée auprès d’un miroir ; on vit à l’instant les veines qui lui étaient adhérentes se gonfler, et on entendit un petit murmure semblable à celui que laisse quelquefois exhaler le sein d’une fille timide, mais sensible ; on aperçut distinctement ensuite une petite boule légère, qui, se résolvant en fumée, se dissipa dans l’air.
Mesdames, il est essentiel de vous dire que ce cœur flottait habituellement dans une liqueur limpide et froide que contenait une substance molle. Cette liqueur avait été soigneusement recueillie, par le professeur, dans un tube de verre.
Vous avez certainement remarqué les effets de l’air atmosphérique sur la liqueur docile que contient le thermomètre ? Eh bien ! celle dans laquelle avait nagé le cœur de notre jeune dame offrait des effets presque semblables ; ce n’était cependant pas l’air précisément qui lui faisait ressentir ses influences ; il fallait, pour l’agiter diversement, varier les objets qu’on approchait d’elle. Un homme de bon sens, réfléchi, sage, modeste ou respectueux, s’avançait-il auprès de cette liqueur, elle s’abaissait aussitôt jusqu’au fond du tube, elle semblait fuir ; mais si un jeune élégant s’en approchait, elle s’élançait avec vélocité vers l’orifice du vase qui ne pouvait plus la contenir.
Cet essai ayant été répété depuis dans une assemblée de jeunes personnes des deux sexes, où le plaisir présidait, la liqueur fut dans une agitation constante, et si vive, que l’on croyait voir de l’eau bouillante. Elle était si sensible à toutes les impressions, qu’il suffisait de l’approcher d’un ruban nouveau, d’une coiffure élégante , de boucles d’oreilles à la mode, et enfin des moindres colifichets, pour la voir s’agiter à l’instant.
Je voulus faire l’acquisition de ce merveilleux instrument, et je priai un jour mon médecin de me le procurer à quelque prix que ce fût. Il rit beaucoup de ma prétendue simplicité, et il m’assura que toutes les jeunes femmes sont autant de thermomètres ou de frivolimètres de cette espèce.
Mesdames, je ne croirai jamais que mon médecin m’ait dit la vérité ; mais ce que je sais fort bien, c’est que l’on rencontre nombre de gens méchants et injustes qui, dans toutes les circonstances, cherchent à rendre tout votre sexe responsable des torts de deux ou trois d’entre vous ; ils osent dire, par exemple, que vous mettez tout le bonheur de votre vie à imiter les fleurs nouvellement écloses qui se laissent caresser par le papillon volage.
Si cependant ce que je crois impossible était, s’il était vrai que le cœur des femmes nage sans cesse dans une liqueur si légère et si surprenante, quelles louanges ne faudrait-il pas donner à celles qui, comme j’en citerais un très grand nombre, s’élevant au-dessus des sentiments vulgaires, joignent à tous les charmes qu’elles doivent à la nature, la pratique de toutes les vertus !
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(Lorenzo Pignotti, traduction anonyme [M. de Traversay], in L’Esprit des journaux, français et étrangers, tome V, deuxième trimestre, mai 1806 [Bruxelles : De l’Imprimerie de Weissenbruch] ; repris dans les Archives littéraires de l’Europe ou mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, tome neuvième, n° 25, Paris/Turingue : Xhrouet, imprimeur du Publiciste/Cotta, 1806, puis dans Le Nouvelliste français ou recueil choisi de mémoires, itinéraires, réflexions morales et critiques, etc., rédigé par Henry et Richard, tome sixième, livraison XXI, Pesth : Conrade Adolphe Hartleben, libraire, 1815. Gravure d’Albrecht Dürer, in Geoffroy de la Tour Landry, Der Ritter vom Turn, traduit par Marquart [von Stein], Bâle : 1493)
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(Pierre Bonnard, in Almanach illustré du Père Ubu (XXe siècle), 1er janvier 1901, En vente partout [Ambroise Vollard])
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Deux illustrations de Thomas Edward Donnison, in Pure Fun for Boys of All Sizes, London : Boy’s Own Paper Office, 1903
Le jeune homme nerveux, alerte et déluré, prit la chaise que je lui offrais, et dit qu’il était attaché à la rédaction du Tonnerre Quotidien. Il ajouta :
« J’espère ne pas être importun. Je suis venu vous interviewer.
– Vous êtes venu quoi faire ?
– Vous interviewer.
– Ah ! très bien. Parfaitement. Hum !… Très bien… »
Je ne me sentais pas brillant, ce matin-là. Vraiment, mes facultés me semblaient un peu nuageuses. J’allai cependant jusqu’à la bibliothèque. Après avoir cherché six ou sept minutes, je me vis obligé de recourir au jeune homme.
« Comment l’épelez-vous ? dis-je.
– Épeler quoi ?
– Interviewer.
– Bon Dieu ! que diable avez-vous besoin de l’épeler ?
– Je n’ai pas besoin de l’épeler, mais il faut que je cherche ce qu’il signifie.
– Eh bien, vous m’étonnez, je dois le dire. Il m’est facile de vous donner le sens de ce mot. Si…
– Oh, parfait ! C’est tout ce qu’il faut. Je vous suis certes très obligé.
– I-n, in, t-e-r, ter, inter…
– Tiens, tiens… vous épelez avec un i.
– Évidemment.
– C’est pour cela que j’ai tant cherché !
– Mais, cher Monsieur, par quelle lettre auriez-vous cru qu’il commençât ?
– Ma foi, je n’en sais trop rien. Mon dictionnaire est assez complet. J’étais en train de feuilleter les planches de la fin, si je pouvais dénicher cet objet dans les figures. Mais c’est une très vieille édition.
– Mon cher Monsieur, vous ne trouverez pas une figure représentant une interview, même dans la dernière édition… Ma foi, je vous demande pardon, je n’ai pas la moindre intention blessante, mais vous ne me paraissez pas être aussi intelligent que je l’aurais cru… Je vous jure, je n’ai pas l’intention de vous froisser.
– Oh ! cela n’a pas d’importance. Je l’ai souvent entendu dire, et par des gens qui ne voulaient pas me flatter, et qui n’avaient aucune raison de le faire. Je suis tout à fait remarquable à ce point de vue. Je vous assure. Tous en parlent avec ravissement.
– Je le crois volontiers. Mais venons à notre affaire. Vous savez que c’est l’usage, maintenant, d’interviewer les gens connus.
– Vraiment, vous me l’apprenez. Ce doit être fort intéressant. Avec quoi faites-vous cela ?
– Ma foi, vous êtes déconcertant. Dans certains cas, c’est avec un gourdin qu’on devrait interviewer. Mais d’ordinaire ce sont des questions que pose l’interviewer, et auxquelles répond l’interviewé. C’est une mode qui fait fureur. Voulez-vous me permettre de vous poser certaines questions calculées pour mettre en lumière les points saillants de votre vie publique et privée ?
– Oh ! avec plaisir, avec plaisir. J’ai une très mauvaise mémoire, mais j’espère que vous passerez là-dessus. C’est-à-dire que j’ai une mémoire irrégulière, étrangement irrégulière. Des fois, elle part au galop, d’autres fois, elle s’attardera toute une quinzaine à un endroit donné. C’est un grand ennui pour moi.
– Peu importe. Vous ferez pour le mieux.
– Entendu. Je vais m’y appliquer tout entier.
– Merci. Êtes-vous prêt ? Je commence.
– Je suis prêt.
– Quel âge avez-vous ?
– Dix-neuf ans, en juin.
– Comment ! Je vous aurais donné trente-cinq ou trente-six ans. Où êtes-vous né ?
– Dans le Missouri.
– À quel moment avez-vous commencé à écrire ?
– En 1836.
– Comment cela serait-il possible, puisque vous n’avez que dix-neuf ans ?
– Je n’en sais rien. Cela paraît bizarre, en effet.
– Très bizarre. Quel homme regardez-vous comme le plus remarquable de ceux que vous avez connus ?
– Aaron Burr.
– Mais vous n’avez jamais pu connaître Aaron Burr, si vous n’avez que dix-neuf ans !
– Bon ! si vous savez mieux que moi ce qui me concerne, pourquoi m’interrogez-vous ?
– Oh ! ce n’était qu’une suggestion. Rien de plus. Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Aaron Burr ?
– Voici. Je me trouvai par hasard un jour à ses funérailles, et il me pria de faire un peu moins de bruit, et…
– Mais, bonté divine, si vous étiez à ses funérailles, c’est qu’il était mort. Et s’il était mort, que lui importait que vous fissiez ou non du bruit ?
– Je n’en sais rien. Il a toujours été un peu maniaque, de ce côté-là.
– Allons, je n’y comprends rien. Vous dites qu’il vous parla, et qu’il était mort.
– Je n’ai jamais dit qu’il fût mort.
– Enfin, était-il mort, ou vivant ?
– Ma foi, les uns disent qu’il était mort, et d’autres qu’il était vivant.
– Mais vous, que pensiez-vous ?
– Bon ! Ce n’était pas mon affaire. Ce n’est pas moi que l’on enterrait.
– Mais cependant… Allons, je vois que nous n’en sortirons pas. Laissez-moi vous poser d’autres questions. Quelle est la date de votre naissance ?
– Le lundi 31 octobre 1693.
– Mais c’est impossible ! Cela vous ferait cent quatre-vingts ans d’âge. Comment expliquez-vous cela ?
– Je ne l’explique pas du tout.
– Mais vous me disiez tout à l’heure que vous n’aviez que dix-neuf ans ! et maintenant vous en arrivez à avoir cent quatre-vingts ans ! C’est une contradiction flagrante.
– Vraiment ! L’avez-vous remarqué ? (Je lui serrai les mains.) Bien souvent, en effet, cela m’a paru comme une contradiction. Je n’ai jamais pu, d’ailleurs, la résoudre. Comme vous remarquez vite les choses !
– Merci du compliment, quel qu’il soit. Aviez-vous, ou avez-vous des frères et des sœurs ?
– Eh ! Je… Je… Je crois que oui, mais je ne me rappelle pas.
– Voilà certes la déclaration la plus extraordinaire qu’on m’aie jamais faite !
– Pourquoi donc ? Pourquoi pensez-vous ainsi ?
– Comment pourrais-je penser autrement ? Voyons. Regardez par là. Ce portrait sur le mur, qui est-ce ? N’est-ce pas l’un de vos frères ?
– Ah ! oui, oui, oui ! Vous m’y faites penser maintenant. C’était un mien frère. William, Bill, comme nous l’appelions. Pauvre vieux Bill !
– Quoi ! il est donc mort ?
– Certainement. Du moins, je le suppose. On n’a jamais pu savoir. Il y a un grand mystère là-dessous.
– C’est triste, bien triste. Il a disparu, n’est-ce pas ?
– Oui, d’une certaine façon, généralement parlant. Nous l’avons enterré.
– Enterré ! Vous l’avez enterré, sans savoir s’il était mort ou vivant !
– Qui diable vous parle de cela ? Il était parfaitement mort.
– Ma foi ! j’avoue ne plus rien comprendre. Si vous l’avez enterré, et si vous saviez qu’il était mort…
– Non, non, nous pensions seulement qu’il l’était.
– Ah ! je vois. Il est revenu à la vie.
– Je vous parie bien que non.
– Eh bien ! je n’entendis jamais raconter chose pareille. Quelqu’un est mort. On l’a enterré. Où est le mystère là-dedans ?
– Mais là justement ! C’est ce qui est étrange. Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.
– C’est très curieux. Et quelle est votre opinion personnelle ?
– Dieu le sait ! Je donnerais tout au monde pour le savoir. Ce solennel et terrible mystère a jeté une ombre sur toute ma vie. Mais je vais maintenant vous dire un secret que je n’ai jamais confié à aucune créature jusqu’à ce jour. Un de nous avait une marque, un grain de beauté, fort apparent, sur le dos de la main gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé.
– Ma foi, je ne vois pas, dès lors, qu’il y ait là-dedans le moindre mystère, tout considéré.
– Vous ne voyez pas. Moi, je vois. De toute façon, je ne puis comprendre que les gens aient pu être assez stupides pour aller enterrer l’enfant qu’il ne fallait pas. Mais chut !… N’en parlez jamais devant la famille. Dieu sait que mes parents ont assez de soucis pour leur briser le cœur, sans celui-là.
– Eh bien, j’ai, ce me semble, des renseignements suffisants pour l’heure, et je vous suis très obligé pour la peine que vous avez prise. Mais j’ai été fort intéressé par le récit que vous m’avez fait des funérailles d’Aaron Burr. Voudriez-vous me raconter quelle circonstance, en particulier, vous fit regarder Aaron Burr comme un homme si remarquable ?
– Oh ! un détail insignifiant. Pas une personne sur cinquante ne s’en serait aperçue. Quand le sermon fut terminé, et que le cortège fut prêt à partir pour le cimetière, et que le corps était installé bien confortable dans le cercueil, il dit qu’il ne serait pas fâché de jeter un dernier coup d’œil sur le paysage. Il se leva donc et s’en fut s’asseoir sur le siège, à côté du conducteur. »
Le jeune homme, là-dessus, me salua et prit congé. – J’avais fort goûté sa compagnie, et fus fâché de le voir partir.
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(« An Encounter with an Interviewer, » in Lotos Leaves: Original Stories, Essays and Poems, New York : John Brougham and John Elderkin, novembre 1874. Précisons que, contrairement à la légende reçue, Mark Twain n’a jamais eu de frère jumeau ; on remarquera également que le dénouement du sketch présenté par Mark Twain à Paris en 1894, s’achevant par le suicide du malheureux reporter, semble différer sensiblement de la version originale. In Mark Twain, Contes Choisis, traduits de l’anglais par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’humour, « Collection d’auteurs étrangers, » Paris : Mercure de France, 1900. La traduction de Gabriel de Lautrec a été reprise sans mention du traducteur dans L’Humanité, journal socialiste quotidien, « Contes et nouvelles, » cinquième année n° 1379, dimanche 26 janvier 1908 ; puis dans L’Ouest-Éclair, journal républicain de la Bretagne et de l’Ouest, « Un Conte par semaine, » douzième année, n° 4508, dimanche 28 mai 1911. Chomolithographie de J. Keppler, parue dans Puck, en décembre 1885)
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(in Le Gaulois littéraire et politique, vingt-huitième année, 3ème série, n° 5137, vendredi 6 avril 1894)
UNE CONFÉRENCE DE MARK TWAIN
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Hier après midi, M. Samuel Clemens – universellement connu sous son pseudonyme littéraire de Mark Twain – a fait dans le grand concert hall de l’ambassade d’Angleterre, 39, Faubourg Saint-Honoré, une conférence en trois parties, ou plus justement une triple lecture. Deux cents personnes environ, surtout des membres de la colonie anglo-américaine, étaient venus l’entendre. Dans cet auditoire select, on remarquait la femme et la fille du conférencier, la comtesse Hoyos, femme de l’ambassadeur d’Autriche, Mme Marchesi, une partie du personnel de l’ambassade britannique et, naturellement, lord Dufferin lui-même, avec la marquise sa femme, lord Terence Blackwood, son second fils, lady Hermione Blackwood, sa fille.
Mark Twain a débuté par narrer les aventures ou plutôt les mésaventures d’une société de touristes se rendant d’Aix-les-Bains à Bayreuth ; on devine ce que le spirituel humoriste américain a tiré d’un thème pareil, ingénieusement renouvelé par la conversion de Tartarin au wagnérisme et sa naturalisation anglo-saxonne. Puis il s’est attaqué à la grammaire allemande, dont il a tiré des effets très comiques en essayant d’appliquer à la langue anglaise ses règles de verbes séparables. Enfin, dans une dernière partie, Mark Twain a débité la fameuse légende sur la manière dont il se débarrassa – non sans le réduire au désespoir et même au suicide – d’un trop zélé interviewer américain.
Dans l’intervalle des deux lectures, miss Gertrude Auld a chanté avec délicatesse une canzonetta d’Erik Mayer Hellmund.
C’est au profit de l’œuvre des Paris, British and American Schools, fondée en 1882 et placée sous le patronage de lord Dufferin, de l’archevêque de Canterbury et de quelques autres lords, qu’a eu lieu cette charmante réunion qui, tout en contribuant à l’entretien de l’école gratuite de la villa Redan (Maïakof) où la société fait instruire les enfants anglais et américains au moyen des dons volontaires, a eu pour heureux effet de faire consacrer par un auditoire parisien la réputation de l’auteur des Innocents en voyage.
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(in Le Temps, « Au Jour le jour, » trente-quatrième année, n° 12003, samedi 7 avril 1894 ; illustration de F. M. Senior pour « Pudd’nhead Wilson and those Extraordinary Twins, » in The Writings of Mark Twain, « Autograph Edition », vol. XIV, Hartford Conn. : The American Publishing Company, 1899)
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(in La Lanterne, journal politique quotidien, vingt-sixième année, n° 9489, jeudi 16 avril 1903/27 Germinal – An 111)
Les Américain ne manquent jamais d’imagination, mais tout de même, parfois, ils abusent.
C’est ainsi que les journaux yankees rapportent que des ouvriers, creusant dans le fond du lac de Speedwell, près de Morristown, ont découvert un reptile préhistorique vivant !
L’animal est long de douze pieds ; il marche sur six pattes et est muni d’une longue queue mobile qui se termine par une corne pointue.
Pendant des siècles, ajoutent les journaux, le reptile était engourdi dans un sommeil « hivernal, » tel une marmotte.
Ajoutons que (ceci ne gâte rien) ce sympahique animal s’appelle tout simplement « Trihamnulhegimarium. »
Que demander de plus ? Mais les savants américains ne se sont-ils pas tompés et n’ont-ils pas vu le terrible reptile dans un simple « piscis aprilis » ?
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(in La Justice, journal politique du matin, « Çà et là, » vingt-sixième année, n° 106, vendredi 17 avril 1903)
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(in Le Tafna, journal de l’arrondissement de Tlemcen, vingt-et-unième année, n° 2022, mercredi 6 mai 1903)
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(in Poverty Bay Herald, « Our Mail Bag, » vol. XXX, n° 9751, 23 mai 1903)
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(May Kendall, in Punch, or the London Charivari, 14 février 1885 & 24 janvier 1885)