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(Benoni, in La Jeunesse moderne, quatrième année, n° 23, samedi 8 juin 1907)
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(Benoni, in La Jeunesse moderne, quatrième année, n° 23, samedi 8 juin 1907)
« Je n’y croyais pas, raconta l’administrateur colonial Brunet, à son retour de Madagascar. Et je vois, rien qu’à votre expression, que vous partagez mon scepticisme initial. Comment supposer, en effet, qu’un végétal, fût-il malgache, puisse partager les appétits des carnassiers et se repaître, à l’occasion, de chair humaine ? »
Notre ami respira et se complut à cette reprise d’haleine qui ne fit qu’exciter davantage notre curiosité. Il venait de le dire : le cercle d’auditeurs attentifs que nous formions autour de lui, et qui ne demandait pas mieux que d’entendre de bonnes histoires exotiques, ne laissait pas d’être incrédule quant à la prétendue existence de l’arbre anthropophage auquel il venait de faire allusion.
Mais, à côté de tous les « bobards » que se complaisent à rapporter d’au-delà des mers certains farceurs impénitents, toujours prêts à mystifier les âmes candides, n’y a-t-il pas d’étranges récits qui, pour incroyables qu’ils puissent paraître de prime abord, n’en sont pas moins véridiques ?
Autres pays, autres cieux ; autres climats, autre faune et autre flore. De telles différences ne sont-elles pas étonnantes en soi, et se représente-t-on l’état d’esprit de ceux de nos ancêtres qui, sans avoir jamais imaginé rien de pareil, entendaient parler pour la première fois des éléphants, des girafes, des rhinocéros ou des hippopotames ? L’explorateur qui, avant tout autre, revint des antipodes pour décrire les gigantesques séquoias américains, dont la hauteur dépasse parfois cent mètres, ou les banians indochinois, au tronc gros comme une tour, fut-il cru sur parole ? Crut-on davantage le naturaliste qui rapporta, sans qu’on en eût encore idée, les mœurs bizarres de certains insectes et de bien d’autres animaux ?
Tout de même, qu’à notre époque on vienne nous parler de cannibalisme végétal, cela passe l’entendement. Nous avons bien ouï dire que telle ou telle plante de la famille des sensitives se rétracte au moindre attouchement ; que telle ou telle fleur se referme sur la mouche ou l’oiselet qui vient s’y poser. Mais ce sont là phénomènes d’irritabilité bien explicables, et qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait souvent, avec les fonctions nutritives de ces plantes qui, de même que les autres, puisent leur substance vitale dans le sol par leurs racines et dans l’air par leurs feuilles, sans se repaître des imprudentes bestioles qu’elles ont happées machinalement. Quels organes leur permettraient, en effet, de les absorber et de les digérer ?
Si, faute d’une structure adéquate, elles sont bien incapables de telles fonctions, que dire d’un arbre qui dévorerait des hommes tout entiers ? Allons ! l’histoire ne tenait pas debout ! C’était une galéjade, pas autre chose, une bonne tartarinade, digne tout au plus de nous faire rire par son exagération même.
Et pourtant l’ami Brunet parlait sérieusement. Et pourtant, tel que nous le connaissions de longue date, il n’avait rien d’un hâbleur. Aussi bien, son préambule n’allait-il pas au-devant de nos objections ? De son propre aveu, lui aussi avait douté de l’existence de l’arbre anthropophage, et nous n’étions pas certains encore qu’il s’en portât garant. Il posait la question, voilà tout, et ce n’était pas à nous, mais à lui, d’y répondre d’une façon probante et convaincante.
Personne, dans l’auditoire suspendu à ses lèvres, ne rompit donc le silence qu’il observait momentanément et qu’il n’abrégea que lorsqu’il vit notre attention tendue à l’extrême.
« Mais, reprit-il lentement, comme pour mieux vriller en nous chaque mot qui allait suivre, les faits sont les faits, et l’aveugle seul refuse de se rendre à l’évidence.
La première fois qu’on me parla de l’arbre anthropophage, je me contentai de hausser les épaules et de rire. C’est tout ce que cette sornette me semblait devoir mériter. J’étais alors à la tête d’un cercle déshérité qui englobait l’une des plus sauvages régions de l’intérieur de la grande île sud-africaine. Un pays à la fois marécageux dans sa partie basse et très accidenté dans sa partie haute, mais aussi peu peuplé en montagne qu’en plaine, et rien que par ces farouches Mahafalys et ces redoutables Antandroys qui, jadis, avaient donné tant de fil à retordre aux colonnes du général Duchesne.
Chargé d’étudier ses ressources et de fournir des rapports circonstanciés à ce sujet, je m’étais mis volontiers en campagne, n’ayant guère d’autre occupation utile, et celle-là me permettant non seulement de faire des randonnées un peu partout à ma guise, ce qui m’a toujours plu, mais de chasser et de pêcher à l’occasion, deux distractions dont je demeure encore friand à l’âge que j’ai.
C’est au cours d’une de ces explorations à cheval, faites d’ordinaire en la seule escorte d’un secrétaire et d’un serviteur malgache, qu’il me fut donné de voir enfin le fameux végétal dont la macabre réputation n’avait pas manqué de venir jusqu’à moi. Mon secrétaire m’en avait parlé. Mon boy aussi. D’autres encore. Et leurs dires concordaient.
Ils m’assuraient que cet arbre pouvait, tout comme une pieuvre géante avec ses tentacules, saisir un être humain et le dévorer vif. Je ne vous ai pas caché que je n’en croyais rien. Mais des plaintes m’étaient parvenues qui m’obligeaient à ne plus prendre l’affaire à la légère.
Des indigènes étaient venus nous déclarer, avec tous les signes d’un affolement profond et d’une sincérité incontestable, que l’existence devenait impossible dans leur clan. Ils avaient pour chef une sorte de tyran du nom de Gobatsi, qui, pour le plus léger motif, les mettait à mort avec des raffinements inouïs de cruauté. Mais, entre tous les supplices qu’inventait ce noir despote, il n’en était pas de plus horrible, à leur sens, que celui de l’arbre anthropophage. Car, à les entendre, Gobatsi livrait nombre d’entre eux à ce dévoreur d’hommes. Il les lui livrait sans défense, puisque pieds et poings liés. Et l’arbre monstrueux les étreignait et les engloutissait avec la même voracité que n’importe quel animal féroce. Il ne s’agissait donc plus de simples ragots, ni d’une légende sans consistance. Et, bien que ma raison se refusât encore à accepter intégralement une telle version, je me voyais obligé de tirer l’affaire au clair. Persuadé, en tout cas, d’avoir maille à partir avec Gobatsi, sinon avec son arbre à supplices, je fis en sorte de renforcer mon escorte habituelle. Sur ma requête, le commandement militaire m’adjoignit une section de tirailleurs, commandée par un jeune sous-lieutenant français et deux vieux sergents malgaches. L’officier s’appelait Léonard. J’ai appris avec regret, depuis lors, qu’il est tombé glorieusement au front, pendant la seconde bataille de la Marne. Car je dois vous dire que tout cela remonte assez loin et date d’avant la Grande Guerre.
Me voilà donc parti en bonne compagnie, sous la conduite d’un des malheureux qui étaient venus nous dénoncer les féroces pratiques de leur chef de clan. Nous fîmes plusieurs étapes à travers une région où je ne m’étais jamais aventuré. C’était le pays des « raquettes, » ainsi dénommé à cause des innombrables cactus qui en hérissaient le sol. À part cette désagréable végétation qui rendait la marche impossible hors des pistes indigènes, on ne distinguait, çà et là, que quelques figuiers-banians, dont les troncs multiples et entrecroisés formaient d’imposants dômes de feuillages à l’ombre desquels il faisait bon camper.
Je vous ferai grâce des menus incidents de notre marche en savane par des sentiers des plus capricieux, et qui parfois franchissaient à gué des rivières infestées de caïmans. Nous approchions du repaire de Gobatsi, et nos tirailleurs ouvraient l’œil. Quant à notre guide, plus nous allions, plus il se montrait hésitant et timoré. Évidemment, il regrettait d’avoir consenti à revenir dans des parages qui ne lui laissaient que des souvenirs d’horreurs et d’atrocités sans nom.
Je le rassurais de mon mieux, mais la présence d’une petite troupe, supérieurement armée et aguerrie, n’était pas de trop pour lui rendre un peu de cran. Sans elle, il n’aurait pas été bien loin et m’eût faussé compagnie sans vergogne.
Il ne consentit pas, d’ailleurs, à aller jusqu’au village même d’où il avait fui. Mais il nous mena à l’arbre anthropophage, qui se trouvait à environ une lieue en deçà de ladite bourgade.
Je dois préciser sans plus de délai que cette expression d’arbre anthropophage était impropre. Il ne s’agissait pas d’un arbre proprement dit, mais d’une gigantesque plante grasse, de la forme des ananas, en infiniment plus grand, puisque le tronc, haut d’environ huit pieds, mesurait près de deux mètres de circonférence. Ce tronc massif et trapu n’était fait, comme ceux des palmiers, que des stipes des feuilles géantes qui le couronnaient. La tige de celles-ci avait la grosseur du bras, et des piquants les hérissaient comme autant de crocs acérés ou, mieux, de mandibules.
J’anticipe d’ailleurs en le décrivant, car, comme nous en approchions, et avant d’en bien distinguer les caractéristiques, nous dûmes nous terrer brusquement. Pris de terreur, notre guide s’était aplati le premier. Il n’était plus noir, mais de cette couleur cendrée que prend la face des nègres sous l’effet de la peur.
« Vois ! » bégaya-t-il, en me prenant le poignet d’une main tremblante.

Sans nous montrer, nous épiâmes de loin la scène hallucinante qui s’offrait à nous. Un cortège barbare approchait de l’arbre. C’étaient Gobatsi et ses guerriers – vrais sauvages à peu près nus et armés de javelines, de couteaux de jet et de grands boucliers en peau de bœuf.
J’avais pris mes jumelles pour mieux voir ce qui allait se passer. Léonard en fit autant. Et, pendant que ses hommes, sur son ordre formel, demeuraient invisibles et silencieux derrière nous, accroupis nous-mêmes au milieu des buissons, nous fîmes en sorte de ne pas donner l’éveil à l’ennemi, tout en suivant à la lorgnette ses moindres faits et gestes, comme si nous eussions été tout près.
Ce fut diablement impressionnant. Gobatsi, un hercule bestial dont les traits respiraient la plus abjecte férocité, allait sous une sorte de grand parasol que portaient des esclaves. D’autres esclaves encadraient une jeune négresse au pagne flottant et couronnée de fleurs, que j’eusse prise pour je ne sais quelle divinité, si notre guide ne m’avait affirmé qu’elle n’était qu’une victime destinée à être offerte en holocauste à la voracité de l’arbre anthropophage.
Effectivement, quand le cortège, à grand renfort de cymbales et de tambourins, eut atteint le pied de cet arbre, nous vîmes les esclaves grouiller autour, comme des gens qui font de suprêmes préparatifs avant de procéder à une exécution capitale.
Ils s’apprêtaient à hisser la malheureuse sur le tronc feuillu. Pendant ce temps, j’observai que l’un d’eux y pratiquait une incision et recueillait dans une calebasse la sève brunâtre qui en coulait.
Quand la calebasse fut pleine, il la présenta à Gobatsi qui y but à longs traits, puis la passa à ses lieutenants. Tous s’abreuvèrent à tour de rôle de ce sirop épais et capiteux qui parut les enivrer. Alors, ce furent des chants et des danses, avec l’accompagnement des cymbales et des tambourins.
La jeune négresse avait dû boire comme tout le monde, mais sur elle l’étrange liqueur fit l’effet d’un stupéfiant, car elle cessa de se débattre entre les mains des misérables ilotes qui, pour ne pas encourir la fureur du maître et ses terribles représailles, se disposaient à la livrer au monstre végétal apparemment avide de telles proies.
C’en était trop. Et, malgré le doute où je pouvais être encore quant aux facultés de cannibalisme de l’arbre aux supplices, je ne voulus pas attendre davantage, ni me faire le complice, par abstention, du crime inqualifiable qui allait se commettre sous mes yeux.
À côté de moi, Léonard frémissait et me pressait de le laisser intervenir.
« Qu’attendons-nous ? me dit-il, tout haletant d’indignation. Ils vont donner cette pauvre enfant en pâture à l’arbre, vous voyez bien ! »
J’acquiesçai d’un geste, et lui-même donna un coup de sifflet strident.
C’était le signal convenu.
Comme un seul homme, les tirailleurs se dressèrent brusquement et bondirent en avant, fusil au poing et baïonnette au canon.
Léonard chargea avec eux, ainsi qu’il convenait à son grade et à son âge. Moi, je restai en arrière avec le guide, mon secrétaire et mon serviteur, mais pas longtemps, car tout se dénoua en un clin d’œil.
La charge aussi endiablée qu’imprévue de nos hommes avait pris de court le cruel roitelet et sa clique. Ces belliqueux et irréductibles gaillards ne valaient pas leur réputation d’adversaires dignes des nôtres. Ils lâchèrent pied sur toute la ligne et détaleraient encore si Léonard ne s’était arrangé pour diviser sa troupe en deux et leur couper la retraite. Quelques-uns s’échappèrent, mais pas Gobatsi, qui, bientôt rejoint, ne voulut pas se rendre et fut embroché par un tirailleur. Plus d’un de ses complices subit le même sort, et ceux qui n’avaient pas tiré au large se jetèrent à terre en signe de soumission et de reddition.
On les fit prisonniers. Moi, je m’étais porté jusqu’à la jeune captive que je délivrai de ses liens. Et c’est alors que je compris le fin mot de la chose. Elle était bien destinée à être livrée à l’arbre prétendu anthropophage, mais cette plante géante ne l’aurait pas mangée en réalité. Elle l’aurait simplement retenue entre ses feuilles piquantes, jusqu’à ce que la mort s’ensuivît. N’est-ce pas ainsi que périssent les oiselets et les insectes assez imprudents pour pénétrer au cœur des fleurs ou des plantes de cette famille ? Les feuilles irritables se seraient refermées sur elle, la retenant captive de leurs épines enfoncées dans sa chair. Et, après une agonie atroce, son corps se serait décomposé peu à peu, sous l’effet des intempéries. Mais elle n’aurait pas été dévorée, et c’étaient les apparences qui faisaient croire de telles choses à ceux qui, comme mon guide, rapportaient le fait de bonne foi.
Bref, s’il y avait une part de vérité là-dedans, le reste était bel et bien fiction. Et je ne sais pourquoi, mais je fus heureux d’en rapporter la preuve ; moins, toutefois, que d’avoir mis fin à l’horrible carrière de ce Gobatsi qui, lui, savait fort bien à quoi s’en tenir, mais avait intérêt à exploiter la crédulité de ses gens et à multiplier les sacrifices humains, pour les terroriser. Quand l’arbre avait étouffé et déchiré ses victimes, il revenait enlever clandestinement leurs restes. C’est ce qui fait que, n’en retrouvant pas trace ensuite, on les croyait dévorées vives.
La jeune négresse échappée de si peu à cette fin épouvantable, conclut M. Brunet, me resta attachée fidèlement. Elle est demeurée la meilleure servante de ma femme, et nous l’avons ramenée en France avec nous. »
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(Jean du Cléguer, in Pierrot, journal des garçons, huitième année, 369e livraison, n° 3, dimanche 15 janvier 1933)
Au lever du jour, l’homme de vigie, hissé dans la mâture de la goélette Sainte-Marie-de-la-Mer, du port de Dunkerque, en route pour Terre-Neuve, signala une épave flottant en dérive par le travers de sa hanche de bâbord.
Tout d’abord l’équipage, huché sur les pavois et dans les haubans, ne distingua qu’une chose sombre assez volumineuse, s’estompant dans la brume matinale flottant au ras de l’eau. Mais, peu à peu, les détails s’accusèrent d’une façon plus nette. L’épave se précisa.
Quelques minutes plus tard, le capitaine du morutier, maître Guibéreau, un vieux loup de mer qui en avait vu de toutes les couleurs, et ses compagnons de pêche savaient ce qu’ils avaient devant eux.
C’était un grand voilier, dont la carcasse flottait certainement depuis de longs jours à la surface de l’Océan. Les mâts en étaient rompus, le pont presque rasé. Les bastingages étaient en partie défoncés, les palans étaient tordus. Aux porte-manteaux, des débris de canots se voyaient encore. À l’arrivée, la roue du gouvernail, seule, semblait intacte : deux bouées de sauvetage pendaient, lamentables, le long des bordages de tribord. Par contre, les panneaux des écoutilles étaient éventrés. Sur le pont, aucun débris, tout ce qui s’y trouvait ayant été certainement balayé par les lames furieuses.
Depuis combien de temps ce squelette flottait-il ainsi, désemparé, sinistre, menaçant, à travers l’immensité liquide ? Qui pourrait le dire ?
Qui était-il ? D’où venait-il ? Mystère !
Le nom et le port d’attache étant entièrement effacés sur le tableau arrière, on ne pouvait savoir sa nationalité.
Peut-être restait-il à bord quelques indications, des papiers, un journal qui pourrait renseigner.
Par bonheur, le temps était beau, la mer assez calme ; le capitaine de la Sainte-Marie-de-la-Mer put faire évoluer son bâtiment autour de l’épave sans aucun danger.
À vrai dire, ce n’était pas sans une certaine appréhension que ses hommes lui obéissaient. Les marins sont plus ou moins superstitieux. Ceux de la goélette n’échappaient pas à la règle commune.
Pourtant, avec le soleil qui se leva, les craintes semblèrent se dissiper.
Pendant presque toute la matinée, l’épave et la barque de pêche dérivèrent presque côte à côte de conserve.
À midi, la curiosité était fortement avivée à bord du morutier et lorsque le capitaine émit l’avis de faire un petit tour sur le bâtiment voisin, il ne trouva personne pour le désapprouver.
Au hasard, d’autorité, il désigna deux hommes pour l’accompagner.
L’un fut le premier maître, un gaillard solide et trapu d’une quarantaine d’années.
L’autre fut un simple matelot.
Le premier s’appelait Rempierrat, le second Flandin.
Précédés du capitaine, ils embarquèrent dans un doris et souquèrent vigoureusement vers l’épave.
Cinq minutes plus tard, ils étaient à bord.
Sur le pont, rien : mais devant eux s’ouvrait une écoutille munie de son échelle aux fers tordus et vert-de-grisés.
Sans hésiter, maître Guibéreau s’y engagea, suivi de ses deux hommes porteurs de falots apportés de la goélette.
Et les voilà parcourant l’intérieur du navire. Visite minutieuse, mais qui ne leur fit rien découvrir et ne leur permit en aucune façon de lever le voile qui cachait l’identité de ce mystérieux bâtiment.
D’êtres humains, morts ou vivants, aucune trace.
Il était de toute évidence que l’équipage en entier avait dû quitter le bord au moment tragique, alors que chacun croyait le navire perdu.
Aucun papier n’existait plus dans la cabine qui devait être celle du commandant. Sans doute celui-ci avait-il eu le temps de les emporter avec lui.
Devant l’inutilité de leurs recherches, maître Guibéreau proposa donc de remonter à l’air et de regagner la Marie-de-la-Mer. Il y avait bientôt deux heures qu’ils étaient tous les trois sur l’épave, cela suffisait.
Et déjà ils se dirigeaient vers l’échelle de l’écoutille, lorsque, brusquement, Rempierrat, qui marchait en avant, le falot levé pour éclairer la route, s’arrêta et fit signe à ses compagnons de ne plus bouger et d’écouter.
De fait, il avait raison d’agir de la sorte.
Sur cette épave abandonnée, sur cette carcasse éventrée, quelque chose d’insolite venait soudain de se produire.
Et ce n’était pas là le fruit d’une imagination craintive ou apeurée ; non, ce qui se passait était réel.
Ce que le premier maître avait entendu, ce que ses compagnons purent d’ailleurs entendre comme lui, c’était le bruit net, précis, c’était le floque mou et régulier de deux pieds nus qui marchaient quelque part, non loin de là.
Il y avait donc à bord d’autres êtres vivants qu’eux !
Ils le crurent sur le moment.
« En haut, murmura le matelot Flandin qui, tout à coup, était devenu très pâle. En haut ! Vite ! »
Mais maître Guibéreau ne l’entendait pas de la sorte.
« En arrière, au contraire, rectifia-t-il à mi-voix. C’est de derrière nous que provient le bruit. »
Et prenant le falot des mains du matelot qui tremblait, il se mit en marche à travers les coursives, s’arrêtant, écoutant, sondant la profondeur des cales en se penchant sur les panneaux béants…
Le bruit, qui n’avait pas cessé, les précédait toujours, s’arrêtant quand ils s’arrêtaient.
Et tout à coup le matelot Flandin retint ses compagnons.
Les pas qui, durant un laps de temps fort court, avaient cessé de se faire entendre, venaient de reprendre à nouveau, mais cette fois au-dessus de leur tête.
S’il y avait quelqu’un à bord de l’épave, ce quelqu’un était maintenant sur le pont.
Cette fois, ce fut maître Guibéreau en personne qui conseilla la remontée.
« En haut, les gars, dit-il à mi-voix. Et vite ! Il y a ici quelque chose qui m’intrigue. »
Et les voilà longeant à nouveau les coursives, filant le plus doucement mais le plus hâtivement qu’ils le peuvent pour regagner l’unique échelle aboutissant de l’entrepont au pont.
Ils y gravirent tous les trois ensemble et c’est ensemble qu’ils se hissent par l’écoutille, à l’air.
Mais là, une surprise plutôt désagréable les attend. Durant les deux heures et demie qu’ils viennent de passer à l’intérieur de l’épave, une brume légère s’est étendue sur la mer ; un brouillard, ce brouillard si fréquent dans ces régions élevées et qui monte avec une rapidité déconcertante, s’étend peu à peu sur toutes choses.
À bâbord, la goélette, bien qu’à une vingtaine d’encablures environ de l’épave, n’est plus qu’à peine visible.
Bien que fortement intrigué par le bruit inexprimable entendu, le capitaine comprend qu’il ne lui faut pas s’attarder davantage sur ce bâtiment inconnu, sous peine de se trouver d’ici peu dans une situation critique.
D’ailleurs, les pas ne se font plus entendre. Pourtant, par acquit de conscience, il jette quelques appels pour signaler leur présence.
« Y a-t-il quelqu’un ici ?… Répondez ! ohé ! répondez ! »
À moitié sortis de l’écoutille, l’oreille tendue aux bruits qui peuvent aussi bien leur venir d’en bas que d’en haut, ils attendent tous les trois quelques instants.
Mais rien ne leur répond.
Allons, ils ont été les jouets de leur imagination. Ils veulent le croire, puisque rien de neuf ne se produit.
Et déjà ils font un mouvement pour poursuivre leur ascension, lorsque là, devant eux, tout près d’eux, se produit un fait extraordinaire.
L’écoutille par laquelle ils viennent de déboucher se trouve située à l’avant, c’est-à-dire à quelques pas de la cloche servant à pointer le quart ; or, cette cloche près de laquelle ne se trouve aucun être vivant, cette cloche vient de se mettre en branle. Elle sonne, elle sonne toute seule, lentement, avec un petit son fêlé et triste qui a quelque chose d’infiniment pénible ; elle tinte là, devant eux, sous leurs yeux, sans qu’aucune main ne la touche.
Les yeux écarquillés par la stupeur, à laquelle commence à s’ajouter un peu d’épouvante, les trois hommes, à demi-sortis de l’écoutille, regardent sans comprendre.
Le capitaine et le premier maître sont très rouges ; le matelot, lui, est effroyablement pâle et claque des dents.
Et comme si ce n’était pas assez de cette chose fantastique, inouïe, incompréhensible, derrière eux, du fond de la lugubre épave, une voix étrange monte, gronde, arrive jusqu’à eux et clame par trois fois :
« Voleur ! Voleur ! Voleur ! »
Mais cette fois, c’est trop. D’un bond, le matelot Flandin se rue le premier sur le pont.
Derrière lui, les deux autres suivent.
En quelques instants, ils enjambent les pavois défoncés et se laissent tomber dans leur canot qu’ils poussent au large sur la goélette à peine visible dans le brouillard qui épaissit de plus en plus autour d’eux.
Et pendant qu’ils rament de toutes leurs forces, la cloche là-bas continue sa sonnerie doucement, lentement, pour ne s’arrêter qu’au moment où ils abordent la Sainte-Marie-de-la-Mer.
Là seulement, et en foulant le pont de son bateau, le capitaine se reprend un peu, secoue la sorte d’affolement qui s’était emparé de lui.
Et pendant que le matelot épouvanté se jette dans l’entrepont, que le maître d’équipage souffle et mâchonne nerveusement sa chique :
« Nous verrons cela demain, grogne maître Guibéreau entre ses dents. Il faut que je voie la chose. »
Mais il était écrit qu’il ne verrait rien ; et cela, pas plus le lendemain que les jours suivants, car, lorsque, quarante-huit heures plus tard environ, le brouillard se leva, la mystérieuse épave avait complètement disparu, poursuivant sa course lugubre et tragique vers le large, vers l’inconnu.
Et le capitaine Guibéreau n’aurait rien compris à l’affaire et aurait peut-être fini par croire, lui aussi, aux revenants, si, huit jours plus tard, par une nuit bien noire, alors qu’il rêvassait à l’avant, il n’avait entendu la voix du novice Noël Bernard donner à l’un de ses hommes les explications suivantes :
« Vois-tu, Borec, c’était la seule façon d’agir. On t’avait volé des choses auxquelles tu tenais, la veille de ton embarquement, or, moi, je savais qui était ton voleur, mais il me répugnait de le dénoncer. J’ai donc attendu, attendu, et il y a quatre jours, quand je l’ai vu partir pour l’épave avec le capitaine et le maître, je n’ai pas hésité. Profitant de ce qu’un second doris était à flot et que le brouillard tombait, je me suis glissé jusqu’à l’épave et là j’ai joué le revenant… Tu sais le reste. Le soir même, tu retrouvais dans ton coffre tout ce que l’on t’avait volé et que ton voleur épouvanté y avait rapporté. Pour la cloche, un long bout de filin que j’y avais adapté et qui passait dans l’avant-poste par un trou du pont m’avait permis d’agir sans être perçu. D’ailleurs, le brouillard me secondait. Tu vois comme c’est simple. »
C’était simple, en effet, et le vieux loup de mer le comprit bien ; mais, par contre, ce que le novice Noël Bernard et le matelot Flandin ne comprirent jamais, eux, c’est pourquoi le lendemain, à l’appel au quart, sur le pont, le capitaine octroya au premier, devant tout le monde, un magistral coup de pied dans le derrière en l’appelant « galopin, » et distribua au second vingt-quatre heures de fer.
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(Maurice Champagne, in Le Journal des voyages, revue de récréation scientifique, nouvelle série, n° 12, jeudi 1er janvier 1925 ; Edward Moerenhout, « Nocturne avec voilier » [détail], huile sur toile, 1882)
Au temps où Valence n’était encore qu’une toute petite ville d’Espagne, entourée de hautes murailles et défendue par des tours crénelées, il y avait dans les roseaux du fleuve, non loin des portes de la cité, un monstre dont la vue seule glaçait d’effroi les plus braves. On l’appelait dans la région : « Le dragon de Valence. »
Figurez-vous une sorte de crocodile gigantesque, long de vingt pieds, pour le moins, dont les mâchoires armées de crocs aigus ne faisaient grâce à personne ! Parmi les joncs et les roseaux, il s’était creusé lui-même une sorte de caverne dans laquelle s’entassaient les ossements des malheureux qu’il avait dévorés.
Plus de repos pour les habitants de Valence, qui n’osaient sortir de leur ville ! D’affreux cauchemars troublaient leurs nuits ; ils voyaient en songe le crocodile prêt à fondre sur eux et s’éveillaient baignés de sueur en poussant des cris de terreur.
À diverses reprises, on avait essayé de se débarrasser de ce terrible voisin ; d’intrépides cavaliers, accompagnés d’hommes d’armes, s’étaient acheminés vers le repaire de la maudite bête ; mais ces expéditions avaient toujours fini d’une façon tragique.
Le monstre, immobile sur une rive du fleuve, laissait approcher la petite troupe, puis, lorsqu’il jugeait le moment venu, il s’élançait sur elle avec de terribles rugissements, mordant l’un, renversant l’autre, dévorant un troisième et traînant dans sa tanière les restes de son sanglant festin.
Ceux qui réussissaient à s’enfuir et à regagner la ville étaient guéris pour toujours du désir de se mesurer avec un semblable ennemi.
Ainsi passèrent des semaines ! La peur avait envahi tous les cœurs ! Le laboureur n’osait plus labourer son champ, le bourgeois s’enfermait chez lui, personne ne sortait de la ville !
Le monstre, qui commençait à être torturé par la faim, s’attaqua aux animaux du voisinage et aux voyageurs imprudents égarés dans ces parages.
Il s’avança même jusqu’aux portes de Valence, se coucha le long des remparts et attendit la sortie de quelque habitant pour le dévorer.
On fit alors venir des archers qui, à l’abri derrière les murailles crénelées, firent pleuvoir sur l’animal une volée de flèches. Hélas ! les traits rebondissaient sur sa dure carapace sans réussir à l’entamer. Il se contentait de secouer un peu son corps énorme, comme s’il était importuné par le voisinage des mouches.
Que faire ?
Un grand nombre d’habitants cherchèrent à s’échapper de la ville par la porte opposée. Plusieurs y parvinrent, mais plusieurs, aussi, furent la proie du monstre.
Ce fut une désolation générale, et la peur augmenta encore. Aussi, qu’on juge de la stupéfaction des gens de Valence lorsqu’on apprit un matin qu’un jeune homme venait de s’engager à marcher seul contre l’ennemi commun.
Le gouverneur le fit venir pour l’interroger, mais il se refusa à donner des explications sur la façon dont il comptait agir.
« J’ai beaucoup prié Dieu afin qu’il nous délivre du fléau, dit-il, et le ciel a eu pitié de nous. Il m’est venu une idée que je veux mettre à exécution ; je suis certain qu’elle m’assurera la victoire !
– Prenez les meilleures armes de la cité ! s’exclama le gouverneur. Tout ce qui est ici vous appartient !… si vous réussissez, votre fortune est faite ! »
Le jeune homme sourit et répondit :
« Je n’ai que faire de vos offres. La lance me suffira ; ce n’est pas dans les armes que se trouve ma principale chance de salut, mais bien dans un costume de ma façon qui doit me rendre invulnérable, et surtout dans l’appui du Très-Haut. »
Le gouverneur le regarda d’un air de pitié, persuadé qu’il avait affaire à un fou.
« Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
– Pedro ! pour vous servir, monseigneur.
– Eh bien !… messire Pedro, faites comme il vous plaira ! Je suis parfaitement convaincu, pour ma part, que vous courez au-devant d’une mort certaine.
– J’espère, monseigneur, avoir bientôt le plaisir de vous prouver le contraire.
– Quand cela, s’il vous plaît ?
– Dans trois jours.
– Et pourquoi… trois jours ?
– Parce que ce temps m’est nécessaire pour certains préparatifs que je considère comme devant assurer le succès de l’entreprise.
– Il sera fait selon votre désir ! Nous serons tous sur les remparts lors que vous sortirez, et mes vœux vous accompagneront ! »
Pendant les jours qui suivirent, le jeune homme, enfermé dans sa maison, s’adonna à ses préparatifs mystérieux. Les gens qui guettaient du dehors n’étaient pas peu surpris de voir entrer chez chez Pedro des quantités considérables de tessons de bouteilles ou de miroirs cassés.
« Bonté du ciel ! qu’allait-il faire de tout cela ? »
Une fumée noire s’échappait de la cheminée ; que pouvait donc combiner l’étrange personnage ? S’il n’avait assuré qu’il mettait son espoir en Dieu, on aurait cru dans la villa à quelque diablerie.
Le matin fixé pour le combat, la foule se porta sur les remparts, curieuse de voir ce qui allait se passer. On ouvrit la porte avec précaution, ne laissant que l’espace nécessaire pour un homme, et Pedro s’élança au-dehors.
Les assistants firent entendre un murmure prolongé comme des gens désappointés. Ils s’étaient attendus à voir quelque chose d’extraordinaire dans l’accoutrement du jeune guerrier, et voici qu’ils avaient devant eux un homme vêtu comme un moine, la tête recouverte d’un capuchon, et tenant en main une simple lance.
« Le monstre n’en fera qu’une bouchée, dit quelqu’un.
– C’est folie de s’exposer ainsi à la mort ! » s’exclama un autre.
Pedro ne daigna pas se retourner ; il paraissait sûr de lui et s’en allait tout droit vers l’antre de son ennemi.
Le gigantesque crocodile, qui n’avait pas mangé depuis deux jours, n’attendit pas que le jeune homme vînt le chercher ; il se souleva lourdement sur ses courtes pattes et s’approcha de Pedro. Lorsqu’il n’en fut plus qu’à une faible distance, il poussa un rugissement qui fit trembler les spectateurs à l’abri derrière les remparts, ouvrit une gueule énorme et…
À ce moment, il se passa quelque chose d’inattendu : le héros laissa tomber son manteau, et il apparut éblouissant de lumière. Les gens de Valence ne pouvaient le regarder en face ; c’était comme une flamme vivante ! Une flamme qui marchait ! Il portait une sorte d’armure faite de glaces et de verres brisés, qui le couvrait des pieds à la tête. Les rayons du soleil, en frappant sur lui, l’entouraient d’un étincellement tel que le monstre recula. Il se voyait reflété de toutes parts dans les morceaux de glaces et, croyant avoir devant lui des ennemis de son espèce, il ne savait quel parti prendre.
Il ouvrit encore une fois ses énormes mâchoires, pour pousser son rugissement habituel, mais Pedro prompt comme la foudre, lui plongea plusieurs fois sa bonne lance jusqu’au fond du gosier.
Un sang noir se répandit sur le sol ; la bête énorme s’agita un instant, puis resta immobile. Le « dragon de Valence » avait fini de vivre !
Aussitôt les portes de la ville s’ouvrirent toutes grandes ; une foule joyeuse se précipita vers Pedro qui fut porté en triomphe jusqu’au palais du gouverneur, où il reçut la récompense promise.
Quant au monstre tué de façon si habile, il fut empaillé avec le plus grand soin et conservé pendant des années dans un vaste hangar, où tous les voyageurs allaient le voir avec une curiosité bien naturelle.
Aujourd’hui, il ne reste plus trace de cette affreuse bête, mais on en parle encore dans la province d’Espagne d’où nous est venue cette curieuse histoire.

☞ Léon Lambry se garde bien de citer ses sources, mais ce texte est en réalité un plagiat du conte de Vicente Blasco Ibáñez « El Dragón del Patriarca » (1901).
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(Léon Lambry, in L’Étoile noëliste, revue hebdomadaire illustrée pour la jeunesse, septième année, n° 298, 22 janvier 1920 ; in Supplément hebdomadaire littéraire, agricole, viticole, économique, etc., du Courrier de Saône-et-Loire, quatre-vingt-deuxième année, n° 26289, samedi 27 mai 1922 ; « Nos Contes, » in Le Nouvelliste d’Alsace, deuxième année, n° 110, 10 mai 1924. Arnold Böcklin, « Ruggerio und Angelica, » gouache sur panneau, 1873)
CHAPITRE V
Pour la première fois de sa vie peut-être, Kjoès demeura près de quinze heures sans dormir. Mille pensées extravagantes, semblables à celles que suscitent les rêves artificiellement provoqués, agitaient son esprit où germaient les étranges propos du vieux Charles. Des petits films d’une puissante intensité dramatique venaient tour à tour animer l’écran de son imagination. La plupart avaient pour thème des scènes horribles dont l’Île des Maîtres était le théâtre. Il voyait les Vieux buvant le sang des captifs burupes et s’en repaissant comme les nouveau-nés sucent le liquide nourricier des distributeurs lactifères. D’autres s’amusaient à supplicier les patients pour satisfaire un certain goût de la cruauté inconnu des autres hommes. D’autres encore donnaient à leurs enfants, devant quelque système nerveux mis à nu, d’effroyables leçons d’anatomie, ou bien s’efforçaient de capter sur le corps des victimes pantelantes des sources d’énergie vitale destinées à enrichir leur propre potentiel.
En songeant aux Maîtres, coupables de tant d’horreurs, il sentait affluer dans sa bouche le goût amer de la haine. De toute sa force, il détestait ces hommes trop puissants, qu’il avait pris, jusque-là, pour des bienfaiteurs et dont le véritable rôle commençait à lui apparaître. N’étaient-ce pas des êtres inhumains, pétris de vices sans nom ? Sa pensée évoquait ensuite les héros du Temps ancien, dont l’archiviste l’avait longuement entretenu, et une admiration fervente l’inclinait, lui, chétif représentant d’une race déchue, à l’imitation de ces formidables ancêtres qui osèrent braver la loi, l’usage, les convenances, pour faire triompher leur amour.
« À ma place, murmurait-il amèrement, le valeureux Pâris ou le bouillant Ménélas ne se fussent certainement pas laissé intimider par des Vieux ! »
Aucun lénitif ne put le calmer. Quand il s’étendait sur sa couche, une main sur chaque pôle de l’hypotenseur, ses visions, loin de s’apaiser, revêtaient une impitoyable apparence de réalité. Bientôt, il devait se lever, sortir et s’enfuir par la ville, au hasard des chaussées mouvantes.
Bien avant l’heure fixée par Éhio, il se rendit au Salon. La salle où ils devaient se rencontrer était déserte, circonstance dont il se félicita, car la présence d’un être quelconque, fût-il son meilleur ami, lui eût semblé à ce moment insupportable. Lorsque la jeune femme parut, il ressentit dans la poitrine un grand choc, à la fois exaltant et douloureux. Il la serra entre ses bras avec une force convulsive.
« Kjoès, mon pauvre ami, qu’as-tu donc ? » demanda-t-elle, surprise d’une telle frénésie.
Alors, il éclata.
« Ce que j’ai, cria-t-il, je suis malheureux, je souffre, voilà ! Je souffre comme un enfant puni, à qui l’on a retiré son jouet favori, je souffre comme un passionné de bigpick lorsqu’il se trouve privé de sa drogue. La pensée que je te vois aujourd’hui pour la dernière fois m’est insupportable. Il y a des choses auxquelles je n’avais jamais suffisamment réfléchi ; elles me semblaient toutes naturelles, je les trouve odieuses à présent. Est-il possible que tant d’hommes acceptent sans murmurer la domination de quelques potentats qui poussent la tyrannie jusqu’au point de lever parmi nous un vivant tribut ?
– Kjoès, dit Éhio, je ne comprends pas tes paroles. Certes, la séparation qui nous est imposée me sera pénible autant qu’à toi. J’en souffrirai longtemps, pendant plus d’un mois peut-être, mais qu’y pouvons-nous ? De tout temps, les Vieux ont désigné, parmi les hommes et les femmes de notre race, quelques individus qui doivent aller les servir dans l’Île. La plupart s’y résignent facilement. N’est-on pas heureux, là-bas, dans ce domaine enchanté où les Sages vivent entre eux dans la Suprême Sérénité ?…
D’ailleurs, poursuivit-elle, après un temps de silence, à quoi bon se révolter ? Je suis appelée ; il me faut partir, c’est mon devoir ! »
Kjoès, étrangement surexcité, l’interrompit violemment.
« Il n’y a pas de devoir, cria-t-il ; il y a l’abominable caprice de ces despotes qui se prétendent supérieurs au reste des hommes et profitent de notre lâcheté pour nous opprimer. Je les hais et je saurai bien te défendre contre eux !… Tu n’iras pas dans l’Île, je ne veux pas ! »
Éhio, épouvantée, lui posa la main sur les lèvres.
« Tais-toi, fit-elle à voix presque basse ; tais-toi, tu as perdu la raison, tu blasphèmes ! Que deviendrions-nous si quelqu’un entendait tes propos insensés ? »
Kjoès se dégagea.
« Je ne crains personne, dit-il, et personne ne m’empêchera de te soustraire à l’égoïste volonté des Vieux. Viens, nous allons fuir, nous allons vivre dans une autre ville, n’importe où, soigneusement cachés.
– C’est impossible, tu le sais, dit Éhio ; calme-toi, laisse-moi ; l’heure est venue, je dois partir. »
Ils se turent, et la musique ambiante, que le bruit de leur voix avait éloignée comme un enfant effrayé, revint soudain jusqu’à leurs oreilles. Durant quelques instants, Kjoès marcha de long en large à travers la salle déserte. Tout à coup, il s’arrêta devant Éhio qu’il saisit aux poignets avec une force singulière.
« Viens avec moi ! » dit-il.
Éhio poussa un faible cri.
« Tu me fais mal !… Qu’as-tu donc ?… Lâche-moi ! »
Mais ses yeux reflétaient moins de douleur et de révolte que de surprise. Une extraordinaire nouveauté venait de lui être révélée : le plaisir étrangement pimenté qu’une femme peut éprouver aux violences exercées par l’homme aimé.
« Viens ! » dit encore Kjoès, en la serrant avec une vigueur redoublée.
D’une voix expirante, elle murmura :
« Non, je ne peux pas ! »
Alors, Kjoès sentit jaillir en lui quelque chose d’inconnu, un bouillonnement brûlant et impétueux. Les mains toujours rivées aux bras de la jeune femme, il la secoua fortement, brutalement, tandis que sa voix, devenue incroyablement nette et sonore, répétait :
« Suis-moi ; je le veux ! »
Les yeux d’Éhio s’emplirent de larmes. Sa volonté venait soudain de se dissoudre. Toute résistance avait cessé. Une grande faiblesse, une grande douceur l’envahit et ce fut au milieu de sanglots heureux qu’elle murmura :
« Kjoès, mon chéri, mon bien-aimé, je suis à toi ; partons, je ferai ce que tu voudras !… »
(À suivre)
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(Bernard Gervaise et Robert Francheville, « 340 Av. S., » in Paris-Soir, quatrième année, n° 853 et 854, vendredi 5 et samedi 6 février 1926 ; illustrations de François Schuiten)
J’ai retrouvé, ces temps derniers, dans une revue scientifique, une théorie à laquelle j’ai songé souvent et qui ne me paraît pas dénuée de toute vraisemblance. C’est une théorie d’après laquelle la femme ne serait pas la femelle originaire de l’homme, l’homme ne serait pas le mâle réel de la femme. Il n’y aurait pas entre elle et lui parenté étroite, immédiate, mais parenté plus éloignée.
En d’autres termes, l’homme et la femme feraient bien partie de la même race, du même genre – le genre humain ; – mais ils auraient appartenu primitivement à deux espèces différentes.
L’homme avait une compagne qui n’était pas la femme et qu’il faudrait appeler l’« hommelle » ; la femme avait un compagnon, un époux, qui n’était point l’homme et qu’on pourrait dénommer le « femmin. »
L’hommelle se rapprochait de l’homme beaucoup plus que la femme. Elle était plus robuste que celle-ci, plus énergique, plus virile, plus mâle – quoique femelle. Peut-être même – mais à cet égard nous ne sommes pas documentés – offrait-elle certaines particularités physiques, qui aujourd’hui nous apparaissent comme l’apanage exclusif du sexe masculin, peut-être, par exemple, avait-elle de la barbe au menton ou une paire de moustaches ornant sa lèvre supérieure.
Par contre, le femmin, qui était à cette époque-là le mâle de la femme, était plus délicat, plus fin, plus mièvre que n’est l’homme. Il avait sans doute des cheveux longs et soyeux, la démarche molle, le bassin plus développé, la face glabre.
Ces deux espèces vivaient côte à côte, voisinaient. Un beau jour, ou pour mieux dire un triste jour, les hommes – déjà canailles – s’avisèrent de comparer leurs compagnes à celles des femmins. Il leur sauta aux yeux que celles-ci étaient infiniment plus gracieuses, plus accortes et plus sémillantes que celles-là ; et ils en tirèrent cette conclusion – erronée ! – qu’elles feraient beaucoup mieux leur affaire.
Sur quoi ils résolurent de s’emparer de ces créatures qui les charmaient. Et comme, à cette époque tellement préhistorique qu’elle se perd dans la nuit des temps, il n’y avait ni gendarmes, ni tribunaux, ils ne rencontrèrent aucune difficulté dans l’exécution de leur dessein. En vain, les femmins essayèrent de défendre leurs compagnes et de les arracher aux griffes des hommes. Ils n’étaient pas de force. Ils furent vaincus, dispersés, écrasés, pulvérisés.
Après la défaite irrémédiable des femmins, les hommes s’emparèrent des femmes, les adoptèrent pour compagnes. Quant aux hommelles, ils les abandonnèrent, les plaquèrent salement. Ils étaient déjà lâcheurs.
Et c’est ainsi que les femmes devinrent les compagnes des hommes, bien qu’originairement elles ne fussent pas destinées à ce par la nature.
Telle est l’histoire, ou pour mieux dire la légende. Évidemment, ce n’est là qu’une hypothèse. Mais elle est justifiée par quantité de remarques et d’observations.
La femme n’est pas la véritable femelle de l’homme : c’est pour cela que leur union est le plus souvent si précaire ; c’est ce qui occasionne tant de malentendus, tant de discussions, tant de drames ; c’est ce qui fait que l’on constate si rarement une entente réelle, un accord parfait entre deux êtres humains de sexe différent. C’est la cause, la cause, ô mon âme, comme dit Othello.
Cependant, quelques hommelles et quelques femmins avaient échappé aux catastrophes que nous venons de relater, à l’abandon et au massacre. La graine n’en est point perdue et leurs types se sont perpétués de génération en génération. De là ces individualités qui nous surprennent, qui nous paraissent anormales et qui, en réalité, ne le sont pas.
On rencontre des femmes qui ont un caractère, des aptitudes, des penchants virils, qui déploient une énergie, une vigueur toute masculine ; nous croyons qu’en les créant femmes, la nature s’est trompée. Du tout. Simple phénomène d’atavisme. C’est nous qui nous trompons en les prenant pour des femmes : en réalité, ce sont des hommelles. De même, il y a des hommes doux, timides, langoureux, efféminés. C’est que ce ne sont point des hommes, mais des femmins.
J’avais naguère collectionné tous les faits, toutes les observations, toutes les considérations psychologiques, anatomiques et physiologiques qui pouvaient servir à l’appui de la thèse que je viens d’avoir l’honneur de vous exposer. J’en avais tout un dossier. Je ne sais ce qu’il est devenu. Mais je suis heureux d’avoir retrouvé récemment, sous une docte signature et dans le plus sérieux des journaux, cette idée ingénieuse (1) : car elle rend compte de la façon la plus plausible de force singularités et bizarreries qui, en dehors d’elle, demeurent inexplicables.
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(1) La chronique « scientifique » à laquelle Louis de Gramont fait référence est parue dans Le Temps du 19 février 1903, sous la signature de Henry de Varigny. Nous la reproduisons ci-dessous ; n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir.
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(Louis de Gramont, « Opinions – feuilles volantes, » in L’Éclair, journal de Paris, politique, quotidien, absolument indépendant, seizième année, n° 5223, lundi 16 mars 1903 ; illustration de Zedněk Burian)
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(Henry de Varigny, « Causerie scientifique – la Nature et la Vie, » in Le Temps, quarante-troisième année, n° 13224, jeudi 19 février 1903)

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(A. Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, publication hebdomadaire, sixième année, n° 277, jeudi 12 août 1909)
Il y avait en 1803, dans la ville d’Altona, capitale du Holstein, un savant que l’on nommait Ludwig Klopstock. Quand je dis savant, je n’exprime point l’opinion générale de ses concitoyens à son égard, car ils prétendaient généralement que le pauvre homme ne possédait d’autre mérite et d’autre savoir que de porter le grand nom de Klopstock. Son unique titre à l’intérêt, selon eux, consistait à être le neveu du poète de la Messiade.
Ludwig justifiait, en apparence du moins, le peu de cas que l’on faisait de lui. Toujours distrait et rêveur, il cherchait les lieux solitaires, passait des heures les yeux levés vers le ciel, n’avait point de moments réglés pour ses repas, et ne savait point gagner un écu par son travail. Il vivait, tant bien que mal, du revenu modique d’une ferme qu’il possédait au village d’Oltenzen, et d’une rente de huit cents livres environ, produit d’un capital placé chez un négociant de la rue Pallmail. Du reste, ni ses méditations en plein air, ni ses études de douze heures sans interruption dans le cabinet où il s’enfermait n’avaient jamais produit le moindre résultat connu. Quand on l’interrogeait sur ce qu’il faisait au milieu de ses instruments de physique et sur ce qu’il voyait à travers un gros télescope établi sur le toit de sa maison, il rougissait, il bégayait, il se déconcertait, et le questionneur s’éloignait en haussant les épaules, bien convaincu que Ludwig n’était qu’un imbécile.
Cette conviction devint plus unanime encore dans Altona, lorsqu’on apprit que Ludwig Klopstock allait se marier. Son mariage, en effet, devait paraître bien singulier, car la jeune fille que le pauvre savant épousait était une orpheline de seize ans ; la mort de son père la laissait abandonnée et sans la moindre ressource.
Malgré le persiflage de tous ceux qui eurent connaissance de son projet, Ludwig ne conduisit pas moins à l’autel sa fiancée.
Ebba prit la direction du ménage du savant, et bientôt l’ordre et la propreté, qui se trouvaient bannis du logis depuis longtemps, si jamais toutefois ils y étaient entrés, fleurirent et donnèrent à ce logis désolé un air de fête et de joie.
Ludwig lui-même parut dans la ville avec du linge blanc, des bas sans trous et des vêtements que ne diapraient point des myriades de taches de toutes les couleurs. Son teint hâve et sa maigreur livide firent place peu à peu à un embonpoint qui donnait à sa mine de la fraîcheur et de la gaieté. On le voyait encore, tous les soirs et bien avant dans la nuit, faire de longues promenades dans la campagne ; mais au lieu d’errer au hasard, il était guidé ou plutôt conduit par Ebba. Les yeux dirigés vers la terre, tandis que son mari tenait les siens levés vers le ciel, elle le soutenait, en quelque sorte, comme les anges dont parle le psaume, pour que ses pieds ne se blessassent pas aux cailloux du chemin.
Peu à peu, la taille d’Ebba s’arrondit, et un matin Ludwig, les yeux mouillés de larmes et assis près du chevet de sa femme, entendit un petit enfant jeter ce premier cri qui cause tant d’émotion à un cœur paternel. Dès lors, le savant se livra moins exclusivement à la science ; il oubliait jusqu’à son télescope pour bercer sur ses genoux le nouveau-né ; il épiait avec plus de patience et plus de bonheur le sourire de la petite créature que s’il se fût agi de surprendre la conjonction mystérieuse de deux étoiles.
L’enfant grandit ; il était beau comme sa mère, et son large front promettait à Ludwig une puissante intelligence. Dire tout ce qu’il se formait de projets autour du berceau où dormait l’ange blanc, ne saurait s’exprimer. Ebba le regardait sans cesse, et Ludwig s’embrouillait dans ses calculs au plus léger cri que l’enfant jetait de sa petite bouche rose. Hélas ! une nuit, la respiration de l’enfant s’entrecoupa, son regard s’alluma d’une flamme étrange, ses joues s’empourprèrent. Le croup était là ! Quand le jour se leva, il n’y avait plus sur le sein d’Ebba qu’un cadavre.
La pauvre mère pensa mourir elle-même. Mieux eût assurément valu que Dieu réunît dans la même tombe son corps au corps du petit garçon, comme il avait réuni leur âme au ciel. L’âme d’Ebba ne redescendit plus sur terre. Son corps agissait au hasard ; sa voix ne proférait que des mots sans suite. Elle était idiote.
Les amis de Ludwig l’engagèrent à envoyer sa femme dans un hospice d’aliénés, où, moyennant une modique pension, il se débarrasserait du tracas et du triste spectacle qu’occasionnait dans sa maison la présence d’une folle. À ces conseils, Ludwig s’indigna, et il persista à soigner l’insensée avec la tendresse et le dévouement qu’elle lui avait témoignés lorsqu’elle jouissait de sa raison. Il n’y avait plus d’études pour le savant ; il prodiguait son intelligence, son temps, ses jours, ses nuits, à complaire aux caprices bizarres de la maniaque. On finit par croire qu’il devenait fou lui-même. Rien ne découragea Ludwig pendant cinq années ; rien ne ralentit son dévouement pour Ebba. Au bout de ce temps, une nouvelle épreuve vint le frapper. Le négociant de la rue Pallmail, chez lequel il avait placé son capital de huit cents livres de rentes, fit banqueroute et s’enfuit. Cet événement laissa Klopstock sans autre ressource que le mince revenu de sa ferme d’Oltenzen. Cela aurait encore suffi, de reste, au savant qui, jusque-là, se souciait peu de subir des privations ; mais ces privations auraient atteint la pauvre Ebba ; il résolut de se présenter pour obtenir une chaire d’astronomie qui se trouvait précisément vacante au collège d’Altona.
Que l’on se figure ce que dut éprouver d’angoisses, d’ennuis et de dégoûts un pauvre homme timide, qui ne sortait jamais de chez lui, qui n’avait que des relations rares et incomplètes avec deux ou trois amis, lorsqu’il lui fallut solliciter un emploi, exposer sa demande au bourguemestre et subir les dédains des conseillers. Personne ne prit en considération sa requête, et on fit venir un professeur de Drontheim. Quand Ludwig apprit cela, il vendit sa petite maison d’ Altona et partit pour sa ferme d’Oltenzen, n’emportant que ses instruments de physique et son télescope. Ebba le suivit machinalement et sans savoir ce qu’elle faisait. Son âme, vous le savez, était au ciel, près de son enfant.
La ferme de Ludwig s’élevait à Oltenzen près de l’église. De la fenêtre, il découvrait le tombeau de son oncle, qu’ombrageait un tilleul planté jadis par le grand poète. Ludwig renvoya son fermier et se mit à cultiver ses terres avec plus d’intelligence et même de force que l’on n’eût pu en attendre de lui. Les paysans commencèrent à rire de ses tentatives et de ses innovations ; ils finirent par les imiter. Le temps que Klopstock ne passait point à herser et à labourer, il le consacrait à l’étude. Le télescope s’empara du toit de la ferme de Ludwig, qui ne dormait guère (car le sommeil est comme les amis, il ne prodigue ses faveurs qu’aux heureux), et passait les nuits à étudier les astres. Ebba, pendant ces veilles consacrées à admirer les merveilles célestes, appuyait sa tête sur les genoux du savant et s’engourdissait d’une torpeur sans rêves qui ressemblait à la mort.
Ludwig, d’ordinaire triste et rêveur, témoigna un matin, en descendant de son observatoire, une joie inusitée et pleine d’inattention. Ebba eût retrouvé la raison que les manifestations de bonheur du savant n’eussent point été plus énergiques ! Il employa six nuits à écrire une longue lettre dont il ne se montrait jamais satisfait ; il la recommençait, il l’annotait, il consultait de nouveau son télescope… Enfin, le travail important achevé, il cacheta soigneusement son mémoire et le mit à la poste d’Altona, après avoir pris la précaution de l’affranchir et d’en prendre un reçu à la poste. Le paquet était adressé au directeur de l’observatoire de Hambourg, et contenait la découverte de la révolution de Saturne en dix heures trente-deux minutes. Voici la réponse qu’il reçut :
« Si votre lettre n’est point une mystification, monsieur, vous arrivez un peu tard pour réclamer une découverte faite et publiée depuis quinze jours par M. Frédéric Guillaume Herschell. »
À ce cruel désappointement qui lui enlevait toute la gloire qu’il avait rêvée pour son nom, Ludwig ne témoigna son chagrin que par le sourire triste qui lui était habituel.
Cependant, disons-le, cet homme obscur et timide était dévoré par la soif de la célébrité. Il rêvait nuit et jour à se conquérir un nom. Il sentait en lui une force mystérieuse qui l’élevait au-dessus du vulgaire et qui n’avait besoin que de se manifester pour resplendir à jamais. Mais la misère et le malheur rendaient cette manifestation impossible. Lorsque, deux années après, il annonça qu’il était possible de solidifier l’acide carbonique, on ne voulut pas même lire son mémoire, ni examiner les dessins qu’il y avait joints pour la construction de la machine nécessaire à l’exécution de l’expérience. L’académie d’Hambourg se rappela la découverte tardive de la révolution de Saturne, et traita de rêverie la grande opération que devait inventer de nouveau, quelques années plus tard, notre illustre savant M. Thilorier.
Plusieurs années s’écoulèrent sans que Ludwig sortît de son village d’Oltenzen et fît de nouvelles tentatives pour publier les résultats de ses études.
Un jour, tandis que l’aéronaute Bitorff, au milieu d’un concours immense de spectateurs, s’apprêtait à partir de Hambourg en ballon et à faire un voyage aérien, il vit arriver près de lui un petit homme pauvrement vêtu d’un grand habit hoir râpé. Cet homme, sans préambule, lui proposa de l’accompagner dans l’excursion qu’il allait faire en ballon. Bitorff crut d’abord avoir affaire à un fou, mais comme l’inconnu insistait et qu’il offrit même plusieurs poignées d’or à l’aéronaute pour obtenir de lui ce qu’il désirait, celui-ci finit par consentir, d’autant plus volontiers que l’étrangeté de la proposition et du débat excitait vivement la curiosité générale. Seulement, en bon spéculateur qui voulait faire double recette, il déclara à Ludwig que son ascension avec lui n’aurait lieu qu’à deux semaines de là, car le ballon, allégua-t-il, n’était point assez fort pour emporter deux voyageurs. Ludwig consentit à ce retard, et reprit tranquillement et de suite la route d’Oltenzen d’où il revint au jour indiqué.
Pendant les deux semaines, on ne s’entretint à Hambourg que du projet de Ludwig Klopstock. On exhuma la vieille histoire de la révolution de Saturne, découverte un mois après la publication d’Herschell ; on fit mille plaisanteries bouffonnes, et jamais Bitorff n’avait réuni autant de spectateurs qu’il en compta le jour où devait avoir lieu l’ascension de son compagnon de voyage. Ludwig, intimidé par cette cohue qui tenait les yeux fixés sur lui, s’approcha gauchement de la nacelle et faillit crever le ballon en le heurtant contre des instruments de physique dont il s’était chargé pour faire des expériences durant le trajet. À son grand regret, l’aéronaute l’obligea à laisser à terre une partie de ce bagage ; tous les deux prirent place, on lâcha les cordes et le ballon s’éleva, rapide comme un oiseau.
La première sensation de Ludwig, quand il se sentit emporter par la frêle machine, fut la terreur. L’abîme immense, béant sous ses pieds, serrait le front du savant et l’entourait de vertiges et de tourbillons. À cette commotion succéda une sorte de fascination perfide. Il se pencha vers la terre, attiré par une force mystérieuse, et il allait s’élancer quand son compagnon lui saisit le bras et le retint. Une fois arraché à ce péril, Ludwig revint tout à fait à lui, s’arma de résolution et se mit à regarder au-dessous de lui avec un sang-froid et une liberté d’esprit dont ne pouvait s’étonner assez l’aéronaute. Rien ne saurait donner une idée des sensations qu’éprouvait le savant. À mesure qu’il s’éloignait de la terre, on aurait dit que son âme se séparait, se dégageait du limon originel et s’affranchissait des liens de son corps. Un bien-être indicible le pénétrait de toutes parts ; une douce chaleur le vivifiait ; sa pensée s’exerçait avec puissance ; il oubliait toutes ses misères, toutes ses souffrances, toutes ses humiliations d’ici-bas. Il était enfin lui-même ! Autour de lui scintillait une sorte de lumière qui ressemblait à des reflets d’opale. Au-dessus de sa tête s’étendait l’immensité de l’azur du ciel. Sous ses pieds s’éloignait la terre et l’horizon se développait lentement et de plus en plus. Les rivières présentaient à la fois leurs sinuosités ; les habitations et les villes semblaient sortir du sein de la terre ; la mer s’étendait au loin comme une vaste draperie de soie, agitée par les vents ; les champs montraient leurs écussons d’or, écartelés de verdure et de pourpre ; les forêts, de leur manteau sombre, couvraient de vastes étendues ; les hommes n’étaient plus que des petits points qui se mouvaient çà et là, vaine et imperceptible poussière ! Et puis aucun bruit, aucun mouvement autour des voyageurs aériens ! Un silence profond, absolu ! non ce silence morne et sombre des solitudes humaines, mais un silence pour ainsi dire mélodieux. Il leur semblait que les sons lointains des mondes célestes allaient arriver jusqu’à leurs oreilles terrestres.
Pendant que Ludwig se recueillait dans ces impressions nouvelles et sublimes, Bitorff, familiarisé avec elles, dirigeait l’aérostat et se livrait à diverses expériences dont il avait réglé le programme avec son compagnon, avant de quitter la terre. Quand ses calculs lui eurent appris qu’ils se trouvaient à 600 mètres, il le dit à Ludwig ; celui-ci tressaillit, car la voix de l’aéronaute éclatait avec une puissance surnaturelle et n’avait plus rien d’humain. Cependant, l’atmosphère commençait à se refroidir. Au bien-être ineffable qu’éprouvait Klopstock succédèrent peu à peu le malaise et les étreintes que l’on éprouve par un temps de vive gelée. La voix de Bitorff perdit sa vibration merveilleuse ; des bourdonnements commencèrent à assourdir leurs oreilles : ils étaient à douze cents mètres.
Dix minutes après, Ludwig crut distinguer un murmure presque inintelligible. Il voulut demander à Bitorff si ce dernier ne venait point de lui adresser la parole. À sa grande surprise, il n’entendit point sa propre voix, et il lui fallut de grands efforts qui fatiguaient sa poitrine et son gosier pour proférer sa question.
« Nous sommes à deux mille mètres au-dessus de la terre, parvint enfin à faire comprendre Bitorff. La dilatation du gaz hydrogène contenu dans le ballon, et qui s’est développé à mesure que nous quittions le sol, a pris maintenant une telle expansion, que je suis obligé d’ouvrir la soupape. Sans cela, l’enveloppe de notre véhicule éclaterait brisée par ces efforts. »
Cependant, un voile épais, semblable à un des brouillards lourds qui parfois, aux temps de dégel, obscurcissent de leur suaire infect toute une ville, se répandait sur la terre et finit par la dérober tout à fait aux yeux des voyageurs. Bientôt de sourds rugissements grondèrent au loin sous le ballon. Il éclata des bruits terribles. De larges éclairs jetèrent leurs ailes de feu à travers ce chaos. Les serpents flamboyants de la foudre s’élancèrent de toutes parts. C’était quelque chose d’effroyable que cette révolution des éléments, vue et entendue par deux hommes que seul soutenait dans l’espace un frêle morceau de taffetas gonflé par un peu d’hydrogène. Bitorff sentit la crainte gagner son cœur ; Ludwig éprouvait une sorte de joie sauvage. Il riait d’un rire étrange ; il battait des mains ; il s’agitait. On eût dit l’esprit des tempêtes au milieu de ses triomphes maudits !
Le ballon montait toujours, toujours, par un mouvement régulier et complètement imperceptible pour ceux qu’il enlevait. L’orage finit par ne plus être qu’un point noir et muet sous leurs pieds. Ce point peu à peu se dissipa et disparut ; la terre se remontra, mais confuse. On distinguait encore, avec une grande attention, les routes semblables à des fils noirâtres et les rivières comme des cheveux d’argent et d’or. Au-dessus des aéronautes, le ciel resplendissait d’une sérénité dont on ne peut avoir d’idée, même sur les plus hautes montagnes. Son azur prit une teinte sombre foncée, et qui se dégradait ensuite, vers les parties inférieures, en teintes verdâtres.
« Quatre mille mètres ! » cria à son compagnon, transi par un froid violent, Bitorff dont la voix commençait à reprendre de la force.
Cette voix éclatait en vibrations assourdissantes, lorsqu’un quart d’heure après il annonça :
« Six mille mètres ! »
On ne voyait plus sur la terre que de grandes masses. Bitorff jeta dans l’espace deux oiseaux qu’il avait emportés dans son ballon. Les pauvres bêtes étendirent les ailes pour prendre leur volée, mais elles tombèrent comme une lourde masse de plomb : l’air trop raréfié ne pouvait pas leur donner d’appui. La respiration de Ludwig devenait plus difficile ; sa poitrine s’oppressait, le froid le glaçait ; et cependant, il se sentait excité par une agitation fébrile. Son cœur battait vite ; sa respiration se hâtait. Les deux oiseaux et un lapin qui restaient encore dans la nacelle furent pris du râle et ne tardèrent point à mourir, faute d’air viable.
« Huit mille mètres, » dit Bitorff.
Sa voix était redevenue sourde et, d’un geste, il montra à Ludwig qu’il ne restait plus rien sous leurs pieds. La terre et les nuages avaient disparu ; l’immensité de l’espace entourait de toutes parts le ballon. Quant au froid, il était intolérable. Leur respiration anhélante pouvait suffire à peine à la conservation de la chaleur animale. Le sang jaillissait des yeux, des narines et des oreilles des deux audacieux ; leurs paroles ne s’entendaient plus. Le ballon, seul objet qui restât à leur vue, semblait prêt à s’anéantir, tant le gaz hydrogène s’en échappait impétueusement. Au-dessous d’eux, le bleu du ciel ; au-dessus, des ténèbres étranges et inconnues à travers lesquelles les astres jetaient une lueur dépouillée de scintillement et qui avait quelque chose de funèbre. Là finissait la nature physique ! Là se trouvaient les barrières imposées par Dieu à l’audace de l’homme !
Le gaz se condensa, et le ballon cessa de monter.
« Maître, dit Bitorff à Klopstock, si nous ne voulons pas mourir, hâtons-nous de descendre vers la terre ! vous le voyez, la main divine a écrit ici en lettres terribles : « Tu n’iras point au-delà… » Mais que faites-vous ? perdez-vous la raison ? Eh ! quoi, vous jetez notre lest ! vous quittez vos vêtements !
– C’est que je veux aller au-delà, s’écria Ludwig avec enthousiasme. Oui, je veux franchir ces barrières imposées à l’homme. Voyez ! le ballon débarrassé de tout lest monte encore ; brisons la nacelle, attachons-nous aux cordages du filet et gagnons le ciel ! »
Il commençait à mettre à exécution ce projet ; Bitorff se précipita vers la soupape et l’ouvrit, malgré les efforts et le désespoir de son compagnon. Le ballon descendit, l’air devint moins froid à mesure qu’arrivaient des atmosphères moins élevées. La terre reparut d’abord sous la forme d’une masse grisâtre et indistincte. Puis elle reprit peu à peu une forme précise. Ses rivières et ses chemins se dessinèrent, les détails reparurent ; les hommes et les animaux grandirent et le ballon toucha enfin le sol à deux lieues environ de Hambourg. Bitorff éclatait en transports de joie ; Ludwig Klopstock pleurait de rage et de désappointement.
« Nous aurions franchi les ténèbres de l’infini ! répéta-t-il à son compagnon.
– Nous aurions péri ! » répliquait ce dernier.
Ludwig, sans prêter la plus légère attention aux transports de la foule qui entourait les deux courageux voyageurs et leur prodiguait des applaudissements, sans répondre aux membres de l’académie de Hambourg, qui le suppliaient de rédiger un mémoire sur ce qu’il avait observé et éprouvé, sans même serrer la main à celui qui avait partagé ses périls, s’éloigna silencieux, remonta à cheval et regagna, sans s’arrêter, la ville d’Altona. Là, il fit de grands achats de toiles gommées, chargea ses emplettes sur la croupe de son cheval, et s’enferma dans sa petite maison d’Oltenzen, dont il ne sortit point durant un mois entier. Personne ne put arriver à lui tant que dura cette retraite ; personne, ni ses garçons de la ferme, ni une députation de l’académie de Hambourg, ni même le pasteur du village. Il ne daigna pas venir leur répondre à travers la porte qu’il refusa d’ouvrir. Sans la promenade qu’il faisait avec sa femme vers la nuit tombante, sans quelques achats d’aliments, on l’eût cru mort dans sa maison.
Je n’ai pas besoin de vous dire que cette mystérieuse retraite donna lieu à bien d’étranges suppositions. Les uns voulaient que Ludwig eût perdu la raison dans son excursion aérienne ; les autres, qu’il se livrât à une œuvre de magie. Cette dernière croyance n’était pas tout à fait invraisemblable, car on finit par apprendre que Klopstock construisait une machine de forme étrange, qui ressemblait à un poisson, armée de grandes rames semblables à des nageoires ; elles se mouvaient au moyen d’une combinaison de rouages à la fois simple et admirable. On en put juger, lorsqu’un matin les habitants d’Oltenzen aperçurent dans les airs Ludwig assis sur ce gros poisson, et qu’il manœuvrait plus aisément qu’un cavalier ne maîtrise un cheval docile. Malgré la violence des vents opposés, il le menait à droite, à gauche, devant, derrière, en haut, en bas. Il finit par redescendre dans sa cour, tellement étroite cependant que les deux bouts de la machine en touchaient les extrémités.
Le pasteur, homme instruit, dans son admiration et au risque d’être indiscret, alla frapper à la porte de Klopstock, et le supplia si vivement d’ouvrir, que le savant se laissa émouvoir. Il introduisit le prêtre dans sa cour. Du premier coup d’œil, il était aisé de voir que Ludwig avait trouvé le secret de diriger les ballons.
« Mon ami, s’écria le ministre, votre nom est immortel ! L’univers entier va le répéter avec enthousiasme ! Quelle gloire sera la vôtre !
– La terre ! la gloire ! répéta Ludwig d’un air dédaigneux. Que m’importe ? C’est le ciel que je veux ! À huit mille mètres, nul n’a pu s’élever. J’irai à vingt mille ! J’irai à deux cent mille ! J’irai près des astres, moi ! J’irai dans les astres ! J’irai au-delà ! J’étudierai la nature. L’immensité et l’inconnu m’appartiennent. J’ai trouvé le moyen de diriger mon aérostat. C’était là un problème facile à résoudre ; mais j’ai fait mieux. Le gaz hydrogène que contient ma machine, maintenant, se dilate ou se concentre à mon gré, sans déperdition. Ces outres contiennent les moyens de me procurer de l’air vital, même là où il devient impossible de respirer. Le froid lui-même, je l’ai vaincu. Il ne pourra rien sur moi. »
Le pasteur restait anéanti devant tant de génie et de démence à la fois.
« Adieu, reprit Ludwig ; voici mon testament. Si j’échoue dans mon entreprise, ou si je ne daigne plus revenir sur la terre, je vous lègue le soin de veiller sur cette pauvre femme ! Adieu ! »
Sans écouter les remontrances du digne ecclésiastique, il monta dans son ballon et il allait s’enlever, quand tout à coup Ebba, qui le regardait faire d’un œil hagard, courut à lui, se cramponna à la machine et s’écria :
« Pas te quitter ! pas te quitter !
– Tu as raison, dit le savant après un moment de réflexion. Viens ; tu partageras ma fortune et mon bonheur ! »
Il la prit ; il l’assit près de lui ; il salua le pasteur et s’envola dans les airs.
Le ministre le vit quelque temps manœuvrer avec aisance sa machine qui finit par s’élever rapidement et qui n’apparut plus bientôt que comme un point noir qui se confondit avec l’azur du ciel. Le digne ecclésiastique attendit avec une grande anxiété le retour de Ludwig Klopstock.
Ludwig Klopstock ne revint jamais !
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(S. Henry Berthoud, « Histoire anecdotique du dix-neuvième siècle : Voyage au ciel, » in La Presse, mardi 2 février 1841 ; in Supplément du Journal des villes et des campagnes, numéro III, jeudi 11 février 1841 ; in Revue des feuilletons, journal littéraire composé de romans, nouvelles, anecdotes historiques, etc., extraits de la presse contemporaine, première année, 1841 ; repris en volume dans les Fantaisies scientifiques de Sam, deuxième série, Paris : Garnier frères, 1861. La nouvelle de S. Henry Berthoud a été reprise en 2012 par Philippe Etuin aux éditions Publie.net)
VOYAGE INTELLECTUEL
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Et les savants se troubleront dans leur science,
et elle leur apparaîtra comme un petit point
noir, quand se lèvera le soleil des intelligences.
(LAMENNAIS)
Vous devez ignorer l’histoire de Ludwig Klopstock, neveu du poète de la Messiade, à moins que vous n’ayez lu dans la Presse du 2 février, un charmant feuilleton d’Henri [sic] Berthoud qu’il intitule Voyage au ciel. Ludwig Klopstock était savant, superlativement savant, ce qui dans le style vulgaire est toujours synonyme de fou. Il fixa quinze jours après Herschell la révolution de Saturne à dix heures trente-deux minutes. Il découvrit la solidification de l’acide carbonique presque en même temps que M. Thilorier. Enfin, débordé par son génie, curieux de visiter les régions inconnues de l’espace, il trouva le secret de diriger les ballons, de respirer dans le vide et de surmonter l’action du froid. Un jour, on le vit manœuvrer sa machine qui, s’élevant avec rapidité, n’apparut plus bientôt que comme un point noir qui se confondit dans l’azur du ciel.
Et Ludwig Klopstock ne revint jamais !
Eh ! bien, Ludwig Klopstock avait un frère appelé Michel, savant comme lui, grand comme lui, sublime comme lui. Michel, à l’âge où les enfants commencent à peine à lire, savait tout ce qu’on apprend au collège. Michel, à dix-huit ans, connaissait toutes les langues et les sciences du monde. Il n’était pas un livre qui lui fût inconnu, pas une langue qui lui fût étrangère. Bientôt, ces lectures incessantes, ces méditations profondes, lui firent entrevoir les nombreux défauts de l’organisation sociale ; il se sentit à l’étroit dans les croyances du catholicisme, et passa tour à tour de Saint-Simon à Fourier, de Mahomet à Confucius, de Socrate à Jupiter.
Les brillantes conceptions de l’esprit humain lui parurent enfin si misérables, les connaissances actuelles si bornées, les bases de la société morale si puériles, qu’il prit un jour ses livres, ses papiers, ses instruments, ses cartes, ses tableaux, et les brûla. Les occupations de sa vie furent désormais changées ; au lieu de lire nuit et jour enfermé dans son cabinet, il établit sa demeure au sommet le plus élevé d’une montagne, et, là, seul, éloigné de toutes les choses du monde, il médita.
Il médita pendant quarante ans. Pendant quarante ans, il n’ouvrit pas un livre, il ne traça pas un mot. Sur chaque jour, il donnait à peine trois heures au sommeil et demeurait le reste du temps immobile dans un vaste fauteuil.
Enfin, ses yeux presque éteints se rallumèrent, sa respiration devint plus facile, son sang, glacé par l’âge et l’inaction, circula plus librement dans ses veines. On eût dit qu’il sortait d’une léthargie profonde. Ses moments d’inspiration devinrent de plus en plus fréquents, et les symptômes qui l’accompagnent de plus en plus remarquables.
Ses yeux brillaient d’un éclat phosphorescent et semblaient pénétrer les profondeurs de l’immensité. Son corps était agité d’une commotion fébrile ; ses artères charriaient avec abondance un sang impétueux ; une chaleur moite et juvénile colorait son visage ordinairement pâle ; ses cheveux crépitaient comme traversés par un courant électrique. Sa voix avait quelque chose d’harmonieux et de céleste :
« La Terre a jeté son manteau de lèpre !
Le couvercle de plomb qui pèse sur la nature humaine va se fondre aux rayons de l’intelligence.
Car le règne de l’intelligence est venu.
Dans un an, dans un mois, dans une heure peut-être, je pourrai faire briller à vos yeux les vérités qui m’éclairent.
Oui, je vois TOUT, je sais TOUT, je possède TOUT ; TOUT, hors le secret de vous initier à mes sublimes découvertes.
Votre grossier langage serait impuissant pour rendre les idées qui m’inspirent. Vos misérables mots, loin de peindre les objets, ne sont que les stupides résultats d’une convention aveugle. Vos phrases incommensurables sont à l’imagination ce qu’est le boulet au galérien, la corde au cerf-volant, le corps à l’âme. Votre fausse et discordante prononciation n’est qu’une abominable psalmodie.
Il me faut, pour me faire comprendre, des mots brillants comme des miroirs, des phrases rapides comme l’éclair, des sons mélodieux comme la lyre d’Orphée.
Il me faut un nouveau langage, et ce langage, dernier objet de mes longues recherches, ce soir peut-être je l’aurai découvert !
Découvert ! découvert ! et le monde est régénéré.
Autant l’infini surpasse le fini, autant l’éternité l’emporte sur le temps, autant aussi l’intelligence est supérieure aux facultés boiteuses qui font de l’homme un être disgracié parmi les êtres :
L’histoire n’est plus un cadre étroit où s’entassent pêle-mêle des erreurs, des systèmes et des mensonges, des faits erronés par la passion, défigurés par l’intérêt ; – c’est un tableau riant, clair, limpide, présentant à la fois le détail et le résumé des choses, dans tous les temps, dans tous lieux.
La science a résolu les problèmes impossibles. Les ballons fendent l’air avec l’adresse et l’agilité des oiseaux. Les climats sont vaincus ; le froid des hivers, la chaleur des étés, sont au pouvoir de l’homme. Le pôle est habité. Le mouvement perpétuel, la trisection de l’angle, la quadrature du cercle, ne sont plus que des jeux d’enfants. L’homme a le secret de communiquer avec les corps célestes. Son intelligence comprend sans effort les rouages les plus minutieux de l’univers.
Les prophéties ne sont plus un mensonge. Par l’observation des courants d’air, par l’étude des variations atmosphériques, l’astronome a trouvé le moyen d’indiquer pour toutes les heures, pour tous les coins du monde, le vent, la pluie, le brouillard ou l’orage.
Fermez vos livres radoteurs, oubliez vos auteurs plagiaires, brûlez vos parodies de bibliothèques, la moindre idée de l’intelligence est plus féconde à elle seule que vos cinquante siècles de laborieuses méditations.
La vérité n’est plus un diamant artistement taillé, dont les mille facettes ont chacune le même éclat ; c’est un rayon ardent, inévitable, infini, qui perce toutes choses comme l’étoile l’obscurité des nuits.
Le domaine du bonheur est lui-même agrandi : ce n’est plus un vague sentiment de joie manifesté par un pli du visage, c’est un délire continu, c’est une extase prolongée, plus vive en ses transports que les plus vives jouissances de l’amour. Et quand arrive le temps de mourir, les ressorts de la vie, au lieu de se briser avec douleur, se détendent mollement. On se couche en souriant, et l’on s’endort au sein de l’éternité – pour renaître demain, fleur ou lumière.
Votre amour impur, tyrannique, incompréhensible, est au véritable amour ce qu’est une feuille d’arbre à la forêt, une goutte d’eau à l’océan, un grain de sable au désert, une minute à l’éternité. »
Il dit. Et bientôt ses yeux brillèrent comme des étoiles, son sang battit à rompre ses artères, ses cheveux pétillèrent sur sa tête, son front grandit et faillit se briser sous l’effort du génie, ses doigts se crispèrent, son corps tout entier trembla d’un frémissement galvanique. Il y avait dans son visage quelque chose d’inspiré ; ses lèvres paraissaient contractées par un sourire céleste. Il se leva tout à coup, prit un bâton et traça sur le sable des signes inconnus, des caractères bizarres ; – « Voilà ! voilà ! murmurait-il en travaillant ; j’y suis ! encore une heure et
La Terre a jeté son manteau de lèpre » –
Les médecins, fatigués d’attendre le retour de cette absence qui se prolongeait indéfiniment, envoyèrent Michel continuer à Charenton son voyage intellectuel ; et, comme son frère Ludwig,
Michel Klopstock ne revint jamais !
CH.
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(in Journal de Seine-et-Marne, feuille littéraire, commerciale, industrielle, d’utilité locale, et non politique, n° 141, samedi 27 mars 1841)
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☞ La nouvelle de Samuel Henry Berthoud a été plagiée en anglais sous la signature de « Francis » et le titre : « The German Student, » dans The World of Fashion, and monthly Magazine of the Courts of London and Paris, vol. 18, n° 207, 1er juin 1841. Elle a été traduite en 2017 sous le titre : « A Heavenward Voyage, » dans l’anthologie de Brian Stableford, Scientific Romance: An International Anthology of Pioneering Science Fiction.
☞ Elle a fait l’objet d’une traduction espagnole par Juan Antonio Almela : « Viage al Celio, anecdota del siglo XIX, escrita en frances por S. Henry Berthoud, y traducida libremente al castellano, » dans la revue Liceo Valenciano, periódico mensual de ciencias, literatura y artes, tome II, n° 3, mars 1842.
☞ Elle est également parue en néerlandais sous le titre : « De Reis naar Den Hemel » et la signature de H. A. W. dans le Nederlandsh Museum [Amsterdam] en 1843 ; puis anonymement sous le titre : « Eene Luchtreis, » en trois livraisons, dans la revue De Vlaamsche School [Anvers], en 1868.
MONSIEUR N
THE GERMAN STUDENT
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VIAGE EL CELIO, ANECDOTA DEL SIGLO XIX,
ESCRITA EN FRANCES POR S. HENRY BERTHOUD, Y TRADUCIDA LIBREMENTE AL CASTELLANO
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DE REIS NAAR DEN HEMEL
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EENE LUCHTREIS
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III
Nous avons laissé notre voyageur en compagnie de son nouveau cicerone, le bon et honnête ouvrier qu’il avait rencontré au banquet patriotique. Nous allons continuer la lecture de la longue lettre qu’il adresse à son ami de Calcutta.
La journée commençait à merveille, cher et honorable ami. Un Paris nouveau se montrait à mes yeux dans toute son originalité pittoresque. Le jeune ouvrier, mon excellent compagnon, me proposa de suivre le boulevard jusqu’à la rue de la Richesse (ci-devant Neuve-Vivienne). Le nom était charmant comme la rue autrefois. Mais là, pas un magasin, pas la plus modeste boutique. Deux grands bazars avaient été ouverts depuis quelques jours, et la foule, du papier à la main, allait s’y pourvoir, non plus selon ses goûts, mais selon ses besoins. Je refusai de les visiter. Une idée fixe me préoccupait : c’était le désir de voir cette banque d’échange depuis si longtemps promise au peuple parisien, et qui devait réaliser les rêves d’une prospérité toujours croissante.
Une foule immense et fort agitée roulait ses vagues sur la place de l’ancienne Bourse et autour du grand bâtiment qui portait à son fronton cette belle inscription en lettres d’or : Probité et prospérité. J’approuvai fort l’inscription. Nous parvînmes à monter l’escalier, et, de la hauteur du péristyle, il me fut aisé d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de la place publique. Le mouvement des affaires s’animait par degrés. C’était une grande confusion de cris et d’annonces ; mais c’était cependant du commerce en pleine activité. Seulement, l’agiotage n’opérait plus sur des fonds publics ou sur des valeurs commerciales ; il opérait sur des marchandises étalées, sur des objets palpables ; abrogeant le signe, le négoce n’admettait plus que la réalité matérielle. Ici, un groupe de sacs de pommes de terre s’échangeait contre un groupe de sacs de haricots, moyennant différence en papier-monnaie. Là, deux citoyens, comme deux boxeurs faisant leurs apprêts, changeaient d’habits mutuellement. Une poignée de mains scellait le marché. Plus loin, une femme portant un gros perroquet sur le doigt offrait cet oiseau à une autre femme, qui lui remettait en échange un caniche tirebouchonné. Chien et oiseau recevaient le baiser d’adieu, et l’affaire était conclue. Je pourrais pousser très loin cette énumération, mais à quoi bon ? La fenêtre est ouverte, la perspective est devant vous… Que l’imagination se donne carrière.
« Est-ce que les affaires se traitent de la même manière, dans l’intérieur du bâtiment ? dis-je à mon compagnon.
– Absolument, citoyen. Seulement, dans les salles de la banque d’échange se réunissent les échangeurs de marchandises plus précieuses.
– Les bijoux, par exemple ? les objets d’art ?
– Oui, citoyen, reprit-il, tels que bottes neuves, étoffes en pièces, cuivres de cuisine, pipes d’écume de mer et autres objets de luxe. Ignorez-vous que l’or et l’argent sont proscrits, et par conséquent toute bijouterie ? Ignorez-vous encore qu’on ne vit pas d’admiration, et qu’une coupe vide ciselée par Benvenuto Cellini ne vaut pas un verre de vin ?
– C’est juste ! répondis-je. Quelle prospérité ! et quel progrès a fait la raison publique ! »
Fort satisfait de la banque d’échange, je me hâtai de prendre la rue de la Richesse pour me rendre au Palais-National. Mon compagnon m’avait annoncé des merveilles ; ce furent des surprises que j’y trouvai. Pas une boutique n’était ouverte, mais en revanche, de distance en distance, à chaque dixième arcade dominant sur le jardin, s’élevait une tribune, une sorte de chaire ronde, et faisant face à un hémicycle formé de chaises. Ces trente ou quarante chaires étaient destinées à autant de professeurs émérites, qui, les jours de beau temps, faisaient des cours gratuits et en plein air.
« Pardieu ! dis-je à mon compagnon, jamais de la vie pareille idée ne serait éclose du cerveau d’un grand-maître de l’Université.
– Convenez, reprit-il, que si l’instruction manque au peuple, ce ne sera pas faute de l’avoir eue sous la main. En vous promenant au Palais-National d’un bout à l’autre du jardin, vous pouvez suivre à la fois un cours de physique, un cours de médecine, un cours d’agriculture, un cours d’histoire, un cours de théologie et bien d’autres.
– De théologie, citoyen ? m’écriai-je ; y pensez-vous ?
– Comment donc ! reprit-il, et les dogmes du socialisme ne constituent-ils pas une théologie et une cosmogonie ? et le dieu de l’Amour animique ? et le dieu Harmonien ? et le dieu Producteur ? pour quoi les comptez-vous ?
– Mais ce sont donc trois dieux ? répondis-je, me souvenant de mon catéchisme.
– Non, me dit-il aussi sérieusement que possible ; mais ce sont trois principes se touchant par chaque extrémité, et par conséquent formant le triangle. La triade ! triados, citoyen.
– Vous avez fait vos études, mon cher peintre décorateur, lui dis-je, et même vos études en socialisme. »
Il me lança un regard expressif et poussa un soupir. Redoutant quelque confidence, et n’ayant pas trop le temps d’écouter des récits intimes ce jour-là, je demandai à ce bon jeune homme si l’heure des cours publics dans le jardin national était arrivée.
« Citoyen, me dit-il, il y a un moyen infaillible de savoir le moment précis où ces cours commencent. Regardez cette foule de promeneurs ; dès que vous la verrez se précipiter vers les guichets de sortie et gagner les rues, vous pourrez vous dire : les trente ou quarante professeurs montent en chaire à l’instant même. »
Nous ne voulûmes pas être témoins de tant d’ingratitude et de futilité de la part des promeneurs, et nous sortîmes du jardin immédiatement. Traversant la Seine sur le pont des Attractions (ci-devant des Saints-Pères), nous arrivâmes au Luxembourg, transformé en ferme et jardin des Harmoniens. Il y avait foule à la promenade, mais une foule silencieuse, respirant le grand air à longs traits comme oppressée d’une idée accablante, d’une sinistre préoccupation. Cette multitude sans animation, sans gaieté, était d’un contraste saisissant avec les diverses tribus d’Harmoniens qui, chantant et travaillant à remuer de la terre et à forger des instruments aratoires, semblaient défier l’improbation publique. Des groupes d’harmonistes parcouraient les ateliers, provoquant par des hymnes à l’attrait du travail. Pourquoi tout ce jardin du Luxembourg remué de fond en comble ? On l’ignorait. Mais surtout, pourquoi cet énorme arsenal d’instruments aratoires, quand on ne possédait pas un champ au-delà des barrières de Paris ? Il y avait un nombre suffisant de charrues pour mettre en culture cent lieues carrées. Mon jeune compagnon me tira d’embarras.
« On aura assez de terrains plus tard, me dit-il ; on s’attend un de ces jours à voir arriver à Paris des députations de tous les départements qui viendront mettre à la disposition des Harmoniens socialistes tout le territoire français. Chaque département deviendra un vaste phalanstère. En attendant, on forge et on reforge de plus belle aux frais de la ville. C’est le travail attrayant !
– Si l’on commençait par tuer l’ours avant de vendre sa peau ! répondis-je ; du reste, l’espérance est une vertu, et ces honnêtes gens font bien de la pratiquer. »
Nous nous éloignâmes de ce séjour de l’harmonie où les chants, les fleurs et les travaux ressemblaient fort à une animation factice, à un labeur sans résultat, à une mission sans but et sans espoir.
« Voulez-vous visiter la grande commune ? me demanda l’ouvrier.
– Qu’y verrons-nous, mon ami ? lui dis-je.
– Des mariages, des banquets, des danses… grande joie, noces et festins toujours.
– Comment, l’Hôtel-de-Ville passe son temps à cela ? Et l’administration, et les bureaux ?…
– Là, comme ailleurs, il n’y a plus un seul commis, reprit le citoyen peintre décorateur. Nous vivons sans ministres, nous pouvons bien exister sans préfet. Un gouvernement provisoire, et qui élabore une constitution, a cela de merveilleux qu’il donne un congé illimité à tous les corps constitués, à toutes les administrations, à tout ce qui gêne et régente. Pendant ce temps-là, tout est illusion et espérance. C’est le beau temps de la grossesse. L’enfant sera beau, charmant et bon, spirituel et heureux comme ses père et mère ! et chacun s’attendrit et chante les louanges du futur nouveau-né. Voilà, citoyen, notre situation intérimaire, avec cette différence cependant que les admirateurs de l’enfant promis à nos destins sont en très petit nombre. Si jamais il sort une constitution du cénacle triadique, elle sera le signal de notre affranchissement. Le sublime nous a sauvés plus d’une fois ; le ridicule pourrait bien nous rendre le même service aujourd’hui. »
Tout en causant de la sorte, nous traversions le ci-devant faubourg Saint-Germain, ou plutôt le désert Saint-Germain, car, en vérité, la solitude habitait ce noble quartier. On se serait cru encore, en voyant tous ces grands hôtels fermés, aux florissantes journées de 93, alors que les plus illustres portes cochères étaient marquées d’une croix rouge. Laissant à gauche le palais de l’Assemblée nationale, magnifique cage sans oiseaux, nous passâmes le pont et mon guide me dit :
« Voilà la place de tous les Peuples. Un jour viendra où tous les peuples enverront leurs mandataires sur cette place pour fraterniser avec le socialisme. Regardez l’obélisque, on l’a doré de la base au sommet, et on l’a surmonté d’une sphère rayonnante. L’obélisque est décrété aujourd’hui centre de l’Univers. C’est de ce point que partiront toutes les voies qui doivent ceinturer le globe. Rome n’avait qu’une borne dorée, au milieu de son Forum, comme point central du monde. De la république socialiste à la république romaine il y a la différence d’un géant monolithe à un pilier. Quant à ces deux fontaines de bronze, apprenez, citoyen, que, d’ici à très peu de temps, l’abondance sera si grande, qu’elles lanceront du vin de Champagne par tous leurs jets, ce qui offrira deux avantages : un très bel effet de mousse d’abord, et puis l’agrément de puiser du vin d’Aï, tant qu’on en voudra boire, dans ces belles vasques et à la barbe de ces tritons. »
Comme le jeune ouvrier me débitait ces choses de l’air le plus sérieux du monde, je ne pus me défendre d’un franc éclat de rire.
« Mon ami, lui dis-je, vous m’avez accompagné avec une obligeance extrême. Me voici dans mon quartier et j’éprouve un regret, c’est de vous quitter. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir avec moi au spectacle ? Nous irions au théâtre de la Nation pour y voir un ballet fameux, dit-on : Le Capital et le Travail.
– C’est un charmant ballet, reprit mon guide ; j’ai contribué à peindre les décorations du troisième acte. Pendant les premières scènes, le Capital, comme un brutal qu’il est, fait fonctionner le Travail ; mais, dans les scènes suivantes, le Travail le lui rend bien, et le Capital, à son tour fort malmené, est obligé de servir et de fonctionner sous une averse de coups de pieds et de coups de bâton. Pour mettre fin à cette querelle, le socialisme descend du ciel et vient harmoniser les deux adversaires. Or, à la dernière représentation, par une maladresse du machiniste, la descente du ciel du socialisme n’a pu avoir lieu. Qu’ont fait le Capital et le Travail qui s’ennuyaient d’attendre ? ils se sont pris mutuellement par le bras et sont allés boire ensemble, en se passant fort bien du socialisme. Les deux acteurs qui ont improvisé cette scène finale ont été demandés à grands cris par le public : la salle était ébranlée par un tonnerre d’applaudissements.
– Ceci me semble d’un bon présage, dis-je à l’ouvrier.
– Et à moi donc, » reprit-il en se frottant les mains.
Il n’y eut pas moyen de déterminer le jeune peintre décorateur à accepter une invitation à dîner et encore moins une partie du spectacle. Il me quitta, mais en me faisant espérer de revenir me voir. Je crus m’apercevoir que cet honnête garçon, absent depuis le matin de son logis, avait hâte d’aller retrouver sa mère et sa sœur, cette douce famille qu’il soutenait autrefois avec le prix de son travail, huit ou dix francs par jour.
*
18 mai 1852.
J’interrompis ma lettre avant-hier, cher et honorable ami, car, au moment où j’écrivais, un bruit formidable gronda dans la rue. C’était le mugissement de la foule. Je me hâtai de descendre, et j’appris que toute la ville était soulevée. Une proclamation insensée venait d’être affichée sur les murs de Paris. Le gouvernement socialiste adressait à la population un appel aux armes pour tenter une sortie, et contraindre la banlieue et les provinces à accepter le régime auquel la capitale s’était soumise.
L’appel aux armes fut très peu goûté. On devina la cause de cette ardeur guerrière qui flamboyait tout à coup. Les Caisses publiques étaient vides d’argent !… Il devenait de toute impossibilité, sans commerce, sans territoire, sans revenus, sans impôt, de continuer à nourrir la population pendant deux jours encore. Les dieux et demi-dieux avaient été trop prodigues de fêtes et de jouissances. Aussi les dieux furent-ils priés de se retirer ; ce qu’ils firent sans bruit, sans le moindre scandale, et comme il convient d’agir quand on est mortel ou immortel bien élevé.
Le peuple a été admirable d’intelligence et de modération, en cette occasion, comme toujours ; tandis que le socialisme s’esquivait de son mieux de tous les postes qu’il occupait dans la ville, lui, le digne et grand peuple, se rendait aux barrières, un drapeau et des rameaux verts à la main ; il allait conjurer ses amis extra muros de rentrer dans une ville qui venait de s’éveiller, pour ainsi dire, après un lourd sommeil, et qui venait de congédier bien des gens nuisibles à la paix du ménage. L’appel fut entendu avec enthousiasme. On s’embrassa fraternellement, et, le soir même, plus de quarante mille personnes, qui avaient quitté Paris pour la banlieue, rentraient gaiement dans leur foyer.
Le gouvernement régulier est rétabli, et toute la France saura, dans quelques jours, que Paris, guéri à tout jamais de la fièvre chaude du socialisme, jouira désormais de la plus florissante santé. Ville charmante toujours, et heureuse entre toutes les villes, pour peu qu’elle veuille respecter son propre bonheur !
Voilà donc, cher et honorable ami, la liquidation complète et la fuite de l’école socialiste.
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Quant à nous, parmi les détails donnés par la lettre en question, nous avons remarqué avec bonheur que le gouvernement régulier avait rendu à notre Français-Indien la somme qu’il avait échangée contre du papier-monnaie. C’était juste, puisque les bons de caisse et de circulation avaient été mis à néant.
En outre, nous terminerons par une réflexion contenue dans cette même lettre, à propos de l’échauffourée de 1852 : « Comédie jouée par la folie au bénéfice de la raison, de l’intelligence et de l’ordre. »
FIN
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(Jules de Saint-Félix, in Le Constitutionnel, journal politique, littéraire, universel, n° 112, dimanche 22 avril 1849 ; Alfred Kubin, « Back to the Womb » [Retour à l’utérus], c. 1904, et « Unser aller Lutter Erde » [Notre Mère à tous, la Terre], encres lithographiques et lavis sur papier cadastre, 1901)
« Au feu ! au feu ! Ta dra ta, ta dra ta… Amenez les pompes… Déroulez le boyau !… Par file à droite par la rue de Choignes, du côté de mon oncle Leboursouflé !… »
Voilà par quelle agréable cacophonie je fus réveillé l’autre nuit. Je mis le nez à la fenêtre, car vous pensez que, par ces nuits fraîches, il ne fait pas bon y aventurer plus. Et je crus voir ce spectacle que vous connaissez tous : une pompe, deux pompes lancées à fond de train et émaillées de casques de cuivre sous lesquels on devine des pompiers. Puis le dévidoir avec les boyaux des pompiers. .. vous savez, ces kilomètres de boyaux qui servent à aspirer l’eau à distance.
Mais quel ne fut pas mon étonnement en ne voyant ni chevaux à la voiture, ni pompiers, ni boyaux ! Ah çà ! me dis-je stupéfait, le retard de ces pompiers justifierait-il le refrain populaire de Bay-Rangé mis en musique par Vague-Nair :
Quand ces beaux pompiers vont à l’exercice,
Ils embrassent leurs femmes, leurs mères et leurs fils…
Et pour un pompier… savez-vous ? qui trop embrasse, mal éteint !
Je voulus en avoir le cœur net et je courus sur le lieu du sinistre. Les pompes y étaient déjà et fonctionnaient avec ardeur. Mais elles étaient seules. Pas de foule, pas de bruit, pas de pompiers. Un désert, quoi ! Un désert avec deux ennemis luttant silencieusement : le feu et les pompes. Encore dans un désert voit-on quelquefois un chameau ; mais là, pas un cha… pardon ! Nous étions deux : moi et le mécanicien des pompes à électricité. Car c’étaient des pompes mues par l’électricité.
Vivement intrigué, je m’approchai de l’unique bipède vers qui je pus me renseigner et je lui demandai ce que tout cela signifiait :
« Comment ! me dit-il, vous êtes aussi peu au courant des inventions modernes ? Sortez-vous de la Lune ou de Fouilly-les-Oies ? Ne savez-vous pas que les incendies se combattent au moyen de l’électricité ? »
Et comme, d’étonnement, j’ouvrais des yeux grands comme ceux de Cornélius Herz quand on lui apprit qu’il était malade :
« Eh oui ! reprit-il, l’avertissement, la mise en batterie, l’extinction, tout se règle automatiquement. Ainsi, tout à l’heure, un courant électrique m’a averti, au poste, qu’un incendie se déclarait. Ce courant est produit par des fils qui, passant dans toutes les charpentes de toutes les maisons, sont actionnés par une forte pile. Au moyen d’une combinaison ingénieuse que je ne vous révélerai pas (car l’inventeur, méprisant les anciens brevets, a juré d’en flanquer une… une pile électrique à celui qui la dévoilerait), au moyen de cette combinaison, dis-je, la flamme attaquant une boiserie met la pile en activité et nous sommes avertis, puisque tous ces fils sont réunis au bureau central. Quand je dis avertis, c’est une façon de parler, car l’électricité n’attend pas notre bon plaisir pour porter les secours. Le même courant me réveille, car je dors tout habillé sur ce petit lit que vous voyez à l’arrière de la pompe ; il met en action les piles de la pompe. Celle-ci, sortant du hangar, est lancée dans la direction du sinistre. Elle ne se trompe pas de route, car les fils suivant toujours les rues, elle est guidée par le courant de celui qui a donné le signal. Quand elle est arrivée sur les lieux, la force qui la poussait en avant se transforme en une autre qui refoule le liquide dans le corps de pompe et dans les tuyaux. Je suis là simplement pour alimenter les piles et pour réparer les petites avaries qui pourraient se produire.
– C’est fort bien disposé !… Mais vous ne pouvez tout de même pas vous passer de pompiers, car j’en vois sur les toits voisins. Vous ne pouvez faire seul le service de mécanicien…
– Électricien ! rectifia-t-il… inventeur du fil téléphonique à relier Chaumont avec les contrées les plus éloignées, avec Prez-sous-la Serpette, Colombay-les-quatre-cents-Cloches, Champlitte-au-Taureau, etc., inventeur de la bobine à faire pousser des cheveux sur celle de ceux qui n’en ont plus… inventeur de l’huile parafinée Decoude pour assouplir les belles-mères… membre actif de l’Académie des sciences de Brottes-la-Superbe, décoré de l’Ordre Moral, de plusieurs médailles étrangères et autres…
– Mes compliments ! cher Monsieur, m’exclamai-je ébaubi, en me faisant tout petit… Mais comment se fait-il que vous êtes…
– … Simple électricien de pompes à incendie ? n’est-ce pas ? car je devine votre pensée. Eh ! mais ne croyez-vous pas qu’il faille de l’habileté, du savoir, du talent, dirais-je si je ne craignais de paraître peu modeste … oui, du talent pour diriger une équipe de travailleurs comme ceux-ci ?…
– Quels travailleurs ?…
– Eh ! ces automates que vous voyez dirigeant le jet des lances, sapant les poutres, abattant les pans de murs…
– Ce ne sont donc pas des pompiers en chair et en os ?…
– Des pompiers !… fit-il, en me regardant d’un air qui me fit regretter ce que je venais d’avancer. Des pompiers !… Ce sont des extincto-électrico-réfracto-autoandréas en acier réfractaire dont les membres sont mus par l’électricité de la pompe. On peut les aventurer jusqu’au milieu des flammes. Il n’y a pas de danger qu’ils laissent des veuves. Un coup de marteau sur un tibia tordu par le feu, une vis à replacer entre les deux épaules, et voilà un extincto-électrico-réfracto-autoandréas raccommodé. Ils font d’ailleurs convenablement leur service et on n’a pas à les décorer pour faits d’éclat… »
En effet, je les voyais aller, venir au gré de l’électricien qui les réglait au moyen de manettes disposées sur un cadran.
« Mais, hasardai-je, d’où provient cette odeur exquise dont je me sens enveloppé depuis quelques instants ?
– C’est du liquide de la pompe.
– De l’eau parfumée ?…
– De l’eau !… Quel vieux jeu !… Quelquefois, cependant, on l’emploie quand l’incendie est immense ou que l’on est pris au dépourvu. Alors, dans ce cas, on fixe au volant de la pompe une large courroie sur laquelle sont disposées de petites hottes comme dans les dragues ; la courroie plonge dans la rivière ou dans le puits voisin et déverse son contenu dans le récipient. C’est ainsi qu’on a supprimé l’antique chaîne où des gens, appréhendés au collet et grelottants, devaient se passer, pendant de longues heures, des seaux grands comme des dés à coudre et dont, d’ailleurs, ils se renversaient consciencieusement la moitié sur les pieds. Aujourd’hui, on emploie un liquide analogue à celui des grenades Labbé. Toutefois, pour supprimer l’odeur âcre de fumée et de bois éteint, on y mêle de l’eau de Cologne ou de l’héliotrope. Mais (je peux bien vous confier cela, puisque vous vous intéressez à ces découvertes) il n’y a pas toujours des hommes aussi consciencieux et aussi probes que moi : quelques-uns de mes collègues gardent pour eux les parfums de prix que l’on distribue à cet effet, et les remplacent par une vulgaire lavasse. Ainsi, au dernier incendie où nous étions plusieurs, il m’est venu à la gorge une odeur de musc ambré ; ça m’est resté sur le cœur et je n’ai pas pu dîner…
– Pauvre homme ! ne pus-je m’empêcher de m’écrier.
– Excusez-moi un instant. Il faut que je mette en mouvement ce grappin de sauvetage, car je vois là-haut un vieillard qui s’est laissé bloquer au troisième… Je vois que vous me regardez curieusement. Eh bien, voyez cette longue tige articulée terminée par une griffe rembourrée : on la lance au 2e, au 3e, au 4e étage ; elle saisit l’infortuné et, se repliant, le dépose en lieu sûr. Par ce moyen, on supprime les sauvetages périlleux, on évite l’émotion aux spectateurs s’il y en a, on n’entend plus les femmes sensibles jeter des cris perçants en s’évanouissant de terreur, et l’on évite aux cuisinières sentimentales le souci d’avoir de la reconnaissance pour le pompier intrépide qui les a sauvées des mansardes.
– Et le mobilier ?… Ce sont encore ces grilles articulées qui le sauvent ?
– Oh là là !… la bonne plaisanterie ! Croyez-vous qu’on s’en occupe, puisque tout, dans un ménage, est assuré, depuis les meubles jusqu’à la couronne d’oranger de la femme, jusqu’au clysopompe. On laisse brûler et les assurances paient les dégâts.
– Ça doit bien grever leur capital ?
– Non ! Elles s’en tirent en louant à la réclame la lueur des incendies.
– !!!?
– Voici : l’incendie éclaire les nuages au-dessus de lui. La compagnie d’assurances fait payer le droit d’inscrire, par projection, des réclames commerciales sur ces nuages. Tenez, levez la tête et lisez : Société anonyme de nivellement de la butte de Langres, capital… Ah ! les chiffres sont mal formés, on ne peut lire le nombre. Et à côté : Grande chasse à courre dans le bois de Saint-Roch. Vous voyez, c’est pratique… Rien d’ailleurs n’est perdu : les cendres sont vendues pour fertiliser les endroits arides. C’est grâce à ce procédé que les mamelons caillouteux du Château-Paillot et du Val-Barizien sont devenus ces serres et jardins de plaisance où la fine fleur des petits pois de Maladière-la-Plaisante va cueillir des fleurs de magnolias en place du muguet d’autrefois.
– C’est vraiment admirable… Mais c’est un peu froid, cet incendie !… Il manque la foule.
– Ah ! oui, vous voudriez une masse hurlante, trépignante, où les jeunes gens trouvent prétexte à pincer la taille à leurs voisines ? Vous regrettez les soldats dont la baïonnette au bout du canon contribuait puissamment peut-être à éteindre les flammes. Vous regrettez l’espèce de secousse fébrile que, dit-on, ces genres de spectacles donnaient. Croyez-moi, c’était bon pour autrefois !…
– Autrefois ?…
– Oui, autrefois… au siècle dernier, vers 189…
– Vers 189… ! Mais en quelle année sommes-nous donc ?
– Ah çà ! rêvez-vous ?… ou vous moquez-vous de moi ?… Comme si vous ne saviez pas que nous sommes à la fin du vingt-et-unième siècle…
– Du vingt et… !! »
Je fis un tel bond d’ahurissement que… je piquai en bas de mon lit le plus beau plongeon que jamais nageur eût exécuté. Oui… j’avais rêvé en entendant le tocsin et les clairons des pompiers. C’est dommage, n’est-ce pas ?
Après tout, si quelqu’un de mes lecteurs veut exploiter ces idées novatrices qu’un autre que moi n’hésiterait pas à qualifier de géniales, il peut venir me trouver. Je suis visible à mon bureau tous les jours, de neuf heures du soir à quatre heures du matin, les jours de lune exceptés.

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(Jean-Jules Paverne, « Variété fantaisiste, » in Le Petit Champenois et l’Union de la Haute-Marne, journal quotidien démocratique régional, n° 907, lundi 20 avril 1896)