MOIN
 

Il y avait jadis un poète ; tous devinaient qu’il était poète à voir de loin son chapeau noir à larges bords, ses lunettes, ses longs cheveux qui lui tombaient sur les épaules, sa veste de velours brun, sa cravate nouée en papillon et le gros rouleau de papier qu’il tenait sous le bras. Ce rouleau ne contenait que des vers. Quelquefois le poète les lisait, à haute voix, à ses connaissances, mais alors il ne permettait à personne de chuchoter, de se moucher, d’éternuer ou de tousser. Si quelqu’un levait le doigt pour se gratter le nez, il lui décochait par-dessus ses lunettes un regard si irrité, que l’imprudent se recroquevillait et se cachait derrière de dos de la personne assise devant lui.

Le poète avait une maisonnette et, un jardinet consistant tout bonnement en une allée bordée de bouleaux. Il avait également beaucoup d’oiseaux de diverses espèces des serins, des canaris, des sansonnets, des fauvettes, des ortolans, des merles, des becs-croisés, des roitelets, des mésanges et encore d’autres, sans compter les pies et un perroquet. Le poète s’occupait d’eux tendrement. Ses amis disaient : « Comme il aime ses oiseaux ! Quel bon cœur il a ! »

L’hiver, les cages des oiseaux étaient posées sur les fenêtres pour avoir plus de lumière. En été, pendant les beaux jours, il les portait dans le jardin, et les accrochait aux branches tout le long de l’allée. « Que mes petites bêtes se réjouissent à l’air frais du soleil et de la verdure, » pensait-il. Et lui-même se promenait dans l’allée, admirant ses « petits amis emplumés. » C’est ainsi qu’il appelait ses oiseaux, quand il les montrait avec fierté à ses connaissances.

Par une belle journée de juillet, il mit ses petits amis emplumés sur les branches parfumées, parmi la verdure brillante et agitée ; il marchait dans l’allée, écoutant ses oiseaux siffler, gazouiller et pépier. Puis il s’assit sur un banc vert, et s’absorba dans ses réflexions. Il lui fallait trouver une rime au mot.

Il lui prit envie de fumer, et il mit la main gauche dans sa poche pour prendre son porte-cigarettes ; ce geste le força à se tourner un peu de ce côté. Et soudain un spectacle inattendu l’effraya et lui fit même pousser un léger cri. Assis tout près de lui, sur le banc, un vénérable petit vieillard voûté le regardait paisiblement. Il portait, un vieux manteau gris aux manches flottantes à l’ancienne mode, et, sur la tête, une vieille chose, grise et surannée ornée d’un gland, une sorte de capuchon ou de bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. De ce bonnet émergeait un minuscule visage, tout sillonné de rides entrecroisées, plutôt bienveillant que mauvais, et presque chauve de vieillesse. De çà de là apparaissaient quelques mèches blanches clairsemées. Son nez s’abaissait en crochet à la rencontre de son menton en galoche, et, entre eux, s’affaissait sa bouche édentée. Mais ses yeux étaient, brillants, perçants et vifs comme ceux d’un moineau, et autour des lèvres se jouait un sourire affable, un peu rusé.

 

*
 

« Pardon, je vous dérange ? » dit le vieillard. Sa voix était faible, grêle et sourde. « Je suis fatigué, alors je me suis dit, je vais m’asseoir et me reposer.

– Eh bien ! reposez-vous, permit le poète, pas trop aimablement. Vous n’userez pas la place. »

Le vieillard se mit à rire de dessous son capuchon. Son rire faible, mais très agréable, donnait, à son visage une bonté et un charme délicieux.

« Hé ! hé ! hé ! Comme vous vous exprimez d’un ton âpre. La jeunesse d’aujourd’hui n’a pas froid aux yeux.

– Oui, il ne faut pas se frotter à nous, dit l’écrivain, et il alluma son allumette. Désirez-vous fumer ? »

De sa petite main maigrelette, le vieillard repoussa la fumée et répondit poliment :

« Je vous remercie, je n’ai pas l’habitude. Je ne vois pas le sens de cette occupation. »

Le poète tourna sur lui son œil gauche.

« Mais comment avez-vous fait pour venir ici si doucement, je ne vous ai pas entendu ?

– Regardez donc, je suis si léger. Presque une ombre. Vous étiez en train de rêver, vous planiez dans les nuages. Pardonnez-moi ma question indiscrète. Vous êtes poète ?

– Hum !… Et quand ce serait ? dit le poète, enlevant son chapeau et secouant ses longs cheveux.

– Ah ! ah ! ah ! une noble occupation. » Le petit vieux leva la tête et examina, sans hâte les arbres. « Qu’est-ce que vous avez là ? Des oiseaux ?

– Des éléphants ! » dit le poète.

Le vieux eut de nouveau un joli rire.

« Hé ! hé ! hé ! vous avez l’esprit ingénieux. Des éléphants ! Évidemment, comme chacun voit que ce sont des oiseaux, ma question était naïve et oiseuse.

– Ça se pourrait, » approuva l’écrivain.

Tous deux se turent. Le poète, ayant aspiré la fumée, s’efforçait de la rejeter par les narines en allongeant la lèvre inférieure. Le petit vieux toussotait avec hésitation comme s’il se préparait à dire quelque chose. Au bout d’une minute, il demanda avec la même courtoisie :

« Hé… et alors… pour ainsi dire… vous les tenez dans les cages ?

– Non, dans des aquariums. »

Un rire si violent secoua le petit vieux, que le gland de son capuchon oscilla de tous côtés.

« Hé ! hé ! hé !.. Quelle verte réplique !.. Vous avez la langue bien pendue.

– C’est le métier qui veut ça, bourdonna le poète de sa voix de basse.

– Tous mes compliments, » confirma le vieillard, et soudain, cessant de sourire, il dit sérieusement, presque sévèrement : « Permettez-moi de vous demander… pourvu que cela ne vous dérange, ni ne vous offense…

– Allez-y ! De toute façon je n’ai rien à faire.

– Eh bien, laissez-moi vous demander si, à votre avis, l’oiseau se sent à l’aise dans une cage ? Comprenez-moi, je ne parle ni d’une poule, ni d’une dinde, mais d’un oiseau des bois ou des champs… Est-ce sa place dans une cage ? Surtout par un temps si admirable ? »
 
MOIN-2
 

Le poète parut légèrement offensé et coula sur son voisin un regard sévère et méfiant.

« Demandez-le-lui plutôt vous-même.

– C’est ce que j’ai fait, rétorqua le vieil homme avec un grand sérieux. Je l’ai questionné et je sais qu’il s’ennuie fort en cage. Il y étouffe, il y souffre le martyre.

– Il s’y habituera.

– L’homme aussi, dit-on, s’habitue à la prison. Mais que de souffrances jusque-là ! »

Le poète plissa le nez.

« Dites donc. Un homme n’est pas un oiseau. »

Le vieillard hocha doucement la tête.

« Cela dépend quel oiseau. Il y en a qui ne peuvent vivre en captivité. Prenez, par exemple, un simple moineau. Combien de kilomètres, selon vous, parcourt-il chaque jour en volant ? Pas moins de cinq cents, sinon davantage. L’homme, qui est mille fois plus gros, fait une moyenne de cinq à dix kilomètres par jour. Et encore l’homme se meut-il seulement en longueur et en largeur, tandis que le moineau se meut encore dans la troisième dimension : la hauteur ; en quelques secondes, il dépasse le clocher. Maintenant, dites-moi, combien de fois la captivité doit être plus pénible à l’oiseau qu’à l’homme ? En effet, si l’on murait un homme dans un caveau de pierre en ne lui laissant qu’une ouverture pour respirer et manger, même alors il serait mille fois moins à l’étroit qu’un moineau en cage. Voilà pourquoi beaucoup d’oiseaux périssent en captivité. Les hirondelles, les alouettes, ainsi que les moineaux.

– C’est vrai, acquiesça maussadement le poète, j’ai essayé d’élever des moineaux. Ils ne s’acclimatent pas, se heurtent sans cesse aux barreaux, refusent de boire et de manger, et le lendemain matin, on les trouve sur le dos, les pattes crispées… C’est fini.

– Vous avez souvent essayé ? demanda le vieillard sur un ton de compassion, comme s’il plaignait, non les moineaux, mais le poète.

– Comment vous dire… Quatre fois…

– Quatre fois ! Il y en a donc trois qui sont morts pour rien, n’est-il pas vrai ?
 

*
 

Le poète ne répondit pas, mais il regarda encore furtivement à gauche et, chose bizarre, il éprouva soudain un sentiment d’alarme et de tristesse. Le vieillard, sans y prendre garde, poursuivit gravement :

« Laissons le moineau de côté. Tout le monde sait comme il est vif, querelleur et volontaire. Mais les caractères, varient aussi bien chez les oiseaux que chez les personnes. Il y a des gens qui, sous l’impression d’une injustice, sortiront leur couteau et, fous de douleur, crieront et se battront jusqu’à la mort. Un autre dissimulera sa douleur, souffrira toute sa vie en silence, et dépérira et se consumera jusqu’à ce qu’il s’étiole et s’éteigne. Il y a des oiseaux comme ça… Doux et tranquilles… Ils font encore plus pitié.

– Pourtant ils chantent dans leur cage, essaya d’objecter le poète.

– Peut-on comparer, mon cher, leurs chants en cage à ceux qu’ils font entendre en liberté ? Ce n’est que plainte et angoisse. Il faut savoir distinguer.

– Et vous, vous savez ? demanda ironiquement le poète.

– Oui. je sais, répondit le vieillard avec tant d’assurance que le poète le crut sur-le-champ. Je connais très bien la langue des oiseaux. Par exemple, regardez cette cage où se trouve un chardonneret ; maintenant, un moineau est perché dessus, ils conversent ensemble. Le pierrot, toujours taquin et railleur, demande : « Eh bien ! tu es prisonnier, bêta ? » Et le chardonneret de lui répondre : « Oui, frère moineau, je suis prisonnier depuis une éternité : ne connaîtrais-tu pas un secret pour s’envoler ? –  Non, frère chardonneret, je n’en connais pas ; reste là, mon bon, je n’ai pas de temps à perdre. » Voyez, il s’est envolé et bonsoir. Quels égoïstes, ces moineaux !

– Vos paroles sont étranges, » dit le poète en souriant de travers.

Il se sentait envahir par une inquiétude sourde et pénible, et voulut se rassurer en affectant un air dégagé.

« On dirait que vous avez l’esprit dérangé. Et d’abord, qui êtes-vous ?

– Je suis un magicien, » répondit le vieillard, tranquillement et gravement.

Le poète fit un pas en arrière. Il eut peur. Ce vieillard au costume si étrange ne se serait-il pas échappé d’un asile d’aliénés ? Mais il essaya de se calmer en plaisantant de nouveau.

« Magicien ? Alors vous savez peut-être extraire des rubans de votre bouche, avaler de l’étoupe enflammée, casser une montre dans un chapeau, puis en exhiber une poêle avec une omelette, ou un vase avec des poissons rouges, ou bien vous êtes un avaleur de sabres, et naturellement le prestidigitateur du Shah de Perse, décoré de l’ordre du Lion et du Soleil ?

– Ah ! pas du tout, répliqua modestement le vieillard. Je vous répète, je ne suis qu’un magicien et non un faiseur de tours. D’ailleurs, un des plus humbles. Je suis le roi des moineaux.

– Dois-je le croire ?

– Comme il vous plaira. Vous pouvez le croire ou non. Croyez-le plutôt. Et vous feriez bien de ne plus tenir d’oiseaux en cage. »

Il semblait au poète qu’une fine toile d’araignée lui entourait la tête en la chatouillant. Involontairement, il se passa la main sur le front et dans les cheveux.

« C’est bon, dit-il, essayant toujours de se ressaisir. Si vous faites un miracle en ma présence, et me prouvez par là que vous êtes vraiment un magicien, je donnerai la liberté à tous mes oiseaux devant vous.

– Souvenez-vous de ce que vous venez de dire, et ne revenez pas ensuite sur votre parole. »

Il regardait maintenant le poète dans les yeux, et son regard était sévère et perçant.

« Donnez-moi la main. »

Le poète tendit sa main gauche, et elle lui parut froide et humide, une fois serrée dans les petites mains sèches du vieillard, qui dégageaient des oncles chaudes et vibrantes.

« Regardez, continua le vieillard, d’une voix affable, mais impérieuse. J’ai un ruban magique dans les mains, je vais l’enrouler autour de deux de vos doigts, le majeur et le petit. »

Le poète regarda. Dans ses doigts frêles, le vieillard tenait en effet un morceau de ruban, vieux, sale, presque noirci par le temps. Des points dorés y brillaient par places. Il était difficile de savoir si s’était un morceau de vieux brocart, ou une étoffe brodée de cannetille. Le poète vit d’un air mécontent que sa jambe gauche était prise d’un léger tremblement et que son talon commençait à battre le gravier de l’allée.

« N’ayez pas peur, dit doucement le vieillard, je ne vous ferai pas de mal ; je suis de l’espèce des bons magiciens. Maintenant je vais prononcer un seul mot. Préparez-vous. »

Et il dit tout à fait tranquillement :

« Tsvirk. »
 

*
 

Vous connaissez tous le cinéma, et ses brusques changements de tableaux. Vous avez devant les yeux une mer agitée, et le pont d’un navire en péril ; soudain, sans aucune transition, instantanément, vous vous trouvez dans la salle d’un magnifique palais. Même chose advint au poète. À peine le magicien avait-il prononcé son mot magique que le poète fut projeté à la cime d’un arbre énorme, tel qu’il n’en exista jamais de pareil sur la terre. Un épais feuillage l’entourait, aux feuilles de la grandeur d’une porte, et le poète lui-même se trouvait si serré dans une étroite cage en fer qu’il lui fallait rester accroupi, les genoux aux dents. À une grande profondeur, il pouvait distinguer sa propre maisonnette et l’allée devenues soudain minuscules. Autour de lui évoluaient des oiseaux, ceux-là même que le pauvre poète aimait tant et comprenait si bien ; seulement ils étaient d’une grandeur stupéfiante et vraiment fabuleuse. Ainsi, le roitelet avait la taille d’un vieux bélier, le chardonneret, d’un petit cheval, le merle, d’un éléphant, et le pigeon qui volait alentour avait les dimensions d’un grand dirigeable. Tous les oiseaux, en passant à côté de la cage où était le poète, l’effleuraient continuellement de leurs ailes, ce qui la faisait osciller dans tous les sens, tel un navire pendant un ouragan. Le poète sentit sa tête tourner et ses yeux devenir verdâtres. Un moineau gigantesque vint se percher sur le sommet de la cage, lui masquant la lumière du soleil.
 
MOIN-1
 

« Eh bien, tu es prisonnier ? » lui demanda-t-il.

Le poète ne s’étonna même pas de comprendre la langue des moineaux.

« Hélas! oui, frère moineau, gémit-il. Si tu savais comme j’en ai plein le dos !

– Ça ne fait rien, tu t’y habitueras avec le temps, » cria malicieusement le moineau, et prrrout ! il s’envola comme une flèche.

Ensuite, un merle moqueur au plumage noir se percha sur la branche voisine et, se balançant légèrement, se mit à dire les vers suivants :
 

Il était une fois un poète peu sage
Qui raffolait des oiseaux.
Il les mettait en cage
Et les accrochait aux rameaux.
 

Le poète non seulement comprit le merle, mais, malgré la nausée qu’il éprouvait, eut la force de penser : «Ces vers ne sont pas fameux, ils n’ont pas le même nombre de syllabes et l’idée n’est pas spirituelle. »

Mais, au même instant, un sansonnet gigantesque se posa lourdement, à côté du merle, sur la cage qui ploya et oscilla fortement. Il piailla d’une voix assourdissante :
 

Mais survint un affreux moment
Où le poète impertinent
Se trouva pris en cage
Dans le vert feuillage.
 

« Eh bien ! quoi ? Sont-ils bons ? demanda le sansonnet avec suffisance, promenant les yeux autour de lui.

– Bravo bravo ! C’est superbe ! Bis ! s’écrièrent les autres oiseaux, petits et grands.

– Permettez  ! cria le merle indigné. Cette chanson m’appartient et il me l’a escamotée avec l’insolence propre à sa race. »

Une dispute s’éleva entre les oiseaux, mais le poète ne pouvait déjà plus s’y intéresser, car son état s’était aggravé : il ressentait pire que le mal de mer et les sarcasmes des oiseaux.
 

*
 

Il trouvait le temps effroyablement long ; une seconde lui paraissait une semaine ; une minute, une année entière, et une heure, sans doute tout un siècle. En esprit, il savait par exemple que, pour une mésange, sauter d’un rameau à l’autre, c’était l’affaire d’une seconde, mais il lui semblait que ce saut n’aurait pas de fin. Et, première conséquence de ce phénomène étrange, le poète éprouvait une faim intolérable.

« Comme j’ai faim ! » s’écria-t-il plaintivement, comme s’il allait pleurer.

Un corbeau se trouva tout à coup à ses côtés (nous ne parlerons pas de sa grandeur ; que le lecteur se l’imagine !). Il tenait dans son bec un grand cuisseau de veau rôti et déjà bien rongé, mais il y restait pour le poète pas mal de nerfs et de tendons.

« Reconnais devant tout le monde, dit le corbeau, que tu es un méchant homme et je te nourrirai. »

Le poète s’écria aussitôt docilement :

« Je suis un méchant homme, méchant, méchant !

– C’est vrai, » dit le corbeau, et il lui tendit l’os à travers les barreaux.

Le poète se jeta gloutonnement sur le veau, mais à peine l’avait-il rongé entièrement que les jours et les semaines s’allongèrent. Il éprouvait une soif ardente, mais déjà un perroquet était perché sur une branche, tenant un seau d’eau dans son bec, et disant :

« Dis à haute voix que tu es un poète imbécile, et je te donnerai à boire. »

Et de nouveau, le poète s’écria avec plaisir :

« Poète imbécile, poète imbécile !

– C’est tout à fait vrai ; excellemment dit ! » reprirent en chœur les autres oiseaux, et le perroquet, tenant sa promesse, lui donna à boire de l’eau du seau où surnageaient des balles de grains et de petites boules blanches.

Mais un mois s’écoula et le poète avait grande envie de fumer. Survint une pie, voleuse notoire ; elle dit, un œil regardant au loin :

« J’aperçois tout là-bas, sur la route, un bout de cigare qu’un homme a jeté. Je puis te l’apporter, mais pendant que je volerai, et jusqu’à mon retour, crie tout le temps  : « J’ai ce que je mérite. »

« J’ai ce que je mérite, j’ai ce que je mérite ! » dit joyeusement en mesure le poète. Et la pie lui apporta le mégot d’un méchant cigare ; il était tout petit, humide de salive, mais il brûlait encore et le poète le fuma avec délices.

Il s’écoula encore un temps infini. Le poète ne voulait plus ni boire, ni manger, ni fumer. Il avait compris soudain que tous ces désirs étaient futiles, mesquins et vains, devant le sentiment de la captivité.

« Depuis combien d’années suis-je en cage ? pensait-il, et combien de siècles devrai-je y rester encore ? »

Alors il se mit à pleurer amèrement, essuyant ses larmes à son genou, car il était accroupi, immobilisé, heurtait de la tête les barreaux de fer et sanglotait :

« Mes chers, mes bons amis, rendez-moi la liberté.

– Tu es toujours prisonnier ? demanda d’en haut le moineau.

– Oui, petit moineau, je suis toujours prisonnier et je ne verrai pas la fin de ma captivité. Ne connaîtrais-tu pas, petit camarade gris, un secret quelconque pour sortir de cette cage ?

– Je connais un secret, répondit le moineau. Prononce seulement ces mots : « Je ne le ferai plus jamais ! »

Et le poète s’écria à haute voix, de toute son âme, de tout son cœur : « Je ne le ferai plus jamais ! »
 

*
 

Et de nouveau, cela se passa comme au cinéma.

À peine le moineau eut-il dit : « Tsvirk ! » qu’aussitôt, sans retard, le poète se retrouva sur le petit banc vert. Au-dessus de sa tête, sur deux rangées, les cages étaient suspendues aux branches des bouleaux, mais le petit vieux n’était plus là ; il avait disparu.

« Qu’est-ce que cela : songe, divagation, délire ? » pensa le poète. Mais il regarda sa main et vit que le vieux ruban noirci était resté enroulé autour de ses deux doigts.

« Je ne crois pas aux miracles, se dit le poète, et toute cette histoire n’est qu’un rêve. D’où vient ce ruban ? Mais c’est égal, j’ai maintenant pitié des oiseaux. Je leur donnerai la liberté avant qu’il ne m’arrive quelque pire aventure. »

Il se leva et se mit à ouvrir les cages les unes après les autres. Quelques oiseaux s’envolèrent impétueusement ; les autres, comme s’ils ne croyaient pas à leur bonheur et soupçonnaient quelque piège, hésitèrent longtemps avant de prendre leur vol et sautillaient sur les barreaux. Un serin se troubla tellement qu’il sauta droit de la cage sur l’épaule du poète, le fixa deux secondes de ses yeux noirs et brillants, puis poussa un cri de joie et s’éleva vers les cieux…

« Peut-être en restera-t-il un, » espérait le poète attristé ; mais non, aucun ne resta.

Depuis lors, le poète cessa d’avoir des oiseaux. Mais, comme il était encore fort jeune et comprenait mal le véritable amour-propre, il n’avoua jamais à personne qu’il avait été inspiré par la pitié envers les oiseaux.

« Cette occupation m’ennuyait, » expliquait-il à ses amis, et me détournait de mon travail.

Quant au vieux ruban, il ne parvint jamais à s’en expliquer la provenance. L’ayant rangé dans un gros livre, il y jeta d’abord d’assez fréquents coups d’œil, puis il l’oublia longtemps ; et quand il s’en souvint, le ruban avait disparu.

Peut-être le Roi des Moineaux en avait-il eu besoin ?
 

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(Alexandre Kouprine, traduit sur le manuscrit par Henri Mongault, in Le Figaro, samedi 6 octobre 1923 ; cette traduction sera reprise dans le recueil homonyme, paru à Lausanne aux éditions Spes [1946] ; les illustrations de Jeanne Lugeon sont extraites de cette édition.)