Il est assez généralement connu que The Time Machine, l’œuvre qui rendit Wells célèbre presque du jour au lendemain, avant de paraître pour la première fois en volume chez Heinemann en juin 1895, avait été publiée, presque dans sa forme actuelle, dans la Henley’s New Review, un peu auparavant ; et que, un peu antérieurement encore, des fragments assez étendus en avaient été donnés par le National Observer. Mais il faut remonter beaucoup plus loin, à sept années en arrière, si l’on veut trouver l’origine véritable du livre, et sa première esquisse : elle se trouve dans le Science Schools Journal, conducted by students of the Normal School of Science and Royal School of Mines, South Kensington, dont Wells fut le fondateur en décembre 1886 ; il en demeura « editor, » secrétaire-général, dans les vingt premiers numéros, jusqu’à la rentrée de l’année scolaire 1890-91. Il en fut, du reste, le directeur à distance : c’est en effet de septembre 1883 à juillet 1886 qu’il fut étudiant à Kensington ; à la rentrée de 1886, il prit un poste dans un collège, à Holt, près de Wrexam, North Wales ; mais bientôt blessé, en jouant au football, il vint passer le reste de l’année à Up Park, chez sa mère, intendante de Miss Fetherstonhaugh : c’est vraisemblablement là qu’il se trouvait quand parut le n° 1, le 1er décembre 1886 ; et dans les années 1887 à 1889, il était professeur adjoint à Henley House School, Saint-John’s Wood, son titulaire étant M. Milne. (1) Au début de l’année scolaire 1890-91, le nom du périodique devint The Royal Collège of Science Magazine, et plus tard encore, The Phœnix, nom sous lequel il existe toujours.
Les contributions personnelles de Wells à cette revue amicale et universitaire, au cours de sa propre direction, et encore pendant quelque temps après qu’un nouvel « editor » l’eût remplacé, sont assez nombreuses, et toutes intéressantes pour des raisons diverses ; mais aucune ne l’est autant que le petit roman, The Chronic Argonauts, paru dans les numéros 11, 12 et 13, d’avril, mai et juin 1888, et qui représente le premier jet de The Time Machine. Si quelque lecteur va peut-être de temps en temps le rechercher dans les feuillets jaunis de la modeste revue des étudiants de South Kensington. personne, croyons-nous, ne l’a encore fait vraiment connaître ; en 1895, dans cette même revue, sous son deuxième nom, au moment du grand succès instantané de la Machine, on rappelle que le premier croquis du livre a paru dans ces mêmes colonnes ; et M. Hopkins, le dernier en date des biographes et critiques de Wells, en indique l’existence, mais sans même en citer le titre. Cette longue et plaisante nouvelle mérite, cependant, quelques instants d’attention.
Wells avait vingt-deux ans ; il n’en avait guère plus de vingt, au moment où la revue commença à paraître sous sa direction, surtout, dira-t-il plus tard (The beginning of the Journal, by the First Editor, n° 48, octobre 1893), pour prouver que les South Kensingtonians n’étaient pas uniquement de grosses bêtes de scientifiques. Que, peu mathématicien, il ait été ou non sérieusement intéressé, à cette époque, par le problème de l’espace à plus de trois dimensions, qui occupe constamment des esprits mathématiques, ce qui est incontestable, c’est que certains de ses condisciples l’étaient. L’un d’eux, E. A. Hamilton Gordon, avait lu à l’Association des étudiants, le 14 janvier 1887, une communication intitulée The Fourth Dimension, qui est publiée dans le n° 5, en avril de la même année. L’auteur n’est pas favorable à l’idée d’une quatrième dimension possible, mais essaie pourtant loyalement de se la représenter ; il émet l’hypothèse que les fantômes – s’il y en a – seraient des êtres venus d’un monde à quatre dimensions, et qui traverseraient le nôtre, qui n’en a que trois, à la façon dont un solide en se déplaçant laisserait une trace sur un plan immobile, situé sur son passage, et qui le couperait ; des êtres à deux dimensions situés dans le plan seraient aussi surpris par ce phénomène que nous autres par un passage de fantômes ; et on pourrait, en partant de cette idée, concevoir quatre, cinq, six dimensions, et autant que l’on voudra. Jeu d’étudiants, sans doute, et sans grande valeur scientifique ; le jeu d’esprit wellsien, selon lequel c’est le temps qui est la quatrième dimension, correspond à une conception entièrement autre : mais il n’est pas indifférent de connaître et de signaler la publication de ces pages, dont Wells, en sa qualité de secrétaire général du périodique, a naturellement connu le contenu, une année environ avant The Chronic Argonauts.
The Chronic Argonauts, ce sont, bien entendu, les Argonautes du Temps, The Time Travellers ; car ils sont deux, l’un volontaire et l’autre forcé, et ont des personnalités nettement définies ; alors que la rédaction nouvelle et définitive, sept ans plus tard, ne connaîtra plus qu’un seul, anonyme et très impersonnel, Time Traveller. Ce n’est pas au hasard et par simple curiosité scientifique que le docteur Moïse Nebogipfel, Ph. D. F. R. S. – faut-il entendre par son nom qu’il est déjà sur le sommet des nuées, « dans la lune ? » – entreprend la construction de son navire chronique : car la nef des Argonautes, qui deviendra la machine à explorer le temps, est ici appelée The Chronic Argo. À la différence du Time Traveller, dont le mobile essentiel et assez vague est le désir de connaître directement le passé et l’avenir, Nebogipfel est poussé par un sentiment plus précis et plus impérieux : le sentiment qu’il est né trop tôt dans un monde trop jeune, pour lequel il n’était pas fait, qu’il est, selon sa propre expression, an Anachronic Man, que sa place véritable est dans le radieux âge d’or qui viendra, inévitablement ; il cherche à s’échapper de ce siècle de misère, pour rejoindre son époque véritable dont une destinée cruelle l’a séparé. Et, par sa soif de vivre en Utopie, ce premier fils de Wells est plus wellsien, chose curieuse, mais non inexplicable, que le Time Traveller, son cadet de six ou sept ans. Non que le personnage soit dessiné d’un trait entièrement sérieux : l’humour joue le rôle principal dans la peinture du caractère, revêtu de ces bizarreries physiques dont les étudiants se plaisent à orner, ou à voir ornés, leurs savants professeurs – tels, immanquablement, les savants de Jules Verne, ou le Professor Challenger de Conan Doyle. « He was a small-bodied, sallow faced little man, clad in a close fitting garment of some stiff, dark material… His aquiline nose, thin lips, high cheek-ridges, and pointed chin, were all small and mutually well-proportioned: but the bones and muscles of his face were rendered exeessively prominent and distinct by his extrême leanness… large, eager grey eyes, phenomenally wide and high forehead… below it his eyes glowed like lights in some cave at a cliff’s foot… lank black hair… unkempt suggestion of hydrocephalic suggestion… temporal arteries pulsating visibly through his transparent yellow skin… » Ce portrait touche à la caricature, d’ailleurs innocente, et seul, sans doute, Wells pourrait dire maintenant s’il s’est proposé quelque charge irrévérencieuse de quelqu’un des maîtres d’Exhibition Road. Quoi qu’il en soit, cet homme ainsi bâti vient s’installer mystérieusement, et accompagné de caisses énormes et nombreuses, au village de Llyddwdd, près de Rwstog, dans le comté de Carnarvon (le jeune écrivain, bien entendu, se délecte à entasser les innombrables consonnes des imprononçables noms gallois). Il y loue un vieux presbytère isolé et abandonné, the Manse, inhabité depuis vingt-cinq ans, car on soupçonne qu’un vieillard du nom de Williams y a été assassiné par ses deux fils.
Bientôt, les superstitieux villageois, fort intrigués par l’aspect diabolique du personnage, ses habitudes casanières, sa taciturnité, les colis étranges qu’il ne cesse de recevoir par le chemin de fer, voient leur inquiétude et leurs soupçons redoublés par la lumière inexplicable qui s’échappe, la nuit, du presbytère, et les bruits sinistres qui s’y font entendre : l’enfer doit être mêlé à cela (Nebogipfel a installé chez lui la lumière électrique et une forge) ; la mort bizarre de Hughes, le bossu du village, qui est pris d’une crise incompréhensible et meurt sur la route à peu de distance de la maison suspecte, confirme leurs craintes ; le praticien de l’endroit, l’honnête Owen Thomas, a beau déclarer que la mort est naturelle, l’opinion publique est faite ; l’habitant de la maison Williams est un sorcier. On s’échauffe : les plus braves, Mrs Morgan ap Lloyd Jones, Parry Davies le cordonnier, Pugh Jones, John Peters, Arthur Price Williams, héros de tous les cabarets du pays, entraînent les autres contre la demeure maudite ; et un vieux, Pritchard, leur suggère d’y mettre le feu. Les furieux en avant, les couards derrière, ils viennent heurter à la porte et, lorsqu’ils l’ont défoncée parce qu’on n’ouvrait pas, ils aperçoivent le docteur : il n’est pas seul ; avec lui est le révèrent Elisée Ulysse Cook, « of Pembroke Collège, Ox. », « a fair-haired, pale-faced, respectable looking man. » Voyant l’agitation de ses paroissiens, il est venu, une heure auparavant, prévenir et inviter à la prudence celui qu’il sait bien n’être qu’un homme de science occupé à quelque recherche. Au milieu du laboratoire en désordre, l’un et l’autre sont montés sur une étrange petite machine, une sorte de plate-forme, sur laquelle court une espèce de rail de métal et d’ivoire, et lorsque les émeutiers, que n’arrête pas même la vue de leur père spirituel, se précipitent avides de meurtre, un rire sardonique retentit : la machine semble se balancer un peu, les figures des deux hommes deviennent peu à peu indistinctes, et puis bientôt, à la place qu’ils occupaient un instant auparavant, il n’y a plus que le vide.
Telle est, du moins, la figure de l’aventure, telle qu’elle est apparue exotériquernent aux habitants de Llyddwdd, qui ignorent naturellement la personnalité véritable du « sorcier, » et enjolivent l’affaire de nombreux détails sensationnels.
Mais H. G. Wells, qui la raconte, a des renseignements plus précis, fournis directement par un des héros du drame. Flânant dans une prairie voisine du village, quelque temps après la disparition mystérieuse de l’étranger et du pasteur, s’étant étendu pour rêver à l’ombre des arbres, il a vu sortir peu à peu du néant, devant lui, une figure lamentable, harassée de fatigue et de désarroi ; c’est le révérend Elisée Ulysse, « looking as Frenchmen look when they land at Newhaven – intensely travel-worn, » – et ceci esquisse, déjà, le retour du Time Traveller, après la longue attente de ses amis, dans The Time Machine. S’il s’est tu pour le reste du monde et est mort, épuisé et silencieux, trois semaines plus tard, le 29 août 1887 – et pour preuve vous pouvez voir sa tombe dans le cimetière ! – il n’est pas mort sans avoir dit à notre chroniqueur le fin mot de l’histoire. Lorsque, mu par une pensée de charité, il a frappé à la porte de Nebogipfel, une heure avant que n’arrive la colonne hurlante des incendiaires, ne recevant pas de réponse, il s’est décidé à entrer et a trouvé la maison vide ; et au bout d’un instant, stupéfait et tremblant, il a vu Nebogipfel paraître devant lui sur une étrange machine, souillé de poussière et de sang. Rassuré à grand-peine par le savant, il en a reçu les confidences : le docteur lui a dit sa soif de s’échapper vers la Cité future, « the Golden Days » – c’est presque l’expression, « The Golden Age, » dont le Time Traveller se servira pour désigner d’abord l’époque des Eloi – sa persuasion que le temps n’est qu’une quatrième dimension de l’espace, et qu’il n’est point de raison pour que nous ne puissions nous déplacer dans le sens de celle-là aussi bien que des trois autres. Cette conversation, y compris les objections du révérend, contient déjà en germe l’essentiel de la discussion entre le Time Traveller et ses amis, par laquelle commence The Time Machine ; deux des arguments principaux en faveur du temps conçu comme quatrième dimension s’y trouvent déjà, à savoir l’impossibilité de concevoir un cube instantané, sans lui accorder la durée aussi bien que les trois autres dimensions, et l’observation que les hommes furent réduits à se mouvoir dans deux dimensions jusqu’au moment où Montgolfier vint leur ouvrir la troisième : lui, Nebogipfel, est le Montgolfier de la quatrième. Comme le Time Traveller, encore, il a d’abord construit une machine de modèle réduit, qu’il a expédiée à travers le temps. Puis, sur un modèle définitif, il s’est risqué à son premier voyage dans la durée, vers l’arrière ; et il est tombé dans cette même maison, vingt-cinq ans plus tôt, juste au moment du meurtre du vieux Williams par ses enfants : d’où les taches de sang qui le couvrent. Il persuade à moitié le digne ecclésiastique, et lorsque les forcenés arrivent, l’injure à la bouche et la mort dans les yeux, il n’a pas de peine à l’entraîner avec lui, effaré et incertain, vers l’avenir cette fois. Ici, le récit de Cook, halluciné et fiévreux, s’est troublé : il semble que Nebogipfel l’ait emmené jusqu’en l’an 17902 : mais qu’y ont-ils vu, y ont-ils vraiment trouvé l’âge d’or, comment se fait-il que Cook soit revenu seul, pourquoi Nebogipfel serait-il revenu décharger son compagnon au milieu de l’an 1887, est-il reparti seul de l’avant, c’est ce que le mourant n’a pu expliquer. Et Wells se retire sur une pirouette, en disant que, donc, il ne sait pas la suite ; et il se donne le malin plaisir de rentrer en scène par une Note of the Editor, pour se reprocher à lui-même de faire venir l’eau à la bouche des lecteurs du Journal, et de tirer sa révérence sans avoir contenté leur soif.
Même à travers ce rapide récit, il apparaît clairement que The Chronic Argonauts, en dehors des différences déjà signalées et de l’art évidemment beaucoup plus parfait de The Time Machine, diffère de ce dernier livre par deux caractères principaux. D’abord, dans la forme définitive, tous les traits humoristiques du premier récit auront été volontairement éliminés : quelles que soient les impressions que l’on peut ressentir à la lecture du livre de 1895, il n’est rien qui y soit mis pour donner à rire ; le burlesque professeur, avorton macrocéphale et hirsute, est devenu un homme que, malgré l’absence de portrait physique précis, rien ne permet d’imaginer autre que jeune, ou du moins dans la force de l’âge, un beau type de chercheur d’aventure, nerveux et racé, ce type cher au cœur de l’Angleterre de Raleigh et de Drake, en même temps qu’un cerveau puissant et ingénieux ; le pitoyable révérend, embarqué par hasard, et de force, dans une équipée où il n’est engagé que pour y faire triste figure, a disparu ; la troupe superstitieuse des paysans gallois, hostiles et nécessairement incapables de rien comprendre à ce qui se passe, est remplacée, autour du Time Traveller, par un groupe d’amis, d’abord sceptiques, mais intelligents, et bientôt ébranlés : Blank, Filby, the Journalist, the Medical Man, the Provincial Mayor, the Psychologist, the Silent Man, the Very Young Man, anonymes comme lui-même, à l’exception des deux premiers ; anonymat calculé pour rehausser le caractère hallucinant, de l’histoire. En 1888, Wells s’était diverti, et voulait divertir de jeunes camarades ; en 1895, il se divertit toujours, mais il a voulu faire « fey, » pour employer ce mot si intraduisible, et qui désigne l’inquiétant qui règne sur les frontières de l’inexplicable et surnaturel ; et il a conquis le monde. En second lieu, la renonciation à toute espèce de tentative pour peindre les aventures des voyageurs dans l’âge d’or futur ne s’explique peut-être pas suffisamment par le fait que le numéro de juin 1888, qui contient la troisième partie du récit, était, dans cette revue universitaire, le dernier de l’année scolaire ; et que, le suivant ne paraissant qu’en octobre, on ne pouvait guère renvoyer la suite à l’année prochaine et qu’il fallait conclure ; on peut aussi, et au moins aussi vraisemblablement, conclure que Wells ne se sentait encore ni l’envie ni la force de peindre, à vingt-deux ans, son premier tableau des âges futurs et sa première Utopie.
GEORGES CONNES
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(1) Ces précisions chronologiques ont été données récemment par M. R. T. Hopkins, H. G. Wells, Personality, Character, Topography (Cecil Palmer, nov. 1922).
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(in Revue anglo-américaine, première année, n° 4, avril 1924)
Il est peu fréquent de croiser, dans les colonnes d’un périodique français du début XXe, un article bien documenté sur la science-fiction anglo-américaine. Même s’il ne prétend à aucune exhaustivité, l’auteur témoigne indéniablement d’une érudition inhabituelle et d’un rare discernement dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle il nous a semblé intéressant de reproduire ce petit essai, en l’illustrant, autant que possible, des ouvrages cités en référence. En espérant que nos lecteurs apprécieront autant que nous cette excursion dans le système solaire, à la recherche d’une vie extraterrestre…
MONSIEUR N
La « Conquête des Fleurs, » la très curieuse comédie fantaisiste de Gustave Grillet, que donne en ce moment le théâtre de l’Athénée et pour laquelle la critique a plutôt manqué de tendresse, nous transporte en un pays de rêve, où les femmes sont des fleurs et que l’auteur a placé dans la planète Vénus. (1)
De son côté, Jean de la Hire, dans un roman scientifique d’aventures, que publie un de nos confrères, fait se mouvoir ses personnages dans la planète Mercure, dont les habitants nous sont représentés sous la forme de repoussants « monopèdes » à l’œil, au bras et à la jambe uniques. (2)
Voici qui remet donc singulièrement à l’ordre du jour la passionnante question des probabilités d’habitabilité des planètes faisant partie de notre système solaire : Vénus, Mars, Mercure, Jupiter et la Lune. Pour aujourd’hui, je ne m’occuperai pas des suppositions et des discussions du monde savant à cet égard, le cadre plutôt frivole de ces « Notes parisiennes quotidiennes » ne se prêtant guère à des sujets aussi ardus. Je me contenterai donc de passer brièvement en revue les diverses manières dont, en dehors des deux auteurs que j’ai cités tout à l’heure, l’imagination féconde des romanciers scientifiques peuple à son tour les mondes inconnus, objet de tant de curiosité et de tant de controverses.
John Munro, dans son Excursion à Vénus, nous présente une race d’êtres semblables à des dieux, habitant des jardins splendides ornés de plantes tropicales, de fontaines et de statues. Les femmes de Vénus sont gracieuses et belles, si belles que, tout comme dans la Conquête des Fleurs, le héros du roman devient passionnément amoureux d’une de ces créatures enchanteresses, tant et si bien que ses compagnons sont obligés de lui tendre un piège pour le ramener à bord de leur navire aérien. Celui-ci part alors pour visiter Mercure, planète habitée par des dragons volants monstrueux et méchants.
Une Lune de miel dans l’espace, tel est le titre d’un roman fort connu de George Griffith, lequel mène ses nouveaux mariés à Vénus, dont les habitants, « moitié hommes, moitié oiseaux, » sont recouverts d’un plumage doux et soyeux et volent ou marchent à volonté.
Un autre imaginatif, Fred Jane, a compris les Vénusiens d’une tout autre façon : ce sont des puces grandes comme des éléphants qu’il désigne sous le nom de « Thotheen. » Ces créatures bizarres, d’une force et d’une adresse prodigieuse, tiennent sous leur domination la planète tout entière.
Plus étrange encore est l’idée d’Edwin Pallander. Dans Au travers du Zodiaque, un véritable roman-cauchemar, ce n’est pas le règne animal qui s’est développé sur Vénus, c’est le règne végétal. Des roses gigantesques luttent avec les mastodontes, et sortent victorieuses de la lutte. Semblables à des reptiles, d’énormes cactus sont aux aguets de leur proie ; les violettes grognent et mordent, les primevères ronronnent ou égratignent, selon qu’elles sont bien ou mal disposées.
Il en est des autres planètes comme de Vénus ; les imaginations diffèrent.
H. G. Wells décrit les Sélénites, dans son très curieux livre Les Premiers Hommes dans la Lune, comme des fourmis de cinq pieds de haut, le corps garni d’écailles et muni de tentacules en guise de bras. Ceci ne concorde pas du tout avec l’opinion de lord Redgrave, le héros de Griffith, qui a trouvé la Lune habitée par une race de « singes aveugles, sans poil, chauves, livides et gris. » De son côté, Pallander donne aux Sélénites un corps d’homme surmonté d’une tête simiesque, et une taille de dix à douze mètres.
Le père du genre, Jules Verne, s’est contenté de faire contourner la Lune par l’obus de Barbicane et de Nicholl, lesquels regardent par les hublots et constatent que notre satellite est inhabité et doit être inhabitable.
La meilleure description imaginaire de Saturne est, selon nous, celle que donne John Jacob Astor, le millionnaire américain – le seul de son espèce – dans Le Voyage dans les autres mondes. L’auteur peuple Saturne d’esprits qui, tout en flottant impalpables dans l’espace, n’en ont pas moins le pouvoir de se matérialiser à volonté. Ils sont sages, dignes et graves, et possèdent, de plus, le bonheur de ne pas être sujets à ce que nous appelons les émotions humaines.
George Griffith, lui, tombe dans l’excès contraire : les Saturniens sont des brutes méchantes, traîtreuses, douées d’une force colossale, adroites et rusées. Quant au héros mythique d’Edwin Pallander, il trouve Saturne dépourvu de toute créature – un semblant d’humanité, mais la vie reptilienne surabonde et des monstres ailés sortent des profondeurs obscures des forêts pour attaquer les explorateurs.
Dans Jupiter, selon J. J. Astor, le monde des insectes domine tout. Il y a notamment des fourmis monstrueuses, dont le corselet est épais de plus d’un mètre et dont les mandibules sont capables de couper un éléphant en deux. Des dragons volants, au souffle empoisonné, armés de griffes tranchantes et de dents effroyables, sillonnent les airs sans relâche.
D’après Griffith, Jupiter serait en état de fusion et, par conséquent, toute vie organique y est impossible ; mais dans Ganymède, un des trois satellites de la grande planète, il existe une race, fort dense, d’hommes et de femmes d’une haute culture intellectuelle, lesquels vivent dans des maisons en verre. Les villes et les campagnes, tout y est sous toit vitré. Il est à remarquer que l’auteur ne fait mention d’aucune espèce d’hôtel de ville.
Notre voisin immédiat, Mars, est l’objet des plus extravagantes élucubrations. Dans son Uranie, Camille Flammarion considère les Martiens comme se rapprochant beaucoup des singes. Ils sont infiniment supérieurs aux « Terrestres » par leur organisation, le nombre et la délicatesse de leur sens, ainsi que leurs grandes facultés intellectuelles.
Le livre de Robert Cromie, Un Plongeon dans l’espace, fait des habitants de Mars des êtres humains d’une taille quelque peu inférieure à la nôtre. Griffith au contraire, les montre beaucoup plus grands que nous, tous pâles et exsangues, tous bâtis de façon semblable.
Le Paquet scellé de M. Stranger, par Hugh MacColl, nous présente une race identique à la race humaine, avec cette seule différence que les Martiens ont la peau azurée et semi-transparente.
On connaît la fameuse Guerre des mondes, de H. G. Wells. Celui-ci fait des Martiens des monstres hideux, véritables « chaudières à échasses, » qui ne manqueraient pas de détruire l’humanité au moyen de leur terrible « rayon de chaleur » et de leur subtil et mystérieux poison, si notre atmosphère, chargée de bactéries pathogènes auxquelles ils ne peuvent résister, ne les exterminait au bout de quelques semaines. Ces « chaudières à échasses » ne sont d’ailleurs que le corps « artificiel » et servent d’enveloppe à l’être véritable, un assemblage protoplasmatique gélatineux, muni de tentacules immenses et dominé par une masse cérébrale énorme.
Cette courte revue démontre péremptoirement que, partout où l’intelligence se heurte à l’inconnu absolu, l’imagination n’a que des ressources assez limitées. En réalité, il n’y a, dans tout cela, aucune idée complètement nouvelle. Ces hommes étranges, ces animaux bizarres et horribles ne sont pas inventés de toutes pièces. Ils constituent un amalgame de choses connues, visibles, tangibles ou palpables, qui font partie de notre monde à nous. La légende, autant que la science, en forme le principal élément ; et l’on se sent parfois tenté de dire à l’apparition de ces êtres fantastiques :
« Vous n’êtes pas des inconnus pour moi. »
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(1) Théâtre de l’Athénée, 10 mai 1908. Texte de Gustave Grillet ; musique de Willy Redstone ; décors d’Amable et Lemonnier ; avec Laurence Duluc (Lyllis), Marguerite Brésil (Rosita), Bullier (Jolicœur) ; interprété aussi par André Lefaur (Henri de Bellejambe).
(2) La Roue Fulgurante, paru en 40 livraisons dans Le Matin, du vendredi 10 avril (n° 8809) au samedi 23 mai 1908 (n° 8852).
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(In L’Aurore politique, littéraire, sociale, n° 3856, 14 mai 1908)
Les illustrations qui suivent proviennent pour une petite part de la collection de Monsieur N ; mais, pour l’esssentiel, elles ont été glanées sur le net. Monsieur N tient à remercier plus particulièrement la librairie Charbonnel de Bar-le-Duc, l’immense spécialiste L. W. Currey, bien connu des amateurs de fantastique et d’anticipation ancienne, le site Monster Brains, et le lieu de rendez-vous incontournable de tous les passionnés de Merveilleux Scientifique, Sur l’autre face du monde.
Annonce du Matin pour le roman de Jean de la Hire, n° 8807, mercredi 8 avril 1908.

Éditions Ferenczi, « Le Livre de l’aventure » n° 7, 1929.



Illustrations de P. Santini pour l’édition du Livre Moderne illustré, 1942.
Illustrations de Stanley Wood pour A Honeymoon in Space.
Illustrations de Claude Shepperson pour l’édition George Newnes, 1901.

La rare jaquette de l’édition Juven.




Illustrations de Martin van Maele pour l’édition Juven.

Illustration de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.
La traduction française du roman de John Jacob Astor, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895.





Illustrations de Daniel Carter Beard pour A Journey in Other Worlds.
Préface de Jules Verne pour le roman de Robert Cromie.



Édition originale, London : William Heinemann, 1898.


Première édition illustrée, New York and London : Harper & Brothers, 1898.









Illustrations de Warwick Goble pour l’édition Harper.


Illustrations de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.


La somptueuse édition de La Guerre des Mondes illustrée par Henrique Alvim-Corrêa, Jette-Bruxelles : L. Vandamme & Cie, 1906. 32 hors-texte tirés sur papier couché jaune et 105 illustrations dans le texte. Tirage limité à 500 exemplaires numérotés.

Affiche promotionnelle pour La Guerre des Mondes illustrée par Alvim-Corrêa.





















Quelques-unes des extraordinaires illustrations hors-texte de Henrique Alvim-Corrêa pour La Guerre des Mondes.
LA PLANÈTE MARS
Ce que nous voyons de la planète Mars. – Les canaux de Mars. – Récit d’un voyage sur cette planète. – Mœurs étranges des habitants de Mars. – Conclusion.
L’ambition de la science humaine n’a pas de bornes ; chaque découverte nouvelle en provoque une autre. Parmi les champs d’investigation qui semblent plus ou moins à notre portée, l’astronomie s’offre, inépuisable, à la convoitise du savant que la difficulté de l’exploration ne saurait rebuter.
Malheureusement, comme le dit Fontenelle dans ses Entretiens sur la pluralité des Mondes : « Toute la philosophie n’est fondée que sur doux choses : sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais. »
Imagination qui nous trompe, insuffisance des moyens d’investigation : voilà, jusqu’à présent, les deux obstacles à rétablissement d’une certitude. Et, pour l’affirmer, cette certitude, pour en donner la preuve irréfutable, que d’intelligences ont sombré dans l’excès même du travail ou dans la constatation décourageante du néant auquel leurs efforts aboutissaient !
Parmi les mondes relativement voisins du notre, la planète Mars a particulièrement excité l’intérêt des hommes de science. Des deux planètes Vénus et Mars, entre lesquelles la Terre tourne autour du Soleil, Mars est, en effet, celle que nous apercevons avec le plus de régularité. Vénus a des alternatives d’éclat et d’obscurcissement ; elle disparaît même à nos yeux pendant trois semaines au mois de septembre. Mars, au contraire, ne cesse de briller et d’attirer nos regards par sa lueur rougeâtre.
Sans prétendre énumérer tous les travaux astronomiques dont la planète Mars a été l’objet au travers des siècles, disons tout de suite qu’en 1877, les astronomes Schiaparelli et Hall firent chacun une découverte des plus intéressantes.
Hall constata l’existence de deux satellites de Mars.
Schiaparelli, à la suite de plusieurs observations dont le retentissement fut universel, put établir que la surface du globe martien présentait des parties différentes entre elles et analogues à nos mers et à nos continents. Bien plus, l’analyse par le spectroscope permit de reconnaître que Mars était enveloppé d’une atmosphère dans laquelle la vapeur d’eau tenait une large place. Ce fait expliquait d’ailleurs les taches brillantes que l’on avait aperçues aux deux pôles de la planète. On pouvait dès lors conclure, sans trop s’aventurer, que ces taches n’étaient autres que des masses de neige et de glace, d’autant plus que, suivant l’approche des saisons correspondant à notre été et à notre hiver, ces masses disparaissaient ou se reformaient.
Les canaux de Mars
Mais la découverte la plus curieuse de Schiaparelli a trait à ces lignes droites, souvent perpendiculaires entre elles, et que les télescopes accusaient d’une façon très nette sur la partie éclairée de la planète. La présence de ces « canaux » – puisque c’est ainsi qu’on les a appelés dès le premier jour – déroutait l’imagination, ou plutôt la lançait sur des pistes invraisemblables.
Nous ne rappellerons pas que cette question des « canaux de Mars » fit couler des flots d’encre, que certains en conclurent l’existence d’habitants doués des mêmes notions géométriques que nous, qu’ils allaient jusqu’à soulever le problème d’une communication écrite d’astre à astre, prétendant que les Martiens nous faisaient signe à travers l’immensité !
Sur cette pente, on pouvait aller très loin.
Il n’en est pas moins vrai que l’astronome Schiaparelli reprit, dans la suite, la série de ses observations sur les canaux de Mars et qu’il constata, au bout de quelque temps, que ces canaux étaient doublés presque tous dans le même sens. Les lignes jumelles semblaient relier entre eux de vastes espaces, comme si une intelligence avait voulu, pour remédier à la sécheresse d’une saison, irriguer des continents séparés les uns des autres par des déserts.
Le savant anglais Lane, craignant de se suggestionner lui-même et de voir, dans son télescope braqué sur Mars, ce qu’il savait devoir y trouver d’après les découvertes précédentes, renouvela l’observation d’une façon originale. Une personne qui n’avait aucune notion astronomique fut amenée devant l’instrument et priée de reproduire graphiquement ce qu’elle apercevait. Le dessin fut probant : les continents étaient indiqués et les canaux très nettement tracés.

En complément des travaux de Lane, M. E.-W. Maunder, de l’observatoire de Greenwich, tenta une autre épreuve au Collège-Hôpital Royal de Greenwich. Il présenta à des enfants des dessins de la planète Mars, telle que les télescopes la laissent voir, et, suivant, la place qu’ils occupaient dans la salle de cours, ces enfants reproduisirent de façons différentes ce qu’ils voyaient.
Le plus grand nombre de ceux qui n’étaient ni trop près, ni loin, indiquèrent les fameux canaux, tels que Schiaparelli les avait reconnus.
Ces faits ne prouvent, certainement, pas grand-chose.
On en peut déduire, cependant, que les habitants de la Terre sont d’accord entre eux pour apercevoir à la surface de Mars les mêmes accidents. Aux savants de conclure. Mais c’est là qu’est la difficulté !… Les uns sont affirmatifs ; les autres disent que l’apparition de ces canaux est due à des effets lumineux, à une illusion d’optique, etc. Et, depuis Schiaparelli, la question ne paraît pas avoir fait de progrès au point de vue astronomique.
Le problème de la pluralité des mondes
Nous en restons au problème inquiétant qui se dresse devant nous, dès que nous jetons les yeux plus haut et plus loin que notre petite sphère. Ces mondes qui brillent dans les belles nuits sont-ils habités ? Quels sont les êtres qui vivent sur ces planètes ? Pourrons-nous jamais correspondre avec eux ? Saurons-nous quelque chose sur ces atomes animés, frères de ceux dont nous sommes faits nous-mêmes ?
Si l’astronomie ne paraît pas être encore en état de résoudre la question, les sciences psychiques ont essayé d’y répondre. Beaucoup se refusent de parti pris à prendre au sérieux les efforts de ceux qui cherchent courageusement à établir pour ce genre d’études des bases rigoureuses et solides. Et cependant, il existe une différence indéniable entre le somnambulisme des foires, le médium des casinos, et le savant qui se risque à l’examen effrayant de ces problèmes. Nous sommes, à l’égard de cette science naissante, à peu près dans les mêmes conditions qu’un homme du XIIIe ou du XIVe siècle à qui on aurait parlé de téléphone, de télégraphie avec ou sans fil, de lumière électrique, de rayons X, de navigation sous-marine ou de Santos-Dumont n° 9 !
Les rêves, les pressentiments, la télépathie, les phénomènes nerveux qui donnent lieu à tant de faits extraordinaires et inexpliqués, la suggestion, l’auto-suggestion, le dédoublement de la personnalité : autant de manifestations de forces inconnues, et d’autant plus inquiétantes qu’elles sont en nous.
Qu’en sortira-t-il lorsqu’on les connaîtra mieux ? À quoi aboutirons-nous lorsque nous les aurons asservies, domestiquées, peut-être, comme l’électricité ? Voilà le problème. En attendant, qu’il ait été résolu, ne nous entêtons pas dans une négation irraisonnée. Profitons pour éclairer notre opinion de ce que les expériences continuelles nous enseignent. Les cerveaux qui se livrent à ce genre de travaux sont dignes de notre admiration.
Si invraisemblable que cette assertion puisse paraître, il y a des êtres humains qui sont allés dans la planète Mars, qui y ont séjourné, et, – chose plus extraordinaire encore, – qui en sont revenus.
Il est certain que ce genre d’excursion n’est pas à la portée de tout le monde. Un voyage pareil nécessite un entraînement spécial et ceux qui le tentent ont des ambitions peu communes.
D’ailleurs, tous ne réussissent pas dans leur entreprise. Témoin ce malheureux jeune homme dont nous avons tous lu la mort, dans les journaux, il y a quelques jours.
Persuadé du « dédoublement possible du moi, » il avait, espéré, au cours d’un long sommeil provoqué artificiellement, et par la force de sa propre volonté tendue vers ce but, arracher son moi « astral » (c’est le terme) à l’enveloppe corporelle qui serait demeurée endormie, et, pendant ce temps, vagabonder dans l’espace, jusque dans les mondes inconnus. Le pauvre garçon mourut, quelques heures après le début de l’expérience, asphyxié par la violence du narcotique employé.
Par l’extériorisation
Un étranger, M. Blackwood, dont l’heureux essai a certainement influencé la victime que nous venons de citer, a réussi, il y a six mois environ, à s’extérioriser et à nous donner des détails extraordinaires sur un voyage « astral » qu’il effectua dans la planète Mars. Nous avons pu nous procurer quelques passages de la relation écrite qu’il a faite de son excursion fantastique.
« Entraîné par les études auxquelles je m’étais livré, j’avais mûri, en secret de ma famille, un projet de tenter sur moi-même une expérience décisive, propre à convaincre le monde savant… Les descriptions que miss Smith a faites de ses séjours répétés dans la planète Mars excitaient au plus haut point ma curiosité.
J’avais la hantise obsédante (tormenting obsession) de ce monde entrevu dans ses récits. Les assertions de M. V. A. Sardou. académicien français, m’étaient une nouvelle preuve de l’intérêt que pouvait avoir pour la science la réussite de ma tentative.
Les documents qu’il a reproduits sur Jupiter me paraissaient aussi indiscutables que des photographies. Je voulais voir moi aussi ! Je voulais être à même de dévoiler un jour mes souvenirs de la planète que j’aurais visitée.
… Mon état de santé s’étant considérablement amélioré, je résolus, pendant l’absence de mes parents, de m’affranchir des liens terrestre qui m’étouffaient… »
(Suit une description détaillée de l’appareil inventé par l’auteur de ce récit.
Cet appareil avait pour but de l’immobiliser sur le lit où il s’était couché, et cela, malgré les efforts instinctifs qui auraient pu se produire.
En même temps, il était construit de telle sorte que le patient respirait automatiquement un gaz spécial, par inhalations régulières et calculées au point de vue physiologique. Des aliments, en quantités infinitésimales, mais suffisantes pour entretenir la vie dans le corps abandonné par son propriétaire, arrivaient au fond de la bouche, grâce à une disposition spéciale…)
« Tout était préparé ; j’emmagasinai dans mon appareil les quantités de gaz et de nourriture nécessaires à ma vie, durant ce laps de temps. Puis, confiant en ma volonté de réussir, et tendant tous les ressorts intimes de mon « moi » vers cette pensée : quitter la terre, m’élever jusqu’à Mars, je m’étendis sur le lit… »
Sur la planète Mars
« Après avoir flotté pendant un espace de temps qui me parut incommensurable, je sentis que je m’élevais moins vite et bientôt j’eus l’impression de prendre pied sur un sol inconnu.
Mes yeux qui, depuis mon départ de la Terre, n’avaient éprouvé aucune influence lumineuse, commencèrent à voir. Et ce que je voyais était merveilleux ! À travers une buée rose, j’apercevais un paysage superbe, des champs immenses de tous les rouges imaginables, depuis le rouge-cerise, jusqu’au carmin foncé de certaines de nos roses ; des arbres gigantesques aux larges feuilles rouges elles aussi ; des ondulations de terrain, baignées de la même lumière vermeille. En avançant le long d’une route qui s’ouvrait devant moi, je parvins en vue d’un amas de constructions bizarres, – une ville sans doute, – comme je n’en avais jamais rencontrées. Des tours de toutes les formes dominaient dans cette architecture. Elles étaient reliées entre elles par des maçonneries épaisses recouvertes d’une végétation luxuriante, également rouge. Les matériaux employés semblaient être des marbres de toutes les couleurs, parmi lesquelles le brun dominait.

Cette ville paraissait immense et j’avais l’impression d’un parc, au milieu duquel émergeaient les toitures d’un vaste palais. Une particularité m’étonnait : aucun bruit ne se faisait entendre aux environs de cette ville.
J’en eus l’explication lorsque, pénétrant dans une de ces demeures, je vis que les Martiens avaient à leur disposition, pour tous les besoins de leur existence, des serviteurs qui ne ressemblaient guère aux nôtres.
Figurez-vous un animal de la taille d’un gros chien avec une tête de chat munie d’un œil unique et de tentacules mobiles, dont ces êtres se servent adroitement, comme de doigts, un corps recouvert de poil d’un rose sale, allongé comme celui d’un poisson et se terminant par une queue arrondie.
Ces animaux, doux et dociles, volent comme s’ils avaient des ailes : attentifs aux signes de leurs maîtres, ils vont et viennent dans le plus profond silence… »
La relation du voyage de ce touriste extraterrestre contient des détails très curieux sur les moeurs des Martiens.
Ces hommes planétaires sembleraient avoir la même apparence corporelle que nous. Chez eux, la pesanteur n’est pas régie par les mêmes lois que sur terre.
Le poids d’un objet dépend de sa forme plutôt que de sa densité. L’éclairage est obtenu par des appareils composés de globes lumineux placés les uns sur les autres. Les animaux « serviteurs » décrits plus haut promènent ces lampes d’un nouveau genre, suivant les besoins de leur maître.
L’allaitement des enfants s’opère de la façon suivante : des animaux bizarres, rappelant le phoque et l’otarie, tiennent lieu de vaches laitières.
Leurs mamelles sont adaptées à une sorte de boîte reliée à la bouche des enfants par un tuyau… Les voitures ont de vagues ressemblances avec nos automobiles : pas de chevaux, pas de fumée, et un dégagement d’étincelles aveuglantes. La locomotion aérienne existerait sur Mars – les habitants peuvent s’élever dans l’air, à l’aide de ballons rectangulaires qu’ils dirigent à leur gré. Pour se dire bonjour, on s’aplatit à terre en glissant, ou bien lorsqu’on est intime on se chatouille le visage de petites chiquenaudes d’amitié.
Les plats dans lesquels on sert les aliments sont carrés ; les couteaux, les fourchettes n’ont pas de manches ; on se nourrit de pâtes blanches et roses présentées au milieu de fleurs étranges.
Toutes les habitations sont entourées de lacs qui, reflétant un paysage et des constructions rougeâtres, ont l’aspect fantastique de mares sanglantes.
Naturellement, notre voyageur ne comprit pas un seul mot de la langue qu’il entendait parler autour de lui, moins avancé en cela que miss Smith qui, d’après le savant ouvrage de M. Flournoy de Genève, avait composé une grammaire martienne.
Pour compléter les extraits que nous avons empruntés au récit de ce voyage unique, disons qu’un habitant de Mars, sans doute au courant de semblables expériences, endormit le Terrien par les procédés employés chez nous sur les médiums.
Le retour s’opéra donc dans les mêmes conditions que l’aller, avec sensation de ballottement, de flottement à travers l’espace, et le patient se réveilla sur son lit, la dualité de son individu s’étant reconstituée d’elle-même.
Conclusion
Ce récit, nous en sommes persuadé, laissera beaucoup de nos lecteurs intimement sceptiques ; nous n’avons pas la prétention de discuter une question aussi troublante.
Le plus sage est peut-être de ne pas rejeter, à priori, ces vagues renseignements sur un monde inconnu, et d’attendre que d’autres y soient allés et nous documentent d’une façon plus précise.
Aussi, après avoir exposé tout ce que l’homme sait actuellement sur la planète Mars, dans le domaine purement scientifique, avec les astronomes, et dans cet autre domaine beaucoup moins fréquenté des psycho-spirites, resterons-nous indécis, en présence des télescopes encore insuffisants et du mystère de notre imagination.
Décidément, Fontenelle a raison : « Toute la philosophie – (et nous pourrions en dire autant de la science) – n’est fondée que sur deux choses : sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais. »
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( in L’Universel, magazine hebdomadaire illustré, n° 49, 30 septembre 1903)
Georges FOUREST
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Serait-on surpris si je comparais le poète Georges Fourest au poète José-Maria de Hérédia ? Certes, et le premier étonné serait notre spirituel compatriote lui-même.
Rien n’est plus distant des Trophées que la Négresse Blonde, en effet. Cependant, les deux livres ont ceci de commun : les pièces qui les composent étaient notoires, voire célèbres bien avant d’être réunies en un recueil. Avant même d’être publiées dans les Revues – petites ou grandes, éphémères ou durables – du Quartier Latin, toute la jeunesse intellectuelle copiait, et recopiait, apprenait par cœur, déclamait les Pseudo-Sonnets, les Élégies falotes, et surtout l’Épître testamentaire, et célébrait comme un maître humoriste Georges Fourest, oisif. Celui-ci, un peu hautain comme il sied au dernier mousquetaire égaré dans notre siècle sans chevalerie, vivait dans un cercle très restreint d’amis et évitait les cénacles bruyants et enfumés. Il obtint ainsi – sans le rechercher – le comble de la gloire ! On lui vola ses vers ! chose inouïe pour un poète. C’est que son effacement volontaire faisait de lui un personnage mystérieux, du moins si lointain que – semblait-il – jamais il n’assisterait à la récitation de ses œuvres… Donc, à quoi bon se gêner ? Et il eut cette joie d’entendre, d’applaudir et de féliciter, comme en étant l’auteur, le déclamateur de plusieurs de ses Ballades ! Requiescat in mediocritate !
Maintenant, voici que le recueil qui contient toute l’œuvre (1) de Georges Fourest vient de paraître. C’est la Négresse Blonde (Messein éditeur). Le titre indique tout de suite l’intention de l’auteur : il a voulu amuser en s’amusant. Et ce but est atteint avec une désinvolture charmante. Alors que des humoristes cotés ne réussissent qu’à provoquer des haussements d’épaules, tant on sent le labeur sudorifique que leur a coûté leurs réflexions drôles (?) leur langue et leurs vers pénibles, on croit tout de suite en lisant Fourest qu’on était capable d’écrire comme lui. Et c’est peut-être ce qui atténue le délit de larcin que je viens de rappeler. Quant à moi, j’avoue que mon talentueux ami est le seul poète vivant dont je puisse dire de mémoire des pièces entières : Sardines à l’huile, les Petits Lapons, et le Vieux Saint que j’ai portés avec moi en France… et en Belgique !
Que ceux qui commenteront la Négresse Blonde s’abstiennent de commettre des erreurs qui se renouvellent trop souvent ; Fourest n’est pas décadent. Il a seulement fait des vers décadents (voir la signature collective Mitrophane Crapoussin) pour railler les décadents. Il n’est pas vers-libriste ; il croit seulement, avec raison, qu’à certains sujets convient un certain laisser-aller. Fourest est surtout un humoriste classique, d’une versification et d’une syntaxe impeccables. Sa probité littéraire va si loin qu’il s’est plongé dans l’étude des dialectes africains pour parfaire certains sonnets équatoriaux ! Enfin – et je suis heureux de voir Willy l’affirmer aussi, – loin de suivre, les petits humoristes poussifs qui feignent de l’ignorer, il les a précédés comme leur aîné et leur maître.
Mais je ne serai pas moi si je ne découvrais pas dans tout un livre, quelque motif pour égratigner l’auteur, fût-il, comme Georges Fourest, mon labadens au lycée Gay-Lussac et, depuis, mon fidèle ami littéraire. Il y a dans la Négresse Blonde, une pièce culminante : c’est la Singesse. Le sujet, d’une hardiesse inouïe et d’un pessimisme monstrueux, développé dans des strophes d’un lyrisme savoureux (trop savoureux peut-être), aurait dû provoquer un chef-d’œuvre. Pour cela, il aurait fallu que la pièce ne portât pas avec elle sa date ; la thèse – qui est la misanthropie absolue – étant une idée générale et réduite, par l’évocation de Footitt et de Little-Tich, aux proportions d’une simple anecdote. Et le nu de la Vénus quadrumane perd un peu de la beauté que le poète voulait lui donner (car elle en manque, et il est trop artiste pour ignorer cette indigence).
« Vous avez dit : « le nu… » Il y a donc du nu dans la Négresse Blonde ?
– Oui, et beaucoup. Et c’est pour cette raison que, le livre ayant paru le 2 décembre, cet article est imprimé après le 1er janvier. Ainsi, on ne m’accusera pas de l’avoir recommandé comme volume d’étrennes. Vraiment, il n’en est pas digne ! »
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(1) Ou presque toutes, car je n’y vois pas : Madrigal pédant, le sonnet Quand parut le matin de la jeune vendange, le poème coppéiste Une vie, et diverses pièces soi-disant décadentes qu’on retrouverait sans doute dans l’ancien Limoges-Illustré. Et qu’est devenu la Ballade sur la famille Trouloyaux ?
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(Pierre Halary, in Limoges-illustré, publication bi-mensuelle : artistique, scientifique et littéraire, 15 février 1910 ; illustration extraite de Prochainement Ouverture… de 62 Boutiques Littéraires dessinées par Henri Guilac et présentées par Pierre Mac Orlan, Paris : Simon Kra, 1925)
LE FUMISME
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Je vous le dis en vérité, encore un livre tel que cette Ève Future de M. Villiers de l’Isle-Adam, et le néologisme savoyard « Fumisme » devient indispensable à la Langue Française. Il va se loger de lui-même au dictionnaire entre « Fumigation » et « Fumivore, » ses cousins lexicologiques. Car il faut un mot pour définir cette nouvelle formule de la décadence.
Le « Fumisme, » ô mânes de Littré, serait quelque chose comme de l’ironie enragée, atteinte de délire tremblant et mordant tout. Lorsque les critiques sérieux, – gendarmes qui arrivent toujours trop tard, – s’aviseront de découvrir sa présence sur le territoire de l’esprit français, ils lui trouveront des origines anglaises, bien entendu d’après son passeport. Et ils le signaleront au gouvernement sous le nom de M. Humour, fils d’un nommé Swift, dont il est question dans les livres de Taine. Mais déjà il sera trop tard, et sous un autre nom, de caractère savoyard, il se sera fait naturaliser. Gare alors à ses petits s’il nous en donne ! Il faudra leur mettre des muselières, et à cadenas encore !
Quel livre, bonté divine ! que cette Ève future ! L’Iliade et l’Odyssée du Fumisme tout ensemble.
Qu’un homme – et remarquez qu’il est doué d’un talent de styliste sans pair ! – ait conçu froidement l’idée et le plan de cette satire épouvantable et cocasse du progrès ; qu’il l’ait exécutée en près de 400 pages sans pitié pour les imbéciles, les naïfs, les gobeurs, les prud’hommes et les politiciens convaincus s’il en reste (et il en reste), c’est déjà plus fort que de jouer au bouchon ! Mais qu’il ait osé publier cette farce éperdue, macabre, inquiétante, en des jours où toute l’humanité s’agenouille devant les découvertes de la science et cherche son avenir dans les bouillonnements d’une cornue, voilà qui est d’un brave. Et si l’on ne savait que l’auteur a dans les veines du sang de conquérant du Saint-Sépulcre, on le devinerait à sa témérité.
Mais, en attendant mieux, le voilà passé roi des Fumistes.
Voici. Étant acquis que le vieux jeu des Religions, des Philosophies spiritualistes, de l’Idéal et du Rêve a fait son temps, et que la clef de l’antique Paradis est sur la porte fermée, pour cause de raca universel, le problème est de prédire d’avance le Paradis nouveau promis par la science aux générations progressistes, de les décrire, lui et son arbre à serpents, et d’en formuler l’Ève.
Car ce paradis aura bien son Ève, je suppose, et il faut une compagne à l’Adam de la création réformée.
L’Ève du vieux jeu avait été composée d’une côtelette vivante du premier et du plus malheureux des hommes. Dieu, disent les rabbins sérieux, profita du sommeil d’Adam pour risquer cette création de la femme, et d’autres rabbins, d’une érudition plus joviale, ajoutent qu’il en eut immédiatement du remords et que, s’adressant au dormeur : « Repose bien, mon pauvre ami, fit-il avec pitié, c’est peut-être la dernière fois qu’il t’arrive d’être tranquille ! »
M. Villiers de l’Isle-Adam a senti que cette Ève-là était devenue trop idéale pour les neveux scientifiques dont nous sommes encore les vieilles ganaches d’oncles. Elle sentait le rococo, comme son paradis. L’amour qu’elle inspirait jadis à l’homme n’était plus assez mathématique, assez américain, assez « avenireux, » si j’ose risquer un tel vocable. Il a deviné qu’elle serait remplacée par une autre Ève, la bonne, la pratique et la scientifique, l’Ève-équation. C’est pour celle-là, s’est-il dit, qu’on s’en fera mourir, lorsque la quadrature du cercle sera trouvée, c’est-à-dire après-demain au plus tard, ou fin courant, si cela traîne.
Et alors, il a composé, lui aussi, son Ève des jours bénis, l’Ève du progrès, l’Ève future. Je vous réponds que c’est d’une puissance de raillerie formidable, et que l’auteur de Gulliver lui-même rendrait les armes à ce fumisme.

Mais je ne vous priverai pas du plaisir de jouir vous-mêmes, en sa fraîcheur, de l’affabulation de ce roman prodigieux, dont le charentonisme voulu atteint à la hauteur d’une danse de Saint-Guy héroïque. Qu’il vous suffise de savoir que l’Ève future est mise au compte de M. Edison, l’illustre électricien contemporain que vous savez. C’est M. Edison, promu de son vivant à la dignité de magicien tout-puissant, qui fait sortir du néant la Femme du vingtième siècle, et suivants, je l’espère.
Il la « cliche » d’après la Vénus Victrix du Louvre, autrement dite la Vénus de Milo.
Avec une furie ironique sans précédents et auprès de laquelle le ricanement de Voltaire paraît un sourire ingénu d’enfant, M. Villiers de l’Isle-Adam nous initie au travail mystérieux de son Edison démoniaque, qui, sachant tout et devinant le reste, électrise, aimante, magnétise, photographie, téléphonise, microphonise, photochromise, photosculpte et photorigole à tour de bras, crée de la chair vivante avec du graphite et du nitre, invente des poumons en or vierge, reproduit des regards au moyen de reflets d’étoiles conservés, fait palpiter le sein par des courants de la pile voltaïque savamment gradués, et obtient des déclarations d’amour d’après les Maîtres, sans douleur, qui sont la gloire des phonographes.
L’effroyable mandragore obtenue de la sorte, et grâce à la mise en œuvre de toutes les découvertes rigoureusement scientifiques qui seront le bonheur de nos enfants, s’appelle une andréide, du mot grec andros, qui veut dire homme, et son nom est Hadaly, anagramme approximatif de Idéal. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante ! Elle réalise à miracle le rêve d’un jeune lord anglais, type exquis du Progressiste, qui désire pour maîtresse une Vénus sans âme. Il l’a, oh ! il l’a !! Edison lui a promis de lui donner « celle, comme dit Boireau, avec qui on ne peut pas causer après. » Et allez-y, des phosphates, fortement reliés par des fils montés sur isolateurs et animés par la galvanoplastie ! C’est la vie même. Un petit chien s’y tromperait.
À plus forte raison le jeune lord, qui s’affole de l’Ève future, et qui… etc., etc., etc. Vide pedes, vide manus.
Cependant, quelque progressiste, scienti-fique et « avenireux » que se montre le jeune lord, il y a un moment où il se gratte confusément la tête. Je ne me rappelle plus très bien de quoi il doute, d’un détail sans portée peut-être. Il faut voir comme Edison lui rabat le caquet. Je demande la permission de citer ce passage qui est la somme du livre réellement extraordinaire dont j’ai le plaisir de vous entretenir.
« Ce sont là, s’écrie le sévère électricien, des paroles que vous avez perdu le droit de proférer !… Car, pour la fumée qui sort d’une chaudière, vous avez renié toutes les croyances que tant de milliers de héros, de penseurs et de martyrs vous avaient léguées depuis plus de six mille années, vous qui ne datez que d’un sempiternel demain dont le soleil pourrait fort bien ne se lever jamais !… À quoi donc avez-vous préféré, depuis hier à peine, les prétendus principes immuables de vos devanciers sur la planète, rois, dieux, famille, patrie ? À ce peu de fumée qui les emporte, en sifflant, et les dissipe, au gré du vent, sur tous les sillons de la terre, entre toutes les vagues de la mer. En vingt-cinq années, cinq cent mille haleines de locomotives ont suffi pour plonger vos âmes éclairées dans le doute le plus profond de tout ce qui fut la foi de plus de six mille ans d’humanité. »

Attrape, siècle de la vapeur ! Prêter une pareille imprécation à M. Edison lui-même, c’est peut-être un peu hyperbolique, même dans le fumisme. Mais qu’importe ! Le livre est là. À des peuples pour qui l’idée de Dieu n’est plus qu’une hypothèse écartée par l’astrologie et dédaignée par la métaphysique, – aux yeux desquels la patrie est une convention provisoire et sans raison naturelle, – qui tiennent l’amour pour une sorte de gourme contagieuse relevant de la physiologie, il est devenu nécessaire de forger un idéal nouveau sur l’enclume du rationalisme.
La voilà, la Béatrice des Dante de l’algèbre ; et toi, Elvire des Lamartine de la mécanique, donne-toi donc la peine de t’asseoir, car si ce n’est pas cette andréide que rêvent les positifs, ivres de réel et fous de tangible, qu’est-ce que rêvent ces horlogers ? Elle est à ressorts, la sublime Hadaly. On la démonte à volonté, et quand on veut aimer, on n’a qu’à pousser un petit bouton, l’Infini s’ouvre.
M. Villiers de l’Isle-Adam n’a pas osé nous montrer les enfants qui doivent naître de l’andréide. Pourquoi ? Moi je m’en lamente, car cette fantaisie sarcastique me transporte, et je l’aurais voulue complète. À la prochaine édition, s’il désire me faire bien plaisir, il ajoutera un chapitre définitif où l’on verra Edison appliquer la propulsion des forces motrices et la direction des aérostats à la maternité de l’avenir. Oh ! les petits de l’andréide et du lord anglais ! les jolis petits obtenus sans sage-femme, sans grossesse et même sans caresse ! Nous sommes nés trop tôt dans un siècle trop jeune, nous ne le verrons pas.
Eh bien ! ce livre fou, outre qu’il embêtera ferme les naturalistes, car il leur fourre le nez dans leur affaire, est l’œuvre d’un sage. Le grand bon sens des Maîtres nationaux y chante, en une langue superbe et digne d’eux, l’hymne de vérité, aux strophes amères, dont les poètes ont seuls le secret. Il est dans la tradition ironique du génie français. Rabelais en signerait la filiation, car, lui aussi, il fut un Fumiste, ce pantagruélique docteur ès sottise humaine, ce railleur colossal, le père de « l’engueulement » ! Comme de son temps, l’ironie douce et tempérée ne mord plus sur une société dévirilisée par la ruine de ses croyances ; il y faut la pierre infernale du Fumisme. L’Ève future s’applique comme un moxa, vésicatoire chinois, sur la partie malade du corps social.
Et maintenant à fumiste, fumiste et demi. M. Villiers de l’Isle-Adam ne doit pas nous rendre injustes pour le pauvre Hamburger, lequel cultiva lui aussi le sarcasme hydrophobique. C’est cet acteur immortel qui, dans une pièce où il devait séduire une Américaine, dont il ignorait la langue, prenait tout à coup son chapeau, s’avançait vers cette Hadaly et d’une voix ineffable :
« Fille du Nouveau-Monde, je t’ai dit mon amour. Tu n’y a rien compris et tu as cru que je voulais emprunter de l’argent à ton père. De pareilles confusions ne cesseront qu’avec la République universelle. Il est donc inutile de prolonger notre entretien. Mais je suis Français, c’est-à-dire citoyen d’un peuple où la politesse est dans le sang. J’achève donc sur un mot tout à fait américain. » Et saluant jusqu’à terre : « Fenimore Cooper !!! » Et il sortait.
CALIBAN
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(in Le Figaro, n° 153, mercredi 2 juin 1886)
Les aventures d’un vaisseau-fantôme errant, non pas sur la mer comme le Hollandais volant, mais dans les airs, ont été racontées dans diverses chroniques du moyen âge. Dans ses Otia imperialia, ouvrage composé vers 1211, Gervais de Tilbury nous donne le récit particulièrement détaillé d’un prodige de ce genre.
Le fait se serait produit en Grande-Bretagne, un jour de fête, au moment où les fidèles sortaient de l’église, après la messe. Ce jour-là, comme il arrive souvent en ce pays, le Ciel était couvert d’épais nuages. Grande fut la surprise des gens qui traversaient le cimetière, en quittant l’église, d’y voir, au bout d’un câble aérien, une ancre de navire, qui s’était accrochée à un tombeau. Les nautoniers n’ayant pu, d’en haut, réussir à dégager leur ancre firent descendre un des leurs le long du câble. Mais, au moment où celui-ci, après s’être acquitté de sa tâche, allait remonter vers son esquif, les gens accourus en foule s’emparèrent de lui, et il rendit l’âme entre leurs mains, saisi d’étouffement comme un naufragé, dit Gervais, la pression atmosphérique étant trop forte pour les poumons d’un homme habitué aux grandes altitudes. Cependant, désespérant de récupérer leur compagnon, ainsi que leur ancre, les hommes de l’air coupèrent le câble et continuèrent leur navigation. L’ancre abandonnée fut travaillée par le forgeron du lieu, et les pièces de ferronnerie façonnées sur l’enclume furent appliquées sur la porte de la basilique en mémoire du prodige. (1)
En 1856, F. Liebrecht, l’éditeur de la partie de l’ouvrage de Gervais de Tilbury qui contient cette histoire, déclarait ne rien connaître de semblable en dehors du Wolkenschiff du folklore germanique, qui porte dans ses flancs la pluie, la neige et la grêle. (2) Mais, depuis lors, divers textes ont été publiés qui montrent que, longtemps avant Gervais de Tilbury, la légende de l’aéronef dont la présence est révélée par une ancre ou un autre engin traînant à terre était connue en Irlande.
Un poème latin sur les Mirabilia Hiberniæ conservé dans un manuscrit du XIIe siècle appartenant à la Bibliothèque Nationale de Paris (Ms. lat. 11,108) et qui, suivant une remarque de Kuno Meyer, aurait été composé vers l’an 1000, contient un section de six vers intitulée De navi quæ visa est in aere. (3) Le poète est très sobre de détails ; il rapporte simplement qu’un roi d’Irlande, entouré de son armée, aperçut, un jour, un navire errant dans les airs, duquel un javelot, ou un dard (hasta), fut lancé à terre, arme qu’un homme vint reprendre en nageant. Mais deux autres versions des Mirabilia, l’une écrite en vieux norse, l’autre en irlandais, apportent quelques précisions sur ce fait prodigieux.

La version norse se rencontre dans le Kongs Skuggsjo (Miroir royal) rédigé vers l’an 1250. Elle se rapproche substantiellement du texte de Gervais de Tilbury ; pourtant il y a quelques différences à signaler. Ici, le fait est localisé en Irlande, à Clonmacnois, le grand monastère de S. Ciaran, situé sur la rive gauche du Shannon, et il se serait produit un dimanche, alors que les fidèles assistaient à la messe. L’ancre s’accrocha à une arche du porche de l’église, et elle fut décrochée par un des aéronautes, descendu pour cela. Les indigènes accourus allaient se saisir de celui-ci, lorsque l’évêque du lieu leur défendit de toucher à cet homme, car, s’ils le faisaient, dit-il, le malheureux périrait aussitôt comme un noyé. L’aéronaute réussit donc à regagner son bord, mais, le câble ayant été coupé, l’ancre resta à terre et on la conserva dans l’église pour perpétuer le souvenir de l’événement merveilleux. (4)
La version irlandaise des « Merveilles d’Erin d’après le livre de Glendalough » s’accorde avec le poème latin, mais, étant plus détaillée, elle permet de comprendre certaines particularités de celui-ci restées obscures. Suivant ce texte, l’apparition aérienne se produisit pendant la foire de Teltown. À Teltown, anciennement Tailtin, dans le comté de Meath, entre Navan et Kells, s’élevait un des palais royaux de l’ancienne Irlande. Congalach, fils de Maelmithig († 956), fut témoin du prodige. L’engin lancé par un homme de l’équipage aérien était un dard destiné à atteindre un saumon ; mais le dard n’atteignit pas son but, et un homme dut descendre de la nef. On allait lui faire un mauvais parti quand Congalach intervint pour empêcher qu’on lui nuise. L’homme put remonter à son bord en nageant à travers les airs. (5)
D’après le livre de Leinster, trois navires auraient été vus dans le ciel, lors de la foire de Teltown, et le roi témoin de l’événement aurait été Domnall Mac Murchada (763). (6)
Il faut enfin noter que l’apparition d’un navire aérien en Angleterre avait été signalée avant Gervais de Tilbury par un chroniqueur français, Geoffroi, prieur de Saint-Pierre du Vigeois, dans le Bas-Limousin, mort vers la fin du XIIe siècle. Sa chronique date de 1184. Cette aéronef aurait jeté l’ancre au milieu de la cité de Londres, en l’année 1122. (7)

La contemplation des nuages voguant dans les airs aura suggéré aux imaginatifs l’invention de ces navigations légendaires. Mais qu’un essai d’aviation ait été réellement tenté par un homme du XIe siècle, c’est ce que beaucoup de lecteurs apprendront sans doute avec étonnement. Pourtant le fait n’est pas douteux. Il se produisit en 1066, l’année même de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Le héros, nommé Eilmer, était un moine de la grande abbaye bénédictine de Malmesbury (Wilts), et son aventure nous est précisément racontée par son confrère, le célèbre chroniqueur Guillaume de Malmesbury († 1143). Eilmer, qui était versé dans les lettres anciennes, avait évidemment lu les Métamorphoses d’Ovide. Voulant renouveler la tentative fabuleuse de Dédale, il se fabriqua des ailes qu’il adapta à ses mains et à ses pieds, et, ainsi équipé, il s’élança du haut d’une tour. Emporté par le vent, il parcourut en volant l’espace de plus d’un stade, mais la violence d’un tourbillon et la conscience de sa témérité, dit Guillaume, causèrent sa perte. Tout à coup, il s’abattit, tout tremblant, sur le sol, et se cassa les jambes dans sa chute. Il resta infirme jusqu’à la fin de ses jours. Il attribuait la cause de son échec au fait d’avoir négligé de se munir d’une queue in posteriori parte, à l’instar des oiseaux. (8)
Roger Bacon et Léonard de Vinci se livreront plus tard à des études spéculatives sur l’art de voler, mais, ce me semble, sans jamais tenter de réalisation pratique. (9) Il nous a paru intéressant de rappeler la tentative de l’infortuné pionnier du XIe siècle, comme aussi le travail antérieur des imaginations sur les exploits des hommes volants, en des jours où l’aéronautique, sortie du domaine de la légende, atteint, de record en record, à des merveilles de science et d’audace qui dépassent ce qu’il y a de plus fantastique dans les récits légendaires du moyen âge.
L. GOUGAUD
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(1) GERVAIS DE TILBURY, Otia imperialia, II, 10, éd. F. Liebrecht (Hannover, 1856), p. 10.
(2) Op. cit., p. 62. Cf. J. GRIMM, Teutonic Mythology, trad. angl. de J. S. Stallybrass (London, 1883), II, 638-639 ; MONTANUS, Die deutschen Volksfeste, Jahres und Familien Feste (Iserlohn et Elberfeld, 1854), p. 37-38.
(3) Ce poème a été publié par MOMMSEN à la suite de son édition de Nennius (M. G. Chronica minora : Auct. antiquissimi, XIII, p. 222). Mais, le ms. de Paris étant tronqué (il y manque les quatre derniers mots du dernier vers), l’éditeur aurait pu compléter son texte au moyen de l’édition complète de cette pièce, donnée antérieurement par TH. WRIGHT et J. O. HALLIWELL, dans Reliquiæ antiquæ (London, 1841), II, p. 106-107. Sur la date du poème, voir K. MEYER, The Irish Mirabilia in the Norse « Speculum regale » (Eriu, IV, 1908, p. 3).
(4) K. MEYER, éd. citée, p. 12.
(5) Ed. J. H. TODD, The Irish version of the Historia Britonum of Nennius (Dublin, 1848), p. 211. Le texte et la traduction ont été corrigés par K. MEYER, rec. cité, p. 13.
(6) Cf. K. MEYER, loc. cit.
(7) GEOFFROI DU VIGEOIS, Chronica, A. D. MCXXII, éd. Philippe Labbe, Nova bibliotheca manuscripta (Parisiis, 1657), II, p. 299-300. – M. R. FAGE a signalé ce texte à la Société des Antiquaires de France (Voir Bulletin, 1911, p. 102-103).
(8) GUILLAUME DE MALMESBURY, Gesta regum Anglorum, II, ch. 225, éd. WILLIAM STUBBS (Rolls), I, p. 276-277. Reproduit littéralement par VINCENT DE BEAUVAIS, Speculum historiale, XXV, 35 (Bibliotheca mundi, Duaci, 1624, IV, 1014). – M. MASSIP a écrit quelques pages à ce sujet, intitulées Une victime de l’aviation au XIe siècle (Mémoires de l’Acad. des Sciences, inscript. et belles-lettres de Toulouse, 10e série, X, 1910, p. 199-217).
(9) Voir parmi les Opera quædam hactenus inedita de ROGER BACON, le ch. IV, De instrumentis artificiosis mirabilibus de l’Epistola de secretis operibus artis et naturæ et de nullitate magiæ (London, Rolls, 1859, p. 533) et Dr CHARLES SINGER, Leonardo da Vinci as a man of Science, conférence donnée le 12 avril 1924 à la Royal Institution de Londres, et résumée dans l’Observer du lendemain.
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(Dom Louis Gougaud, in Revue Celtique, volume XLI, 1924)
Ces deux articles de Maurice Renard, l’un des maîtres du « roman scientifique, » sont parus à deux mois d’intervalle dans les colonnes du Journal. Il nous a paru intéressant de les mettre en parallèle. Le premier est un hommage à L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam, dont Maurice Renard salue l’œuvre de précurseur dans l’épisode du cinémacolore ; dans le second, l’auteur s’attache à développer sa conception de l’avenir du cinéma, avec une acuité singulière. Les illustrations du téléphonoscope sont, pour la plupart, extraites de La Vie électrique d’Albert Robida.
MONSIEUR N
LE « PRÉ-CINÉMATOGRAPHE »
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Il y a vingt-huit ans, le 30 janvier 1886, la Vie moderne publiait la première partie d’un roman, – l’un des plus admirables de notre littérature, le chef-d’œuvre peut-être de son auteur, – c’était l’Ève future, de Villiers de l’Isle-Adam.
Or, il est arrivé que l’Ève future n’a recueilli qu’une gloire restreinte. Villiers, en l’écrivant, ne songeait pas au grand public. C’est pourquoi trop peu d’amateurs connaissent les remarquables prévisions qui s’y trouvent et que la force des choses a réalisées.
Villiers tenait à la fois d’Edgar Poe, de Jules Verne, et, par anticipation, de Rosny et de Wells. Il réunissait tant de génies passés, présents et à venir, que la critique en demeurait stupide et muette, sans y rien comprendre ; et l’on nous dit qu’elle n’osa parler de l’Ève future, parce qu’elle redoutait que l’ouvrage ne fût tout bonnement une mystification.
Il suffit de se reporter à l’époque déjà lointaine où parut ce livre divinatoire pour s’expliquer l’ahurissement des critiques. Et, certes, la précision méticuleuse des oracles, l’étrange assurance dont témoignait le romancier dans la peinture de ses pressentiments les plus fantastiques, n’avaient rien qui pût en atténuer l’effet de saisissement et l’apparence de haute fantaisie.
Pourtant, le conte devançant l’Histoire, c’est là qu’on rencontre pour la première fois le récit d’une séance de cinématographe, – que dis-je ! de cinémacolore parlant ! – sous la forme d’un passage qui dut paraître aux premiers lecteurs le comble de l’audace ou de la démence.
Écoutez plutôt :
« Edison, le « sorcier de Menlo Park, » est descendu avec lord Ewald au fond d’un souterrain merveilleux où le savant a rassemblé tous les appareils de son invention. Ils viennent à parler de miss Evelyn Habal, qui est morte.
Et l’électricien dit tout à coup :
« … Au surplus, tenez, sa mort importe peu ; je vais la faire venir comme si de rien n’était.
L’affriolante ballerine va vous danser un pas en s’accompagnant de son chant, de son tambour de basque et de ses castagnettes. »
En prononçant ces derniers mots, Edison s’était levé et avait tiré une cordelette qui tombait du plafond le long d’une tenture.
Une longue lame d’étoffe gommée, incrustée d’une multitude de verres exigus, aux transparences teintées, se tendit latéralement entre deux tiges d’acier devant le foyer lumineux de la lampe astrale. Cette lame d’étoffe, tirée à l’un des bouts par un mouvement d’horloge, commença de glisser, très vivement, entre la lentille et le timbre d’un puissant réflecteur. Celui-ci, tout à coup, – sur la grande toile blanche tendue en face de lui, dans le cadre d’ébène surmonté de la rose d’or, – réfracta l’apparition en sa taille humaine d’une très jolie et assez jeune femme rousse.
La vision, chair transparente, miraculeusement protochromée, dansait, en costume pailleté, une sorte de danse mexicaine populaire. Les mouvements s’accusaient avec le fondu de la vie elle-même, grâce aux procédés de la photographie successive qui, le long d’un ruban de six coudées, peut saisir dix minutes des mouvements d’un être sur des verres microscopiques, reflétés ensuite par un puissant lampascope.
Edison, touchant une cannelure de la guirlande noire du cadre, frappa d’une étincelle le centre de la rose d’or.
Soudain, une voix plate et comme empesée, une voix sotte et dure se fit entendre ; la danseuse chantait l’alza et le ollé de son fandango. Le tambour de basque se mit à ronfler sous son coude et les castagnettes à piqueter.
Les gestes, les regards, le mouvement labial, le jeu des hanches, le clin des paupières, l’intention du sourire se reproduisaient.
Lord Ewald lorgnait la vision avec une muette surprise.
…..
Il (Edison) se dirigea vers la tenture, fit glisser la coulisse du cordon de la lampe ; le ruban d’étoffe aux verres teintés surmonta le réflecteur, l’image vivante disparut. Une seconde bande héliochromique se tendit au-dessous de la première, d’une façon instantanée, commença de glisser devant la lampe avec la rapidité de l’éclair, et le réflecteur envoya dans le cadre l’apparition d’un petit être… »
Tout y est, n’est-ce pas ?
Bien entendu, au mois de janvier 1886, le principe du phonographe est découvert, comme celui du téléphone, et, dans le silence du laboratoire, les ingénieurs méditent sur la possibilité de la photographie animée. Cependant, lorsque parut l’Ève future, c’était là un problème qui se posait beaucoup moins nettement que ne se posait le problème de la navigation sous-marine lorsque Jules Verne composa Vingt mille lieues sous les mers ; et il n’en reste pas moins presque surnaturel que Villiers ait décrit avec tant d’exactitude une représentation cinématographique et qu’il nous ait montré, parvenu à cet achèvement qu’on n’obtient pas encore, une trouvaille qui, de son temps, n’était qu’un rêve.
On a vite fait de s’habituer aux prodiges ! Hélas ! leur charme essentiel réside dans leur impossibilité. Être, pour eux, c’est n’être plus. Quel dommage !
– Le cinéma, c’est bien joli ; mais, il y a vingt-huit ans, comme c’était beau !
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(Maurice Renard, in Le Journal, n° 7831, 6 mars 1914)
LE « CINÉMA » DE DEMAIN
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Par quelles transformations le cinématographe passera-t-il ? Quels en seront les perfectionnements, les applications, les conséquences ? Sans être sorcier, il est permis d’y réfléchir et d’y rêver.
Si nous considérons le cinématographe en lui-même, en tant qu’invention, il semble aisé de conjecturer ce qu’il sera demain. Car il atteint dès maintenant un degré de perfectionnement qui laisse entrevoir le degré de perfection où les ingénieurs tendent à le hausser et qui, d’ailleurs, se confond avec l’état d’excellence dont il devra témoigner pour satisfaire complètement toutes nos exigences.
Or, ces suprêmes améliorations me paraissent d’autant plus réalisables qu’elles se réalisent un peu chaque jour, et que nous les voyons s’accentuer, avec la lenteur de la certitude, vers un superlatif absolu.
Certes, les images tremblotent de moins en moins. Un jour disparaîtra le dernier vestige de cette regrettable épilepsie.
Un jour aussi, quelque inventeur nous donnera, sur l’écran, l’illusion plus saisissante encore de la profondeur et du relief, ce délicieux mirage, dont les stéréoscopes gardent le monopole.
Un jour encore, le cinématographe reproduisant les couleurs véritables sera le seul qu’on agréera.
Un jour enfin, je ne sais quel dispositif – sans doute élémentaire – empêchera de « passer » les rubans plus vite qu’ils n’ont été impressionnés, et par là supprimera ces accélérations qui dénaturent si monstrueusement la vérité et transforment certains films en insupportables parodies.
Supposons ces quelques problèmes résolus ; que manquera-t-il alors au cinématographe ?
D’aucuns répondront : « L’adjonction d’un phonographe. »
Évidemment. Car la perception du mouvement appellera la perception du bruit, et rien ne donne l’impression pénible d’être sourd comme une séance de cinématographe sans accompagnement de musique. La musique n’est ici qu’un beau voile jeté sur une tare. On l’accepte avec joie, – sauf quand il s’agit d’actualité ou de documentation.
En ces matières, sans pousser les choses à l’extrême, sans exiger dans la salle de spectacle la présence d’engins qui restitueraient la température et les odeurs de la scène projetée sur la toile, il est légitime de désirer la satisfaction simultanée de deux sens seulement, mais principaux et fraternels entre tous, l’ouïe et la vue, par l’accouplement rigoureusement synchronique, tant pour l’enregistrement que pour le rendu, d’un cinématographe et d’un phonographe sans défaut. Ce phonographe idéal, fidèle et clair, sensible comme une oreille, puissant comme la nature, voilà le hic. Les entrepreneurs de cinéma ne le savent que trop. C’est pourquoi nous verrons passer bien des myriamètres de films sans rien entendre de leur vacarme ou de leur murmure, sinon par l’entremise secourable et insuffisante de l’accessoiriste préposé aux bruits. (L’existence même de cet homme retentissant trahit la lacune et fait présager que l’avenir la comblera.)
Touchant les applications du cinématographe, la plus prochaine et la moins douteuse me paraît être celle qui le fera servir à certains effets de théâtre. Lui seul peut figurer convenablement la respiration de la mer mobile, sa fureur, la fuite sereine ou tumultueuse des nuées, – voire des apparitions, des rêves ou de lointains défilés innombrables.
D’un autre point de vue, et la cinématographie n’étant qu’un dérivé de la photographie, on peut supposer sans trop de hardiesse qu’elle suivra, sur quelques parcours de son histoire, les traces de sa devancière.
Ainsi, nous aurons le portrait cinématographique (et plus tard le portrait animé et parlant, sans nul doute).
Mais, s’il est facile d’imaginer ce que seront les salons de pose, par analogie avec ceux des photographes, on se représente moins commodément ce qui remplacera, en cinématographie, l’album ou la galerie de portraits. Une représentation est ici nécessaire, et vous pouvez être certains que déjà nombre de chercheurs sont en quête d’un procédé simple et économique permettant de passer le film-portrait. Toute projection de lumière étant dispendieuse et compliquée, le problème recevra, je pense, une solution purement mécanique. Les uns préconiseront un petit appareil qui, à la clarté du jour ou d’une lampe banale, feuillettera rapidement les épreuves successives, de manière à nous fournir le leurre de la mobilité. Les autres prôneront un système apparenté à ces cylindres de carton fendus de regards verticaux par où l’on voit s’animer, quand tourne la machine, les figures de la bande intérieure.
Tablant sur la même base de filiation photographique, on peut également prédire à brève échéance la cinématographie d’amateur. Avant cinquante ans, les détectives, les pochettes, les kodaks à manivelle, plus portatifs les uns que les autres, se répandront par le monde. D’où expositions, concours, reportage, contrefaçons et camelote.
Mais la photographie elle-même n’a pas dit son dernier mot.
Comme elle est appelée notamment à jouer un rôle capital dans l’enseignement, on découvre sans peine la destinée pédagogique du cinématographe et quelles éducations nous sommes en droit d’attendre de ce prodigieux ressusciteur, gardien du Temps et vainqueur de l’Espace.
Songez seulement à ce que serait un cours de géographie paré de l’écran fantasmagorique, éclairé par cette merveilleuse fenêtre ouverte tour à tour sur les antipodes, les tropiques, le pôle ! Songez à ce que serait, de nos jours, une leçon d’histoire où l’on verrait tout à coup passer Napoléon !
Bientôt la quantité des films documentaires augmentera dans de telles proportions qu’il faudra bâtir de gigantesques entrepôts, afin d’emmagasiner tous ces fantômes du passé. Il y aura donc des bibliothèques cinématographiques.
Elles seront privées ou publiques. Dans celles-ci, moyennant une faible rétribution, le premier venu pourra consulter tel ou tel film du catalogue. Des salles de vision seront aménagées à cet effet. La Bibliothèque nationale de cinématographie contiendra la plus immense…
Et c’est là que tous les soirs, en séance gratuite, le peuple viendra s’instruire des phénomènes naturels, par exemple la digestion, suivie par un cinématographe de complicité avec les rayons X, ou la vie des bacilles surprise à travers les lentilles de l’ultra-microscope.
C’est aussi là qu’aux grands anniversaires on fera revivre pour la nation les maîtres-faits de ses annales : les désastres, ces leçons, – les gloires, ces exemples.
C’est là que les victoires du temps jadis rouvriront leurs ailes centenaires… Et alors éclateront des enthousiasmes si formidables que l’on croirait d’avance en distinguer l’écho.
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(Maurice Renard, in Le Journal, n° 7894, 8 mai 1914)
La Préfecture de police vient de faire fermer plusieurs boucheries des quartiers pauvres où se débitait de la viande avariée et notamment du veau mort-né.
LES JOURNAUX.
Veaux morts-nés des étals du faubourg miséreux,
Je veux, ce soir lugubre et pourri d’amertume,
Où moins qu’en ma douleur, un sombre automne fume,
Évoquer les mangeurs de vos débris affreux.
Voyez-les, ces tragiques hères,
Remonter le faubourg tueur,
Aux premiers feux des réverbères
Qui semblent les yeux du Malheur…
Quel est d’abord ce famélique,
Si ce n’est le brave Pierrot
Qui finira bientôt phtisique
D’avoir toujours vécu de veau ?
Vous qui le suivez, ô pierreuses,
Votre amour vénal tient du veau
Et par lui vos poitrines creuses
Appellent un coup de couteau.
Ils sont trop… le faubourg morose
Roule un flot dolent et pâlot
De victimes de la chlorose
Pour avoir trop mangé de veau !
Veau, c’est toi qui, sur des civières,
As couché toutes ces langueurs
Qui font bossus les cimetières
Et naître à foison les chanteurs.
De nos plus fades élégies,
Fervents du verbe « larmoyer, »
Amateurs de nécrologies
Qui de pleurs voudraient nous noyer,
Poète au sang rouge, mon frère,
Fougueux emboucheur de clairon,
Fuis cette viande délétère
Plus traître que le champignon !
Si tu ne veux qu’on t’assassine,
Cavalier, mange ton cheval,
Et ne va pas crier famine
Au boucher à l’horrible étal.
J’imagine l’hyène elle-même
Se reculer d’un bond prudent
Du tablier trop blanc, trop blanc,
De ce vendeur de viande blême.
Ô veaux à peine veaux, veaux morts-nés sans tombeau,
Quel vengeur a frappé le faubourg de souffrance
D’avoir ainsi mangé, détestable pitance,
Vos cadavres d’enfants morts avant le berceau ?
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(Henri Strentz, in Les Soirées de Paris, n° 24, 1914)