L’enfant commençait à peine à parler qu’on rivait ses fers ; filles et garçons jouaient en boitant comme des forçats. Évidemment, c’était pitoyable à voir, douloureux à supporter surtout dans la jeunesse, mais les adultes eux-mêmes, outre qu’ils étaient assez mal assurés sur leurs jambes, souffraient d’ulcères.
Jack avait atteint sa dixième année quand de nombreux étrangers commencèrent à parcourir la région. Il les vit s’avancer légèrement le long des chemins ; il en fut étonné.
« Je me demande, se dit-il, comment ces étrangers peuvent avoir une démarche aussi vive alors qu’il nous faut traîner notre entrave.
– Mon cher enfant, riposta son oncle le Catéchiste, ne te plains pas ; seule cette entrave rend la vie digne d’être vécue. Nul n’est heureux, nul n’est bon, nul n’est respectable s’il n’est entravé comme nous. Et puis, laisse-moi te le dire, tes propos sont dangereux. Plains-toi de tes fers et la chance t’abandonnera. Si jamais tu les enlevais, la foudre t’anéantirait sur-le-champ.
– Et il n’existe pas de foudre pour les étrangers ?
– Jupiter est plein d’indulgence pour ceux qui sont plongés dans les ténèbres.
– Ma parole ! Je me demande si je ne préférerais pas un peu moins de bonheur. Né dans les ténèbres, je marcherais aujourd’hui librement. Il n’y a pas à dire ! Les fers ont leurs inconvénients : l’ulcère est chose douloureuse.
– Oh! tu ne vas pas envier les païens ? Quel triste sort est le leur ! Pauvres âmes ! Si seulement elles connaissaient la joie de porter des fers ! Oh oui ! pauvres âmes ! mon cœur saigne pour elles ! Mais, à vrai dire, vois-tu, ces païens sont vils, odieux, insolents, mal conformés ! Bêtes puantes, ils n’ont rien de proprement humain. Qu’est l’homme, en vérité, lorsqu’il est dépourvu de fers ? Tu ne saurais prendre trop de précautions pour les approcher ou leur parler. »
À la suite de cette conversation, l’enfant ne croisa plus sur sa route un de ces êtres dépourvus d’entraves qu’il ne crachât sur lui ou ne l’injuriât ; ainsi faisaient d’ailleurs tous les gamins du pays.
Un jour, – il avait alors quinze ans, – il se rendit dans la forêt. Il souffrait de son ulcère. La journée était splendide, le ciel bleu ; les oiseaux chantaient. Mais Jack, lui, tenait son pied dans ses mains. Soudain, un chant nouveau retentit ; on eût vraiment dit un chant humain s’il n’avait pas été si joyeux. Des pas résonnaient sur le sol. Jack écarta les feuilles : un garçonnet du village sautait, dansait, chantait pour lui-même au centre d’un vallon verdoyant ; sur l’herbe, près du danseur, gisait son entrave.
« Oh ! s’écria Jack, tu as retiré tes fers !
– Pour l’amour de Dieu, n’en dis rien à ton oncle !
– Tu crains mon oncle et tu ne crains pas la foudre ?
– Balançoires ! Contes pour les enfants ! Nous sommes nombreux à venir danser des nuits entières dans les bois. Nous ne nous en portons pas plus mal. »
La découverte qu’il venait de faire jeta Jack dans un océan de pensées nouvelles. Enfant sérieux, il ne songeait personnellement pas à danser. Il portait ses fers en homme et soignait son ulcère sans se plaindre. Pour cette raison même, il n’aimait pas à être trompé ni à voir tromper autrui. Désormais, il prit l’habitude d’attendre les voyageurs païens au crépuscule, dans des endroits peu fréquentés de la route, pour leur parler sans témoins ; se prenant d’affection pour leur interlocuteur occasionnel, les étrangers lui firent d’importantes révélations.
Le port des fers, disaient-ils, ne résultait nullement des ordres de Jupiter. C’était l’œuvre d’un être blafard, un sorcier de la région qui habitait la Forêt du Temps Jadis. Tout comme Glaucus, il changeait de forme, mais on pouvait aisément le reconnaître car, si on le contrariait, il gloussait comme un dindon. Il avait trois vies ; le troisième coup qui l’atteindrait l’achèverait ; alors la Maison des Sorcelleries disparaîtrait, les fers tomberaient, les villageois, se prenant par la main, gambaderaient, tels des enfants.
« Mais chez vous, qu’en est-il ? » demandait Jack.
Cette question, d’un commun accord, les voyageurs la laissaient sans réponse. Jack en conclut qu’il n’y avait pas de contrée entièrement heureuse ou que, s’il en était une, ses habitants ne la quittaient pas, ce qui, après tout, se conçoit.
Cependant, l’histoire des fers pesait sur son esprit. Il avait constamment sous les yeux la claudication des enfants. Les gémissements de ceux qui pansaient leurs ulcères le hantaient. Finalement, il se persuada qu’il était né pour les libérer.
On pouvait voir au village une épée lourdement forgée qui avait été façonnée sur l’enclume de Vulcain. On ne s’en servait que dans le Temple ; encore n’employait-on que le plat de la lame. Elle pendait à un clou près de la cheminée du Catéchiste.
Une nuit, Jack se leva de bonne heure et s’empara de l’épée ; dans l’obscurité, il sortit de son logis et du village.
Toute la nuit, il erra à l’aventure ; au jour, il aperçut des étrangers qui se rendaient aux champs. Il leur demanda où il trouverait la Forêt du Temps Jadis et la Maison des Sorcelleries. Tandis qu’un d’eux lui indiquait le Nord, l’autre lui montrait le Sud ; Jack comprit qu’on le bernait. Aussi, à tout homme qu’il interrogeait, il présenta la brillante lame nue. Les fers résonnaient à la cheville du passant : c’était eux qui répondaient : « Tout droit ! » Mais le passant dont les fers parlaient crachait sur Jack, le battait, lui jetait des pierres lorsque le jeune homme reprenait sa marche ; c’est ainsi que Jack eut la tête fêlée.
Il atteignit la forêt, dans laquelle il pénétra, découvrit une maison dans un endroit creux où poussaient les champignons. Les arbres s’enchevêtraient ; montant du marécage, des vapeurs enveloppaient la place comme d’une fumée. Joli logis, plein de coins et de recoins. Certaines parties étaient aussi anciennes que les montagnes, mais d’autres dataient de la veille. Nulle n’était achevée. La maison était ouverte à tous les vents ; on y pouvait pénétrer de n’importe quel côté. Cependant, elle était bien entretenue ; la fumée sortait de toutes les cheminées.
Jack entra, circula dans des pièces partiellement meublées et, en somme, habitables. Dans chacune d’elles, un feu brûlait auquel on pouvait se chauffer, une table était dressée, à laquelle on pouvait se nourrir. Il ne vit pas une créature vivante, seulement quelques corps embaumés.
« Voilà une demeure hospitalière, se dit Jack. Le sol, pourtant, doit être peu solide ; la maison tremble au moindre pas. »
Il était là depuis quelque temps lorsqu’il eut faim. Il examina les vivres ; d’abord, il éprouva quelque crainte, mais il tira son épée. Au reflet de la lame, les mets lui parurent sans danger. S’armant de courage, il s’assit, mangea et se sentit plus dispos de corps et d’esprit.
« Il est étrange de découvrir dans la Maison des Sorcelleries une nourriture aussi saine, » pensa-t-il.
Il n’avait pas quitté la table lorsqu’entra un être à la ressemblance de son oncle. Il eut peur parce qu’il avait dérobé l’épée, mais l’oncle, qui ne s’était jamais montré plus aimable, prit place à son côté, le loua de s’être emparé de l’arme. Ils n’avaient pas jusqu’à ce jour ressenti autant de plaisir à être ensemble. Jack était plein de tendresse pour lui.
« C’est magnifique, dit l’oncle, d’avoir pris l’épée et d’avoir pénétré dans la Maison du Temps Jadis : belle idée, brave action ! Mais maintenant, tu es heureux ; nous pouvons rentrer dîner bras dessus, bras dessous.
– Oh ! non, certes ! Je ne suis pas encore satisfait.
– Eh quoi ! ne t’es-tu pas chauffé au foyer ? Cette nourriture ne t’a-t-elle pas réconforté ?
– Les mets sont sains, je le reconnais ; tout de même, cela ne prouve pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »
Sur ce, le simulacre de l’oncle gloussa comme un dindon.
« Par Jupiter ! s’écria Jack, serait-ce le sorcier ? »
Sa main hésita ; il sentit le cœur lui manquer à cause de l’amour qu’il portait à son oncle ; pourtant, levant l’épée, il en asséna un coup sur la tête du simulacre qui, poussant un grand cri avec la voix de l’oncle, s’écroula sur le sol. Une petite forme blanche, anémique, s’envola hors de la salle.
Ce cri emplit les oreilles de Jack, dont les genoux s’entrechoquèrent ; sa conscience lui adressa des reproches. Pourtant, il s’estima plus fort ; le désir de prendre le sang de cet enchanteur se glissa dans ses os.
« Si je veux que les fers tombent un jour, pensa-t-il, je dois aller jusqu’au bout. Quand je rentrerai au logis, je trouverai mon oncle en train de danser. »
Il se mit donc à la poursuite de la forme anémique. En route, il rencontra l’image de son père, fort irrité, qui invectiva contre lui, le rappela à ses devoirs, lui intima l’ordre de rentrer au logis pendant qu’il en était temps encore.
« Car il est encore temps, dit-il, sois à la maison au coucher du soleil, tout sera oublié.
– Dieu le sait, dit Jack ; je crains votre colère. Tout de même, elle ne prouve pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »
Sur ce, l’image de son père se mit à glousser comme un dindon.
« Ciel ! s’écria Jack, encore le sorcier ! »
Il sentit qu’en ses veines son sang revenait en arrière et que ses articulations refusaient de lui obéir en raison de l’amour qu’il portait à son père. Pourtant, levant l’épée, il l’enfonça dans le cœur du simulacre, qui poussa un grand cri avec la voix de son père et s’écroula sur le sol ; une petite forme blanche et anémique s’envola hors de la salle.
Ce cri emplit les oreilles de Jack, dont l’âme s’assombrit, mais aussitôt une fureur le saisit.
« Voilà, se dit-il, que j’ai fait ce à quoi je n’ose même pas penser. J’irai jusqu’au bout ou je périrai. Et quand je rentrerai au logis. Dieu fasse que tout cela soit un rêve, que je trouve mon père en train de danser. »
Il repartit à la poursuite de la forme anémique qui s’était enfuie. En route, il rencontra l’image de sa mère en larmes.
« Qu’as-tu fait ? gémit-elle, qu’as-tu fait ? oh ! reviens à la maison : tu peux être rentré à l’heure du coucher, avant d’avoir fait plus de mal, à moi et aux miens ! N’est-ce pas assez d’avoir frappé mon frère et ton père ?
– Mère chérie, ce n’est pas eux que j’ai frappés, mais l’enchanteur sous leur forme. Les eussé-je frappés, cela ne prouverait tout de même pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »
Sur ce, le simulacre gloussa comme un dindon.
Il ne sut jamais comment il avait fait, mais du tranchant de l’épée, il fendit en deux le simulacre qui, poussant un grand cri avec la voix de sa mère, s’écroula sur le sol. À cette chute, la maison s’envola au-dessus de la tête de Jack, qui se retrouva seul dans les bois, les fers détachés de sa jambe.
« Bon ! dit-il, maintenant, l’enchanteur est mort et voici que les fers sont tombés. »
Mais les trois cris retentissaient dans son âme et, pour lui, le jour s’était changé en nuit.
« Triste affaire ! pensa-t-il ; allons ! quittons la forêt. Voyons le bien que j’ai fait. »
Il fut sur le point de laisser là ses fers, mais, au moment de se mettre en route, il changea d’idée. Il se baissa, les prit, les serra sur son sein.
Comme il marchait, le rude métal l’écorchait ; sa poitrine saigna.
Quand, sorti de la forêt, il eut regagné la grand’route, il vit des hommes qui rentraient des champs ; ils n’avaient plus de fers à la jambe droite, mais voici qu’ils en avaient à la jambe gauche !
Jack leur demanda ce que cela signifiait. Ils répondirent que telle était la nouvelle mode : on avait découvert que l’ancienne était une superstition. Il les examina de plus près. Ils avaient un nouvel ulcère à la cheville gauche ; à la jambe droite, le vieil ulcère n’était pas encore cicatrisé.
« Dieu me pardonne ! s’exclama Jack ; je voudrais être à la maison. »
Chez lui, il trouva son oncle la tête fendue, son père frappé au cœur, sa mère tranchée par le milieu. Alors, s’asseyant dans le logis désert, il pleura sur leurs corps.
Morale
L’arbre est vieux, le fruit est bon,
la forêt vieille et touffue.
Bûcheron, ton courage est-il grand ?
Prends garde ! La racine enlace
le cœur de ta mère et les os de ton père
et, comme la mandragore, gémit quand on l’extirpe.
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(R. L. Stevenson, The House of Eld, traduit par Henry Borjane, in Revue politique et littéraire, n°14, 18 juillet 1931)
Les vents étant à l’est, nous étions à trente brades d’eau, lorsqu’à dix heures du matin il parut à bord de nous un homme marin près du navire : premièrement à bâbord où était le contremaître, nommé Guillaume Lomone, qui prit une gaffe pour le tirer à bord ; mais notre capitaine, nommé Olivier Morin, l’en empêcha, craignant qu’il ne l’entraînât avec lui à la mer. Ledit Lomone lui donna seulement un coup sur le dos sans le piquer, pour l’engager à se retourner, afin de le mieux considérer. Quand le monstre se sentit frappé, il présenta le visage, les deux mains fermées, comme s’il eût marqué de la colère, ensuite il fit le tour du navire & quand il fut à l’arrière, il saisit avec ses deux mains le gouvernail, en nous obligeant de l’affûter avec deux palans, de crainte qu’il ne l’endommageât. De là, il passa à tribord en nageant toujours de la même manière que les hommes nagent. Lorsqu’il fut à notre avant, il considéra quelque temps la figure qui était à notre proue, laquelle représentait une belle femme, après quoi il prit la sous-barbe du beaupré, et s’éleva hors de l’eau, comme s’il eût voulu prendre cette figure ; tout cela se passa à la vue de tout l’équipage. Il revint ensuite à bâbord, où on lui présenta une morue pendue avec une corde, il la mania avec ses mains sans l’endommager, après quoi il s’éloigna à la longueur d’un cable ; puis il revint à notre arrière, où il reprit de nouveau le gouvernail. Dans ce moment, le capitaine Morin fit préparer un harpon pour le harponner, & le prit lui-même pour lui lancer le coup, mais le cordage du harpon s’étant embarrassé, il manqua son coup, & le manche du harpon frappa seulement le monstre qui se retourna, en présentant son visage comme il avait fait la première fois ; ensuite il repassa en notre avant, où il s’attacha de nouveau à considérer notre figure de proue. Le contremaître se fit apporter le harpon, mais la peur le prit, et il n’osa lancer son coup, s’imaginant que ce monstre était le nommé LA COMMUNE, qui s’était tué lui-même dans le vaisseau l’année précédente, & qui avait été jeté à la mer dans ce même parage : il se contenta de le pousser par le dos avec la tranche du harpon; & lorsqu’il se sentit touché, il retourna son visage, comme il avait fait les autres fois ; ensuite il vint le long du bord, de manière qu’on aurait pu lui donner la main. Il eut la hardiesse de prendre un cordage que tenaient Jean Masier & Jean Desffiette, qui ayant voulu lui arracher des mains, le tirèrent du côté du bord, mais, le cordage étant au bout, il se laissa retomber à l’eau, après quoi il s’éloigna d’une portée de fusil. Il revint aussitôt près du bord & s’élevant hors de l’eau jusqu’au nombril, nous remarquâmes que son sein était aussi gros que celui d’une femme du meilleur embonpoint ; il se retourna ensuite sur le dos, et nous laissa voir sa nature, semblable à celle d’un cheval entier ; il fit derechef le tour du navire, & passant à notre arrière, ayant le dos tourné, il s’éleva hors de l’eau, et fit ses nécessités, après quoi il s’éloigna, & nous ne l’avons plus revu.
Je juge que, depuis les dix heures jusqu’à midi que ce monstre a été le long de notre bord, si la peur ne s’était pas répandue dans l’équipage, on aurait pu le prendre plusieurs fois avec la main, n’étant éloigné que de deux pieds. Cet homme marin a environ huit pieds de long, la peau est brune et basanée, sans nulle écaille, tous ses mouvements semblables à ceux des hommes, les yeux bien proportionnés, la gueule petite, le nez fort camard, large & plat, les dents très blanches, les cheveux noirs & droits, le menton couvert de barbe mousseuse, des espèces de moustaches sous le nez, les oreilles comme celles des hommes, des nageoires entre les doigts des mains et des pieds comme les canards, semblable en un mot à un homme bien fait : ce qui est certifié véritable par le capitaine Olivier Morin, de Jean Martin pilote de la Marie de Grâce, & de tout l’équipage composé de trente-deux personnes.
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Je soussigné Me-ès-Arts en l’Université de Paris, ai lu par ordre de Monsieur le Lieutenant Général de Police, une relation envoyée de Brest, au sujet d’un monstre, ou homme marin, dont on peut permettre l’impression. À Paris, ce neuvième jour d’août 1715. PASSART.
Permis d’imprimer ce quatorzième jour d’août 1725. RAVOT D’OMBREVAL.
Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, n° 1399, conformément au règlement & notamment à l’arrêt de la Cour du Parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 22 août 1725. Signé, BRUNET, syndic.
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(Le Sire de Chambley [Edmond Haraucourt], La Légende des sexes, poëmes hystériques ; imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882)
C’était dans un wagon Pullman, sur une ligne de l’Ouest. Après ce premier plongeon dans l’inconscience, que le voyageur fatigué commence par faire en se jetant sur son matelas, je m’éveillai pour reconnaître avec épouvante que j’avais dormi pendant deux heures à peine. Toute une longue nuit d’hiver fixait sur moi son regard cave.
Impossible de dormir. Je restais là, étendu sur le dos, et musant sur une infinité de choses, me demandant, par exemple, pourquoi les couvertures d’un wagon Pullman ne ressemblent à aucune autre couverture connue ; pourquoi on les dirait taillées en petits carrés égaux dans un gâteau de sarrasin ; pourquoi elles se collent à votre corps quand vous vous retournez et pèsent lourdement sur vous sans vous tenir chaud ; pourquoi les rideaux de votre lit n’ont pas été faits simplement opaques sans être de cette épaisseur suffocante ; pourquoi coucher tout éveillé dans un wagon-lit, quand il serait si simple de dormir assis dans un wagon ordinaire.
Il est juste de dire que les ronflements de mes compagnons de voyage répondaient à cette question de la façon la plus péremptoire.
Le dîner de la veille pesait sur mon estomac aussi lourdement que les couvertures. C’est ce qui m’amena sans doute à me demander pourquoi, sur toute l’étendue du nouveau continent, on ne saurait découvrir un seul plat local ; pourquoi la carte de tous les restaurants et de tous les hôtels est invariablement la même, – une pâle copie des menus de la métropole ; pourquoi les plats qui y figurent sont-ils éternellement identiques et ne diffèrent que par le degré d’incapacité de leurs auteurs ; pourquoi un Américain en voyage est-il à jamais voué au dindon et à la sauce froide de canneberges ; pourquoi la jolie fille qui nous servait à table mêlait-elle ses assiettes comme si c’étaient autant de cartes à jouer et les passait-elle en éventail par-dessus votre épaule ; pourquoi, après avoir accompli ce véritable tour de force, battait-elle en retraite pour aller s’accoter au mur et vous regardait-elle dédaigneusement comme pour dire :
« Mon beau monsieur, sans être une dame, j’ai ma fierté. Si vous vous imaginez que je permets les familiarités, vous vous trompez fort ! »
Sur quoi, je commençai à songer avec terreur au déjeuner prochain, à m’étonner que le jambon des buffets fût toujours coupé épais d’un demi-pouce et que les œufs sur le plat eussent toujours l’air d’une paire d’yeux de verre, qui fixeraient sur vous un regard diabolique en vous promettant une attaque de gastralgie.
Autre chose : pourquoi les gâteaux de sarrasin, qui ne sauraient être mangés sans un certain degré de préparation artistique et de préméditation, sont-ils toujours servis une minute avant le départ du train ?
Ici, je me rappelai tout à coup, comme si je le voyais, un voyageur qui avait trouvé la solution du problème. C’était au buffet de je ne sais quelle station dans l’Illinois. À l’appel de la cloche, il se dressa sur ses pieds dans un transport frénétique, roula dans un mouchoir rouge à carreaux sa portion du gâteau national, l’emporta dans le wagon des fumeurs, et là le dégusta tout à son aise tandis que le train roulait.
Rêvant ainsi les yeux ouverts, je ne pouvais m’empêcher de recueillir certaines observations qui échappent fatalement au voyageur de jour.
Et d’abord, je fus frappé de ce fait que la vitesse d’un train n’est pas uniforme. Par instants, la locomotive a l’air de presser le pas et semble dire aux voitures qui la suivent :
« Voyons, voyons, cela ne peut aller ainsi !… Il est déjà deux heures et demie. Comment diable voulez-vous arriver à l’heure ?… Ne me parlez pas, vous dis-je !… Pooh !… Pooh ! »
Tout cela détaillé sur ce rythme machinal que revêt nécessairement la pensée dans un train en marche. Exemple : un soir, en voyage, j’avais relevé le store de la fenêtre pour contempler le paysage de neige que nous traversions sous la lumière de la lune ; comme je rabattais le rideau, voilà qu’une vieille chanson populaire me vient en mémoire. Erreur fatale ! Le train s’en empara sans délai, et toute la nuit je fus poursuivi par cet inepte refrain :
« Rabats le store !… Rabats le store !… Quelqu’un fait klink klink !… Ah ! ne sois pas shoo shoo !… »
Naturellement, ce n’est pas le même sur les diverses lignes de chemin de fer. Sur le New-York-Central, où la voie est parfaitement unie, j’ai entendu un train plein d’irrévérence modifier comme suit certain hymne de jubilé :
« Tenez bon, car je suis Sankey !… Moody peut encore lancer la fronde !… (1) Brandissez les épées !… Klinky, klinky, klanky, klink ! »
Sur la ligne de New-York à Newhaven, où les aiguilles sont nombreuses et où la machine siffle à chaque instant en arrivant sur des passages à niveau, j’ai souvent entendu :
« Tommy, faites place à ce sabot !… Encore un petit cri… Bumpity, bumpity, boopy !… Cliquetis, cliquetis, clang !… »
La poésie même n’est pas épargnée. Par une nuit étoilée, sur la ligne de Québec, en traversant une forêt vierge, les premiers vers d’Évangéline me revinrent en mémoire. Or voici tout ce que je pus en tirer :
« C’est la forêt primitive, tive, tive !… Bouquets de sapins, buissons de ciguë, guë, guë, gu-u-uë ! »
C’était le frein qui grondait ainsi en se tendant à se rompre. D’où l’incohérence du mètre.
Il y a un chant particulier, éolien, qui court tout au long du train quand il s’arrête après un longue course. C’est comme un soupir de soulagement infini, un soupir musical qui commence en mi pour finir en la, et que tous les voyageurs peuvent avoir remarqué, de nuit ou de jour. Jamais employé de chemin de fer n’a pu m’en donner une explication suffisante. Un ingénieur de mes amis prétend bien que ce phénomène a pour cause le retour graduel de tous les wagons à l’état d’inertie et d’aplomb sur leurs essieux, hors desquels ils ont une tendance à se projeter en courant la poste. Mais c’est là une théorie que toute âme poétique repoussera avec dédain.
Quatre heures. – Du cabinet de toilette, au bout du wagon, arrive un faible bruit de brosses à souliers discrètement maniées par le garçon.
Je pourrais lui adresser la parole. Mais je me rappelle à propos que toute tentative de ce genre auprès d’un garçon ou d’un surveillant de chemin de fer est repoussée avec une indignation mal contenue comme une attaque à la fidélité qu’il doit à la Compagnie. Il m’est arrivé de vouloir faire comprendre à un surveillant qu’il est purement insensé d’inspecter les billets à minuit. Je n’ai réussi qu’à me faire prendre pour un aliéné en rupture de traitement.
Il n’y a pas à dire : pas le moindre espoir d’échapper à cette intolérable, à cette suffocante solitude !
Levons le volet et regardons au-dehors. Nous voici devant une ferme. Une lumière auprès de la grange ! Sans doute la lanterne du laboureur qui se lève… Et je ne me trompe pas ! Il y a sur l’horizon une faible, faible bande de rose. C’est le matin qui arrive, à la fin !
Nous venons de stopper à une station. Deux hommes sont entrés, ont pris place dans la seule section du wagon qui ne soit pas transformée en couchette et occupée. Ils bâillent de temps à autre et échangent languissamment quelques mots, comme par acquit de conscience. Assis face à face, ils jettent un coup d’œil distrait par la fenêtre, et vous donnent l’impression vague de deux êtres profondément fatigués de se trouver ensemble.
Comme je passe la tête hors de mes rideaux, pour les voir, l’Un dit, en essayant faiblement de réprimer un bâillement :
« Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais, dans le temps, il n’y avait pas d’entrepreneur de funérailles plus populaire que lui…
L’Autre (se croyant obligé de parler, et avec une sorte de politesse banale et indolente, inventant une question, à défaut de réponse plausible) :
– Mais enfin, cet entrepreneur de funérailles… était-il chrétien ?… allait-il à l’église ?… »
L’Un (après un moment de réflexion) :
– Ma foi, je ne sais trop si vous l’auriez appelé un chrétien pratiquant. Mais enfin, il avait des convictions, – oui, je crois pouvoir dire qu’il en avait ! Le docteur Wylie lui en avait donné… Telle est du moins son explication de l’affaire. »
Ici, un long, un mortel silence.
L’Autre (sentant que c’est son tour de dire quelque chose) :
« Mais pourquoi était-il si populaire comme entrepreneur de funérailles ?
L’Un (paresseusement) : – Je vais vous dire : c’est surtout avec les veufs et les veuves qu’il avait réussi. Il avait une manière à lui de les réconforter. Une tape par-ci, une tape par-là. Quelques mots de la Bible. D’autres fois des paroles de son propre fonds, en homme d’expérience et qui a connu le chagrin… Personnellement, on dit… (à demi-voix) je n’affirme rien, vous comprenez… on dit qu’il a perdu trois femmes et cinq enfants de cette nouvelle maladie… comment l’appelez-vous ?… la diphtérie… là-bas dans le Wisconsin… Je ne suis pas allé voir, vous savez ?… Mais voilà ce qu’on raconte.
L’Autre :
– Mais comment a-t-il perdu sa popularité ?
L’Un :
– C’est précisément la question. Comprenez bien qu’il avait introduit du nouveau dans son art. Par exemple, il avait un procédé, comme il disait, pour manipuler la figure des défunts.
L’Autre (avec le plus grand calme) :
– Comment, manipuler ?
L’Un (frappé d’une idée lumineuse et d’un ton presque agressif) :
– Allons, soyez franc. N’avez-vous jamais remarqué combien, généralement parlant, un cadavre est laid à voir ? »
L’Autre a remarqué cette circonstance ; il est obligé d’en convenir.
L’Un (revenant à son idée) :
« Tenez, je vous citerai Mary Peebles, la fille de l’amie de cœur de ma femme, une jolie personne et une vraie chrétienne. Elle mourut de la fièvre scarlatine… Eh bien ! cette pauvre fille, – j’étais à l’enterrement, vous pensez bien, à cause de ma femme ; on me fit même l’honneur de me donner à tenir un cordon du poêle ; cette pauvre fille avait beau être placée dans une bière numéro 1, tout ce qui se fait de plus beau, venue en droite ligne de Chicago, avec des fleurs et des falbalas à n’en plus finir ; je ne devrais peut-être pas le dire, mais vrai, elle ne payait pas de mine !… Moi-même, quoique ami de la famille et chargé de tenir un des cordons, je me sentais, à la voir, désappointé, découragé, pour ainsi dire.
L’Autre (avec une sympathie visiblement artificielle) :
– Je comprends, je comprends !
– N’est-ce pas ?… Eh bien ! cet entrepreneur, ce Wilkins, avait un procédé pour remédier à cela. Un procédé de manipulation. Il travaillait les traits du mort, les modelait, arrivait à produire ce que les familles en deuil appellent un air de résignation, comme qui dirait une espèce de sourire. Même, quand il savait pouvoir ajouter un supplément à sa facture, un extra comme on dit, – car il avait un tarif régulier pour ce travail, – il produisait ce qu’il appelait « l’espérance du chrétien. »
L’Autre :
– Dans cet ordre de choses, vous savez, j’aime à voir par moi-même.
– Oh ! je conviens que c’était singulier, parfois ! Et même, j’ai toujours dit (d’un ton confidentiel) que j’avais mes doutes sur la question de savoir si tout cela est bien orthodoxe et conforme aux Écritures ; car enfin, nous ne sommes que poussière, n’est-ce pas ? Je m’en suis ouvert à mon pasteur ; mais il n’a pas cru devoir se mêler de l’affaire tant qu’elle ne sortait pas du cercle des chrétiens avérés. L’autre jour, pourtant, quand Cy Dunham est mort… Vous le connaissiez bien ? »
Un long silence. L’Autre regardait par la fenêtre et semblait avoir oublié son compagnon.
Comme je mettais la tête hors de mon rideau, je vis, au niveau des autres lits, quatre autres faces également im patientes de savoir la fin de l’histoire. Une de ces faces, qui était féminine, disparut précipitamment en apercevant la mienne, mais le frémissement de son rideau montrait assez à quel point son intérêt était en éveil.
Seuls dans le wagon, l’Un et l’Autre semblaient absolument indifférents au sujet.
À la fin, l’Autre s’arracha à la contemplation du paysage.
« Vous dites Cy Dunham ?
– Oui. C’est un homme qui n’avait jamais eu la foi. Il se grisait abominablement et se montrait peu délicat dans ses fréquentations. Une espèce d’enfant prodigue, et même pis, autant que je puis en juger par ce qu’on m’a dit… Donc, Cy Dunham dégringole un beau jour du haut du Petit Roc et son corps est livré à l’entrepreneur…
La famille était fière et n’épargna rien pour les funérailles… Entre vous et moi, je vous dirai que c’était une affaire tout à fait réussie, et que je n’ai pas vu souvent la pareille. Wilkins n’avait pas ménagé les extra. Il avait mis sur la face de l’enfant prodigue sa touche numéro 1, « l’espérance du chrétien… » Mais c’est précisément là le point en litige. Plusieurs personnes de la communauté, et le pasteur lui-même, ont pensé qu’il faut une limite à tout. Il a même été question chez le doyen Tibbet de saisir une conférence de la question… Pourtant, ce n’est pas encore là ce qui l’a rendu impopulaire… »
Un nouveau silence. Rien sur la physionomie de l’Autre n’indiquait le moindre désir de savoir enfin ce qui avait consommé l’impopularité de l’entrepreneur de funérailles. Mais hors de tous les rideaux, au niveau de chaque couchette, des figures anxieuses, quelques-unes même irritées, attendaient impatiemment la conclusion.
L’Autre (revenant paresseusement à la question) :
« Et qu’est-ce donc qui l’a rendu impopulaire ?
L’Un (tranquillement) :
– Les extra, je pense, – sans l’affirmer absolument. Quand mistress Widdecombe a perdu son mari, il y a trois mois, quoiqu’elle eût déjà traversé deux fois la vallée de deuil, – car c’était son troisième mari, – elle était déjà veuve en premières noces de John Barker.
L’Autre (avec l’expression d’un intérêt intense) :
– Vous plaisantez ?
L’Un (solennellement) :
– Quand je devrais comparaître sur l’heure devant mon divin Créateur, je l’affirmerais encore : elle était veuve de Barker !
– Vous m’étonnez considérablement.
– Eh bien ! cette veuve Widdecombe voulut faire convenablement les choses pour son troisième défunt. Elle appela Wilkins, qui se mit à l’œuvre et déploya toutes les ressources de son art. Par malheur, – ou peut-être faut-il dire par bonheur, puisque telles sont les voies de la Providence, – voilà qu’un vieil ami de Widdecombe, un médecin de Chicago, arrive pour l’enterrement. Il va naturellement à son tour donner un dernier adieu au mort, qui semblait endormi dans un sourire céleste et prêt à recevoir la récompense de ses vertus : il n’y avait qu’une voix à cet égard. La veuve venait de s’installer à son banc, enchantée, en vraie femme quelle était, des compliments qu’on lui faisait sur le défunt, – quand l’ami de Chicago se tourne vers elle et s’écrie :
« De quoi dites-vous que votre mari est mort, madame ?
– De phtisie, le pauvre cher ange ! répond-elle en s’essuyant les yeux. D’une phtisie galopante !
– Au diable la phtisie ! fait l’autre en profane médecin de Chicago qu’il est, sans foi et sans pudeur. Il est mort d’une dose de strychnine. Voyez plutôt ce faciès. Voyez cette contorsion des muscles labiaux. C’est la strychnine et son risus sardonicus… Je crois bien que c’est ainsi qu’il a dit, le mécréant.
– Mais non, docteur, répond doucement la veuve, c’est son dernier sourire, la « résignation du chrétien. »
– Au diable la résignation, vous dis-je ! Il en a plein l’estomac de cette résignation. C’est du poison. Et je vais de ce pas…
… Tiens, sur ma parole, nous voici arrivés ! C’est la Joliette… auriez-vous jamais cru que nous étions déjà en route depuis une heure ? »
Deux ou trois voyageurs éperdus, et le corps hors du lit :
« Un instant !… Dites donc, monsieur !… Respectable vieillard !… Comment a fini l’affaire ?… »
Mais l’Un et l’Autre étaient déjà loin.
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(1) Moody et Sankey sont des chanteurs d’hymnes qui opéraient à ce moment aux États-Unis et jusqu’en Grande-Bretagne des tournées fort productives. (Note du Traducteur.)
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(Bret Harte, Croquis américains, traduits par Louis Despréaux, Paris : Calmann Lévy, « Bibliothèque contemporaine », 1882 ; la traduction fut reprise dans Les Contes du pays de l’or, deuxième série, Paris : L. Boulanger, « Petite bibliothèque diamant », n° 68 [1894]. L’illustration est extraite de cette édition.)
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1960 : Ray Bradbury surpris aux commandes de la Machine à explorer le temps, alors qu’il venait d’en déposséder son inventeur. La nouvelle a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le monde scientifique.
I
LA NATURE DU MILIEU
Il n’est pas plus malaisé de concevoir une Machine à explorer le Temps qu’à explorer l’Espace, soit que l’on considère le Temps comme la quatrième dimension de l’Espace, soit comme un lieu essentiellement différent par son contenu.
On définit usuellement le Temps : le lieu des événements, comme l’Espace est le lieu des corps. Ou avec plus de simplicité : la succession, alors que l’Espace – qu’il s’agisse de l’espace euclidien ou à trois dimensions, de l’espace à quatre dimensions, impliqué par l’intersection de plusieurs espaces à trois dimensions ; des espaces de Riemann, où les sphères sont retournables, le cercle étant ligne géodésique sur la sphère de même rayon ; des espaces de Lobatchewski, où le plan ne se retourne pas ; ou de tout espace autre que l’euclidien, reconnaissable à ce qu’on n’y peut, comme dans celui-ci, construire deux figures semblables – est la simultanéité.
Toute partie simultanée du Temps est étendue et par là explorable à l’aide des machines à explorer l’Espace. Le présent est Étendue dans trois directions. Que l’on se transporte à un point quelconque du passé ou du futur, ce point, au moment du séjour, sera présent et étendu dans trois directions.
L’Espace ou Présent a réciproquement les trois dimensions du Temps : l’espace parcouru ou passé, l’espace à venir et le présent proprement dit.
L’Espace et le Temps sont commensurables ; l’exploration par la connaissance des points de l’Espace ne peut se faire qu’au long du Temps ; et pour mesurer quantitativement le Temps, on le ramène à l’Espace des cadrans des chronomètres.
L’Espace et le Temps, de même nature, peuvent être considérés comme des états physiques différents d’une même matière, ou des modes divers de mouvement. À ne les prendre même que comme formes de la pensée, nous voyons l’Espace comme une forme solide et un système rigide de phénomènes ; alors qu’il est devenu poétiquement banal de comparer le Temps à un liquide animé d’un mouvement rectiligne uniforme, constitué par des molécules mobiles dont la moindre facilité de glissement ou la viscosité n’est en somme que la conscience.
L’Espace étant fixe autour de nous, pour l’explorer nous nous mouvons dans le véhicule de la Durée. Elle joue en cinématique le rôle d’une variable indépendante quelconque, en fonction de, laquelle se déterminent les coordonnées des points considérés. La cinématique est une géométrie. Les phénomènes n’y ont pas d’avant ni d’après, et le fait que nous créons cette distinction prouve que nous sommes emportés au long d’eux.
Nous nous mouvons dans le sens du Temps et avec la même vitesse, étant nous-mêmes partie du présent. Si nous pouvions rester immobiles dans l’Espace absolu, le long du Cours du Temps, c’est-à-dire nous enfermer subitement dans une Machine qui nous isole du Temps (sauf le peu de « vitesse de durée » normale dont nous resterons animés en raison de l’inertie), tous les instants futurs et passés (nous constaterons plus loin que le Passé est par-delà le Futur, vu de la Machine) seraient explorés successivement, de même que le spectateur sédentaire d’un panorama a l’illusion d’un voyage rapide le long de paysages successifs.
II
THÉORIE DE LA MACHINE
Une Machine qui nous isole de la Durée, ou de l’action de la Durée, vieillir ou rajeunir, ébranlement physique imprimé à un être inerte par une succession de mouvements, devra nous rendre transparents à ces phénomènes physiques, nous les faire traverser sans qu’ils nous modifient ni déplacent. Cet isolement sera suffisant (il est d’ailleurs impossible de le combiner plus parfait) si le Temps, nous dépassant, nous communique une impulsion minime, mais qui compense le ralentissement de notre durée habituelle conservée par inertie, ralentissement dû à une action comparable à la viscosité d’un liquide ou au frottement d’une machine.
Être immobile dans le Temps signifie donc traverser (ou être traversé impunément par, comme un carreau de vitre laisse sans rupture passage à un projectile, ou mieux la glace se reforme après la section d’un fil de fer, et un organisme est parcouru sans lésion par une aiguille aseptique) tous les corps, tous les mouvements ou toutes les forces dont le lieu successif sera le point de l’Espace choisi par l’Explorateur pour le départ de sa MACHINE À ETRE IMMOBILE.
La Machine de l’Explorateur du Temps doit :
1° Être d’une rigidité, c’est-à-dire élasticité absolue, afin de pénétrer le solide le plus dense à la manière d’une vapeur infiniment raréfiée.
2° Soumise à la pesanteur afin de rester dans le même lieu de l’espace, mais assez indépendante du mouvement diurne de la terre pour conserver une direction invariable dans l’Espace absolu ; corollairement, quoique pesante, incapable de chute si le sol, au cours du voyage, vient à s’excaver.
3° Non magnétique, afin de n’être pas influencée en retour (on verra plus loin pourquoi) par la rotation du plan de polarisation de la lumière.
Il existe un corps idéal qui satisfait à la première de ces conditions : l’ÉTHER LUMINEUX, solide élastique parfait, puisque les vibrations d’ondes s’y propagent à la vitesse que l’on sait ; pénétrable à tout corps ou pénétrant tout corps sans frottement calculable, puisque la Terre y gravite comme dans le vide.
Mais, et c’est sa seule ressemblance avec le corps circulaire ou éther aristotélique, il n’est pas de nature grave ; et, tournant dans son ensemble, il détermine la rotation magnétique découverte par Faraday.
Or un appareil très connu est un excellent modèle d’éther lumineux, et satisfait aux trois postulats.
Rappelons brièvement la constitution de l’éther lumineux. C’est un système idéal de particules matérielles agissant les unes sur les autres au moyen de ressorts sans masse. Chaque molécule est mécaniquement l’enveloppe d’un peson à ressort dont les crochets de suspension sont reliés à ceux des molécules voisines. Une traction sur le crochet de la dernière molécule occasionnera le tremblement de tout le système, exactement comme avance le front de l’onde lumineuse.
La structure du peson à ressort est analogue à la circulation sans rotation de liquides infiniment grands à travers des ouvertures infiniment petites, ou à un système articulé de tringles rigides et de volants en rapide mouvement de rotation, portés par toutes ou par quelques-unes de ces tringles. (1)
Le peson à ressort ne diffère de l’éther lumineux que parce qu’il est pesant et ne tourne pas dans son ensemble, pas plus que ne le ferait l’éther lumineux dans un champ dépourvu de force magnétique.
Si l’on rend les vitesses angulaires des volants de plus en plus grandes, ou les ressorts de plus en plus raides, les périodes des mouvements vibratoires élémentaires deviendront de plus en plus courtes et les amplitudes de plus en plus faibles : les mouvements deviendront de plus en plus semblables à ceux d’un système parfaitement rigide formé de points matériels mobiles dans l’Espace et tournant suivant la loi de rotation bien connue d’un corps rigide ayant des mouvements d’inertie égaux autour de ses trois axes principaux.
En résumé, l’élément de rigidité parfait est le gyrostat.
On connaît ces cadres de cuivre, ronds ou carrés, contenant un volant en rotation rapide sur un axe intérieur. En vertu de la rotation, le gyrostat se tient en équilibre sur n’importe quel côté. Si nous déplaçons le centre de gravité un peu en dehors de la verticale du point d’appui, il tourne en azimut et ne tombe pas.
On sait que l’azimut est l’angle que fait avec le méridien le plan déterminé par la verticale du lieu et par un point donné, une étoile par exemple.
Lorsqu’un corps est animé d’un mouvement de rotation autour d’un axe dont un point est entraîné dans le mouvement diurne du globe, la direction de son axe de rotation demeure invariable dans l’Espace absolu ; de telle sorte que, pour un observateur emporté à son insu dans la rotation diurne, cet axe paraîtrait se mouvoir uniformément autour de l’axe du globe, exactement comme le ferait une lunette parallactique constamment pointée vers une même étoile très voisine de l’horizon.
Trois gyrostats en rotation rapide, dont les lignes des coussinets soient parallèles aux trois dimensions, engendrent la rigidité cubique. L’Explorateur assis sur la selle de la Machine est – mécaniquement – enfermé dans un cube de rigidité absolue, pouvant pénétrer sans modification tout corps, à la façon de l’éther lumineux.
Et nous venons de voir que la Machine est suspendue selon une direction invariable dans l’Espace absolu, mais en relation avec le mouvement diurne de la Terre, afin d’avoir un point de repère du temps parcouru.
Elle n’a enfin aucune partie magnétique, comme le fera voir sa description.
III
DESCRIPTION DE LA MACHINE
La Machine se compose d’un cadre d’ébène, analogue au cadre d’acier d’une bicyclette. Les barres d’ébène sont assemblées par des douilles de cuivre brasées entre elles.
Les trois tores (ou volants des gyrostats), dans les trois plans perpendiculaires de l’espace euclidien, sont d’ébène cerclé de cuivre, montés selon leurs axes sur des tringles de tôle de quartz rubanée en spirale (la tôle de quartz se fabrique par les mêmes procédés que le fil de quartz), les extrémités pivotant dans des crapaudines de quartz.
Les cadres circulaires ou les fourches demi-circulaires des gyrostats sont en nickel. Sous la selle, un peu en avant, sont les accumulateurs du moteur électrique. Il n’y a pas d’autre fer dans la Machine que le fer doux des électro-aimants.
Le mouvement est transmis aux trois tores par des boîtes à rochets et des chaînes sans fin de fil de quartz, enroulées sur trois roues dentées, dans le même plan chacune à chacune avec les tores, et reliées entre elles et au moteur par des manèges et pignons d’angle. Un triple frein commande simultanément les trois axes.
Chaque tour du volant antérieur actionne un déclic, et quatre cadrans d’ivoire, juxtaposés ou concentriques, par l’intermédiaire d’une roue à gorge et d’un fil sans fin, enregistrent les jours, milliers, millions et centaines de millions de jours. Un cadran spécial, par l’extrémité inférieure de l’axe du gyrostat horizontal, est en relation avec le mouvement diurne terrestre.
Un levier, s’inclinant en avant au moyen d’une poignée d’ivoire, dans un plan parallèle au longitudinal de la Machine, règle l’accélération du moteur ; une seconde poignée, au moyen d’une tige articulée, ralentit la marche. On verra que le retour du futur au présent se fait par un ralentissement de la marche de la Machine, et la marche avant dans le passé par une vitesse encore supérieure (pour produire une plus parfaite immobilité de durée) à la marche avant dans le futur. Pour l’arrêt à un point quelconque de la durée, un levier bloque le triple frein.
La Machine au repos est tangente au sol par les cadres circulaires de deux des gyrostats ; en marche, le cube gyrostatique étant inébranlable en rotation, ou du moins maintenu à la déviation angulaire que déterminerait un couple constant, elle libre en azimut sur l’extrémité de l’axe du gyrostat du plan horizontal.
IV
MARCHE DE LA MACHINE
Par les actions gyrostatiques, la machine est transparente aux espaces successifs du Temps. Elle ne dure pas, et conserve sans durée, à l’abri des phénomènes, son contenu. Qu’elle oscille dans l’Espace, que l’Explorateur ait même la tête en bas, il voit néanmoins normalement et continûment dans le même sens les objets un peu éloignés, car il n’a pas de repère, tout ce qui est proche étant transparent.
Comme il ne dure pas, il ne s’est écoulé aucun temps, pendant le voyage, si long soit-il, même s’il a fait halte hors de la Machine. Nous avons dit qu’il ne dure que comme un frottement ou une viscosité, durée pratiquement substituable à celle qu’il aurait continué de subir sans monter la Machine.
La Machine mise en marche se dirige toujours vers le futur.
Le Futur est la succession normale des phénomènes ; une pomme est sur l’arbre, elle tombera ; le Passé une succession inverse ; la pomme tombe – de l’arbre. Le Présent est nul. C’est une petite fraction d’un phénomène. Plus petite qu’un atome. On sait que la grandeur d’un atome matériel est, selon son diamètre, de centimètres 1,5 × 10-⁸. On n’a pas encore mesuré la fraction de seconde de temps solaire moyen à quoi est égal le Présent.
De même que dans l’Espace il faut, pour qu’un mobile se déplace, qu’il soit plus petit dans le sens de son contenant (la grandeur) que ce contenant, il faut pour que la Machine se déplace dans la Durée qu’elle soit moindre en durée que le Temps, son contenant, c’est-à-dire plus immobile dans la succession.
Or l’immobilité de durée de la Machine est directement proportionnelle à la vitesse de rotation des gyrostats dans l’Espace.
Le futur étant désigné par t, la vitesse spatiale ou lenteur de durée, nécessaire à explorer le futur, devra être V, étant une quantité de temps :
V < t
Chaque fois que V se rapproche de O, la Machine rebrousse vers le Présent.
La marche dans le Passé consiste en la perception de la réversibilité des phénomènes. On verra la pomme rebondir de terre sur l’arbre, ou ressusciter le mort, puis le boulet rentrer dans le canon. Cet aspect visuel de la succession est déjà connu, comme pouvant être obtenu théoriquement en dépassant la lumière, puis continuant à s’éloigner d’une vitesse constante, égale à celle de la lumière. La Machine transporte au contraire l’Explorateur avec tous ses sens en pleine Durée et non à la chasse d’images conservées par l’Espace. Il lui suffira d’accélérer la marche jusqu’à ce que le cadran enregistreur de la vitesse (rappelons encore que vitesse des gyrostats et lenteur de durée de la Machine, soit vitesse des événements en sens contraire, sont synonymes) marque
V < — t
Et il continuera d’une vitesse uniformément accélérée qu’il réglera presque selon la formule de la loi de gravitation newtonienne, parce qu’un passé antérieur à — t est noté par < — t, et pour l’atteindre il devra lire sur le cadran un chiffre équivalent à
V < (< — t)
V
LE TEMPS VU DE LA MACHINE
Remarquons qu’il y a deux Passés pour la Machine : le passé antérieur à notre présent à nous, ou passé réel, et le passé construit par la Machine quand elle revient à notre Présent, et qui n’est que la réversibilité du Futur.
De même, la Machine ne pouvant atteindre le Passé réel qu’après avoir parcouru le Futur, elle passe par un point, symétrique à notre Présent, point mort comme lui entre futur et passé, et qu’on appellerait justement Présent imaginaire.
Le Temps se présente ainsi à l’Explorateur sur sa Machine comme une courbe, ou mieux une surface courbe fermée, analogue à l’éther d’Aristote. Nous avons écrit nous-même (Gestes et Opinions, livre VIII) pour une raison peu différente autrefois Éthernité. L’observateur privé de Machine voit l’étendue du Temps en-deçà de la moitié, sensiblement comme on a vu d’abord la Terre plate.
On déduit aisément de la marche de la Machine une définition de la Durée.
Considérant qu’elle est la réduction de t à O et de O à — t, nous dirons :
La Durée est la transformation d’une succession en une réversion.
C’est-à-dire :
LE DEVENIR D’UNE MÉMOIRE.
Dr FAUSTROLL
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(1) Cf. W. THOMSON, On a gyrostatic adynamic constitution for ether (C. R., 1889 ; Proc, R. Soc. Ed., 1890).
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(Alfred Jarry, in Mercure de France, n° 110, février 1899 ; la neuvième et dernière livraison du roman de H.-G. Wells, traduit par Henry-D. Davray, avait été publiée le mois précédent au Mercure.)
Prétendu zoophyte, ou plante animale, qui a fait longtemps beaucoup de bruit parmi les savants. On a cru qu’elle croissait en Tartarie proche du Wolga. Sa sève ou son suc, disait-on, n’était autre que du sang ; au lieu de fruit, elle avait la figure d’un agneau ; elle était couverte d’une peau & d’une toison ; sa chair était excellente, & avait le goût de celle de l’écrevisse ; sa racine était faite en forme de nombril ; elle se nourrissait de toutes les plantes qui étaient dans son voisinage ; après les avoir toutes dévorées, elle dépérissait & mourait.
On a ajouté que les loups en étaient fort friands, parce qu’elle avait la ressemblance d’un agneau, & que les Chinois s’en servaient pour arrêter le sang des plaies récentes, de la même manière que nous nous servons des toiles d’araignée en pareille occasion. Mais cette plante animale passe aujourd’hui parmi nos savants pour une fiction.
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(François-Alexandre Aubert de La Chesnaye Des Bois, Dictionnaire raisonné et universel des animaux ou le règne animal, etc., tome premier, Paris : Chez Claude-Jean-Baptiste Bauche, Libraire, 1759)
NOTES D’UN SPECTATEUR
Une heure. – L’air est froid, le ciel gris. Sur la place de la Roquette, près de leurs faisceaux rangés en bataille, les municipaux battent la semelle en causant à voix basse. Sous les arbres, les officiers se promènent, se croisant avec quelques rares journalistes tôt arrivés. Déjà les rues adjacentes sont barrées. Seuls, brillent dans la nuit, sous la lueur jaune des réverbères, les casques des plantons qui renforcent les lignes noires des gardiens. Cependant, au dehors, des groupes se forment ; des rôdeurs, le col relevé et les mains dans les poches, des femmes en cheveux.
« Tiens ! C’est pour à ce matin ! Chouette !
– Tu payes une blanche ?
– Y va rien renifler, le gonse, quand y va avoir le nez au-dessus du panier.
– Eh! Polyte, t’as pas une contremarque ? »
Les débits de vins s’emplissent. Ici des messieurs emmitouflés de fourrures, en chapeau haute forme, boivent sur le zinc à côté de deux voyous, qu’ils observent du coin de l’œil ; à toutes les tables, on verse du punch et du café. Dans un coin, une femme assise et tenant sur ses genoux un enfant de quatre ans, se fait servir un vin chaud.
Deux heures. – « Il est deux heures ! Il faut fermer ! crie un brigadier dans l’entre-bâillement des portes.
– Oh ! monsieur ! laissez-nous… pour aujourd’hui…
– Y a pas de permission, fermez ! C’est l’ordre ! Vous rouvrirez à cinq heures ! Allons ! Dépêchons. »
Lentement et à regret, les mastroquets mettent leurs volets et font sortir la pratique. Les rues redeviennent sombres ; seuls, les becs de gaz jettent des lueurs indécises et blafardes.
« Brr ! Il fait rien frillot ! Moi, je me débine. Viens-tu, Polyte ? on verra rien.
– Me tirer ? Tu rigoles ! Jamais de la vie.
– Tu vas te geler.
– Qu’ça fait ! ça passe le temps. »
Des voitures s’arrêtent plus nombreuses ; des reporters en descendent, qui exhibent leurs cartes et passent ; puis des mentons rasés, comédiens ou chanteurs, qui ont appris la nouvelle au sortir du théâtre. Ils parlementent avec l’officier de service, puis finalement entrent, saluant à grands coups de chapeau. Sur la place, on cause toujours tout bas, on se promène, on bat la semelle contre les arbres.
Trois heures. – La Petite Roquette, plongée jusque-là dans l’obscurité, s’anime ; des fenêtres s’allument. On voit des ombres passer et repasser.
« C’est ici qu’on commence, dit un philosophe en montrant la Maison des jeunes détenus, et c’est là qu’on finit ! »
Un roulement sourd. Deux fourgons noirs descendent la rue de la Roquette, au trot. C’est M. de Paris et ses aides. Les voitures se rangent dans l’allée transversale. Un mouvement de curiosité suspend la marche des promeneurs qui se massent autour des fourgons. M. de Paris descend le premier. Son parapluie à la main, le chapeau haute forme enfoncé jusqu’aux oreilles, le corps courbé en deux. Il fait quelques pas. Il jette un regard inquiet autour de lui. Tout flageolant sur ses jambes de rhumatisant, il s’avance vers un officier de paix à qui il parle à l’oreille. M. de Paris est gêné ; il n’aime pas qu’on le regarde travailler ; il faut faire reculer les journalistes.
« Allons ! Messieurs, reculez, je vous en prie ! Vous gênez M. l’Exécuteur. »
Cependant les aides ont dépouillé les hermétiques redingotes qui les serrent jusqu’au col. Ils alignent par terre les différentes pièces qui composent la machine et, sur le bord du trottoir, l’Exécuteur fait disposer ses boîtes d’accessoires, des éponges et des seaux d’eau. C’est une ligne qu’il ne faut pas franchir, et il demande un planton.
« Si on dépasse, geint-il de sa voix pleurarde, je me plaindrai au ministère. »
Quatre heures. – Les montants rouges de la butte sont debout ; pas un coup de marteau ; chaque morceau trouve sa place. La sinistre besogne s’achève à la lueur des lanternes, qui font briller les cuivres incrustés dans le bois. Aux fenêtres des maisons de la rue Merlin, des curieux se pressent, intéressés de loin par ces feux follets précurseurs, qui paraissent danser dans l’ombre. Un murmure lointain se fait entendre. De temps en temps, des cris, parmi lesquels on distingue le le nom du condamné. C’est la foule, maintenue par le barrage, qui augmente à chaque minute. Sur le terrain, on cesse de se promener. On s’entasse le plus près possible, pour garder sa place et bien voir… tout à l’heure… quand la porte s’ouvrira…
Cinq heures. – Le chapiteau et sa poulie sont posés sur les montants. Les magistrats arrivent, se promènent gravement dans l’enceinte réservée.
On apporte le couteau. On l’engage dans la rainure. On hisse à l’aide d’une prolonge le rasoir énorme. Deux fois le déclic joue, deux fois cette masse de soixante-dix kilos descend et remonte avec un bruit sourd. C’est fait, l’instrument est est accordé. M. de Paris jette un dernier coup d’œil à ses accessoires et va se dissimuler dans l’ombre d’un fourgon.
Six heures. – La guillotine se dresse, immobile et fatale. Il fait froid, on ne cause plus guère. On échange tout bas ses impressions. On commence à s’intéresser au condamné que guette la machine inexorable. Dort-il ? Ne dort-il pas ? A-t-il entendu quelque bruit ?
« À quelle heure l’exécution ?
– À sept heures et demie, au lever du soleil ! »
Un petit frisson vous secoue les os et on compte les minutes. Des pas de chevaux. Un cliquetis de sabres. Par-dessus les têtes qui s’entassent, des bicornes passent ; ce sont des gendarmes d’Ivry, la dernière escorte… Ils se rangent derrière la guillotine.
« À votre place ! Pas de faveur ! Ne poussez pas ! On ne voit rien ! »
Énervés par l’attente, les esprits s’aigrissent. Chacun veut s’approcher plus près… On se bouscule.
« Messieurs, ces cris sont indécents… On entend de la prison ! »
Et le bruit cesse… On ne parle plus que bas, comme au seuil de la chambre d’un mourant.
Sept heures. – Les magistrats pénètrent dans la prison. Ils sont six et avec eux l’aumônier, qui suit, tête basse, rassemblant toutes ses forces pour affronter son terrible devoir. Dans la grande cour, ils s’arrêtent. L’aiguille de la grande horloge marque sept heures dix minutes, ils attendront qu’elle marque sept heures dix-huit… Le réveil, la toilette dure douze minutes et l’ordre du Procureur général porte que l’exécution aura lieu à sept heures trente. Elles sont longues, ces minutes d’attente !
M. de Paris paraît. Il passe devant le groupe des magistrats, marchant de son pas traînard, salue très bas avec un air malheureux. Suivi par ses aides, il entre au greffe et cet homme investi de la plus haute fonction de France va mettre son nom sur le registre d’écrou dans la colonne : Sortie, sous cette mutation :
– Remis entre les mains de M. l’exécuteur des Arrêts criminels en exécution des instructions de M. le Procureur général.
Sept heures dix-huit minutes… II fait encore sombre, mais le ciel blanchit à l’Orient.
« Si vous voulez, messieurs ? » dit le Directeur.
Les six fonctionnaires se mettent en marche, précédés d’un gardien de prison. Des portes cadenassées et verrouillées grincent sur leurs gonds… Un couloir… Une petite salle nue, où un aide de M. de Paris vient apporter une chaise, simplement… C’est la salle de toilette… puis des ateliers sombres, très longs, des séchoirs… Les dalles résonnent sous les pas…
« Messieurs, de grâce, pas de bruit ! »
Un cloître, donnant sur un préau, entouré de grands murs, puis un enfoncement avec trois portes de fer… Le gardien tourne sans bruit la clef dans une serrure. Tous entrent. Une bouffée d’air chaud monte au visage. Deux gardiens se lèvent. Dans un coin de la chambre, un lit de camp dans lequel dort un homme.
Les six fonctionnaires sont rangés autour de ce lit, nu-tête… Un silence règne… une hésitation… une angoisse muette…
Enfin, le Directeur touche l’épaule du dormeur, qui se dresse sur son séant et promène autour de lui des yeux hagards…
« Votre pourvoi est rejeté et M. le Président de la République n’a pas accueilli votre recours en grâce… Rassemblez tout votre courage… »
Un instant, l’homme a hésité, l’œil vague et hébété… L’aumônier s’approche :
« Mon enfant… »
Et pendant que le condamné s’habille, il lui parle et l’embrasse…
Il est long, ce trajet de la cellule à la salle de toilette. L’homme le parcourt, soutenu par deux gardiens…
M. de Paris s’approche, il pose sa main sur l’épaule du condamné, qu’il fait asseoir. Il a pris livraison. Désormais, nulle puissance humaine ne peut lui arracher cette proie, dont il a donné reçu.
Le col de chemise est coupé… Les pieds sont attachés… les mains sont liées derrière le dos… on noue une blouse autour du cou du condamné et on repart… Le malheureux est livide… il avance à petits pas de quinze centimètres. M. de Paris ouvre la marche. La porte s’ouvre ; une lumière vous aveugle. C’est le grand jour ! Dans l’encadrement de porte, un spectacle d’une beauté grandiose et horrible :
Au fond, une rangée de casques qui étincellent, les lattes des gendarmes qui scintillent, un fourmillement de têtes pâles à droite et à gauche, un épouvantable silence, et, se découpant nettement sur la façade grise de la Petite Roquette deux grands bras rouges supportant un couperet, qui va tomber inexorablement, mécaniquement…
On se découvre… Dans les arbres des oiseaux chantent, au loin le murmure houleux d’une foule qui s’impatiente. Comme un appel désespéré, le sifflet d’une locomotive déchire l’air, un cheval piaffe, l’horloge sonne la demie, le corps bascule, le déclic joue avec un bruit sec, la tête tombe…
C’est tout ça, une guillotinade !…
Un soupir de soulagement sort de cinq cents poitrines haletantes tout à l’heure… Tous ces gens sont verts.
Des cris s’entrecroisent.
« Avez-vous vu comme il était pâle !
– Il s’est rejeté en arrière quand il a vu le couteau.
– Il est mort piteusement.
– Pas du tout, il a été très brave ! »
Un cliquetis de fouet et des cris : « Gare ! » C’est le fourgon qui s’éloigne au grand trot avec son escorte de gendarmes, et suivi par le fiacre de l’aumônier.
Un tumulte. C’est un cabot de café-concert, qui s’est précipité… Bien que le sang ait été rapidement épongé, il a eu le temps d’en imbiber son mouchoir. On le hue.
Au premier barrage, parmi cette foule qui n’a rien vu, mais qui a passé la nuit là, attirée par cette sympathie inexplicable de l’homme vers un autre homme, qui va mourir et qui, seul dans l’humanité, sait à quel moment précis et de quelle mort il va mourir, – une fille, aux traits fatigués, est reconnue. C’est la maîtresse d’un assassin, qui a fini ses jours ici deux ans avant !… Elle ne manque pas une exécution… Elle suit d’un regard indéfinissable le fourgon qui s’éloigne, puis elle monte dans sa voiture et part, poursuivie par les invectives.
« Va donc, eh ! môme la crotte ! »
Puis tout ce monde s’écoule, très calme, pendant que le Greffier de la Cour d’appel se rend à la Mairie du XIe arrondissement pour faire rédiger l’acte de décès du condamné, « décédé ce matin place de la Roquette, à sept heures et demie. »
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(Oscar Méténier, La Chair, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, 1885)
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