–––––
(J-H. Rosny [aîné], illustré par Edwin Lord Weeks, in Le Figaro illustré, neuvième année, n° 17, août 1891 ; cette nouvelle a été reprise en volume, avec quelques modifications, dans le recueil éponyme, Paris : Librairie Plon, 1896)
–––––
(J-H. Rosny [aîné], illustré par Edwin Lord Weeks, in Le Figaro illustré, neuvième année, n° 17, août 1891 ; cette nouvelle a été reprise en volume, avec quelques modifications, dans le recueil éponyme, Paris : Librairie Plon, 1896)
IV
Pauvre Alicia ! Son honnête nature d’épicière s’était un peu relevée, au moment où elle racontait sa traversée épique sur le cercueil de sa mystérieuse rivale, si bien que lord Ewald s’était senti quelque regret de renoncer à une aussi belle personne ; car, si elle manquait de toute distinction dans l’esprit, ni le cœur, ni l’énergie, ni la loyauté ne lui faisaient défaut.
Malheureusement, la désinence de cette curieuse épître était par trop in piscem, et annonçait une nature incorrigible.
Il hésitait cependant sur ce qu’il allait lui répondre, lorsqu’il s’aperçut qu’il lui restait à lire le post-scriptum suivant :
P.-S. Le colis de M. Édison est resté consigné à la douane, à réclamer contre les frais. Je me suis énergiquement opposée à ce qu’on le visitât, parce que je suis sûre qu’on y aurait trouvé cette horrible femme nue, qui me ressemble, hélas ! et que ç’aurait été une honte pour moi. A. C.
« Sotte pécore ! s’écria le lord en froissant le papier. Une honte pour elle de ressembler à la Vénus de Milo ! Ô fille de Béotie ! ! »
Sur ce, il lui répondit au courant de la plume :
Ma chère Alicia,
Vous recevrez, inclus dans la présente, un chèque de 110 105 dollars 75 cents, pour solde de tout compte entre nous, et je vous laisse le choix entre le comte Coëlhos et le révérend William Johnson ; mais, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de prendre le révérend.
Avec une mise de fonds comme celle que vous vous trouvez sous la main, vous avez beaucoup de chances de prospérer à la Nouvelle-Zélande et d’y devenir millionnaire. Vous êtes une honnête fille à laquelle je serrerai toujours la main quand je vous rencontrerai ; mais, malgré votre merveilleuse beauté, vous n’êtes pas faite pour le monde. Vous avez bien fait de ne pas laisser ouvrir le colis d’Édison ; il renferme en effet une statue, mais une statue très décemment habillée. Veuillez, pour surcroît de précaution, la faire envelopper dans une nouvelle toile, bien cordée ; c’est pour cela que je vous envoie un surplus de 5 dollars 75 cents.
Je vous embrasse bien amicalement.
CELIAN EWALD.
Sur ce, il se relut et s’aperçut qu’il avait lardé la pauvre fille d’ironies cruelles, qui répugnaient à sa nature de gentilhomme.
« Bah ! dit-il, ce serait lâche, si elle le sentait ; mais son cœur est comme les faux mollets d’une danseuse, on peut le transformer en une pelote d’épingles, sans qu’il en éprouve la moindre douleur. L’essentiel est d’être débarrassé honnêtement de cette divine bécasse, et d’avoir retrouvé sa merveilleuse copie. Dans huit jours, Hadaly sera ici. »
Sur cet espoir, il cacheta sa lettre et télégraphia à la douane de Southampton pour déclarer la nature du colis et demander qu’il ne fût pas ouvert, en offrant de payer les droits les plus forts pour ce genre d’importation. Après avoir reçu une réponse affirmative, il tira sa montre. Elle marquait neuf heures ; c’était le moment d’entrer chez son hôte.
Il le trouva prêt à enfourcher son coursier, et, après un frugal déjeuner, tous deux, montés sur de vigoureux poneys, prirent le chemin qui longeait la falaise.
En juin, le Phébus britannique est aussi sérieux que charmant, et, sans être bien grandiose, ce paysage essentiellement maritime était de plus très pittoresque. La finesse, c’est ce qui distingue de l’Allemand le Saxon affiné par le Normand ; et cet affinement se retrouve dans la langue, comme dans les paysages de l’Angleterre.
Sir Guy ne se sentait pas d’aise ; la brise marine lui soufflait au visage et lui ramenait à la gorge une foule d’histoires sérieuses ou gaies, qui ne demandaient qu’à sortir. De son côté, le jeune lord était comme le barbier du roi Midas : son cœur débordait ; il fallait qu’il parlât à quelqu’un ou à quelque chose, homme, bête ou roseau.
Connaissant à fond son hôte, il n’eut pas de peine à diriger la conversation de façon à mettre sur le tapis les progrès scientifiques du siècle. Sir Guy se tenait soigneusement au courant, mais, selon son expression, il ne se laissait pas emballer. Il ne gobait pas beaucoup Édison, que lord Ewald portait aux nues. À ses yeux, cet électricien ne faisait que recueillir les fruits de ce que d’autres avaient semés. Ce fut l’occasion pour lord Ewald d’entrer en matière et de lui raconter toute l’histoire d’Hadaly. À son grand étonnement, elle n’empoigna pas du tout le brave vétéran. Après avoir bien réfléchi à la scène finale, il dit à son jeune ami : « Édison est un grand électricien, je n’en disconviens pas ; mais je ne le crois pas un grand métaphysicien. Il vous a rendu un grand service, c’est incontestable, en vous guérissant d’une manie mortelle ; mais il vous en a guéri par une autre, qui, heureusement, me semble plus facile à extirper. Cependant, je crois que lui-même n’y eût pas réussi, et il est heureux que vous ayez eu recours à moi, car vous pouvez vous attendre à subir une crise terrible de désenchantement, lorsque vous reverrez cette merveilleuse Hadaly. Comme l’a dit Édison lui-même, la scène que vous m’avez racontée a été plus effrayante qu’il ne l’avait pensé, parce que sa science y était pour bien peu de chose. Édison n’a pas voulu vous tromper. Votre Hadaly n’a joué dans cette scène, aussi gracieuse qu’effrayante, je l’avoue, que le rôle d’un phonographe assez agréablement déguisé. En somme, ce n’était qu’une poupée qui se promenait avec des fils télégraphiques attachés aux talons. Ce n’était pas elle qui vous parlait ; c’était cette mystérieuse Mrs. Anderson, et remarquez que ce nom est la traduction anglaise d’Andréide. À propos, avez-vous vu son visage ?
– Non, répondit lord Ewald. Édison m’a dit qu’elle était jeune et belle ; mais c’était pour moi un personnage secondaire, dont la voix ni les traits ne pouvaient m’intéresser bien vivement. Ses traits, je n’ai donc pas cherché à les voir, et elle n’a pas eu l’occasion de m’adresser la parole. Le seul souvenir que j’en aie gardé est celui d’une taille souple et élégante.
– Eh bien, il est à croire que vous ne lui étiez pas vous-même aussi indifférent, et que vous avez dû lui inspirer une violente passion. Édison n’en avait aucune connaissance ; aussi sa stupeur a-t-elle égalé la vôtre, lorsque vous lui avez répété votre conversation dans le parc avec l’automate. Mrs. Anderson était vivante au commencement de cette scène, si sinistre et si radieuse ; c’était elle qui vous téléphonait le rôle d’Hadaly, et, morte, son âme a continué à vous le téléphoner ; mais, délivrée des chaînes de ce monde, elle est devenue plus tendre et plus pressante. Vous avez reçu la déclaration d’amour d’une morte.
– Est-ce possible ?
– Beaucoup plus possible que tout ce que vous m’avez raconté de votre automate, auquel je ne crois guère.
– Mais, cependant, j’ai vu.
– Comme vous avez entendu. Il y a toutefois cette différence, que probablement vous entendrez de nouveau, tandis que vous ne reverrez pas l’automate, tel qu’il vous est apparu dans un rêve. Je crois donc de mon devoir de vous prémunir contre un désenchantement qui pourrait avoir des conséquences assez graves peut-être, si Mrs. Anderson ne continuait pas son rôle charitable.
– Vous croyez donc qu’elle le continuera ?
– Sans doute, si vous lui faites bon accueil ; vous avez dû voir qu’elle est humble et fière, et qu’elle a besoin d’être encouragée.
– Mais puisqu’elle est morte !
– Est-ce que la mort existe pour le savant ? La mort est une invention sociale. Nous sortons de ce monde, comme nous y entrons, sans nous en apercevoir. Notre rêve éternel continue, ici ou ailleurs, avec d’autres partenaires. Mrs. Anderson n’est donc pas morte, et vous la reverrez, j’en ai la conscience.
– Mais elle n’a plus de corps !
– Mon Dieu, elle pourrait au besoin se contenter de celui d’Hadaly, si ce n’était un embarras complètement inutile, au moins en tête à tête. Avec les amoureuses de l’autre monde, il n’y a pas de partie carrée.
– Parlez-vous par expérience ?
– Naturellement.
– Vous avez donc votre Hadaly ?
– J’ai mon Hadaly. À la sienne qui veut, pourvu qu’il en soit digne.
– Pourriez-vous me dire comment vous êtes entré en relation avec elle ?
– Certainement, mais ces choses ne se racontent pas au grand jour. Gardons ce récit pour ce soir, avec accompagnement de narghileh ; provisoirement, permettez-moi de vous expliquer scientifiquement la possibilité de ces relations. »
(À suivre)
–––––
(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er avril 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)
III
À huit heures du matin, lord Ewald fut réveillé par le téléphone placé à la tête de son lit.
« Mylord ! une lettre qui se dit pressée, criait l’instrument de son ami Édison.
– Monte, » répondit laconiquement le jeune nobleman.
Quelques minutes plus tard, une assez jolie péronnelle écossaise, fille de son suisse, lui remettait, sur le classique plateau de vermeil, un vulgaire carré de papier dont l’écriture le fit tressaillir. Il retourna l’enveloppe sous toutes ses faces ; elle était timbrée de Lisbonne, et aucun doute n’était possible sur la main qui en avait écrit l’adresse. Il y avait une redondance de titres et de fioritures calligraphiques de mauvais goût, qui défiguraient une écriture de gouvernante et décelaient impitoyablement la pauvre Alicia Clary.
Lord Ewald était de sa nature le plus doux des hommes ; cependant, il ne put retenir une exclamation de regret féroce.
« God bless me ! s’écria-t-il ; ne se serait-elle donc pas noyée ? »
Il déchira fiévreusement l’enveloppe et chercha la signature. C’était bien le placide et compliqué paraphe de son insupportable Vénus, au-dessous de your truly : ALICIA CLARY.
Voici le contenu de cette classique missive :
Mon très honoré lord,
La présente est pour vous faire savoir que, grâce à Dieu ! ma santé est bonne, et que j’espère que la vôtre n’est pas moins satisfaisante. Je suis arrivée hier, 11 juin, à Lisbonne, par une bonne brise de nord-ouest, sur le steamer américain Hesperid, parti de New York pour charger des oranges sur cette place.
Là, aussitôt débarquée, je me suis rendue chez le consul de Notre Gracieuse Majesté, pour m’informer si vous n’aviez pas péri dans le naufrage du paquebot le Wonderfull, sur lequel nous nous étions embarqués ensemble.
Cet honorable fonctionnaire, qui se nomme M. William Parker, Écossais, m’a donné d’excellentes nouvelles de votre place, car il m’a appris que Votre Grâce avait échappé au naufrage, ce dont je remercie le Seigneur. Et, en même temps, il m’a appris que vous aviez fait afficher une récompense de 20 000 dollars à quiconque vous rapporterait le grand colis de M. Édison, que vous aviez embarqué avec vous à New York. Je me suis toujours doutée qu’il renfermait cette diabolique statue de femme nue que Mrs. Anderson avait moulée sur moi, ce qui m’avait bien offusquée, car il ne me semble pas que ces pratiques païennes soient en parfait accord avec notre sainte religion ; mais Votre Grâce est si généreuse, que je n’avais pas cru devoir lui refuser cette complaisance.
Il paraît que vous teniez plus à la copie qu’au pauvre modèle, car vous n’avez fait afficher aucune récompense à celui qui vous le ramènerait.
Tout de même, je n’en veux pas à Votre Grâce, puisque c’est à moi que reviennent les 20 000 dollars pour le grand colis, et Dieu, sans doute, récompense les simples d’esprit comme votre bien humble servante, car c’est à ce grand colis que je dois la vie.
En effet, Votre Grâce a dû apprendre qu’au moment où le Wonderfull sombrait, j’ai été embarquée dans la première chaloupe avec les femmes. Étant Écossaise, c’est-à-dire pratique comme deux Anglaises, pour le moins, mon premier soin avait été de faire main basse sur tout le pain et les vivres du déjeuner qui était servi dans le roof des premières. J’avais roulé tout cela dans une serviette, et, si les autres en avaient fait autant, la catastrophe du lendemain ne serait pas arrivée.
En effet, toutes ces femmes avaient faim et regardaient mes provisions avec des yeux féroces. Voyant de quoi il en retournait, je consentis à en distribuer la moitié ; mais j’entendais me réserver le reste. Ces prétentions excitèrent la fureur de ces malheureuses, qui se précipitèrent sur moi, sans que les matelots qui dirigeaient notre embarcation pussent les retenir.
Il s’ensuivit une mêlée dans laquelle on ne se contenta pas de m’arracher mes provisions ; je fus jetée à la mer. La brise, en ce moment, était assez fraîche, et notre chaloupe filait grand largue à la voile, d’une assez bonne allure. Je fus donc rapidement dépassée, sans que personne cherchât à me repêcher.
Heureusement, un matelot compatissant m’avait jeté une bouée de sauvetage. Votre Grâce prétend que je nage comme une ondine ; je gagnai cette bouée et me tins dessus, jusqu’au moment où j’avisai quelque chose de plus confortable. C’était le colis de M. Édison. Comme il devait contenir de grandes cavités étanches, il s’était dégagé des colis qui l’entouraient et il nous avait suivis, pendant que notre embarcation se laissait aller à la dérive. Il paraît qu’il était bien lesté dans le fond, car il formait une véritable embarcation pontée, que je ne fis pas chavirer en me hissant dessus, grâce aux cordes qui y avaient été appâtées pour le manœuvrer plus facilement.
Solidement établie sur cette plateforme, par une mer très calme, je pus pêcher quelques débris faisant la même route, dont le plus précieux fut un baril d’eau, qui avait fait partie du poulailler du steamer ; puis je recueillis deux avirons abandonnés par la chaloupe, dont l’un me servit de mât et l’autre de gouvernail. Avec mon couteau-nécessaire, je découpai une voile dans la toile d’emballage du colis dont je pris les cordes.
Mes poches, que ces forcenées n’avaient heureusement pas fouillées, contenaient encore quelques conserves de viande, dans des boîtes de fer-blanc, et du chocolat préservé de la même façon. J’ai toujours été bonne ménagère. Je fis le calcul de mes provisions solides et liquides. Il y en avait au moins pour trois jours. Alors, je remerciai Dieu et j’orientai ma voile pour tâcher de rester dans le sillage de la chaloupe. Ces gens-là m’avaient jetée par-dessus bord ; mais, dans une solitude aussi lugubre, un assassin vous effraye encore moins que le néant.
Le lendemain, je trouvai l’embarcation la quille en l’air. Ces pauvres femmes avaient dû se battre encore pour un morceau de pain, et la faire chavirer. Des cadavres flottaient çà et là ; c’était horrible.
Le surlendemain, je fus aperçue et recueillie par le susdit steamer de New York, l’Hesperid, et j’eus soin de faire repêcher le colis, en promettant une récompense de 100 dollars, au nom du propriétaire.
Je fus admirablement traitée à bord, malgré le triste équipage où je me trouvais, et je fus l’objet des attentions toutes particulières d’un pair de Portugal, le comte de Coëlhos, et d’un missionnaire méthodiste, le révérend William Johnson, qui se rend dans la Nouvelle-Zélande pour évangéliser les Canaques.
Ces gentlemen m’ont fait des propositions beaucoup plus sortables qu’aucun directeur de théâtre auquel j’aie eu affaire jusqu’ici. Le comte de Coëlhos me propose 200 livres par mois, avec hôtel et voiture, si je veux me fixer à Lisbonne. Il n’est ni aussi beau, ni aussi jeune que Votre Grâce, mais il offre 100 livres de plus.
Le révérend William Johnson n’est ni riche, ni beau, ni jeune ; mais il est veuf, et il m’offre sa main avec la perspective de faire fortune à la Nouvelle-Zélande, en réunissant nos deux petits pécules.
Tout bien considéré, je crois qu’étant saine de corps et d’esprit, sans en avoir beaucoup, si j’en crois Votre Grâce, je suis moins faite pour le théâtre que pour être l’épouse d’un ministre du Seigneur, et pour l’aider à faire le salut des autres et le nôtre, en amassant un peu de pain pour ses enfants. C’est peut-être une occasion que je ne retrouverai pas.
Je suis dans la persuasion que Votre Grâce sera plus heureuse de recevoir le colis de M. Édison que son humble servante. En ce cas, j’espère qu’elle voudra bien m’envoyer à Lisbonne un chèque de 20 000 dollars, plus les 100 dollars de gratification que j’ai promis.
J’ai perdu à son service toute ma garde-robe, qui ne valait pas moins de 10 000 dollars.
Ce qui fait : 20 000 + 100 + 10 000 = 30 100 dollars.
Je n’ai jamais été auprès de Votre Grâce qu’en service provisoire, et elle m’a promis un cadeau le jour où je prendrais congé d’elle. Sous ce rapport, je m’en rapporte à sa générosité, et je puis l’assurer que, si je ne m’étais pas aperçue que Votre Grâce ne tenait plus guère à moi, je la préférerais en tout cas au révérend William Johnson et, à coup sûr, au pair de Portugal, si elle daignait porter mon allocation mensuelle à 175 livres.
En attendant votre honorée réponse, je reste votre bien humble servante.
ALICIA CLARY.
(À suivre)
–––––
(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er avril 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)
La résurrection est une idée toute naturelle :
il n’est pas plus étonnant de naître deux fois qu’une.
VOLTAIRE.
II
Aussitôt arrivé à Londres, lord Ewald écrivit à Édison pour lui demander si, ayant conservé la formule et tous les moulages d’Hadaly, il ne lui serait pas possible d’en refaire une épreuve. Le grand électricien lui répondit que, s’il avait conservé la formule et les moulages de la pauvre Alicia, il était dans l’impossibilité de ressusciter Mrs. Anderson, l’artiste mystérieuse qui était la seule et véritable intelligence d’Hadaly ; que cette poupée n’était qu’un récepteur téléphonique ; que lui, Édison, était heureux d’avoir réussi à rattacher lord Ewald à la vie par un pareil subterfuge, mais qu’il n’y avait pas autre chose à en tirer, et que sa perte lui épargnait tout simplement un désenchantement – désenchantement dont il prendrait, d’ailleurs, aisément son parti. L’essentiel était qu’il fût débarrassé de la discordance qui l’avait si terriblement choqué dans la personne d’Alicia. Pour ce qui était d’Hadaly, si elle n’avait pas été brûlée avec les bagages, son emballage était si soigné qu’elle avait dû surnager, et qu’il ne devait pas désespérer de retrouver sa Galathée en bon état. Il s’était informé auprès des gens qui l’avaient arrimée à bord. Elle avait été déposée sur le pont, au centre du navire, et cette partie avait sombré avant d’être atteinte par les flammes. Il avait donc télégraphié à tous ses correspondants de faire afficher une récompense de 20 000 dollars à qui rapporterait intact le précieux colis. La double caisse de camphrier avait été construite de façon à naviguer plusieurs mois sans qu’une goutte d’eau pût s’infiltrer à l’intérieur. Il ne doutait donc point qu’elle se retrouvât promptement, comme les fameuses bouteilles du prince de Monaco.
Cette lettre, empreinte de l’esprit pratique et droit du célèbre électricien, remit quelque espérance au cœur de lord Ewald.
Ce qui l’ennuyait, c’était de ne savoir à qui se confier dans le monde futile et terre à terre auquel il appartenait ; et cependant, il se trouvait dans une situation d’esprit où l’on se sent le besoin de se raconter à quelqu’un. Dire à un gentleman de son cercle qu’il était amoureux d’une mécanique, quelles gorges chaudes !
Fort heureusement, au club des Horses-Guards, l’un des mieux composés du monde, il retrouva un major retraité qu’il avait connu, quelques années auparavant, au Caire. Sir Guy de Veyre était un homme de cinquante-cinq ans environ, qui, jeune, avait dû ressembler à Bacchus éphèbe ; vieux, il pouvait passer pour un très beau type de Bacchus indien. Ses revenus se bornaient à sa maigre pension de major. Il vivait au club par économie, et occupait ses loisirs à des recherches archéologiques qu’il publiait dans les revues savantes.
Il avait conservé l’esprit jeune ; aussi était-il recherché des jeunes gens quelque peu sérieux, qui lui confiaient souvent ce qu’ils n’auraient osé avouer à leurs camarades. Lord Ewald savait qu’il passait pour s’occuper de sciences occultes, et qu’il avait publié sur l’ancienne magie des articles très remarqués. Il n’en parlait jamais, de peur d’être ennuyeux dans un cercle militaire ; mais il était à la disposition de tous ceux qui lui faisaient l’honneur et le plaisir de le consulter.
Lord Ewald n’eut donc aucune peine à diriger la conversation de ce côté, un soir qu’ils fumaient un cigare dans les belles allées de Regent’s Park, désertées par la haute société. Cette promenade fut suivie d’une visite au British Muséum, où sir Guy fit au lord les honneurs du tombeau de Mausole, et celui-ci profita de l’occasion pour offrir au vieux gentleman d’aller passer quelques jours au château d’Athelwood, dans lequel il avait réuni de très belles terres cuites et des bijoux rapportés de Chypre.
« Chypre ! dit le vieux gentleman. Vous me rappelez une singulière aventure, qui m’est arrivée à Paphos ; mais je vous raconterai cela là-bas. Ici, ça vous semblerait stupide ; chaque chose est faite pour être vue dans son jour. »
Sur ce, il rentra chez lui pour se munir de son léger bagage, et le lendemain, dans la soirée, le riche et le pauvre débarquaient, bras dessus, bras dessous, sur les confins de l’Écosse, à la station d’Athelwood.
Cette station se trouvait au pied de l’éminence sur laquelle se dressait orgueilleusement le vieux manoir féodal ; de l’autre côté, il dominait une falaise escarpée, au pied de laquelle battait la mer d’Irlande.
Athelwood était une demeure princière dans laquelle figuraient tous les spécimens de l’architecture, depuis le romain jusqu’au rococo du dernier siècle. Son fortuné propriétaire n’avait averti personne de sa venue ; lui et son hôte gravirent pédestrement la colline, laissant leur léger bagage à la gare. Un suisse galonné les reçut à l’arrivée, parla dans un téléphone, et immédiatement quatre ou cinq valets vinrent recevoir les voyageurs.
Cette fastueuse demeure était, dans son ensemble, sombre, incommode et même peu saine, comme la plupart de celles de son espèce ; aussi lord Ewald n’entretenait-il ses grands appartements que pour se conformer à la tradition. Il s’était aménagé une confortable garçonnière, dominant la mer de 100 mètres, dans la partie la plus pittoresque de son manoir. On y montait par un ascenseur, et l’on s’y éclairait à l’électricité. À côté d’une chambre en plein midi, réduite à des proportions humaines, s’en trouvait une dite d’« amis, » où il logea son hôte. Toutes deux étaient meublées en style Tudor, avec vitraux, glaces de Venise, et meubles qui heureusement n’étaient pas de l’époque, car ils étaient on ne peut plus confortables. Le soir, à la clarté de la lune, l’aspect en était assez Renaissance pour qu’on en eût l’élégance, sans l’incommodité.
Ce délicieux buen retiro, ménagé dans une forteresse du temps jadis, était complété par une salle à manger féerique, occupant tout l’étage supérieur d’une tour carrée faisant encorbellement sur la falaise, de sorte qu’on y était comme dans ces châteaux qui couronnaient les proues des navires de l’illustre Armada de Philippe II. Cette pièce avait été disposée à l’orientale, avec un divan en fer à cheval ; à travers ses larges baies ouvertes, la vue plongeait au loin sur l’océan, dont les lames impuissantes venaient se briser sur l’écueil de granit qui supportait toute cette massive construction féodale, repaire imprenable des anciens lords normands d’Athelwood. Mais la civilisation avait passé par là ; un téléphone faisait communiquer cette salle avec les vastes cuisines du rez-de-chaussée, et les plats y montaient par un ascenseur spécial, de sorte qu’on était servi sans être importuné par les serviteurs. Tel était le nid d’alcyon où lord Celian avait passé sa courte lune de miel avec l’insignifiante Alicia.
C’était une tout autre société, que celle du vieux major de Veyre, mais une société plus vivante, car ce vétéran était resté un solide et joyeux convive.
Le souper fut gai. Toutefois, le maître du logis, qui était sobre, ne chercha pas à le prolonger à l’anglaise, et, à neuf heures, chacun s’alla vertueusement coucher. Lord Ewald avait proposé une partie de chasse pour le lendemain ; sir Guy l’avait refusée. Comme beaucoup de gens qui ont fait la guerre, il avait en horreur ce divertissement sanguinaire qui a la prétention de lui ressembler ; mais il aimait l’exercice du cheval, que l’exiguïté de ses revenus lui interdisait à Londres, et il fut convenu que le jour suivant serait consacré à une longue chevauchée dans les environs.
(À suivre)
–––––
(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er avril 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)
Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps.
MALEBRANCHE.
I
Il y a un peu moins d’un an, le monde littéraire était convié à une représentation singulière. Un simple particulier avait loué la salle de la Renaissance, pour y faire jouer, par une troupe de province, un pamphlet dialogué intitulé Maria Stella.
De ce pamphlet, je ne dirai rien, sinon qu’on s’attendait à de fortes tempêtes dans la salle, bien qu’on n’y fût admis que sur carte d’invitation nominative. Ces prévisions ne se réalisèrent point. De toutes les sociétés parisiennes, le monde littéraire est encore, aujourd’hui, le moins mal élevé. Aussi, bien que ce fussent des excentriques qui dominassent dans ce public non moins extraordinaire que la pièce, il n’y eut ni gros mots, ni voies de fait, et l’on n’échangea que des altercations suffisamment attiques.
Vivant depuis bien longtemps en ermite, j’aurais sûrement perdu le plus grand charme d’un spectacle qui n’était pas sur la scène, si le hasard ne m’avait placé entre d’aimables boulevardiers connaissant à fond leur tout-Paris.
D’une part, c’était le poète marseillais, Clovis Hugues, avec son héroïque épouse ; de l’autre, M. Bonnetain, reporter théâtral du Figaro, que je connaissais pour lui avoir parlé une fois. Ces voisins furent d’une courtoisie qui ne laissait pas de m’étonner un peu de la part du poète marseillais, véritable type de faune de l’époque préhistorique, et cependant c’était le plus complaisant.
À l’heure des entractes, au moment où tout l’orchestre se retournait et quel orchestre ! si quelque visage extraordinaire me frappait, je n’avais qu’à m’adresser à lui pour savoir immédiatement le nom de son propriétaire.
Or, il en fut un qui n’attira pas seulement mon attention, mais celle de toute la salle. C’était celui d’un homme grand et élégant, aux traits nobles et fins, empreints d’une singulière mélancolie. Il n’y avait de bizarre en lui qu’une épaisse chevelure grisonnante, en coup de vent. Cette excentricité n’était pas d’un gentleman, mais pouvait être d’un gentilhomme.
En effet, l’inconnu me rappelait, quoique plus jeune et plus svelte, une glorieuse épave de l’époque romantique que j’avais souvent rencontrée dans le faubourg Saint-Germain, au temps de ma jeunesse : Barbey d’Aurevilly. Il me sembla que l’homme que j’avais en face de moi devait être de la même famille d’écrivains, et comme tout ce qui est excentrique a le don d’intéresser les femmes, ce fut instinctivement à ma voisine que je demandai le nom de l’inconnu.
« Villiers de l’Isle-Adam, » répondit-elle sans rien ajouter, comme si je devais savoir le reste.
Je ne savais rien du tout du Villiers de l’Isle-Adam que j’avais sous les yeux, mais, en revanche, j’ai touché quatre fois dans ma vie à l’île de Rhodes, et j’ai vu encore debout cette église de Saint-Jean qui fit explosion, il y a trente ans, avec la poudre enfermée dans ses souterrains, à l’insu de tout le monde. Or, c’était Philippe Villiers de l’Isle-Adam, issu d’une des plus anciennes familles de France, qui avait défendu Rhodes contre les Turcs en 1522, en qualité de quarante-troisième grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et il avait dû capituler faute de poudre. On avait accusé de trahison un commandeur de la langue de Portugal, qui avait été jugé, condamné et exécuté de ce fait, et au bout de près de quatre siècles, le hasard était venu confirmer ce jugement. Des poudres avaient été dissimulées sous l’église de Saint-Jean, dans des souterrains inconnus de tout le monde. Des maraudeurs turcs avaient découvert des barils qu’ils croyaient sans doute pleins d’or ; ils en approchèrent une lumière qui y mit le feu. Quoique cette poudre datât de quatre siècles, l’explosion fut telle qu’elle pulvérisa une bonne partie de la ville, la plus curieuse. Aujourd’hui, il ne reste plus de l’église Saint-Jean qu’un vaste entonnoir qui ressemble au cratère d’un volcan.
Six mois après la représentation de Maria Stella, j’appris la mort du descendant plus ou moins authentique de Philippe de Villiers. De son vivant, sa réputation n’avait pas franchi les limites de son cercle. J’ai remarqué qu’il en est ainsi de presque tous les écrivains gentilshommes. Alfred de Musset a eu toutes les peines du monde à se faire connaître avant sa mort, malgré l’un des plus beaux genres poétiques dont puisse s’enorgueillir l’humanité, et, malgré un talent de premier ordre, Barbey d’Aurevilly, son contemporain, n’a été véritablement connu qu’après sa mort.
Je crois qu’il n’est pas difficile de rendre compte de cette apparente anomalie. Le public ne demande pas mieux que d’être juste ; quoique ce soit depuis longtemps l’esprit ultra-démocratique qui domine chez lui, on ne peut pas dire qu’il soit l’esclave d’aveugles préjugés, lorsqu’il laisse croupir dans l’obscurité, et souvent dans l’abandon, des hommes de la trempe de Villiers de l’Isle-Adam. Ni Barbey d’Aurevilly, ni Alfred de Musset ne sont morts riches. La raison en est singulière au premier abord, puisqu’ils écrivaient pour les riches.
Malheureusement, le nombre en est si restreint, que l’on se ruine en écrivant pour eux. De même que les petits ruisseaux font les grandes rivières, ce sont les petits sous qui font les millions en littérature. Aussi le seul Mécène de notre siècle est-il Sa Majesté tout le monde. Or, si cette majesté ne méprise pas le génie, elle met vingt ans à comprendre ce que les esprits cultivés saisissent du premier coup. Le chef-d’œuvre de Barbey d’Aurevilly a été démarqué par Ohnet et s’est vendu à des centaines d’éditions, tandis que l’original n’a rien rapporté à son auteur et n’a été connu qu’après son imitation. Il est vrai que les gloires posthumes restent, tandis que des autres on peut dire : Morte la bête, mort le venin. Triste consolation pour des âmes d’élite telles que celle de Villiers de l’Isle-Adam !
Et cependant, lorsque j’ai lu son Ève future, c’est-à-dire l’une des productions les plus savantes et les plus subtiles de notre époque, lorsque surtout je l’ai lue dans un recueil populaire, ce qui m’a le plus étonné, c’est qu’une œuvre d’une intelligence aussi difficile, d’une psychologie aussi délicate ait pu avoir un pareil succès, même posthume, car les analyses qu’on en avait données prouvaient péremptoirement que ceux qui en avaient rendu compte n’en avaient pas compris le premier mot.
En effet, Villiers de l’Isle-Adam n’est pas seulement gentilhomme et chrétien comme Barbey d’Aurevilly, il est, de plus, spiritualiste et psychologue, comme ne l’est pas Bourget. Certes, on ne l’aurait pas lu s’il n’avait pas mis en scène Édison et s’il n’avait pas enveloppé ses fines études ontologiques dans une sorte de linceul spiritiste, qui est une véritable mystification pour le lecteur vulgaire, mais une mystification à laquelle il se laisse prendre, parce qu’elle l’irrite et le force à lire ce qu’il en croit comprendre.
Sous ce rapport, Villiers de l’Isle-Adam procède directement d’un autre écrivain gentilhomme qu’il a étudié à fond, Edgar Poe ; avec cette différence qu’il pénètre bien plus profondément que lui dans les arcanes intimes du moi. Aussi le laisserait-on de côté, si l’on ne croyait retrouver en lui la science vulgairement appliquée de Jules Verne. Mais les vulgarisations de ce dernier écrivain sont à l’usage des enfants, tandis qu’il faut être terriblement adulte et terriblement pénétrant pour saisir la pensée intime qui se dégage du mécanisme de l’Ève future, et, si jamais ce livre est tombé sous les yeux d’Édison, je doute fort que cet apôtre du réalisable en ait compris le premier mot.
Aussi me semble-t-il indispensable, pour le but que je me suis proposé, de l’analyser en quelques lignes qui inspireront, je l’espère, le désir de lire l’original. Indépendamment du fond, qui est de premier ordre, il se recommande par un style sobre, élégant et nerveux comme celui d’Edgar Poe, sans qu’on puisse y rien découvrir qui tienne du pastiche. L’expression est amenée par la pensée et elle se trouve toujours à sa hauteur. C’est le plus grand éloge qu’on puisse faire de l’écrivain et d’un écrivain.
L’auteur débute par un portrait d’Édison, qui prouve qu’il n’est pas sa dupe. L’inventeur du phonographe et du téléphone a été surfait. C’est, avant tout, un Yankee, esclave du pratique. Il est à la tête d’une société fondée pour exploiter ses inventions et surtout celles des autres, auxquelles il donne une valeur marchande toute spéciale, en les publiant comme de lui. Ce genre de collaboration a donné de trop beaux résultats dans la littérature, pour qu’on ne l’appliquât pas à l’industrie. Ce mercantilisme quand même n’empêche pas le célèbre électricien de posséder des qualités de premier ordre, dont la première est une sincérité sans limite, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres. Aussi, je ne crois pas que le beau livre de Villiers de l’Isle-Adam lui inspire jamais le désir de fabriquer une Andréide, d’après les plans si étudiés de l’écrivain français.
Il sait bien que c’est une chimère, mais cette chimère, l’auteur a réussi à la rendre si vraisemblable, que son livre trouve des lecteurs en dehors du monde savant.
Quoi qu’il en soit, pour cette fois, Édison, au lieu d’exploiter, se trouve exploité, et cette mystification n’est pas l’une des moins ingénieuses d’une œuvre qui est le comble de l’ingéniosité. Quant à moi, si j’étais riche, je chargerais un mécanicien et un électricien de premier ordre de construire une Andréide d’après les indications de Villiers de l’Isle-Adam ; il échouerait à coup sûr, mais cet échec serait instructif.
Maintenant, essayons, en quelques pages, de donner une idée d’une œuvre aussi touffue.
Un jeune lord, du nom de Celian Ewald, a rencontré sur son chemin une Écossaise peu cruelle qui, chassée de sa famille par une aventure scandaleuse, est venue à Londres pour essayer d’exploiter, sur les planches, une merveilleuse beauté dont elle n’a qu’une vague conscience. En attendant, elle accepte lord Ewald, parce que, lui dit-elle ingénument, elle espère qu’il lui fera un beau cadeau quand il la quittera.
Bref, c’est une âme de dinde dans un corps de déesse. Ce contraste shoking finit par exaspérer le beau gentilhomme, qui est amoureux du corps de sa maîtresse, et essaye vainement d’y découvrir une âme.
Miss Alicia Clary reste, en dépit de tous ses efforts, d’une bêtise amère, et si encore elle n’était que bête ! « Mais elle est atteinte de ce prétendu bon sens négatif dérisoire, dont les observations ne portent jamais que sur des réalités insignifiantes, sur celles que leurs passionnés zélateurs appellent emphatiquement les choses terre à terre. » Ainsi s’exprime l’écrivain gentilhomme. Zola dirait crûment : nature épicière ; mais Villiers de l’Isle-Adam est tout le contraire d’un réaliste, et cette réaction est chez lui, en ce moment, un charme de plus.
Quoi qu’il en soit, cette dissonance finit par agacer tellement lord Ewald, qu’il a pris le parti de se brûler la cervelle.
Il raconte ses peines à Édison, auquel il a rendu jadis un service signalé.
« Mais, lui dit celui-ci, vous ne vous apercevez pas que cette femme serait l’idéal féminin pour les trois quarts de l’humanité moderne. Ah ! quelle bonne existence des milliers d’individus mèneraient avec une telle maîtresse, étant riches, beaux et jeunes, comme vous.
– Moi, j’en meurs, dit lord Ewald, comme à lui-même, et c’est, par analogie, ce qui constitue en moi la différence entre le pur-sang et les chevaux vulgaires. Ah ! qui m’ôtera cette âme de ce corps ?
– Eh bien ! c’est moi, dit l’électricien. Mais n’oubliez pas qu’en accomplissant votre ténébreux souhait, je ne cède qu’à la nécessité. »
Sur ce, il montre au seigneur anglais un bras de femme d’une admirable perfection, qui semble fraîchement coupé ; il lui ordonne de lui serrer la main ; cette main répond à sa pression ; ce bras, c’est l’électricité qui l’anime. C’est un fragment d’Andréide, ou si vous voulez, d’une imitation humaine.
L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse pas physiquement le modèle. La science a multiplié ses découvertes, les conceptions métaphysiques se sont affinées, il nous est permis de réaliser désormais de puissants fantômes, mystérieuses présences mixtes, dont les devanciers n’eussent même jamais tenté l’idée, dont le seul énoncé les eût fait sourire douloureusement à l’impossible. « Eh bien, puisque cette femme vous est si chère, je vais lui ravir sa propre présence. Je vais vous démontrer, mathématiquement et à l’instant même, comment, avec les formidables ressources actuelles de la science, et ceci d’une manière glaçante peut-être mais indubitable, comment je puis me saisir de la grâce de cette femme, de son geste, des plénitudes de son corps, de la senteur de la chair, du timbre de sa voix, du ployé de sa taille, de la lumière de ses yeux, du reconnu de ses mouvements, de la personnalité de son regard et de ses traits, de son ombre sur le sol, de son apparaître, du reflet de son identité ; enfin, je serai le meurtrier de sa sottise, l’assassin de son animalité triomphante. Je vais d’abord réincarner toute cette extériorité qui vous est si délicieusement mortelle en une apparition dont la ressemblance et le charme humains dépasseront votre espoir et tous vos rêves ! Ensuite, à la place de cette âme qui vous rebute dans la vivante, j’insufflerai une autre sorte d’âme, moins consciente d’elle-même (et encore qu’en savons-nous ? et qu’importe !) mais suggestive d’impressions mille fois plus belles, plus nobles, plus élevées… J’arrêterai au plus profond de son vol la première heure de ce mirage enchanté que vous poursuivez en vain dans vos souvenirs ; et la fixant presque immortellement, entendez-vous ? dans la seule et véritable forme où vous l’avez entrevue, je tirerai de la vivante un second exemplaire transfiguré selon vos vœux ! Je doterai cette ombre de tous les chants d’Antonia du conteur Hoffmann, de toutes les mysticités passionnées de la Ligeia d’Edgar Poe, de toutes les séductions ardentes de la Vénus du puissant musicien Wagner. Enfin, pour vous racheter l’être, je prétends pouvoir et vous prouver d’avance encore une fois, que positivement je le puis, faire sortir du limon de l’actuelle science humaine, un être fait à notre image, et qui nous sera, par conséquent, ce que nous sommes à Dieu. »
« Peste ! a dû se dire le grand électricien, si jamais ce livre lui est tombé sous les yeux, quelle ironie ! et comme il se moque de nous ! »
Mais combien de braves bourgeois ne croient pas en Dieu, et croient que la science moderne a de ces puissances-là !
Aussi le bon Villiers de l’Isle-Adam est-il rangé parmi les mystiques, lorsqu’il n’est qu’un délicieux mystificateur de la race d’Hamilton.
« Quoi ? réplique lord Ewald, vous pouvez reproduire l’identité d’une femme, vous né d’une femme !
– Mille fois plus identique à elle-même qu’elle-même, oui certes ! puisque pas un jour ne s’envole sans modifier quelques lignes du corps humain. Est-ce qu’on se ressemble jamais à soi-même ? Alors que cette femme, vous et moi-même, nous avions d’âge une heure vingt, étions-nous ce que nous sommes ce soir ? Se ressembler ! Quel est ce préjugé des temps lacustres ou troglodytes !
– Vous la reproduirez avec sa beauté même, sa chair, sa voix, sa démarche, son aspect enfin ?
– Avec l’électro-magnétisme et la matière radiante, je tromperais le cœur d’une mère, à plus forte raison la passion d’un amant. Tenez, je la reproduirai d’une telle façon que si, dans une douzaine d’années, il lui est donné de voir son double idéal demeuré immuable, elle ne pourra le regarder sans des pleurs d’envie et d’épouvante.
– Mais entreprendre la création d’un tel être, murmura lord Ewald pensif, il me semble que ce serait tenter Dieu.
– Aussi ne vous ai-je pas dit d’accepter ! répondit à voix basse, et très simplement, Édison.
– Lui insufflerez-vous une intelligence ?
– Une intelligence ? non ; l’intelligence, oui. »
À ce mot titanien, lord Ewald demeura comme pétrifié devant l’inventeur ; tous deux se regardèrent en silence.
Une partie était proposée, dont l’enjeu était scientifiquement un esprit.
Sur ce, le moderne nécromant introduit le lord dans un profond souterrain où il dissimule sa nouvelle Galatée ayant déjà les apparences de la vie, sauf la tête qui est cachée sous un voile noir. Elle cause, marche, leur offre du xérès. Subitement, Édison lui ordonne de se coucher sur une table de dissection, pour montrer au lord son anatomie interne. La partie la plus curieuse est assurément l’appareil vocal. C’est un phonographe perfectionné, capable d’une conversation de sept heures, variable d’après un clavier qui se trouve dissimulé dans un collier. Chaque pierre de ce collier répond à un état de l’esprit.
« Mais après ? dit lord Ewald.
– Après, reprend l’impitoyable électricien, je vous défie bien d’en tirer autant de votre Alicia Clary en chair et en os.
– Enfin, ce n’est pas un être cependant, objecte lord Ewald tristement.
– Oh ! les plus puissants esprits se sont toujours demandé ce que c’est que l’être en soi. Hegel, en son prodigieux processus antinomique, a démontré qu’en l’idée pure de l’être, la différence entre celui-ci et le pur néant n’était qu’une simple opinion. L’Andréide seule résoudra du moins la question de son être, je vous le promets.
– Par des paroles ?
– Par des paroles.
– Mais, sans âme, en aura-t-elle conscience ?
– Pardon : n’est-ce pas précisément ce que vous demandiez en vous écriant : Qui m’ôtera cette âme de ce corps ? Vous avez appelé un fantôme identique à votre jeune amie, moins la conscience dont celle-ci vous semblait affligée. L’Andréide est venue à votre appel. Voilà tout. »
Lord Ewald, tout à fait grisé par cette magie de la science, consent à tenter l’expérience complète. On fait venir la malheureuse Alicia. Sous prétexte de faire sa statue en pied, une artiste mystérieuse lui vole son apparence par le moyen de la photosculpture, tandis que l’on fait copier scrupuleusement ses toilettes, et surtout certaine robe bleue qui lui va à ravir. La pauvre créature se prête docilement à ce pillage de son être. Cependant, si obtuse que soit son intelligence, au dernier moment, elle a comme un pressentiment.
Enfin, tout est prêt pour l’épreuve solennelle. Hadaly, c’est le nom de l’Andréide, doit être présentée le soir même.
« Vous ne la reconnaîtrez pas, dit Edison ; c’est plus effrayant encore que je ne croyais.
– Eh bien, messieurs, leur crie en entrant miss Alicia Clary, est-ce que vous conspirez, que vous parlez à voix basse ? Et cependant, ajoute-t-elle, j’ai à parler à lord Ewald, j’ai quelque chose sur le cœur ; vous m’avez donné à entendre, par un mot très surprenant, je ne sais quelle énigme absurde. Permettez que nous fassions un tour de parc. »
Lord Ewald consent d’assez mauvaise grâce. Habitué à l’entendre ressasser des niaiseries intéressées ou banales, il en attend avec patience quelques nouveaux spécimens. Et cependant, si le magicien avait trouvé le secret de dissoudre un peu le voile de poix qui obscurcissait le maussade esprit de cette belle personne ! Mais elle se taisait, n’était-ce pas déjà beaucoup ?
Tout à coup elle lui dit : « Je vous trouve triste depuis quelques jours ; n’avez-vous rien à m’apprendre ? Je suis une meilleure amie que vous ne pensez. »
Stupeur de lord Ewald ; il lui passe un bras autour de la taille et, entraîné par une illusion d’autrefois, il se met à lui parler d’amour. Elle ne l’interrompt point comme d’habitude par quelque stupidité. A-t-elle compris, pour la première fois, le doux et brûlant murmure de ces propos passionnés ? Une larme coule tout à coup du bout de ses cils sur ses joues pâles.
« Ainsi, tu souffres, dit-elle, et c’est par moi ?
– Ô mon amour ! » murmure lord Ewald éperdu.
Cette seule parole humaine avait suffi pour y réveiller on ne sait quelle espérance.
« Ah ! insensé, je rêvais le sacrilège d’un jouet, dont le seul aspect m’eût fait sourire. J’en suis sûr. Ô ma bien-aimée, je te reconnais, tu existes, ton cœur bat. »
Il n’achève pas. Alicia Clary se lève, et, appuyant sur ses épaules ses mains chargées de bagues, dont chacune est la touche d’un clavier :
« Ami, dit-elle d’une voix inoubliable, ne me reconnais-tu pas ? Je suis Hadaly.
– Non ! répond lord Ewald ; qui es-tu ?
– Ne te souviens-tu pas, dit-elle, de ces instants où, voilé par une demi-veille et sur le point d’être ressaisi par les pesanteurs de la raison et des sens, l’esprit est encore tout imbu du fluide mixte de ces rares et visionnaires sommeils ? Tout homme en qui fermente dès ici le germe d’une ultérieure élection et qui sent bien déjà ses actes et ses arrière-pensées tramer la chair et la forme future de sa renaissance, ou, si tu veux, de sa continuité, cet homme a conscience en et autour de lui, tout d’abord de la réalité d’un autre espace inexprimable, et dont l’espace apparent où nous sommes enfermés n’est que la figure. Ce vivant éther est une illimitée et libre région, où, pour peu qu’il s’attarde, le voyageur privilégié sent se projeter, sur l’intime de son être temporel, l’ombre anticipée et avant-courrière de l’être qu’il devient. Une affinité s’établit donc entre son âme et les êtres encore futurs pour lui de ces occultes univers contigus à celui des sens ; et le chemin de relation où le courant se réalise entre ce double monde n’est autre que le domaine de l’esprit que la raison, exultant et riant dans ses lourdes chaînes pour une heure triomphale, appelle avec un dédain vil, l’IMAGINAIRE. »
C’est là que vit ce qui fut, ce qui sera, en d’autres termes, les âmes en retrait d’emploi. Ce sont ces êtres réduits à leur quintessence qui s’agitent dans la rare fiction du rêve ou de la rêverie. Ils n’ont pas d’yeux pour regarder ; n’importe, ils regardent par un chaton de bague, par le brillant d’un bouton. Ils n’ont pas de poumons pour parler, mais ils s’incarnent dans la voix du vent ou le craquement d’un meuble. Ils n’ont pas de formes ni de visages visibles ; ils s’en font avec les plis d’une étoffe, les figures d’un cadre ou d’un album, et le premier mouvement de l’âme est de les reconnaître.
Rien n’est admirable comme tout ce merveilleux discours d’Hadaly, surtout lorsqu’elle s’écrie en terminant : « Oh ! ne te réveille pas de moi ! Ne me bannis pas sous un prétexte que la raison traître, qui ne peut que m’anéantir, déjà te souffle tout bas. Qui suis-je ? me demandais-tu. Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de ta libre volonté. Attribue-moi l’être ; affirme-toi que je suis ! renforce-moi de toi-même et, soudain, je serai tout animée à tes yeux du degré de réalité dont m’aura pénétrée ton vouloir créateur. Comme femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras. Tu songes à la vivante ? Compare. Déjà votre passion lassée ne t’offre même plus la terre – moi, l’impossessible, comment me lasserai-je de te rappeler le ciel ? »
Il est inutile de décrire la stupeur de lord Ewald vis-à-vis d’une poupée si singulièrement stylée. N’est-ce qu’un phonographe muni de rouleaux pour sept heures de conversation ? Qu’importe ! Il promet à l’Andréide de renoncer au suicide, et ils se donnent rendez-vous dans son château patrimonial. Mais, comme il est impossible de faire voyager ensemble Alicia et sa réédition si heureusement corrigée, Hadaly, qui vit et meurt à volonté, fera la traversée dans un superbe cercueil en ébène, enfermé lui-même dans une caisse de camphrier rembourrée de coton.
L’étrange couple va retrouver Édison, qui emballe soigneusement son chef-d’œuvre. Auparavant, il détache de ses talons deux fils métalliques, très fins, qui lui permettaient de circuler dans le souterrain ou dans le parc, sans cesser d’être en communication avec un récepteur de téléphone, car, aux yeux d’Édison, Hadaly ne pouvait être autre chose. Cependant, il y a, dans les paroles prononcées par le fantôme, des choses qu’il ne s’explique point. Dès qu’il a expédié lord Ewald et son cercueil, il entre dans un cabinet où se trouvait son auxiliatrice, c’est-à-dire la jeune dame qui avait exécuté, par le moyen de la photosculpture, la statue de miss Alicia. C’était elle qui, au moyen des deux fils invisibles pour lord Ewald, faisait parler et mouvoir l’automate. Or, Édison la retrouve morte, son récepteur à la main. C’est son esprit qui s’est servi du mécanisme de l’électricien pour causer avec lord Ewald.
Quelques jours plus tard, Édison apprend, par les journaux, que le paquebot qui portait lord Ewald et ses deux femmes a sombré en mer à la suite d’un incendie. Il a essayé, vainement, d’arracher le cercueil aux flammes, sans se préoccuper autrement de la pauvre Alicia Clary, qui s’est embarquée dans une chaloupe, toute seule, et a chaviré avec elle.
Le lord est sauvé par un paquebot français. À la première station télégraphique, il reçoit un télégramme d’Édison, auquel il répond : – Ami, c’est de Hadaly seule que je suis inconsolable, et je ne prends le deuil que de cette ombre. – Adieu, lord Ewald.
Ainsi finit cette œuvre charmante et saisissante, interrompue par la mort de l’auteur, car Hadaly a donné rendez-vous à lord Ewald dans son château, et elle s’y serait certainement rendue, si son second auxiliateur n’était mort, comme sa première auxiliatrice.
Quel pouvait être le plan de cette seconde partie ? Il est assez clairement indiqué par le contraste même du lieu qu’a choisi l’auteur. La première se passe dans le Nouveau Monde, nouveau à toute espèce de titres, et chez son représentant le plus en vogue, Édison. La seconde aurait eu pour théâtre tout ce que l’ancien monde possède de plus féodal, un château de la vieille Angleterre, dans lequel tout aurait été à l’avenant.
Je ne doute point que Villiers de l’Isle-Adam ne préférât le vieux monde à l’actuel, qui lui a si chichement mesuré sa place. C’est sur ces données qu’il m’a paru curieux de composer le canevas de la seconde partie de l’Andréide. Naturellement, elle sera mauvaise ; mais les dilettanti du monde de l’imaginaire y trouveront encore quelque chose à glaner.
(À suivre)
–––––
(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er mars 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)
–––––
(Bibliothèque de Monsieur N)
L’AUTOMATE
_____
RÉCIT TIRÉ D’UN PALIMPSESTE
DÉCOUVERT ET TRADUIT
PAR
RALPH SCHROPP
Le cœur est tout.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
Pendant un séjour prolongé dans le midi de la France, au château de Beauregard, situé au milieu d’un pays montueux et idéalement pittoresque, nous employâmes de longues heures à fureter dans les rayons de la vaste et riche bibliothèque de ce vieux manoir. Les livres et manuscrits qu’elle renferme en si grand nombre proviennent, pour la plupart, d’un ancien couvent construit dans le voisinage. Mais, de ce spacieux monastère, il ne reste aujourd’hui que des murs en ruines. Les voûtes sous lesquelles de nombreux et vénérables moines, aux cheveux argentés, cheminaient lentement en récitant les heures ont subi l’action destructrice du temps : désertes et silencieuses, on ne voit plus que des plantes grimpantes qui en dissimulent les crevasses. Plus la moindre trace des étroites cellules qui ont vu naître tant de manuscrits, parfois si précieux !
Un jour, en étendant nos curieuses recherches jusqu’aux archives du château, nous trouvâmes un parchemin roulé, couvert de moisissures et piqué par la poussière des siècles. À la suite d’un examen attentif, nous reconnûmes un palimpseste. En nous efforçant de deviner quels fragments précieux de littérature latine ou grecque pouvaient bien receler ces feuilles, dont les premiers caractères avaient été lavés pour faire servir une seconde fois le parchemin, nous lûmes d’abord involontairement le nouveau texte que l’on y avait superposé. Le latin en était des plus défectueux, mais le récit qu’il contenait fixa, dès les premières lignes, toute notre attention.
Nous en donnons ici une traduction aussi fidèle que possible, eu égard aux altérations que le temps a fait subir à l’original. Des mots effacés ou devenus illisibles ont dû être rétablis. Le moine THEODOLUS, dont le nom figure au bas du manuscrit, semble avoir été un homme du monde avant son entrée dans les ordres. Il a probablement composé cette intéressante histoire d’après les souvenirs qu’on en conservait dans le cloître, et sur la relation qui sans doute en avait été faite par les deux moines mentionnés vers la fin du récit qui va suivre.
Nice-Maritime, le 28 novembre 1878.
R. S.
L’AUTOMATE
_____
Le cœur est tout.
ALBERT-LE-GRAND, le pieux dominicain, le magicien célèbre, venait d’achever son fameux automate. Avec joie, il considérait son ouvrage, fruit de longues veilles et de pensées profondes. Il avait dû sacrifier à des essais innombrables la meilleure partie de sa vie ; maintenant, presqu’arrivé au terme de sa carrière, la vue de son œuvre le consolait de ses peines passées et des difficultés infinies qu’il avait eues à vaincre. Une réussite des plus complètes avait dépassé son attente et couronné ses désirs. Il était parvenu à exécuter dans la perfection l’idéal qu’il portait en lui depuis le temps de sa jeunesse, alors qu’il terminait ses études à Padoue.
Homunculus, – c’est ainsi que le nouveau Prométhée avait baptisé sa création, – ne laissait rien à désirer. Il ressemblait à s’y tromper à un homme véritable, composé de chair et d’os. Aussi, pour tracer son portrait, n’est-ce point un automate, mais un mortel célèbre que l’on va décrire.
Albert-le-Grand ne possédait dans son âme, en sa qualité de savant, aucune trace du souffle divin de l’artiste ; aussi sa création, purement mécanique, manquait-elle absolument de l’empreinte du beau. Il s’était contenté de copier un visage humain et de reproduire avec exactitude la nature, sans songer le moins du monde à la poétiser. Les traits qu’il était parvenu à imiter, étaient passablement réguliers et assez agréables ; cette physionomie plaisait davantage, à divers égards, que s’il avait choisi pour modèle certaines figures plastiques, mais vides d’expression, telles qu’on en rencontre dans la société et dont l’aspect engendre bientôt la lassitude. On pouvait laisser reposer les yeux sur le visage de l’automate sans éprouver ni fatigue, ni répulsion, et l’on revoyait toujours cette physionomie avec un égal plaisir. Son teint n’était ni pâle, ni coloré, et, dans son ensemble, Homunculus ne se faisait remarquer ni par une taille excessive, ni par un embonpoint exagéré. C’était l’image d’un de ces hommes comme on en compte par milliers, gens qui passent inaperçus, ne donnant aucune prise à la critique, mais n’excitant non plus aucune admiration.
Son créateur et maître l’avait fait habiller à la dernière mode du temps : sous le rapport de l’élégance, son extérieur était irréprochable. À l’aide d’un mécanisme ingénieux et bien imaginé, secret de son inventeur, Homunculus exécutait avec facilité et avec grâce tous les mouvements indispensables à la vie matérielle. Tout en lui était réglé et étudié à tel point qu’il n’aurait jamais pu, dans sa sphère d’action, heurter ou froisser, par des manières brusques et irréfléchies, les personnes même les plus susceptibles.
Grâce à des rouages que l’auteur seul pouvait mettre en mouvement et en repos, les pensées d’Homunculus prenaient l’empreinte du caractère, de l’esprit et des sentiments de la personne qui lui adressait la parole. De cette façon, il se trouvait toujours en harmonie parfaite avec son interlocuteur, et dès les premiers mots il faisait l’impression la plus favorable.
Quoique superficielle, l’instruction de l’automate avait été bien dirigée et elle suffisait à ses besoins. Il possédait des notions de toutes choses, et, comme ses ressources mécaniques ne pouvaient lui faire défaut, il sortait victorieux des discussions les plus ardues.
Sa voix, établie sur un ton monotone, indifférent et dominateur, libre d’intonations et de modulations, convenait parfaitement à sa nature. Cette manière de s’exprimer a, pour ceux qui s’en servent, quelque chose de divin, car ils se croient planer au-dessus des diverses situations humaines, comme aux temps de la création l’Esprit flottait au-dessus des eaux.
Ce genre de conversation qui, chez bien des gens, n’est qu’une forme étudiée, était naturel à Homunculus. Rien n’était susceptible ni de l’égayer, ni de l’attrister. Tel qu’un dieu, il pouvait traverser, sans ressentir la moindre émotion, les joies les plus vives et les peines les plus cuisantes ; un sourire stéréotypé parvenait à peine à errer autour de ses lèvres.
Ces traits particuliers de son caractère, enviables sous certains rapports, s’expliquent aisément. Le grand magicien était bien parvenu à imiter un homme semblable à tous les autres par les gestes et les pensées, mais il avait été incapable de lui donner un cœur, de faire jaillir en lui cette étincelle divine qui réchauffe tous les êtres, comme le soleil exerce son action bienfaisante sur la terre. La monotonie de voix d’Homunculus, le manque général d’expression dans toute sa personne, dérivaient de son imperfection irrémédiable, causée par l’impuissance de son maître à pousser plus loin une œuvre au-dessus de la portée des simples mortels. Cette imperfection privait l’automate des sentiments et des passions qui ennoblissent l’humanité et qui découlent du principe de sensibilité que nous portons en nous-mêmes dès notre naissance, mais qui produit des effets totalement différents suivant les individus.
Celui qui, vivant par l’âme comme par le corps, se serait mis en rapport direct avec l’automate, n’aurait pas tardé, en présence de ses traits impassibles, de son regard sans mouvement, à sentir le froid pénétrer autour de son cœur. Albert-le-Grand éprouvait souvent lui-même du malaise à ses côtés, et la vue de cet être vivant et pourtant artificiel, qui était son ouvrage, le plongeait parfois dans une sorte de gêne et de terreur indéfinissables.
Par les efforts de sa puissante intelligence, Albert s’était arrogé des droits qui n’appartiennent qu’au Créateur. Il allait maintenant, hélas ! en supporter les conséquences et subir les règles immuables du destin, auxquelles un dieu même ne saurait se soustraire.
Celui qui crée forme toujours son œuvre d’après des plans basés sur des principes fixes. S’il soumet son ouvrage à certaines lois, il s’en impose à lui-même par la puissance de la réciprocité. Comme créateur, il peut sans doute se libérer quand il lui plaît de ces chaînes volontaires, mais seulement en détruisant son travail. Ainsi, par l’effet de ces lois primordiales, le maître se constitue fatalement l’esclave de sa créature.
Bien des fois, Albert se prit à regretter d’avoir conçu des rêves insensés et de s’être forgé inutilement, en les réalisant, des ennuis de tout genre. Dans ses instants de découragement et de surexcitation, l’amour-propre, joint au souvenir de tant d’heures perdues, l’empêchait seul de détruire son ouvrage.
L’automate commençait à lui devenir à charge ; il ne savait à quoi l’utiliser. Il pouvait sans doute le rendre immobile, rien qu’en pressant un ressort que lui seul connaissait ; mais il courait le risque, en le laissant plus d’un jour dans ce sommeil fictif, de causer des dommages sérieux à son œuvre. La machine était ainsi construite qu’il lui fallait, sous peine de se déranger, se livrer à une action continue, car le mouvement développait en elle le mouvement, donnait de la chaleur aux membres et devenait ainsi la source de la vie apparente d’Homunculus. Il n’avait nul besoin de repos, son existence factice n’étant le résultat que d’heureuses combinaisons mécaniques.
Ces raisons obligeaient Albert à ne l’immobiliser que très rarement ; d’ailleurs, cela n’était pas nécessaire, car l’automate, docile et empressé, accomplissait de point en point les ordres de son maître. Comme il ne quittait jamais la cellule du dominicain, il n’y avait nulle raison de redouter un malheur occasionné par son entremise ou qui lui fût préjudiciable à lui-même.
Mais le désœuvrement est toujours dangereux, même pour un automate. C’est ce que pensa aussi Albert-le-Grand. Ne pouvant toutefois ouvrir sur-le-champ une carrière à Homunculus, il en fit son secrétaire et son domestique. Il serra au fond d’un tiroir le costume de gentilhomme dont il avait d’abord revêtu l’automate, et le remplaça par un froc de bure grossière, entièrement semblable à celui qu’on portait dans le cloître. À partir de ce moment, Homunculus se livra à toutes sortes de travaux. Il n’avait pas son égal comme domestique, car qu’y a-t-il de plus agréable que d’être servi par des machines ?… La correspondance du maître était tenue aussi par lui avec une rigoureuse ponctualité, et Albert, aidé ainsi dans ses occupations journalières, pouvait d’autant mieux consacrer son temps à de nouvelles recherches et à de nouvelles inventions.
Plusieurs mois s’écoulèrent dans la plus parfaite harmonie entre le maître et son secrétaire, et leur union aurait duré de longues années, sans certaines circonstances qui vinrent l’interrompre.
Homunculus commença à subir les lois communes, qui revendiquent leurs droits sur tous les êtres créés ; il éprouva le besoin d’exister pour lui-même, car, du jour où il avait été achevé, il pouvait se suffire par ses propres forces. La dépendance lui pesait, depuis qu’il se sentait la faculté de vivre et d’agir sans secours étranger.
Les lettres qu’il avait été chargé d’écrire, ses lectures dans la bibliothèque de son maître, lui avaient éveillé l’esprit et donné une irrésistible envie de connaître le monde. Une ardeur inquiète le poussait à sortir de la cellule et du couvent ; mais, n’osant jamais communiquer ses désirs à Albert, il conçut en silence son plan d’évasion.
Il n’est point d’habitude enracinée qui ne puisse être surprise par la négligence. Un jour, Albert oublia de fermer à clef sa cellule, ou peut-être la laissa-t-il ouverte avec intention, car il ne comptait faire qu’un tour de promenade dans le jardin du cloître.
Homunculus s’aperçut vite de cet oubli et en profita sur-le-champ. Il sortit, du tiroir où on l’avait déposé, son costume de gentilhomme, et, en ayant fait un paquet, il le cacha soigneusement sous son froc. Comme il avait appris que l’argent est nécessaire pour vivre en ce monde, qu’il ne connaissait que de nom, il s’empara de la caisse du couvent, qui renfermait les aumônes des pauvres, et remplit ses poches du contenu. Puis, après avoir laissé entrouverte la porte de la cellule, il descendit lestement l’escalier commun ; un instant après, il se trouvait hors du cloître et dans ce monde qu’il avait un si vif désir de voir et de connaître.
Grâce à son froc, il avait pu sortir librement du monastère. Le portier n’avait fait nulle attention à lui, pensant sans doute que c’était un frère qui allait recueillir des aumônes.
À peine hors des murs du cloître, Homunculus se demanda ce qu’il devait faire. Il marcha d’abord avec rapidité pendant quelque temps, dans le seul but de s’éloigner du couvent le plus vite possible. Tous les objets inconnus qui frappaient ses regards, ne l’étonnèrent que médiocrement. Par suite de son manque de cœur, il restait étranger à toute impression. Les ressorts qui lui servaient d’âme avaient été si bien conçus et si bien exécutés, que l’automate admettait comme simples et naturelles les choses les plus étonnantes.
De suite, il se trouva d’autant mieux à l’aise dans ce monde qu’il voyait pour la première fois, qu’en raison de sa constitution purement mécanique tout ne lui inspirait qu’une superbe indifférence.
En errant à l’aventure, il était arrivé au bord d’une rivière. Instinctivement, il lui vint une idée heureuse : il alla se cacher derrière un buisson, et, s’étant dépouillé de son froc, il le jeta non aux orties, mais dans le cours d’eau. Il endossa alors son costume de gentilhomme et se trouva subitement métamorphosé et embelli. Quelques heures encore, il continua son chemin à travers la campagne, jusqu’à ce qu’une grande route qu’il suivit l’amenât, après une journée de marche, aux portes d’une vaste et populeuse cité.
Durant ce temps, Albert-le-Grand, son infortuné inventeur, s’abandonnait à un profond désespoir. Après sa promenade dans le jardin du cloître, il avait regagné sa cellule. La trouvant ouverte et n’apercevant pas Homunculus, il l’appela et le chercha autour de lui ; mais, ne parvenant pas à le découvrir, il ordonna une perquisition minutieuse dans l’enceinte du couvent. Tout fut mis en œuvre pour reconquérir l’automate. Albert ne crut définitivement à l’évasion, que lorsque le frère portier lui dit avoir ouvert à un moine sorti quelques instants auparavant. Des messagers partirent aussitôt dans toutes les directions, mais ils revinrent sans pouvoir donner aucune nouvelle précise.
Deux jours après la fuite d’Homunculus, un pêcheur apporta au couvent un froc ; Albert le reconnut immédiatement pour celui de son automate.
« Hélas ! s’écria-t-il désolé, devais-je donc perdre de la sorte le fruit de mes veilles, la préoccupation de toute ma vie ? – Pouvais-je m’attendre à une semblable destruction de mon ouvrage ? – j’ai tenu mon invention secrète ; mon nom ne passera pas à la postérité !… »
Il continua longtemps à se lamenter sur sa négligence et son infortune, sans parvenir à se résigner.
En attendant, l’automate jouissait du suprême bonheur de vivre et de se conduire d’après ses propres volontés.
La grande cité où le hasard l’avait amené, lui offrit bientôt des plaisirs sans nombre. Il s’était installé dans le principal hôtel. Un secret instinct l’ayant poussé à visiter les salles d’armes et les écoles d’équitation de la ville, il ne tarda pas à s’y créer les meilleures relations parmi les jeunes gens du monde, qui fréquentent ordinairement ces endroits. Grâce à son organisation particulière, il possédait une aptitude remarquable pour tous les exercices du corps, qui n’exigent que de la souplesse dans les mouvements. Le cheval le plus fougueux devenait immédiatement docile entre ses mains, et les maîtres d’escrime les plus habiles craignaient son épée. En peu de semaines, il compta de nombreux amis. Pour mieux se poser dans leur société, il se fit passer pour un fils de famille, que des folies de jeunesse avaient brouillé avec ses parents. Il n’en devint que plus intéressant. Bientôt, des femmes du monde, à qui leurs amis avaient décrit quelques-unes de ses brillantes qualités, désirèrent le connaître. Ce ne fut pas difficile.
Deux mois après sa fuite du couvent, Homunculus brillait dans les premiers salons de la ville. Chacun admirait sa rare distinction, son tact exquis, et, par-dessus tout, son imperturbable assurance. Quelques envieux se permirent seuls d’exercer la critique à son égard.
Ils prétendirent avoir surpris parfois en lui des manières de parvenu, des habitudes contractées dans un autre monde que celui où l’on venait de l’introduire. Ils avançaient qu’il ne faisait que peu ou point de cas de ceux qui n’avaient pas une position éclatante ou qui n’étaient que ses égaux. Ils assuraient qu’il rabaissait à dessein tout ce qu’on louait devant lui, et que, dans sa conversation, il avait sans cesse ce ton suffisant qui ne permet pas la réplique ; ils le regardaient comme un de ces hommes qui se plaisent volontiers à exposer leurs opinions, mais qui ne permettent pas aux autres d’exprimer les leurs. Ils lui reprochaient enfin, ce qui était beaucoup plus grave, de se montrer bas et rampant avec les personnes influentes et supérieures à son rang, et surtout avec celles dont il pouvait espérer quelque avantage, ne fût-ce que d’en recevoir des invitations à dîner ou d’obtenir, par leur entremise, une de ces faciles décorations non gagnées sur le champ de bataille, mais accordées seulement comme un témoignage de faveur.
Ces calomnies n’avaient été certainement inventées que par la jalousie de quelques rivaux. Ce que l’on ne peut nier, c’est qu’Homunculus plaisait généralement. Son absence de cœur lui facilitait les moyens de réussir dans le monde. Il avait su spécialement s’attirer la sympathie des femmes, et grâce à leur protection, qu’il devait aux sentiments qu’il était assez habile pour leur inspirer, il brillait dans tous les salons. Pour conquérir leurs faveurs, il avait commencé par faire accroire à chacune d’elles en particulier qu’il ne brûlait que pour elle, tandis que la plus belle même était incapable d’éveiller en lui un amour élevé. Ses paroles n’exprimant que des sentiments faux, il pouvait répéter à toutes les femmes les mêmes fadaises, sans courir le risque de se prendre dans les filets de ses propres mensonges. Son indifférence naturelle le tenait sans cesse maître de la situation. Par cette conduite, qui dérivait de sa constitution, il ne tarda pas à être invité partout.
Une grande dame, fort à la mode alors par sa suprême élégance, et très sensible encore quoiqu’elle ne fût plus d’une extrême jeunesse, ne craignit pas, malgré son veuvage tout récent, de montrer qu’Homunculus avait subjugué son cœur, et elle mit par là le comble à ses succès. Bientôt, les autres femmes rivalisèrent avec elle pour exciter l’attention de l’automate ; il fut, dès ce moment, tellement recherché, qu’il devint l’objet de toutes les conversations, et l’on regardait comme une extrême faveur de recevoir seulement un billet de sa main.
La persévérance de la belle veuve l’emporta. Homunculus, fidèle à sa nature, c’est-à-dire à son mécanisme, était resté longtemps insensible ; l’épuisement de sa caisse lui conseilla enfin de se laisser toucher par tant d’amour. Il consentit à épouser la grande dame, en déclarant d’un ton négligent à ses amis que ce n’était pas parce qu’il l’aimait, mais bien parce qu’il en était follement aimé lui-même, qu’il se décidait à ce mariage.
Par suite de l’indifférence d’Homunculus, l’union qu’il avait contractée ne fut troublée par aucun nuage. Sa femme l’adorait et le comblait de soins et de prévenances. Elle ne s’était jamais aperçue, heureusement pour elle, qu’un cœur ne battait point dans la poitrine de son mari. La seule chose qu’elle trouvait étrange en lui, c’était que le sommeil ne venait jamais clore ses paupières. Au bout de quelques mois, elle était cependant parvenue à s’habituer à ce phénomène, et, comme Homunculus ne dépérissait pas, elle finit par se féliciter d’avoir trouvé un second mari qui, à tant d’autres qualités, joignait encore celle de ne point dormir.
Trois années s’étaient écoulées depuis l’évasion d’Homunculus, et il était devenu le père de deux ravissants enfants qui tenaient de lui et de leur mère. Ils ressemblaient à celle-ci par l’extérieur ; mais, n’ayant point de cœur, on retrouvait en eux la même insensibilité et le même égoïsme que chez leur père.
Albert-le-Grand avait eu le loisir de se consoler, au moins en apparence, de la perte irréparable qu’il croyait avoir faite. Il s’essayait maintenant à d’autres inventions, sans songer autrement à créer un second automate.
Vers cette époque, le récit d’un événement émouvant vint troubler la quiétude ordinaire du cloître. On y raconta que les habitants de la grande ville voisine s’étaient ameutés soudain contre un gentilhomme de haute naissance, que la tranquillité publique avait été momentanément en danger, mais que le calme était cependant rentré dans les esprits. Les faits, au reste, avaient assez d’importance par eux-mêmes pour qu’ils se répandissent jusque dans les murs silencieux du cloître.
Un jour de fête, dans une des rues les plus fréquentées de la ville, le carrosse d’un grand avait écrasé un enfant. La foule s’était aussitôt précipitée au-devant des chevaux, et malgré tous les efforts du cocher, qui les excitait du fouet et de la parole, on était parvenu à les retenir. Des gens furieux avaient escaladé la voiture en poussant des cris de vengeance. La grande dame qui se trouvait dans le carrosse fut saisie d’effroi ; quant au gentilhomme assis à ses côtés, son visage ne laissa percer aucune émotion. Il s’était contenté de jeter, d’un air négligent et impassible, quelques poignées d’or dans la rue. À la vue de cette pluie magique, le bas peuple s’était subitement calmé. On avait vite lâché les chevaux, et le cocher en avait profité pour s’éloigner rapidement.
La manifestation semblait terminée, et il en aurait été ainsi en effet, sans un incident imprévu. Au moment où le carrosse repartait, la dame, qui avait recouvré son sang-froid, avait dit quelques mots à l’oreille de son mari ; celui-ci avait répondu à haute voix, et du ton le plus indifférent, cette phrase qui, malheureusement, avait été entendue par beaucoup de gens : « Sans ce marmot, il y a encore bien assez d’enfants dans le monde ! »
Cette sortie cruelle avait couru de bouche en bouche. Vers le soir, la foule se pressait, semblable aux vagues de l’Océan agité, sous les fenêtres de la maison habitée par celui qui avait osé proférer publiquement d’aussi dures paroles. On criait vengeance, et plusieurs des perturbateurs essayaient déjà d’enfoncer la grande porte.
Pour rétablir l’ordre et la tranquillité, on dut avoir recours à la force armée, et il y avait eu des blessés et des morts. Peu à peu, cependant, la multitude se dispersa et la nuit rendit du calme aux esprits ; seulement, nul ne se serait avisé de conseiller au gentilhomme de se montrer, durant quelque temps, dans les rues de la ville.
Quand ce récit parvint aux oreilles d’Albert-le-Grand, une lumière subite traversa son esprit ; son visage se dérida ; l’expression de ses traits, depuis longtemps mélancolique, devint riante, et il s’écria plein d’enthousiasme : « Mon œuvre n’est pas perdue ! À cette absence de cœur, je reconnais mon automate ! Homunculus existe ; je vais le retrouver ! »
Le jour même, il partit, accompagné de deux frères, pour la grande ville. En moins de vingt-quatre heures, ils étaient arrivés à destination.
Présumant avec raison que leurs frocs effraieraient l’automate, ils se déguisèrent en hommes d’armes et ils se rendirent, dès le lendemain, chez Homunculus. Albert, transformé en chevalier, demanda à parler au maître de la maison. Loin d’inspirer de la méfiance, leur déguisement servit à leur livrer passage ; car, depuis les derniers événements, Homunculus s’était mis sous la protection de la gent armée.
Lorsqu’Albert fut en présence du prétendu gentilhomme, il reconnut avec joie son automate. Dès que le valet qui l’avait introduit se fut retiré, il courut vers sa création, et, pressant rapidement le ressort caché que lui seul connaissait, Homunculus se trouva immédiatement immobilisé. En quelques minutes, l’automate fut démonté, et les deux frères qui attendaient à la porte étant entrés, chacun d’eux cacha sous son manteau quelques pièces de la machine. Albert prit le buste, et ainsi, comme jadis les sénateurs romains firent disparaître leur premier roi, les moines transportèrent dehors, sans être aperçus, le pauvre Homunculus.
Peu de jours après cet enlèvement, l’automate était de nouveau installé dans la cellule, soumis comme par le passé aux ordres de son inventeur et maître. Comme autrefois, il remplissait auprès de lui la double fonction de secrétaire et de domestique. Albert rayonnait de joie et surveillait maintenant son œuvre avec un soin jaloux. Plus de chances d’évasion désormais pour l’infortuné Homunculus ! Heureusement pour lui, son manque de cœur lui épargnait tous regrets et toute tristesse.
Un mois après le retour forcé de l’automate, le célèbre Thomas d’Aquin, surnommé le Grand Bœuf de la Sagesse, vint rendre visite au couvent des dominicains ; il avait entrepris ce voyage dans le but de voir Albert et d’apprécier par lui-même ses inventions merveilleuses. À peine arrivé, il demanda le célèbre magicien. Un frère lui indiqua la cellule qu’il habitait et se retira ensuite.
Thomas d’Aquin ayant frappé à la porte, Homunculus, sur les ordres de son maître, vint ouvrir aussitôt. À sa vue, l’inspiré du Seigneur fut saisi d’effroi ; il avait senti de suite l’absence de cœur et deviné l’homme factice dans le domestique du dominicain. Il dut même prendre Homunculus pour le génie du Mal ; car, ayant levé un noueux bâton de chêne, qui lui servait d’appui, il en frappa un coup si violent sur la tête de l’automate, que cette fois la machine fut pour jamais détruite.
Les explications qui suivirent l’automaticide furent violentes. Albert n’eut aucun ménagement pour le futur saint, mais toute sa colère ne servit à rien. L’œuvre du maître était anéantie sans retour. Pourquoi Thomas d’Aquin ne vint-il pas au couvent avant l’évasion d’Homunculus ? – Que d’ennuis, hélas ! épargnés à la pauvre humanité !
Avec le temps, le dominicain parvint à se résigner, à se consoler presque de la perte qu’il avait faite. Il n’en fut pas ainsi de la femme de l’automate. La grande dame ne put s’expliquer la disparition subite de son mari ; incapable de s’habituer à cette séparation inconcevable, elle mit tout en mouvement pour le retrouver.
Ses recherches demeurèrent sans résultat. Albert garda un silence obstiné, et les frères qui lui avaient prêté leur concours pour l’enlèvement de l’automate, furent aussi contraints à se taire, car le dominicain les y avait obligés sous la menace des peines les plus sévères. Après sa mort seulement, ils osèrent parler, et c’est à eux que l’on doit la relation de cette histoire.
Bien des années se sont écoulées depuis cette époque. Les faits racontés plus haut sont en partie oubliés ; mais, hélas ! les descendants de l’automate sont toujours vivants. Les deux fils qu’il avait eus de son mariage, ont perpétué sa race. Quelquefois, elle semble éteinte ; mais subitement, par la puissance du phénomène de l’atavisme, des individus entièrement identiques au premier Homunculus reparaissent sur la scène du monde. Vous demandez avec étonnement : – Où les rencontrer ? – Sans chercher bien loin, vous en trouverez des types merveilleusement accomplis : on en voit dans tous les rangs de la société ; chaque sexe compte ses représentants, et il vous sera particulièrement aisé d’en découvrir des exemplaires réussis parmi les courtisans et les gens du monde.
FIN
–––––
(Ralph Schropp, L’Automate, Paris : Librairie française et étrangère, Auguste Ghio, 1880 ; Reno Hébert, « Les Automates, » huile sur toile, 2013)
☞ Ce récit a été publié presque intégralement avant sa parution en volume, avec l’aimable autorisation de l’éditeur, dans La Revue du dimanche, journal hebdomadaire, deuxième année, n° 48 et 49, dimanches 4 et 11 janvier 1880. Il a été repris en 2012, présenté et annoté par Philippe Éthuin, aux éditions Publie.net, dans la collection ArchéoSF.



Dans L’Intransigeant du 15 juin 1931, se trouve reproduite une lettre de Victor Llona adressée au rédacteur en chef de La Revue européenne, à propos de la récente traduction de la nouvelle d’Ambrose Bierce, « An Occurrence at Owl Creek Bridge » (1890) par L.-A. Delieutraz, que la revue venait de publier sous le titre : « Une Exécution. » Il demande à la revue d’insérer, dans son prochain numéro, un rectificatif lui attribuant l’antériorité de la traduction et le privilège d’avoir été le premier à introduire l’œuvre de Bierce en France.
XX En marge du registre des traductions.
M. Victor Llona vient d’adresser au rédacteur en chef de la « Revue Européenne, » une lettre où il pose la question du titre des traductions :
« Dans votre numéro de ce mois vous publiez une traduction, signée L. A. Delieutrez [sic] et intitulée Une Exécution, de la nouvelle d’Ambrose Bierce, An Incident at Owl Creek Bridge. [sic]
Puis-je vous demander de bien vouloir rappeler dans votre prochain numéro que j’ai publié moi-même, pour la première fois en France, je crois bien, une traduction de cette nouvelle dans le numéro de décembre 1921 de « la Nouvelle Revue française, » sous le titre Un Incident au pont d’Owl Bridge ? Cette traduction figure d’ailleurs dans le recueil de contes d’Ambrose Pierce [sic] que j’ai publié l’année suivante à la « Renaissance du Livre, » sous le titre Aux Lisières de la Mort.
Je tiens en effet à marquer mon droit de priorité pour l’introduction auprès des lecteurs français du grand écrivain qu’était l’Américain Bierce.
(Signé : Victor Llona.)
–––––
(« Les Treize, » « Les Lettres, » in L’Intransigeant, cinquante-deuxième année, n° 18865, lundi 15 juin 1931)
☞ Ambrose Bierce, « Un Incident au pont d’Owl Creek, » traduit par V. M. Llona, in La Nouvelle Revue Française, neuvième année, n° 99, nouvelle série, 1er décembre 1921 ; cette traduction a été reprise dans Excelsior-Dimanche, « Les Contes d’action, » première année, n° 26, 26 août 1923, puis dans Le Progrès civique, journal de perfectionnement social, n° 378, 13 novembre 1926. Elle a été recueillie en volume dans le recueil Aux Lisières de la mort, Paris : « Collection Littéraire et Artistique Internationale, » La Renaissance du Livre, [1922].


☞ Ambrose Bierce, « Une Exécution, » traduit de l’anglais [sic] par L.-A. Delieutraz, in La Revue européenne, n° 6, nouvelle série, juin 1931 ; cette traduction a été reprise dans La Revue belge, onzième année, tome II, n° 3, 1er mai 1934.
–––––
La traduction de Llona précédant de dix ans celle de Delieutraz, sa demande peut en effet paraître parfaitement légitime. Victor Llona fait néanmoins erreur ; contrairement à ce qu’il pense, il n’est pas le premier traducteur d’Ambrose Bierce en langue française. La nouvelle d’Ambrose Bierce avait déjà fait l’objet en 1914 d’une adaptation très libre et extrêmement écourtée par Jean Joseph-Renaud dans les contes du Matin, sous le titre : « Au Pont du hibou. » Il l’avait d’ailleurs reprise, tout comme quatre autres adaptations d’Ambrose Bierce, au sommaire de son recueil Le Clavecin hanté chez Lafitte en 1920 ; nous aurons l’occasion d’y revenir prochainement sur ce blog.

AU PONT DU HIBOU
–––––
Un homme se tenait sur un pont de bois, regardant l’eau rapide courir, écumer, à vingt pieds au-dessous de lui. Ses mains étaient liées derrière son dos. Une corde qui cerclait, lâche, son cou et qui pendait derrière son dos, était attachée au parapet, auquel l’homme tournait le dos.
L’homme lui-même était en dehors du parapet, au bout d’une planche appuyée sur deux traverses qui dépassaient. À l’autre extrémité de la planche se trouvaient les exécuteurs, un lieutenant et un sergent de l’armée fédérale américaine.
Tout à l’heure, le lieutenant quitterait la planche. Puis le sergent en ferait autant. Et, comme tous deux faisaient contrepoids, la planche basculerait, le condamné tomberait dans l’espace : la corde le retiendrait – par le cou…
Sur la berge, une compagnie d’infanterie présentait les armes. Le capitaine se tenait à droite de la ligne, la pointe de son épée sur le sol, sa main gauche sur sa main droite.
Personne ne bougeait. La Mort est un dignitaire qui, lorsqu’il arrive après avoir été annoncé, doit être reçu avec des marques de respect, même par ceux qu’il n’impressionne pas. Dans l’étiquette militaire, l’immobilité est une des formes de la déférence.
*
L’homme qu’on allait pendre avait environ trente-cinq ans. C’était un civil, un planteur. Ses cheveux bruns, longs, encadraient son visage énergique, distingué. Rien en lui d’un vulgaire assassin. Le code militaire prévoit l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas exclus…
Celui-là, nommé Carton Farquhar, était un citoyen du Sud ; il avait essayé, patriotiquement et vainement, d’incendier « le pont du Hibou, » qui allait maintenant lui servir de potence…
Le lieutenant enjamba doucement le parapet ; le poids du sergent empêchait seul la planche de basculer.
Carton Farquhar, qui avait refusé qu’on lui bandât les yeux, regarda un instant l’appui incertain de ses pieds et l’onde qui coulait en bouillonnant. Un morceau de bois y dansait ; il le suivit des yeux…
Pour fixer ses dernières pensées sur sa femme, sur ses enfants, il baissa les paupières, mais un son régulier, sourd, qu’il ne pouvait ni comprendre, ni ignorer, retentit en son crâne. On eût dit qu’un marteau de forgeron frappait de grands coups sur l’enclume. Cela semblait tout près et pourtant éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience et aussi – pourquoi donc ? – avec appréhension. Les intervalles de silence devinrent de plus en plus longs… Comme des heures séparaient maintenant un coup de l’autre.
Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre…
Il rouvrit les yeux, et aperçut encore l’eau là-bas, au-dessous…
« Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais ma tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre deux eaux, peut-être éviterais-je les balles ; je regagnerais ma demeure, qui, Dieu merci, est en dehors de l’invasion ! Ma femme ! mes petits ! »
Le capitaine fit un signe au sergent qui bondit par-dessus le parapet.
La planche bascula…
*
Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une masse de plomb. Il perdit conscience. Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Un sentiment de plénitude, de congestion, le gênait. Mais le froid qui l’enveloppait lui restitua la pensée…
Il comprit que, la corde s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve.
Il ouvrit les yeux, et, à travers des ténèbres, il vit au-dessus de lui une lumière, lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis, elle recommença à luire ; elle augmenta et il sut ainsi qu’il revenait à la surface…
Il n’eut pas conscience qu’il faisait effort, mais une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il essayait de dégager ses mains. Il donnait son attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur, sans intérêt dans le résultat. Quel splendide effort ! Quelle force magnifique, surhumaine ! Ah, bravo !… La corde cédait !… Il observa curieusement comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou du nœud coulant enfoncé dans la chair…
Il sentit sa tête émerger ; la lumière aveugla ses yeux, il but une longue gorgée d’air. Ah ! la caresse des petites vagues du fleuve sur son visage !… Il vit la forêt sur une berge, et, sur l’autre, en silhouettes contre l’horizon, les soldats qui gesticulaient ; ils étaient énormes, avec des mouvements grotesques, horribles.
Le capitaine leva son sabre, un léger nuage de fumée s’éleva, des balles crépitèrent autour de Farquhar. Il plongea, il plongea aussi profondément qu’il le put ; l’eau hurlait dans ses oreilles avec la voix tonitruante du Niagara.
Quand il revint à la surface pour respirer, il vit qu’il avait été longtemps sous l’eau, car il se trouvait maintenant loin du pont du Hibou. Il nageait de toutes ses forces. Son cerveau était aussi énergique que ses bras et ses jambes. Il pensait avec la rapidité de l’éclair… Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était senti autant de vitalité physique, de lucidité intellectuelle.
Le sable heurta ses pieds. Le bord ! Quelques secondes après, il était à l’abri, dans les bois.
Sauvé !
*
Tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne. La forêt semblait interminable. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée aussi sauvage. Une révélation inquiétante, vraiment !…
Au crépuscule, brisé, sanglant, il trouva enfin, devant lui, soudain, une route qui devait mener dans la bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de grande ville, et pourtant déserte. Tout y était régulier, géométrique…
Au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il, et groupées en constellations étranges. Leur ordonnance n’avait-elle pas une signification secrète, maligne ?
Il perçut des bruits singuliers. Même, entre les branches des halliers, il entendit – oui, il entendit ! – murmurer dans une langue inconnue… Son cou lui faisait mal ; il ne pouvait fermer ses yeux congestionnés. Sa langue desséchée brûlait ; il la reposa en l’avançant entre ses dents, en plein air froid…
Comme le gazon était doux, il ne le sentait plus sous ses pieds !…
… Certainement, malgré ses souffrances, il a dû s’endormir en marchant, car maintenant une nouvelle scène lui apparaît. Peut-être vient-il seulement de s’éveiller d’un délire ?… Il se trouve à la porte de sa maison !… Tout y brille dans la lumière du matin. Sans doute a-t-il voyagé la nuit entière. Au haut de l’escalier, sa femme lui tend les bras avec un sourire de joie ineffable. Comme elle est séduisante !… Il s’élance vers elle, les bras tendus…
Comme il va l’étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une grande lumière blanche l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit… Puis, tout est silence et ténèbres…
… Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous le pont du Hibou.
L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, des jours.
–––––
(J. Joseph-Renaud (D’après Amb. Bierce), « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, trente-et-unième année, n° 11029, samedi 9 mai 1914 ; sans l’attribution à Ambrose Bierce, in La Provence sportive, journal bi-hebdomadaire de tous les sports, douzième année, n° 1269, samedi 6 juin 1914 ; sans l’attribution à Ambrose Bierce, « Variété, » in Journal de St-Quentin et de l’Aisne, quatre-vingt-seizième année, n° 162, samedi 11 juillet 1914 ; sans l’attribution à Ambrose Bierce, « Les Contes de la Frontière, » in La Frontière, journal politique & feuille d’annonces légales de l’arrondissement d’Avesnes, cinquante-deuxième année, n° 2, samedi 13 janvier 1923 ; sans l’attribution à Ambrose Bierce, « Conte du lundi, » in L’Éclair comtois, journal d’union libérale quotidien, vingtième année, n° 6626, lundi 29 janvier 1923 ; repris en volume dans le recueil Le Clavecin Hanté, Paris : Éditions Pierre Lafitte, 1920)
–––––
Mais en vérité, ni Jean Joseph-Renaud, ni Victor Llona ne sont les véritables introducteurs d’Ambrose Bierce en France. Ils ont tous deux été précédés par une traduction anonyme de « An Occurrence at Owl Creek Bridge, » passée jusqu’à présent inaperçue. Cette traduction intégrale, tout à fait remarquable (en dépit de la coquille sur le nom de l’auteur, correctement orthographié au sommaire), est parue en août 1911 dans la revue Le Monde, encyclopédie mensuelle illustrée ; elle constitue à notre connaissance la première traduction française d’une nouvelle d’Ambrose Bierce, et la seule à avoir été publiée du vivant de l’auteur – ou du moins avant sa disparition supposée au Mexique, où il serait allé rejoindre les rangs des troupes de Pancho Villa. « La Porte ouverte » est donc particulièrement heureuse de republier aujourd’hui l’une des nouvelles les plus emblématiques d’Ambrose Bierce, dans sa toute première traduction française.
MONSIEUR N
AMBROSE BIERCE : L’INCIDENT DU PONT D’OWL CREEK
–––––
Debout au milieu d’un pont de chemin de fer jeté au-dessus d’une rivière du nord de l’Alabama, un homme regarde l’eau qui coule rapidement vingt pieds plus bas. Il a les mains liées derrière le dos et, autour du cou, un nœud coulant dont la corde lui retombe jusqu’aux genoux, puis se relève et va s’attacher au-dessus de sa tête à une pièce de la charpente. Quelques planches posées sur les traverses de la voie portent l’homme et ses exécuteurs, deux soldats de l’armée fédérale sous les ordres d’un sergent qui, dans la vie civile, est peut-être un deputy sheriff. À quelque distance et sur le même plancher provisoire, se tient un officier, – un capitaine, – en uniforme et armé. À chacune des extrémités du pont, une sentinelle au port d’arme, le fusil dressé verticalement devant l’épaule gauche, le chien reposant sur l’avant-bras appliqué sur la poitrine, position peu naturelle et de pure parade, mais qui oblige le soldat à tenir le corps droit. Ces deux soldats ne paraissent pas s’occuper de ce qui se passe au milieu du pont ; leur consigne est de barrer les deux extrémités de la passerelle qui le traverse.
Sur l’une des rives, pas un être humain n’est en vue. La voie, d’abord en ligne droite, pénètre dans la forêt, puis, après une centaine de yards, fait une courbe et disparaît aux regards ; il y a certainement de ce côté un poste avancé. L’autre rive, découverte et en pente douce, est couronnée d’une palissade formée de troncs d’arbres dressés verticalement ; cette palissade est trouée de petites ouvertures dans lesquelles brillent des canons de fusil et d’une unique embrasure d’où sort la gueule d’une pièce d’artillerie en bronze qui commande le pont. À mi-hauteur de la pente, entre le pont et le fort, comme spectateurs, les hommes d’une compagnie d’infanterie alignés et en position de « En place, repos, » – la crosse de l’arme posée sur le sol, le canon légèrement incliné en arrière reposant contre l’épaule droite, les mains croisées sur le fût. Un lieutenant se tient à la droite des rangs, la pointe de son sabre piquée en terre, la main gauche appuyée sur la droite. À l’exception des quatre hommes formant groupe au milieu du pont, personne ne bouge ; les soldats de la compagnie faisant face au pont regardent sans faire un mouvement et comme pétrifiés ; les deux sentinelles qui gardent les extrémités du pont sont immobiles et pourraient être prises pour des statues ; le capitaine, les bras croisés, observe en silence les préparatifs de ses subordonnés, mais sans faire aucun geste. La mort est une autorité qui, lorsqu’elle arrive annoncée, doit être reçue avec toutes les marques extérieures de respect, même par ceux qui sont le plus familiers avec elle et, dans l’étiquette militaire, le silence et l’immobilité sont des marques de déférence.
L’homme qu’on va pendre semble âgé de trente-cinq ans. C’est un civil, à en juger d’après ses vêtements qui sont ceux d’un planteur. Ses traits sont sympathiques, le nez droit, la bouche marquant la fermeté du caractère, le front large, les cheveux noirs et longs peignés en arrière et retombant derrière les oreilles sur le collet d’une redingote de bonne coupe. Il porte la moustache et la barbe en pointe, mais pas de favoris. Ses yeux d’un gris sombre sont grands et empreints d’une expression de bonté qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans les yeux d’un homme qu’on va pendre. Évidemment, ce n’est pas là un vulgaire assassin. Mais le code militaire prévoit la condamnation à la pendaison de bien des catégories de gens, et les gentlemen ne sont pas exclus du bénéfice de ses dispositions pénales.
Les préparatifs achevés, les deux simples soldats font un pas de côté et chacun d’eux retire la planche sur laquelle il s’était tenu jusque-là. Le sergent se tourne vers le capitaine, salue et se place derrière cet officier qui, à son tour, fait un pas de côté. Par suite de ce déplacement, le condamné et le sergent restent seuls aux deux extrémités d’une même planche qui porte sur trois des traverses de chemin de fer et qui, du côté où se tient le civil, atteint presque une quatrième traverse. Cette planche, jusqu’ici maintenue en équilibre par le poids du capitaine, l’est maintenant par celui du sergent ; lorsque, à un signal du premier, le second se retirera, la planche basculera et le condamné tombera entre deux traverses. Cet arrangement lui apparaît simple et pratique. Il n’a ni la figure voilée, ni les yeux bandés. Il considère un instant son support instable, puis laisse errer ses regards sur les eaux tourbillonnantes de la rivière rapide qui coule sous ses pieds. Un morceau de bois flottant attire son attention et ses yeux le suivent, descendant le courant. Comme ce morceau de bois lui semble se déplacer lentement ! Que cette rivière est paresseuse !
L’homme ferme les yeux pour donner sa dernière pensée à sa femme et à ses enfants. L’eau dorée par le soleil levant, les lambeaux de brouillard qui traînent encore sur la rivière en aval, le fort, les soldats, le morceau de bois flottant, tout cela avait distrait sa pensée. Mais voici que quelque chose de nouveau vient distraire son esprit qu’occupe le souvenir des êtres chers. C’est un bruit qu’il lui est impossible de ne pas entendre et dont il ne comprend pas la nature, un son métallique sec et dur comme le choc du marteau sur l’enclume, – c’est exactement le caractère de ce son. Le condamné se demande vainement quel est ce bruit ; vient-il de là-bas bien loin ou de tout près ? L’une et l’autre hypothèses lui semblent possibles. Le bruit se reproduit régulièrement, mais lent comme un glas de mort ; l’homme attend son retour avec impatience et aussi, il ne saurait dire pourquoi, avec une confuse appréhension. Les intervalles entre les bruits s’allongent progressivement ; l’attente devient affolante et, en même temps que les bruits s’espacent davantage, ils augmentent en acuité et en force, au point de lui blesser l’oreille comme autant de coups de couteau ; il doit se retenir pour ne pas crier. Ce qu’il entend, c’est le tic-tac de sa montre !
Il rouvre les yeux et revoit l’eau qui coule sous ses pieds. « Si je pouvais, songe-t-il, me délier les mains ! Je rejetterais le nœud coulant et je sauterais dans l’eau. En plongeant, je parviendrais à éviter les balles et, en nageant vigoureusement, j’atteindrais la rive, puis la forêt et je retournerais chez nous. Grâce à Dieu, ma maison n’est pas encore dans les lignes de l’ennemi ; la contrée où sont ma femme et mes enfants n’est pas encore occupée par l’envahisseur. »
Tandis que ces pensées, que les mots traduisent trop lentement, traversent comme un éclair le cerveau du condamné plutôt qu’elles ne s’y forment, le capitaine fait un signe de tête au sergent qui fait un pas de côté…
*
Peyton Farquhar était un planteur aisé appartenant à une vieille famille respectée de l’Alabama. Propriétaire d’esclaves, et, comme tous les propriétaires d’esclaves, politicien, il avait naturellement été dès l’origine un sécessionniste ardemment dévoué à la cause du Sud. Des circonstances d’une nature impérieuse, qu’il serait superflu de rapporter ici, l’avaient empêché de prendre du service dans la vaillante armée dont la campagne désastreuse s’était terminée par la chute de Corinthe ; mais il souffrait de sa lâche inactivité, il aspirait à pouvoir utiliser son énergie, à vivre de la large vie du soldat, à trouver une occasion de se distinguer. Cette occasion, il le sentait, se présenterait à lui comme elle se présente pour tous en temps de guerre. En attendant, il faisait ce qu’il pouvait : il n’était rien qui pût venir en aide à la cause du Sud qui fût pour lui une tâche trop humble ; aucune entreprise n’était trop périlleuse, pourvu qu’elle pût être exécutée par un civil qui était de cœur un soldat et qui, de bonne foi et sans trop approfondir les choses, acceptait au moins en partie cette haïssable devise qu’à la guerre comme en amour, tout est permis.
Un soir, tandis que Farquhar et sa femme étaient assis sur le banc rustique qui se trouvait à l’entrée de leur propriété, un soldat à cheval se présenta devant la barrière et demanda un verre d’eau. Mme Farquhar voulut le servir de ses propres mains. Tandis qu’elle allait chercher l’eau, son mari s’approcha du cavalier poussiéreux et lui demanda avec une vive curiosité des nouvelles du front.
« Les Yanks (1) sont en train de réparer les lignes de chemin de fer, répondit le soldat, et se préparent à faire un nouveau pas en avant. Ils ont atteint le pont d’Owl Creek, l’ont remis en état et ont construit sur l’autre rive un retranchement palissadé. Le commandant a fait publier un avis disant que tout civil qui serait pris endommageant la ligne, les ponts, tunnels ou trains, serait pendu sommairement. J’ai vu l’avis.
– Combien y a-t-il d’ici au pont d’Owl Creek ? demanda Farquhar.
– Environ trente milles.
– N’y a-t-il pas de détachements de ce côté du creek ?
– Un poste formé d’un piquet d’hommes à un demi-mille du pont le long de la ligne, et une seule sentinelle gardant l’extrémité du pont de ce côté-ci.
– Et si un homme, un civil candidat à la pendaison, parvenait à tromper la surveillance du poste et à maîtriser la sentinelle, demanda Farquhar, que pourrait-il faire ? »
Le soldat réfléchit.
« J’étais là il y a un mois, répondit-il, et j’ai remarqué que les inondations de l’hiver dernier avaient amoncelé une grande quantité de bois flottant contre la pile en bois de ce côté-ci du pont. Ce bois doit être sec maintenant et brûlerait certainement comme de l’amadou. »
À ce moment, Mme Farquhar apporta le verre d’eau. Le soldat but, remercia la dame cérémonieusement, salua le mari et partit. Une heure plus tard, après la chute du jour, il repassa devant la plantation, marchant dans la direction du Nord d’où il était venu. C’était un éclaireur de l’armée fédérale.
*
Lorsque Peyton Farquhar tomba dans le vide, il perdit connaissance et se sentit mourir. Il sortit de cet état d’inconscience – des siècles plus tard, à ce qu’il lui parut – avec la sensation aiguë d’une pression douloureuse sur la gorge, accompagnée d’un sentiment de suffocation. Des douleurs vives, lancinantes, partant du cou, semblaient parcourir comme des éclairs chacune des fibres de son corps et jusqu’aux extrémités de ses membres. Ces douleurs semblaient se ramifier et suivre des trajets bien déterminés et se renouvelaient avec une incroyable rapidité. Il sentait en même temps des torrents de feu couler dans ses artères et dans ses veines ; tout son corps était porté à une température insupportable. Au contraire, il n’éprouvait dans la tête qu’une sensation de plénitude, de congestion.
Toutes ces sensations n’étaient d’ailleurs accompagnées d’aucun sentiment. La portion intelligente de son être était déjà en quelque sorte supprimée ; il n’avait plus que la faculté de sentir, mais sentir était une agonie. Enveloppé dans un nuage lumineux dont il était le centre immatériel, il oscillait comme un vaste pendule parcourant des arcs d’une amplitude incroyable. Puis, avec une soudaineté terrible, le nuage lumineux qui l’entourait sembla fuir vers le haut, en même temps qu’il percevait le bruit de la chute dans l’eau d’un corps lourd ; puis il se fit dans ses oreilles un vacarme effroyable et tout devint noir et froid.
La faculté de penser lui revint ; il comprit que la corde s’était rompue et qu’il était tombé dans la rivière. La sensation de strangulation ne s’accentuait pas ; le nœud coulant qui lui enserrait le cou le suffoquait déjà suffisamment au point d’empêcher l’eau de pénétrer dans ses poumons. Mourir pendu au fond d’une rivière : cette idée lui parut risible. Il ouvrit les yeux dans la noirceur et vit au-dessus de lui de la lumière, mais si lointaine, si inaccessible… Il continuait à s’enfoncer sans doute, car la lumière au-dessus devenait de plus en plus faible et ce ne fut plus bientôt qu’une lueur imperceptible. Mais alors cette lueur commença à augmenter, et devint une lumière brillante : il comprit qu’il remontait à la surface. Cette idée lui fut désagréable, car il se sentait maintenant parfaitement bien. « Être pendu et noyé, pensa-t-il, ce n’est déjà pas mal ; mais je ne veux pas être fusillé ; non, ce serait vraiment trop. »
Il ne croyait faire aucun effort, mais une sensation pénible qu’il éprouva aux poignets lui révéla que ses mains cherchaient à se libérer. Cette tentative appela son attention et il observa les efforts de ses mains comme un curieux observe les tours d’un jongleur, sans s’intéresser grandement au résultat. Quels efforts superbes ! Quelle vigueur magnifique, surhumaine ! Ah ! la noble lutte ! Bravo !… La corde enfin se détacha ; les bras de l’homme se séparèrent et se dressèrent de chaque côté, les mains vaguement visibles dans la lumière grandissante. L’homme les surveilla avec intérêt cette fois comme l’une, puis l’autre se lançaient sur le nœud coulant qui lui serrait le cou. Les mains arrachèrent la corde qui, lancée sauvagement au loin, ondula dans l’eau comme un serpent. « Remettez-le ! Remettez-le !… » Il lui semblait lancer cet ordre à ses mains, car, le nœud coulant détaché, il subissait un martyre plus terrible qu’aucune des souffrances qu’il eût encore ressenties. Son cou lui faisait horriblement mal, son cerveau était en feu et son cœur qui, auparavant, ne battait plus que faiblement, avait fait un bond immense comme s’il voulait s’élancer hors de sa bouche. C’était comme si son corps était roué, écartelé, soumis à une effroyable torture. Mais ses mains désobéissantes ne semblèrent pas entendre son ordre ; d’un mouvement régulier et rapide, elles battirent l’eau vigoureusement, obligeant le noyé à remonter à la surface. Il sentit que sa tête sortait de l’eau. La lumière aveuglante du soleil éblouit ses yeux ; sa poitrine se dilata convulsivement, ses poumons aspirèrent une grande bouffée d’air, et, dans un paroxysme d’agonie, il rejeta cet air en poussant un cri aigu.
Il était maintenant en pleine possession de ses sens. Ses sensations étaient même merveilleusement nettes et vives. Les terribles épreuves que son être avait traversées avaient à ce point exalté et affiné ses sens qu’ils enregistraient des sensations qu’auparavant ils n’auraient pas perçues. L’homme sentait passer sur sa figure les ondulations que faisait l’eau à la surface et entendait distinctement le bruit que chacune d’elle produisait en le touchant. Regardant la forêt qui bordait la rivière, il distinguait chacun des arbres et jusqu’aux nervures des feuilles, jusqu’aux insectes qui y étaient posés, les sauterelles, les mouches au corps luisant, les araignées grises tissant leur toile d’une branche à l’autre. Il distinguait les couleurs du prisme dans les millions de gouttelettes de rosée qui pendaient aux brins d’herbe. Le bourdonnement des cousins qui dansaient au-dessus des remous de la rivière, les battements d’ailes des libellules, les mouvements des pattes des araignées d’eau, semblables à des rames qui auraient porté leur barque dans l’air, tout cela formait une musique perceptible pour son ouïe. Un poisson glissa tout près de ses yeux, et l’homme entendit le bruissement qu’il produisait en fendant l’eau
Le noyé était revenu à la surface, la figure tournée vers l’aval. Un instant après, le monde visible sembla tourner autour de lui comme s’il en était le pivot et il vit le pont, le fort, le groupe sur le pont, le capitaine, le sergent, les deux soldats ses exécuteurs. Leurs silhouettes se découpaient nettement sur le ciel bleu. Ils gesticulaient en criant et en le désignant de la main. Le capitaine avait tiré son pistolet, mais il ne faisait pas feu. Les autres étaient sans armes. Leurs mouvements étaient grotesques et horribles, leurs formes gigantesques.
Soudain, Farquhar entendit une brusque détonation et un projectile frappa violemment l’eau à quelques pouces de sa tête, éclaboussant sa figure de fines gouttelettes. Une seconde détonation retentit ; il vit qu’une des sentinelles avait son arme à l’épaule et que, du canon, s’élevait un léger panache de fumée. L’homme qui était dans l’eau vit l’œil de l’homme qui était sur le pont fixé sur les siens à travers la mire de son fusil. Il remarqua que cet œil était gris et se ressouvint avoir lu que les yeux gris sont les plus perçants et que les tireurs fameux ont tous des yeux gris. Et cependant, le soldat qui avait ces yeux-là avait manqué le but.
Un contre-courant avait saisi Farquhar et lui avait fait faire un demi-tour. De nouveau, il regardait la forêt et la rive opposée au fort. Une voix sonore chantait une sorte de mélopée cadencée, qui lui parvenait à travers l’espace avec une clarté telle qu’elle couvrait tous les autres bruits, même les battements des ondulations de l’eau dans ses oreilles. Bien qu’il ne fût pas soldat, il avait suffisamment fréquenté les camps pour connaître l’effrayante signification de ce chant monotone et régulier : le lieutenant qui commandait la compagnie sur la rive entrait en scène. Avec quelle impassibilité, de quelle intonation égale et tranquille inspirant aux soldats le calme, avec quelle régularité dans la mesure des intervalles entre les mots il prononçait ces mots cruels : « Compagnie !… En joue !… Feu ! »
Farquhar plongea ; il plongea aussi profondément qu’il le put. L’eau mugissait dans ses oreilles comme la chute du Niagara, et cependant il entendit le bruit étouffé d’une salve, et, en remontant à la surface, il rencontra en chemin des morceaux brillants de métal singulièrement aplatis qui descendaient lentement en oscillant. Quelques-uns lui effleurèrent la figure et les mains, puis continuèrent leur descente. L’un d’eux se logea entre son col et son cou ; l’homme sentit qu’il était brûlant et il l’arracha brusquement.
Comme, arrivé à la surface, il reprenait haleine, il s’aperçut qu’il était resté longtemps sous l’eau, car il avait sensiblement descendu le courant : il se rapprochait du salut. Les soldats avaient presque fini de recharger leurs armes ; on voyait briller au soleil les baguettes que les soldats retiraient du canon et remettaient en place après les avoir retournées. Les deux sentinelles tirèrent de nouveau l’une après l’autre, mais sans résultat.
L’homme poursuivi vit tout cela en regardant par-dessus son épaule. Il nageait maintenant vigoureusement avec le courant. Son esprit était aussi plein d’énergie que ses bras et ses jambes ; sa pensée avait la rapidité de l’éclair. « L’officier ne commettra plus une seconde fois cette maladresse, se dit-il ; il est aussi facile de se dérober à une salve qu’à un seul coup de feu. Il va probablement commander le feu à volonté. Dans ce cas, que Dieu me vienne en aide, car je ne pourrai me dérober à tous les coups. »
À deux yards de sa tête, l’eau s’éleva avec violence, comme une trombe, puis une violente détonation éclata, suivie d’un grondement qui sembla retourner vers le fort, tandis que la rivière était soulevée jusqu’au fond. La trombe d’eau, en s’incurvant, retomba sur Farquhar, l’aveuglant et l’étouffant. Comme, la trombe passée, il secouait la tête, il entendit le boulet qui avait fait ricochet poursuivre sa course à travers l’air et entrer un instant après dans la forêt, arrachant et brisant les branches.

« On ne les y reprendra plus, pensa-t-il ; la prochaine fois, ils tireront à mitraille. Il faut que je surveille le canon ; la fumée m’avertira ; le bruit m’arriverait trop tard ; le son va moins vite que le projectile. C’est une bonne pièce. »
Tout à coup, il se sentit tourner comme une toupie. L’eau, les rives, la forêt, le pont maintenant déjà loin, le fort, tout se confondait, devenait indistinct. Les objets n’existaient plus pour lui que par leur couleur ; ce n’était plus que des bandes circulaires colorées. Il était pris dans un tourbillon et entraîné à une vitesse telle qu’il en avait le vertige et la nausée. Quelques instants après, il était rejeté sur les galets au bas de la rive gauche, – la rive méridionale, – derrière une pointe qui le cachait à ses ennemis.
La brusque interruption du mouvement, la sensation de brûlure qu’il éprouvait à l’une de ses mains qui avait été déchirée par les galets, lui rendirent conscience. Il se mit à pleurer délicieusement ; il enfonça ses doigts dans le sable dont il jeta des poignées sur son corps en prononçant des paroles de reconnaissance. Ce sable, c’était de l’or, du diamant, du rubis, de l’émeraude ; il ne pouvait rien imaginer qui fût plus beau. Les arbres de la rive lui paraissaient être des plantes ornementales géantes ; il admirait leur arrangement qui lui semblait bien ordonné ; il aspirait le parfum de leurs fleurs. Dans les intervalles entre les troncs coulait une lumière rose étrange ; en se jouant dans les branches, le vent faisait une musique semblable à celle de harpes éoliennes. Farquhar n’éprouvait plus aucun désir de fuir plus loin ; il aurait voulu rester dans cet endroit enchanteur jusqu’à ce qu’on le reprît.
Le sifflement et le crépitement de la mitraille dans les branches des grands arbres au-dessus de sa tête le firent sortir de son rêve : l’artilleur dépité avait voulu le saluer d’une dernière décharge tirée au hasard. Cette fois, Farquhar bondit sur ses pieds, s’élança sur la rive en pente et s’enfonça dans la forêt.
Toute la journée, il marcha, se guidant d’après la course du soleil. La forêt semblait être sans fin et il ne parvenait à y découvrir aucune éclaircie, pas même un sentier de bûcheron. Jamais il ne s’était imaginé vivre dans une région aussi sauvage, et il y avait pour lui dans cette découverte quelque chose de surnaturel.
Lorsque la nuit vint, il était harassé de fatigue, les pieds en sang, les entrailles déchirées par la faim. Mais la pensée de sa femme et de ses enfants lui donna la force de poursuivre sa marche. Enfin, il trouva un chemin qui le mena dans ce qu’il savait être la bonne direction. Ce chemin était large et droit comme une rue et, cependant, il semblait déserté. Pas un champ, pas une habitation ne le bordait ; pas même les aboiements d’un chien pour indiquer que des êtres humains vivaient là. De part et d’autre, les troncs noirs des grands arbres formaient deux murailles rectilignes qui se rejoignaient à l’horizon comme sur le modèle d’un traité de perspective. Au-dessus de sa tête, lorsqu’il regardait la bande de ciel qui se découpait à travers le feuillage, il voyait de grandes étoiles d’or briller d’un éclat étrange, formant de singulières constellations. Il avait la conviction qu’elles étaient groupées dans un ordre qui avait un sens mystérieux et fatal. La forêt de chaque côté était pleine de bruits étranges parmi lesquels, une fois, deux fois, puis encore, il entendit distinctement des paroles murmurées dans une langue inconnue.
Son cou lui faisait mal et il s’aperçut en y portant la main qu’il était horriblement gonflé ; il devinait qu’un cercle noir marquait la place où le nœud coulant l’avait serré. Ses yeux étaient congestionnés ; il ne parvenait plus à les fermer. Sa langue était tuméfiée par la soif ; pour la rafraîchir, il la poussa entre ses dents et l’exposa à l’air de la nuit. Mais quel doux tapis l’herbe formait dans cette avenue abandonnée ! Il ne sentait même plus le sol sous ses pieds.
Il avait dû, malgré ses souffrances, s’assoupir en marchant, car voici qu’une autre scène se présente à sa vue ; peut-être sort-il tout simplement d’un accès de délire. Il est à la porte de sa maison. Toutes choses y sont telles qu’il les a laissées ; tout est beau et brille au soleil du matin. Comme il ouvre la barrière et entre dans la grande allée blanche, il voit dans la maison une forme féminine ; c’est sa femme qui, le visage frais et reposé, descend l’escalier de la véranda pour venir à sa rencontre. Au bas des marches, elle s’arrête, la figure éclairée d’un sourire d’ineffable joie, dans une pose d’une grâce et d’une dignité sans pareilles. Ah ! qu’elle est belle ! Il s’élance vers elle les bras ouverts ; il va la presser sur sa poitrine. À ce moment, il ressent dans la nuque une douleur inouïe qui l’assomme ; une lumière blanche aveuglante l’enveloppe, tandis qu’à ses oreilles éclate un coup de canon. Puis tout est ténèbres et silence.
*
Peyton Farquhar était mort ; les vertèbres du cou brisées, son corps se balançait doucement entre les pièces de bois formant la charpente du pont d’Owl Creek.
–––––
(1) Sobriquet donné aux Américains du Nord.
–––––
Traduit du T. P. ’s Magazine, revue mensuelle publiée par T. P. O’Connor, 5, Tavistock Street Londres. [Volume I, n° 1, octobre 1910]
–––––
(Ambrose Bierce, traduction anonyme, in Le Monde, encyclopédie mensuelle illustrée, première année, n° 3, 1er août 1911 ; nous avons repris les illustrations de la traduction de Victor Llona parue dans Excelsior-Dimanche)
–––––
–––––
Couverture illustrée de Heinrich Kley pour La Rivière du Hibou et autres contes, Paris : « Bibliothèque Aérienne Hors Série, » collection dirigée par François Rivière, Les Humanoïdes associés, 1977
Avant la seconde guerre mondiale, La Guerre des Mondes d’H. G. Wells a essentiellement fait l’objet de trois publications en volume, dont deux illustrées :
– La Guerre des Mondes ; roman traduit de l’anglais par Henry-D. Davray, Paris : Société du « Mercure de France, » 1900, constituant l’édition originale de la traduction française.
– La Guerre des Mondes ; traduit de l’anglais par Henry-D. Davray, édition illustrée par Avim-Corrêa, Jette-Bruxelles : L. Vandamme & Co., 1906. Tirage limité à 500 exemplaires.
– La Guerre des Mondes ; traduit de l’anglais par Henry-D. Davray, illustrations de M. Dudouyt, Paris : Calmann-Lévy, 1917.
☞ Outre ces trois parutions en librairie, La Guerre des Mondes a connu également une demi-douzaine de publications dans la presse périodique.
La traduction de Henry-D. Davray est parue en pré-originale dans le Mercure de France, du n° 120, décembre 1899, au n° 123, mars 1900. Elle a été reprise ensuite dans les périodiques suivants :
– Sous le titre : Les Marsiens sur la Terre (La Guerre des Mondes), in Les Annales politiques et littéraires, dix-neuvième année, du n° 955, dimanche 13 octobre 1901, au n° 964, dimanche 15 décembre 1901.
– in Ma Revue hebdomadaire illustrée, première année, du n° 19, dimanche 7 juillet 1907, au n° 44, dimanche 29 décembre 1907.
– in L’Humanité, journal socialiste, douzième année, du n° 3948, dimanche 7 février 1915, au n° 3990, dimanche 21 mars 1915. Le nom du traducteur [Henry-D. Davray] n’est pas mentionné.
– in Regards, illustrée par Lalande, du n° 261, jeudi 12 janvier 1939, au n° 282, jeudi 8 juin 1939.
À ces publications, il convient désormais d’ajouter une parution intéressante à double titre. La Guerre des Mondes est en effet parue sous le titre : La Guerre des Planètes, dans Le Petit Bleu de Paris, du n° 216 [1], dimanche 21 décembre 1902, au n° 252 [37], lundi 26 janvier 1903, à la suite d’une importante campagne d’annonces de deux semaines.

–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 197, 198, 1899, 200, 201, 202, mardi 2, mercredi 3, jeudi 4, vendredi 5, samedi 6, dimanche 7 décembre 1902)
–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 203, 206, 210, 211, 212, lundi 8, jeudi 11, lundi 15, mardi 16, mercredi 17 décembre 1902)
–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 205, 209, 211, 215, mercredi 10, dimanche 14 décembre, mardi 16 et samedi 20 décembre 1902)
–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 207, 208, 209 vendredi 12, samedi 13, dimanche 14 décembre 1902)
–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 216, dimanche 21 décembre 1902)
Le changement de titre nous inciterait à penser qu’il s’agit d’une édition pirate du roman de Wells, d’autant que le nom du traducteur n’est jamais mentionné, bien qu’il s’agisse de la traduction de Davray.
Mais cette publication présente surtout le mérite d’être magistralement mise en scène par un grand nom de l’illustration, Paul Balluriau. En consultant les notices qui lui sont consacrées, on se rend rapidement compte que si son illustration de l’œuvre d’H. G. Wells est en effet signalée, son véritable titre et les références de la parution ne sont jamais mentionnés. Il nous apparaît donc que cette publication n’a encore jamais été référencée, ou a été du moins largement négligée par les bibliographes ; c’est un oubli d’autant plus regrettable qu’elle constitue véritablement la première édition française illustrée de La Guerre des Mondes.
La Porte ouverte est donc particulièrement fière de mettre aujourd’hui en ligne l’intégralité du feuilleton du Petit Bleu et de ses illustrations. Nous espérons que le lecteur saura apprécier à leur juste valeur l’extrême finesse et la puissance des remarquables compositions de Paul Balluriau, qui ne méritaient certainement pas l’oubli où elles sont tombées.
MONSIEUR N
–––––
(Le Petit Bleu de Paris, n° 239, mardi 13 janvier 1903)
–––––
–––––
Tagué:ines
CONTE
J’avais lu chez un auteur très ancien qu’il devait exister quelque part un livre merveilleux, le plus beau de tous les livres faits de main d’homme, revêtu d’or ciselé et de pierres précieuses, et plus riche encore par le dedans, qui était pure essence de vérité incorruptible ; il s’était perdu dans les guerres et les révolutions du globe, mais il se retrouverait ; c’était le Livre de la Sagesse et du Bonheur. Je me mis en tête de le chercher, dussé-je y consumer ma fortune et ma vie ; je fouillai les librairies les plus fameuses de notre Europe, je parcourus l’Asie, je visitai les mosquées, les pagodes, les couvents des lamas dans les Alpes de la Chine.
Un jour que je me trouvais, je ne sais comment, dans une campagne inconnue, tout émaillée de fleurs étranges, un palais d’aspect féerique attira soudain mes regards ; on y accédait par un grand escalier de marbre jaune ; les portes étaient tout ouvertes, j’entrai. Je traversai une suite nombreuse de chambres veuves de tout mobilier et qu’animaient seulement des peintures murales d’une éclatante beauté.
Le silence et la solitude régnaient dans cette demeure singulière et je ne m’entendais pas marcher… J’allais droit devant moi, d’un pas rapide ; j’arrivai enfin dans une salle immense qui m’obligea à m’arrêter, parce qu’elle n’offrait pas de porte pour aller plus loin. Elle était tapissée du haut en bas, sur ses quatre faces, moins la porte par où j’étais venu, d’une prodigieuse quantité de livres, les uns debout, les autres couchés sur des rayons de bois d’ébène. Ces rayons s’étendaient plus loin que ma vue ; ils se perdaient à droite et à gauche en une sorte de brouillard, formé par la poussière impondérable qui se détache des choses.
Dans le brouillard flottaient des atomes scintillants, pareils à des étoiles minuscules, et il me semblait que les âmes de tous ces livres voltigeaient auprès de leurs corps abandonnés.
Tandis que je considérais, saisi d’un grand trouble, cette nécropole de l’esprit humain, un léger frôlement vint me solliciter à la hauteur du genou ; j’abaissai mon regard en frémissant. Je vis un petit homme bossu, à la figure toute ratatinée, de la teinte jaunâtre que prennent les papiers en vieillissant. Il n’était pas plus haut que ça : à peu près de la taille d’un livre in-quarto.
Il me regardait d’en bas, levant vers moi son nez horriblement camus, sur lequel chevauchait une paire de bésicles à verres jaunes, cerclés de cuivre. Ses petits yeux gris et perçants me pointaient de cruelle façon et il me dit d’une voix aigre et ténue, que je percevais à peine : « Le livre que vous cherchez est ici ; montez voir là-haut, sur cette tablette, si vous ne le trouvez pas ! »
Par quel miracle ce gnome savait-il le livre que je cherchais, puisque la pensée même en était cachée aux profondes cavernes de mon âme ? Je ne me posai pas alors cette question, mais je reportai mon regard vers la bibliothèque. Un marchepied à plusieurs degrés paraissait conduire vers ce rayon que le bonhomme m’indiquait de sa main ridée et jaunie. Je gravis une à une les marches branlantes ; je ne sais combien il y en avait, je sais seulement que mon ascension dura très longtemps. J’arrivai ensuite à une espèce de plateforme ébréchée et glissante, et, comme j’essayai de m’y tenir et de respirer : « Montez toujours ! » me dit le perfide.
Au milieu de la plateforme s’élevait, en effet, une pyramide de tabourets de plus en plus étroits et, sur le plus haut, j’apercevais un appareil bizarre, formé d’une planchette en équilibre sur une tige, comme un T mal bâti.
Étrange escalier, qui semblait avoir été construit par un fou : je le contemplais avec une anxiété indicible, de cette plateforme où j’étais juché. Comment monter là ? Et je pensais : « Quel esprit narquois est allé placer en ce lieu inabordable le plus beau et le plus utile des livres ? »
Un reflet d’or brillait en se jouant sur les volumes rangés tout en haut de la bibliothèque : cette lumière m’attirait vers elle d’une force magnétique ; je montais de tabouret en tabouret, n’ayant aucun appui où porter la main, et les surfaces échelonnées étaient toujours plus restreintes. « C’est là-haut, me disais je, que je trouverai le livre d’or, l’introuvable livre de la Sagesse et du Bonheur ! » Et je montais !…
Je me vis debout sur le dernier tabouret ou escabeau, par un prodige d’adresse, les muscles de mes jarrets tendus à se rompre : il ne me restait plus qu’à grimper sur cette machine en forme de T, qui couronnait l’édifice tremblant. Cette opération m’embarrassait énormément, car j’étais obligé de sauter à pieds joints et de retomber, avec une exactitude mathématique, un pied de chaque côté de la barre, pour l’empêcher de basculer. J’étais bien incapable d’exécuter ce tour d’acrobate. Le frisson me courait le long de l’échine et, pendant que je demeurais là, suspendu entre la vie et la mort, une autre cause de stupeur me saisit à la racine des cheveux.
La bibliothèque se haussait par un mouvement doux et continu, à l’instar des décors de théâtre qu’un dieu caché retire à lui dans les nuées. Le reflet d’or s’élevait d’un vol insensible à mesure que je montais. Ébloui, transporté par mon rêve, je ne faisais aucun progrès, et, l’âme toute ravie de mon idéal amour, je m’efforçais en vain ; j’étais toujours aussi éloigné du but sublime.
Je me sentais devenir pétrifié ou plutôt papiérifié ; mes bras, mes mains, mes jambes glacés me faisaient l’effet d’être les feuilles d’un livre fantastique, abandonné en ce lieu depuis une série d’années sans nombre. Exsangue, et le cœur figé par la crainte, j’essayai cependant d’abaisser mon regard vers le bonhomme pour lui demander conseil ; mais je n’apercevais plus dans la profondeur de l’abîme que sa bosse qui le recouvrait comme un dôme, et ce dôme montrait, par ses oscillations et ses soubresauts, que le pygmée se tordait de rire.
J’entendis alors sa voix nasillarde et pointue qui me transperçait et qui me dit : « Héraclite, Pythagore, Euclide, Newton, Descartes, Schopenhauer sont venus ici chercher le livre que tu cherches et ne l’ont pas trouvé ; je te croyais plus malin !… »
Alors, je perdis totalement la tête : mes jarrets et mes pieds nerveux ne furent plus que des chiffons ; je dégringolai le long des escabeaux et du marchepied, et je me retrouvai à terre : livre d’or, livre de rêve, je t’avais entrevu de si près et tu m’as échappé pour toujours !
*
Je pris en dégoût les bibliothèques des hommes et des peuples ; je brûlai tous mes livres ; je ne me plaisais plus qu’au milieu des forêts et des rochers sauvages. La nature, me disais-je, n’est-elle pas le vrai livre de la sagesse et du bonheur ?
Un jour que j’errais dans une campagne abrupte, de noires nuées parurent rapidement au-dessus de ma tête, de larges gouttes se détachaient d’en haut, le tonnerre grondait ; je me hâtai vers une pauvre habitation cachée dans le pli d’un ravin où paissaient trois chèvres maigres.
Un vieil homme, recourbé par les années, était assis sur un escabeau, dans la petite maison toute ouverte. En cet instant même, l’aventure qui m’était arrivée bien des années auparavant, jaillit de ma mémoire. Je revoyais avec une vivacité surprenante le petit homme bossu et narquois, et la vaste salle tapissée de livres, dans le palais de marbre jaune. Ainsi certaines sources, descendues des sommets, cheminent sous la terre et, rencontrant le jour dans une campagne éloignée, jaillissent à la hauteur de leur point de départ.
Le vieux chevrier, sur son escabeau, semblait profondément occupé à ne rien faire ; d’un geste amical, il m’engagea à entrer. Un lit formé de quatre planches, une table boiteuse, trois chaises de paille étaient tout l’ameublement d’une pièce unique. Sur une tablette fixée au mur de terre durcie, quelques ustensiles de ménage, une tasse de lait, fraternisaient avec un livre recouvert d’un parchemin tacheté de jaune.
Depuis plus de dix ans que je n’avais pas désiré un seul livre, celui-ci, en ce lieu, me saisit d’une violente curiosité ; un pressentiment joyeux m’agitait tout entier ; mais je refoulai mon émotion et, d’une voix indifférente, je dis à mon hôte :
« Ce livre paraît être bien âgé ?
– Je l’ai reçu de mon père qui l’avait reçu de son père : c’est le Livre de la Sagesse et du Bonheur. »
Je me sentais défaillir ; je me retenais de mes mains crispées au dossier d’une chaise.
« Je ne l’ai jamais ouvert, ne sachant pas lire, et mon père ne l’ouvrait jamais, étant ignorant comme moi. Mais, toutes les fois que l’on est dans l’embarras, on le regarde avec attention, en réfléchissant au dedans de soi-même, et l’on en reçoit toujours quelques bons avis. Je ne voudrais pas m’en séparer, il est mon ami et mon frère ; mais vous pouvez l’ouvrir, vous verrez ce qu’il y a dedans, vous qui avez de l’instruction. »
Un cordon s’enroulait trois fois autour du livre héréditaire : ce cordon était retenu par un nœud dont les branches s’étaient incrustées l’une dans l’autre par le temps, comme il arrive chez certaines plantes. Je travaillais à le défaire, mes mains s’agitaient convulsivement, mes ongles se cassaient sur ce nœud plus que gordien.
Au-dehors, la tempête faisait rage ; au-dedans, l’obscurité nous enveloppait. Je me traînai vers l’étroite fenêtre, portant dans mes mains frémissantes le Livre de la Sagesse et du Bonheur. Je l’ouvris à la lueur des éclairs : il ne contenait que des feuilles de papier blanc jauni, les pétales d’une petite fleur séchée, nul signe d’écriture humaine !…
Brigand ! Idiot ! Rustre sauvage ! Il s’était moqué de moi ! Le désespoir et la fureur tordaient mes pensées, je l’aurais empoigné par la gorge ! Mais il épluchait innocemment des herbes pour son repas, sans faire attention à mes yeux hagards et à ma figure livide.
Je rétablis le cordon, tant bien que mal, autour du meilleur de tous les livres ; je le réintégrai en sa place, dans le petit cadre marqué par la poussière que le temps avait soufflée sur ses confins en dunes microscopiques ; puis, l’orage étant passé, je remerciai mon hôte en lui disant : « Votre père avait raison, vous possédez le Livre de la Sagesse et du Bonheur ; gardez-le avec soin ; je reviendrai vous voir et nous l’étudierons ensemble. »

–––––
(Hector Depasse, in La Grande Revue, dixième année, volume 37, 15 février 1906 ; illustrations d’Érik Desmazières pour « La Bibliothèque de Babel » de Jorge Luis Borges, 1997-2001)