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Hendrik Goltzius, « Le Dragon dévorant les compagnons de Cadmos, » gravure sur cuivre, 1588 ; « Cadmos tuant le dragon, » huile sur toile, 1573-1617
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Hendrik Goltzius, « Le Dragon dévorant les compagnons de Cadmos, » gravure sur cuivre, 1588 ; « Cadmos tuant le dragon, » huile sur toile, 1573-1617
Deux dragons ailés. — Voici un écho destiné à faire le pendant de celui que nous relations dans notre dernier numéro, et qui a trait à un serpent de mer aperçu par les officiers d’un navire anglais : plusieurs personnes dignes de foi, habitant à Redleey, près Saint-Louis (E.-U.), affirment, par serment, qu’elles ont vu et chassé deux dragons ayant des ailes de 15 pieds de long, une tête énorme, des yeux de 4 pouces de diamètre et des pieds comme ceux d’un alligator, mais d’une forme un peu plus ronde. Ils avaient cinq orteils à chaque pied, chacun agrémenté d’une forte serre. Ces deux monstres ont dévoré des poules et des oiseaux aquatiques. On serait même parvenu à tuer l’un d’eux.
Nous donnons cette nouvelle sans en garantir autrement l’authenticité, car il se pourrait bien que ces dragons méritassent d’être zoologiquement classés avec les canards.
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(in Le Chenil, le Poulailler et l’Écho de l’élevage réunis, « Échos et nouvelles, » dixième année, n° 44, 29 octobre 1891 ; gravure de Cornelius Meyer pour Osservazioni delle comete che dovranno segvire, e dell’ecclisse del primo satellite di Giove, et altre propositioni proficue da farsi per commodo & ornamento della Città, 3ème partie, Rome : 1696)
La pluie diluvienne durait depuis des siècles. C’était à l’aube des temps quaternaires, il y a cent mille ans, ou davantage. L’homme venait d’apparaître sur notre continent, encore peuplé de la faune tropicale. Dans l’immense forêt vierge qui couvre les plateaux, une famille humaine s’en va parmi les fauves qui la déciment à mesure qu’elle s’accroît. Daâh et ses deux femmes, Hock et Ta, ont eu vingt-cinq enfants qui se sont multipliés à leur tour, et que les carnassiers dévorent. À force de marcher, toujours vers l’ouest, en quête d’un pays meilleur, la horde est arrivée devant la mer, qui l’arrête, en barrant la route.
L’homme est par excellence un être d’assimilation, un animal qui s’accommode ; il l’a prouvé en réussissant à vivre dans un monde où tout coopérait à son anéantissement : sa nudité, son petit nombre, sa reproduction minime et lente, la faiblesse de ses armes naturelles, la multiplicité des fauves qui le mangeaient, la variation des climats tropicaux et glaciaires qu’il a su traverser tour à tour, alors que d’autres espèces, plus solidement dotées en apparence, ont dû émigrer ou périr.
Tout de suite, Daâh et ses enfants s’accommodèrent de ce pays nouveau. Après le rude choc de leur rencontre avec la Mer, deux journées devaient suffire pour calmer cet émoi : le surlendemain, l’Océan se trouvait dûment enregistré, et ils ne le voyaient plus.
La salure de l’eau n’étonnait plus personne. La fureur des vagues qui déferlent perdit son prestige en avouant son impuissance : très vite, on s’aperçut que cette bête formidable ne sait pas sortir de son antre, et qu’elle rugit en vain ; elle roule avec aisance des blocs que la horde entière ne déplacerait pas de l’épaisseur d’une feuille, et on voit bien qu’elle serait capable de lancer un hippopotame comme un enfant lance une écorce de châtaigne ; cependant, les proies qu’elle veut saisir sont en sécurité près d’elle, si elles se tiennent seulement à deux pas de son atteinte ; on peut même lui jeter des pierres sans qu’elle parvienne à se venger ; tout au plus, elle crache : on cracha sur elle, pour la narguer, et on riait à grands éclats devant les lames monstrueuses.
On crut l’avoir vaincue quand elle se retira ; dans les trous abandonnés par le reflux, on trouva en foule des crustacés et des mollusques, des poissons de roches, l’abondance d’une pâture neuve, et la joie. Les congres, serpents maladroits, fuyaient sur les herbiers à sec, où on les assommait du bâton ; les crabes apparurent comme des araignées redoutables ; on reconnut dans les homards des scorpions géants, dont les queues claquaient de colère, et l’un d’eux coupa net, entre ses pinces bleues, le pouce d’une femme ; les crevettes étaient les mouches de la mer ; les pieuvres aux yeux de tigre, quand on mordait dedans, bavaient du noir et serraient leurs tentacules autour des bras, en plaquant des ventouses sur la peau des visages. À coups de galet, on ouvrit des huîtres et des coques. Les entrailles et les ouïes des poissons furent savourées avec plus de délices que leur chair, qui manquait de sang. On fit bombance, assis sur les récifs capitonnés de goémons, et, quand les ventres furent pleins, les bouches continuaient quand même à mâcher des poissons crus, en s’amusant à souffler devant elles les écailles, en gerbes épanouies, qui faisaient rire. Ensuite, d’énormes algues, arrachées des bas-fonds, fournirent des rubans festonnés dont un seul suffisait à encercler un torse d’une parure resplendissante. Dans le sable des plages, des coquillages vides brillaient de couleurs variées, pareils à des fleurs qui seraient en pierre ; d’autres ressemblaient à des dents, arrachées sans doute aux bêtes que la Mer a dévorées ; plusieurs étaient troués : une fille inventa de les enfiler à une algue fine et souple, puis elle suspendit à son cou ce collier brillant ; aussitôt, tous souhaitèrent dès colliers. Par surcroît de bonheur, les plaisirs de cette journée s’agrémentèrent d’une sécurité insolite, que donnait l’absence des fauves.
Pourtant, lorsque le flot revint, à la marée montante, il avala deux jeunes mâles attardés sur un des brisants. Nul ne se lamenta, car l’accident de mort était dans l’ordre naturel des choses. Ce qui surprit davantage, ce fut, le lendemain, de retrouver les deux corps sur la grève, presque intacts : la Mer, après les avoir grignotés, n’avait pas daigné les manger. Ce dédain parut offensant. Plus d’un avait bonne envie de montrer à la Mer que les petits de l’homme ne sont pas répugnants, et qu’on peut les manger sans dégoût. Mais Daâh, qui connaissait le monde d’après lui-même, savait, par sa propre expérience, que tous les gestes s’imitent, et il n’aimait pas apprendre aux ennemis ce qu’ils n’ont pas l’idée de faire : puisque la Mer ignore que les enfants sont très bons à manger, qu’on la laisse en cette ignorance. Hochant la tête pour dire « non, » il fronça les sourcils vers ceux qui avaient appétit d’utiliser cette chair fraîche, et, d’un signe autoritaire, il leur prescrivit d’aller cacher leur festin sur la lande, derrière un rocher.
D’ailleurs, une aubaine plus copieuse leur était réservée ; en côtoyant les grèves, ils rencontrèrent dans une anse le cadavre échoué d’une baleine : déposé là par la tempête, sans doute depuis plusieurs jours, il empuantissait le vent.
Ils furent remplis d’admiration ; jamais ils n’avaient vu monstre d’une telle ampleur. Dans cette masse bleutée au ventre blanc, ils reconnurent un nuage mort : Daâh, d’un air entendu, proposait cette explication, en montrant le ciel et en simulant une chute ; personne n’hésita à le croire. On tournait autour du colosse, on l’inspectait ; à grand-peine, une porte fut ouverte dans le derme épais ; lorsqu’elle fut assez large, les entrailles roulèrent au dehors : on entra dans la bête.
Ils s’y engouffraient à la file, grands et petits, arrachant, des lambeaux qu’ils dévoraient sur place : l’idée d’une grotte qui se mange les amusait infiniment. Ils se gorgèrent de graisse rance ; des cris, des chants jaillissaient du trou, et parfois un être nu, tout englué de sang noirâtre, sortait de là pour venir respirer l’air violent du large. Ce furent des jours de liesse.
Car ils restèrent là deux journées : une si belle proie méritait cette halte. Une autre raison les invitait aussi à ne point se hâter : la vieille Ta ne se traînait plus qu’avec peine ; le rude effort de traverser la forêt d’ajoncs venait d’épuiser ses dernières forces ; elle n’avait rejoint la horde qu’à la tombée du second soir : elle ne voulait plus marcher. Au creux d’une roche, en grelottant, elle recevait avec une mine dolente les tranches de baleine que des enfants lui apportaient ; elle les suçait sans y mordre.
Brusquement, le troisième matin, après une poussée plus violente du vent, la tempête cessa. En un instant, le firmament fut balayé, et l’azur apparut, avec un soleil radieux. De petits nuages blancs, fuyaient à la suite des autres, et s’évanouirent. La lumière inonda tout.
Jamais encore les nomades n’avaient vu un ciel pur. Éblouis, la bouche ouverte, les yeux mi-clos, ils regardaient au travers de leurs cils cette splendeur qui blesse les prunelles. La mer, subitement bleue, miroitait : une multitude de petits soleils dansaient sur elle et crépitaient, plus nombreux que les moucherons sur les mares ; ils jouaient l’un à côté de l’autre, brillants, jolis, heureux, tout jeunes ; de plus petits encore s’allumaient à la pointe des herbes mouillées. Les hommes, ahuris d’un spectacle si neuf, ne bougeaient plus. Pas un son ne sortait de leurs gorges. Enfin, dans ce silence, un enfant cria de plaisir, puis une femme. Presque aussitôt, Daâh éclata de rire, en redressant sa taille, et, à grands coups de poing, il se frappa le torse, pour dire aux siens :
« Voilà le Chef qui a su vous conduire au pays des Soleils ! »
Alors, de toutes les poitrines, un hurlement de victoire monta dans la clarté.
La vieille Ta, toujours accroupie au creux de sa roche, a entendu de loin cette clameur de la horde en délire qui se rue à la joie de vivre. La joie de vivre n’est plus pour elle : la vieille Ta le sent. Une intuition l’avertit de sa fin prochaine. La lumière qui égaie les autres lui fait mal. Elle a mis la main devant ses yeux, pour les protéger. Mais, peu à peu, elle desserre les doigts…
Toute la lande, sombre auparavant, s’avive comme si des myriades de fleurs venaient d’éclore tout à coup : jaunes et violettes, dans l’herbe blonde, en avant de la mer si bleue, des corolles se révèlent partout. Même sur les flots, des bouquets blancs s’épanouissent et se balancent en avançant ; les granits bruns sont devenus roses, et ces floraisons gigantesques ont des ombres lilas qui vibrent dans la brise apaisée.
La moribonde, maintenant, écarquille les yeux, pour boire davantage cette magnificence de la mer illuminée et de la terre qui se colore. Afin de mieux voir et de sentir plus, elle rampe à l’écart de sa roche. La clarté l’enveloppe, l’air léger la caresse. Pour tendre tout son corps au bienfait de cette tiédeur, elle se cale sur les genoux, le torse en avant, les deux bras écartés, les paumes appuyées au sol ; à quatre pattes, tout doucement, elle s’achemine. Elle ose relever la face vers le soleil. Dans le temps d’ouvrir et de fermer les yeux, elle l’a vu ! Il n’est pas terne et rond comme ces boules pâles que l’on apercevait parfois dans les nuées, au-dessus de la forêt. Chevelu de pointes qui se hérissent, il projette autour de lui des choses qui giclent et qui piquent : c’est comme une pluie resplendissante qui jaillit en striant le ciel d’alentour. Elle a si bien vu les rayons qu’elle croit les entendre. Ils font :
« Dji ! Dzi ! »
Elle les sent qui cinglent sa peau ; elle admire comme ils luisent sur les poils de ses bras et de ses cuisses. Ils sont vivants. Ils pénètrent jusqu’au fond d’elle. Leur chaleur circule dans ses veines et la ranime ; elle se sent rayonner, comme le soleil ; elle croit le porter en elle ; son être s’élargit. Tandis que les autres, là-bas, continuent à hurler d’ivresse, elle s’émeut de savourer encore ce bien-être suprême. Gravement, elle regarde l’espace, de toutes ses forces. Le monde devient beau quand elle va le quitter ; elle ne le verra plus guère. Mais elle le voit, et toute sa vie d’agonisante se concentre dans ses prunelles. Immobilisée, elle contemple l’univers : elle est le premier spectateur.
Elle n’ose plus lever les yeux vers cette splendeur qui grésille au zénith, mais elle l’entend toujours :
« Dzi ! »
Elle écoute. Des flots mollement s’écrasent sur la plage et ils zézaient avec douceur. Dans l’harmonie de la lumière, elle discerne l’harmonie des sons. Les voix de la horde ne lui parviennent plus que comme un murmure lointain ; elles se noient dans le grand Tout. Le frémissement universel berce l’âme de Ta, qui se dilue et flotte ; elle songe : des idées encore nébuleuses se dégagent au fond d’elle ; avec la clairvoyance de ceux qui vont mourir, elle les regarde monter. Elle se voit : elle est toute petite, au milieu d’une lumière immense ; elle est seule, et elle l’a toujours été. On la délaisse. Tout l’abandonne, même la vie. Personne ne prend souci d’elle. Elle le constate sans amertume ; elle n’attend plus rien, ni des autres ni d’elle-même…
Or, voilà que dans sa misère une aide lui est venue de quelqu’un ; une force qu’on lui envoie l’épanouit et la réchauffe. Elle se sent secourue, et elle sait par qui. Du fond de sa détresse, elle aime ce qui l’aime ; une gratitude s’élève d’elle.
« Dzi ! »
Le Soleil est bon… Elle hausse vers lui des yeux qui rendent grâce. Mais le bienfaiteur ne tolère pas qu’on le fixe en face. Vite, elle a refermé les paupières, et, pour recevoir les rayons dans son cœur, elle s’efforce de redresser le buste ; elle pousse la terre de ses paumes, ses genoux s’enfoncent dans le sable ; enfin, assise sur les talons, elle tend ses deux bras vers l’astre; elle lui offre sa poitrine velue. Elle l’implore pour qu’il la vivifie un peu, encore un peu. Elle prie.
« Dzi… Dzi… »
La divinité est conçue : une femme vient d’enfanter le premier Dieu des hommes.
« Dzi de lumière, Dzi bienfaisant, protecteur de la vie, père du monde… »
Désormais, le Soleil est Dieu.
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(Edmond Haraucourt, in Le Journal, n° 7480, jeudi 20 mars 1913 ; repris en volume dans Daâh le premier homme, Paris : Ernest Flammarion, 1914)
Fernand Mysor, qui vient de mourir à l’âge de cinquante-quatre ans, était un des écrivains les plus probes, les plus nobles de ce temps. Il se tenait loin de la réclame et de l’agitation, à l’écart des chapelles et des coteries, ne vivant que pour son œuvre. La grande presse lui a consacré quelques lignes. C’est logique, Fernand Mysor n’étant pas un cabotin. On peut dire qu’il constituait une hautaine exception parmi les romanciers contemporains, avides de publicité, bâclant leurs ouvrages pour en retirer un profit immédiat. Tel n’était pas le « cas » de Fernand Mysor. Ennemi de toutes les combinaisons, il tranchait par sa sincérité sur la valetaille de lettres, et c’est sans doute parce qu’il ne pouvait s’adapter à nos mœurs d’arrivistes qu’il a prématurément disparu de ce monde. Artiste et savant à la fois, aimant la clarté et la limpidité, plein d’espoir dans le règne de la justice, pacifiste, convaincu et parfait honnête homme, ne faisant pas de politique, Fernand Mysor laisse une œuvre qu’on ne saurait négliger. La place qu’il occupe dans les lettres contemporaines est fort enviable. Cependant, il n’a pas eu la place qu’il méritait : elle eût été très haute, dans une société moins terre-à-terre.
L’auteur de ce chef-d’œuvre, La Ville assassinée, roman d’anticipations, se complaisait dans les sujets inactuels. Chacun de ses livres est solidement construit : le fond et la forme s’y marient harmonieusement, faisant sur le lecteur une impression profonde. Il faut relire les Poèmes de la Belle Étreinte, l’Absent, pièce en trois actes, le Cœur blessé, contes, la Négresse dans la piscine, Par T. S. F., Spasmes, romans. Ces œuvres ne laissent après leur lecture aucun vide dans l’esprit, et celui qui les a comprises se sent comme régénéré et meilleur. Semer des idées en un langage harmonieux, tel est le but que se proposait Fernand Mysor dans ses ouvrages.
Ce but, il l’a pleinement atteint avec ses romans de préhistoire. Marchant sur les traces de J.-H. Rosny aîné, le créateur du genre, il est resté, après lui, original et personnel. On peut dire qu’il était, avec l’auteur de Vamireh, le meilleur représentant du roman de préhistoire, évocateur des âges disparus.
Les Semeurs d’Épouvante nous ramènent à l’époque des grands sauriens, en cette période secondaire pendant laquelle le globe terrestre subit d’importantes transformations. L’homme n’existait pas encore, mais tout l’annonçait et le préparait. L’auteur l’a cependant placé au centre de son livre, afin de nous montrer combien l’espèce humaine eut à lutter pour arriver à dominer la nature et à prendre sa place parmi les êtres. Il suppose que son héros a fait un rêve qui le jette dans un monde chaotique, plein d’épouvante et d’embûches. Occasion pour Fernand Mysor de louer l’effort humain et de nous faire assister à la naissance de la civilisation.
Nous errons avec son héros en des paysages magnifiques, nous luttons avec lui, nous souffrons, nous créons. Les épisodes d’un tel livre, essentiellement dramatique, hantent longtemps notre esprit. Chaque page nous fait faire un pas en avant dans le domaine de l’imprévu et de l’inexploré. C’est une œuvre maîtresse qui nous fait penser et nous pousse à agir. Elle est pleine de beauté et de sentiment.
Avec Va’hour l’Illuminé, nous pénétrons au cœur même de la Préhistoire. L’auteur nous transporte dans le monde des chasseurs magdaléniens, artisans et artistes qui vivaient environ 20.000 ans avant notre ère. Le milieu est admirablement reconstitué. Les personnages vivent d’une vie intense. Les hommes qui habitaient les bords de la Vézère n’étaient point des « sauvages. » C’étaient, pour leur époque, des surhommes. L’un d’eux, Va’hour, incarne la civilisation du paléolithique supérieur. Il est l’animateur de sa tribu, le constructeur dont le regard scrute l’avenir et dont le cerveau pense plus loin que ceux qui l’entourent. Il guide ses frères vers un idéal de justice et d’harmonie ; il leur révèle le sens de la vie et la raison d’être de leur existence. Il est d’autres peuplades moins évoluées qui ne pratiquent pas la même religion d’amour et de fraternité. Va’hour parvient à en faire des êtres civilisés, des hommes vraiment nouveaux. Va’hour, le Héros de la Paix, l’apôtre de la fraternité humaine met en pratique, bien avant le Christ, la formule salvatrice : « Aimez-vous les uns les autres. »
Je ne puis donner ici qu’une très brève esquisse de ce livre qui abonde en paysages pittoresques, en situations tragiques, en nobles caractères d’hommes et de femmes, et qui n’est pas seulement un beau livre, mais encore un bon livre. Va’hour l’Illuminé est une œuvre maîtresse qui restera et finira par s’imposer lorsque la vague de bluff qui sévit présentement dans le monde des lettres aura rejoint le néant.
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(Gérard de Lacaze-Duthiers, in L’Esprit français, troisième année, nouvelle série, n° 61, 10 juillet 1931 ; illustration de Rod Ruth)
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(in La Pensée française, libre organe de propagation française et d’expansion républicaine, quatrième année, n° 88, 8 décembre 1924)
Compiègne.
Je battais la forêt, sac au dos, depuis l’aube. Au détour d’un sentier, le feuillage se déchira tout d’un coup, et les étangs m’apparurent dans une éblouissante vision. La forêt les tenait là enserrés, immobiles. Tout autour, la végétation se pressait haletante, dans une plus large poussée pour boire l’eau féconde et, comme surexcitée, elle étendait ses branches vers cette grande trouée, où l’air passait libre, où tombait le soleil.
Il y eut au bruit de mes pas le sauve-qui-peut d’une alerte ; les poissons gagnèrent le large ; j’entendis couler entre les roseaux les poules d’eau craintives ; et les grenouilles surprises plongèrent avec un grand bruit ; puis… plus rien.. On n’entendit plus rien, que le crépitement des ailes de libellules qui rentraient en chassant ; et, loin, dans les bois, la phrase brève d’un rouge-gorge qui, sans se lasser, répétait sa chanson.
Le jour tombait. Un brouillard d’une gaze impalpable flottait sur les eaux, teinté d’azur pâle, et traînant dans ses plis l’or fluide des rayons réfrangés.
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Oh ! les eaux sont troublantes ! De terribles inconnues semblent se dégager de ce milieu tout plein de mystères : c’est là que la vie a pris naissance, que les êtres ont vagi sur la terre pour la première fois. Une vie intense y grouille encore, d’animaux singuliers ; et, je les revoyais, pour les avoir chassés, autrefois, les vers de vase, les larves, les dytiques, les tritons, les bêtes glaireuses et sans forme, les salamandres au corps en deuil, et les poissons, créatures étranges, faites d’armures d’argent, ayant des yeux qui ne ferment pas et des bouches sans voix.
Le crépuscule commençait à descendre. Le vent du soir courait en murmurant, ridant les eaux, courbant les roseaux bruns, m’apportant avec de longs soupirs la tiède haleine des forêts. Les libellules dormaient et le rouge-gorge depuis longtemps avait tu sa chanson.
L’heure était d’un charme suprême.
Je ne sais pourquoi il me vint à l’esprit ces mystérieuses ballades, ces histoires de voix qui vous appellent au fond des eaux.
Je pensais aux Sirènes, à la reine Mab, à Loreley, au roi des Aulnes, aux eaux qui vous tentent et vous tuent…
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Tout à coup les grenouilles se mirent à coasser les notes monotones de leur sardonique nocturne ; on eût dit un chapitre de moines nasillant dans la nuit quelque fantastique office des morts, et des feux follets dansaient dans les roseaux, semblant porter des torches.
Une chouette cria, au loin ; et alors il se fit un grand, bruit, un grand bruit d’eau qu’on trouble, les étangs bouillonnèrent et j’en vis sortir une dégoûtante mêlée de monstres horribles.
C’étaient les espèces formidables endormies, depuis des milliers et des milliers de siècles, dans les entrailles de la terre. Je les vis s’élevant de la vase primitive, étranges, immenses, démesurés, et tous horriblement armés de leurs becs de bronze, de leurs griffes d’acier, de leurs dents menaçantes. Tous monstrueux ! Car c’étaient là les grossières ébauches, par quoi la Nature préludait à ses créations.
Les uns prirent leur vol, lourds et balancés sur leurs ailes bizarres ; d’autres s’en allaient hurlant, la trompe au vent ; d’autres encore bondissaient ou rampaient, tordant dans des enlacements terribles leurs corps écailleux.
Et tout ce monde se dressa devant mes yeux et les volcans allumèrent leurs colères ; et, dans je ne sais quelle buée infernale, sous les forêts gigantesques dont les arbres ont perdu leurs noms, j’entendis hurler les cris de guerre, de fureur ou d’effroi ; et je vis les grands égorgements, dont nul ne sait l’histoire.
L’eau qui montait les engloutit.
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Et la terre était habitée.
C’étaient maintenant des villes, aux clochetons sans nombre, enfermées dans leurs ceintures de pierre. Les cloches et les buccins sonnaient l’effroi aux foules accourues qui, du haut des remparts, montraient de leurs mains affolées, au loin, les grands marais stagnants, où, dans la vase, les derniers survivants des époques disparues cachaient leurs têtes mises à prix.
Et, comme tous se lamentaient, un chevalier bardé de fer se faisait ouvrir les portes, et marchait, béni par les prêtres, au dragon mangeur d’hommes.
Je revoyais les duels horribles, le combat corps à corps dans la fumée et dans le sang, et le monstre râlant, enfin, la mort sous le glaive triomphant.
Et le vainqueur acclamé rentrait au son des cloches dans la ville en liesse.
Et maintenant, c’étaient dans les cités, sous de hauts hangars au jour douteux, les mêmes monstres étalant, dans leur rigidité de pierre, leur squelette prodigieux ; et, dans les orbites vides, les yeux n’étaient plus qui virent fumer les volcans et monter les déluges aux premiers jours du monde.
Ossatures puissantes, anatomies inconnues, ruines mélancoliques des cycles effacés, elles étaient là, contemplant de leurs yeux sans regard nos petitesses éphémères.
Oh ! il y a là quelque chose qui trouble l’âme, plus encore que la mort : une forme créée a disparu sans retour, le néant l’a reprise ! Cependant, tout être appelé à la vie doit renaître dans sa postérité ou ressusciter à une vie suprême. Et ceux-là sont morts, morts, sans retour; et, sans retour, leurs formes sont à jamais perdues.
Celui qui les tira du néant s’était-il donc trompé ? Pourquoi les déluges les ont-ils repris ?
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La nuit était venue. Un garde passa. Je repris le chemin.
De loin en loin, des chiens hurlaient au vagabond qui battait si tard la grand-route.
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(Frédéric Cousot, in Le Figaro, supplément littéraire, quinzième année, n° 36, samedi 7 septembre 1889)
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Adolf Oberländer, « Der Kampf mit dem Drachen, » d’après la ballade de Schiller, 1883
Peuple imaginaire de Lucien. Ils étaient montés sur des puces grosses comme des éléphants.
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(Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, ou Bibliothèque universelle sur les êtres, les personnages, les livres, les faits et les choses qui tiennent aux apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer, aux divinations, aux sciences secrètes, etc., Paris : P. Mongie, 1826 [deuxième édition])
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