D’après la tradition indienne, au-dessous de la terre, à la seconde sphère des cieux inférieurs, que n’atteignent plus les rayons du soleil, existe une immense vallée, demi-sombre, demi-lumineuse. Là, le feuillage bleuâtre des arbres s’éclaire de lueurs phosphorescentes ; les plantes, rigides, anguleuses, ne sont autres que des cristallisations diversement coloriées, portant pour fleurs des épanouissements de pierreries, des ombelles de grenats, de topazes ou d’améthystes, tels qu’on en peut voir dans nos kaléidoscopes, et leurs facettes prismatiques reflètent en les multipliant les lueurs des arbres bleus.
Au milieu de cette espèce de crépuscule lunaire, tout est silence. On n’entend ni le chant d’un oiseau ni le murmure d’une abeille ; la terre serait inhabile à y nourrir le moindre animal ayant vie. Les plaintes mêmes du vent se taisent sous l’immobile feuillage.
Un grand lac, que n’alimente aucune source, aucun ruisseau, emplit les parties basses de la vallée, non de ses ondes coulantes et sonores, mais d’une couche profonde de blanches vapeurs qui baignent sans les mouiller le pied des berges, la base des promontoires, ou se développent, comme une légère écharpe de mousseline, autour des îles scintillantes.
Le mouvement n’est cependant pas tout à fait exclu de ce monde silencieux. Semblable à un linceul qui se soulève, parfois le miroir léthargique du lac se gonfle et s’anime à sa surface. À travers la vague vaporeuse, on voit glisser des formes, indécises d’abord, tant la substance dont elles sont composées paraît se mêler, à la substance même du lac ; mais bientôt les principales dispositions du corps humain, se montrant dans leur harmonie, se détachent de ce voile de brume qui les environne. Ces bras, ces épaules sans muscles, sans épiderme, aux contours douteux ; ces fronts que n’ombrage nulle trace de chevelure ; ces visages que le sang ne peut colorer, qui ne se plissent ni sous une ride ni sous un sourire, conservent néanmoins une sorte de physionomie ; ces yeux à peine indiqués comme une double tache brune, et d’où s’échappe un reste de regard ; ces lèvres effacées, ternes et closes, et, qui ne doivent s’ouvrir qu’à un suprême commandement, suffisent pour témoigner de la différence des sexes parmi tous ces pâles simulacres.
Une fois hors du lac, ces hommes et ces femmes-nuages vont errer le long de la rive ou s’étendre sur les berges. À travers leur corps diaphane, on aperçoit la terre sur laquelle ils se tiennent couchés, on voit briller les pétales d’onyx et de topaze des fleurs, qui ne se sont pas même inclinées sous leur poids.
Et parfois, prenant une attitude mélancolique, le coude posé sur le sol, la tête appuyée sur la main, ces ombres semblent rêver.
À quoi rêvent-elles ?
Peut-être à leur existence passée ; peut-être à leur existence future.
Car cette vallée, c’est le séjour des âmes destinées à subir une nouvelle épreuve de la vie.
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(X.-B. Saintine, Contes de toutes les couleurs, Paris : Hachette, 1861)
« Tenez, dit-elle, je diviserais volontiers l’espèce humaine en deux parts, les concentriques et les excentriques.
Les premiers ont besoin de leur toit, de leur rang, de leur table, de leur amour, de leur fauteuil. Ce sont des gens qui adorent le moi et tout ce qui le concerne ; ce moi magnifique et inépuisable les alimente jusqu’à la fin de leurs jours sans paraître s’être appauvri.
Ensuite, viennent les excentriques. Ils forment le petit nombre. Ce sont des gens qui ressemblent au vent, qui souffle aujourd’hui ici, demain là ; et plus encore, au soleil, qui au lieu d’attirer à lui les flammes de l’univers, prodigue au loin les siennes à l’espace : ce sont des gens qui s’imaginent faire partie d’une chaîne mystérieuse, et qui sentent venir du bout de l’horizon la commotion qui les ébranle.
Les uns conçoivent l’amour ; mais un amour bizarre, insensé, absurde ; ils se perdent de vue eux-mêmes dans cet amour, et ils ne considèrent leur existence que comme un présent à faire à l’objet aimé.
D’autres sont dévots, d’autres sont amoureux de la nature, du ciel, des fleurs, des oiseaux, ou de la beauté, ou de la gloire, ou de la renommée. Il en est qui sont bienfaisants ; et ceux-là voudraient se métamorphoser en pluie pour répandre leurs dons sur la créature souffrante, la bénir, la soulager et rester invisibles, car ils n’attendent rien de l’homme.
C’est là le propre des excentriques. Ce sont des gens qui vivent hors d’eux, s’étendent à l’infini, s’unissent invisiblement à des idéalités, à des généralités.
Les excentriques ne sont pas nécessairement bons : non, ne le croyez pas ; mais tels qu’ils sont, ils se reconnaissent entre eux ; ils ont une langue et des signes par lesquels ils communiquent les uns avec les autres, et que le reste des hommes n’entend pas.
Tenez, moi, je suis excentrique la moitié du jour. Si j’aime à vivre dans ces lieux, c’est parce que j’y trouve une nature si belle qu’elle semble me lier à elle par une union mystérieuse. Je deviens, en la contemplant, étoile, vague, souffle d’air ; je partage la sensation de l’arbuste, de la plante, du flot, bercés par la brise du soir ; je glisse en esprit sur les horizons bleuâtres, le long des prés et des collines arrondies : sur les cimes fleuries des herbes, sous la fraîcheur humide des larges plantes qui défendent la terre des feux du soleil….
En un mot, je suis folle… ou excentrique, car les excentriques sont les fous qu’on ne renferme pas, et qui abandonnent leur individualité pour se lancer dans les champs de l’espace. »
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(Henry Spiegel, Orgueil et amour, Paris : Bourmancé, 1838)
M. Georges Bauer, attaché au Peabody Museum de Yal (Connecticut), vient d’être victime d’un curieux accident. M. Bauer était occupé à examiner des œufs d’autruche, qu’on avait fait venir de l’Afrique centrale, lorsqu’un de ces œufs, qu’il essayait de percer, lui a éclaté dans les mains comme une bombe de dynamite et l’a renversé inanimé sur le sol.
L’œuf s’étant gâté pendant le voyage, il s’était formé à l’intérieur un gaz aussi dangereux que nauséabond, qui a causé l’explosion.
Quand il a repris ses sens, M. Bauer a découvert qu’il avait reçu plusieurs blessures plus douloureuses que graves ; mais il aurait pu perdre la vue s’il n’avait pris la précaution d’entourer l’œuf d’une serviette avant d’essayer de le trouer. Inutile d’ajouter que toute la salle était couverte d’éclaboussures d’une odeur infecte, et que M. Bauer a été obligé de se laver la tête avec de violents acides pour se désinfecter les cheveux.
L’œuf pesait trois livres et une demi-once, et sa coquille était si dure qu’il aurait fallu se servir d’un marteau pour la briser. Les œufs gâtés d’autruche, voilà un engin auquel n’avaient pas encore songé les nihilistes.
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(in La revue des journaux et des livres, 1er février 1887)
À me sentir suivi par cette sale bête
Dans la rue, où les gens me regardent passer,
Je hâte mon pas lourd, tant j’ai honte, et ma tête
Est contrainte de se baisser.
Vas-tu bien me lâcher, ô chienne de misère ?
Quand n’aboieras-tu plus sur mes talons, et quand,
Ô galeuse enragée, âpre comme un ulcère,
Voudras-tu me foutre le camp ?
Si je dors, je t’entends ululer dans mon rêve.
Compagne ! et dans la nuit mauvaise je te vois,
Et, dès que le matin sur les toits bleus se lève,
Tu m’éveilles de tes abois.
Pourquoi gueuler ainsi ? Tes hurlements baroques
Attirent le tailleur qui réclame son bien ;
Quand depuis de longs jours tes crocs ont mis en loques
Mon habit qui n’est pas le mien.
Tous viennent à tes cris : la blanchisseuse morne,
Le gargotier lugubre, et l’hôte exaspéré,
Et jusqu’à l’habit bleu du monsieur à tricorne
Qui me fait déguerpir, navré.
Il pleut ! Comme un larron il faut que je m’enfuie
Sous l’averse, moitié plongeant, moitié nageant :
Chienne, tu m’as perdu mon dernier parapluie,
Et bâfré mon dernier argent.
Je n’entreprends jamais ni course, ni voyage,
À moins de m’en aller sur mes deux pieds fourbus,
Car tu m’as souvent fait refuser le passage
Par les conducteurs d’omnibus.
Ce soir, va-t’en, ô bête infâme et saugrenue !
Vivent les chers flacons qui savent égayer !
Je suis ivre !… Mais quoi te voilà revenue ?
C’est juste, puisqu’il faut payer.
Ton aboiement chronique éveillait ma maîtresse :
Las ! elle a pris son vol, doux oisel ennuyé,
Vers le Veau d’Or, ce mufle idéal qu’on caresse,
Et qui n’a jamais aboyé.
Enfin, je suis à bout : je voudrais te voir morte
Pour ne plus supporter ton contact suffocant.
Pour la dernière fois, regarde cette porte…
C’est l’heure de foutre le camp.
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(Émile Goudeau, Fleurs de bitume, petits poèmes parisiens, Paris : Paul Ollendorf, 1885)
C’est à la suite de ce qu’on nomme vulgairement un cauchemar, que j’écris les réflexions suivantes. Il n’est personne qui n’ait pas, dans le cours de son existence, éprouvé cette pénible impression qu’on ressent pendant ou après des visions nocturnes, produites par des êtres à formes bizarres ou par des lieux périlleux qui menacent la vie du voyant.
Une mauvaise gestion des organes, une circulation entravée, des digestions pénibles, des absorptions extra de liqueurs de propriétés différentes ; une atmosphère méphitique, une position prolongée contraire à la circulation, en appelant sur certaines parties du corps des sensations de froid ou de chaud ; enfin, des inquiétudes, des peines de cœur, etc., sont autant de causes qui produisent le cauchemar, disent les médecins… L’homme a beaucoup étudié cette question, sans pouvoir la résoudre autrement que je viens de le dire, ce qui ne la résout qu’en partie à mes yeux… Oui, il y a, dans les cas cités, désordre dans les fonctions vitales, désordre qui cause une suspension momentanée de la circulation de tous les constituants nécessaires à ces fonctions ; mais là nous ne trouvons tout au plus que la cause de la sensation pénible produite par cette cessation de circulation, ce qui ne nous offre aucune notion sur le phénomène produit également dans l’harmonie des pensées… Que la veine cave apporte au cœur un sang dans de mauvaise conditions d’électricité, et que l’artère aorte le reporte dans le rein dans une non moins mauvaise condition, je ne vois dans ce parcours qu’un effet de sensation plus ou moins prononcées. Que tel air méphitique ou toute substance absorbée apporte des désordres dans le système nerveux et produisent des convulsions dans leurs principaux centres ou à leurs extrémités les plus éloignées, je ne vois encore là que des sensations plus ou moins désordonnées… Que telle phase de la lune ou telle occupation morale agissent sur l’encéphale et procurent des troubles dans cet organe, je ne vois toujours là que des sensations plus ou moins prononcées ; mais cela ne me dit pas qui fait que mes pensées sont influencées par la puissance qui les domine, quelle est cette puissance, ni si ces pensées peuvent être assez influencées dans cette circonstance pour changer de nature, de forme et d’harmonie… Si j’admets cette proposition, je détruis la loi de conservation des êtres, puisque, comme je crois l’avoir assez prouvé dans mes écrits, les pensées sont des êtres pensants eux-mêmes, agissant et portant la forme immortelle de l’objet pour lequel elles servent de modèles dans nos exécutions matérielles… Les pensées ne pourraient tout au plus qu’être entravées dans leur harmonie, comme l’est la circulation des constituants matériels, par conséquent circuler avec plus ou moins de vigueur, et impressionnant notre âme avec plus ou moins de force. Nous savons que chaque pensée appartient à un ordre, à un groupe, à un assemblage, dirai-je, parfait d’harmonie, en vue de tout ce qui a rapport à cette pensée ; par conséquent, ce n’est pas dans une pensée de piété filiale que nous trouverons celle du parricide ; ce n’est pas dans une pensée d’honnêteté que nous trouverons celle du vol, il en est ainsi de toutes en particulier. Chacune a son groupe et ses affinités, et ne peut être autre que ce qu’elle est, ni ailleurs qu’où elle est.
Pourquoi donc l’esprit honnête, aimant et calme dans ses relations journalières, se trouve-t-il être malhonnête, haineux et coléreux dans ses relations nocturnes ? Pourquoi sera-t-il ainsi, malgré lui, souffrant de cette manière d’être, et faisant des efforts inouïs pour être autrement ? Pourquoi sera-t-il paralysé dans ses appréciations, au point d’être l’esclave de cet état de cauchemar, de futilités sans nom, de monstruosités sans exemple, et de passions répudiées par les cœurs les plus corrompus ?… Est-il ou n’est-il pas devant des existences, des formes, des intelligences qui l’impressionnent aussi fortement que celles qu’il voit dans son état dit normal ?…
Ces existences, ces formes, ces intelligences sont-elles le fait de combinaisons de son esprit, ou sont-elles produites par des esprits qui lui sont étrangers ? Dans le premier cas, il serait le créateur et le bourreau de son intelligence nocturne, par conséquent un être pouvant créer et ordonner mieux à l’occasion, ce qui lui assurerait une éternité de semblables créations à produire des créations dans lesquelles il pourrait vivre comme il l’entendrait dans les temps futurs… Dans le deuxième cas, le plus probable des deux cas, où seraient logés ces esprits ? seraient-ils dans ces rayons lunaires, ces gaz méphitiques, ces positions contraires au repos, ces inquiétudes de l’âme, etc. ? Nous retomberions alors dans le domaine des visions de M. Berbiguier, qui voyait tant de farfadets dans les tuyaux de son poêle, et qu’il enfermait si soigneusement dans des bocaux.
Si des gaz méphitiques, des esprits alcooliques, des vapeurs de substance quelconque ou des transitions de froid et de chaleur peuvent me créer ou me présenter tout créés des espaces, des lieux, des êtres, des formes, des usages, des savoirs même comme ceux de nos cauchemars, je demanderai par quel pouvoir ils peuvent agir ainsi. Je demanderai pourquoi telle cause déterminante chez un individu peut produire l’opposé chez tel autre. S’ils ont ces pouvoirs, ces pouvoirs me semblent bien être ceux que nous possédons nous-mêmes dans nos rapports sociaux, dans les combinaisons, les créations, les exécutions que nous faisons. Il y a cependant cette différence entre ces prétendues causes déterminantes et nous, qu’elles sortent de substances dites inanimées ou non pensantes, quand, au contraire, nous sommes des êtres animés et pensants. Si ces causes déterminantes soulèvent chez nous certains ordres de pensées, qui les adresse plus à ces pensées qu’à toute autre ? Savent-elles ce qu’elles font et où trouver ces pensées, ou ces dernières viennent-elles les trouver elles-mêmes ?… Dans le premier cas, nous nous retrouvons devant les farfadets de M. Berbiguier, ou des êtres organisés qui savent ce qu’ils font.
Dans le deuxième cas, nous nous trouvons devant des pensées qui constituent notre moi, fonctionnant au détriment et au trouble de ce moi, sans que ce dernier s’en doute ; nous nous trouvons devant autant d’ennemis ou de tyrans que nous possédons de pensées ; par conséquent nous ne sommes plus le roi de notre domaine, mais bien l’esclave de ce domaine.
S’il en est ainsi, qu’une dose plus ou moins forte de gaz méphitique ou d’une substance quelconque puisse déranger, troubler, posséder, paralyser, annuler même le chef-d’œuvre de Dieu, cela ne prouve toujours pas que cette dose plus ou moins forte ou cette substance qui produisent ce cauchemar ne puissent résider ailleurs que dans la matière qu’on accuse de produire cette sensation matérielle et cet esclavage spirituel. Par conséquent, toutes substances contenant des causes semblables de troubles ou de quiétudes, selon les affinités des affections de chacune avec les parties qu’elles touchent et les sensations qu’elles procurent, forment une création non moins merveilleuse que celle de la matière, et l’on arrive à ne pas enfermer des farfadets dans des bocaux, mais à croire les substances matérielles des contenants habités par des êtres pensants, agissants et capables de nous troubler ou de nous réjouir selon nos dispositions à leur absorption… Il n’existe plus, dans ce cas, qu’une question de forme entre M. Berbiguier et nous ; mais, à coup sûr, nous allons bientôt nous entendre , car le cauchemar est là qui nous dit : « Avoue ma puissance, ou je te cauchemarde de plus en plus fort. »
C’est sans doute sous le poids d’une telle crainte que je traite de cette question aujourd’hui, après quelque mille de cauchemarderies de mauvaise conception que j’ai subies pendant mon existence ; car je suis une vraie fabrique de ces sombres coups de théâtre !
Cette nuit, je suis assailli par toutes sortes de sensations, produites par un grand nombre d’êtres monstrueux. Enfermé dans des lieux sombres qui me sont inconnus, et cependant je sais que je suis dans mon lit, l’orientation de ma chambre est présente à mon esprit. Je pense, j’étudie, j’apprécie avec une rare lucidité, qui me fait douter si je dors ou si je suis véritablement dans quelque caverne du globe terrestre. Je sais que je suis, qui je suis et où je suis, et cependant je doute de ce que je suis et où je suis. Deux existences m’assaillent à la fois, je pourrais même dire trois existences, en ce que je suis aux prises, à coup sûr, avec une création que je n’ai jamais soupçonnée exister sur la terre ni au monde spirituel. Je suis une espèce de Sébastopol, attaqué par devant, par derrière et intérieurement. Des coups me sont donnés par je ne sais qui ; une pulsation de locomotive me brûle en passant de l’artère aorte aux carotides ; des monstres humains ou surhumains me déchirent intérieurement la poitrine ; d’autres, plus hardis, s’enroulent comme des anguilles autour de mes bras et de mes mains ; l’enfer et tout son effrayant tapage fait trembler des solives au parquet. J’appelle Dieu et les bons esprits qui me protègent à mon secours ; je n’en reçois aucun, mais je sens mon courage doubler. Je me demande si je dois faire résistance à cette invasion d’ennemis ou si je dois observer avec calme leur vengeance. Je souffre trop pour conserver ma passivité ; mon amour des êtres fait place au besoin de leur prouver que je me trouve dans le cas d’une légitime défense. C’est alors où je me surpasse en prodiges de valeur ; j’arrache, je déchire, plutôt que de leur faire lâcher prise, ces monstres qui me paralysent et m’enchaînent les bras ; je les jette dans une rivière que je suis tout étonné d’apercevoir dans la ruelle de mon lit, et je n’obtiens du calme qu’après des efforts inouïs et des coups portés, certes, comme je ne voudrais pas en recevoir.
Tiré de cet état, je m’assieds sur mon lit, écoutant encore le tapage infernal qui se fait dans ma tête, et je me dis : « Je l’ai échappé belle ; car, à coup sûr, je suis sous l’impression d’un coup de sang. » Raisonnant toujours philosophiquement avant de raisonner spirituellement, je connais ou je crois connaître la cause de ce trouble. Hélas ! l’esprit revient à sa liberté ou à sa manie d’appréciation, comme on trouvera bon de le dire, et je me demande comment un coup de sang a pu me créer de telles formes monstrueuses, de tels lieux, une rivière baignant mon lit, et surtout cette manière libre d’apprécier ce tapage ainsi que tout ce que j’ai vu…. Où ce coup de sang a-t-il trouvé ces choses, dont je n’ai jamais vu d’exemple pour les produire à ma vue telles que je les ai, non pas admirées, mais maudites ?… Aurais-je de telles créations en moi, et ce coup de sang serait-il un magicien qui m’en procurerait la perception ? Ce coup de sang m’appartient bien, puisqu’il est composé de toutes pièces de ma chétive personne ; par conséquent, me voilà qui me tyrannise dans mon propre domaine, et, par-dessus cela, je crie comme un âne après ma propre action !… Voyons, il faut avouer que je suis un fou d’agir ainsi ou que je n’ai pas agi du tout… Si je n’ai pas agi, d’autres ont agi sur moi. Quels sont ces autres êtres, et où sont-ils ?… Je suis empêtré par une odeur de suie insupportable, occasionnée par un temps humide qui vient de surgir à l’instant. Je suis au moins content de ne plus être tourmenté par l’agence de mon coup de sang ; car chacun aime un tant soit peu de ne pas se voir aussi bête.
Je réfléchis à nouveau sur cette odeur de suie, et je trouve que ma cheminée ne peut l’avoir produite, en ce qu’il y a eu du feu tout le jour ; mais une autre cheminée passe auprès de mon lit : elle possède sans doute quelque crevasse, et ce n’est pas la première fois que j’en suis ainsi incommodé. J’entends, à mon lever, tout le monde accuser sentir la même odeur de suie, ce qui me donne le droit d’en croire mon large nez ; je cherche, et je découvre un trou à y fourrer le doigt. Victoire ! un bouchon fera plus que tous mes coups de poing de la nuit. C’est un fait arrêté : mon cauchemar a été produit par ce gaz délétère… Me voilà à nouveau devant les définitions des savants, définitions qui ne définissent rien, comme nous l’avons vu. Ces monstres, ces lieux, ces bruits infernaux sont-ils sortis par ce petit trou ou étaient-ils en moi ? S’ils sont sortis par ce trou, nous nous retrouvons encore devant les farfadets de M. Berbiguier ; si, au contraire, ils étaient en moi, pourquoi ont-ils fait tout ce tapage à l’odeur de la suie ? L’aiment-ils ou la haïssent-ils ? S’ils l’aiment, qu’ils s’y logent ; s’ils la haïssent, qu’ils la chassent et ne me prennent pas en son lieu et place pour me broyer les membres…. Hélas ! quoi résoudre ?… Que le cauchemar a besoin d’être mieux étudié et surtout mieux défini. Il faut résoudre, en plus, qu’il est triste pour l’homme, si fier de son rôle terrestre, d’être dépendant de quelques bouffées d’air méphitique, de quelques gorgées de liqueur, de quelques gouttelettes de sang, de quelques détirements nerveux, enfin de créations qu’il ne connaît pas assurément, ce qui n’est pas le côté le moins triste de cette question.
Je crois donc-être dans mon droit en disant : « Si l’on me prouve que la cause de ces troubles réside dans ces choses, c’est que ces choses les contiennent ; si ces faits éclosent, au contraire, au contact de ces choses, c’est que ces choses sont leurs propulseurs. Qu’elles soient dans l’un ou l’autre domaine, il reste plus raisonnable de les admettre que de les nier… » Ah ! monsieur Berbiguier, vous avez peut-être plus raison que nous !…
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(Louis-Alphonse Cahagnet, Méditations d’un penseur ou mélanges de philosophie et de spiritualité, d’appréciations, d’aspirations et de déceptions, tome Ier, Paris : Chez l’auteur, route de Bezons, Argenteuil, 1860)
Dans un dernier sursaut de sa pesante bedaine, le grotesque et inexpugnable Sarcey vient de rendre au Créateur ce qui lui servait d’âme. Et, tel un encens odorifique et désinfectant, s’élèvent sous les voûtes du vaste temple de la Bêtise les turbulentes jérémiades des fidèles prosternés.
Toute la clientèle est là depuis le rentier de Brives-la-Gaillarde qui, en se cotisant avec ses voisins, s’est abonné au journal de M. Hébrard dans le but exclusif de se graver l’esprit chaque semaine avec les seize rassasiantes colonnes du plus indigeste des critiques jusqu’au fabricant de pitreries possédant les défauts voulus pour encourir jadis les éloges du feuilletoniste.
En un coin se tiennent, un rouleau de toile cirée dans le manchon, les yeux flétris et les lèvres carminées, frisées comme des King-Charles, les cabotines des théâtres suburbains qui, moyennant une heure d’abandon sur le divan avachi du vieux Francisque, ont eu depuis les hommages de sa honteuse protection. Toutes les intellectuelles victimes de cette brute sont présentes, auprès des autres.
Et c’est un instructif et navrant spectacle que celui d’une foule en enfance, réclamant à grands cris dont le ressort vient de se briser !… Un drôle de fantoche, tout de même, sur le ventre duquel il suffirait d’appuyer pour qu’il acclame une ânerie ou siffle une belle œuvre.
Qui donc dira le mal moral qu’a pu faire germer ou bénévolement entretenir ce châtré de lettres, qui se satisfaisait en déposant sa marchandise au creux des cervelles vides, comme une grosse araignée velue fiente sa toile aux coins salis des murs inoccupés ?
Il est bien établi que l’influence de Sarcey a été considérable, et cela pour deux raisons : d’abord, le nombre de colonnes de journaux dans lesquelles il éjacula si longtemps ; puis son critérium littéraire consistant à mendier les bravos de la foule en flattant ses défauts ; à mesurer le mérite d’une œuvre d’après sa réussite pécuniaire : en un mot, jouer le personnage d’un plat valet, contempteur des humbles et flatteur du maître, ce maître dût-il se montrer injuste et stupide.
Après avoir débuté à l’ancien Figaro par des articles spirituels (ce qui s’explique : – Edmond About vivait encore), il inonda de sa prose les plus massives revues comme d’insignifiants carrés de papier. Pour lui-même, il en résulta un décroissement progressif des facultés, la somme de travail à fournir ne lui laissant que peu de temps pour apprendre ce qu’il ignorait, on simplement pour réfléchir sur ce qu’il croyait savoir. Pour la clientèle, ce fut un ravissement, une extase. Pensez donc : un homme qui écrit tant que cela et qui parle de tout !…
Et en effet il parlait de tout, avec cette belle insouciance que procure l’impunité, avec cette inconsciente désinvolture, que donne à tous les cuistres la haute idée de soi-même.
Mais il est un sujet qu’il préférait à tous autres : Sa gracieuse personne. Il fut un merveilleux exemple de l’égoïsme satisfait, de l’esprit étroit ramenant tout à lui-même. Avec des potins de concierges et dans un style en rapport avec le sujet, il racontait, en des chroniques interminables, ses petites histoires : ce qu’il avait mangé le matin, ce qu’il allait faire le soir.
Le bourgeois s’endormait avec cette pensée consolante que son Dieu avait bien dîné, et qu’il vivrait longtemps encore pour « travailler à son plaisir. »
Il est mort, celui que Gambetta appelait le vieux Francuistre, et que Léon Bloy dénommait justement l’Oracle des Mufles. Il est mort, ce faquin qui, après avoir éreinté les prêtres, eut recours à eux pour guérir ses yeux embroussaillés. Il est mort comme les dieux Hindous, en contemplant son nombril.
Et maintenant, comme le Crétinisme, lui, est éternel, qui remplacera Sarcey auprès de sa clientèle ?
Dans le grand bazar de la presse, le rayon des fleurs de rhétorique artificielles et de la camelote littéraire est devenu vacant. Ainsi que le disent les calicots : Occasion hors ligne ; Affaire Exceptionnelle !!..
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(1) Au lendemain de la mort de MM. de Lapommeraye et Albert Wolf, le public idolâtre songe tout naturellement au décès du prince de la critique. De là l’article quelque peu anticipé de notre collaborateur. N. D. L. D.
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(Rictus, in La Soirée normande n° 8, du 7 au 14 janvier 1892)
On remarqua en Angleterre en 1806, et en Hollande en 1809, un original bien singulier. Personne ne savait d’où il était ; il parlait avec une égale facilité l’anglais, l’allemand, le français, l’italien, etc. Il paraissait fort riche, et ne se présentait jamais chez aucun banquier pour y toucher de l’argent ; il changeait entièrement de domestiques tous les ans, et était reçu dans toutes les sociétés à cause de l’élégance de ses manières, sans y faire aucune liaison suivie. Mais son originalité la plus remarquable était son goût exclusif pour la couleur verte.
Son habillement complet, même le linge, était vert. Il ne mangeait que des légumes et des fruits ; encore fallait-il qu’ils fussent de couleur verte. Sa chambre était peinte en vert, et ses ameublements étaient de la même couleur. Sa livrée, son manteau, son fouet, sa selle, ses harnais, tout était vert : il refusait tout ce qui n’était pas vert, et ne prenait que de l’absinthe en fait de liqueur ; jamais il n’acceptait de tabac, et quand il faisait quelque présent, il était toujours vert. On remarquait aussi que le mot vert ne sortait jamais de sa bouche.
La curiosité fut vivement éveillée, mais jamais satisfaite : il ne répondait jamais quand on l’interrogeait, soit directement soit indirectement, sur la cause de sa préférence pour le vert. Les uns le regardèrent comme un fou, les autres comme un original, quelques-uns comme une personne qui voulait faire parler d’elle ; et enfin, comme on le soupçonnait d’être Anglais, beaucoup de personnes jugèrent que ses manières et ses goûts étaient le résultat d’un pari.
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(Adolphe Biquet, Histoire des fous célèbres, extravagants, originaux, et autres personnes qui se sont rendues remarquables par leurs habitudes singulières, leurs bizarreries, leurs manies, leurs tics, leurs caractères d’originalité, de folie, etc. publié par l’imbécille [sic] Adolphe Biquet, Paris : Roy Terry Libraire, 1830)
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