Où situer Ys ? Dans la baie de Douarnenez ou dans la baie d’Audierne ?

 

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QUIMPER, 2 août. (De notre envoyé spécial.)
 

Le long de l’Atlantique, les principaux camps romains étaient Vorganium, Gesocribate (Brest), Is, qui s’appelait alors Corisopitum, déformation de Ker-Is Oppidum, Quimper, Concarneau, etc. Des stations, simples postes, s’intercalaient entre ces points stratégiques, reliés par un réseau routier plus serré que partout ailleurs, ainsi qu’en témoignent les vestiges de chaussées dont les noms sont toujours en usage, simplement déformés par le peuple, les bornes milliaires, les ponts, etc.

Au début de notre enquête, nous avons reproduit une carte des voies romaines dans le sud-ouest de l’Armorique. Cette carte nous avait été très aimablement offerte par M. l’abbé Plougoulm, recteur de Tréboul. On a vu que ces routes qui rayonnaient autour des grands centres, Rennes, Corseul, Aleth, Carhaix, passaient par Ker-Is : voie d’Aleth (St-Servan) à la Pointe du Van ; voies d’Is à Landudec, d’Is au Fret, dans la presqu’île de Crozon, au fond de la rade de Brest, d’Is à Castellien, camp romain de la commune de Poullan, d’Is à Meilars et, enfin, dans une partie de la baie de Douarnenez conquise par la mer, d’Is à Landévennec où était le monastère du saint Gwénolé de la légende.
 
 

 

Fallait-il déduire de ce document que Ker-Is, dont les eaux conservent le secret et pour l’emplacement de laquelle on bâtit tant de suppositions, ne pouvait être située que dans le golfe fermé par les pointes de la Chèvre et du Van ? (1) C’était ouvrir le champ à bien des discussions, la baie d’Audierne, la presqu’île de Penmarc’h ayant tour à tour revendiqué l’annexion de la cité sous-marine, mais une enquête aurait-elle sa raison d’exister si elle ne suscitait pas la controverse ? Nous avons donc limité notre reportage à la partie de la côte finistérienne qui va de Douarnenez à Ste-Anne-la-Palud (2), cette région semblant avoir depuis des siècles la première hypothèque sur les clochers légendaires où tintent des échos si poétiques. Que les érudits qui ont des raisons de militer contre cette assertion n’hésitent pas à nous exposer leur thèse.
 

Au cœur de la Cornouaille

 

Les quartiers de Quimper ont pu se rajeunir, la ville se mettre à la mode des honnêtes préfectures, l’on sent encore le long de ses quais, où des barques attendent la marée, que l’on vient d’entrer au cœur de l’exubérante Cornouaille. Il y semble que la masse du Mont-Frugy entretienne tout autour de la ville une luminosité humide de sous-bois et que de la rivière brune où ondulent des herbes emmêlées sourde un éternel ruissellement d’aube.

Quimper est toujours Quimper-Corentin. La cathédrale lui sert de pivot et, dans la buée des soirs d’été, les deux tours entre lesquelles est tapi le roi Gradlon s’exaltent comme dans une vision gothique. C’est la ville des messes matinales, du kernévote en courte blouse bleue, de la bourléden aux rubans flottants, aux velours ajustés. La petite flamme de l’esprit breton n’est pas encore éteinte à Quimper. La fée du lieu doit toujours hanter les bords de l’Odet. Un jour, chaque année, la Cornouaille redevient la Cornouaille, comme pour accomplir un rite. Nous devons cette manifestation cultuelle à M. Le Bourhis, le fondateur d’une sorte de Pardon profane du passé : la fête de la reine des reines de Cornouaille.
 
 

 

Nous sommes arrivé à Quimper, le 22 juillet, au moment où le cortège déroulait par les rues son imagerie bretonne. Nous avons retrouvé là tous ceux qui chantèrent jadis, au temps où l’on payait l’hospitalité en chansons dans les fermes de Breiz-Izel, le Gwez-ar-roué-Gradlon ou le Livaden Geris, tous ceux qui, ne sachant pas lire, nous ont conservé par la mémoire de l’oreille le patrimoine littéraire de l’Armorique. Les sonneurs, le sac de peau en bandoulière ; la courte bombarde et le biniou qu’on tient dans le bras gauche piaulant les airs à danser. Et toutes les coiffes, et tous les justins, ceux couleurs de fraise ou de violette sauvage de Plougastel ; les cuirasses avec des ors, des vermillons en volutes celtiques, des bigoudènes, les dernier bragoubraz descendus de la Montagne-Noire ; les Ménéliks, les « petits Jaunes » d’Elliant ; les Glaziks, les « petits bleus » du pays de Quimper. Il nous semblait que nous n’avions qu’à écouter et que la Bretagne du folklore allait rouvrir ses paysages, traversés par les chiffonniers, les meuniers et les mendiantes, qui réveillaient au hasard de leurs randonnées les souvenirs des événements dont avaient été troublées les générations antérieures.
 

Une coïncidence

 

Une coïncidence surtout nous frappait : dans la ville du roi Gradlon, qui avait, de son piédestal, regardé passer, le matin, cette foule désormais archaïque, on venait d’introniser reine des reines de Cornouaille une reine d’Ys.

Cet aboutissement (tout de grâce, de distinction, dans le grand châle blanc des fêtes) de la lignée de Morganes qui, depuis Dahut, président aux destinées de la capitale engloutie, jaillissait-il de la baie de Douarnenez où nous allions chercher à écouter, nous aussi, la « blanche fille de la mer » ? Hélas, le trône de cette majesté navale est à Audierne. Est-elle une usurpatrice ? Tous les Korrigans que les Sènes dépêchèrent vers Dahut pour bâtir en une nuit le port de Ker-Ys allaient-ils descendre des landes en sautillant et en chantant leur formulette excédante : « Lundi, mardi, mercredi ! » pour enlever son diadème à la frêle et jolie souveraine ? Comme le Connétable du Festin de Pierre, la statue de Gradlon allait-elle s’animer et proclamer une imposture ?

Toutes les majestés cornouaillaises, groupées aux pieds de leur suzeraine, faisaient papillonner, dans les jeux de lumière, la plus féerique des fresques. Le Bro goz ma zadou multipliait son ensorcellement nostalgique. Audierne ou Douarnenez ?

Nulle voix ne montait du fond des âges pour dissiper la petite angoisse qui s’infiltrait en nous : ce grignotement intolérable de souris, que le doute, que la faillite de nos prétentions amplifie soudain dans nos consciences comme dans une chambre solitaire et qu’on appelle le « Chi lo sa » ?
 
 

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(1) Promontoires qui terminent respectivement les presqu’îles de Crozon et du Cap-Sizun, fermant la baie de Douarnenez.
 

(2) Célèbre lieu de pèlerinage au fond de la même baie.
 

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(Florian Leroy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9779, vendredi 3 août 1928 ; carte postale, « Reines de Cornouaille, » éditions Comptoir de l’Ouest, c. 1955)